Politique Internationale - La Revue n°100 - ÉTÉ - 2003

sommaire du n° 100
LA DÉFAITE DES DROITS DE L'HOMME
Article de Bernard Kouchner
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La guerre d'Irak aura marqué la défaite des droits de l'homme et le recul du droit d'ingérence. C'est ainsi que l'on peut apprécier l'opération aujourd'hui, après trois semaines d'un conflit que la presse prévoyait plus long et trois mois d'incertitude brouillonne et de vraie inquiétude dans Bagdad sous administration américaine.
Il faut, cependant, se garder de toute conclusion hâtive. Avec la résolution 1483, l'ONU revient en scène avec une mission aux effectifs trop faibles conduite par Sergio Vieira de Mello. Dans quelques années, la démocratisation - si elle réussit - apparaîtra comme un succès de la communauté internationale entière ; pareillement, un revers n'atteindrait pas seulement les Américains : le fracas serait collectif. Si la démocratisation échoue, si s'installe à Bagdad un régime islamique semblable à celui du voisin iranien, nous aurons perdu de concert et il ne faudra pas accuser le seul George W. Bush. Face à un conflit mondial opposant les démocraties aux factions terroristes des mouvances musulmanes, nous jouons tous gros. Sommes-nous mal partis ? Méfions-nous du temps médiatique : il ne correspond pas à la lenteur relative des missions de paix. On réclame tout, le contraire, et rapidement !
Née de la guerre déclarée par l'administration Bush au terrorisme international après les attentats du 11 septembre, l'opération militaire qui allait être couronnée par l'éviction du dictateur Saddam Hussein commença, avant même son déclenchement, par endommager l'alliance des pays démocratiques.
Elle scinda l'Union européenne en deux camps et provoqua une forte animosité entre Washington et Paris. Une intense polémique occulta longtemps l'essentiel : l'aspiration à vivre en liberté du peuple irakien qui souffrait, depuis plus de trente ans, sous le joug de Saddam Hussein.
La fin programmée d'une dictature sanglante avait de quoi réjouir les militants des justes causes. Mais force est de constater qu'elle marqua le repli des grands principes et anéantit la mémoire historique. Les droits de l'homme ne comptaient plus dans le raisonnement des manifestants, hérauts d'un nouveau pacifisme, qui se souvenaient à peine de la précédente guerre du Golfe. Et pour cause : les mémoires télévisées dépassent rarement quinze jours. Ils furent des millions qui défilèrent dans les rues des villes occidentales et - beaucoup moins nombreux - dans les pays en développement, brandissant des pancartes et hurlant des slogans hostiles aux États-Unis. Les " anti-guerre " ne vilipendaient pas le bourreau de Bagdad. Qui donc menaçait la démocratie : Saddam Hussein ou George W. Bush ? À force de falsifier l'Histoire, on ne s'y retrouvait plus. Seuls les Irakiens auraient pu répondre... mais les activistes ne les consultèrent pas. Certains crièrent : " Plutôt Saddam que Bush ", et leurs compagnons de défilé ne réagirent pas. C'était le retour du Grand Satan, sous la forme de " l'impérialisme américain ". Je n'oublie pas ce sondage qui montra que 32 % des Français - confortés par les positions démagogiques de notre gouvernement - souhaitaient la victoire de Saddam, bourreau de son propre peuple, contre nos alliés traditionnels. On assista, également, à une spectaculaire effervescence antisémite. À l'extrême gauche, c'était classique ; mais au sein de la gauche traditionnelle, ce racisme-là était devenu plus rare. Les esprits s'échauffèrent vite, comme si la politique de Sharon effaçait définitivement la légitimité de l'État d'Israël. L'existence même de l'État hébreu était, à nouveau, mise en question.
Comment en était-on arrivé là ?
L'engrenage
Tout avait commencé le 11 septembre 2001. Ce jour-là,
en proie à un choc terrible, les Américains réalisèrent qu'on les détestait. Pourquoi ? Avaient-ils mérité cette haine par leur richesse, leur puissance, leur détermination à soutenir les
démocraties ? Ou bien, précisément, par leurs manquements à certains principes démocratiques ? Les activistes des droits de l'homme se posèrent-ils la question ? Certains, un instant, se demandèrent si l'arrogance américaine n'avait pas mérité cette terrible punition. Tout le monde - à plus ou moins haute voix - compara la situation des pays pauvres et le péril de mort permanent qui y règne aux certitudes américaines. On s'apitoya superficiellement sans se rendre compte que, à Paris, un tel attentat aurait fait 800 victimes et que, éperdus de douleur, nous aurions exigé de frapper en retour ! À ceux qui, comme moi, déclarèrent ce jour-là " nous sommes tous des Américains " (1), certains responsables d'une gauche en panne de pensée déclarèrent qu'ils n'étaient pas des Américains, au contraire. Au contraire ? Éprouvaient-ils de la sympathie pour les terroristes ? Ben Laden devenait, en tapinois, le Che Guevara d'une génération amnésique. Il était déjà le héros des banlieues ; le reste de la France allait suivre, par oubli des principes ou par confusion mentale, selon la générosité des explications.
L'affaire afghane avait été rondement menée. Mal menée, aussi. Nous aurions dû nous attendre à la suite, qui fut carrément bâclée. Des idéologues qui ne trouvent grâce à mes yeux que dans la vacuité de la pensée adverse avaient, dès le 11 septembre, souhaité que l'opération irakienne fût conduite dans la foulée de la punition afghane. Héritiers de Léo Strauss (2), cohérents avec eux-mêmes, sans concurrence à gauche - où toute idée faisait tache -, ils s'apprêtaient à passer à l'offensive au nom d'une idée conquérante de la démocratie. Tous ceux qui n'étaient pas avec eux étaient contre eux. Dans le souvenir des Twin Towers, l'intervention visant à renverser le régime de Saddam Hussein eût sans doute été acceptée plus facilement, sans susciter autant de réticences. Or le président Bush souhaita que les deux attaques fussent découplées : ce fut une erreur de communication. Le public comprend la vengeance, mais sa mémoire n'excède guère l'impression d'une image rétinienne. Répétons-le : pas de mémoire au-delà de la télévision. Après quinze jours, plus rien n'existe.
George W. Bush et Colin Powell commencèrent, vers la fin de l'année dernière, d'alerter le monde non tant sur le caractère insupportable du régime de Saddam, que sur l'imminence de la guerre. Quelles furent alors les raisons invoquées ? Rien sur les assassinats, l'emploi d'armes chimiques contre la population, le nettoyage ethnique, les tortures et les viols, les 500 000 morts
dus au régime de Bagdad ; mais des supputations sur des armes terribles qui seraient cachées quelque part ; sur des liens allégués avec un terrorisme nommé Djihad, mené au nom de Dieu... alors que, pour être un assassin, Saddam n'en était pas moins un républicain !
Les arguments invoqués étaient largement insuffisants. Nombreux furent ceux qui les trouvèrent peu crédibles. Pourquoi cette précipitation ? Ceux qui, comme moi, avaient souhaité qu'on en finisse avec Saddam au détour de la première guerre du Golfe - au moment où la garde républicaine était enfermée à Bassora - trouvaient cette précipitation suspecte. Après avoir attendu douze ans, pourquoi cette décision unilatérale ? Pourquoi les troupes encerclaient-elles déjà l'Irak ? Par-dessus tout, l'absence de référence à l'avis des Irakiens et aux violations des droits de l'homme nous apparaissait insupportable.
Certains - bien rares - tentaient de faire connaître l'opinion des victimes, de ces Kurdes irakiens et de ces chiites qui survivaient, tant bien que mal, sous la dictature et que l'on n'entendait pas. Le pacifisme déferlait, sous sa forme la plus élémentaire.
Alors commença la partie de catch. Devant les télévisions du monde entier, Villepin-d'Artagnan, héraut de la " vieille Europe ", affronta le " bad guy " Rumsfeld, couteau tiré et lèvres minces - le tout sous le regard calme d'un Colin Powell réputé notre ami. Il s'agissait pour l'allié français, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies - et disposant, de ce fait, d'un droit de veto - de convaincre les Américains de ne pas partir seuls en croisade et de passer par l'assentiment du Conseil.
Notre veto brandi à l'improviste, Colin Powell s'estimant trahi, l'affaire était réglée : les Américains iraient en guerre sans le Conseil. Mais nous ne nous arrêtâmes pas là : nous fîmes pire en nous alliant, contre la Maison-Blanche, avec un Schröder qui feignait le pacifisme pour des raisons électorales et avec un Poutine qui génocidait les Tchétchènes sous couvert d'antiterrorisme.
Cette querelle entre une partie de l'Europe - conduite par la France - et les États-Unis sera bien difficile à expliquer plus tard... d'autant que Paris a voté, le 22 mai, la résolution 1483, afin que son sommet du G8 se déroule en présence de George W. Bush et de Tony Blair !
Décidément, les idéologies sont mortes. Dommage qu'elles aient entraîné les convictions et la morale dans leur chute.
Chronique d'une guerre annoncée
Le conflit en Irak fut déclenché pour une bonne cause au nom de mauvaises raisons. Forts des droits de la victime à la légitime défense, les conseillers de George W. Bush ne s'entourèrent d'aucune précaution. L'Afghanistan vaincu, ils désignèrent - sans prendre la peine de prévenir leurs alliés - leur nouvelle cible : Bagdad ! Ceux que l'on nomme les néo-conservateurs ne comprirent pas que, pour la première puissance du monde, la qualité de victime ne va pas de soi ; elle impose, au contraire, une certaine retenue. Or, pour justifier son entrée en guerre, Washington se contenta de mentionner abruptement la possession par l'Irak d'armes de destruction massive et ses liens supposés avec Al-Qaida. Comme si le prétexte importait peu, les Américains entreprirent de masser des soldats autour de l'Irak sans attendre l'accord des Européens, ni même des membres du Conseil de sécurité.
Les violations massives des droits humains dont se rendit coupable le régime de Saddam Hussein ne furent pas évoquées. Très tardivement, en fin de crise, seul Tony Blair s'empara de cet argument. Tout se passa comme si les dirigeants de Washington faisaient peu de cas des populations irakiennes et n'avaient affaire qu'à des exilés à leur solde. S'ils traitaient Saddam en ennemi, c'était uniquement parce que son pays faisait partie des " États-voyous de l'axe du mal " et non parce qu'il avait pris le pouvoir à l'issue d'un coup d'État sanglant, ni parce qu'il assassinait son propre peuple.
Dans le camp d'en face - notamment en France -, on ne hissa pas, non plus, le drapeau des droits humains. On feignit de s'élever contre l'illégalité internationale, tout en se gardant de défendre ouvertement un régime que l'on qualifia du bout des lèvres de " dictatorial ", sans pour autant développer ce raisonnement et en refusant d'admettre que chaque coup porté aux Américains confortait le dictateur. Certains pays - ceux qui lui avaient vendu des armes, et ils étaient nombreux - conseillèrent sans doute la diplomatie de Bagdad. Les " légalistes " noyaient les médias d'évocations apocalyptiques : quartiers en ruine ; réfugiés fuyant en masse le déluge de feu déclenché par l'armada américano-britannique ; puits de pétrole en flammes autour de Bassora, de Kirkouk et de Mossoul... Ils annonçaient également l'imminence d'attaques chimiques du côté de Bagdad. Le peuple irakien n'avait toujours pas son mot à dire.
" Certaines bombes délivrent ", écrivirent des auteurs allemands et des journalistes kosovars. Tous les anciens dissidents de l'Est, tous les habitués des dictatures, se rangèrent - malgré leurs réserves - du côté des Américains. Nous fûmes quelques-uns à tenter de convaincre que seuls comptaient le jugement et la décision des victimes : les Irakiens eux-mêmes. Au Club Vauban, nous pensâmes qu'on aurait pu éviter la guerre et se débarrasser de Saddam Hussein grâce aux fermes pressions d'une coalition démocratique unie, comme elle le fut au Kosovo. Nous ne fûmes pas entendus.
Ceux qui se réclamaient de la légalité internationale en faisaient une figure de rhétorique. Ils ne se référaient ni aux textes ni à la réalité. Déroute de l'esprit : on transforma le Conseil de sécurité en ring de boxe et on négligea les enceintes plus appropriées à la réflexion politique, à l'inverse de ce qui avait été fait à l'heure de la crise du Kosovo : rappelons qu'un " groupe de contact " avait été créé - avant d'être prolongé par la conférence de Rambouillet - et que du temps fut laissé à la rédaction de documents de référence.
Les débats avaient pourtant bien commencé : sous l'influence de Paris, Washington avait accepté de passer par le Conseil de sécurité des Nations unies. Mais ils se firent caricaturaux avec le surprenant épisode du veto que les Français se mirent soudain à agiter - comme un argument de bataille davantage que comme un ultime recours. La diplomatie en sortit affaiblie au profit du tapage médiatique. Les débats se réduisirent vite à une foire d'empoigne dont les données étaient simples : il fallait être soit avec, soit contre les Américains. Et les convictions s'égarèrent.
Le droit d'ingérence - assise juridique de la protection des minorités construite par la France, de 1988 à ce jour, à travers plus de deux cents résolutions des Nations unies - subit un sérieux revers. Rappelons que la résolution 688 du Conseil de sécurité (adoptée en 1991), qui avait fondé le droit d'ingérence en demandant à la communauté internationale de protéger les populations irakiennes contre les bombardements chimiques et les exactions du gouvernement de Bagdad, fut rédigée et pro-
posée par la France. Elle fut acceptée à l'unanimité par le Conseil de sécurité. Cette résolution, les Irakiens en réclamaient l'application depuis de nombreuses années... mais, au cours du spectacle de catch qui nous fut proposé, personne n'en rappela l'existence.
Au vrai, il n'y avait qu'une seule bonne raison pour soutenir l'intervention alliée : l'assentiment des Irakiens, leur volonté avérée de se débarrasser de leur dictateur. Pour eux, la guerre durait depuis trente ans ; des bombes américaines, ils attendaient la délivrance et la paix. Un trop bref rappel historique explique leur lassitude.
La République des coups et des meurtres
Le Tigre et l'Euphrate, fleuves jumeaux de la Mésopotamie, irriguent une contrée idéalement située entre le golfe Persique et la Méditerranée. Des Pharaons et des Babyloniens, des Sumériens et des Assyriens y essaimèrent ; l'écriture, l'algèbre, l'économie et l'architecture y furent inventées. N'oublions pas les invasions successives ; un peuple indomptable de guerriers montagnards - les Kurdes, qui représentent 23 % de la population ; des musulmans chiites, majoritaires avec plus de 60 % des Irakiens. Ajoutons-y un art consommé des coups d'État et des assassinats à faire pâlir les plus féconds des dictateurs du monde.
Sans le pétrole, ce ne serait qu'une belle et cruelle histoire. Les Anglais et les Français ont modelé la péninsule arabe en fonction de l'or noir. Ils y ont créé des royaumes artificiels et des dynasties chancelantes, autour des Hachémites qui tenaient Riyad et l'Arabie, devenue saoudite. Ne nous perdons pas dans l'économie pétrolière, centrée sur le Liban et la Syrie pour la France, l'Irak et l'Arabie pour la Grande-Bretagne, tandis que les multinationales étaient - et restent - en concurrence un peu partout.
Suivons rapidement le fil des exploits sanglants du dernier maître de l'Irak. Saddam Hussein, minoritaire sunnite, membre du clan des " Tikritis ", se fait connaître comme homme de main de son oncle pro-nazi. Il assassine sur ordre à Tikrit. Il doit fuir. Ce fut sa formation.
Le roi hachémite implanté à Bagdad par les Anglais tiendra jusqu'en 1958. Lors du coup d'État du 14 juillet, le général Kacem prend le pouvoir. En 1959, il est victime d'une tentative d'assassinat, rue Charid, à Bagdad. Saddam Hussein, membre du Baas, parti laïque et nationaliste arabe, est déjà là, dans l'embuscade. Il est blessé, il fuit en Syrie, puis en Égypte.
En février 1963, le général Abdusalam Aref assassine Kacem. Bain de sang, armée contre armée : Saddam revient en Irak. Les milices du parti Baas massacrent les communistes et
les Kurdes. En 1965, le général meurt dans un " accident " d'hélicoptère. Il est remplacé par son frère Abdul Raman. 1968 voit le coup d'État des officiers baassistes, à l'issue duquel le général Al Bakr prend le pouvoir. Saddam est nommé vice-président. Il lance la guerre contre les Kurdes. En mars 1970, l'armistice est signé et le Kurdistan obtient la promesse d'une autonomie : le leader kurde Barzani et Saddam signent un accord. Rien ne sera fait, sauf la guerre. En 1974, Jacques Chirac se rend à Bagdad avec, à la clé, un énorme contrat pour la France. L'année suivante, à l'occasion de la conférence d'Alger, le shah et Saddam concluent un accord.
En 1979, Al Bakr démissionne et Saddam devient président. Il extermine immédiatement la moitié de la direction du Baas et mène la répression contre les chiites et leur parti El Dowa, recourant systématiquement à la torture. Tout le monde - la France en tête - cherche à vendre des armes à l'Irak. À côté, l'Iran s'agite, le shah est isolé. Carter se trompe de droits de l'homme. Khomeiny, réfugié en Irak, est expulsé en France par Saddam. En février 1979, l'ayatollah prend le pouvoir à Téhéran. En septembre 1980, Saddam lance son armée sur l'Iran : il y aura 500 000 morts de part et d'autre. Au cours de tous ces épisodes, les Occidentaux changeront de protégés à plusieurs reprises.
Ma découverte du Kurdistan d'Irak et de ce peuple sans pays datait de 1974. C'était avec Médecins sans frontières. Je me souviens d'un bombardement subi, en compagnie de Max Récamier et de Jacques Béres, sur la célèbre route de Rowenduz, tracée par la colonisation anglaise. Je revois encore les corps meurtris dans les fossés. Les hélicoptères et les missiles étaient français. Les mitrailleuses étaient-elles américaines ? Depuis, je n'ai pas cessé d'être solidaire des Kurdes et des chiites. Allais-je les trahir pour respecter une légalité internationale boiteuse ?
Sans me contenter des idées reçues et des opinions des Irakiens de la diaspora qui avaient fui le régime depuis de nombreuses années, je décidai de retourner sur place pour connaître l'avis des premiers concernés. Le court récit qui suit résume mes découvertes. Nous étions en novembre 2002. Voici quelques extraits de mon carnet de route.
Carnet de route au Kurdistan
Le monde retentit d'une clameur : sus à Saddam Hussein, qui cacherait dans ses palais des armes interdites. Mais qui tente de protéger les populations irakiennes elles-mêmes contre ce tyran ? Des centaines de milliers de civils ont péri de son fait. Les Irakiens sont-ils condamnés à toujours souffrir ? S'il faut agir en Irak, c'est d'abord pour faire cesser les crimes du dictateur contre son peuple.
On connaît Saddam Hussein, mais personne ne s'intéresse aux Kurdes. L'un est un meurtrier médiatique et un fauteur de guerre ; les autres n'ont jamais détourné un avion, pratiqué le terrorisme, posé la moindre bombe à côté d'innocents ni pris un seul otage. L'enjeu diplomatique actuel est, certes, de redonner à l'ONU une légitimité, de ne pas laisser les États-Unis diriger le monde seuls, de réduire le danger des armes irakiennes de destruction massive. L'enjeu de la guerre - si elle doit intervenir - est, avant tout, d'établir la démocratie et de protéger les Irakiens. Nous serions surpris par leur enthousiasme. Dix jours au Kurdistan d'Irak m'ont convaincu.
Le plus grand peuple sans nation du monde est composé de vingt-cinq millions de Kurdes, répartis sur quatre pays : la Turquie, l'Iran, l'Irak et la Syrie. Leur histoire est émaillée de luttes fratricides et d'alliances successives avec divers mentors. S'ils ont longtemps combattu pour l'indépendance, ils ont fini par y renoncer pour s'orienter, à l'instar du Kosovo, vers une autonomie.
Les Français croient que les Kurdes vivent encore à l'âge de pierre. Ils seraient étonnés. En Irak, les provinces kurdes du Nord se sont libérées à la faveur de la guerre du Golfe. Aidées par l'ONU, elles gèrent leurs propres affaires. Cette responsabilité - assumée par des gouvernements efficaces - leur a apporté un développement qu'elles n'avaient jamais connu. Université, écoles, hôpitaux, commerce, liberté de la presse, religion peu contraignante, activité culturelle et même perspectives de développer le tourisme : le boom immobilier et économique kurde contraste avec la pauvreté et l'oppression des populations soumises à Bagdad. Les Kurdes sauront-ils enseigner la démocratie à la capitale ? Ils le souhaitent et se disent prêts à participer, comme leurs cousins chiites, à un gouvernement provisoire. À cette fin, ils demandent le secours des Nations unies et une résolution spécifique.
Il est impératif que leurs deux leaders - le social-démocrate Jallal Talabani et le chef de la grande famille
du nord, Massoud Barzani, plus conservateur - s'entendent.
Or ils se sont maintes fois affrontés, malgré les efforts de réconciliation de la France de François Mitterrand. Ils jurent cependant que la paix est solide. Talabani a fait le premier pas : parti de son fief de Soulemanieh, il est allé visiter Barzani à Irbil, cette ville que les Sumériens habitaient déjà il y a sept mille ans.
J'ai assisté aux débats d'un Parlement moderne qui accueille les élus des deux partis : l'Union patriotique du Kurdistan de Talabani et le Parti démocratique du Kurdistan de Barzani. On y discutait d'un projet de Constitution fédérale pour l'Irak.
" La liberté du Kurdistan passe par la démocratie à Bagdad, affirme Jallal Talabani. Et nous devons défendre cette démocratie nous-mêmes, aux côtés de nos alliés. " L'idée de l'indépendance a laissé place à une conception plus réaliste.
Est-ce l'embargo international qui tue les enfants irakiens ?
Soulemanieh, capitale de la région. Une ville étonnamment moderne, animée, embouteillée, commerçante. J'attaque brutalement : " Pourquoi vos enfants meurent-ils ? " Le ministre de la Santé sursaute : " Pourquoi nos enfants meurent moins, voulez-vous dire ? Parce qu'on les vaccine, qu'on améliore l'hygiène, qu'on surveille les eaux et la nourriture. Depuis quatre ans, on les soigne mieux, grâce à l'argent de la résolution 986 de l'ONU ! "
Un adjoint du ministre me tend une série de courbes portant le sigle international : " La mortalité infantile au Kurdistan
est la plus basse de l'histoire de notre pays. Au-dessous de cinq ans, elle est de 68/1000 ; or elle était de 82/1000 pendant la guerre avec l'Iran et de 89/1000 entre 1989 et 1994.
- En ce cas, pourquoi dit-on, en France, que les enfants meurent de l'embargo ?
Le responsable des maladies infectieuses me répond :
- Parce qu'à Bagdad on met la mort en scène. Parce que Saddam ne veut pas commander assez de médicaments et qu'il ne les distribue pas aux hôpitaux. Il utilise les maladies infantiles comme un instrument politique. Lui et les compagnies pétrolières offrent des billets d'avion à de faux témoins et à de vrais menteurs.
Le ministre reprend :
- En effet, hélas, on meurt plus à Bagdad que dans les zones libérées du nord du pays, là où nous utilisons nous-mêmes des médicaments qui nous sont remis.
- Mais ces enterrements de Bagdad, ces cris de la foule ?
- À Bagdad, on hurle comme on vote : sur commande. Si vous ne votez pas, si vous ne criez pas, votre nom est rayé de la liste du quartier par le représentant du parti Baas. Et vous ne recevrez plus rien de l'ONU.
- Ne me dites pas que l'ONU est aux ordres !
- Aux termes de la résolution 986, c'est le gouvernement irakien qui fait les listes.
- Ces enterrements d'enfants, quand même...
- Hélas, il y en a. Mais les médecins des hôpitaux de Bagdad ont l'ordre de conserver les cadavres d'enfants dans les chambres froides. On les enterre par groupes, sur injonction du gouvernement ; des manifestations de rue sont alors organisées.
- Selon vous, le manque d'antibiotiques est-il une invention ?
- C'est le ministère de la Santé de Bagdad qui passe les commandes. Il n'y a jamais eu d'embargo sur les médicaments ou sur les vivres. L'ONU ne fait que contrôler les listes demandées par le gouvernement central, sans surveiller la distribution. Nous, les provinces kurdes libérées de l'autorité de la capitale, ne recevons que 13 % du total, alors que nous représentons 23 % de la population.
- Pourquoi ne trouve-t-on rien à Bagdad ?
- Les médicaments sont expédiés dans des circuits privés, dans des pharmacies ou des cliniques, où ils sont vendus au prix fort ; il arrive même qu'on les envoie dans les pays voisins ! Saddam Hussein les fait stocker, au lieu de les distribuer. La résolution 986 a été signée avec le gouvernement " légal ", pas avec ses victimes. Sachez aussi que les observateurs de l'OMS ne peuvent visiter un hôpital qu'à la condition d'obtenir une permission spéciale ; de toute manière, ils doivent être accompagnés d'un agent du gouvernement ! C'est le cas partout en Irak, sauf chez nous, au Kurdistan.
Avec cet argent que nous recevons de l'ONU - continue le ministre -, nous avons construit des établissements sanitaires. Nous disposions de 7 hôpitaux et de 43 dispensaires ; à présent, nous en avons respectivement 21 et 293. Nous avons également bâti plus de mille écoles supplémentaires.
À Soulemanieh, fief de la gauche kurde, on respecte les cultures et les coutumes. La presse compte plus de trente publications différentes ; il n'y a pas de censure ; l'alcool est en vente libre ; les femmes sont rarement voilées ; à l'université, qui compte 7 500 étudiants, les filles sont majoritaires ; la polygamie est interdite par la loi, ainsi que les crimes d'honneur. Dans l'Irak de Saddam Hussein, au contraire, polygamie et crimes dits d'honneur - généralement pour adultère - sont tolérés.
Halabja
Cinq mille habitants de cette ville sont morts presque instantanément, le 16 mars 1988, quand des avions irakiens ont bombardé, tôt le matin, cette bourgade située au pied des montagnes, sur la frontière iranienne. Ces appareils - dont certains avait été vendus par la France - larguèrent d'abord des bombes classiques, avant de revenir, l'après-midi, avec des armes chimiques. C'était la première fois depuis la Première Guerre mondiale que de tels moyens étaient employés. Un mélange de sarin, de VX et de phosgène, dira-t-on plus tard. À cette époque, l'Irak était notre allié, on disait " notre ami Saddam " et ceux qui tentaient d'aider les populations irakiennes martyrisées passaient pour des traîtres ou pour des illuminés.
Je marche dans les rues d'Halabja. Depuis ma visite en 1992, la ville a été comme ravaudée, mais les accrocs demeurent visibles. Les ruines sont plus impressionnantes que les nouvelles maisons, la bibliothèque, le centre social et l'école financée par la fondation de Danièle Mitterrand. Handicap international a bâti un centre modèle de réadaptation et de prothèse.
Sur la petite place veille une sentinelle de pierre et de glaise représentant un père tentant de protéger son fils des vapeurs toxiques.
En 1988, c'est la guerre totale contre les Kurdes : massacres, destruction de 4 000 villages, regroupement, nettoyage ethnique. Il y aura 182 000 disparus lors de cette opération baptisée " Anfal " (butin) - majoritairement des femmes et des enfants. Les filles furent prostituées de force et vendues dans les Émirats du Golfe. Les pays occidentaux fermèrent les yeux. L'Arabie saoudite et le Koweït renflouèrent les caisses. En août 1991, Saddam, peu reconnaissant, envahit le Koweït. Pour le pétrole, les puissances réagirent. Au détour de la guerre du Golfe, les populations irakiennes libérèrent elles-mêmes leur pays : douze provinces sur dix-huit tombèrent aux mains des partis démocratiques et des chiites. L'Amérique de Bush senior, la France et la Grande-Bretagne prirent peur. De quoi ? De la démocratie ? Elles confortèrent l'assassin. Comme dans le cas des talibans afghans, elles préférèrent le pire des dictateurs à l'inconnue démocratique. Les familles rebelles furent traquées et assassinées par les troupes de Saddam. On laissa faire. Dans les marais du Sud, on comptera des dizaines de milliers de morts parmi les chiites. Plus tard, se rendant compte de leur erreur, Britanniques et Américains protégeront les populations kurdes et chiites au-dessous du 32e parallèle et au-dessus du 36e. Les Français participèrent aux patrouilles, puis se retirèrent. Pourquoi ?
Al-Qaida
Le président Bush n'a pas convaincu l'opinion publique internationale de l'existence de liens entre l'organisation de Ben Laden et les services secrets irakiens. Qu'en pensent leurs victimes - les Kurdes et les chiites ? L'opinion de ces derniers est exprimée par l'ayatollah Hakim, dont la famille a été décimée. Selon lui, la collusion est évidente. Il cite cet exemple récent : en mars dernier, Bahran Salih, le premier ministre du gouvernement régional de Soulemanieh, a échappé de peu à un attentat organisé par des membres d'Al-Qaida. Cinq de ses gardes du corps furent tués.
Saddam Hussein s'appuie-t-il sur les réseaux de Ben Laden ? Au Kurdistan, on en est convaincu. Dans la prison de Soulemanieh, quatre prisonniers parlent de leurs liens avec Al-Qaida. L'un d'eux ira même jusqu'à mimer l'attentat-suicide qu'on lui avait ordonné de commettre !
On nous propose de voir de près les extrémistes musulmans qui tiennent certains villages frontaliers. Une route impossible conduit vers les sommets. Il pleut et, dans deux semaines, la neige rendra la piste plus dangereuse encore. Nous sommes à deux mille mètres au-dessus de la plaine ocre, dans la vallée de Darashir. Les garnisons de peshmergas (les combattants kurdes) et de soldats réguliers se font plus nombreuses. Le commandant des peshmergas et le ministre de l'Information Saidi nous expliquent que les islamistes sont sept cents et qu'une première bataille à l'arme lourde, puis au corps à corps, a permis de les repousser vers sept villages situés à la frontière de l'Iran, où ils peuvent se réfugier à tout moment. Les Kurdes ne souhaitent pas déclencher un conflit avec leur puissant voisin ; il faut donc négocier. Il n'empêche : les échanges de coups de feu et de tirs de mortier sont fréquents.
Ces groupes armés que nous observons en contrebas se nomment Ansar el Islam (les soutiens de l'islam). Ils sont en rapport direct avec Ben Laden. Cent cinquante d'entre eux seraient récemment arrivés d'Afghanistan. Le commandant des peshmergas nous désigne les routes et les grottes qu'ils occupent. Leurs villages ont adopté la loi de l'islam des talibans. Ils ont monté un réseau de transports et se livrent à des attentats au Kurdistan.
Selon Barham Salih - le premier ministre miraculé -, ces extrémistes entretiennent des liens étroits avec Saddam Hussein qui poursuit, dans toute la région, sa politique de nettoyage ethnique aux dépens des Kurdes et des Turkmènes. Salih affirme que ces villages ont été prévus pour servir de refuge aux volontaires de Ben Laden. Il considère que " le débat sur l'Irak doit traiter de liberté et de tolérance. Le monde civilisé doit intervenir pour sauver le peuple irakien de la tyrannie et de la dictature. C'est cet objectif-là qui doit guider les opérations, et non la critique de la politique des États-Unis ".
Le printemps sera kurde et chiite
Si les Américains décident d'attaquer Saddam, les forces kurdes joueront, dans la libération de leur territoire, un rôle comparable à celui des troupes de Massoud en Afghanistan.
Les Kurdes veulent prendre Kirkouk, leur capitale, occupée par une forte garnison de l'armée irakienne qui y effectue un véritable nettoyage ethnique appelé " arabisation ". La route de Kirkouk se poursuit vers Bagdad. Qui arrivera le premier dans la capitale : les forces chiites de l'ayatollah Hakim massées en Iran ou les forces démocratiques des Kurdes ? La course est lancée. En cas de guerre, le débat sur la nécessité d'un mandat de l'ONU deviendra pressant. Kurdes et chiites en comprennent l'importance.
À Téhéran, je rends visite à l'ayatollah Hakim, le chef des chiites irakiens, réfugié en Iran depuis la guerre (3). Il vit dans une petite maison bien gardée, au sol de marbre blanc, dans un quartier périphérique de l'immense capitale. Le ministre des Affaires étrangères iranien a annoncé que ses soldats pourront utiliser le sol iranien comme base arrière pour attaquer Saddam. Le vent tourne : les Iraniens se rapprochent des Américains.
Hakim se veut libéral. Il parle de droits de l'homme et de société civile. Son visage est doux, ses yeux malicieux, mais un ayatollah peut toujours en cacher un autre...
- Cinquante personnes de ma propre famille ont été tuées par Saddam Hussein. Cinq de mes frères, sept de mes neveux. Je n'ai pas entendu le monde occidental.
- N'avez-vous confiance que dans les Américains ?
- Non. J'étais proche de la position française sur le rôle de l'ONU. Mais je crains que ce ne soit une voie sans issue : si la France ne veut pas opter pour un changement de régime en Irak, plus personne ne sera d'accord avec elle. Son attitude est ambiguë. Vous, les Français, vous avez fait voter la résolution 688 sur l'ingérence ; pourquoi ne pas l'adjoindre au document discuté au Conseil de sécurité ?
- Saddam entretient-il des rapports avec Al-Qaida ?
- Bien sûr. Leurs relations remontent à 1994. Al-Qaida disposait de quinze camps sur le territoire irakien, près de l'Arabie saoudite, et d'un quartier général à Zaifaraniya.
- Comment voyez-vous l'avenir dans l'optique de l'éviction de Saddam ? Avec un mandat de l'ONU ou des Américains ?
- Les Américains sont indispensables pour l'action ; l'ONU l'est pour installer la démocratie. Nous sommes prêts à instaurer un gouvernement provisoire de technocrates et un conseil des représentants... À bientôt à Bagdad, docteur ?
Voila ce que j'écrivais, trois mois avant le début de la guerre qui allait libérer l'Irak. Je n'ai rien à en retirer. En relisant ces notes, je ne peux que m'indigner encore plus de l'erreur d'appréciation commise par notre diplomatie, et souligner les désavantages qui en résultent.
Les droits humains furent les premières victimes de ce conflit entre alliés.
L'ingérence
L'illégalité féconde
À qui appartient le malheur des autres ? Comment préserver les minorités ? A-t-on le droit d'empêcher les tueries ? Ces interrogations furent absentes de la querelle qui opposa les États-Unis à la France sur fond de dictature et de massacres irakiens. Pourtant, le débat n'avait rien de nouveau et la mutation de l'ordre international était largement entamée.
Nous avions fait des progrès depuis les années 1960. À l'époque, les États totalitaires ressemblaient à des compartiments tueurs : circulez, il n'y a rien à voir. Leurs despotes avaient le droit de commettre toutes les hécatombes domestiques qu'ils souhaitaient. Fallait-il laisser mourir les opprimés ? " Oui "
répondaient les monstres froids et les juristes internationaux. " Non ! " hurlaient les militants. Mais le droit étouffait les indignations.
En septembre 1933, à la Société des Nations, face à la plainte d'un citoyen juif allemand, M. Bernheim, qui protestait contre les pogroms, le représentant du Reich, Joseph Goebbels, déclara sans être sanctionné : " Messieurs, charbonnier est maître chez soi. Nous sommes un État souverain. Laissez-nous faire comme nous l'entendons avec nos socialistes, nos pacifistes et nos Juifs. " Et les nazis firent comme ils l'entendaient. Il n'y a pas d'espoir dans le silence des autres. René Cassin, impuissant, était là. Le premier, il s'indigna du " droit régalien au meurtre ". Il pensait sans doute, déjà, au droit d'ingérence.
Il y eut la Shoah et ceux qui savaient ne protestèrent pas. Après le conflit de 1939-1945, notre génération voulut réagir. Il se créa ainsi - avec la guerre et la torture en Algérie, le Vietnam, les convulsions du communisme, puis les débuts d'Amnesty - ce qu'André Glucksmann appela un " humanisme de la mauvaise nouvelle ". Nous n'avions pas attendu la mise en image des tueries pour nous élever contre elles. Depuis les années 1950, nous étions en alerte devant les injustices et les massacres, sur les cinq continents, à l'intérieur des frontières d'États reconnus. Nous n'en pouvions plus d'indignation et d'impuissance.
Ingérence : le mot faisait peur, il semblait synonyme de viol. Pourtant, rien n'est plus consenti dans la mesure où l'intervention répond toujours à un appel au secours. L'alternative relève de la non-assistance à personne en danger. La réponse des États était claire : " Nous sommes chez nous, passez votre chemin. " Comment devions-nous réagir à la détresse des blessés et des malades, aux violations flagrantes et systématiques des droits de l'homme ? Qui était juge, puisqu'il s'agissait, chaque fois, d'enfreindre la règle qui régit le droit international - la souveraineté des États ? Il fallait présenter à l'opinion publique plus qu'un savoir livresque ou une approche juridique : une dimension sensible, une vison humaine qui faisait défaut. Les maîtres de cette puissance terrible furent ces centaines de milliers de regards d'enfants croisés dans les camps, dans les centres de regroupement, dans les familles abandonnées à même la terre au hasard des chemins. Il fallait donner à voir cela au monde. Pour changer la loi, il nous fallait devenir illégaux. Ce fut le début du " sans frontiérisme ".
Il me revient une histoire.
Un jour, André Malraux dit à Emmanuel d'Astier :
- Vous étiez un hors-la-loi : vous avez commencé la Résistance seul.
- Pas seul, répondit d'Astier, avec un boucher, un employé du gaz et un maquereau, dans un bordel de Collioure. Nous l'avons fait et nous n'en avions pas le droit. Nous étions des enfants, nous nous sentions trahis par le monde des adultes. Nul n'est plus aventureux qu'un enfant.
- Je ne parlerais pas d'aventure, reprit Malraux, je parlerais de risque et de morale. Et de la rencontre du Mal : zone d'ombre et de fraternité.
C'était en 1967. Sortant du grand bureau doré de Malraux au Palais-Royal, j'écoutais d'Astier me parler de l'interdit et de sa transgression. Jeune médecin, je me demandais comment faire évoluer les secours internationaux.
Le droit humanitaire était enseigné à l'intérieur du droit de la guerre, lui-même inscrit dans le cadre du droit international. La possibilité d'aider les victimes dépendait de l'organisation juridique du conflit. Les indignations des civils étaient inutiles. Dans la guerre officielle, les secours n'étaient possibles qu'avec l'assentiment des gouvernements concernés. C'était à cette seule condition que la Croix-Rouge internationale pouvait intervenir. Il faudra de longues années d'activisme pour imposer la défense des droits humains qui, à l'époque, étaient un concept facultatif à usage strictement interne. Pas de droits de l'homme à l'échelle internationale : " Charbonnier est maître chez soi " !
En 1968, au Biafra, commençait l'épopée des french doctors, ces médecins qui avaient les yeux plus grands que le ventre et bravaient l'interdit au nom de la morale médicale. En accomplissant leur devoir d'ingérence, ils allaient, lentement mais sûrement, donner naissance à un droit nouveau, situé au-dessus des souverainetés des États : le droit des victimes à la protection, qui s'est imposé au Kosovo et à Timor sous la bannière des Nations unies et qui vient de reculer en Irak, là ou il aurait dû triompher. Les french doctors ont fait émerger l'humanitaire à la française. Sa progression fut rapide : il devint l'instrument de la prévention des massacres de masse. Kofi Annan nomme cela " l'intervention humanitaire ".
Lorsque nous avons pensé l'ingérence, au Biafra, entre 1968 et 1970, les États possédaient la souveraineté absolue et disposaient du droit de vie et de mort sur leurs sujets. Protéger un peuple ou une communauté sur son propre sol, de l'autre côté d'une frontière, était interdit et, souvent, impossible. Avec quelques amis, ces french doctors avant la lettre, nous avons tenté de le faire, il y a plus de trente ans, en créant Médecins sans frontières. C'était en 1971. De longues années se sont écoulées ; les politiques se montraient indifférents et les juristes nous cherchaient querelle. Années difficiles pendant lesquelles les médecins, souvent en grand péril, bravaient les interdits dans les faits en se rendant sur les territoires en guerre, sans que le droit ne progresse. Nous étions partout : du Liban au Vietnam, du Salvador au Kurdistan, du Moyen-Orient à l'Afrique, de l'Afghanistan à la mer de Chine. Si le devoir d'ingérence, soutenu par l'opinion publique, gagnait du terrain, le droit d'ingérence, lui, stagnait. Cette invention française était brocardée par les Français, avec ce masochisme si fréquent dans notre pays. Si nous voulions protéger, prévenir et non seulement guérir, les actions humanitaires de la société civile ne suffisaient pas. Il convenait de passer en politique.
Il fallut donc l'effort d'un gouvernement - celui de Michel Rocard - et d'un président de la République - François Mitterrand - et la création d'un secrétariat d'État à l'Action humanitaire pour que les victimes obtiennent un statut international, une personnalité juridique. Il était indispensable qu'elles puissent parler en leur propre nom, sans laisser cette prérogative à leurs gouvernements qui étaient censés les protéger, mais qui pouvaient, tout aussi bien, les assassiner en toute quiétude. Cette évolution fut rendue possible par l'adoption de deux résolutions de l'Assemblée générale des Nations unies : en décembre 1988, la 43 131 (qui garantissait le droit d'accès des sauveteurs aux victimes) ; puis, en 1990, la 45 100 (qui établissait les corridors humanitaires d'accès aux civils).
Depuis, le Conseil de sécurité et l'Assemblée générale des Nations unies ont voté plus de deux cents résolutions qui allaient dans le même sens que la résolution 688. Rappelons que, en 1991, celle-ci avait institué le droit d'ingérence afin de protéger les Kurdes contre Saddam en leur permettant de vivre à l'intérieur d'un État souverain. Son texte avait été rédigé chez Sadruddin Aga Khan, à Genève, par cinq personnes : Sadruddin lui-même, Perez de Cuellar, Stephan de Mistoura, Jean-Maurice Ripert et moi.
Lors de l'Assemblée générale des Nations unies de 1999, Kofi Annan posa cette question essentielle : " Si l'intervention humanitaire constitue effectivement une atteinte inadmissible à la souveraineté, comment devons-nous réagir face aux situations dont nous avons été témoins au Rwanda ou à Srebrenica ? Que devons-nous faire face à des violations flagrantes, massives et systématiques des droits de l'homme, qui vont à l'encontre de tous les principes sur lesquels repose notre condition d'êtres humains " ? L'interdit était franchi. Le gouvernement du Canada et un groupe de grandes fondations créèrent une " Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des États " (CIISE), dans laquelle figuraient des adversaires du droit d'ingérence comme l'ancien patron du CICR, Cornelio Sommaruga, ou le Russe Vladimir Lukin. Après un très long travail de consultation mené à travers le monde, la commission a voté à l'unanimité le texte de Gareth Evans et Mohamed Sahnoun " La responsabilité de protéger ".
Récemment, ce document a été discuté pendant deux jours au Conseil de sécurité. La diplomatie a ses pudeurs : elle préfère parler d'" intervention de protection humanitaire " et de " responsabilité de protéger " que de droit d'ingérence. Il n'empêche : c'est exactement la même chose. Hélas, lors du dernier combat de coqs au Conseil, à propos de l'Irak de Saddam Hussein, toutes ces avancées furent oubliées.
On le voit : la mutation n'est pas achevée. Mais Mohamed Sahnoun, Gareth Evans et leurs amis ont transgressé les conformismes diplomatiques en publiant un texte important. La " responsabilité de protéger " est, désormais, le nom pudique accordé à un instrument de prévention des massacres de masse. Le droit d'ingérence inventé par les french doctors a pris place parmi les grands instruments juridiques.
Un État - la république de Timor oriental - est né de l'ingérence, ce qui était improbable et même impossible à envisager il y a dix ans, cinq ans, hier. Les souffrances du Kosovo provoquèrent une guerre internationale - qui fut initialement illégale, avant d'être entérinée par les Nations unies, comme cela vient de se produire pour l'Irak.
De nombreux exemples nous persuadent de l'efficacité de l'ONU - en dépit du fait que, dans le domaine de la protection des populations, rien n'est jamais acquis. Même le Moyen-Orient, qui nous désespérait, entame un mouvement vers la paix.
Je rends hommage à ceux qui ont cru qu'aucun drame n'était hors de portée de leur indignation, hors de portée de leur volonté. Leur action ne fut pas un alibi, mais un acte de courage, une autre façon de faire de la politique. Je pense à ceux qui se sont dévoués au point d'en perdre la vie, à ceux qui ont sacrifié leur confort occidental pour venir en aide à des hommes, à des femmes et à des enfants. Grâce à eux, le devoir d'ingérence s'impose aujourd'hui au Conseil de sécurité. Par la détermination de Kofi Annan, ce débat - inimaginable il y a peu ! - a eu lieu. Demain, Auschwitz et les crimes des Khmers rouges seront plus difficiles à accomplir.
Je crois en l'ONU, je crois en la globalisation contrôlée des démocraties et en ces droits de l'homme parfois brocardés par nos diplomates. Une conscience de notre responsabilité universelle est en train de se forger. Je suis certain que l'Europe peut exiger davantage. Contre les frayeurs de la mondialisation et les simplismes de ses adversaires, contre un libéralisme naïf d'un côté et un gauchisme archaïque de l'autre, construisons des réponses crédibles, des alternatives exaltantes, des mouvements militants. En France, nos slogans électoraux sonnaient creux. Dommage : c'eût été un bien beau thème de campagne. Notre pays a inventé l'ingérence ; hélas, ses dirigeants ont longtemps boudé une proposition qui est exactement à la mesure de la France. Elle devrait s'en saisir et la proposer à une jeunesse en mal d'enthousiasme.
Rien d'automatique ni de facile dans le concept d'intervention. La protection des faibles s'avère, à l'usage, une difficile et dangereuse aventure vécue d'abord contre soi-même, contre la facilité du renoncement. Il s'agit d'une aventure nécessaire et formidable, dont on ne ressort jamais indemne. Mais je pense, après le Kosovo et Timor, après la Sierra Leone et l'Albanie, que l'on peut espérer gagner la partie si tous les conservatismes du monde ne reprennent pas le pouvoir en même temps, de l'Europe aux États-Unis. Malheureusement, avec le combat de boxe du Conseil de sécurité à propos de l'Irak, les droits de l'homme et le droit d'ingérence ont dramatiquement battu en retraite.
Ce fut une défaite importante pour les militants. Une large part d'entre eux se rangea servilement et sans débat, aux côtés de la société civile, derrière des hommes politiques insincères, au mépris des indignations et des combats d'hier. Ils oublièrent les Kurdes, les chiites et les massacres. Ceux-là trahirent les victimes et troquèrent leurs révoltes contre des considérations clientélistes. Ils surfèrent sur l'anti-américanisme latent et jouèrent de la haine suscitée par un président américain qui - il faut le reconnaître - n'était pas un porte-parole crédible des disparus kurdes ou chiites. Et qui, d'ailleurs, n'en parla même pas.
Le précédent du Kosovo
Il ne fut pas facile, au long de cette crise, d'évoquer le Kosovo. En le mentionnant, on s'exposait à la même réponse qu'en faisant référence à l'attentat contre les Twin Towers : " Mais cela n'a rien à voir ! "
Les bombardements déclenchés par l'Otan contre l'armée serbe étaient aussi illégaux que l'intervention en Irak. La Russie - à l'instar de la France en février dernier - ayant menacé de faire usage de son droit de veto au Conseil de sécurité, il n'y eut pas de vote. Et, comme dans le cas du conflit irakien, l'ONU s'empressa de retrouver une unanimité et de rejoindre la communauté internationale. De la même manière que la résolution 1483 le 22 mai dernier, la résolution 1244 fut votée à l'unanimité le 14 mai 1999.
Dès lors, qu'est-ce qui distingue ces deux crises ? " L'urgence " me répondaient les uns. " La proximité ", disaient les autres - rappelant que, à l'inverse de l'Irak, le Kosovo se trouvait au cœur de l'Europe. Arguments peu convaincants : il n'était pas sérieux de parler d'urgence pour le Kosovo en faisant seulement allusion au massacre de Rajak - au cours duquel dix-neuf villageois, des Albanais du Kosovo, furent tués. On ne saurait comparer l'échelle des massacres perpétrés par Saddam Hussein à celle des exactions de Slobodan Milosevic : il y eut environ 10 000 morts au Kosovo, lors de la répression et après les bombardements de l'Otan. En Irak, l'opération de nettoyage ethnique chez les Kurdes (" Anfal ") et les massacres des chiites dans le sud du pays firent entre 400 000 et 500 000 victimes ! Quant à l'argument géographique, il soulève deux objections. L'armée serbe, malgré sa proximité, ne menaçait ni nos troupes ni la stabilité en Europe. Par surcroît, le Kosovo n'était nullement un territoire stratégique, ne renfermait aucune richesse et ne représentait pas un marché potentiel.
Au terme de cette comparaison sommaire, il apparaît clairement que l'urgence se situait en Irak et non au Kosovo.
Un autre aspect de ce parallèle peut être utile. La démocratisation et le relatif succès de la communauté internationale au Kosovo devraient pouvoir servir d'exemple (mais pas de modèle). Hélas, le commandement américain en Irak ne semble pas avoir sérieusement étudié le dossier kosovar.
Lorsque l'histoire des missions de paix des Nations unies sera écrite, je suis persuadé que de nombreuses études rapprocheront ces deux opérations : Kosovo et Irak.
La position des ONG
On peut également prédire que de nombreux dossiers seront proposés aux étudiants et que des livres seront édités en abondance à propos de l'attitude des médias français avant, pendant et après la guerre d'Irak : tout au long de cette période, ils auront conjugué sectarisme anti-américain et indifférence absolue vis-à-vis de l'opinion des Irakiens. Quant aux organisations non gouvernementales - en particulier françaises -, elles auront multiplié les atermoiements face à cette guerre américaine.
Bien sûr, on alerta dans tous les sens. Comme d'habitude, on prépara l'accueil des réfugiés dans les pays alentour... alors qu'il aurait fallu, à l'inverse, concevoir le retour des exilés dans leur pays d'origine.
Il faut mettre les points sur les i pour ce qui concerne les scènes de rapine survenues à Bagdad après l'entrée des forces américaines. C'est un fait : lors de la chute d'une dictature, les pillages sont toujours la règle. Libérés de leurs despotes, ceux qui n'avaient pas accès aux richesses se précipitent pour rafler un maximum de choses - d'ailleurs souvent inutiles. Il faut souligner que ceux qui pillèrent les supermarchés étaient des indigents qui n'avaient pas accès à ces magasins réservés aux membres du parti Baas. Et les parias qui mirent les hôpitaux à sac ne pouvaient pas les fréquenter du temps de Saddam, tant la médecine au marché noir - conséquence de l'embargo ? - les en éloignait.
Les ONG crièrent dans la presse à la catastrophe humanitaire - ce qui prouvait leur méconnaissance du pays et de l'état des esprits dans un Irak certes malmené par l'embargo, mais encore administrativement solide. Malgré un nombre inconnu de blessés - dont, hélas, de nombreux civils - et une désorganisation hospitalière extrême que les Américains n'avaient pas anticipée, les premiers jours ayant suivi la chute du tyran se passèrent sans trop d'horreurs, ce qui n'a pas empêché l'opinion publique internationale de se scandaliser des saccages de quelques hôpitaux et du musée de Bagdad. Erreurs impardonnables, en effet : comment les forces de la coalition n'avaient-elles pas prévu de protéger de telles cibles ?
Les ONG n'aiment pas les interventions préventives ; surtout, elles détestent les opérations unilatérales. Elles soutiennent plus volontiers les missions officielles de la communauté internationale. Pas étonnant, dès lors, de voir fleurir les jugements habituels : les membres des ONG n'avaient à la bouche que les notions de responsabilité, de légitimité, de légalité et d'efficacité.
Aujourd'hui, l'évolution me semble aussi nécessaire qu'inéluctable : ceux qui prennent en charge la misère et les souffrances du monde ne peuvent rester insensibles à leur prévention, même si elle prend la forme d'une opération armée.
En guise d'avertissement final
Le drapeau des droits de l'homme peut provisoirement être mis en berne. La libération de l'Irak - conséquence indirecte de la lutte contre le terrorisme - n'a pas été conçue en fonction de ces droits, qui devraient être notre référence, sinon notre seule boussole. D'ailleurs, en France, la chute du régime de Saddam avait été précédée des attaques très symboliques d'une partie de la droite et de la gauche contre les " droits-de-l'hommistes ".
Hormis Tony Blair, personne ne fit référence à ces valeurs. Même les militants des droits de l'homme condamnèrent l'intervention - avant tout parce qu'elle &eacu

Notes :

(1) Jean-Marie Colombani, " Nous sommes tous des Américains ", Le Monde, 13 septembre 2001.
(2) Sur la philosophie politique de Léo Strauss et son influence sur les néo-conservateurs américains, voir Alexis Debat, " Vol au-dessus d'un nid de faucons ", Politique Internationale, no 99, printemps 2003.
(3) L'ayatollah Hakim, chef de l'Assemblée suprême de la révolution islamique en Irak (Asrii), est triomphalement revenu en Irak, à Bassora, le 10 mai 2003. Depuis son retour, il brandit le slogan " Ni Saddam, ni les Américains ", réclame la formation d'un gouvernement national irakien et se déclare en faveur de la démocratie et de la tenue d'élections libres.