Politique Internationale - La Revue n°100 - ÉTÉ - 2003

sommaire du n° 100
ÉTATS ET QUASI-ÉTATS DANS LES BALKANS
Article de Paul Garde
Slavisant et linguiste
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" Les premiers seront les derniers... "
Il y a vingt-cinq ans, ce que l'on appelait " les pays de l'Est " - c'est-à-dire l'Europe communiste, URSS exclue - se divisait nettement en deux zones. À l'est, le long des frontières soviétiques et de la mer Noire, s'alignaient les cinq pays du glacis stalinien : Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie et Bulgarie. Tous étaient strictement ligotés par les liens de la dépendance extérieure (Pacte de Varsovie, Comecon, doctrine Brejnev), de leurs régimes totalitaires, de la censure omniprésente, de l'économie étatisée et de la fermeture des frontières. Leur séparation du reste de l'Europe paraissait irrémédiable.
Au sud-ouest s'inséraient les deux pays communistes dissidents : Yougoslavie et Albanie. Si le fief d'Enver Hoxha était encore plus cadenassé que le bloc soviétique, la fédération gouvernée par Tito, au contraire, paraissait un modèle d'ouverture : indépendance et non-alignement, relative liberté d'expression, perméabilité des frontières et larges possibilités d'émigration, amorce d'une économie concurrentielle par l'autogestion, niveau de vie relativement élevé... On vivait à Belgrade et à Zagreb bien mieux qu'à Bucarest ou à Sofia, mieux même qu'à Prague et à Budapest, et aussi bien qu'à Athènes ou à Lisbonne. L'écart avec l'Europe occidentale semblait minime.
Un quart de siècle plus tard, l'URSS disparue, le Mur tombé, la situation s'est exactement inversée. Tous les pays de l'ex-glacis, dûment démocratisés, sont sur le point d'adhérer à
l'Union européenne - les quatre d'Europe centrale, dès 2004 ; les deux balkaniques, Roumanie et Bulgarie, moins avancés, sont tout de même attendus en 2007. Au contraire, les États qui ont succédé à la Yougoslavie, à la seule exception de la Slovénie, ont vu leur candidature à l'Europe renvoyée à des temps meilleurs. Avec l'Albanie, elle aussi " dé-communisée ", ils forment sur la carte en couleurs de la future Europe une tache blanche dont on parle très peu - cet ensemble curieusement appelé " Balkans occidentaux ". Demain, si rien ne change, l'Europe s'arrêtera aux portes de Zagreb, mais recommencera peu avant Sofia...
" Les premiers seront les derniers. " Je reviendrai sur les raisons de cette situation paradoxale dont certaines sont bien connues. Mais le paradoxe lui-même, le scandale qu'il constitue, sont rarement soulignés. C'est pourquoi j'ai voulu commencer par là.
... ou " les derniers seront toujours les mêmes " ?
Pourtant, si nous scrutons d'un peu plus près lesdits " Balkans occidentaux ", nous y découvrons une autre coupure qui n'a, au contraire, rien de paradoxal et manifeste une remarquable continuité.
Il y a vingt-cinq ans, les huit entités (républiques et provinces) dont l'ensemble constituait la République socialiste fédérative de Yougoslavie (RSFY) se répartissaient en deux groupes de quatre. Cette division avait été officialisée par la création, en 1965, d'un " Fonds d'aide aux républiques et provinces insuffisamment développées ". Les quatre contributeurs à ce fonds, les entités " développées ", se trouvaient au nord, le long de la frontière du glacis stalinien, dans les Alpes et dans les plaines fertiles de la Save, du Danube et de la Morava, sur le parcours de l'Orient-Express : Slovénie, Croatie, Voïvodine, Serbie. Les quatre bénéficiaires étaient les territoires " insuffisamment développés " du sud de la fédération, enserrés dans des régions montagneuses, aux communications difficiles : Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Kosovo, Macédoine.
Aujourd'hui, après tant d'événements tragiques, cette division subsiste telle quelle. Les quatre entités développées sont
devenues trois États : Slovénie, Croatie, Serbie (puisque le rattachement de la Voïvodine à la Serbie est désormais total) (1). Ceux-ci peuvent véritablement être appelés indépendants, ce qu'attestent divers critères : leurs institutions fonctionnent, bien ou mal (parfois très mal en Serbie) ; un certain rapport prévisible existe entre les résultats des élections et les décisions prises, ce qu'on peut appeler démocratie ; certes, comme partout ailleurs, des pressions étrangères s'exercent, mais elles passent par les canaux normaux de la diplomatie, sans ingérence directe ; ces pays peuvent conduire, à la mesure de leurs moyens, une politique extérieure ; leur territoire n'est pas occupé militairement ; enfin, ils ont une économie réelle, ils importent mais aussi exportent, même si leur balance commerciale est déficitaire (sauf en Slovénie, et beaucoup plus en Serbie qu'en Croatie) ; ils disposent d'une monnaie - tolar, kuna ou dinar - sur la valeur de laquelle ils peuvent, dans d'étroites limites, jouer. Malgré leurs faiblesses, qui vont grandissant d'ouest en est, on peut qualifier ces trois pays d'États souverains, dont le statut n'est contesté ni par leurs propres citoyens ni à l'extérieur.
On ne peut en dire autant des quatre entités sous-développées - Bosnie, Monténégro, Kosovo, Macédoine -, qu'on pourrait peut-être qualifier de " quasi-États ". Tous ces pays doivent leur statut actuel à des décisions étrangères : la Bosnie, au traité de Dayton (qui dicte même le texte de sa Constitution) ; le Kosovo, à la résolution 1244 du Conseil de sécurité ; la Macédoine, aux pressions internationales qui ont empêché et empêchent encore son éclatement ; le Monténégro, à celles qui font obstacle à son indépendance et l'ont contraint à signer les accords de Belgrade avec la Serbie. Mis à part le Monténégro, ils doivent tous accepter une présence de troupes étrangères, massive en Bosnie et au Kosovo avec respectivement la SFOR et la KFOR, plus discrète en Macédoine avec la force européenne. Deux d'entre eux - Bosnie et Kosovo - sont, sous des formes diverses, placés sous administration internationale. Ils sont gouvernés par des fonctionnaires internationaux : à Sarajevo, le Haut Représentant, aujourd'hui le Britannique Paddy Ashdown ; et à Prishtina, le Représentant spécial du secrétaire général des Nations unies, aujourd'hui l'Allemand Michael Steiner. Le premier surveille les gouvernements locaux et peut réformer leurs décisions, ou destituer des dirigeants, même élus ; le second dispose d'une administration, la MINUK (Mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo), qui agit directement à tous les niveaux. On pourrait dire que la Bosnie est sous mandat et le Kosovo sous protectorat - comme autrefois, respectivement, le Liban et la Tunisie sous le régime colonial français.
Sur le plan économique, un seul de ces pays, la Macédoine, a sa propre devise, le denar. Les trois autres ont adopté l'euro : directement au Monténégro et au Kosovo, par l'intermédiaire du " mark convertible " (2) en Bosnie. Pour autant, ils ne prennent pas part aux décisions de la zone euro et auraient été bien en peine de satisfaire aux critères de convergence. Ils n'ont donc pas, même en théorie, la possibilité d'avoir une politique monétaire. Ces quatre pays ont une production faible, peu exportable. Les mauvais plaisants assurent que la Bosnie n'a que deux sources de devises : dans sa partie croate, le pèlerinage de Medjugorje et, dans sa partie serbe, la vente de technologie militaire à l'Irak... Quant au Monténégro, son ancien président Milo Djukanovic a lui-même récemment déclaré, dans un entretien à Monitor, le 21 mars 2003 : " Le Monténégro ne présente aucun produit concurrentiel sur le marché mondial. "
La notion de " quasi-État " proposée ici n'a, bien sûr, rien d'officiel et serait récusée par un juriste. Aux yeux du droit international, la Macédoine et la Bosnie sont des États comme les autres, le Monténégro et le Kosovo ne sont rien. Ce que ce terme cherche à exprimer, c'est le fonctionnement réel qui se cache, en ce moment tout au moins, derrière les formes juridiques, avec ses racines historiques et ses perspectives d'évolution.
Les heureux élus de l'UE
Lorsque l'on s'interroge sur ce renversement des positions entre l'ex-Yougoslavie et le reste du bloc communiste, et sur cette continuité à l'intérieur de l'ancienne fédération, la première explication qui vient à l'esprit est : la guerre. Il est bien évident que la situation favorable du pays de Tito, même si elle avait commencé à se dégrader dans les années 1980, a été définitivement compromise par le conflit armé, auquel ses voisins du nord-est ont échappé.
Mais cette réponse ne rend pas compte des disparités au sein de l'espace yougoslave. Outre la Bosnie et le Kosovo, le pays le plus touché par le conflit a été la Croatie, dont au moins le tiers du territoire fut dévasté en 1991, avec des villes entières détruites (Vukovar), des massacres et des centaines de milliers de réfugiés. Elle fait pourtant aujourd'hui bonne figure sur la scène internationale. Ses institutions démocratiques fonctionnent et ses performances économiques, certes médiocres, figurent tout de même parmi les moins mauvaises de la région. Elle vient de solliciter, elle aussi, son admission dans l'UE. Au contraire, le Monténégro a subi tout au plus un ou deux lâchers de bombes sur des cibles militaires, lors de la guerre du Kosovo, en 1999 ; la Macédoine a été épargnée jusqu'en 2001 et n'a connu, à ce jour, que de brefs accrochages localisés et rapidement enrayés ; il n'empêche : ces deux pays végètent. La guerre ne suffit donc pas à expliquer la situation présente.
En fait, la différence vient des conditions économiques elles-mêmes, qui n'ont pas changé au cours de ce quart de siècle. Mais elle tient également au rapport entretenu dans chacun des territoires considérés entre l'État et la nation. Rappelons que nous sommes ici dans l'Europe continentale, où la nation n'est pas sécrétée par l'État, comme en France et sur toute la façade atlantique, mais existe avant lui et indépendamment de lui dans la conscience des habitants. À l'ouest, la nation (au sens " français ", civique) est tout naturellement coextensive à l'État, dont elle procède ; au centre et à l'est (conception " allemande ", ethnique), cette correspondance est aléatoire.
Si les pays de l'ancien glacis soviétique ont échappé aux guerres, c'est parce que chacun d'entre eux formait un État-nation soit homogène, soit ainsi constitué que ses problèmes nationaux étaient relativement faciles à régler. Les pays tchèques et la Slovaquie étaient, certes, comme les républiques yougoslaves, réunis dans un État fédéral - la Tchécoslovaquie - qui a, lui aussi, éclaté. Mais comme il n'y avait entre les deux peuples ni contestation frontalière, ni problème de minorités, ni d'ailleurs antagonisme culturel profond, le " divorce de velours " fut possible. Dès lors, trois des anciens pays du " glacis " étaient à peu près homogènes d'un point de vue ethnique : la Pologne, la République tchèque et la Hongrie - une homogénéité qui leur est venue avec l'une ou l'autre des guerres mondiales, par le biais de déplacements de frontières (Hongrie, 1918), de populations (pays tchèques, 1945) ou des deux (Pologne, 1945). Les trois autres États anciennement communistes possédaient tous, à côté d'un peuple dominant largement majoritaire, une seule minorité importante, dont le poids ne représentait guère plus d'un dixième de la population : Hongrois en Slovaquie (10,7 %) et en Roumanie (7,1 %), Turcs en Bulgarie (9,7 %). Les trois gouvernements, sans doute instruits par le contre-exemple yougoslave, ont su offrir à ces communautés leur place légitime dans les institutions. Ainsi, dans ces trois cas, l'adéquation entre la nation et l'État a été plus ou moins assurée, et l'État a fonctionné.
Bien entendu, le fait que ces six pays soient tous des États-nations ne signifie nullement que leur réussite économique ou leur stabilité politique soient similaires. De ces deux points de vue, l'avance des quatre " centre-européens " sur les deux " balkaniques " est très sensible.
Revenons à l'ex-Yougoslavie. Il est inutile de s'étendre sur la success story slovène. Voilà un pays qui faisait partie de l'ancienne fédération, mais qu'on ne compte plus aujourd'hui dans les " Balkans occidentaux " : il fait partie des heureux élus de l'UE pour 2004. Les causes de cette promotion sont économiques : la Slovénie établissait déjà, dans les années 1970 et 1980, les meilleures performances de toute la Yougoslavie et donc a fortiori de toute l'" Europe de l'Est " d'alors. Aujourd'hui, malgré tous les renversements survenus, elle se trouve toujours en tête de ces deux classements. Mais il existe aussi des facteurs politiques : primo, son homogénéité la mettait à l'abri des conflits internes et des revendications territoriales ; secundo, son évolution démocratique précoce (1987) et la fermeté qu'elle a montré en résistant, dès lors, aux tentatives d'hégémonie serbe ont décidé Milosevic à laisser ce partenaire réfractaire quitter la fédération pour mieux régler leur compte à ses autres adversaires. D'où la facilité avec laquelle l'homme fort de Belgrade accepta d'évacuer la Slovénie, après moins de deux semaines d'une guerre feutrée. La prudence et l'habileté des dirigeants slovènes de tous bords (les anciens communistes et les autres) ont fait le reste.
Les recalés des " Balkans occidentaux " : Serbie et Croatie
Si l'on considère les autres pays post-yougoslaves dans leur ensemble - aussi bien les deux autres États du Nord que les quatre quasi-États du Sud -, on s'aperçoit que, si tous sont aux prises avec les mêmes difficultés, chacun résout ses problèmes à sa façon, en fonction de sa propre situation.
À l'époque communiste, tous, à un titre ou à un autre, étaient multinationaux, avec une composition ethnique parfois très complexe.
Tous, dès la fin des années 1980, ont dû constituer de nouvelles formes étatiques sur les ruines de l'ancienne fédération, et tous sont passés par l'épreuve de la guerre : plus ou moins tôt, plus ou moins gravement (on ne peut comparer la Bosnie, ravagée de fond en comble, au Monténégro, à peine effleuré). Mais aucun n'y a échappé entièrement.
À tous, les deux dernières décennies ont imposé une quadruple " transition ", pour employer le terme consacré. Ils doivent à la fois installer : des États indépendants fonctionnant réellement, là où il n'y avait que des membres d'une fédération ; la démocratie, en lieu et place du communisme et du nationalisme autoritaire qui, souvent, lui a succédé ; une économie de marché efficace et non mafieuse, au lieu d'un étatisme plus ou moins camouflé en autogestion ; et une paix durable mettant fin non seulement à la guerre mais, aussi, aux antagonismes nationaux qui l'avaient précédée et lui ont survécu, ce qui suppose en particulier le jugement des coupables de crimes de guerre.
Dans cette tâche colossale, ces pays sont censés être aidés, guidés, encouragés, encadrés par ce qu'on appelle par commodité la " communauté internationale " (3). Depuis que, en 1995, après une passivité longue de quatre ans, elle s'est décidée à intervenir en Bosnie pour mettre fin aux massacres, cette déesse tutélaire est là pour indiquer le droit chemin - voire pour y remettre de force les récalcitrants - et pour distribuer des bons points sous forme d'aides ponctuelles ou de promesses d'inclusion dans ses diverses institutions, porteuses de prospérité ou de sécurité.
Mais ladite communauté n'a cessé de se heurter à une contradiction majeure. Elle fonde son action sur un postulat politiquement correct mais quelquefois démenti par les faits. Convaincue depuis Jean-Jacques Rousseau que l'homme est bon, elle pose en principe que l'instauration de la démocratie, sous la forme de gouvernements représentatifs issus d'élections libres, doit aboutir à la solution de toutes les autres difficultés. Or souvent cet espoir est déçu : l'homo balkanicus réagit comme s'il était mauvais, et vote dans un sens qui paraît ne favoriser ni la paix ni la justice. Car les rancunes, les peurs et les convictions antagonistes réactivées par la guerre ne peuvent pas être effacées en un tournemain.
Les deux pays septentrionaux - la Croatie et la Serbie - étaient le cœur de l'ancienne Yougoslavie. Leurs deux peuples y étaient les plus nombreux. Leurs identités nationales s'étaient affirmées plus tôt que toutes les autres : dès le début du XIXe siècle. Leurs accords et désaccords avaient rythmé toute l'histoire de la région. Leurs capitales en étaient les principaux foyers culturels, les laboratoires d'idées, les centres d'impulsion politique - comme l'avaient montré les mouvements contestataires de Zagreb en 1971 et de Belgrade en 1972. Et, pendant six longs mois en 1991, leur affrontement armé - cette agression contre la Croatie dont Slobodan Milosevic répond en ce moment même devant ses juges - avait été la première vraie guerre de la série, et pas la moins sanglante.
Les deux pays ont bien des points en commun. Tous deux ont connu, au cours de la même période (à partir de 1987 pour la Serbie, 1990 pour la Croatie ; l'antériorité serbe est significative), le pouvoir autoritaire d'un chef qui menait une politique étroitement nationaliste, même si les motivations différaient entre le chauvinisme fanatique de Tudjman et l'opportunisme cynique de Milosevic. Tous deux, après s'être affrontés, ont été les principaux protagonistes de la guerre en Bosnie (la Serbie, pendant trois ans, de 1992 à 1995 ; la Croatie, pendant un an, en 1993-1994). Leurs deux peuples fournissent la plupart des inculpés de La Haye (41 actes d'accusation ont été établis contre des Serbes, 13 contre des Croates) (4). Enfin, les deux pays ont mis fin à ce pouvoir dans la même année 2000 - la Croatie en janvier, après la mort de Tudjman, la Serbie en octobre, en renversant Milosevic - par la voie d'élections (aussitôt entérinées en Croatie, d'abord contestées en Serbie par des manœuvres que seul un soulèvement populaire a pu déjouer).
Depuis ces changements, leur évolution a été très différente dans ses péripéties apparentes, mais parallèle dans ses tendances fondamentales. En Croatie, les nationalistes autoritaires du HDZ (ex-parti de Tudjman) sont d'emblée écartés du pouvoir, et les nationalistes démocrates du HSLS (5) de Drazen Budisa ont été peu à peu marginalisés. À la tête de l'État cohabitent un président élu par surprise - l'inclassable et aventureux Stipe Mesic qui avait, dès 1994, quitté avec fracas le parti de Tudjman, dont il condamnait la politique en Bosnie - et le premier ministre Ivica Racan, apparatchik appliqué et tenace issu du parti socialiste (ex-communiste). Ce Don Quichotte et ce Sancho Pança ont quelquefois des attitudes divergentes, mais, dans l'ensemble, ils suivent la même ligne de démocratisation et d'apaisement des conflits externes, en accord avec la communauté internationale. Malgré les assauts de l'opposition, leur pouvoir n'est pas remis en cause.
En Serbie aussi, le parti de Milosevic a été écarté, tout comme les nationalistes anticommunistes de Vuk Draskovic. Mais, à la différence de ce qui s'est passé à Zagreb, les cohabitants arrivés au pouvoir en 2000 ont pris des positions diamétralement opposées. Le premier ministre de la république de Serbie, Zoran Djindjic, a bien suivi une politique de démocratisation, d'abandon des revendications nationalistes et de collaboration avec la communauté internationale. Mais le président fédéral et " tombeur " électoral de Milosevic, Vojislav Kostunica, est au contraire un nationaliste pur et dur, qui n'a cessé de s'opposer à toutes les mesures qui pouvaient sembler " trahir la serbité ". Un conflit aigu a donc opposé les deux hommes. Au bout de deux ans, ces deux protagonistes ont disparu de la scène : en décembre 2002, Kostunica a échoué à se faire réélire à son poste, lequel fut d'ailleurs supprimé en février 2003 avec la disparition de la " République fédérale de Yougoslavie " elle-même ; Djindjic, lui, a été assassiné le 12 mars 2003. Mais le conflit peut reprendre : le successeur de Djindjic, Zoran Zivkovic, et son équipe semblent poursuivre la même politique que celle conduite par le premier ministre disparu - et avec encore plus de fermeté ; mais une élection de Kostunica à la présidence de la Serbie n'est pas à exclure dans l'avenir...
Les difficultés des deux pays sont les mêmes. D'abord, celles qui affectent l'économie. La Serbie a certes été moins frappée que sa voisine par les actions guerrières proprement dites, qui ne l'ont touchée qu'en 1999 sous la forme de bombardements ciblés de l'Otan ; mais elle a été isolée par dix ans d'embargo, elle est surchargée de réfugiés et fortement gangrenée par les mafias. Elle part donc de beaucoup plus bas que la Croatie. Celle-ci a certes subi, en 1991, des destructions bien plus graves ; mais, depuis, elles ont eu le temps d'être réparées et les réfugiés croates sont pour la plupart rentrés chez eux. Le tourisme, principale ressource du pays, a largement repris. Le niveau de vie est donc nettement plus haut qu'en Serbie. Il n'en reste pas moins que, à des niveaux différents, les deux pays affrontent une montée du chômage, doivent restaurer l'économie, gérer les privatisations et lutter contre les mafias.
Les oppositions rencontrées sont les mêmes. Des deux côtés, le pouvoir doit faire face aux nationalistes (aussi bien ex-communistes qu'anticommunistes en Serbie ; les seconds seulement en Croatie) qui reprochent aux gouvernements de brader la souveraineté nationale et de céder exagérément aux pressions occidentales. Mais, en Croatie, cette fronde se limite à des campagnes de presse, des manifestations de rue, des pétitions, des mandements d'évêques, des démissions de généraux, au pire des lettres de menace. En Serbie, il y a eu des rébellions ouvertes, des refus d'obéissance, l'insubordination de corps militaires ou policiers entiers et une violence permanente : une série ininterrompue d'attentats et d'assassinats politiques ou politico-mafieux, qui ont culminé avec le meurtre du premier ministre.
Le point de fixation de ces oppositions est le jugement des inculpés par le Tribunal pénal international (TPI). En effet, une partie des opinions publiques des deux pays considère les inculpés non comme des criminels, mais comme des héros nationaux. La Croatie s'est vu réclamer beaucoup moins de ressortissants que la Serbie, et pour cause : les crimes avaient été bien moins nombreux. Quelques transferts à La Haye (6) avaient déjà eu lieu sous Tudjman. D'autres, plus nombreux, ont suivi depuis 2000 ; mais certaines demandes, surtout lorsqu'elles portaient sur des généraux inculpés seulement au titre de leur " responsabilité de commandement ", se sont heurtées à une vive opposition de l'opinion publique, à laquelle le pouvoir n'a pas toujours osé s'attaquer de front. Un de ces généraux, Ante Gotovina, est en fuite ; un autre, Janko Bobetko - que la Croatie avait refusé de livrer -, vient de mourir à l'âge de 83 ans, ce qui met fin au litige le concernant ; pour un troisième, Mirko Norac, la Croatie a obtenu que le procès se déroule devant ses propres tribunaux : ceux-ci ont rendu des sentences sévères, qui ont suscité des protestations dans le pays. Le gouvernement fait de son mieux pour réaliser le grand écart entre le Tribunal et l'opinion publique.
Mais rien de commun avec les tempêtes essuyées en Serbie. Là, aucun transfert à La Haye n'avait eu lieu avant 2001 ; celui de Milosevic lui-même a été réalisé presque clandestinement et a finalement coûté la vie à son ordonnateur, Zoran Djindjic ; d'autres, comme celui du général Ratko Mladic - accusé d'être responsable de plusieurs massacres perpétrés en Bosnie et particulièrement à Srebrenica - ou de ses collègues, inculpés pour les tueries de Vukovar, semblent se heurter à l'opposition farouche et active des militaires. On a toutefois enregistré plusieurs redditions volontaires, négociées avec le Tribunal par des inculpés (dont certains se sentent plus en sécurité en Hollande qu'à Belgrade) (7). Et le nouveau gouvernement, sans cesse aiguillonné par de vigoureuses pressions américaines, semble bien décidé à procéder à de nouveaux transferts.
Contraste pittoresque : en avril 2003, Belgrade a supprimé la " Commission militaire pour la coopération avec La Haye ". Malgré son nom, cette instance étroitement liée à l'armée et aux services secrets s'était spécialisée dans l'entrave systématique de l'action du TPI. Au même moment, à Zagreb, était créée une unité spéciale de la police chargée de la poursuite des inculpés recherchés par le TPI. Cette suppression et cette création poursuivent un but identique : contourner l'institution militaire, qui fait obstacle à la coopération avec le Tribunal. Il est à noter que cette obstruction est beaucoup plus puissante et efficace en Serbie, pays de vieille tradition militaire, qu'en Croatie, où l'armée est jeune.
Le parallèle entre les deux situations semble illustrer jusqu'à la caricature le stéréotype du Croate préférant les évolutions en douceur et du Serbe ami des ruptures violentes (lesquelles lui valent sans doute un avantage médiatique, car seuls les événements flamboyants - insurrections, coups de force, meurtres - intéressent le bon public). Pourtant, l'évolution des deux pays va bien, depuis trois ans, dans le même sens ; d'ailleurs, leurs relations bilatérales se sont sensiblement améliorées et leurs échanges commerciaux progressent.
Il ne faudrait pas conclure de cette description que tout est rose, et surtout pas en Serbie. La pauvreté y frappe une partie importante de la population et les violences politique et mafieuse (les deux étroitement mêlées) y ont pris des proportions inconnues ailleurs. Mais une ligne politique cohérente s'y manifeste tout de même, qui s'est affirmée avec une force particulière en réaction au meurtre du premier ministre. Son successeur a pris des mesures exceptionnellement fermes : il a décrété l'état d'urgence, déclenché une vague d'arrestations et a même soutenu l'inculpation de l'épouse de Slobodan Milosevic, Mira Markovic (réfugiée en Russie), pour complicité dans l'affaire du meurtre, en 2000, de l'ancien leader serbe Ivan Stambolic. Le gouvernement a affaire à forte partie mais, jusqu'à présent, il lui fait face avec détermination.
Si, en Serbie comme en Croatie, malgré tous ces remous, l'État fonctionne, c'est dû sans doute aux grandes potentialités économiques et humaines de ces deux pays, mais peut-être aussi à leur structure démographique et à leur traitement des questions de minorités.
En Croatie, seuls 7 % des citoyens appartiennent à des minorités ethniques - dont 2,5 % de " divers " (Hongrois, Italiens et autres) qui n'ont jamais connu ni créé de difficultés, et 4,5 % de Serbes. Ces derniers étaient 12 % avant la guerre : leur nombre a donc été réduit de près des deux tiers. On connaît l'histoire de la révolte menée contre l'État croate en leur nom, dès 1990, avec l'appui de la Serbie de Milosevic ; de la mainmise des forces serbes, à partir de 1991, sur un tiers de la Croatie, qui vit l'expulsion violente par les Serbes de tous les Croates des régions occupées, et par les Croates de nombreux Serbes dans certaines autres parties du pays ; enfin, de l'offensive croate de 1995, accompagnée de l'exode général des Serbes des territoires reconquis (8). Bref, le sort de cette malheureuse population est largement comparable à celui des " Allemands des Sudètes ", qui avaient aidé Hitler contre la Tchécoslovaquie en 1938-1939 avant d'être expulsés par les " décrets Benes " en 1945 ; à cette différence près que Zagreb, contrairement à Prague, n'a jamais signé de décret général d'expulsion, qu'un tiers environ des Serbes n'a jamais quitté le pays et y a toujours mené une vie normale et que, aujourd'hui, certains des réfugiés reviennent (59 000, soit environ 15 %, étaient rentrés en 2002 (9)). Leur réinsertion ne se fait pas sans difficultés ni tiraillements, mais elle se fait. À présent, la minorité serbe ne conteste plus l'État croate. Elle a sa place réservée dans les institutions et ses propres députés la représentent au Parlement. On peut rêver à ce qu'aurait pu être la place de cette population dans la Croatie démocratique d'aujourd'hui si la rupture violente de 1990-1991, aux torts inégalement partagés, n'avait pas eu lieu. Dans la situation actuelle, les solutions adoptées sous la pression de la communauté internationale semblent être les moins mauvaises possible. Apparemment, elles vont dans le sens de la stabilité du pays.
La Serbie (à condition de ne pas y compter le Kosovo, qui ne se trouve plus sous pouvoir serbe) a pour principales minorités les Hongrois de Voïvodine (4,9 %) et les " Musulmans " (10) du Sandjak (1,9 %). Les premiers, se conformant bon gré mal gré à la ligne générale de respect des frontières adoptée à Budapest, n'avaient jamais vraiment contesté leur appartenance à la Serbie. Envers les seconds, fort malmenés sous Milosevic - surtout pendant la guerre de Bosnie -, le nouveau gouvernement de Belgrade a fait de grands efforts de conciliation depuis 2000. Il a ainsi nommé ministre des Minorités et des Droits de l'homme un des leurs, Rasim Ljajic. Quant aux Croates - qui représentaient jadis 1,8 % de la population - certains, essentiellement installés dans les régions frontalières, ont été expulsés en 1991, mais la plupart sont restés, surtout dans les grandes villes comme Belgrade et Subotica, et y vivent normalement (11) ; il en va de même pour les populations moins nombreuses (Roumains, Slovaques, Bulgares, etc.). Seule pose vraiment problème aujourd'hui la petite minorité albanaise (0,9 %) qui subsiste dans trois communes de Serbie du Sud, près de la frontière du Kosovo. Nous en reparlerons dans le chapitre consacré à ce dernier territoire. À cette seule et minime exception près, les minorités ne soulèvent pas de graves difficultés dans la Serbie actuelle.
On peut donc conclure que, dans les deux États du Nord, une volonté générale s'exprime, même si elle le fait à travers de fortes dissensions qui, en Serbie, ont failli conduire à la guerre civile.
Les orphelins de Tito
Les quatre quasi-États du Sud ont en commun des caractéristiques géographiques et économiques dont nous avons déjà parlé, mais aussi des traits historiques et culturels qu'il est bon de rappeler. Situés plus loin de l'Europe centrale, au cœur des Balkans, ils ont connu plus longtemps le mode de vie ottoman (y compris le Monténégro, îlot rebelle sans cesse menacé par le conquérant). L'apparition chez eux d'une conscience nationale propre est plus tardive que chez les Serbes, les Croates et les Slovènes. Seuls ces trois derniers peuples étaient reconnus comme tels dans la Yougoslavie monarchique. Les Monténégrins étaient alors tenus pour Serbes, malgré l'indépendance dont ils avaient joui jusqu'en 1918 et qu'ils n'avaient pas oubliée ; les Macédoniens étaient officiellement appelés " Serbes du Sud ", mais se considéraient plutôt comme Bulgares ; les Bosniaques musulmans étaient disputés entre Croates et Serbes, mais la plupart d'entre eux refusaient ces deux appartenances ; les Albanais étaient tenus pour des intrus, méprisés, opprimés et combattus. Cette situation ne satisfaisait évidemment aucun d'entre eux.
L'un des aspects essentiels de la politique de Tito fut de promouvoir la reconnaissance de nouveaux " peuples et nationalités " (12). Le but était de mettre fin au dangereux tête-à-tête entre Serbes et Croates en multipliant le nombre des partenaires. C'est ainsi que furent reconnues, dès 1945, les " nations " monténégrine et macédonienne et, en 1968, celle des " Musulmans " de Bosnie (appelés aujourd'hui " Bosniaques "). Pour les Albanais, " nationalité " considérée jusque-là comme un corps étranger, fut créée la " province autonome de Kosovo-Metohija ". Ces formes de promotion satisfaisaient en général les intéressés, dont le " sentiment national " se maintint en osant mieux s'afficher (Albanais), ou s'affirma en devenant plus spécifique (Monténégrins, Macédoniens, Bosniaques musul-
mans).
Cette politique de Tito fut, surtout à partir des années 1980, l'un des principaux griefs retenus contre le président défunt par la propagande serbe : on l'accusa d'avoir morcelé l'" être serbe " en créant trois nationalités " artificielles " et en séparant de la Serbie un territoire " sacré " (le Kosovo). Pourtant, ces mouvements nationaux du XXe siècle ne faisaient que reproduire les schémas utilisés par leurs aînés serbes et croates au XIXe, et connaissaient le même succès chez les populations concernées.
Mais les nationalités nouvellement reconnues n'étaient pas seules dans chacun de ces territoires : l'imbrication des populations, héritée de l'Empire ottoman, restait intacte. D'autre part, aucun de ces pays (sauf le Monténégro, royaume indépendant jusqu'en 1918) n'avait de tradition étatique moderne et aucun ne contenait de centre politique, économique et intellectuel, comparable à Belgrade ou à Zagreb. À l'époque titiste, ces territoires furent tous, à divers degrés, des foyers de conservatisme politique et d'arriération économique.
Aujourd'hui, ils partagent les mêmes lacunes : d'abord la faiblesse, voire l'inexistence de l'État ; ensuite, le fait qu'une volonté générale ne s'y dégage pas ou, quand elle se dégage, ne parvient pas à être suivie d'effet et à entraîner des décisions cohérentes. Conséquence : contrairement à leurs voisins du nord, ces pays ne peuvent pas mener une véritable politique.
En même temps, ils se différencient les uns des autres de bien des façons. On peut distinguer sommairement :
- ceux qui ont très fortement souffert de la guerre - Bosnie et Kosovo - et ceux qui y ont plus ou moins échappé - Monténégro et Macédoine. Les deux premiers ont une ethnie majoritaire musulmane, qui fut la cible principale des violences exercées par les forces serbes ; les deux autres sont en majorité orthodoxes et ont été, de ce fait épargnés. Ce sont les deux premiers qui, suite aux guerres, ont été placés sous administration internationale.
- ceux qui sont soumis à des forces centrifuges internes : Bosnie et Macédoine, la première étant menacée par les aspirations séparatistes des Serbes et des Croates, la seconde par celles des Albanais ; et ceux qui subissent des pressions centripètes externes : Monténégro et Kosovo, qui sont censés être unis à la Serbie dans le nouvel État fédéral appelé " Serbie-et-Monténégro " (13). Partout, la communauté internationale
combat les tendances centrifuges et favorise les centripètes. Elle appuie donc les États bosnien et macédonien, mais s'oppose aux indépendances monténégrine et kosovare.
Cette situation peut être résumée par le tableau suivant, qui indique quels territoires sont administrés et quels États sont reconnus par la communauté internationale :


 


Bosnie


 
Kosovo
 
Macédoine
 
Monténégro


 


 Administré



+
 
+
 
−
 
−


 


 Reconnu



+
 
−
 
+
 
−


 


Mais cette typologie sommaire est loin d'épuiser la complexité des situations et des perspectives réelles, qui doivent être examinées au cas par cas.
La Bosnie-Herzégovine
Ce pays - le plus peuplé des quatre - était aussi, avant la guerre, le moins pauvre. Au nord, il mord sur la riche plaine de la Save ; il possède un centre urbain important (Sarajevo) et quelques richesses minières ; avant le conflit, il disposait également d'industries lourdes, installées en Bosnie pour les éloigner des frontières du bloc soviétique. Mais il a été, et de loin, le plus dévasté par trois ans d'affrontements armés, de massacres, de déplacements massifs de populations. Des trois peuples qui l'habitent, aucun n'est majoritaire. Ils vivaient jadis partout mélangés ; le nettoyage ethnique les a séparés ; ils sont, aujourd'hui, répartis dans une douzaine de micro-zones enchevêtrées (14), mais chacune ethniquement presque homogène. La guerre a engendré la peur du voisin, le désir de vivre " entre soi ", hors d'atteinte du pouvoir des autres ethnies, même si le souvenir de l'ancienne cohabitation éveille toujours la nostalgie.
Unité ou division ? Bien sûr, Dayton (15) a proclamé en droit le principe de l'unité... Mais, dans les faits, il l'a aménagé en consacrant la division issue de la guerre. Il y a un seul État (la " Bosnie-Herzégovine "), mais deux " entités ", l'une serbe (la " Republika Srpska " (RS)), l'autre croato-bosniaque (la " Fédération "), dotées de grands pouvoirs. C'est une construction juridique sans précédent et quelque peu monstrueuse. En outre, les zones croates qui, officiellement, ne forment pas une entité distincte, se sont de facto organisées, indépendamment de la Fédération.
Depuis huit ans, le jeu est le même. La " communauté internationale " cherche à rétablir l'unité, mais aussi à faire fonctionner la démocratie. Pour qu'un vote démocratique intronise des partis favorables à l'unité, il faudrait que la peur ait reculé et, pour cela, qu'une certaine forme d'unité soit déjà entrée en vigueur : cercle vicieux ! Jusqu'à présent, les Hauts Représentants successifs ont toujours dû employer des moyens autoritaires pour imposer des mesures allant dans le sens de l'unité. Ils ont à peu près réussi sur le plan de l'économie et de la circulation des personnes : l'unité monétaire est faite, grâce au mark convertible ; les échanges internes ne sont plus entravés, l'unification des plaques minéralogiques des voitures ayant permis aux habitants de ne plus avoir peur de circuler d'une entité à une autre. Mais ils ont échoué à reconstruire un espace multiethnique : partout, et particulièrement en Republika Srpska, le retour des réfugiés dans les zones d'où ils ont été chassés ne se fait qu'au compte-gouttes. L'exclusion et la peur sont toujours les plus fortes.
Sur le plan politique, l'échec est patent. Les trois partis nationalistes (le SDA bosniaque, le SDS serbe et le HDZ croate) (16) avaient gagné les premières élections de 1996. Le retour à la paix allait-il accroître les chances des partisans de la cohabitation multiethnique ? Cette évolution ne s'est jamais produite en zone croate où le HDZ, désormais en conflit ouvert avec Zagreb, est toujours au pouvoir. Les Croates sont le peuple le moins nombreux de Bosnie et ne disposent pas de leur propre entité : ils sont donc les plus craintifs et les plus enclins à voter en faveur des nationalistes. Quelques avancées ont pu être notées du côté serbe, où des partis rivaux avaient commencé à s'opposer au SDS... mais leurs tentatives ont fait long feu. À deux reprises, le Haut Représentant a dû, de sa propre autorité, destituer un élu nationaliste du niveau le plus élevé : il a écarté, en 1997, le président de la RS, Nikola Poplasen, membre du Parti radical (formation ultra-nationaliste fondée en Serbie par Vojislav Seselj) ; et, en 2003, Mirko Sarovic, du SDS, co-président serbe de la Bosnie-Herzégovine, compromis dans des ventes d'armes à l'Irak. Le SDS n'en a pas moins récupéré par les urnes un pouvoir sans partage.
Du côté bosniaque musulman, les élections de 2000 avaient fait naître de grands espoirs, car elles avaient donné la majorité à des modérés : le Parti social-démocrate, réellement multiethnique dans ses intentions bien que ne recrutant guère hors des zones musulmanes, et le Parti pour la Bosnie-Herzégovine de Haris Silajdzic, un dissident du SDA fermement engagé dans la voie de la tolérance. Au niveau de la Bosnie dans son ensemble, ces deux partis, coalisés avec les - plus rares - modérés serbes et croates, disposaient de la majorité, ce qui permettait d'espérer une évolution semblable à celle de la Croatie de Mesic. Mais les résistances, surtout du côté de la Republika Srpska, ont été fortes. Les résultats dans le domaine économique et dans celui du retour des réfugiés se sont fait attendre, et les élections d'octobre 2002 ont ramené le pays à la case départ : le SDA a repris la majorité absolue des votes bosniaques musulmans, et les trois partis nationalistes sont à nouveau majoritaires partout.
Le dilemme reste donc entier : le jeu démocratique conduit à la division du pays et l'unité ne peut être restaurée que par des mesures autoritaires. La domination électorale des partis nationalistes tend à perpétuer la paralysie de l'État bosnien au profit des entités (y compris une future troisième entité, actuellement inexistante, mais revendiquée par les Croates de Bosnie). L'alternative, qui ne peut être réalisée que par une politique volontariste, serait l'inverse : le dépérissement des entités au profit de l'État central. Certains souhaiteraient même voir la suppression des entités, mais cette proposition ne peut être publiquement exprimée par des voix officielles, car elle impliquerait une révision de Dayton.
En attendant, la nocivité des entités - et d'abord celle de la mieux organisée d'entre elles, la Republika Srpska - a été mise en lumière dans deux affaires qui ont éclaté en mars 2003. D'abord, une entreprise d'armement de Bijeljina, dans le nord de la RS, a été convaincue d'avoir livré de la technologie militaire à l'Irak - en violation de l'embargo de l'ONU -, conjointement avec une entreprise de Serbie, opération ayant bénéficié de la connivence des plus hautes autorités serbes de Bosnie. Ces faits ont motivé la destitution, par Paddy Ashdown, du co-président serbe de Bosnie, Mirko Sarovic. On a également découvert que les services secrets de l'armée de la RS travaillaient au profit des inculpés en fuite du Tribunal international - notamment Radovan Karadzic -, espionnaient la SFOR et la police internationale, surveillaient et menaçaient les éventuels témoins à charge. Là aussi, des sanctions ont été annoncées. Ces deux épisodes permettent de mesurer la nocivité de la subsistance dans l'entité serbe d'un appareil étatique et militaire puissant, capable d'agir efficacement contre l'État dont il est censé dépendre et méprisant les lois internationales.
Des problèmes semblables peuvent également se poser dans l'autre entité, la Fédération, mais ils y sont moins aigus parce que cette partie du pays est moins homogène, du fait de sa division entre Bosniaques et Croates. La SFOR a néanmoins dû intervenir, aussi bien du côté bosniaque (pour faire la chasse aux membres supposés d'Al-Qaida infiltrés parmi les moudjahiddins étrangers restés dans le pays) que du côté croate (pour fermer une banque de Mostar qui finançait les autorités croates illégales).
Bref, entre deux forces réelles et opposées - la " communauté internationale " avec ses visées centripètes, et les pouvoirs ethniques (ceux des entités) aux buts centrifuges -, l'État central bosnien n'est actuellement guère plus qu'une fiction, une simple caisse de résonance des conflits.
La voie de la facilité consisterait à ne plus intervenir, à laisser se renforcer les pouvoirs ethniques et à accepter la division du pays. Mais cette solution n'en est pas une : elle est tout simplement impossible géographiquement. Les enclaves des uns et des autres sont trop enchevêtrées. Un partage nécessiterait de nouveaux et importants déplacements de populations, qu'il serait impensable d'imposer à un pays qui a déjà tant souffert. La SFOR n'est pas venue en Bosnie pour y promouvoir un nouveau nettoyage ethnique.
L'autre solution consiste à continuer à encourager tout ce qui tend à défaire le nettoyage déjà réalisé. Pour cela, il faudrait imposer, peu à peu, le retour du plus grand nombre possible de réfugiés pour compléter la réunification économique déjà réalisée par une réunification humaine ; et affaiblir par tous les moyens les pouvoirs des entités, dans l'espoir, un jour, quand les circonstances politiques le permettront, de les supprimer (on pourrait les remplacer par des cantons plus petits et non strictement ethniques, sur le modèle de ceux qui existent déjà dans la Fédération). C'est là une œuvre de longue haleine qui suppose un engagement durable des forces internationales ou européennes.
La Macédoine
On connaît les multiples handicaps de ce pays : sa pauvreté ; son exiguïté ; la contestation de son nom et même de son existence par la Grèce, et la négation de sa spécificité nationale par la Bulgarie ; et, surtout, sa composition ethnique, avec une importante minorité albanaise (23 % selon un recensement fortement contesté par les intéressés) très mal intégrée et revendicatrice.
Pourtant, pendant les dix années où la guerre sévissait ailleurs, en Macédoine, le miracle advint, et il dura. Les gouvernements successifs furent toujours formés par des coalitions qui comprenaient à la fois des partis macédoniens et albanais. Ces unions furent constituées aussi bien sous un président " socialiste ", le vieux et sage leader titiste Kiro Gligorov, que, à partir de 1998, sous son successeur " nationaliste " Boris Trajkovski. Certes, la situation restait tendue, l'incompréhension entre majorité et minorité était profonde et les griefs réciproques toujours présents, mais la paix régnait, contrastant vivement avec les orages voisins. La Macédoine avait même dépassé le niveau de vie de la Serbie, statistique paradoxale quand on songe aux ressources des deux pays.
Le malheur est venu plus tard et de l'extérieur, après la libération du Kosovo par l'Otan en 1999. Des groupes armés albanais en provenance de cette province se sont infiltrés dans le nord de la Macédoine et ont engagé, en 2001, quelques actions violentes limitées à une frange frontalière étroite, mais très peuplée. L'armée macédonienne a riposté. Il y a eu des victimes, peu nombreuses. Ces échauffourées suffirent à faire éclater la peur et la haine réciproques dans l'ensemble des deux populations, et à provoquer quelques fuites de réfugiés dans les deux sens. D'un seul coup, on a pu craindre que le pays n'éclate, comme la Bosnie.
Pour une fois, la communauté internationale a agi à temps et utilement. Elle n'a pas attendu quatre ans, comme elle l'avait fait en Croatie et en Bosnie dans la décennie précédente. Rappelons que des Casques bleus, y compris américains, étaient déjà présents en Macédoine même depuis 1992 (guerre de Bosnie), tandis que l'Otan y avait pris position depuis 1998 (guerre du Kosovo). La pression internationale a contraint les acteurs à négocier, et à signer les accords d'Ohrid, par lesquels les Albanais voyaient satisfaire plusieurs de leurs revendications institutionnelles et culturelles. En échange, ils renonçaient à la lutte armée et à leur demande d'indépendance.
La majorité macédonienne a très mal accueilli cet accord. Elle s'est jugée trahie par les Occidentaux, qu'elle accuse d'avoir cédé au chantage à la violence et récompensé des assassins. Pourtant, les revendications satisfaites n'étaient pas exorbitantes... Mais il est vrai qu'il n'est pas certain que la renonciation aux armes soit définitive.
L'État macédonien s'est remis à fonctionner à peu près comme avant, mais avec une confiance encore amoindrie, une moins grande imbrication des populations (du fait des départs) et des relations interethniques plus tendues. Cet État est évidemment faible, tiré à hue et à dia par la cohabitation de partis opposés. Il n'empêche : la solution choisie était la seule permettant d'éviter des drames humains car, là aussi, les populations sont entremêlées, la ville même de Skopje est divisée, et l'on ne saurait tracer une frontière sans provoquer de nouvelles catastrophes.
Le Kosovo
Le Kosovo, également, était un espace multiethnique. En 1991, il était peuplé de 82,2 % d'Albanais (en grande majorité musulmans) et de 9,9 % de Serbes (orthodoxes). Il convient d'y ajouter les autres populations, musulmanes comme les Roms, les " Bosniaques " (musulmans de langue serbo-croate) et les Turcs, ou orthodoxes comme les Monténégrins. Toute l'histoire des deux derniers siècles avait contribué à rendre infranchissable le fossé entre Albanais (qui avaient dominé le Kosovo jusqu'en 1912) et Serbes (maîtres du pays depuis cette date). L'exploitation politique de cette haine par Milosevic, à partir de 1987, avait abouti au pire : la suppression de l'autonomie de la province en 1989 ; l'oppression systématique des Albanais et leur résistance passive pendant sept ans, puis leur recours à la lutte armée ; une répression impitoyable ; et, finalement, l'expulsion de près d'un million d'entre eux, accompagnée de nombreux massacres, pendant l'intervention de l'Otan en 1999. Nulle part dans toute l'ex-Yougoslavie l'antagonisme entre deux populations n'a été aussi profond que dans cette province. La prédominance démographique de la majorité (ici albanaise) était bien plus forte qu'en Bosnie ou en Macédoine, mais l'imbrication géographique des populations était aussi marquée qu'en Bosnie.
Pendant quinze ans (1974-1989), le Kosovo avait été presque un État : une " province autonome ", qualifiée par la Constitution yougoslave de 1974 (article 4) de " communauté socio-politique démocratique ", mais dotée pratiquement des mêmes prérogatives que les " républiques " - désignées dans le même texte (article 3) comme des " États " - et fonctionnant exactement de la même façon. Ce " caractère étatique " (17) (ou quasi étatique) lui fut retiré en 1989.
Après l'intervention de l'Otan et la libération du pays en juin 1999, accompagnée du retour massif des réfugiés albanais et de l'exode d'au moins la moitié des Serbes, la résolution 1244 fut votée par le Conseil de sécurité. Tout en ordonnant le retrait des troupes yougoslaves du Kosovo, elle confirmait l'appartenance de celui-ci à la RFY (il sera précisé plus tard qu'il était rattaché à la Serbie (18)) malgré le référendum par lequel, dès septembre 1991, la majorité des habitants de la province s'était prononcée en faveur de l'indépendance. Entre-temps, en effet, étaient intervenues les recommandations de la commission Badinter, qui reconnaissait le droit à la sécession aux républiques, mais non aux provinces autonomes. Par la résolution 1244, le Kosovo se vit promettre seulement une " autonomie substantielle " qui n'a pas été définie plus précisément, mais que Bernard Kouchner et ses successeurs ont commencé à mettre en œuvre.
Jusqu'à présent, toutes leurs initiatives ont tendu à doter le Kosovo de quelques institutions internes propres fonctionnant sous protectorat international. Après une période d'administration directe par la MINUK, auprès de laquelle les délégués kosovars n'avaient qu'un rôle consultatif, la province a élu, en novembre 2001, une Assemblée où les minorités - et avant tout les Serbes - avaient leurs places garanties. En mars 2002, cette Chambre a désigné un président et un premier ministre, lequel a formé un gouvernement du Kosovo. Depuis le début de 2003, la MINUK a commencé à transférer une partie de ses compétences à ces nouvelles autorités, à l'exclusion des affaires étrangères et de la défense, qui restent sous contrôle international.
Le président du Kosovo est Ibrahim Rugova, figure historique de la résistance non violente au cours de la décennie précédente ; quant au premier ministre, il s'agit de Bajram Rexhepi, héritier de la lutte armée de l'UÇK (19). Ils représentent les deux principaux partis albanais et sont engagés dans une rivalité permanente. Ici aussi règne la cohabitation à la française, formule décidément très populaire dans les Balkans ! Les tiraillements entre ces deux formations (et quelques autres) ont provoqué un délai de trois mois avant l'élection des deux dirigeants... et ils se sont poursuivis depuis. Les leaders albanais du Kosovo ont rarement fait montre d'une attitude responsable et leurs déchirements augurent mal de l'avenir de ces institutions. À cette instabilité s'ajoutent la criminalité et les assassinats politiques. C'est l'évidence : l'arbitrage international reste indispensable.
Aux yeux des Albanais, le principal mérite de ces institutions est qu'elles fonctionnent sans le moindre rapport avec Belgrade et semblent donc préfigurer la réalisation de leur vœu commun : l'indépendance du Kosovo - un idéal qui, en janvier 2003, a de nouveau été proclamé par un vote unanime de leurs élus au Parlement. Voilà bientôt quatre ans que les Albanais ont été libérés, qu'ils vivent à peu près entre eux sans plus jamais voir ces ennem

Notes :

(1) On sait que, comme le Kosovo, la Voïvodine était une province autonome, membre de la Fédération yougoslave, qui s'est vue privée de son autonomie en 1989. Mais, contrairement au Kosovo, elle est peuplée en majorité de Serbes. Aussi ce changement de régime y a-t-il été assez bien accepté et les tendances autonomistes y sont aujourd'hui peu répandues.
(2) Le " mark convertible " (KM) est, depuis 1998, la monnaie propre à la Bosnie. Elle était, jadis, échangée à parité avec le mark allemand (DM) ; aujourd'hui, elle est indexée sur l'euro (sa valeur s'élève à environ un demi-euro).
(3) Ce terme, courant mais mal défini, est commode et même indispensable pour désigner un ensemble flou dans lequel quelques grandes puissances, surtout occidentales, censées agir d'un commun accord, inspirent des décisions qui sont mises en forme et exécutées par un grand nombre d'organisations internationales permanentes ou occasionnelles.
(4) Ajoutons : quatre contre des Bosniaques, un contre des Albanais. Il s'agit du nombre d'actes d'accusation, dont certains visent plusieurs personnes. Les sentences prononcées à ce jour sont évidemment moins nombreuses : onze contre des Serbes, six contre des Croates, une contre des Bosniaques. Chiffres établis d'après les données du site du Tribunal : www.un.org/icty.
(5) HDZ est le sigle de Hrvatska demokratska zajednica (Communauté démocratique croate) ; HSLS est celui de Hrvatska socijalno-liberalna stranka (Parti social-libéral croate).
(6) Le transfert d'un inculpé de son propre pays à La Haye ne doit pas être appelé " extradition ", comme on le fait souvent à tort dans la presse. L'extradition est la remise d'un inculpé à une juridiction étrangère. Or le TPI est une juridiction internationale qui, dans chacun des États concernés (y compris la France), a été intégrée par la loi dans le droit interne du pays.
(7) Il s'agit ici seulement des inculpés résidant en Serbie, ce qui est le cas de Mladic. Pour les inculpés serbes se trouvant en Bosnie, la responsabilité des recherches appartient à la KFOR, qui a procédé à de nombreuses arrestations mais n'a jamais réussi à capturer Radovan Karadzic. Ce dernier est puissamment aidé par les structures militaires et politiques de la Republika Srpska.
(8) Cet exode, réalisé sur l'ordre des dirigeants serbes locaux et hypocritement déconseillé par les autorités croates, avait certainement été négocié à l'avance entre Milosevic et Tudjman. Des rumeurs sur un tel marchandage couraient plus d'un an avant l'événement.
(9) D'après des données de l'UNHCR, publiées dans Reporter, 23 janvier 2002.
(10) Au Sandjak comme en Bosnie, les populations de langue serbo-croate et de tradition religieuse musulmane, appelées sous Tito " Musulmans " (avec majuscule), revendiquent aujourd'hui l'appellation de " Bosniaques " (Bosnjaci). Mais ce nom, qui est devenu officiel en Bosnie, est au contraire rejeté par l'administration serbe, qui s'en tient au terme " Musulmans ".
(11) Leur nombre est aujourd'hui difficile à apprécier. En effet, dans un contexte hostile, beaucoup n'osent plus déclarer une nationalité " croate " et préfèrent se désigner par les noms régionaux de " Sokci " ou " Bunjevci ", ou parfois, sans doute, comme " Serbes ". La même incertitude existe aussi en Croatie, où certains Serbes (d'après le témoignage d'un de leurs dirigeants, Milorad Pupovac) préfèrent ne pas se déclarer comme tels.
(12) La terminologie officielle de l'ancienne Constitution yougoslave distinguait " peuples " (narodi) et " nationalités " (narodnosti). Le premier terme désignait les peuples slaves du Sud, ayant leur habitat principal en Yougoslavie même (Serbes, Croates, etc.) ; le second, les autres peuples, ceux qui résidaient principalement dans un pays étranger (Albanais, Hongrois, etc.).
(13) Ce nouvel État remplace, depuis février 2003, l'ancienne " République fédérale de Yougoslavie " qui comprenait, elle aussi, la Serbie et le Monténégro. Il est souvent appelé dans la presse française " l'Union Serbie-Monténégro " . À tort, parce que le mot " Union " ne figure pas dans son titre officiel : Srbija i Crna Gora. La Commission nationale (française) de toponymie recommande l'appellation " Serbie-et-Monténégro ", que nous adoptons ici.
(14) Six micro-zones croates (Mostar-Ouest, Vitez, Kiseljak, Jajce, Zepce, Orasje), trois bosniaques (Sarajevo, Gorazde, Bihac) et deux serbes (Banja Luka, Pale), plus Brcko, zone hors entités placée sous administration internationale.
(15) Le traité de Dayton, qui a mis fin à la guerre en Bosnie, a été conclu en novembre 1995, grâce à la pression occidentale, et surtout américaine. Il a notamment défini les institutions de la Bosnie de l'après-guerre.
(16) SDA : Stranka Demokratske Akcije (Parti d'action démocratique) ; SDS : Srpska Demokratska Stranka (Parti démocratique serbe) ; HDZ : Hrvatska Demokratska Zajednica (Communauté démocratique croate). Haris Silajdzic, homme politique bosniaque musulman qui a pris ses distances avec Alija Izetbegovic, a appelé sa propre formation " Parti pour la Bosnie-Herzégovine " (Stranka za Bosnu i Hercegovinu, SBIH). En refusant d'introduire l'adjectif " démocratique " dans la dénomination, il entendait marquer sa distance avec les trois partis nationalistes.
(17) Les discussions pour savoir si telle entité territoriale possède ou non un " caractère étatique " (en serbo-croate drzavnost, en anglais statehood) sont un thème constant de controverses dans les pays post-yougoslaves.
(18) Cette précision figure dans le traité fondateur du nouvel État de " Serbie-et-Monténégro ".
(19) UÇK : Ushtria Çilimtare e Kosovës (Armée de libération du Kosovo).
(20) Branislav Krstic, Kosovo izmedju istorickog i etnickog prava (le Kosovo entre le droit historique et ethnique), Belgrade, Kuca Vid, 1995.
(21) À Mitrovica, ville coupée en deux, le pont sur l'Ibar sépare la partie sud (albanaise) de la partie nord (serbe). Les " gardiens du pont " sont des paramilitaires serbes qui empêchent l'accès à la partie nord.
(22) Paradoxalement, dans les années 1980, les Serbes se plaignaient que les provinces autonomes, Kosovo et Voïvodine, avaient un certain poids dans les institutions serbes, mais qu'au contraire Belgrade n'avait aucun moyen d'action dans les deux provinces. Ce fut un des principaux arguments agités par la propagande visant à la suppression de l'autonomie de celles-ci, réalisée en 1989.
(23) Déjà dans les premières années de la RFY, de 1992 à 1998, son président, élu par le Parlement, n'avait aucun pouvoir, l'homme fort étant le président serbe, Milosevic, élu au suffrage universel. Jusqu'au jour où, en 1998, ce dernier, ne pouvant être réélu pour un troisième mandat à la présidence serbe, choisit de se faire élire à celle de la fédération et institua le suffrage universel pour cette élection, ce qui provoqua la sécession du Monténégro. Dès lors, c'est à la présidence fédérale, mais toujours entre les mains de Milosevic, que se concentra le pouvoir réel, contrairement à la lettre de la Constitution. La " Serbie-et-Monténégro " est revenue - conformément aux vœux des Monténégrins - à l'élection par le Parlement d'un président fédéral dépourvu de vrais pouvoirs.