Politique Internationale - La Revue n°100 - ÉTÉ - 2003

sommaire du n° 100
CÔTE D'IVOIRE : L'HOMME DU DESTIN ?
Entretien avec Alassane Ouattara
Ancien premier ministre de Côte d'Ivoire
conduit par
Pascal Drouhaud
Éditorialiste
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Pascal Drouhaud - Monsieur le premier ministre, quelle est votre analyse de la crise qui frappe votre pays depuis septembre 2002 ?
Alassane Ouattara - Plusieurs interprétations sont possibles. Néanmoins, il me semble que cette crise résulte avant tout de l'accumulation d'une série de frustrations, de graves incidents, de discriminations répétées, mais aussi de l'ethnocentrisme qui imprègne l'administration, la police, la justice et l'armée. Je distingue, pour ma part, trois faits essentiels. La tentative de coup d'État du 19 septembre 2002 - puisque, apparemment, il s'agissait bien aussi de cela - a échoué. Cette tentative a ensuite été utilisée par certains pour se débarrasser, ou tenter de le faire, des principaux opposants, à savoir le général Gueï, le président Henri Konan Bédié et moi-même (1). Enfin, une véritable rébellion a éclaté au sein d'un groupe de 500 soldats expérimentés, regroupés essentiellement à Bouaké. Après avoir servi le général Gueï, ils devaient être licenciés quelques semaines avant le début du soulèvement militaire. Comme vous le voyez, nous sommes en présence d'une série d'événements. Quel a été le facteur prédominant ? Je ne le sais pas. Mais une chose est sûre : la crise a été mal gérée. À son retour de Rome, où il était en visite officielle, le président Gbagbo a déclaré la guerre. Ce n'était pas la meilleure voie pour tenter de trouver une issue rapide à la crise.
P. D. - Le scénario de l'instrumentalisation d'une crise qui aurait ses racines ailleurs vous semble donc raisonnable...
A. O. - Tout à fait.
P. D. - Qui, selon vous, a assassiné le général Gueï et toute sa famille, aux premières heures du soulèvement, et pourquoi ? Une double question qui se pose aussi pour l'ancien ministre de l'Intérieur, Émile Boga Doudou (2) ?
A. O. - Compte tenu des indices dont nous disposons sur ceux qui ont essayé d'attenter à notre vie, nous pensons qu'il s'agit d'une seule et même équipe. Nous sommes en présence d'un groupe de gendarmes, proches du pouvoir. Le même char a été vu devant le domicile du général Gueï et chez moi (3). Apparemment, le général a été arrêté par ces hommes, transporté, puis assassiné. En ce qui concerne le ministre de l'Intérieur, Émile Boga Doudou, les choses paraissent plus floues. Mais les résultats de l'autopsie pratiquée sur son corps indiqueraient que les balles utilisées seraient du même calibre que celles qui ont tué le général Gueï. Doit-on en déduire qu'il s'agit d'éléments de l'armée ivoirienne ? Je ne saurais répondre catégoriquement à cette question.
P. D. - Le Liberia et le Burkina Faso, deux pays voisins du vôtre, ne sont-ils pas parties prenantes dans cette affaire ? Comment analysez-vous leur rôle respectif dans la crise que traverse votre pays ?
A. O. - Je ne peux pas certifier qu'ils soient formellement impliqués, ni a fortiori définir les objectifs qu'ils pourraient poursuivre. En ce qui concerne le Liberia, certains de ses ressortissants ont combattu en Côte d'Ivoire tant dans les rangs des rebelles du Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest (MPIGO) et du Mouvement pour la justice et la paix (MJP) que dans ceux du gouvernement (4). Quand on y regarde de plus près, on distingue un facteur ethnique qui sous-tend le conflit dans cette zone : les Yacoubas, l'ethnie du général Gueï, se sont battus aux côtés des " forces nouvelles " (ex-rebelles), tandis que les Guérés, l'ethnie du chef d'état-major de l'armée ivoirienne, Mathias Doué, soutiennent le président Gbagbo. Au milieu, les ethnies du Nord, les Dioulas, considérées comme plus proches du groupe du général Gueï, soutiennent les rebelles. Ceux-ci ont été massacrés en grand nombre dans l'ouest du pays. Quant au Burkina Faso - mais c'est aussi le cas du Mali - il aurait accueilli sur son sol des hommes en exil que l'on a retrouvés, par la suite, à la tête de la rébellion (5). Mais, comme je l'ai déjà souligné, de nombreux Ivoiriens du Nord et de l'Ouest se sont soulevés. Plus généralement se trouve posé le problème de l'ethnicité et du tribalisme au sein de l'armée. Durant le premier semestre de l'année 2002, les autorités en place à Abidjan ont procédé à une purge des responsables des principales forces de la gendarmerie, de la police et de l'armée n'appartenant pas à leur ethnie.
P. D. - Ces ingérences extérieures, dans la mesure où elles sont vérifiées, seraient donc principalement d'ordre ethnique. Mais le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, ou son homologue du Liberia, Charles Taylor, ne poursuivent-ils pas leurs intérêts bien compris dans cette affaire ?
A. O. - Il me semble, au contraire, que le Burkina a intérêt à entretenir de bonnes relations avec la Côte d'Ivoire. Celles-ci ont, d'ailleurs, été cordiales entre les deux pays jusqu'à ce que cette crise éclate en septembre. Il faut rappeler ici que le président Gbagbo a entamé son exil au Burkina Faso à la fin des années 1980, lorsqu'il a quitté la Côte d'Ivoire. Il est vrai, en revanche, qu'il y a toujours eu des tensions à la frontière avec le Liberia. L'assassinat du général Gueï, originaire d'une zone frontalière avec ce pays, a été interprété comme celui d'un fils de la région. Mais, sincèrement, je ne vois pas quel serait l'intérêt, et du Liberia, et du Burkina Faso, qui sont des États moins riches et moins dotés sur le plan des ressources que la Côte d'Ivoire, de s'attaquer à notre pays.
P. D. - Vous pensez donc que ces deux États ne sont pas impliqués directement dans la crise ?
A. O. - Je n'en sais rien, mais - je le répète - je ne vois pas quel serait leur objectif. De plus, avec quels moyens le Burkina pourrait-il se lancer dans une telle aventure ?
P. D. - Certains observateurs remarquent que les leaders du MPCI et vous-même partagez globalement les mêmes mots d'ordre. Quelle conclusion faut-il en tirer ?
A. O. - Je ne dirais pas " les mêmes mots d'ordre ". La différence fondamentale entre le MPCI et le RDR, mon parti, est l'utilisation des armes. Le RDR est un parti libéral qui se bat pour conquérir le pouvoir par les urnes. En revanche, nous avons plusieurs points en commun. En particulier : la lutte contre l'ivoirité et l'organisation d'élections réellement transparentes et démocratiques.
P. D. - Avant les événements de septembre 2002, n'y avait-il pas eu des signes annonciateurs ? Comment interprétez-vous l'assassinat, un mois auparavant, de Balla Keïta au Burkina Faso ou encore l'attaque contre la BCEAO à Abidjan (6) ? Tous ces événements ne sont-ils pas liés entre eux ?
A. O. - La presse proche du pouvoir a souvent évoqué des tentatives de coup d'État. Sous prétexte que l'État était menacé, des violations des droits de l'homme ont été commises. Du coup, quand le putsch a eu lieu, nous n'y avons pas cru ! Nous pensions qu'il s'agissait d'une énième manipulation du pouvoir pour atteindre un certain nombre d'objectifs politiques. Je n'exclus pas totalement cette hypothèse. Il reste que la crise a manifestement été déclenchée par toute une série de facteurs. Notez bien, cependant, qu'une semaine ou dix jours avant le coup d'État le général Gueï avait tenu une conférence de presse au cours de laquelle il avait clairement menacé le régime en place, accusant le président Gbagbo d'être un " boulanger " qui " roulait tout le monde dans la farine " et qui ne tenait jamais ses engagements. Une certaine excitation régnait dans le pays. L'ambiance n'était pas bonne. Plusieurs mois auparavant, nous avions tous accepté l'idée du Forum pour la réconciliation nationale (7). J'étais rentré d'exil pour y participer, tout comme le président Bédié. Le général Gueï, qui s'était réfugié sur ses terres de l'Ouest, est également revenu à Abidjan. Les travaux de ce Forum se sont poursuivis jusqu'en décembre 2001. Le mois suivant, nous nous sommes réunis à Yamoussoukro, et les résolutions du Forum ont été confirmées. Neuf mois après, aucune d'entre elles n'avait reçu la moindre application. De deux choses l'une : soit le président Gbagbo a fait preuve de mauvaise volonté, soit il pratiquait un double langage. La crise, dans ce contexte, était sans doute devenue inévitable.
P. D. - De quand dateriez-vous l'origine de celle-ci ?
A. O. - De l'après-Houphouët. C'est à cette période que le consensus du pacte national a été rompu. Le premier président avait su bâtir une nation, malgré les difficultés, malgré - comme il le disait - la présence d'une soixantaine d'ethnies. Notre nation connaissait un début d'intégration. Malheureusement, après son décès, ce processus d'intégration des communautés a été remis en cause par la politique de l'ivoirité. On est allé tout droit vers la guerre civile.
P. D. - Qui est à l'origine de la politique d'ivoirité ?
A. O. - Les trois leaders qui ont succédé au président Houphouët. Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, Robert Gueï : tous sont responsables. Chacun a utilisé l'ivoirité pour se maintenir en place. Pour une raison simple : ils ont tous trois accédé au pouvoir par des moyens non démocratiques. Après avoir succédé à Houphouët-Boigny, Bédié a modifié la Constitution avant les élections suivantes afin d'écarter ses concurrents. Il a été élu, en 1995, sans la participation de Laurent Gbagbo ni la mienne. Quand le général Gueï a pris le pouvoir à la suite du coup d'État en décembre 1999, il a lui aussi mis en place une nouvelle Constitution pour exclure Bédié et moi-même. La justice n'a cessé d'être instrumentalisée et Laurent Gbagbo s'en est également servi pour m'exclure.
P. D. - Vous évoquez la présidentielle de 2000. Qui, d'après vous, l'a réellement remportée ?
A. O. - Les deux camps affirment qu'ils l'ont gagnée. En réalité, Gbagbo a été installé à la tête du pays grâce au soutien d'un groupe d'amis socialistes en France, alors que sa victoire était contestée par les Nations unies, l'Afrique du Sud, l'Union européenne et les États-Unis ! Tous ont demandé de nouvelles élections, sans exclusion. Car il ne faut pas oublier que, lors de ce scrutin, quatorze des dix-neuf postulants avaient été écartés de la course. Le résultat de cette élection n'avait aucun sens.
P. D. - Quel jugement portez-vous sur le président Gbagbo et son épouse ?
A. O. - Je préfère ne pas m'exprimer sur ce point.
P. D. - Mais vous le ferez bien quand vous aurez à les combattre sur le terrain politique !
A. O. - Certes, mais je pense que cette question n'en vaut pas la peine.
P. D. - Qui se trouve derrière les fameux escadrons de la mort (8), d'après vous ?
A. O. - Le moment venu, une enquête internationale permettra d'arrêter ces gens qui circulent librement à Abidjan, et qui se manifestent dans des circonstances étranges. Certains d'entre eux sont connus, et je remarque que le général Gueï en a été la victime, de même que plusieurs de nos cadres.
P. D. - Ont-ils été sinon créés, du moins tolérés, voire légitimés, par le pouvoir ?
A. O. - Ma conviction, c'est qu'ils ont été fabriqués par le pouvoir et financés par le pouvoir. Ils opéraient rarement en plein jour. À l'heure du couvre-feu, ils avaient la possibilité de se mouvoir et d'attaquer en toute quiétude. Ils disposaient de listes de domiciles et de personnes. Ce sont des militaires, des gens protégés en haut lieu. Tout cela, à mes yeux, n'a pu qu'être organisé par l'État.
P. D. - Comment pouvez-vous affirmer que vous êtes majoritaire dans l'ensemble du pays - y compris dans le Sud, à majorité chrétienne ?
A. O. - Seule la tenue d'élections transparentes permettrait de le savoir. C'est ce que nous réclamons depuis 1995, mon parti et moi-même. Malheureusement, en Côte d'Ivoire, les élections ont toutes été biaisées. En Afrique, les scrutins sont généralement basés sur des critères ethniques : on choisit d'abord un homme avant de choisir un programme. Or la Côte d'Ivoire est, de fait, divisée en trois grands groupes. On distingue le groupe Akan, celui auquel appartient Bédié, qui représente 35 à 40 % de la population. Ensuite, le groupe " nordiste " qui lui aussi regroupe à peu près 35 à 40 % de la population. Dans le troisième groupe figurent l'ethnie du général Gueï et celle du président Gbagbo, chacune rassemblant à peu près 5 %. Nous parvenons ainsi au chiffre de 80 à 90 % de la population dont les choix politiques se répartissaient, ces dernières années, entre quatre grands leaders. Jusqu'à présent, la seule élection organisée sans exclusion s'est déroulée en mars 2001 à l'échelon municipal. Examinons-en les résultats : sur les 197 municipalités disputées, nous en avons remporté 65, soit 35 %, notamment Abidjan, ainsi que Bouaké, la deuxième ville du pays, ou encore le deuxième port du pays, San Pedro. Par la suite, 12 autres municipalités se sont ralliées au RDR. Sur les 19 régions que compte la Côte d'Ivoire, nous en avons enlevé 9. Nous avons même remporté la ville de Gagnoa dans la région du président Gbagbo.
P. D. - Ce qui, soit dit en passant, contredit quelque peu la thèse du vote basé sur l'ethnicité...
A. O. - Il faut noter, d'ailleurs, que nous avons présenté des candidats qui ne sont pas obligatoirement originaires du Nord. De plus, la jeunesse est à nos côtés. Elle vote majoritairement pour mon parti. Sans être triomphaliste, je pense donc pouvoir affirmer que nous disposons d'un parti d'envergure nationale.
P. D. - Quel est, selon vous, le pourcentage d'adhésion populaire qui ne tient pas au critère ethnique ?
A. O. - Seules des élections libres et démocratiques permettraient de le savoir.
P. D. - En tout cas, vous n'excluez pas qu'un certain pourcentage de votes transcende les clivages ethniques...
A. O. - Absolument.
P. D. - Quelles sont les thèses défendues par les " forces nouvelles " que vous assumez et celles que vous rejetez ?
A. O. - Nous assumons sans problème tout ce qui a trait à la démocratie : l'absence de discrimination, l'exigence d'élections libres et transparentes. En revanche, nous sommes contre le recours à la violence, contre la guerre. Nous estimons que la seule voie pour parvenir au pouvoir passe par les urnes. Nous l'avons dit dès le début de la crise. Mon parti a, en effet, été le premier à dénoncer en septembre 1999 la prise du pouvoir par les armes. C'est plus que jamais notre position.
P. D. - Comment garantir ces conditions que vous évoquiez à l'instant pour les prochaines élections nationales et, spécialement, pour les élections présidentielles prévues en 2005 ?
A. O. - Nous avons d'abord besoin de sécurité. Il est impératif de faire appliquer le cessez-le-feu et de protéger la frontière ouest afin d'empêcher les incursions venues du Liberia. Il faut également parvenir à sécuriser Abidjan en se débarrassant, une bonne fois pour toutes, des escadrons de la mort. Plus généralement, il est nécessaire de mettre fin à l'instrumentalisation de la police et de la gendarmerie, qui inquiète si fortement la population. Enfin, pour que les élections se déroulent dans des conditions satisfaisantes, il faut appliquer l'accord de Marcoussis qui assure le règlement des problèmes liés à la nationalité et à l'éligibilité.
P. D. - Quels sont, à vos yeux, les points positifs mais aussi les faiblesses de l'accord de Marcoussis ? Est-il réellement applicable ?
A. O. - En soi, il s'agit d'un bon accord : les problèmes ont été posés, les analyses ont été faites, des compromis ont été trouvés. Lors de cette rencontre, le président Bédié et moi-même étions présents. Or le PDCI et le RDR représentent une large fraction de la population ivoirienne. Le premier ministre de l'époque, Pascal Affi Nguessan, qui est également le président du FPI, participait lui aussi à cette réunion. Sans compter les autres mouvements qui, bien que moins représentatifs, incarnent des courants d'opinion non négligeables. À Marcoussis, nous avons signé un pacte. Sa grande faiblesse, de mon point de vue, c'est l'absence de sanctions en cas de manquement. Or, depuis la signature de cet accord, des violations répétées se sont produites. Par exemple, le président Gbagbo n'a pas voulu entériner la formation du gouvernement tel qu'il avait été défini lors du sommet de l'avenue Kléber, les 25 et 26 janvier. Fort heureusement, un autre compromis a été trouvé à Accra (au Ghana) le 8 mars. Mais le chef de l'État ne peut toujours pas s'opposer aux nominations souhaitées par les partis politiques. Il n'empêche : il a continué de le faire, refusant en particulier d'accepter le candidat proposé par le Conseil national de sécurité (9) pour le poste de ministre de la Défense. Il a même poursuivi les attaques héliportées contre la population. Et sans faire l'objet de la moindre sanction !
P. D. - Ne pensez-vous pas que l'octroi - décidé à Paris - des ministères de l'Intérieur et de la Défense aux rebelles était, de fait, inacceptable pour le président Gbagbo et qu'une telle concession revenait à un suicide ?
A. O. - Mais je vous rappelle que nous nous sommes mis d'accord ! Les ministères de la Défense et de l'Intérieur avaient été effectivement attribués aux " forces nouvelles ". Laurent Gbagbo a préféré désigner le premier ministre plutôt que de s'occuper de ces deux portefeuilles. C'était son choix. Par ailleurs, il a choisi le ministère des Finances et le ministère de l'Énergie, autrement dit des portefeuilles d'argent, pour ses partisans. Pourquoi n'a-t-il pas, au cours des négociations, exigé ceux de la Défense et de l'Intérieur ? À Accra, les forces nouvelles ont accepté de confier la désignation de ces deux ministères sensibles à un Conseil national de sécurité. Laurent Gbagbo doit, à présent, respecter les décisions de cet organisme.
P. D. - Et s'il ne cédait pas ?
A. O. - Alors le Comité de suivi de l'accord de Marcoussis devrait en référer au Conseil de sécurité de l'ONU. En effet, la résolution 1464 des Nations unies a confié au Comité de suivi la responsabilité de surveiller la mise en œuvre de l'accord de Marcoussis (10). Autrement dit, si Laurent Gbagbo n'accepte pas les décisions du Conseil national de sécurité, le Conseil de sécurité des Nations unies devrait, théoriquement, en tirer les conséquences.
P. D. - Considérez-vous que la Côte d'Ivoire a été de facto placée sous tutelle avec le vote de cette résolution ?
A. O. - Malheureusement, c'est cela la réalité, du fait de Laurent Gbagbo.
P. D. - En cas de non-respect par le président Gbagbo de ses engagements, le pays devrait-il faire l'objet de sanctions ?
A. O. - Ce serait parfaitement logique, mais à la condition que ces sanctions frappent M. Gbagbo et non la Côte d'Ivoire.
P. D. - L'intervention des États-Unis en Irak sans mandat du Conseil de sécurité n'affaiblit-elle pas le rôle que pourraient jouer les Nations unies en Côte d'Ivoire ?
A. O. - On peut, à l'inverse, considérer que, puisque les États-Unis sont intervenus en Irak sans mandat, la France qui, elle, dispose d'un tel mandat, pourrait s'impliquer plus nettement en Côte d'Ivoire. Cela pourrait faciliter les choses.
P. D. - C'est ce que vous souhaitez ?
A. O. - Je souhaite que la Côte d'Ivoire retrouve la paix le plus rapidement possible et que la population ivoirienne ne souffre plus.
P. D. - Vous évoquiez tout à l'heure Guillaume Soro, la tête pensante du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI), l'ancien " Robin des Bois " des universités. Pourrait-il avoir, selon vous, un destin présidentiel ?
A. O. - Il serait naturel qu'il nourrisse une ambition nationale. Il a des capacités et il a montré son engagement en faveur de la démocratie. Mais c'est une décision qui n'appartient qu'à lui.
P. D. - Les mercenaires étrangers sont-ils toujours présents en Côte d'Ivoire ?
A. O. - Tout à fait. Les hélicoptères qui volent régulièrement dans le ciel ivoirien ne peuvent être pilotés que par des mercenaires ! Il s'agit d'hommes originaires d'Europe de l'Est, d'Afrique du Sud, d'Angleterre, de France mais aussi d'Angola. Ils seraient approximativement un millier ! D'après nos informations, les hélicoptères sont russes ou de fabrication est-européenne. Quant aux pilotes, ils sont ukrainiens.
P. D. - Sont-ils payés par le gouvernement ?
A. O. - Pas par le gouvernement qui, je vous le rappelle, est un gouvernement de réconciliation nationale depuis l'accord d'Accra. Mais par la présidence, sur fonds publics.
P. D. - Selon vous, l'armée est-elle légaliste ?
A. O. - À l'heure actuelle, il y a plusieurs armées dans notre pays ! La rébellion a révélé au grand jour les divisions qui la minent. Si Laurent Gbagbo utilise des hélicoptères sans envoyer de troupes sur le terrain, c'est bien la preuve qu'il ne dispose pas d'une force structurée. Les militaires refusent de combattre sur la frontière libérienne. Le président n'est plus soutenu que par un groupe de militaires et de gendarmes.
P. D. - Le scénario d'une partition Nord-Sud est-il plausible ?
A. O. - Je ne le crois pas. La Côte d'Ivoire est trop petite et trop peu peuplée pour se le permettre. Les hommes politiques doivent s'efforcer de maintenir coûte que coûte l'unité nationale. Mais le risque de partition ne serait pas à exclure si le conflit durait. Vous noterez, néanmoins, que cette partition existe de facto avec le maintien d'une ligne de non-franchissement : le pays est coupé en deux, voire en trois si l'on inclut la région de l'Ouest.
P. D. - Malgré la constitution d'un gouvernement de réconciliation nationale, pensez-vous que le président Gbagbo joue le pourrissement de la situation ?
A. O. - Il continue de poser un problème par rapport à l'application de l'accord de Marcoussis. Il n'a pas respecté les engagements qu'il a pris lors du sommet des chefs d'État à Paris, fin janvier. La communauté internationale devra faire preuve de volontarisme, y compris en adoptant des sanctions le cas échéant. Mais le parrain et le garant de Marcoussis, c'est la France. Nos deux pays entretiennent des liens très particuliers. 12 000 Français vivent en Côte d'Ivoire. Les intérêts économiques de la France chez nous ne sont pas négligeables : d'après mes estimations, ils représentent plus de trois milliards d'euros. Nous comptons beaucoup sur le gouvernement actuel. L'interposition de la France était nécessaire. Sans elle, il y aurait eu un bain de sang. Il valait mieux obtenir un accord politique plutôt que de remporter une victoire militaire. Car on ne sait jamais comment un conflit peut évoluer. De plus, en intervenant pour protéger ses ressortissants, la France a montré sa volonté de pacifier le pays et la région. Je dis la " région " parce que cette crise n'est pas seulement ivoirienne. Trois millions de personnes d'origine burkinabé vivent en Côte d'Ivoire, et un million d'origine malienne.
P. D. - Vous semblez globalement satisfait de l'attitude de Paris...
A. O. - Elle pourrait être plus audacieuse, Paris pourrait faire preuve d'une plus grande fermeté, surtout sur le plan militaire. La France, qui a parrainé et garanti l'accord de paix, ne peut se permettre de le voir échouer. Le président Gbagbo sait pertinemment que sans l'instauration d'une ligne de non-franchissement, il ne serait plus au pouvoir. Il ne peut pas, comme on dit, avoir le beurre et l'argent du beurre.
P. D. - Comment expliquez-vous cette retenue de la France ?
A. O. - La France doit avoir sa stratégie et son propre calendrier.
P. D. - Quel est le président français, selon vous, qui a le mieux compris les problèmes de la Côte d'Ivoire en particulier et de l'Afrique en général ?
A. O. - Il n'y a aucun doute sur ce point : c'est Jacques Chirac. Le président Houphouët éprouvait des sentiments quasi filiaux à son égard. Chirac a toujours suivi personnellement, même quand il n'était pas au gouvernement, les affaires ivoiriennes. C'est une chance pour nous qu'il soit à la tête de l'État français aujourd'hui, et qu'il dispose d'une forte majorité parlementaire lui permettant d'appliquer sa politique. Comme je l'ai dit, la victoire de Laurent Gbagbo en 2000 s'explique avant tout par le contexte de la cohabitation. C'est le gouvernement d'alors, celui de Lionel Jospin, qui a pris l'initiative de reconnaître son élection.
P. D. - À l'inverse, diriez-vous que le président Mitterrand a géré de manière désastreuse la politique française en Afrique ?
A. O. - Dans nos traditions, on n'accuse pas les morts !
P. D. - Le processus d'intégration de la France au sein de l'Union européenne, concomitamment à la montée en puissance du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, n'entraîne-t-il pas une diminution du rôle spécifique de Paris en Afrique ?
A. O. - Je n'en crois rien. Fort de mon expérience à un haut niveau au sein du FMI, je peux vous dire que la France y joue un rôle important (11). Pendant près de trente ans, le directeur général du Fonds a été de nationalité française. Ce qui, soit dit en passant, a assuré la pérennité du franc CFA dans les pays francophones. L'influence prépondérante dont la France dispose au sein de l'Union européenne lui permet de promouvoir la cause de l'Afrique. Il ne faut jamais oublier que l'Afrique, dans sa globalité, ne représente que 3 % des votes au FMI. À elle seule, la France en détient 6 à 7 %.
P. D. - Peut-on parler d'effritement du monopole d'influence de la France en Afrique face au Japon, aux États-Unis, à l'Italie, à l'Espagne ou à l'Allemagne ?
A. O. - Globalement, le rôle des gouvernements étrangers dans l'évolution économique des pays en développement tend à diminuer. C'est vrai pour la France, mais aussi pour le Japon, les États-Unis ou l'Allemagne. Cependant, je constate que les entreprises françaises représentent la majorité des entreprises étrangères implantées en Côte d'Ivoire et qu'elles continuent de s'intéresser de très près à l'économie ivoirienne et aux perspectives du règlement de la crise que traverse notre pays.
P. D. - Le terme de " partenariat " était au cœur de la 22e conférence des chefs d'État de France et d'Afrique organisée en mars à Paris. Quelle définition en donnez-vous ?
A. O. - Ce partenariat s'exerce d'abord à travers la coopération bilatérale mais aussi par le biais d'organismes tels que l'Office international pour la francophonie. L'Afrique a besoin de chefs de file. Mais la France reste le pôle, elle assure la direction du groupe francophone. À l'inverse, les pays africains peuvent apporter beaucoup à la francophonie, sur les plans culturel ou économique, grâce à leurs matières premières. Je me réjouis, en tout cas, de l'intérêt que manifeste le gouvernement français actuel pour les questions africaines. Le Quai d'Orsay assume, de façon rigoureuse, la crise ivoirienne. C'est une chance. Nous ne percevons plus le désintérêt que nous avions noté il y a quelques années, cette indifférence affichée à l'égard de l'Afrique. À une époque, certains ministres des Affaires étrangères français ne mettaient même pas les pieds sur notre continent ! Désormais, le scénario a changé : en l'espace de quelques mois, Dominique de Villepin a déjà fait autant de déplacements en Afrique que certains de ses prédécesseurs en plusieurs années !
P. D. - Avez-vous, Monsieur le premier ministre, un plan spécifique de sortie de crise ?
A. O. - Nous avons la chance de disposer de l'accord de Linas-Marcoussis qui est, précisément, la solution pour sortir de la crise. Comme je l'ai dit, nous avons besoin en premier lieu de sécurité et de paix, puis de réformes politiques et économiques pour pouvoir organiser de bonnes élections dans environ deux ans.
P. D. - L'élection présidentielle doit se tenir en octobre 2005. Seriez-vous partisan d'un scrutin anticipé ?
A. O. - Non, pas nécessairement. Ce scrutin doit avoir lieu au moment opportun. Si, dans dix-huit mois, nous constations que le pays a retrouvé la paix et la sérénité, des élections pourraient être organisées. La situation actuelle entrave les investissements. Les acteurs économiques sont dans l'expectative. Ma conviction, c'est que personne n'investira en Côte d'Ivoire avant la tenue d'un nouveau scrutin à l'issue duquel le pays sera dirigé par un président démocratiquement élu. Dans l'absolu, nous avons donc intérêt à convoquer des élections le plus rapidement possible pour relancer l'économie. Mais une hâte excessive pourrait entraîner de nouvelles crises et compliquer l'avenir...
P. D. - Quels sont les éléments internes et externes de la politique de Gbagbo ou de ses prédécesseurs que vous remettez en cause ? Et, si vous accédiez au pouvoir, quelles mesures prendriez-vous dans les cent premiers jours pour relancer à la fois l'économie et rétablir la concorde entre les Ivoiriens ?
A. O. - Ce qui doit être accompli a été clairement diagnostiqué à Marcoussis. L'ensemble de la classe politique, mais aussi la population, a parfaitement conscience, désormais, des problèmes auxquels est confrontée la Côte d'Ivoire. Il nous faut les régler dans les dix-huit mois ou deux ans à venir. Ils sont avant tout liés à la nationalité, aux conditions d'éligibilité, au code foncier, au droit de propriété. En définitive, ce sont des problèmes qui ont trait au partage du pouvoir et au partage des ressources. Or nous avons abordé toutes ces questions et tracé des perspectives de règlement à Marcoussis. Si le gouvernement de réconciliation nationale réussit à mettre en œuvre l'accord auquel nous sommes parvenus, ce sera un modèle de règlement des conflits, non seulement en Afrique mais aussi ailleurs dans le monde. Cet accord fournit un cadre pour parvenir à des élections justes ; il prévoit des mesures dans le domaine militaire pour pacifier le pays. Lorsque ces mesures seront appliquées, et une fois que le président démocratiquement élu sera en place, il faudra rétablir la confiance pour favoriser le retour des investisseurs. Compte tenu de mon expérience, notamment en tant que premier ministre, mais aussi au plan international, je pense pouvoir apporter beaucoup à mon pays. En outre, notre parti dispose des hommes et des femmes les plus qualifiés pour redresser l'économie et administrer la Côte d'Ivoire.
P. D. - À quelles conditions et quand rentrerez-vous en Côte d'Ivoire ?
A. O. - Nous examinons actuellement cette question avec ceux de nos cadres qui sont déjà rentrés au pays. Le retour des uns et des autres doit se faire progressivement, par vagues, en fonction de notre évaluation de la situation en matière de sécurité. En ce qui me concerne, je n'ai pas de date précise en tête. Mais mon souhait le plus cher est de rentrer le plus rapidement possible. Ma place est en Côte d'Ivoire, auprès de mes militants.
P. D. - Ce retour ne serait pas le premier !
A. O. - Ce sera, en réalité, le troisième puisque je suis d'abord rentré en décembre 1999, immédiatement après le coup d'État du général Gueï. Par la suite, je suis revenu dans mon pays en novembre 2001, à l'occasion du Forum pour la réconciliation nationale.
P. D. - Quels sont vos références, vos modèles, en Afrique et ailleurs ?
A. O. - En tant qu'homme politique, ce qui m'importe le plus, ce sont les options fondamentales choisies sur les plans des droits de l'homme et de la conquête du pouvoir. J'ai toujours insisté, depuis que je suis entré en politique, sur le principe de la non-violence. C'est la valeur cardinale que je défends. C'est pourquoi je citerai en premier lieu le président Mandela, ensuite Nehru, Gandhi et Martin Luther King.
P. D. - En quelque sorte, la force morale contre la force des hommes...
A. O. - Exactement. Parce que la violence appelle la violence. Mon parti considère qu'elle est inacceptable et qu'elle ne permet aucunement de résoudre les problèmes. En ce qui concerne la Côte d'Ivoire, la référence reste le président Félix Houphouët-Boigny : il a su maintenir une nation en paix pendant près de quarante ans. En 1960, notre pays comptait environ trois millions d'habitants, était aussi pauvre que ses voisins et se trouvait dépourvu de ressources importantes - en tout cas, bien moins doté que la Guinée ou le Sénégal. Or Houphouët a laissé à ses héritiers un pays prospère et intégré. Malheureusement, ses successeurs ont dilapidé cet héritage !
P. D. - Pour sortir la Côte d'Ivoire de la crise, faut-il faire appel à la nouvelle génération ou rappeler des personnalités comme le président Bédié ?
A. O. - Étant profondément démocrate, je crois qu'il faut laisser ce choix au peuple. Si Henri Konan Bédié veut être candidat à des élections, il doit pouvoir le faire quand il le souhaite et aussi longtemps qu'il le voudra. Il en va de même pour Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara.
P. D. - La limitation des mandats n'est-elle pas inscrite dans la Constitution ?
A. O. - Elle prévoit, en effet, un mandat de cinq ans renouvelable une fois. Cette disposition peut paraître nécessaire dans un premier temps, jusqu'à ce que le pays se démocratise en profondeur. Pour une raison simple : depuis la mort d'Houphouët-Boigny, il y a eu la volonté chez certains de confisquer le pouvoir. Il faut effectivement mettre un terme à ces tentations.
P. D. - La transparence, qui est au cœur de votre action politique, induit, vous l'avez dit, la sécurité. On revient au cœur même du problème. Puisque, aujourd'hui, la sécurité n'est pas garantie en Côte d'Ivoire, comment assurer le bon déroulement du scrutin ?
A. O. - Il faut encore et toujours en revenir à l'accord de Marcoussis, lequel prévoit plusieurs mécanismes dans ce sens. Une commission électorale indépendante et équilibrée doit être mise en place. Par ailleurs, c'est le gouvernement, et non le président, qui fixera la date des élections. Celles-ci auront lieu sous surveillance internationale, en présence des forces françaises et ouest-africaines ainsi que des représentants de la communauté internationale. Il s'agit de garantir la sécurité des électeurs sur les lieux de vote et le bon déroulement du scrutin.
P. D. - Comment garantir, en amont, la véracité des listes électorales ?
A. O. - C'est le rôle du gouvernement actuel au sein duquel cette tâche est dévolue aux " forces nouvelles ". Celles-ci ont toujours insisté sur la nécessité d'organiser des élections transparentes, libres et équitables. Un tel discours m'apparaît rassurant... à condition, bien sûr, qu'elles puissent l'accomplir !
P. D. - En matière économique, quelles sont les expériences africaines qui vous semblent les plus intéressantes ? Et quelles leçons en tirez-vous ?
A. O. - Depuis maintenant une trentaine d'années, j'ai suivi un certain nombre d'expériences sur le continent. Et ce qui me frappe, en Afrique, c'est le manque de continuité dans la bonne gestion économique. La réponse à votre question ne peut pas être catégorique. Certains États démarrent bien dans tel ou tel domaine puis, au bout de quelques années, leur économie s'effondre sous l'effet de chocs extérieurs ou intérieurs. Quelques-uns, cependant, ont bien réussi : c'est le cas du Botswana. Ce pays, situé à l'intérieur des frontières de l'Afrique du Sud, est l'un des premiers que j'ai étudiés, en 1968, en tant qu'économiste. Ce producteur de diamants et de bétail, dont la population est de trois millions de personnes seulement, possède aujourd'hui autant de réserves de change que le Nigeria ! Son économie est diversifiée. Dans son cas, la gestion économique ne peut être dissociée de l'évolution politique. Voilà un État ouvert sur l'extérieur qui a bien progressé sans connaître ces à-coups que j'évoquais tout à l'heure. Sur le plan politique, il n'a pas connu de heurts. Au sommet de l'État, les hommes se sont succédé sans incident majeur. On peut également évoquer l'Afrique du Sud, une véritable puissance économique. Elle pèse, à elle seule, aussi lourd que le reste de l'Afrique subsaharienne ! Ce grand pays s'en sort bien. Il adopte en temps voulu les réformes économiques nécessaires. On peut en dire autant de la Tunisie. En dehors de ces États, d'autres ont connu de bonnes et de mauvaises périodes, souvent liées aux cours fluctuants des matières premières. C'est le cas de la Côte d'Ivoire. Il en va de même pour les pays producteurs de pétrole, comme le Cameroun ou le Gabon. L'économie du Sénégal a évolué au gré des cours de l'arachide. En outre, les réformes politiques lui ont permis de bénéficier d'une certaine stabilité. Actuellement, le Ghana, qui lui aussi est stable politiquement, a le vent en poupe. Je le répète : ce sont les réformes politiques qui donnent la confiance nécessaire aux investisseurs. C'est pourquoi je tiens tant à ce que mon pays recouvre la paix et procède aux réformes politiques prévues par l'accord de Marcoussis.
P. D. - Quelle est votre position sur l'affaire irakienne ?
A. O. - L'intervention américaine a été décidée de manière unilatérale. Washington a indiqué les raisons stratégiques et militaires qui l'ont conduit à agir ainsi. Mais tout ceux qui, comme nous, ont " grandi " dans les institutions internationales auraient souhaité que cette opération obtînt l'aval de la communauté internationale. Les Américains ont gagné la guerre, nous souhaitons que leur victoire renforce la paix dans le monde. Par ailleurs, je suis soulagé de constater que les combats ont été de courte durée. Les dégâts sont moindres que ce que nous avions tous redouté avant le déclenchement des opérations.
P. D. - Le climat sensible dans lequel s'inscrivent, aujourd'hui, les relations franco-américaines vous paraît-il durable ?
A. O. - Les liens sont très forts entre les peuples français et américain. À mes yeux, il s'agit avant tout de divergences au niveau gouvernemental.
P. D. - Certains, à l'occasion de cette crise, ont parlé d'anti-américanisme ? Qu'en pensez-vous ?
A. O. - À mes yeux, ce mouvement était sans doute davantage anti-guerre qu'anti-américain. Nous avons tous peur de la guerre. Nous en voyons les conséquences aujourd'hui en Côte d'Ivoire. Il faut tout faire pour éviter d'en arriver à cette extrémité.
P. D. - Une toute dernière question : quel rôle le monopole - ou le quasi-monopole - des médias joue-t-il dans les luttes politiques ivoiriennes ?
A. O. - Depuis le décès du président Houphouët, les médias d'État ont été utilisés abusivement à des fins de désinformation. Ce sont eux qui ont inoculé le poison de l'ivoirité à la population. Par la suite, certains médias privés, créés ou soutenus par les trois présidents successifs qu'a connus le pays, ont poursuivi ce travail d'intoxication. N'oublions pas que la moitié seulement de la population ivoirienne est scolarisée. Quand les gens voient quelque chose à la télévision, ils le prennent pour argent comptant. Depuis les négociations de Marcoussis, de l'avenue Kléber et d'Accra, le ministère de la Communication a été confié au secrétaire général du MPCI, Guillaume Soro, dont je vous ai déjà parlé. C'est un homme très éloquent, qui a su dénoncer le rôle négatif des médias d'État et des médias en général. Il a entrepris un travail d'assainissement qui me paraît fondamental.

Notes :

(1) Ancien chef d'état-major de l'armée sous Félix Houphouët-Boigny, Robert Gueï s'est emparé du pouvoir le 24 décembre 1999, lors du premier coup d'État de l'histoire de la Côte d'Ivoire. Il a déposé le successeur d'Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, qui avait succédé au " père de l'indépendance " au lendemain de son décès, en 1993, avant d'être élu deux ans plus tard.
(2) Quelques heures après la tentative de coup d'État à Abidjan, le général Gueï a été retrouvé mort, ainsi que tous ses proches qui se trouvaient avec lui ce jour-là. Selon certaines informations, Gueï et sa famille auraient été exécutés par des éléments des forces de sécurité qui les accusaient d'avoir orchestré le complot. Son exécution a suivi celle du ministre de l'Intérieur, Émile Boga Doudou, un proche de Laurent Gbagbo, assassiné dès le début des événements.
(3) Le même jour, le domicile d'Alassane Ouattara a été attaqué par un groupe armé. L'ancien premier ministre et son épouse n'ont dû leur salut qu'à la localisation de l'ambassade d'Allemagne, qui jouxte leur villa à Abidjan. Ouattara s'y est réfugié, avant d'être accueilli à la résidence de l'ambassadeur de France en Côte d'Ivoire, où il demeura jusqu'à la visite, fin novembre, de Dominique de Villepin. Il fut alors exfiltré vers le Gabon pour se rendre ensuite en France, où il réside depuis.
(4) Ces deux mouvements rebelles ont surgi à l'ouest du pays fin novembre. Selon l'association Global Witness, ils seraient composés en majorité de combattants libériens. D'autres Libériens ont été recrutés, sur une base ethnique, par les loyalistes. On désigne ces supplétifs de l'armée nationale par le vocable " Lima ".
(5) À la suite de purges au sein de l'armée, un certain nombre d'officiers ont trouvé refuge au Burkina Faso et au Mali.
(6) Ancien ministre sous Houphouët-Boigny, Balla Keïta est devenu l'un des hommes liges de Robert Gueï, après le coup d'État de décembre 1999. Malade, et menacé physiquement après l'avènement de Laurent Gbagbo, il s'est d'abord réfugié en Suisse, puis au Burkina Faso. Devenu secrétaire général du parti de Gueï, l'UDPCY, il a été assassiné au Burkina Faso en août 2002.
La Banque centrale des États d'Afrique de l'Ouest (BCEAO) a été mystérieusement cambriolée, à Abidjan, quelques semaines avant le début des troubles.
(7) Après son élection contestée d'octobre 2000 à la présidence, Laurent Gbagbo a convoqué un Forum pour la réconciliation nationale, dont les travaux, placés sous la présidence de Seydou Diarra, se sont poursuivis d'octobre à décembre 2001.
(8) Une série d'assassinats visant des personnalités proches de l'opposition s'est déroulée à Abidjan après les événements du 19 septembre. L'expression " escadrons de la mort " a été employée en raison du " ciblage ", par les auteurs des crimes, de leurs futures victimes. Dans un rapport, les Nations unies ont indiqué que ces escadrons seraient composés de proches de la présidence, de la même ethnie que Gbagbo (les Bétés). Une assertion vivement démentie par le régime.
(9) Lors du sommet de l'avenue Kléber, les 25 et 26 janvier, Laurent Gbgabo a accepté que les portefeuilles de la Défense et de l'Intérieur soient attribués aux rebelles. De retour à Abidjan, il est revenu sur son engagement. Pour sortir de l'impasse, un compromis a été trouvé : c'est un Conseil de sécurité nationale, instance nouvellement créée et qui regroupe toutes les parties ivoiriennes, qui désignera leurs titulaires.
(10) Votée le 4 février 2003, la résolution 1464 endosse l'accord de Marcoussis et autorise les forces françaises et ouest-africaines à protéger, le cas échéant, les civils en Côte d'Ivoire. Le pouvoir de Laurent Gbagbo est ainsi placé de facto sous tutelle internationale.
(11) Alassane Ouattara a fait une grande partie de sa carrière au sein de la BCEAO et du FMI.