Politique Internationale - La Revue n°100 - ÉTÉ - 2003

sommaire du n° 100
LES INCONSÉQUENCES DE L'EUROPE
Article de Jean-François Revel
Écrivain et éditorialiste
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Lorsque l'on parle de l'" Occident ", il convient de faire une différence entre l'Europe et les États-Unis. En effet, les conceptions et les positions européennes se définissent de plus en plus par rapport à Washington. C'était déjà très largement le cas avant l'effondrement de l'Union soviétique ; c'est encore plus vrai depuis la fin de la guerre froide. La cause de cette affirmation des États-Unis en tant que point de référence principal et quasi exclusif est bien connue : il s'agit de l'émergence de l'Amérique comme unique superpuissance mondiale - une puissance qui domine toutes les autres aux niveaux économique et politique et qui est seule capable d'intervenir militairement sur n'importe quel point du globe. Il en résulte, par exemple, que l'attitude des autres pays envers le monde arabe, l'Amérique latine ou la Chine est avant tout inspirée par la préoccupation de se situer vis-à-vis de la diplomatie ou de la stratégie américaines - soit pour s'y rallier, soit pour s'en distinguer, voire pour s'y opposer. La question est de savoir si cet unique levier, au demeurant presque toujours mû par l'hostilité envers Washington, suffit à définir et à construire une diplomatie, une stratégie, une politique originales, sur le plan des relations internationales.
La responsabilité de l'Europe
C'est ici qu'intervient une certaine insuffisance de l'analyse intellectuelle et historique. Les Européens qui se plaignent de l'hyperpuissance américaine et de son " unilatéralisme " ont-ils réfléchi à la genèse de cette situation ? Rappelons que, jusqu'en 1914, l'Europe était le continent qui comptait le plus de grandes puissances à rayonnement mondial. Comment a-t-elle perdu cette position pour ne plus comporter que des puissances moyennes, du moins en comparaison avec le géant d'outre-Atlantique ? Cette régression est d'abord due au fait que l'Europe est responsable d'avoir déclenché deux guerres mondiales au XXe siècle, la première l'ayant laissée passablement amoindrie et la seconde complètement ruinée. Au cours et à la suite de ces deux guerres, ce sont les Américains qui ont sauvé les Européens, d'abord militairement, puis économiquement. En 1919 et surtout en 1945, les États-Unis ont été les inspirateurs et les artisans suprêmes des conditions de la paix et les distributeurs des moyens de reconstruire l'Europe. Après la Seconde Guerre mondiale, ils se sont révélés la seule puissance capable de mettre sur pied une alliance destinée à protéger l'Europe occidentale de l'impérialisme soviétique. Et l'on peut considérer qu'ils ont également gagné la troisième guerre mondiale en réussissant à éliminer l'Union soviétique et à en provoquer la décomposition.
Outre ces trois guerres mondiales, il existe une autre cause majeure de la décadence européenne : le communisme. Le coup d'État de Lénine en 1917 - alors que les bolcheviks étaient minoritaires à la Douma - a donné le signal du déclin économique et même, peut-on dire, de la tiers-mondisation de la Russie. Car il ne faut pas oublier que, contrairement aux mensonges assénés par la propagande communiste tout au long du XXe siècle, la Russie se trouvait, à la veille de la Première Guerre mondiale, en plein essor économique. L'économiste français Edmond Théry publia - précisément en 1914 - un livre de prospective d'où il ressortait que ce pays serait, vers 1950, l'une des deux ou trois puissances économiques européennes (1). Personne, et surtout pas les États-Unis, n'obligeait la Russie à emprunter le chemin totalitaire de la tiers-mondisation.
On le voit : l'émergence de l'Amérique comme seule superpuissance mondiale a été le résultat quasiment mécanique des erreurs graves et répétées, presque suicidaires, commises par les Européens. C'est cette analyse que ces derniers rechignent à faire, préférant imputer la " superpuissance " américaine aux Américains eux-mêmes et à leur " impérialisme " supposé. Dans ce sens, on peut parler de défaillance intellectuelle des Européens, qui ne corrigeront pas leur infériorité relative et ne seront pas en mesure d'y remédier aussi longtemps qu'ils n'en auront pas compris les raisons.
Si les origines de la présente situation s'étalent tout au long du siècle, c'est surtout au cours des vingt-cinq dernières années que l'aveuglement européen a été le plus évident. Dans la période qui a précédé la chute du mur de Berlin, la méfiance à l'égard de la politique étrangère américaine - et spécialement de la stratégie de Ronald Reagan - l'a emporté sur la compréhension exacte de l'évolution de l'Union soviétique, alors engagée dans un processus final de désagrégation économique et technologique dont ses dirigeants prirent d'ailleurs conscience dès le début des années 1980. Les Européens ont, par exemple, violemment critiqué l'Initiative de défense stratégique, également appelée " guerre des étoiles ". C'était là, disaient-ils, une façon de " relancer la course aux armements ". Or ce fut exactement le contraire ! Il est permis, certes, de s'interroger sur l'hermétisme effectif du bouclier antimissile. Mais une chose ne saurait être contestée : viable ou non, il a mis en œuvre des perfectionnements technologiques, ne serait-ce qu'au stade de la recherche et de l'expérimentation, qui détruisirent le moral des dirigeants soviétiques. Ceux-ci admirent alors qu'ils étaient définitivement distancés. Cette prise de conscience fut à l'origine du passage à la perestroïka et à la glasnost. Initialement conçues pour tenter de sauver le système communiste en le modernisant, ces réformes allaient, in fine, en provoquer l'effondrement. Les Occidentaux ne comprirent pas - ou ne voulurent pas comprendre - l'origine de cette évolution. À l'inverse, les pays européens libérés du joug soviétique en 1990 ont parfaitement perçu l'importance du rôle joué par Washington dans la chute de l'URSS et Ronald Reagan y est, aujourd'hui encore, une figure vénérée de l'histoire contemporaine.
Une Europe réfractaire au libéralisme
Autre domaine dans lequel, malgré l'abondance de l'information, les pays d'Europe occidentale ont fait preuve d'une réflexion insuffisante : la victoire de l'économie libérale. Qu'on le veuille ou non, la disparition de l'Union soviétique et la transformation de l'économie chinoise, qui se libéralise pour survivre, ont marqué la disqualification complète et définitive non seulement du communisme totalitaire, mais du socialisme en tant que tel. Je parle ici du socialisme défini scientifiquement, celui dont Marx avait élaboré, plus puissamment que tous ses prédécesseurs, la théorie. Au sens rigoureux du terme, l'idéologie socialiste est une doctrine a priori selon laquelle la suppression totale de la propriété privée des moyens de production et d'échange et leur collectivisation absolue doivent inéluctablement engendrer toujours davantage de prospérité, d'égalité et de liberté. Nul n'ignore que l'expérience - la fameuse praxis dont se réclamait Marx, mais dont fort peu de socialistes tiennent compte - a amplement montré que la collectivisation entraînait des conséquences diamétralement opposées à celles qu'escomptaient et prévoyaient avec une assurance admirable les théoriciens du socialisme.
Cette leçon de l'Histoire aussi, un très large courant des opinions publiques et des intellectuels occidentaux renâcle à la tirer. D'où les manifestations gigantesques, dans le monde entier, contre la globalisation, synonyme de néolibéralisme, lequel ne saurait être qu'intrinsèquement mauvais... puisque d'origine essentiellement américaine. Outre que cette dernière assertion est fausse - dans la mesure où les grands libéraux des XVIIIe et XIXe siècles furent tous européens, de Locke et Montesquieu à Say, Bastiat ou Tocqueville, en passant par Turgot et Smith -, c'est tout simplement de l'aveuglement volontaire que de vouloir nier que l'émergence du libéralisme a été le principal enseignement des vingt-cinq années écoulées. " Mais l'économie de marché n'est pas parfaite ", objectent les socialistes non repentis. Qui a jamais prétendu qu'elle le fût ? Il n'y a qu'une seule économie parfaite, et c'est le socialisme. L'ennui, c'est qu'elle n'existe pas et ne peut pas exister. Par surcroît, les libéraux se contentent de soutenir que le marché est une moins mauvaise méthode pour la répartition des ressources que l'économie administrée et bureaucratique. Mais les socialistes et les innombrables légions de ceux qui, sans être officiellement socialistes, sont imprégnés de cette idéologie, conçoivent le libéralisme comme une sorte de socialisme inversé. Le libéralisme aurait donc la même prétention - créer une société parfaite - que celle qui inspirait le socialisme. C'est là tout simplement confondre la méthode expérimentale avec le rêve utopique ! Le libéralisme, contrairement à ce que prétendent les marxistes attardés, n'est pas une idéologie opposée à une autre idéologie. Il a été pensé non point avant l'expérience mais en tirant les leçons de l'expérience. Dans La Richesse des nations, Adam Smith ne formule pas une théorie a priori prescrivant aux hommes une manière d'organiser la société ; il se borne à tirer a posteriori les enseignements de ce qui s'est réellement passé et tâche de répondre à la question suivante : " Certaines sociétés sont plus riches que d'autres ; comment ont-elles procédé ? "
La nécessaire défense européenne
La guerre froide avait vu la mise en place d'un système stratégique de l'équilibre de la terreur entre les deux principales grandes puissances militaires de la planète. La chute de l'URSS a rendu quelque peu caduques l'Alliance atlantique et l'Otan. Certes, l'Otan n'est pas près de disparaître et peut encore, en certaines circonstances, se révéler très utile. Il n'en reste pas moins qu'elle tendra peu à peu à se confondre avec la construction d'une défense européenne qui comprendra tous les membres de l'Union - y compris ceux qui n'appartiennent pas à l'Otan -, ainsi que les pays qui, comme la Turquie, sont membres de l'Otan mais pas encore de l'Union.
Les Européens ont-ils sérieusement médité l'obligation dans laquelle ils se trouvent de construire une défense significative s'ils veulent mettre fin ou du moins apporter un contrepoids à l'unilatéralisme américain ? La réponse est malheureusement non. La défense européenne en tant que défense de l'Union tout entière est absolument squelettique et les sacrifices financiers qui seraient nécessaires pour la construire sont, pour l'instant, refusés par la plupart de ses membres. Même les pays dont les budgets militaires ont une certaine consistance (par exemple le Royaume-Uni et la France) sont loin des investissements indispensables à l'élaboration d'une défense de poids mondial.
Toujours à la recherche de consolations psychologiques, faute de décisions concrètes, certains gouvernements européens et des millions de manifestants dans tous les pays croient opposer une politique à la diplomatie américaine simplement en contrariant ou en conspuant cette dernière. Tous ceux qui ont défilé dans les grandes villes d'Europe " pour la paix " avant l'intervention américaine en Irak n'étaient pas, en réalité, pour la paix ; ils étaient contre les États-Unis. On ne les a jamais vus défiler pour la paix à propos du Soudan, où les Arabes musulmans du Nord ont, en vingt ans, massacré au moins un million de non-Arabes non musulmans habitant le Sud. On ne les voit pas davantage défiler " pour la paix " en réaction aux massacres quasi quotidiens qui se déroulent depuis bientôt dix ans dans la République dite " démocratique " du Congo. Et l'on ne voit guère, non plus, les Nations unies agir efficacement contre toutes ces atrocités et bien d'autres.
Pour l'Occident, la tâche la plus urgente est donc bien d'ajuster ses idées à la réalité et non point de tenter de faire l'inverse. Seul cet effort intellectuel et une plus grande honnêteté lui permettront ainsi de s'adapter au monde entièrement nouveau qui a surgi après l'effondrement du communisme.

Notes :

(1) Edmond Théry, La Transformation économique de la Russie, L'Économiste européen, 1914.