Politique Internationale - La Revue n°151 - PRINTEMPS - 2016

sommaire du n° 151
RUSSIE : LE POIDS DE L'HISTOIRE
Entretien avec Hélène CARRERE D'ENCAUSSE
* Secrétaire perpétuel de l'Académie française. Historienne. Auteur, entre autres nombreuses publica
conduit par
Grégory Rayko
Adjoint à la rédactrice en chef de Politique Internationale.
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Grégory Rayko - Madame Carrère d'Encausse, vous connaissez comme personne la Russie et ses dirigeants successifs. De Gorbatchev à Poutine, en passant par Eltsine et Medvedev, vous les avez tous personnellement rencontrés. Existe-t-il un point commun entre toutes ces personnalités si différentes ?



Hélène Carrère d'Encausse - Pour comprendre ces hommes, il faut considérer avant tout le facteur générationnel. Gorbatchev comme Eltsine sont nés en 1931. Chacun d'eux est un homo sovieticus, un produit parfait du système, un apparatchik. Tous deux se sont retrouvés confrontés à un défi historique : liquider le système soviétique et le remplacer par quelque chose de tout à fait nouveau. Tâche colossale s'il en est ! Eltsine en avait plus conscience que Gorbatchev. Ce dernier a pensé, jusqu'au bout, que sa mission n'était pas de détruire le système, mais de l'améliorer. C'est pourquoi il a essayé, à la fin de son règne, de ralentir les processus qu'il avait lui-même mis en branle.



G. R. - Gorbatchev a longtemps bénéficié d'une image positive en Occident - la fameuse « Gorbymania ». Son successeur, en revanche, a vite été moqué et caricaturé...



H. C. E. - C'est vrai. Eltsine, qu'on présente volontiers comme un vieil alcoolique, valait bien mieux que cette image. Certes, il lui arrivait de boire, je ne le conteste pas. Il disait toujours : « Je suis un homme de l'Oural. » Or l'Oural est un « pays terrible », comme l'écrit Pasternak dans Le Docteur Jivago. Climatiquement, c'est très dur. Eltsine expliquait : « Dans l'Oural, on boit, parce qu'on ne peut pas vivre autrement. » Il n'en reste pas moins qu'il ne buvait pas tout le temps, et il serait extrêmement réducteur de ne voir en lui qu'un ivrogne. En réalité, c'est un homme qui avait une intuition historique remarquable. Il a su incarner la seconde étape de la destruction du système. C'est lui - lui qui était tout autant un apparatchik soviétique que Gorbatchev - qui a liquidé l'URSS, après le putsch de 1991. Et c'est ensuite que les vraies difficultés sont arrivées...



G. R. - Eltsine avait-il un plan précis pour la Russie post-soviétique ?



H. C. E. - Il confessait volontiers ne pas avoir été préparé à instaurer et à gérer la démocratie et l'économie de marché. Mais même s'il ne savait pas exactement comment le faire, il avait une conviction : il fallait absolument empêcher les communistes de revenir au pouvoir. C'était son idée fixe. Il a su dépasser son éducation, sa formation, son formatage, pour définitivement mettre le communisme hors jeu en Russie. Par la suite, il a bricolé. Et, malheureusement, il n'a pas été beaucoup aidé par les pays occidentaux. Si on l'avait réellement assisté, au lieu de l'abandonner à de charmants jeunes gens de l'École de Chicago (1), peut-être aurait-il agi avec plus de prudence au début des années 1990 et évité à la Russie la fameuse « thérapie de choc » qui fut un choc bien plus qu'une thérapie.



G. R. - Vladimir Poutine, qui avait moins de quarante ans lors de la disparition de l'URSS, est-il lui aussi un homo sovieticus ?



H. C. E. - Oui. Il a été éduqué dans ce système, et ça compte ! Mais il n'a pas eu, à la différence de ses prédécesseurs, à détruire le monde dans lequel il avait grandi. Il est arrivé au pouvoir bien plus tard. Sa mission à lui, après les bouleversements des années 1990, était de remettre sur pied un pays en plein chaos. Et il s'y est attelé à sa manière, avec sa personnalité.



G. R. - Quelle sorte d'homme est-il, au fond ? On le présente tantôt comme un idéologue pratiquement illuminé, tantôt comme le plus grand des pragmatiques...



H. C. E. - C'est, incontestablement, un homme très froid, toujours sur la réserve. Il est peut-être, dans une certaine mesure, complexé. Gorbatchev avait accompli un parcours spectaculaire avant d'arriver au pouvoir (2). Elstine également (3). Ce n'est pas le cas de Poutine, qui a longtemps été un fonctionnaire moyen des services de sécurité (4). Peut-être estime-t-il qu'il doit sans cesse prouver qu'il est à la hauteur de sa fonction...

Pour ce qui est de son idéologie, il est avant tout un patriote. Je n'aime pas le système soviétique, mais je reconnais qu'il avait quand même des mérites, surtout dans le domaine éducatif. Il donnait une bonne éducation à ses administrés et il leur inculquait le sens de la patrie. Poutine a été, comme tous les Russes, élevé dans l'idée que son pays est un grand pays qui devait être respecté sur la scène internationale. Il veut une Russie forte, c'est incontestable ; ce qui ne fait pas de lui l'égal d'Hitler, malgré ce que peut dire Hillary Clinton (5)...



G. R. - Quid de Dmitri Medvedev ? On le qualifie souvent de « marionnette » de Poutine...



H. C. E. - Ce n'est pas une marionnette. C'est encore un homme d'une autre génération - il a treize ans de moins que Poutine, il était tout jeune au moment de la perestroïka -, plus moderne, avec des convictions libérales dans le domaine économique. Je pense qu'il aurait pu jouer un rôle positif s'il avait effectué un second mandat en 2012, au lieu d'accepter ce « roque » par lequel il est devenu premier ministre tandis que Poutine redevenait président.



G. R. - Était-il réellement désireux de se représenter en 2012 ?



H. C. E. - J'en suis certaine. Il ne s'est effacé devant Poutine qu'à son corps défendant. Je l'ai vu et écouté au forum de Iaroslavl juste avant l'annonce de cet échange de fonctions. Il était très déterminé. Plus que cela : il était dans une posture présidentielle.



G. R. - Un Medvedev réélu en 2012 aurait-il agi différemment de Poutine sur les grands dossiers de ces dernières années, comme l'Ukraine et la Syrie ?



H. C. E. - Ce n'est pas en politique extérieure qu'il aurait choisi un cap différent de celui de Poutine. Mais en politique intérieure, en matière économique, il aurait probablement pu faire de bonnes choses s'il était demeuré à son poste. Il avait identifié la faiblesse de l'économie russe, à savoir qu'elle reposait sur la rente pétrolière. Cette idée était dans l'air depuis longtemps, mais il a eu le mérite de le dire avec une netteté absolue. Il a gouverné assez rationnellement. Il donnait un sentiment de normalisation de la vie politique, il faisait comprendre que tout ne dépendait pas du chef. Je ne prétends pas que c'est un grand homme ; mais ce n'est pas une nullité, et il est regrettable qu'en 2012 les choses se soient passées comme ça.



G. R. - Poutine n'a-t-il pas, lui aussi, conscience du fait que la Russie ne peut pas compter uniquement sur ses ressources naturelles ? Ce constat ne s'impose-t-il pas à lui au moment où les prix du pétrole sont au plus bas ?



H. C. E. - Le niveau actuel des prix du pétrole est une catastrophe pour la Russie. Mais, à long terme, cela pourrait avoir des effets bénéfiques. Et Poutine le sait. Il y a quelques années, au club Valdaï (6), à l'époque où le cours du pétrole était élevé, un participant japonais avait posé cette question à Poutine : « Quel serait le bon niveau du cours du pétrole pour la Russie ? » Poutine avait répondu : « Il ne faut surtout pas que le baril monte au-dessus de 100 dollars parce que, quand il grimpe trop, nous avons la tentation de ne rien faire, de ne pas diversifier notre économie. » Il reste que, pour l'instant, la priorité, aux yeux de Poutine, est de reconstruire l'armée russe. Or un effort financier aussi lourd ne va pas de pair avec une diversification et une modernisation économiques...



G. R. - Pourquoi la direction russe juge-t-elle qu'il est si urgent de développer l'outil militaire ?



H. C. E. - À cause de l'expansion de l'Otan dans l'Est européen qui, pour la Russie, conduit à un encerclement américain. D'ailleurs, l'opération russe en Géorgie en 2008 (7) doit être comprise comme un coup d'arrêt à cette expansion.



G. R. - Pourquoi la Russie s'oppose-t-elle avec une telle virulence à ce que certains pays de son voisinage rejoignent l'Otan ? Après tout, au nom de quoi un pays souverain ne pourrait-il pas adhérer à l'organisation supranationale de son choix ?



H. C. E. - L'Otan n'est pas une aimable compagnie de joueurs de bridge ! C'est une alliance militaire qui, au départ, était destinée à faire contrepoids à une autre alliance militaire, le Pacte de Varsovie. Or cette dernière a disparu. Dès lors, les Russes demandent pourquoi l'Otan existe toujours et se rapproche de leurs frontières. Le « deal » de la fin de la guerre froide et de la réunification allemande était « pas d'Otan aux frontières de la Russie ».



G. R. - Cet engagement avait-il, à l'époque, été formalisé ? A-t-il été inscrit dans des documents officiels ?



H. C. E. - Non. J'en ai parlé avec Gorbatchev. Helmut Kohl et James Baker lui avaient donné des assurances... oralement. Il a accepté la réunification allemande à la condition expresse que l'Otan ne se rapprocherait pas de la Russie. À la question : « Comment se fait-il que vous ne leur ayez pas fait signer un document ? », il a répondu : « J'ai cru que j'avais affaire à des gens convenables. » Sans doute s'est-il montré naïf ! En discutant avec lui, j'ai compris qu'il avait eu le sentiment qu'en quittant l'univers soviétique, en négociant avec des pays démocratiques, on devait fonder les relations sur la confiance et non sur l'hostilité.



G. R. - Gorbatchev a donc été dupé...



H. C. E. - En tout cas, les Occidentaux ont oublié les promesses qu'ils avaient pu lui faire. Au cours des vingt années suivantes, les Russes ont fait le gros dos. Ils ont accepté l'entrée dans l'Otan des pays du groupe de Visegrad (8) et même des pays baltes. Mais la ligne rouge absolue, pour eux, c'est l'Ukraine. On le constate bien depuis deux ans !



G. R. - En voyant une équipe pro-occidentale prendre le pouvoir à Kiev, la Russie a promptement annexé la Crimée, se plaçant ainsi au ban des nations. Les Russes eux-mêmes croient-ils réellement qu'ils sont dans leur bon droit ?



H. C. E. - Il y a quelque chose que l'on oublie souvent à propos de la Crimée. Il faut revenir en décembre 1991, à la fameuse entrevue qui a réuni dans la forêt de Bélovej, en Biélorussie, les présidents russe (Eltsine), biélorusse (Chouchkevitch) et ukrainien (Kravtchouk). C'est cette rencontre qui a mis fin à l'existence de l'URSS. Les documents signés alors, comme les témoignages des collaborateurs de Boris Eltsine, montrent tous qu'Eltsine n'était pas saoul, qu'il était en pleine possession de ses moyens et qu'il voulait absolument éviter de créer avec l'Ukraine le climat de haine qu'on ressent hélas aujourd'hui. Le président ukrainien de l'époque, Léonid Kravtchouk, était un homme intraitable. Il avait d'abord envoyé promener Gorbatchev, refusant même de discuter du projet d'Union de ce dernier, lui expliquant que, puisque l'Ukraine avait proclamé son indépendance, son pays n'avait plus rien à faire avec l'URSS. Il s'est montré tout aussi intransigeant envers Eltsine, que ses collaborateurs pressaient de ne pas laisser la Crimée à l'Ukraine. Certes, la péninsule appartenait officiellement à la RSS d'Ukraine, puisqu'elle lui avait été transférée de façon imprévue par Khrouchtchev en 1954 (9), et les Russes s'estimaient en droit de la récupérer. Mais la question de Sébastopol se posait en termes différents.



G. R. - En quoi la question de Sébastopol se distinguait-elle de celle de la Crimée ?



H. C. E. - À la différence du reste de la Crimée, Sébastopol a appartenu de jure à la RSS de Russie jusqu'à la dislocation de l'Union soviétique en 1991, car la ville n'avait pas été incluse dans le transfert de 1954. Et puisque le partage se faisait sur la base des frontières existantes, Eltsine aurait été parfaitement fondé à prétendre conserver Sébastopol au sein de la Russie ! C'est ce que ses collaborateurs, assis à ses côtés, l'imploraient de faire. Mais il leur a répondu : « Si je ne lâche pas ce qu'exige Kravtchouk, on ne s'entendra pas. » On connaît la suite : la Crimée, Sébastopol comprise, est allée à l'Ukraine, et la Russie a seulement obtenu l'autorisation d'y stationner, par accord et moyennant paiement, sa flotte de la mer Noire. Depuis, les Ukrainiens ont « fait chanter » les Russes en les menaçant de ne pas renouveler le bail qui les autorise à conserver cette flotte à Sébastopol. À Moscou, on en a conçu une grande amertume.



G. R. - L'Ukraine a, elle aussi, fait des concessions lors du démantèlement de l'URSS en acceptant que les armes nucléaires soviétiques disposées sur son sol soient transférées en Russie...



H. C. E. - N'oubliez pas que ce potentiel nucléaire, justement, appartenait non pas à l'Ukraine en propre, mais à l'URSS. La Russie avait été reconnue comme État continuateur (et non successeur) de l'URSS ; elle devait donc récupérer toutes les armes nucléaires soviétiques réparties dans les autres républiques. Il n'en reste pas moins que c'est ainsi que le « deal » s'est déroulé. Eltsine a obtenu l'accord de Kravtchouk sur le transfert rapide des armes nucléaires et, en échange, il lui a laissé Sébastopol. L'article 5.3 de la déclaration du sommet d'Alma-Ata tenu le 21 décembre 1991 confirme cet accord. La question sera définitivement actée à Budapest en 1994 (10), mais c'est ainsi que les choses se sont déroulées en 1991. La Crimée laissée à l'Ukraine, le potentiel nucléaire rapatrié, tout reposait sur la reconnaissance par la Russie des frontières existantes à la fin de l'URSS. Dans l'esprit du président russe, il était également entendu que cet accord serait valable tant que les pays concernés resteraient membres de la Communauté des États slaves, l'organisation qui a ensuite évolué en Communauté des États indépendants (11). Kravtchouk a accepté mais, au fond, il se moquait bien de cette coquille vide. Et lors du débat au Parlement ukrainien, juste après Bélovej, les députés ukrainiens ont précisé que les garanties territoriales engageaient les États signataires... même si l'un d'eux quittait la CEI ou si elle était dissoute. Le malentendu était total. Là aussi, il n'y a pas eu de texte signé. Une fois de plus, comme pour ce qui concerne la promesse occidentale de ne pas étendre l'Otan vers la Russie, tout s'est fait dans l'ambiguïté, et cette ambiguïté initiale est très importante car elle est porteuse de bon nombre des problèmes qui sont survenus par la suite. Les Russes avaient l'impression d'avoir tout donné. Au fond, ils disaient : « C'est le président de la république de Russie qui a donné son indépendance à l'Ukraine. » Cette séparation aurait pu être sanglante ! La Russie aurait pu décider de garder Sébastopol coûte que coûte, et qui sait comment les choses auraient évolué alors ?



G. R. - L'Ukraine, elle aussi, estime s'être fait avoir. Vous avez évoqué l'accord signé en 1994 à Budapest. Ce texte confirmait l'intangibilité définitive des frontières issues de l'URSS. Or vingt ans plus tard, la Russie a annexé la Crimée...



H. C. E. - C'est vrai, mais les Ukrainiens ne pouvaient pas prétendre que c'était inattendu. À deux reprises, en 1992 et en 1994, le Parlement de Crimée a manifesté son intention d'organiser un référendum sur l'indépendance. Les deux fois, cette initiative est venue en réaction à des initiatives des Ukrainiens portant notamment sur des questions linguistiques (12). Les Ukrainiens savaient que les Criméens répondraient avec véhémence s'ils essayaient d'empiéter sur leurs droits spécifiques.



G. R. - Il n'en demeure pas moins qu'en 2014 la Russie a mis la main sur la péninsule. S'agissait-il d'un projet longuement mûri par le Kremlin ?



H. C. E. - Certains pensent que Poutine était obsédé par la volonté de reprendre la Crimée. Je crois, pour ma part, qu'il n'imaginait pas pouvoir le faire. Parce que c'est un réaliste et que la Crimée relevait d'un autre État, tout simplement. Mais en 2014, la Crimée, dont la population a été effrayée une fois encore par le projet d'unification linguistique du nouveau pouvoir de Kiev, s'est tournée vers Moscou. Et Poutine a sauté sur l'occasion. En droit international, sa réaction n'est, pour le moins, pas très convenable. Mais il a invoqué des précédents, à commencer par celui du Kosovo. « Puisque les autres le font, pourquoi ne ferais-je pas de même ? » Il n'y a évidemment pas lieu d'applaudir ce cynisme. Reste que les résultats du référendum sur l'indépendance de la Crimée (13) et son rattachement à la Fédération de Russie ne sont pas, en soi, inattendus.



G. R. - La Russie rendra-t-elle un jour la Crimée ?



H. C. E. - Certainement pas. Et l'on peut penser que les Occidentaux s'y sont résignés. Ils ne le diront pas ouvertement, bien sûr, mais ils ont conscience de la détermination absolue des Russes dans cette affaire. Les sanctions n'y changeront rien. Le conflit se gèlera, à l'instar d'autres situations comparables dans la région et ailleurs.

Soit dit en passant, quand on dresse la liste des conflits actuels qui sont « gelés », il y en a un qu'on oublie, et pourtant ! Ce conflit, c'est celui de Chypre. La Turquie est membre de l'Otan. On évoque même son entrée, à terme, dans l'Union européenne. Et cela, bien qu'elle occupe depuis 1974 une partie d'un pays de l'UE ! Or personne ne s'en émeut vraiment. D'où une question : nous autres, Européens, sommes-nous les mieux placés pour dire ce qui se fait et ce qui ne se fait pas ?



G. R. - En renversant Ianoukovitch, l'Ukraine aspirait à se rapprocher de l'UE. On en semble très loin aujourd'hui, mais la perspective d'une adhésion de l'Ukraine à l'Union vous semble-t-elle, dans l'absolu, envisageable ?



H. C. E. - En tout cas, cela ne serait pas, aux yeux de la Russie, une ligne rouge comme l'adhésion de l'Ukraine à l'Otan. En réalité, on aurait pu éviter de nombreux drames si les Européens s'étaient montrés moins maximalistes quand ils ont négocié avec Ianoukovitch en 2013. Ils ont postulé que l'Accord d'association impliquait que Kiev se détourne totalement de Moscou. Quelle maladresse ! La Russie avait alors surenchéri dans son offre à l'Ukraine et Ianoukovitch avait fini par opter pour Moscou. On connaît la suite. Mais si l'UE avait accepté que l'Ukraine soit un pont entre elle et la Russie, au lieu d'être un nouveau rideau de fer, chacun y aurait trouvé son compte.



G. R. - Quid de la situation dans le Donbass ? Poutine avait-il prévu que les choses se dégraderaient à un tel point (14) ?



H. C. E. - Certainement pas. Dans l'Ukraine orientale, Poutine ne contrôle personne ! Il est l'otage à la fois des leaders des républiques autoproclamées de l'Ukraine orientale et de ses propres extrémistes. Car les dynamiques mises en oeuvre dans le Donbass ont renforcé un nationalisme extrémiste à l'intérieur même de la Russie.



G. R. - Poutine aurait donc été dépassé par les événements ?



H. C. E. - La situation sur le terrain est très confuse. Il y a l'armée ukrainienne, mais aussi des milices de toutes sortes. Des milices que les Américains paient - à commencer par Academi, plus connue sous son ancien nom, Blackwater (15) -, celles que les Russes agitent, des milices pro-Kiev, des milices pro-séparatistes. Les journalistes qui se trouvent en Ukraine orientale sont frappés par le nombre d'individus et de groupes qui agissent comme autant d'électrons libres. Poutine soutient dans une certaine mesure les tendances séparatistes, mais il cherche aussi une porte de sortie. D'où sa satisfaction devant ce qui lui a été proposé à Minsk (16). Ces accords, même s'ils ne sont pas parfaitement appliqués, ont assuré une certaine stabilisation. Désormais, l'avenir de la région dépend largement de la capacité de Kiev à promouvoir une fédéralisation.



G. R. - Ce mot est pratiquement tabou aujourd'hui en Ukraine...



H. C. E. - En effet. On parle pudiquement de « réforme territoriale ». Quoi qu'il en soit, il est essentiel de mettre cette réforme en oeuvre, ne serait-ce que parce que cela ôterait des arguments aux excités du Donbass et permettrait, à terme, de ramener cette région - certes dotée d'une forte autonomie - dans le giron ukrainien. Poutine devrait sans aucune doute accepter une telle solution.



G. R. - Et le président ukrainien, Petro Porochenko ?



H. C. E. - Il est capable de souplesse. Il acceptera ce scénario. Mais il devra composer avec diverses forces politiques de son pays. Or certaines sont absolument opposées à toute fédéralisation car elles estiment que celle-ci affaiblirait la nation ukrainienne qui est déjà composite. Il s'agit des éléments les plus nationalistes, voire extrêmes de la classe politique ukrainienne. À cet égard, il est déplorable que les médias russes aient souvent présenté le gouvernement de Kiev comme une équipe de néo-nazis. C'est une polémique indigne. Ce qui est vrai, en revanche, c'est qu'il y a en Ukraine des responsables plus extrémistes que d'autres, qui préfèrent continuer la guerre plutôt que d'accepter une fédéralisation synonyme de paix qui sauverait l'Ukraine. Porochenko semble prêt à emprunter la voie du compromis, mais en aura-t-il les moyens ? Les prochains mois le diront.



G. R. - Poutine n'est donc pas résolu à reconstituer cette Union soviétique dont la disparition constitue, selon lui, la « catastrophe géopolitique majeure du XXe siècle » ?



H. C. E. - Poutine est un animal à sang froid et un homme intelligent. Il sait qu'on ne reconstruit pas les empires et que le temps des empires est révolu. En revanche, il a une certaine idée de la géopolitique. Et, dans son idée, une véritable puissance dispose aussi d'une zone d'influence. D'ailleurs, il n'est pas le premier dirigeant russe à voir les choses ainsi. Que voulait Eltsine en créant la CEI ? Créer une sorte de Commonwealth. C'est-à-dire une zone où subsisterait un esprit commun, des intérêts communs, sans que l'ancienne puissance centrale n'y exerce de domination. Le soft power, en somme. Tous les empires qui se défont s'efforcent de conserver des liens privilégiés avec leurs anciennes colonies. Les projets de Boris Eltsine, qu'il s'agisse de la CEI ou de l'Organisation du Traité de sécurité collective (17), ont été des ratages. D'ailleurs, avant même la chute de Ianoukovitch, l'Ukraine s'était échappée de la plupart de ces organisations supranationales (18). C'est pour redonner vie à cet espace que Poutine a inventé son Union eurasienne (19), qui est une autre variante d'un Commonwealth post-soviétique. Mais c'est une chose de vouloir s'assurer une zone d'influence ; c'en est une autre de vouloir reconstituer un empire.

Quant à cette fameuse formule sur la « catastrophe géopolitique », elle n'implique pas une volonté de refaire l'URSS. Elle signifie simplement que l'on a conscience qu'un ébranlement colossal s'est produit. Soljenitsyne avait parlé lui aussi de « catastrophe ». Or on serait bien en peine de le qualifier de nostalgique de l'URSS ! Après tout, en France, à la suite de l'indépendance de l'Algérie, certains ont estimé qu'il s'agissait d'une catastrophe : cela ne signifie pas, pour autant, qu'ils étaient prêts à repartir à la conquête du pays.



G. R. - Quid du « monde russe » et de la « Novorossia » (20) ? Poutine croit-il vraiment à ces concepts ?



H. C. E. - C'est une plaisanterie ! Il est vrai que Poutine aime les références historiques. Mais on aurait tort de croire qu'il souhaite donner corps aux délires d'un Alexandre Douguine (21), que l'on présente à tort comme son conseiller occulte.



G. R. - Y a-t-il des personnalités qui exercent une influence idéologique sur lui ?



H. C. E. - L'historien Alexandre Prokhanov (22), sans doute. C'est une personnalité très connue en Russie. Il participe régulièrement à des émissions très populaires à la télévision où il diffuse un message très conservateur. Poutine a beaucoup de respect pour les élites intellectuelles. Incontestablement, Prokhanov lui fournit des arguments historiques. Notamment sur la Novorossia. Mais, là encore, c'est une chose de cultiver une certaine nostalgie de moments glorieux du passé impérial, c'en est une autre de vouloir concrètement le recréer. Catherine II croyait qu'elle allait reconstruire Byzance - enfin, Potemkine lui vendait cette idée. Poutine, lui, est un réaliste. Pour renforcer le poids international de la Russie, il participe à l'Organisation de Shanghai, à l'APEC, à l'ASEAN, aux BRICS mais aussi à l'Organisation de la Conférence islamique (OCI)... Il a la volonté d'insérer la Russie dans un réseau d'alliances.



G. R. - Dans la plupart des pays, quand la situation économique est difficile, la population en tient rigueur au pouvoir. Mais les Russes, si l'on en croit les sondages, continuent de soutenir massivement Poutine... Comment l'expliquer ?



H. C. E. - La population est consciente que la Russie n'est pour rien dans la baisse des prix du pétrole. Et puis, elle est scandalisée par les sanctions occidentales.



G. R. - La promulgation de ces sanctions a donc incité la société russe à accroître son soutien au Kremlin ?



H. C. E. - Les sanctions ont, indéniablement, consolidé la fibre patriotique, en ravivant ce sentiment d'humiliation que les Russes avaient déjà éprouvé dans les années 1990. Encore une fois, ils ont l'impression d'être les victimes d'un « deux poids, deux mesures ». Ils pensent que d'autres pays aussi pourraient être sanctionnés, mais qu'eux seuls sont dans le collimateur des Occidentaux.



G. R. - La perception que les Russes ont de la situation internationale et leur soutien au pouvoir ne s'expliquent-ils pas par la propagande des médias d'État auxquels ils sont soumis ?



H. C. E. - C'est une vision partielle et dépassée. La société russe évolue, grandit, se développe. Il y a cinq ans, il y avait déjà 60 millions de foyers équipés d'Internet. Sur une population totale de 140 millions de personnes ! Internet est quasiment partout, et il n'est pas filtré. L'information circule. Certes, les Chinois parviennent peu ou prou à contrôler le Net, mais il n'y a rien de tel en Russie. Et rien ne suggère que Poutine décide un jour d'essayer de le faire, ne serait-ce que parce qu'il ne veut pas apparaître aux yeux du monde comme un dictateur. Nous raisonnons encore comme au XXe siècle. Or 25 ans ont passé depuis la chute de l'URSS, les hommes ne sont plus du tout les mêmes. Une génération est née après la fin l'URSS, elle vit de façon très moderne, elle s'informe sur le Net et via les réseaux sociaux bien plus qu'à travers les médias d'État. Ces derniers sont acquis au pouvoir. Mais quelle est désormais leur influence ?



G. R. - Comment expliquer, dans ces conditions, l'immense popularité de Poutine, évaluée à quelque 80 % d'opinions favorables ?



H. C. E. - Le patriotisme n'est pas l'effet de la propagande. La société aime sa patrie. La population, redisons-le, est bien éduquée ; elle connaît bien l'Histoire et a une conscience aiguë de ce que son pays représente. Les jeunes qui sont nés après l'URSS ont grandi en entendant leurs parents déplorer que leur pays, si important il y a peu, ne soit plus respecté, que le monde extérieur l'ignore ou le méprise. Mais avec Poutine la Russie a recommencé à exister. Au-delà du discours imbécilement agressif des médias russes sur l'Ukraine, la société a perçu avec une grande satisfaction le retour de la Crimée. Pour elle, cet événement est justifié par l'Histoire. Poutine est vu comme l'homme qui a permis le retour de la Russie sur la scène historique, et les Russes lui en savent gré. Ce qui ne signifie pas qu'ils soient d'accord avec tout ce qu'il peut faire et qu'ils voteront toujours pour lui les yeux fermés. On en a eu l'illustration avec les manifestations de l'hiver 2011-2012 (23).



G. R. - Quelles sont les forces politiques qui pourraient concurrencer Russie unie ou Poutine lui-même dans les urnes ? Alexeï Navalny, Mikhaïl Kassianov et d'autres encore pourraient-ils être les leaders d'un tel mouvement ?



H. C. E. - Pour l'instant, le malheur est qu'on ne voit pas émerger une telle force. Kassianov n'est pas très populaire. Quant à Navalny... Il n'était pas présent à la manifestation organisée le 1er mars 2015, deux jours après la mort de Nemtsov : il s'était débrouillé pour se faire interpeller la veille, alors qu'il était en résidence surveillée. C'est sans doute un homme intéressant, mais fort ambigu.



G. R. - Comment expliquer ce comportement de sa part ? N'aurait-il pas gagné en stature s'il avait été présent au premier rang de la manifestation ?



H. C. E. - J'ignore pourquoi il s'est conduit ainsi. Ce qui est clair, c'est que, pour l'heure, chaque opposant joue pour soi. Les grands opposants n'arrivent pas, ou ne veulent pas, passer une véritable alliance électorale. Mais on est encore loin des élections. Rien ne prouve qu'on ne verra pas des alliances s'esquisser. On n'en prend pas le chemin pour les législatives de l'automne prochain, mais peut-être sera-t-on surpris ?



G. R. - Si Boris Nemtsov n'avait pas été assassiné, aurait-il été en mesure de fédérer l'opposition ?



H. C. E. - Nemtsov était un homme remarquable, très intelligent et cultivé, cela ne fait aucun doute. Mais c'était, lui aussi, un solitaire. On a écrit en France, après sa mort, que c'était le « chef de l'opposition ». Mais de quelle opposition parle-t-on ? Il a dit lui-même un jour : « Nous ne sommes pas une opposition, nous sommes dissidents. » Quelle lucidité amère !



G. R. - Certains observateurs estiment que Poutine a pu commanditer son élimination...



H. C. E. - Il faut penser que Poutine est un sacré crétin pour croire qu'il a donné l'ordre d'abattre un adversaire sous ses fenêtres. Mais qu'on ait assassiné Nemtsov pour mettre Poutine dans une situation délicate, c'est plus que vraisemblable.



G. R. - La piste privilégiée de l'enquête (24) s'oriente vers l'entourage du président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov. A-t-il pu être le donneur d'ordre ?



H. C. E. - La piste tchétchène paraît commode. Mais, dans ce genre d'affaires, il y a souvent de nombreux suspects... En 2004, Paul Klebnikov, qui était rédacteur en chef de l'édition russe de Forbes, a été abattu à côté de son lieu de travail (25). On a dit : « C'est un coup des Tchétchènes. » Ou encore : « C'est un coup de Berezovski » (26). Mais au moment où il a été assassiné, Forbes s'apprêtait à publier la liste des cent plus grandes fortunes de Russie. L'une des premières grandes fortunes - la cinquième ? - était celle de Mme Loujkov, qui avait amassé des sommes gigantesques dans l'immobilier (27). Jusqu'alors, personne n'avait divulgué cette information. On peut très bien imaginer que l'imminence de cette révélation a été la cause de l'assassinat. Cela montre qu'il y a souvent une multitude de possibilités dans ce genre d'affaires. La piste tchétchène, pour Klebnikov comme pour Nemtsov, est une piste plausible, mais pas la seule.



G. R. - Quelle opinion avez-vous de Kadyrov ?



H. C. E. - C'est un homme terrifiant.



G. R. - L'avez-vous rencontré ?



H. C. E. - Oui, un jour où il recevait les participants au forum de Valdaï. Nous étions une vingtaine à nous entretenir avec lui. Pour vous donner une idée du personnage, sachez que, interrogé sur ce qu'il pensait du chef de guerre islamiste Chamil Bassaev, tué par les Russes en 2006 (28), il a répondu : « Je regrette simplement de ne pas l'avoir étranglé de mes propres mains. » Quand vous entendez cela, vous vous dites que vous vous trouvez dans un univers étrange...



G. R. - C'est Poutine qui l'a installé au pouvoir en Tchétchénie...



H. C. E. - Kadyrov a été commode pour Poutine. En Tchétchénie, Moscou a appliqué une pratique souvent utilisée par de nombreux régimes dans diverses parties du monde, à savoir faire établir l'ordre par des responsables locaux acquis au centre, quitte à leur laisser une grande marge de manoeuvre.



G. R. - Est-il devenu incontrôlable ?



H. C. E. - Certainement. Il faut être allé en Tchétchénie pour comprendre à quoi ressemble la vie sous Kadyrov. En Tchétchénie, aujourd'hui, la charia règne. Cette république est pourtant un sujet de la Fédération de Russie, censé respecter la Constitution fédérale ! Mais quand on est en Tchétchénie, on n'est pas en Russie. On est dans un véritable État musulman. Kadyrov le dit ouvertement.



G. R. - Poutine estime-t-il qu'une telle évolution de la Tchétchénie est un prix acceptable à payer pour que le Caucase du Nord soit plus ou moins pacifié ?



H. C. E. - En tout cas, il suit dans cette affaire une tradition russe assez ancienne. À part Ivan le Terrible, qui avait interdit l'islam dans les terres qu'il contrôlait, les souverains, spécialement à partir de Catherine II, ont toujours su composer avec les musulmans. Le système soviétique a, d'une certaine façon, cherché lui aussi à composer avec eux. Poutine s'inscrit dans cette lignée. La Russie actuelle est très libérale avec ses républiques musulmanes. Pour une raison simple : les musulmans de Russie ne sont pas des migrants à qui on peut dire qu'ils doivent respecter les lois de leur pays d'accueil. Ils sont chez eux depuis toujours. C'est la Russie qui s'est installée sur leurs terres après la chute de Kazan au XVe siècle. Russes et musulmans ont depuis lors une conscience aiguë de cette situation.



G. R. - Ce qui vient d'ailleurs, c'est la tradition wahhabite. Une tradition qui a profité de la guerre de Tchétchénie pour se greffer sur l'islam caucasien...



H. C. E. - Elle s'est greffée sur la tradition insurrectionnelle des guerriers de la montagne du Caucase. Mais il ne faut pas oublier que le XIXe siècle a été marqué par la réflexion qui agita les élites musulmanes de Russie. Elles se sont demandé pourquoi les peuples musulmans étaient dominés. Aujourd'hui, c'est ce même questionnement qui sert de toile de fond à Daech. Il y a là une volonté musulmane de renouveau ou de revanche sur l'Histoire. Si Daech n'était qu'un ramassis de terroristes, il serait facile d'en venir à bout. Mais Daech cherche à incarner la vision d'un « peuple musulman » glorieux, puis tombé et dominé. Cette réflexion a agité les élites musulmanes au XIXe siècle en Arabie, en Égypte... et dans l'islam russe.



G. R. - Il y aurait aujourd'hui des milliers de citoyens russes dans les rangs de Daech (29)...



H. C. E. - Ce n'est pas étonnant. Les musulmans de Russie, hantés par un passé glorieux, amers d'être dominés, ont entendu la revendication de l'État islamique, et certains rêvent d'un tel État chez eux.



G. R. - Est-ce la raison principale pour laquelle la Russie s'implique avec une telle détermination en Syrie ?



H. C. E. - C'est l'une des raisons, bien sûr. Moscou prend Daech au sérieux. On minore volontiers le danger que cette organisation représente en refusant de l'appeler par le nom qu'elle s'est donné - État islamique -, en la réduisant à un groupe de terroristes drogués qui, finalement, pourraient être assez facilement vaincus. Dès lors qu'on comprend que ce mouvement a de profondes racines historiques, qu'il exprime un sentiment qui agite des hommes depuis des siècles, on prend conscience de la menace qu'il constitue. Poutine sait à quel point le danger est réel. La Russie est directement frontalière de cette zone à risques où Daech prospère. Il attire des disciples au Caucase du Nord, le long de la Volga, en Sibérie, c'est-à-dire sur le territoire russe. L'Asie centrale est, elle aussi, affectée... Il y a de quoi effrayer les Russes car le danger est pour eux dedans et dehors.



G. R. - Quelles sont les autres motivations de l'intervention russe en Syrie ?



H. C. E. - Cette implication a permis à la Russie de revenir au premier plan de la scène internationale, non plus seulement dans son étranger proche mais dans une zone du monde où on ne l'attendait plus, alors que les autres puissances, à commencer par les États-Unis, n'y obtenaient pas de résultats.

Et puis, troisième raison, qui est loin d'être négligeable : le seul pays moyen-oriental où la Russie ait encore des intérêts, c'est la Syrie. C'est ce qui lui reste de la politique de Khrouchtchev, qui avait amplement soutenu les « bourgeoisies nationales » progressistes dans les années 1960, en Syrie, en Égypte et ailleurs. La Russie n'a conservé des succès remportés à cette époque que la base de Tartous, qui lui offre une situation formidable sur la Méditerranée.

Enfin, en intervenant en Syrie, Moscou se pose en protecteur des chrétiens d'Orient, un rôle que la Russie a toujours revendiqué, qui était déjà inscrit dans le traité de Kutchuk-Kaïnardji (30) - ce qui remonte loin, au temps des guerres triomphales de Catherine II !



G. R. - Qu'est-ce qui pourrait inciter Poutine à lâcher Bachar el-Assad ?



H. C. E. - Poutine se moque éperdument du sort personnel de Bachar el-Assad. Ce qui le préoccupe, dans l'histoire syrienne, c'est l'intérêt de la Russie en Syrie, pas ce qu'il adviendra de Bachar. En ce moment, il estime qu'il a besoin de lui. Le jour où il jugera qu'il n'en va plus ainsi, il l'abandonnera sans hésitation. La Russie a toujours lâché ses alliés quand elle n'avait plus besoin d'eux. Mais, pour l'instant, il n'y a personne d'autre que Bachar sur qui miser.

La position de la Russie est très claire. Elle est convaincue que la désagrégation du Moyen-Orient favorise la diffusion de l'islamisme radical. Les frontières issues des accords Sykes-Picot n'existent plus. Le pouvoir étatique de Bachar el-Assad est le seul qui survit encore dans cette région, même si lui-même ne contrôle qu'une partie du territoire syrien. Dès lors, pour les Russes, il faut absolument maintenir l'État syrien dans ce qu'il en subsiste, afin d'avoir affaire à un interlocuteur clairement identifié capable de s'opposer à l'expansion de ce radicalisme religieux qui menace non seulement la Syrie et le Moyen-Orient mais aussi la Russie.



G. R. - Ce n'est pas le raisonnement des Occidentaux, qui estiment que Bachar ne peut pas faire partie de la solution...



H. C. E. - La position française a longtemps été celle-ci : « On chasse Bachar et, ensuite, on organise. » Les Russes, eux, veulent qu'avant d'envisager une éventuelle transition politique en Syrie on règle la question militaire. Mais, encore une fois, faire de cette approche une manifestation d'affection de Poutine pour Bachar, c'est lui prêter des sentiments qui, en politique, n'ont pas de place. Il est certain que, quand une transition post-Bachar sera mise en oeuvre, la Russie y participera. Elle ne va pas exiger que Bachar demeure au pouvoir à toute force. D'ailleurs, Lavrov a laissé entendre à plusieurs reprises que la Syrie, ce n'était pas Bachar.



G. R. - Dans quelle mesure l'affaire libyenne a-t-elle compté dans la décision russe de s'investir en Syrie ?



H. C. E. - Elle a pesé, c'est sûr. Ne serait-ce que parce qu'elle a aussi nui aux chances de Medvedev d'accomplir un second mandat présidentiel. En 2011, souvenez-vous, Medvedev était au Kremlin ; or il n'a pas su empêcher les troupes franco-britanniques de dépasser le mandat qui leur avait été donné en Libye. La Russie, qui ne voulait pas de changement de régime à Tripoli qui n'ait été préparé, a jugé qu'elle était trahie par les Occidentaux ; c'est en tout cas comme ça qu'on a perçu les choses à Moscou.



G. R. - En Libye, mais aussi en Syrie, la position russe consisterait donc à toujours s'opposer à un changement de régime...



H. C. E. - Que ce soit en Libye ou en Syrie, mais aussi en Ukraine au moment du Maïdan ou encore en Irak en 2003, les Occidentaux semblent souvent vouloir détruire - ou contribuer à détruire - le régime existant sans réellement se préoccuper de ce qui viendra le remplacer. Le résultat, souvent, ce sont des États décomposés, et c'est un phénomène auquel Moscou veut s'opposer. Au Kremlin, on estime qu'on ne peut traiter normalement qu'avec des États stables.



G. R. - La Russie affirme que son intervention en Syrie vise avant tout à détruire Daech. Mais, depuis le début, elle bombarde essentiellement les positions de divers groupes d'opposition qui ne relèvent pas de Daech. Ces bombardements ont fait des centaines de morts civils, un rapport d'Amnesty International l'a récemment dénoncé (31)...



H. C. E. - La Russie applique une technique militaire, qu'elle n'a pas inventée, qu'elle n'est pas seule à pratiquer et qui est absolument terrible : le tapis de bombes. On a vu ça à Dresde ou à Hambourg pendant la Seconde Guerre mondiale, et le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki relève de la même logique : on fait une démonstration de force terrifiante, sur les civils avant tout, pour démontrer à l'ennemi qu'il n'a plus aucune chance de s'en sortir. C'est une pratique abominable, mais qui n'a rien de nouveau.



G. R. - Certaines des cibles visées par les frappes russes sont les Turcomans syriens, une communauté qu'Ankara tient à protéger. La destruction d'un bombardier russe par des chasseurs turcs avait déjà envenimé les relations entre les deux pays. Si bien que certains observateurs mettent en garde contre le risque d'une guerre russo-turque. Un tel scénario vous paraît-il envisageable ?



H. C. E. - Cette situation est très dangereuse, c'est indéniable. Medvedev a récemment déclaré que la déstabilisation était telle qu'on s'approche du moment où l'on ne pourra plus du tout en contrôler les effets. C'est toute la différence entre notre époque et celle de la guerre froide. À l'époque de la guerre froide, les deux Grands savaient jusqu'où ils pouvaient aller. On l'a vu en Corée, à Berlin, à Cuba... Chaque fois qu'on était à deux doigts de la catastrophe, ils décrochaient le téléphone et interrompaient le processus. Aujourd'hui, il n'y a plus de « grands » capables de prévenir ce genre de dégradation. Les États-Unis regardent le Moyen-Orient d'un oeil fatigué. La Russie est un acteur parmi d'autres, au même titre que la Turquie. Chacun joue son propre jeu, dans le désordre, sans règles, mais les limites sont floues. C'est explosif.



G. R. - Moscou se veut désormais le protecteur des Kurdes...



H. C. E. - ... et la Turquie craint plus que tout la naissance d'un État kurde indépendant. Là encore, le poids de l'Histoire est immense. L'espoir d'un État kurde a été écrasé en 1916, lors de l'organisation de la région. Les Kurdes ont tout de même brièvement eu un État, dans le nord de l'Iran, en 1946. Et qui avait été, à l'époque, le protecteur de cette république kurde ? L'Union soviétique, parce que ses troupes occupaient alors le nord de l'Iran. Moscou a conservé un lien fort avec les Kurdes, et cette proximité inquiète la Turquie.



G. R. - Le fait que la Turquie soit un État membre de l'Otan n'est-il pas de nature à stabiliser la situation ? Une guerre russo-turque serait une guerre Russie-Otan, ce qui semble inimaginable...



H. C. E. - Espérons que l'esprit « guerre froide » va ressurgir. Même si nous ne sommes plus au temps des « deux Grands ». L'Otan a probablement la capacité de freiner la Turquie si les esprits s'échauffent trop entre Ankara et Moscou, c'est-à-dire que le danger pourrait réveiller une initiative russo-américaine. N'est-ce pas ce qu'on a vu en Syrie ?



G. R. - L'avenir des relations russo-américaines dépend-il de l'identité du prochain locataire de la Maison-Blanche ?



H. C. E. - Pas énormément. La personnalité du président joue un rôle, mais cette fonction est liée à d'innombrables contraintes. La fonction modèle et modère le titulaire du poste. Les conseillers peuvent aussi jouer un rôle considérable. Prenez le cas du président américain qui s'est montré le plus déterminé à s'opposer à l'URSS, Ronald Reagan. C'était un ancien acteur, on n'en attendait pas grand-chose ; mais son équipe de politique étrangère était composée de personnalités extrêmement déterminées et compétentes. Il a fait plier la puissante URSS.



G. R. - Ce qui frappe, en vous écoutant, c'est l'importance du poids du passé dans tous ces pays que vous avez évoqués : en Russie bien sûr, mais aussi en Ukraine, en Syrie, en Europe... Toutes les théories affirmant qu'à tel ou tel moment les peuples repartent d'une page blanche sont-elles erronées ?



H. C. E. - Les peuples ont conscience de l'Histoire. Et quand c'est aussi le cas de leurs dirigeants, ce qui vaut pour Poutine, celle-ci pèse d'un poids immense. Les décisions prises aujourd'hui ont fréquemment pour origine des événements lointains. Trop souvent, on a tendance à négliger l'Histoire, y compris l'Histoire récente. Nous avons parlé de la Libye : on reste stupéfait de constater que, en 2011, les Occidentaux aient décidé de s'y impliquer de la façon que l'on sait, alors que, moins de dix ans plus tôt, l'intervention en Irak décidée par le président Bush, dans un contexte similaire, a eu des conséquences calamiteuses. Ils auraient pu également étudier les navettes que Henry Kissinger avait effectuées au Moyen-Orient, quelques décennies plus tôt, pour élaborer une technique de médiation entre les différentes parties. Mais tous ces enseignements ont été négligés. Ne dit-on pas que celui qui ne tire pas les leçons des erreurs du passé est condamné à les revivre ?

 


Notes :




(1) L'équipe qui a formé le premier gouvernement de la Russie indépendante était composée en bonne partie de jeunes économistes inspirés par l'École de Chicago et l'enseignement de Milton Friedman. C'était particulièrement le cas d'Égor Gaïdar, premier ministre de juin à décembre 1992, âgé à l'époque de 36 ans. Ce gouvernement a mis en oeuvre une politique ultra-libérale, connue sous le nom de « thérapie de choc » et dont les principaux aspects sont l'abolition de la régulation des prix, l'instauration du libre-échange, la privatisation rapide des avoirs de l'État et la réduction drastique des dépenses publiques.

(2) Mikhaïl Gorbatchev a effectué une carrière brillante à l'époque soviétique, d'abord dans sa ville natale de Stavropol, dans le sud de la Russie, puis à Moscou : il est entré au Comité central du Parti communiste en 1971 et au Politburo en 1979, à l'âge de 48 ans, devenant ainsi le plus jeune membre de cette instance. En 1985, il prend la tête du pays en étant désigné secrétaire général de l'URSS. Il a alors 54 ans.

(3) Né à Sverdlovsk (aujourd'hui Ekaterinbourg), dans l'Oural, la troisième plus grande ville de l'URSS, Boris Eltsine y effectue toute sa première carrière et devient en 1977 le chef de la section locale du PCUS. Il devient membre du Comité central en 1981 et est nommé en 1985 à la tête de la section de Moscou. Pendant la perestroïka, son activisme lui vaut divers déboires qui, dans le même temps, accroissent sa popularité dans le pays, si bien qu'en juin 1991 il est élu premier président de la Russie au suffrage universel.

(4) Né en 1952, Vladimir Poutine effectue à l'époque soviétique une carrière modeste au sein du KGB, dont l'apogée est sa nomination en août 1985 au poste d'« employé consulaire » à Dresde, en RDA. Quand il est rappelé à Moscou, en 1990, il a le grade de lieutenant-colonel.

(5) En mars 2014, alors secrétaire d'État, Hillary Clinton a comparé la politique conduite par Vladimir Poutine à l'égard des Russes de Crimée, auxquels il proposait d'obtenir la citoyenneté russe, à celle d'Adolf Hitler envers les Allemands ethniques habitant dans d'autres pays. Cf. Philip Rucker, « Hillary Clinton says Putin's actions are like "what Hitler did back in the '30s" », The Washington Post, 5 mars 2014.

(6) Le club de discussion Valdaï, nommé d'après le lieu de la première rencontre à Novgorod, près du lac Valdaï, en 2004, est un forum annuel organisé par les autorités russes visant à réunir des experts du monde entier en présence de hauts dignitaires de la Fédération de Russie afin de débattre des principaux dossiers d'actualité.

(7) Le 8 août 2008, la Russie intervint militairement en Ossétie du Sud, province sécessionniste de Géorgie dont la plupart des habitants disposaient de passeports russes et où l'armée géorgienne venait de mener un assaut. Les combats cessèrent le 12 août, après une médiation de l'Union européenne. Les deux parties se renvoient la responsabilité du déclenchement des hostilités et s'accusent réciproquement d'avoir commis des atrocités visant les civils. Cf. Hélène Carrère d'Encausse, La Russie entre deux mondes, Fayard, 2010.

(8) Le Groupe de Visegrad est un groupe informel réunissant quatre pays d'Europe centrale : la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie. Les trois premières ont intégré l'Otan en 1999, la quatrième en 2004, en même temps que les trois États baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie).

(9) En 1954, alors que la Crimée appartenait officiellement à la République soviétique socialiste de Russie, le premier secrétaire du PCUS Nikita Khrouchtchev décida de la transférer à la RSS d'Ukraine, officiellement pour célébrer le trois centième anniversaire du traité de Pereiaslav, par lequel l'hetman des cosaques d'Ukraine, Bogdan Khmelnitski avait demandé au tsar Alexis de prendre l'Ukraine sous son autorité. Le décret officiel publié quelques jours plus tard expliquait également ce transfert par « l'intégration économique, la proximité territoriale et les liens culturels et linguistiques » entre la péninsule et l'Ukraine. Cf. Mathilde Gérard, « D'un simple décret, Khrouchtchev fit don de la Crimée à l'Ukraine en 1954 », Le Monde, 15 mars 2014.

(10) Dans le cadre de l'adhésion de l'Ukraine au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), la Russie, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont signé, le 5 décembre 1994, plusieurs protocoles, appelés « mémorandum de Budapest », qui garantissent l'intégrité du pays. Ils s'engagent notamment à « respecter l'indépendance, la souveraineté et les frontières existantes de l'Ukraine ». Cf. « Budapest Memorandums on Security Assurances, 1994 », sur le site du Council on foreign relations. http://www.cfr.org/nonproliferation-arms-control-and-disarmament/budapest-memorandums-security-assurances-1994/p32484

(11) La Communauté des États slaves est créée le 8 décembre 1991, le jour même de la dissolution de l'URSS. Elle rassemble alors la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie. Quelques semaines plus tard, elle évolue en Communauté des États indépendants, ses trois républiques fondatrices étant rejointes par huit autres ex-républiques soviétiques (seuls les trois États baltes, ainsi que la Géorgie, refusent d'y adhérer : la Géorgie le fera en 1993 et quittera la CEI après la guerre qui l'oppose à la Russie en 2008. L'Ukraine, quant à elle, sortira de l'organisation en 2014, après l'annexion de la Crimée par la Russie).

(12) Pour plus de détails sur les votes du Parlement de Crimée en 1992 et 1994, cf. Julia Breen, « Pourquoi les habitants de Crimée n'ont-ils pas réussi à construire leur État ? », Le Courrier de Russie, 14 mars 2014.

(13) Le 16 mars 2014, un référendum est organisé en Crimée par les autorités pro-russes locales. Les habitants sont invités à cocher la case de leur choix devant les deux options proposées : « Êtes-vous favorable à la réunification de la Crimée avec la Russie dans les droits de la Fédération de Russie ? » et « Êtes-vous favorable au rétablissement de la Constitution de la République de Crimée de 1992 et pour le statut de la Crimée dans le cadre de l'Ukraine ? ». La première option l'emporte avec plus de 96 % des suffrages exprimés, les adversaires de la voie russe ayant appelé au boycott. Le référendum est largement dénoncé par la communauté internationale qui le juge contraire au droit ukrainien et international. L'ONU, l'UE et l'OSCE ne reconnaissant pas ce référendum, n'y ont pas envoyé d'observateurs. Le lendemain, le Parlement de Crimée prononce l'indépendance et le rattachement à la Fédération de Russie.

(14) Dès le succès de la révolution du Maïdan, en février 2014, des manifestations dénonçant le nouveau pouvoir de Kiev se tiennent dans plusieurs villes d'Ukraine orientale, où la population qui s'identifie comme ethniquement russe est majoritaire. Les protestations évoluent rapidement en un mouvement séparatiste. Cette insurrection contre le gouvernement central par intérim de Kiev proclame la création de la République populaire de Donetsk (7 avril), puis de la République populaire de Lougansk (11 mai). L'armée ukrainienne intervient dès le 2 mai et rencontre une résistance violente. Les combats font des milliers de morts et forcent des centaines de milliers de civils à fuir vers la Russie ou vers l'Ukraine occidentale.

(15) Cf. Régis Soubrouillard, « Blackwater en Ukraine : vers un conflit privatisé ? », Marianne, 12 mai 2014.

(16) Réunis à Minsk autour de Vladimir Poutine et de Petro Porochenko, Angela Merkel et François Hollande ont réussi à faire signer aux présidents russe et ukrainien un accord complet de sortie de crise, qui fait suite à un premier Protocole de Minsk, qui avait été signé le 5 septembre 2014. Cf. Isabelle Lasserre, « L'accord de paix de "Minsk 2", entre espoir et doute », Le Figaro, 12 février 2015.

(17) L'OTSC est une organisation à vocation politico-militaire regroupant la Russie, la Biélorussie, l'Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan.

(18) L'Ukraine a quitté la CEI et l'OTSC en mars 2014.

(19) L'Union eurasienne, ou Union économique eurasiatique, est une union fondée par la Biélorussie, le Kazakhstan et la Russie par un traité du 29 mai 2014, rejointe en 2015 par l'Arménie et le Kirghizistan. Il s'agit d'une organisation politico-économique visant à faciliter les échanges entre ses membres, partiellement inspirée de l'Union européenne.

(20) La Nouvelle-Russie (en russe Novorossia), officiellement nommée Union des républiques populaires, est un projet de république confédérale non reconnue internationalement qui devait réunir les deux États sécessionnistes de la République populaire de Donetsk et de la République populaire de Lougansk et couvrir de ce fait le territoire du Donbass (extrême est de l'Ukraine). AFP, « Poutine évoque un "statut étatique" pour les régions rebelles de l'Ukraine », 31 août 2014.

(21) Théoricien de l'eurasisme, auteur de nombreux ouvrages exaltant la spécificité russe. Voir l'entretien qu'il a accordé à Galia Ackerman dans ces colonnes : « L'idéologue de Poutine », Politique Internationale, n° 144, été 2014.

(22) Idéologue ultra-nationaliste russe, journaliste et écrivain, connu notamment pour avoir créé et dirigé dans les années 1990 le journal d'extrême droite Zavtra (Demain).

(23) En septembre 2011, deux mois avant les législatives et six mois avant la présidentielle, Dmitri Medvedev, alors président, annonce que son premier ministre Vladimir Poutine sera le candidat du parti Russie unie lors de la présidentielle de mars 2012. Le même jour, Poutine propose que Medvedev conduise la liste du parti aux législatives et devienne premier ministre après la présidentielle. Cet échange, souvent surnommé par les Russes le « roque », par analogie échiquéenne, a ulcéré une partie de la population, spécialement parmi les jeunes urbains éduqués. Des manifestations massives se sont tenues en décembre et janvier à Moscou et à Saint-Pétersbourg, sans résultat concret cependant. Cf. Grégory Raymond, « Manifestations anti-Poutine : chronologie d'une contestation sans précédent », Huffington Post, 3 mars 2012.

(24) Muriel Pomponne, « Assassinat de Nemtsov : un an après, où en est l'enquête ? », RFI.fr, 27 février 2016.

(25) Paul Klebnikov, né en 1963, était un journaliste américain d'origine russe. Spécialiste de la Russie, il s'y installe en 2003 pour prendre la tête de l'édition locale de Forbes. Il est abattu en pleine rue à Moscou le 9 juillet 2004. Trois Tchétchènes seront arrêtés et jugés pour cet assassinat, mais le procès aboutira à leur acquittement.

(26) En 2000, Paul Klebnikov a publié un livre en anglais très détaillé consacré aux agissements de l'oligarque Boris Berezovski. Il a été traduit et publié en France sous le titre Parrain du Kremlin : Boris Berezovski et le pillage de la Russie, Robert Laffont, 2001.

(27) Sur l'épouse de Iouri Loujkov et l'origine de sa fortune, lire Nathalie Ouvaroff, « Elena Batourina, seule femme oligarque », Slate, 5 août 2010.

(28) Chamil Bassaev, né en 1965, était l'un des principaux chefs de guerre djihadistes tchétchènes. Il a revendiqué de nombreux attentats, notamment la sanglante prise d'otages de Boudiennovsk en 1995, qui s'est soldée par 150 morts, et celle de l'école de Beslan (Ossétie du Nord), où 334 civils dont 186 enfants ont été tués. Il a également revendiqué l'attentat à la bombe commis dans un stade de Grozny le 1er mai 2004, qui a coûté la vie à Akhmad Kadyrov, président de la République de Tchétchénie et père du président actuel Ramzan Kadyrov. Considéré par les autorités russes comme le terroriste le plus dangereux du pays, il a été tué le 9 juillet 2006 en Ingouchie dans l'explosion d'un camion piégé par le FSB.

(29) Dina Gusovsky, « Russian fighters are joining ISIS in record numbers », CNBC.com, 9 décembre 2015.

(30) Traité conclu entre la Russie et l'Empire ottoman le 21 juillet 1774, qui met fin à la guerre russo-turque de 1768-1774. L'une de ses clauses précise que la Russie est reconnue protectrice de tous les orthodoxes de l'Empire ottoman.

(31) « Syria : Russia's shameful failure to acknowledge civilian killings », Amnesty.org, 23 décembre 2015.