Politique Internationale - La Revue n°100 - ÉTÉ - 2003

sommaire du n° 100
PÉKIN ET L'IRAK
Article de Jean-Luc Domenach
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Lors de la crise diplomatique qui a précédé la guerre en Irak, les autorités chinoises ont adopté une attitude originale qui fera date dans l'histoire de la République populaire. Tout en désapprouvant - fort discrètement - la position américaine, Pékin s'est employé à donner des gages aux différents protagonistes : à l'Irak et à ses voisins, de bonnes paroles suffisamment vagues pour ne pas froisser Israël ; au front franco-germano-russe, des déclarations de soutien sans aller jusqu'à brandir la menace du veto au Conseil de sécurité de l'ONU ; et aux Américains, un mélange de condamnations de principe et de protestations d'amitié, assorti de pressions assez nettes (mais non encore décisives) pour inciter les Nord-Coréens à retrouver le chemin de la négociation. Au total, la Chine a réussi à tenir un discours crédible tout en maintenant de bonnes relations avec chacun des camps en présence.
Une politique étrangère de plus en plus complexe
C'est probablement la première fois que la diplomatie chinoise s'engage dans une voie aussi complexe. Pendant la guerre froide, en tout cas jusqu'au début des années 1970, elle nous avait habitués à des positions beaucoup plus tranchées. Au strict alignement sur Moscou avait succédé, dans les années 1960, un credo indépendant et révolutionnaire. En pratique, cependant, la Chine ne prenait de risques que sur ses frontières ; sa rhétorique enflammée dissimulait un comportement de puissance régionale et des préoccupations de sécurité extrêmement classiques, comme l'ont montré ses interventions militaires en Corée, en Birmanie et en Indochine.
Les années 1970 ont été une période de transition. Pour contrer la menace soviétique, la Chine s'est mise, sous l'impulsion de Zhou Enlai, à jouer un jeu diplomatique plus global et plus différencié. Tout en portant une attention très soutenue au théâtre régional, elle était désormais présente dans les arènes internationales (en particulier à l'ONU où elle avait récupéré, en 1971, son siège de membre permanent du Conseil de sécurité) et s'efforçait de tirer profit du conflit américano-soviétique. Derrière un discours encore rigide (l'hostilité aux deux hégémonismes du " premier monde "), elle menait en fait une stratégie dirigée contre l'URSS et diversifiait ses rapports avec les pays du deuxième et du troisième monde.
Dans les années 1979-1989, l'évolution s'est accélérée. Selon Deng Xiaoping, la politique étrangère chinoise devait reposer sur trois principes. Premièrement, elle doit viser non seulement à assurer la sécurité du pays, mais surtout à favoriser sa modernisation : la Chine veillera donc d'abord à entretenir de bonnes relations avec les pays les plus riches - États-Unis en tête -, dont elle attend technologie et investissements. Deuxièmement, Pékin utilisera la diplomatie multilatérale, non pas pour se fondre dans des alliances ou des coalitions, mais pour promouvoir ses intérêts. Troisièmement, elle ne négligera aucune ressource de la diplomatie bilatérale pour pousser son avantage auprès de tel pays (l'URSS, désormais reconnue en tant que partenaire commercial et politique, Israël ou les pays arabes) ou (moins souvent) pour punir tel autre (par exemple, la Hollande, coupable d'avoir vendu un sous-marin à Taiwan).
Bien qu'elle reste très préoccupée par son environnement immédiat (souvenons-nous de sa brutale incursion au Vietnam en février-mars 1979), la Chine des années 1980 est à la fois plus ouverte sur le monde et plus égocentrique. Les Américains ne comprenaient pas cette dualité, persuadés qu'ils étaient, à l'époque, de pouvoir compter sur le soutien de Pékin en cas de conflit avec l'Union soviétique. Ils pensaient qu'une Chine en croissance économique s'orienterait inévitablement vers la démocratie. La déception n'en sera que plus grande au lendemain du massacre de la place Tienanmen, le 4 juin 1989.
Les années 1990 ont donc mal commencé. Mis au ban de l'Occident, le régime de Pékin lutte pour sa survie au moment où, en Europe, le communisme commence à s'effondrer. Mais au lieu de se réfugier dans l'isolement, il s'efforce d'accélérer son ouverture et de retrouver l'oreille des Américains : d'où l'abstention froide et calme de la Chine lors du premier conflit irakien en 1991. Ce choix trouve son explication dans la relance par Deng Xiaoping de la politique de réformes en 1992. Il s'agit désormais, très explicitement, de faire admettre la Chine telle qu'elle est : un régime communiste qui poursuit ses propres objectifs nationaux et qui entend contrôler son ouverture ; un pays qui mérite le label de pays en développement mais qui, politiquement, ne saurait être traité comme tel. La décennie a été dominée par un face-à-face rugueux, parfois dangereux, mais économiquement très productif entre la Chine et les États-Unis, qui s'est achevé en 1999 par l'accord de Washington sur l'entrée de Pékin à l'OMC - entrée qui s'est concrétisée deux ans plus tard, à l'automne 2001 : cette victoire aura été l'œuvre du successeur de Deng Xiaoping, Jiang Zemin.
Les principes de Pékin et le choix sur l'Irak
Par rapport à la décennie précédente, la politique étrangère des années récentes présente à la fois des constantes et des différences qui aident à comprendre la complexité de la position chinoise lors du conflit irakien en 2003.
Première constante : la Chine souhaite faire entendre sa voix sur tous les grands dossiers internationaux à condition d'en tirer bénéfice. Pékin n'a l'intention de prendre aucun risque militaire, ni même politique, loin de ses frontières. Sa priorité demeure son insertion dans l'économie mondiale : de ce seul point de vue, une participation au conflit irakien était difficilement envisageable.
Deux autres facteurs la rendaient impensable. Le premier tient à la nature du régime. Pékin pouvait difficilement se ranger aux côtés d'un gouvernement irakien qui avait massacré ses opposants communistes. Un gouvernement qui, par surcroît, étalait ses turpitudes au grand jour et s'était montré assez maladroit pour s'attirer la haine d'une bonne partie de son peuple et pour laisser démembrer le territoire national après 1991. Mais la Chine pouvait encore moins admettre une intervention ouvertement destinée à empêcher l'ascension d'un pays et à lui apporter la démocratie : c'était violer un principe essentiel que la propagande chinoise nomme le " respect de l'indépen-
dance des peuples ", autrement dit la sécurité des régimes politiques. Les autorités chinoises se souviennent trop bien des périodes d'isolement qu'elles ont connues par le passé, et elles sont trop sensibles aux critiques qui leur sont adressées en matière de contrôle des armements et de droits de l'homme (en partie, d'ailleurs, parce que ces critiques trouvent des échos en leur propre sein) pour ne pas réagir très vivement chaque fois que ces questions sont invoquées à l'encontre d'un État.
Le deuxième principe qui guide depuis toujours la diplomatie chinoise est le refus des aventures lointaines. Ce principe s'applique avec une totale évidence dans une zone - le Moyen-Orient - où la Chine a rarement pris des initiatives autres que verbales. Elle y possède des relations, mais fort peu de points d'appui ; et elle n'y a pas d'intérêts de sécurité majeurs. Sans doute le Moyen-Orient est-il important pour ses principaux partenaires du nord de la planète. Mais Pékin sait bien que ceux-ci, y compris autrefois l'Union soviétique, y ont récolté bien plus d'ennuis qu'ils n'en ont tiré d'avantages. Les experts chinois se montrent généralement très pessimistes quant à l'avenir du conflit israélo-arabe. Ce qui, à leurs yeux, est finalement une bonne chose car, tant que durera ce conflit, Pékin bénéficiera d'une marge de manœuvre accrue en Asie orientale, notamment vis-à-vis de Taiwan.
La Chine n'oublie pas, non plus, que le Moyen-Orient reste le principal foyer d'agitation islamiste dans le monde. Elle-même n'échappe pas à cette contagion. Les quelques dizaines de millions de musulmans que compte le pays se concentrent essentiellement dans deux zones : à la périphérie du territoire, où la religion est surtout l'expression d'une identité de type tribal (en particulier chez les minorités nationales du Xinjiang et du Guangxi) ; et dans les régions d'islam proprement chinois - un islam ancien et vigoureux, en voie de radicalisation, qui dispose de multiples accès au cœur de la société, voire du pouvoir (Gansu, Shenxi, Ningxia). Les preuves de liens avec le Moyen-Orient abondent, qu'il s'agisse de mosquées construites avec l'argent de l'étranger ou du nombre croissant des départs officiels ou clandestins pour La Mecque.
Les dirigeants chinois se méfient de ces connexions qui favorisent le regain islamiste et mettent en doute la solidité des systèmes politiques arabo-musulmans (pour Pékin, les nationalismes arabes ne peuvent qu'être affaiblis par un sentiment d'appartenance à des communautés religieuses ou régionales plus larges). Nombre d'analystes chinois sont influencés par une sorte de mépris ethnique assez répandu dans la population, où l'on croit volontiers les Arabes incapables de constructions politiques et de développement économique. On est même souvent persuadé que les attentats du 11 septembre étaient le fait non pas d'un réseau terroriste arabe mais de la CIA. En tout cas, cette méfiance générale à l'égard des États de la région permet d'expliquer que, si la Chine n'a jamais manqué une occasion de commercer avec tel ou tel régime musulman (comme avec Israël du reste), elle s'est toujours gardée de nouer avec eux des rapports politiques trop étroits.
Le problème se pose pourtant avec d'autant plus d'acuité que la croissance chinoise engendre des besoins en énergie considérables. La production pétrolière intérieure est désormais très insuffisante, et les livraisons russes n'atteignent pas le niveau espéré. Malgré les efforts déployés par ses compagnies pétrolières pour diversifier leurs sources d'approvisionnement (Indonésie, mer Caspienne, Nigeria...), la Chine se verra contrainte, tôt ou tard, d'accroître ses importations de pétrole en provenance du Golfe, ce qui implique une présence accrue au Moyen-Orient. D'où la difficulté - que rencontre le Japon depuis les années 1960 : comment se faire bien voir dans une région que l'on ne comprend guère et où l'on compte si peu d'amis ? Il est vrai que, contrairement à Tokyo, Pékin n'hésite pas à traiter avec les pays qui sont en mauvais termes avec les États-Unis et à gagner leurs faveurs par des opérations commerciales plus ou moins licites (ventes d'armes ou de matériels sensibles). De fait, c'est dans des pays comme l'Iran ou l'Irak que la Chine a le moins mal réussi sur le plan pétrolier. À la veille du conflit, la capitale irakienne abritait de nombreux techniciens chinois, dont quelques-uns ont péri sous les bombardements américains.
Une passion contradictoire pour les États-Unis
L'élément-clé de la crise irakienne demeure néanmoins la relation fondamentale que la Chine post-denguiste entretient désormais avec l'hyperpuissance mondiale. Cette relation, qui n'a jamais été simple, a gagné en complexité depuis une décennie. Les dirigeants chinois semblent, en effet, moins capables qu'autrefois de gérer l'inévitable ambivalence de leurs rapports avec Washington.
Nous l'avons dit, Jiang Zemin est parvenu, dans le courant des années 1990, à obtenir le feu vert des États-Unis pour propulser la Chine sur le devant de la scène mondiale. Pour y parvenir, il a mis en œuvre une politique habile faisant alterner le chaud et le froid. Mais ce qui n'était à l'origine qu'une manœuvre n'a pas tardé à se muer en une véritable passion, soumise à des exigences contradictoires.
Le souci de maintenir une continuité absolue avec le passé empêche les dirigeants chinois de se ranger aux côtés des Américains. Tout les en détourne, à commencer par l'origine nationaliste et communiste du régime. Ils ne se font guère d'illusions sur les sentiments de George Bush qui, dès le début de son mandat, avait pris le contre-pied de son prédécesseur démocrate, durcissant nettement le ton à leur égard. Les attentats du 11 septembre et leurs suites ont évité à la Chine de devoir affronter l'hostilité américaine, mais ils l'ont exposée à l'expérience la plus détestable qui soit : assister sans pouvoir réagir aux gesticulations de l'État le plus puissant de la planète.
Aux yeux de Pékin, l'intervention militaire en Afghanistan était moins contestable en elle-même (les Chinois n'appréciaient guère les talibans et prévoyaient que la pacification du pays serait longue) qu'en raison de ses conséquences : ils craignaient un retour de l'influence américaine en Asie centrale ainsi qu'une limitation de l'indépendance du Pakistan. La guerre en Irak, avec ses relents pétroliers et ses possibles effets déstabilisateurs sur la région, leur paraissait beaucoup plus dangereuse. La détermination affichée par George Bush de recourir à la force quel que soit le résultat des débats aux Nations unies semblait indiquer que les États-Unis entendaient agir à leur guise pour corriger la carte du monde. Or la Chine n'a complètement résolu ses problèmes frontaliers avec aucun de ses grands voisins - notamment le Vietnam et l'Inde - et elle sait que sa domination sur le Tibet et le Xinjiang est fortement contestée.
De plus, elle s'inquiète des intentions américaines à l'égard de la péninsule coréenne et de Taiwan. Pour ce qui est de la Corée, Pékin souhaite soit maintenir la péninsule dans un état de division qui lui permet de renforcer son influence, soit contrôler un éventuel processus de réunification. Quant à Taiwan, son rattachement à la mère-patrie demeure l'objectif fondamental, tantôt implicite tantôt explicite, tantôt menaçant tantôt plus civil, de toute politique étrangère chinoise. Les dirigeants de Pékin ont dû, volens nolens, s'habituer à l'idée qu'il leur fallait compter avec la protection militaire américaine de Taiwan afin de mieux travailler à la réduire. Mais la perspective de voir cette protection légitimée, voire intensifiée, dans le cadre d'une vaste opération de police à l'échelle planétaire, leur est proprement insupportable.
On imagine mal l'ampleur du ressentiment - pour ne pas dire plus - que suscitent dans les milieux dirigeants chinois les campagnes successives de " petit Bush " (c'est ainsi que l'on nomme le président des États-Unis, dont le père avait été autrefois le premier représentant américain à Pékin). Elle est si forte qu'il a fallu des arguments particulièrement puissants pour empêcher Pékin de se départir de son calme face à Washington.
Ces arguments vont bien au-delà des facteurs conjoncturels souvent mentionnés par la presse internationale : outre la volonté du président Jiang Zemin de rester dans l'Histoire comme celui qui se sera fait reconnaître en tant que partenaire à part entière par les États-Unis - une volonté que les nouveaux dirigeants de Pékin, en place depuis quelques mois, n'avaient pas les moyens politiques d'oublier - la diplomatie chinoise est surtout sous-tendue par la nécessité absolue de conserver un accès à la technologie et au marché (plus de cent milliards de dollars d'excédents !) américains.
Contrairement à leurs prédécesseurs de l'époque maoïste, les responsables chinois actuels sont obsédés par la question des moyens de leur action. Ils ont compris qu'il n'est de grande politique que de grande puissance. Or ils savent, mieux que quiconque, à quel point le sort du régime chinois est lié au maintien d'une croissance intérieure rapide et prévisible ; faute de quoi les troubles se multiplieraient et l'appareil risquerait de se fragmenter.
Au-delà des discours et des opportunités locales, la plupart des États du tiers-monde n'inspirent, dans les milieux politiques chinois, qu'une politesse distraite : ils ne jouent pas dans la cour des Grands. Surtout, le front des " vrais opposants " est apparu comme bien hétéroclite : qu'y a-t-il de commun entre la Russie et l'Inde d'un côté, la France et l'Allemagne de l'autre ? Moscou et New Delhi sont certes des partenaires sérieux, mais dont la Chine n'ignore ni les roueries ni les méfiances à son égard. Plus grave : prisonniers de leur conception hiérarchique du monde, les dirigeants chinois ne comprennent pas comment des
pays de la " vieille Europe ", par ailleurs si profondément
dépendants des États-Unis, peuvent se dresser ainsi contre leur patron. Ce qui reste chez eux d'idéologie communiste les conduit à douter de la pureté des grands principes affichés par Paris et Berlin : ne s'agissait-il pas, en dernière analyse, d'une querelle pétrolière, voire monétaire ? Des bruits ont couru à Pékin sur un possible affrontement entre l'euro et le dollar... Cela dit, les responsables chinois ont estimé, fort justement, que Français et Allemands prenaient bien moins de risques en s'opposant à Washington que si eux-mêmes avaient choisi de le faire.
D'une manière générale, la Chine a tendance à surévaluer la puissance des États-Unis. Mao Zedong avait pris conscience du dynamisme américain, et il a su apparemment très tôt que l'URSS perdrait la bataille. Mais il avait également discerné les failles du " tigre de papier " et le parti que pouvaient en tirer les pays émergents. De ce point de vue, un changement fondamental mais logique s'est opéré dans l'esprit des membres de l'exécutif chinois. Dès lors que la compétition internationale se déroule, pour l'essentiel, sur le terrain économique et que la Chine accuse, dans ce domaine, un retard considérable, une seule attitude s'impose : il faut, à tout prix, éviter de provoquer inutilement le géant américain.
À ce raisonnement s'est ajouté l'effet d'une mutation récente, à la fois sociologique et psychologique, de la couche dirigeante chinoise. En acceptant en son sein les responsables de l'économie, celle-ci s'est internationalisée et, jusqu'à un certain point, américanisée. Elle envoie massivement ses enfants se former aux États-Unis, elle y installe des têtes de pont familiales et y investit. Rares sont les " grandes familles " chinoises qui ne possèdent pas là-bas un parent, voire des intérêts. Cette proximité croissante n'a pas aboli l'immense admiration qu'inspire l'Amérique. Elle a simplement compliqué les conclusions que l'on en tire, qui sont de plus en plus contradictoires, et souvent extrêmes : c'est parce que les États-Unis sont une puissance extraordinaire qu'ils se lancent dans une politique de domination tous azimuts. Ce comportement est certes scandaleux, mais qui donc dans le monde d'aujourd'hui a les moyens de les en empêcher ? Les plus intelligents, parmi les individus comme parmi les États, ne sont-ils pas ceux qui savent en profiter ?
Les dirigeants chinois ont donc le plus grand mal à formuler une politique globale vis-à-vis des États-Unis. Cette difficulté explique, dans une large mesure, la position complexe et diffuse adoptée par Pékin dans l'affaire irakienne. Empêtrée dans ses principes, incapable de choisir entre les différentes postures stratégiques qui s'offraient à elle, la Chine a tenté de les combiner de manière différenciée.
Une politique différenciée
Pour Pékin, l'affaire irakienne serait l'illustration de la lutte entre l'hégémonisme américain et les forces favorables à la multipolarisation. Mais cette analyse connaît des variantes. Tout se passe même comme si celles-ci avaient été autorisées par le pouvoir pour introduire un flou prudent : nombre d'observateurs insistent, par exemple, sur l'idée que le conflit irakien possède aussi des racines locales, ou qu'il pourrait finalement produire des effets positifs.
La stratégie poursuivie par la Chine est fort peu explicite. Et pour cause, car elle est aussi déterminée dans le long terme qu'elle se montre précautionneuse dans le court terme. Tout porte à croire que les dirigeants chinois se sont donné pour objectif final de parvenir un jour à la parité avec les États-Unis et qu'ils n'hésiteront pas à utiliser tous les moyens à leur disposition pour affaiblir l'empire américain. Il ne s'agit point là d'un dessein révolutionnaire. Il est même remarquable qu'il ne s'accompagne d'aucun projet de réorganisation de la société mondiale. C'est tout simplement une stratégie de montée en puissance, empreinte d'une extrême prudence, qui se prête à toutes sortes de distractions, d'abstentions, voire de marchés. La Chine pourrait ainsi fort bien s'accommoder d'une occupation anglo-américaine de l'Irak, à condition que celle-ci suscite moins de critiques sur place comme dans le monde. L'essentiel étant que Pékin puisse faire valoir ses propres positions...
Cette stratégie, qui repose pour une large part sur l'essor de l'économie chinoise, réserve une place prépondérante à la diplomatie commerciale. Le temps du piratage et autres modes d'évasion hors des normes internationales est révolu. Priorité est désormais donnée à l'accès aux marchés et aux matières premières étrangères. Mais cette diplomatie conserve une originalité forte, liée à la nature autoritaire du régime : les grandes manœuvres commerciales sont décidées, contrôlées et conclues par le pouvoir politique.
De fait, la politique étrangère chinoise privilégie les relations de pays à pays. Elle s'est habituée aux négociations multilatérales et aux assemblées régionales, mais c'est encore le cadre bilatéral qu'elle préfère, sans doute parce qu'il est le plus propice au maintien de la mainmise de l'État. Cette insistance sur le bilatéral a un prix : c'est le risque, assez évident dans l'affaire irakienne, d'une dispersion politique et diplomatique. Au Moyen-Orient comme dans la plupart des autres régions du monde, la Chine s'efforce de gagner l'amitié de tous pour faire progresser ses objectifs. Il faut reconnaître qu'elle y parvient assez bien, parfois au mépris de la logique : fort peu d'acteurs moyen-orientaux semblent, en effet, lui reprocher ses ventes d'armes à Israël...
La question du coût
La diplomatie chinoise sort de la crise irakienne relativement indemne. Tout en abandonnant peu de terrain sur la question taiwanaise, les Américains paraissent avoir admis la particularité de la posture chinoise. Ils n'ont pas trop tenu rigueur à Pékin de son opposition - il est vrai assez molle - à l'opération militaire contre Saddam Hussein, comme s'ils estimaient que c'était la moins mauvaise hypothèse. Ils ont aussi reconnu à la Chine un rôle de garde-barrière dans l'affaire nord-coréenne. Au Moyen-Orient, les intérêts chinois restent modestes mais ils n'ont pas souffert. Quant aux pays du " camp de la paix " - France, Allemagne et Russie -, ils se satisfont de relations économiques en progrès et de " partenariats stratégiques " dont le contenu réel oscille au gré de la conjoncture.
Finalement, le seul coût de l'opération irakienne sera peut-être d'ordre intérieur. Par son attitude prudente, la diplomatie chinoise a accentué la volatilité d'une opinion publique partagée, depuis le début des années 1990, entre le désir d'ouverture et l'exaspération face à la toute-puissance américaine. Au sein des élites dirigeantes, ces deux sentiments antagonistes cohabitent de façon assez nuancée, parfois chez une même personne. En revanche, le petit peuple des villes semble réagir par impulsions. Ordinairement disposé à opposer les perfections occidentales aux erreurs de la politique gouvernementale, il s'enflamme par intermittences contre les démonstrations de force des Américains, allant jusqu'à les soupçonner de n'être pas totalement étrangers à l'épidémie de pneumonie atypique...
Les circonvolutions de la diplomatie chinoise à propos de l'Irak semblent avoir favorisé la réapparition d'un espace de débat, non pas sur la démocratie et les droits de l'homme comme on aurait pu s'y attendre, mais sur la politique étrangère. Les louvoiements de Pékin ont bien entendu scandalisé l'aile la plus nationaliste de l'opinion, mais ils ont également suscité les savants raisonnements de la frange la plus ouverte sur le monde. Les discussions ont été ardentes sur le web, plus organisées dans les universités, où chacun rêve d'achever ses études aux États-Unis.
Tout indique, cependant, que le pouvoir ne voit pas cette évolution d'un si mauvais œil. C'est sans doute pourquoi il a autorisé les media à offrir au public une couverture des événements irakiens souvent convenable, parfois excellente. La télévision chinoise, par exemple, a diffusé des émissions de bonne qualité et organisé des débats passionnants. La guerre d'Irak, il est vrai, offrait à l'opinion un exutoire peu risqué dès lors que la situation intérieure demeurait sous contrôle. Au lendemain de l'attribution à Pékin des Jeux olympiques, le bilan extérieur est certainement l'un des plus flatteurs dont puissent se prévaloir les dirigeants. Mieux valait affronter les remontrances des nationalistes que de devoir s'expliquer sur l'emploi et les libertés publiques...
Au total, la performance accomplie par la Chine dans l'affaire irakienne apparaît digne d'éloges. Jouant intelligemment de ses contradictions, elle a poussé ses pions de tous les côtés à la fois, sans compromettre aucune possibilité d'évolution. En termes techniques, si l'on peut dire, la diplomatie chinoise est certainement l'une des meilleures du monde, en partie parce qu'elle bénéficie d'une image de marque qui lui épargne bien des enquêtes malveillantes : il n'est pas certain qu'une attitude analogue aurait été aussi bien tolérée de la part d'un autre pays.
Mais l'indulgence de la communauté internationale pourrait ne pas durer indéfiniment. À mesure que la Chine verra sa puissance et son influence s'affirmer, il lui deviendra de plus en plus difficile de mener une politique étrangère qui offre un tel contraste entre le discours et la pratique et qui cloisonne à ce point les relations bilatérales. Cette politique est typiquement celle d'une puissance candidate, qui s'abrite pour préparer l'avenir. On demandera certainement à la diplomatie de Pékin plus de cohérence. On lui demandera, aussi, d'afficher plus clairement ses objectifs à court terme et de faire des propositions concrètes en matière d'organisation de la société mondiale.
En outre, il ne faut jamais oublier que la diplomatie chinoise, si brillante soit-elle, manœuvre sous la menace de deux épées de Damoclès : les fragilités du développement économique et les failles du système politique. L'attitude du gouvernement chinois qui, pendant des semaines, s'est refusé à admettre la réalité de l'épidémie de pneumonie atypique en est un exemple dramatique. Non seulement son impéritie a aggravé la situation sanitaire, mais elle a eu des répercussions considérables sur les échanges avec l'étranger et sur la consommation intérieure. Même si la plupart des experts s'accordent à penser que ces effets négatifs seront de courte durée, ils laisseront certainement des traces sur le plan politique. Ce malheureux épisode l'a montré une fois encore : les progrès que la Chine réalise sur la scène mondiale demeurent profondément dépendants du long travail qu'elle doit accomplir sur elle-même...

Notes :