Politique Internationale - La Revue n°151 - PRINTEMPS - 2016

sommaire du n° 151
YEMEN : UNE GUERRE PAR PROCURATION ?
Article de Laurent BONNEFOY
Chercheur CNRS au Centre de recherches internationales/Sciences Po, directeur adjoint du projet WAFA
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Les médias, de même que les grandes puissances internationales, ont trop souvent tendance à négliger le conflit armé au Yémen, qui a débuté en mars 2015. Pourtant, le nombre de victimes (près de dix mille, dont environ la moitié sont des civils), l'ampleur des destructions des infrastructures et des villes, les interventions directes des acteurs régionaux et les effets déstabilisateurs de cette guerre méritent qu'on y accorde la plus grande attention. Depuis les premières semaines des combats, les agences de l'ONU, ainsi que diverses ONG de droits de l'homme et humanitaires ne cessent de tirer la sonnette d'alarme, n'hésitant pas à établir un parallèle évocateur avec la guerre en Syrie. Mais elles semblent prêcher dans le désert : les efforts visant à favoriser un règlement pacifique et négocié restent minimaux et le désintérêt envers cette guerre est patent (1).

Outre la complexité inhérente au conflit et les effets induits par la longue absence des journalistes étrangers au Yémen, l'une des sources de ce désintérêt provient de la lecture qui est généralement faite de l'affrontement en cours : comme dans le cas syrien, les ingérences des acteurs régionaux laissent aisément croire à une guerre menée par procuration et qui échapperait donc aux Yéménites. Pourquoi faudrait-il alors se plonger dans les subtilités locales si, de toute façon, le sort du pays se joue dans la confrontation entre Riyad et Téhéran ?

Une telle approche, qui place l'Arabie saoudite et l'Iran en première ligne, n'est pas dénuée de sens. Il est indéniable que la rivalité entre la monarchie saoudienne, qui se veut protectrice des sunnites, et la République islamique d'Iran, à l'avant-garde chiite, pèse lourdement sur la politique moyen-orientale. C'est particulièrement vrai depuis l'invasion américaine de l'Irak en 2003 qui a contribué à générer, chez les sunnites du Moyen-Orient, un sentiment de relégation, avec des conséquences importantes pour l'ensemble de la région. Cette polarisation confessionnelle constitue l'une des racines du soutien à l'organisation État islamique parmi les sunnites (2) et il est tout à fait normal que chacun l'intègre dans ses analyses.

Toutefois, l'idée que le Yémen ne serait que le théâtre d'une guerre menée par des acteurs extérieurs pour des motivations qui leur sont propres est bien trop simplificatrice et produit certaines incompréhensions. Comme ailleurs, y compris en Irak et en Syrie, une telle vision minore les ressorts locaux qui poussent les belligérants, par-delà des identités religieuses ou des intérêts transnationaux, à s'engager et à se battre. En outre, colportée par les diverses parties du conflit yéménite et par certains analystes, cette présentation des choses présuppose que toute régionalisation ou internationalisation d'un conflit serait par nature contre-productive : sans l'Arabie saoudite et sans l'Iran, nous dit-on parfois, les Yéménites parviendraient à s'entendre. L'objet de cet article est d'expliciter les limites d'une telle perception.

Soyons clairs : les racines du conflit du Yémen sont essentiellement locales. Mais cela n'implique aucunement que ses effets se cantonnent au territoire de ce pays. Bien au contraire, le potentiel de déstabilisation régionale est élevé, en termes tant sécuritaires, du fait du déploiement des mouvements jihadistes, que migratoires. Le nombre de déplacés internes s'élève déjà à 2,5 millions et 80 % des 30 millions de Yéménites ont un besoin urgent d'aide humanitaire. En mal de débouchés évidents du fait de la position géographique du Yémen, les réfugiés hors du pays sont encore assez peu nombreux. Toutefois, l'aggravation de la situation et la mise en place de réseaux migratoires, notamment avec la Jordanie et l'Égypte, risquent fort d'augmenter la pression tant vers l'Europe que vers le Moyen-Orient et, dans une moindre mesure, vers l'Afrique de l'Est.

Une internationalisation constructive du conflit - qui se manifesterait par une implication en première ligne des organisations internationales et des bailleurs de fonds, ainsi que par un changement de stratégie des puissances occidentales - constituerait sans doute l'une des rares portes de sortie. Une telle approche serait à même d'offrir des perspectives économiques sérieuses et un cadre de négociation propice aux acteurs locaux afin d'empêcher le conflit yéménite de devenir le foyer d'une fragilisation durable de la région, avec des conséquences sécuritaires et migratoires pour l'Europe.

Structure d'un conflit

Dans la nuit du 25 au 26 mars 2015, l'Arabie saoudite, alliée à une coalition de dix pays à majorité sunnite (3), lance au Yémen l'opération militaire « Tempête décisive ». L'objectif affiché de l'intervention est de rétablir, à sa demande, le pouvoir du président Abderabuh Mansur Hadi. Ce dernier, chargé de mener la transition politique consécutive au « printemps yéménite » de 2011 qui avait permis de déposer le président Ali Abdallah Saleh, a été poussé à la démission en janvier 2015 suite aux avancées d'une rébellion armée, les houthistes. Ce groupe, qui tire son nom de celui de son leader Abdelmalik al-Houthi (4), est opportunément allié, depuis 2014, au prédécesseur de Hadi dont il avait pourtant soutenu la chute en 2011.

Les bombardements aériens ciblent officiellement les positions tenues par les houthistes, qui se revendiquent de la minorité zaydite-chiite à laquelle appartiennent formellement environ un tiers des Yéménites. À compter de mi-2014, les houthistes ont entamé une offensive vers la capitale, prenant le contrôle d'une partie du territoire national et s'emparant des institutions par les armes (5). Leur progression a généré une grave crise politique et mis à mal la transition politique engagée depuis la chute de Saleh.

L'offensive de la coalition régionale doit permettre de repousser les miliciens houthistes hors des villes, dans leur berceau septentrional de Saada, et de relancer le processus politique. En avril 2015, la communauté internationale valide ces objectifs à travers la résolution 2216, votée par le Conseil de sécurité à l'unanimité de ses membres, moins l'abstention de la Russie.

La Grande-Bretagne, la France et les États-Unis affichent explicitement leur soutien à l'entreprise militaire et fournissent les pays de la coalition en armements, en conseils techniques et en renseignements. Sur le plan régional, l'offensive vise à saper l'influence iranienne - une influence qui serait, selon Riyad, exercée via les miliciens houthistes, accusés de s'inspirer de l'expérience du Hezbollah libanais pour mettre en place au Yémen un pouvoir chiite qui serait une marionnette de la République islamique.

Pour rendre intelligibles les objectifs affichés de « Tempête décisive » mais aussi les racines du conflit interne, il convient d'effectuer un bref rappel des bouleversements survenus au Yémen au cours des années précédentes.

L'alliance de l'ancien président et des rebelles houthistes

Début 2012, Ali Abdallah Saleh, président depuis 33 ans, se résout à quitter le pouvoir suite à onze mois d'un soulèvement révolutionnaire pacifique auquel les houthistes ont directement participé (6). Ce « printemps yéménite » était né dans le sillage des révolutions tunisienne et égyptienne mais apparaissait surtout comme l'aboutissement d'une contestation ancienne. Saleh est remplacé par son vice-président Abderabuh Mansur Hadi qui, seul candidat, est élu président le 21 février 2012 et lance un processus de transition vers une nouvelle Constitution démocratique qui doit notamment permettre de répondre aux attentes des sécessionnistes sudistes (7), mais aussi à celles des soutiens des houthistes dans le nord du pays. Le processus est soutenu et encadré par l'ONU ainsi que par les pays du Golfe, Arabie saoudite en tête. C'est en effet cette dernière qui a proposé sa médiation et fait signer aux parties en conflit un accord de sortie de crise. Dans ce cadre, en échange de sa démission, Saleh pouvait rester actif politiquement, résider à Sanaa et profiter d'un régime d'immunité. Au cours des années suivantes, fort de l'imposante fortune accumulée lors de ses décennies au pouvoir, il continue de bénéficier de la loyauté d'une partie conséquente de l'armée et des hauts fonctionnaires, et conserve une capacité d'obstruction élevée. En outre, il demeure le chef du principal parti, le Congrès populaire général, dont sont issus 80 % des députés. À compter de 2014, grâce à ce maintien dans le jeu institutionnel, Saleh s'emploie à se venger de sa chute en se rapprochant des houthistes qui contestent les termes de la transition politique en cours et, notamment, la place qu'elle accorde aux islamistes sunnites. Saleh et les houthistes s'étaient pourtant farouchement combattus de 2004 à 2010 : le premier accusait les seconds de collusion avec l'Iran et de souhaiter rétablir la monarchie zaydite, tandis que les seconds prétendaient que le régime de Saleh marginalisait les zaydites et était à la solde des États-Unis.

En 2014 se produit donc un revirement. L'alliance entre les miliciens houthistes et les réseaux de Saleh se fonde largement sur leur inimitié partagée à l'égard du parti al-Islah (8), mais n'implique pas une volonté explicite de rétablir Saleh sur le trône. Al-Islah, branche yéménite des Frères musulmans, après avoir été dans les années 1990 un allié de Saleh, avait progressivement pris son indépendance, jusqu'à le « trahir » en s'alliant avec la « jeunesse révolutionnaire » de 2011. Dans le cadre de la transition, al-Islah pouvait à bon droit être perçu comme le principal bénéficiaire du processus révolutionnaire dans la mesure où il apparaissait comme le potentiel vainqueur des élections à venir.

Le différend entre al-Islah et les houthistes était profond depuis des années (9), et seule la phase de mobilisation révolutionnaire en 2011 avait, dans une certaine mesure, permis de le mettre entre parenthèses. Face à un ennemi commun - à savoir al-Islah -, l'alliance entre les miliciens houthistes et Ali Abdallah Saleh n'apparaissait plus comme incongrue, d'autant plus que ce dernier redécouvrait, dans le même temps, des origines zaydites personnelles qu'il avait longtemps négligées.

Un pays fragmenté

L'offensive politique et militaire des houthistes brise la mécanique née du prometteur « printemps yéménite » (10). En septembre 2014, ils prennent Sanaa et exercent une pression intenable sur le gouvernement et les institutions. Par conséquent, le 22 janvier 2015, le président Hadi annonce sa démission. Placé sous résidence surveillée après que les houthistes ont formellement refusé sa démission (préférant sans doute le laisser assurer l'interface entre le pays et les bailleurs internationaux, dont les financements sont nécessaires au budget de l'État), il se déclare incapable de mener jusqu'à son terme le processus de transition et la rédaction d'une nouvelle Constitution. Il refuse ainsi de poursuivre sa tâche sous la menace des armes houthistes. Le 21 février, il parvient à échapper à la vigilance de ses gardes et gagne Aden, la grande ville du Sud dont il est originaire, encore hors du contrôle des houthistes. Il revient alors sur son annonce de démission et se déclare prêt à reconquérir le pouvoir par les armes, demandant l'aide de l'Arabie saoudite afin d'évincer les houthistes et Saleh.

Pour remplacer Hadi, les houthistes instituent un comité révolutionnaire formé de cinq membres, à la tête duquel est nommé Mohammed Ali al-Houthi, l'un des chefs militaires du mouvement. Les 22 et 23 mars, ils s'emparent de Taëz, troisième ville du pays, puis d'Aden. Hadi prend la fuite et se réfugie en Arabie saoudite. C'est à ce moment-là qu'est lancée l'opération « Tempête décisive ».

Indéniablement, une partie des Yéménites - en particulier les soutiens du parti islamo-tribal al-Islah, brutalement éjecté des cercles de pouvoir par les houthistes au même moment que Hadi, ainsi que ceux originaires des régions du Sud et opposés aux partisans d'al-Houthi - ont perçu l'intervention saoudienne avec bienveillance. Ils ne soutiennent toutefois pas nécessairement le président Hadi et apparaissent comme des alliés de circonstance de la coalition régionale qui les finance et contribue à les armer. Sur le plan local, l'alliance anti-houthiste est, en effet, largement informelle et hétéroclite. Nationalistes, groupes jihadistes, Frères musulmans, habitants du « Bas-Yémen » sunnite, certaines tribus du Nord, sécessionnistes sudistes qui plaident pour un retour à la situation pré-1990 quand le pays était composé de deux entités distinctes, salafis quiétistes et intellectuels de gauche ont tous une bonne raison de s'opposer aux avancées des houthistes. L'armée yéménite est pour sa part fragmentée, mais les unités les mieux formées et les mieux dotées sont restées fidèles à Saleh depuis 2012 et soutiennent ainsi les houthistes. 

Échecs de l'opération militaire de la coalition saoudienne

Une coalition fragile et peu efficace

Au terme de la première année d'une guerre dont tout porte à croire qu'elle va durer, les ambitions de la coalition et de ses soutiens locaux ou internationaux n'ont été que très partiellement satisfaites. Certes, Abderabuh Mansur Hadi est officiellement rentré au Yémen après un exil de neuf mois à Riyad, mais il reste cantonné à Aden, où la situation sécuritaire est précaire depuis sa reprise par les forces anti-houthistes en juillet 2015. Il n'a la main que sur une faible partie des ressources de l'État mais aussi du territoire. Les provinces de l'est, représentant un bon tiers de la surface du pays, échappent au contrôle à la fois des houthistes et de Hadi. Elles sont en effet sous la coupe, depuis avril 2015, d'une alliance entre groupes jihadistes et tribus, qui jusqu'à présent reste quelque peu à l'écart du conflit.

À Aden, la vie dans la grande ville portuaire « libérée » de l'emprise houthiste est rythmée par les menaces et attentats des groupes jihadistes, notamment la branche yéménite de l'organisation État islamique qui émerge et concurrence dorénavant Al-Qaïda dans la péninsule arabique. Le siège du gouvernement, installé provisoirement à Aden, a été attaqué et le gouverneur de cette ville assassiné en décembre 2015. L'implication de forces armées des Émirats arabes unis dans la sécurisation de la ville n'a eu qu'un effet limité et la reconstruction des infrastructures détruites est encore illusoire. En février 2016, l'aéroport d'Aden, pourtant le seul donnant accès aux zones libérées de l'emprise houthiste et censément contrôlées par Hadi, a été fermé jusqu'à nouvel ordre aux vols commerciaux. Les forces loyalistes se sont, en effet, révélées incapables d'en assurer la sécurité face à diverses milices non identifiées qui empêchaient jusqu'au contrôle des passeports et des bagages des passagers. De ce fait, les zones reprises aux houthistes ne peuvent être considérées comme acquises aux forces loyales à Hadi. Ce dernier a affirmé en mars 2016 qu'il contrôlait 85 % du territoire, mais cette déclaration ne peut pas être prise au sérieux.

La coalition internationale menée par les Saoudiens souffre d'être mal définie. Les Pakistanais s'en sont rapidement retirés après un vote négatif du Parlement à Islamabad, qui craignait que cette opération n'affecte le fragile équilibre confessionnel dans le pays. Les Égyptiens, pour leur part, se contentent d'un engagement minimal alors qu'ils étaient pressentis pour intervenir au sol. D'effets d'annonce (par exemple au sujet de l'engagement de militaires sénégalais) en démentis formulés par le porte-parole de la coalition, le Saoudien Ahmed al-Asiri, l'opacité des périmètres de l'offensive et des rôles de chacun favorise différentes rumeurs et limite l'efficacité des opérations.

Les soldats étrangers de la coalition, qui interviennent au sol depuis juillet 2015, ont déjà subi des pertes importantes. En septembre 2015, 83 soldats étrangers, dont 45 Émiratis, étaient tués par un tir de missile. Mi-décembre 2015, une autre attaque faisait 152 morts parmi les combattants de la coalition, sans que les nationalités des victimes ne soient révélées. Émiratis et Saoudiens ont recours à des mercenaires issus notamment de l'entreprise américaine Academi, anciennement nommée Blackwater, et se reposent sur des combattants locaux. En février 2016, un général saoudien affirmait même qu'aucun soldat de son pays n'était engagé au sol dans des opérations extérieures, laissant penser que les rotations de personnel avaient conduit au remplacement total de ces derniers par des mercenaires ou d'autres militaires de la coalition, soudanais en particulier. Quelques semaines plus tard, les Émiratis prétendaient que leurs soldats avaient également quitté le front yéménite, signalant l'amorce d'une nouvelle phase de la guerre.

Sanaa, comme le quart nord-ouest du pays où vit la majorité de la population, reste fermement aux mains des houthistes qui ne sont, de fait, pas confrontés à une contestation armée des tribus ou populations environnantes. Les combats au sol dans la capitale et autour sont donc rares, ne serait-ce que parce que les houthistes, en s'appuyant sur l'appareil sécuritaire de l'ancien régime, répriment sans ménagement l'opposition, les intellectuels indépendants et les acteurs islamistes sunnites. Ils disposent également d'un commandement centralisé qui leur permet de contrôler de façon effective les entrées et sorties de la ville, où le niveau de sécurité est bien supérieur à celui d'Aden. L'offensive saoudienne a par ailleurs très vraisemblablement amplifié le soutien aux houthistes dans cette zone où les populations sont essentiellement d'origine zaydite. La prise de la capitale par ceux qui appuient l'effort de reconquête d'Abderabuh Mansur Hadi ne sera pas aisée. À l'occasion du premier anniversaire de la guerre, les houthistes et les partisans de Saleh sont parvenus à rassembler à Sanaa plusieurs centaines de milliers de leurs soutiens dans d'impressionnantes manifestations, signalant l'importance de leur popularité.

En dépit des bombardements et de l'exil du gouvernement reconnu par la communauté internationale, les houthistes maintiennent un semblant d'État - y compris, et c'est paradoxal, au-delà du quart nord-ouest qu'ils contrôlent. Ils assurent la continuité des institutions, en particulier les services de visas et de frontières, la justice et les universités, et continuent de verser les salaires des fonctionnaires à l'échelle du pays, c'est-à-dire également dans certaines zones du Sud qui leur sont hostiles et qu'ils n'ont jamais contrôlées sur le plan militaire. Les réserves de la banque centrale tenue par les houthistes fondent toutefois à grande vitesse du fait des dépenses induites par la guerre comme par l'entretien des fonctionnaires : cette situation n'est sans doute pas pérenne.

Taëz a à plusieurs reprises été annoncée « libérée » de l'emprise houthiste par un groupe de combattants dont le chef est Hamud al-Mikhlafi, figure tribale du parti islamiste al-Islah. Pourtant, la troisième ville du pays reste le théâtre de combats violents bien que les houthistes, qui tiennent les quartiers centraux et ont été accusés de bloquer l'arrivée de l'aide humanitaire, mais aussi de kidnapper des journalistes et des militants, n'y bénéficient que d'un très faible soutien. Le destin de la population de Taëz, confrontée à un blocus que ses habitants comparent parfois à celui de Gaza, a massivement été mis en avant sur les médias sociaux pour symboliser les exactions des miliciens houthistes. Pour leur part, ces derniers et leurs soutiens focalisent exclusivement leur attention sur les bavures des bombardements de la coalition régionale. Les crimes sont pourtant partagés par l'ensemble des belligérants.

Blocage militaire, tragédie humanitaire

Le bilan de la campagne militaire saoudienne est peu reluisant. Sur le plan opérationnel, le fait le plus remarquable concerne la résistance des houthistes et de leurs alliés. La stratégie militaire a rapidement montré ses limites en dépit de l'asymétrie manifeste des forces ; la répétition quasi quotidienne des incursions armées houthistes en territoire saoudien en témoigne. Les rebelles ont récupéré du matériel militaire saoudien, y compris des tanks. Des missiles sol/sol, notamment des Scuds, sont fréquemment tirés vers les villes saoudiennes situées le long de la frontière, où les écoles sont fermées depuis plusieurs mois et où plusieurs dizaines de victimes civiles ont été dénombrées. Au Yémen, le coût humanitaire est évidemment bien plus élevé. En une année, le conflit a fait, on l'a dit, au moins 4 000 victimes civiles, et les ONG locales et internationales, de même que les agences de l'ONU préviennent d'un risque aigu de famine. Le blocus maritime et aérien imposé par la coalition empêche l'aide d'arriver dans des conditions satisfaisantes et illustre le mépris des belligérants envers les civils. Les infrastructures sanitaires soutenues par Médecins sans frontières ont été à cinq reprises la cible de bombardements attribués aux Saoudiens.

Malgré l'occurrence de crimes de guerre perpétrés par l'ensemble des parties et leur documentation précise par Human Rights Watch, Amnesty International et leurs relais yéménites, le conflit reste sous les radars médiatiques (11). Le recours à des armements que les conventions internationales interdisent ne génère pas davantage de mobilisation (12). Plusieurs tentatives visant à mettre en place des commissions officielles indépendantes chargées d'enquêter sur ces crimes, qu'ils soient attribués aux houthistes ou à la coalition, ont été sapées par les alliés de l'Arabie saoudite, y compris certains gouvernements européens pris au piège de leurs relations commerciales avec les monarchies du Golfe (13). Rien n'indique que les belligérants soient prêts à réévaluer leur stratégie et à y intégrer les questions humanitaires essentielles.

Les négociations de paix tenues en Suisse sous l'égide de l'ONU en juin puis en décembre 2015 n'ont pas réussi à infléchir les politiques. L'annonce d'un nouveau round de négociations à compter du 18 avril 2016, au Koweït cette fois, ne soulève pas l'optimisme, même si les Saoudiens ont entamé avec les houthistes des discussions directes qui ont débouché sur des échanges de prisonniers. Il reste que les trêves qui accompagnent ces phases de négociations sont chaque fois uniquement formelles ; les combats au sol et les bombardements se poursuivent de façon systématique. Ni les Saoudiens, ni les partisans de Hadi, ni les houthistes ne semblent disposés à prendre les pourparlers au sérieux : tous préfèrent continuer à jouer la carte militaire. L'envoyé spécial de l'ONU, Ismail Ould Cheikh Ahmed, l'a explicitement reconnu devant le Conseil de sécurité en février 2016, faisant le constat de son incapacité à rassembler les parties et déplorant le blocage du dossier.

 Une régionalisation en trompe l'oeil

L'intervention saoudienne, la structure sunnite de la coalition militaire et le soutien supposé de l'Iran aux houthistes ont conduit bon nombre d'analystes à voir dans le conflit yéménite un nouvel avatar d'une confrontation régionale sunnite-chiite dont les motivations dépassent - et contredisent parfois - celles des belligérants locaux. Au Yémen, les implications régionales et internationales sont toutefois faites de faux-semblants.

L'Iran, soutien distant des houthistes

La République islamique d'Iran apparaît en retrait et n'a de toute évidence pas fait du soutien aux houthistes un enjeu central de sa diplomatie depuis mars 2015.

Les accusations de collusion entre les miliciens zaydites et la République islamique ne sont pas nouvelles. En juin 2004, l'armée yéménite lance une opération visant à arrêter Husayn al-Houthi (le grand frère d'Abdelmalik qui est alors à la tête d'un groupe politico-religieux nommé la Jeunesse croyante) : l'homme est accusé d'être à la solde de l'Iran et du Hezbollah libanais. Au fil des six rounds de la guerre de Saada entre 2004 et 2010 (14), le gouvernement yéménite accuse régulièrement l'Iran de financer les houthistes et prétend épisodiquement avoir intercepté des navires transportant des armes destinées à ces derniers. Les preuves apportées sont toutefois bien maigres et ne permettent en aucune manière de considérer que l'Iran aurait joué un rôle central dans le développement de la rébellion. Rappelons également que, sur le plan de la doctrine religieuse, le zaydisme se distingue du chiisme duodécimain dominant en Iran et s'inscrit dans une histoire et des références propres au Yémen.

Il n'en reste pas moins que, depuis que la rébellion houthiste a pris Sanaa, son alliance avec l'Iran se manifeste plus nettement. Le contrôle des autorités aéroportuaires permet par exemple de mettre en place une liaison entre Sanaa et Téhéran. La fréquence quotidienne des vols laisse supposer que cette ligne a pu faciliter un soutien logistique aux houthistes pendant plusieurs semaines. Dans le même temps, certains responsables iraniens multiplient les provocations verbales. Un conseiller du président Hassan Rohani est allé jusqu'à affirmer que Sanaa, après Damas, Beyrouth et Bagdad, est devenue la quatrième capitale arabe contrôlée par des alliés de l'Iran. Parallèlement, les opposants aux houthistes, y compris ceux qui sont en apparence modérés comme Tawakkul Karman (15), récompensée en 2011 par le prix Nobel de la paix, jouent volontiers la carte de la polarisation confessionnelle, se décrivant comme les défenseurs du sunnisme face à l'avancée des chiites pro-iraniens (16).

Le soutien iranien aux houthistes semble, dans une large mesure, opportuniste. Ce n'est pas autour de cette ingérence que se sont construites les inimitiés et les alliances, tant dans le contexte de la guerre de Saada entre 2004 et 2010 que depuis 2011 dans le cadre du processus révolutionnaire. L'implication de la République islamique fonctionne comme un trompe-l'oeil qui vient simplifier les enjeux et la structure du conflit.

Les divisions au sein de la coalition

Du côté de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, l'image d'une guerre par procuration demande également à être nuancée. Certes, il apparaît que les dirigeants saoudiens (sans doute plus que les autres gouvernements qui participent à la coalition) sont convaincus de la dimension existentielle de leur lutte contre l'expansion iranienne et chiite. Les revers stratégiques de la politique étrangère saoudienne au Liban, en Irak et en Syrie produisent une certaine paranoïa et un refus de voir un nouvel allié de la République islamique prendre ses aises au Yémen. Cette perception, quand bien même elle serait contestable, guide une part de la logique des gouvernements de la coalition.

Mais l'engagement saoudien ne répondait pas uniquement à la perception d'une menace iranienne. Il correspondait également à certains objectifs politiques internes au royaume. L'arrivée au pouvoir du roi Salman en janvier 2015, la nomination de son fils Mohamed ben Salman comme ministre de la Défense, en dépit de son manque d'expérience, et le remplacement du prince héritier Muqrin par l'un de ses neveux, Muhammad ben Nayef, exigeaient que le nouveau leadership fasse ses preuves et impose sa marque. Une politique volontariste sur le terrain yéménite semblait, dès lors, tout indiquée. Or, si le roi Salman et son fils ne sont pas confrontés à une contestation explicite et publique en Arabie saoudite, l'enlisement du conflit yéménite génère manifestement des interrogations, y compris au sein de la famille royale.

Les cafouillages au sein de la coalition ne consolident guère l'image d'un leadership régional saoudien fort tel qu'il est projeté en interne par le pouvoir. La prolongation de l'offensive et les vraisemblables promesses de financements faites aux pays alliés - en particulier au Maroc, à l'Égypte et à la Jordanie - pèsent sur le budget saoudien alors que le prix du baril a chuté de 60 % depuis le lancement de l'offensive au Yémen.

Le poids des dynamiques locales

La grille de lecture géopolitique et confessionnelle qui oppose deux camps unis et mus par des intérêts extra-yéménites n'est pas totalement injustifiée... mais elle trouve ses limites. Les pays membres de la coalition régionale ne partagent pas nécessairement les mêmes intérêts entre eux. Saoudiens, Émiratis et Qataris entretiennent par exemple des rapports distincts avec l'ancien régime Saleh, le mouvement sécessionniste sudiste et les Frères musulmans. L'arrivée au pouvoir du roi Salman à Riyad s'est accompagnée de l'affaiblissement de l'offensive anti-Frères musulmans lancée à l'échelle de la région en 2013 par son prédécesseur le roi Abdallah. Pour leur part, les Émirats arabes unis maintiennent leur pression sur la confrérie. Leur politique dans le conflit manque toutefois de lisibilité. Ils continuent en effet à héberger sur leur territoire Ahmed Ali Saleh. Ce dernier, fils de l'ancien président yéménite, était autrefois promis aux plus hautes responsabilités. Il a en partie conservé, depuis l'étranger, la main sur les Forces républicaines, alliées aux houthistes. Les Émiratis (contrairement aux Saoudiens) pourraient chercher à faire de lui une option alternative à la fois à son père et à Hadi.

Des divergences sont également manifestes entre les pays de la coalition et ceux qu'ils sont censés appuyer sur le sol yéménite. Les non-dits liés aux rivalités internes au leadership yéménite mais aussi aux aspirations sécessionnistes au sud rendent pour le moment illusoire la perspective d'un règlement.

Le statut des combattants se revendiquant explicitement d'une identité sunnite, parfois rattachés à Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), et qui affrontent les houthistes, n'est aucunement clarifié. La logique anti-chiite, explicite dans les objectifs de la coalition conduite par l'Arabie saoudite, ne contredit pas la dimension confessionnelle du projet jihadiste sunnite. En avril 2015, la prise militaire de Mukalla, cinquième ville du pays située à l'Est, par une alliance de tribus et de jihadistes, les « Fils du Hadramaout », n'a pas conduit la coalition régionale à exercer la moindre pression militaire sur cette région. Certes, la « politique des drones » appliquée par Washington a permis d'éliminer divers leaders d'AQPA, ce qui a favorisé, au cours de l'année 2015, une désorganisation de ce mouvement à Aden et autour de Sanaa. Toutefois, les effets pourraient se révéler contre-productifs et entraîner, selon un système de vases communicants, l'émergence de l'organisation État islamique qui, bien que dépourvue d'assise territoriale et s'appuyant sur un nombre limité de militants, a revendiqué en un an 25 attentats ciblant tous azimuts missionnaires chrétiens, mosquées zaydites, lieux publics et institutions gouvernementales. Un cap dans la violence a été indéniablement franchi. AQPA, depuis une décennie, avait soigneusement évité de s'en prendre aux civils, concentrant l'essentiel de ses attaques sur les forces de sécurité et les miliciens houthistes (17).

On le voit : le conflit échappe largement aux acteurs étrangers. Le soutien apporté à l'opération « Tempête décisive » par les gouvernements européens et par les États-Unis témoigne d'une incompréhension des enjeux du conflit. La fin des ingérences régionales apparaît, dès lors, comme une condition sans doute nécessaire mais aucunement suffisante pour conduire à une pacification durable.

Inventer une internationalisation constructive

À mesure que la guerre se prolonge et que les dynamiques ici décrites s'amplifient, les moyens aux mains de la communauté internationale pour régler le conflit yéménite se réduisent. Le système précédent a cédé la place à une économie de guerre, à un marché noir lié à la pénurie, à l'arbitraire de nombreux « seigneurs de guerre » et de milices, ainsi qu'à une fragmentation politique qui se double d'une polarisation violente entre sunnites et chiites. La communauté internationale est perdue et, donc, incapable de comprendre quels sont les acteurs qui comptent sur le terrain.

Les processus qui ont cours en Syrie et en Irak produisent les mêmes effets au Yémen et conduisent à une radicalisation profonde des expressions politiques. Le Yémen unifié a aujourd'hui toutes les chances de connaître une fragmentation qui elle-même ne se fera sans doute pas selon les lignes Nord/Sud des années 1970 et 1980.

Face à ces mécanismes, l'internationalisation peut se révéler constructive. Laisser les protagonistes se débrouiller entre eux n'est à l'évidence pas tenable. Regarder passivement la polarisation régionale et confessionnelle saoudo-iranienne et sunno-chiite devenir une « prophétie auto-réalisatrice » n'est pas davantage une solution.

Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ainsi que les autres membres de l'Union européenne, ont laissé filer le dossier yéménite, sous-traitant leur politique à l'Arabie saoudite. La fermeture des ambassades de ces pays en février 2015, parfois dans des conditions rocambolesques - les diplomates laissant derrière eux des documents compromettants mais aussi des dizaines de véhicules blindés sur le parking de l'aéroport -, ne facilite pas la compréhension de la situation et la réorientation de leur ligne actuelle. Les pays occidentaux ne peuvent toutefois ignorer combien la structure du conflit au Yémen bénéficie directement aux acteurs jihadistes qui se nourrissent de l'instabilité (18). Les conséquences migratoires qui ne manqueront pas de se manifester ne peuvent également laisser les gouvernements de ces pays indifférents (19).

Au Conseil de sécurité de l'ONU, le dossier yéménite n'a pas généré de tensions comparables à celles nées de la crise syrienne. De ce fait, les marges de manoeuvre diplomatiques existent entre pressions incitant les belligérants à respecter le droit international, durcissement du régime de sanctions ciblées visant les avoirs et les déplacement d'Ali Abdallah Saleh et de certains dirigeants houthistes et appui institutionnel aux négociations. Si les Casques bleus, à la mode dans les années 1990, n'ont plus le vent en poupe, à moyen terme l'envoi d'une force de maintien de la paix pourrait constituer une idée constructive. Longtemps en retrait, tout comme la Chine, le gouvernement russe ne semble pas avoir défini une politique yéménite claire. Les diplomates de l'ambassade de Russie à Sanaa avaient, avant de choisir de quitter le pays en février 2016, à plusieurs reprises reçu Ali Abdallah Saleh - afin, selon toute vraisemblance, de lui ménager une porte de sortie, d'offrir un rôle à son fils, Ahmed Ali Saleh, et de s'ériger en facilitateurs de négociations. Mais cette implication russe ne semble pas s'être concrétisée.

Au-delà des questions liées à l'arrêt des hostilités, les perspectives de développement économique constituent un levier fondamental aux mains de la communauté internationale. Il revient à l'ONU et aux pays membres de se saisir sérieusement de ce dossier. Une politique d'aide internationale cohérente devra offrir un espoir et impliquer non seulement les puissances régionales mais aussi les pays européens et les États-Unis. Gageons que cette forme d'internationalisation sera à long terme moins coûteuse - mais aussi plus efficace - que l'intervention militaire actuelle. La détérioration de la vie quotidienne entre 2011 et 2015 a directement contribué à saper le pouvoir transitionnel de Hadi. Ce phénomène a favorisé la popularité des houthistes, des sudistes et de certains jihadistes qui s'inscrivaient en dehors de la politique institutionnelle, mais il a aussi généré une certaine nostalgie pour l'ancien régime de Saleh.

En guise de conclusion...

La lecture régionale et confessionnelle du conflit yéménite a incité les puissances européennes et les États-Unis à laisser les mains libres à Riyad. Face à une telle approche, contre-productive par bien des aspects, et au coût humanitaire et stratégique de plus en plus élevé, il importe que la communauté internationale remette sa politique et ses connaissances à plat.

Le vote en février 2016, par le Parlement européen, d'une résolution appelant à la mise en oeuvre d'un embargo sur les armes destinées à l'Arabie saoudite constitue une piste de réflexion, mais il n'a qu'une valeur symbolique et comporte des risques. La pression exercée sur les belligérants (également incarnée par les sanctions onusiennes) est nécessaire mais ne peut constituer, à elle seule, une nouvelle politique. Une appréhension fine et réaliste des enjeux locaux apparaît comme un préalable au règlement du dossier. Il s'agit, en effet, d'identifier les acteurs et les dynamiques autour desquels se recompose réellement le paysage politique et militaire au Yémen. Il revient, à travers par exemple l'organisation d'une conférence multilatérale, d'encourager l'émergence d'un nouveau leadership moins polarisant que l'actuel. Enfin, il convient d'intégrer la centralité de la variable économique : sans perspectives de croissance et de développement, les efforts diplomatiques n'auront qu'un effet limité pour la stabilisation du pays. Ce coût induit de la crise au Yémen peut certes paraître injuste aux yeux de certains décideurs tentés de laisser les Yéménites seuls face à « leurs problèmes ». Mais un engagement international en faveur de l'économie yéménite se révélera, au final, moins coûteux que la guerre ou que la négligence.



 


Notes :


(1) http://orientxxi.info/magazine/yemen-silence-on-tue,1120

(2) http://www.laviedesidees.fr/Les-racines-de-l-Etat-islamique.html

(3) La coalition annoncée en mars 2015 comprenait dans sa version initiale l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Bahreïn, le Koweït, l'Égypte, la Jordanie, la Turquie, le Pakistan et le Maroc. Les évolutions successives de sa composition signalent une certaine impréparation sur le plan tant diplomatique que militaire. Un vote du Parlement pakistanais a conduit au retrait de son pays de la coalition début avril 2015.

(4) Abdelmalik al-Houthi, né au début des années 1980, est issu d'une grande famille de lettrés originaire du nord du Yémen, revendiquant sa descendance du prophète Mahomet. Son père est un clerc de la branche zaydite du chiisme. Son frère Husayn, ancien député, initie un mouvement de renouveau religieux dans les années 1990 qui, réprimé, se transforme en une rébellion dans la province de Saada. Après la mort de Husayn en 2004, Abdelmalik prend progressivement la tête du groupe armé. Les houthistes, à la faveur de l'enlisement du conflit armé qui les oppose à l'État central et qui dure de 2004 à 2010, accroissent leur popularité et établissent des alliances avec les tribus d'origine zaydite entre Saada et Sanaa. Le mouvement conteste la relégation de l'identité zaydite et critique l'alliance du gouvernement yéménite avec les États-Unis.

(5) Samy Dorlian, « Les partisans d'al-Huthi au Yémen : de plutôt opprimés à plutôt oppresseurs », in Anna Bozzo et Pierre-Jean Luizard (dir.), Polarisations politiques et confessionnelles. La place de l'islam dans les « transitions » arabes, Roma tre Press, Rome, 2015.

(6) http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RFSP_625_895

(7) Le mouvement sudiste, protéiforme, apparaît en 2007 dans les provinces de l'ex-Yémen du Sud. Il est une réémergence d'un courant qui avait été défait militairement en 1994 lors d'une brève guerre opposant l'armée du Nord, alliée à des milices islamistes, aux militaires du Sud. Le mouvement sudiste, al-hirak al-janubi en arabe, conteste les termes de l'unité de 1990 et, en particulier, les discriminations subies par les populations du Sud. Bien que populaire, il demeure fragmenté et souffre d'un manque de lisibilité politique et de leadership : il s'appuie essentiellement sur des figures exilées et souvent liées à l'ancien régime socialiste, largement discrédité.

(8) http://www.crisisgroup.org/en/regions/middle-east-north-africa/iraq-iran-gulf/yemen/154-the-huthis-from-saada-to-sanaa.aspx

(9) L'héritage islamiste sunnite au sein d'al-Islah en faisait de longue date un adversaire du mouvement houthiste. Ce dernier s'inscrivait en effet dans un mouvement de revalorisation de l'identité zaydite chiite, spécifique au Yémen et qu'il jugeait marginalisée par le sunnisme triomphant. De plus, le parti al-Islah s'était, dès sa création en 1990, appuyé sur une alliance avec certaines élites tribales des hauts plateaux. Dans les années 2000, ces tribus avaient été à la pointe de la lutte armée contre les houthistes, s'engageant aux côtés de l'État dans les six guerres de Saada (voir note 14).

(10) Laurent Bonnefoy, Franck Mermier et Marine Poirier (dir.), Yémen : le tournant révolutionnaire, Karthala, 2012 ; Maggy Grabundzija, Yémen. Morceaux choisis d'une révolution, L'Harmattan, 2015 ; Helen Lackner (dir.), Why Yemen Matters. A Society in Transition, Saqi Books, Londres, 2014.

(11) https://www.irinnews.org/analysis/2016/02/11/why-does-no-one-care-about-yemen

(12) https://www.hrw.org/news/2016/01/07/yemen-coalition-drops-cluster-bombs-capital-0

(13) En octobre 2015, un projet de résolution néerlandais appelant à la mise en place d'une commission indépendante chargée d'enquêter sur les crimes commis au Yémen devait être présenté au Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Une résolution concurrente, présentée par l'Arabie saoudite, suggérait plutôt la mise en place d'une commission nationale saoudienne. C'est le second projet qui fut finalement voté, y compris par la France, déclenchant un scandale parmi les ONG de défense des droits de l'homme. Sans grande surprise, la commission saoudienne, dont l'indépendance n'était nullement garantie, ne permit pas d'apporter un éclairage sur les violations, pourtant patentes, des règles élémentaires du droit de la guerre. http://www.reuters.com/article/us-yemen-rights-idUSKCN0RW1ES20151002

(14) De 2004 à 2010, dans la région septentrionale de Saada, un conflit armé avait opposé la rébellion menée par Husayn al-Houthi, puis son jeune frère Abdelmalik, à l'armée yéménite qui s'était adjoint les forces de milices tribales affiliées à al-Islah, en particulier du puissant clan al-Ahmar, à la tête de la confédération tribale de Hashid. Les cadres de l'armée menant les offensives à Saada, notamment le général Ali Muhsin, étaient eux-mêmes largement considérés comme proches du parti islamiste et accusés de collusion avec des groupes jihadistes. Sur le plan politique, la guerre, qui a causé entre 10 000 et 30 000 morts, a conduit au renforcement de la position des houthistes et à l'affaiblissement du pouvoir central.

(15) Tawakkul Karman, née en 1978, est une militante des droits de l'homme, membre du parti islamo-tribal al-Islah. Originaire de la ville de Taëz, elle a grandi à Sanaa où son père fut un temps ministre. Elle accède à diverses responsabilités au sein d'al-Islah à la fin des années 2000 et milite contre le pouvoir d'Ali Abdallah Saleh dans le cadre de diverses ONG. Son arrestation, en janvier 2011, constitue l'une des (nombreuses) étincelles qui ont permis le déclenchement du soulèvement révolutionnaire. Elle est rapidement libérée grâce à la mobilisation de ses soutiens et prend alors une part active au processus révolutionnaire. Sa forte personnalité et le symbole qu'elle représente, à la fois féminin et jeune, font d'elle une figure médiatique en vue, ce qui explique qu'elle fut récompensée par le comité Nobel en 2011. La gestion maladroite de sa notoriété, tant internationale que locale, puis certaines déclarations abruptes de soutien à l'offensive militaire de 2015 ont toutefois grandement entamé son crédit.

(16) http://carnegieendowment.org/syriaincrisis/?fa=62375

(17) http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1478-1913.2011.01359.x/abstract

(18) Farea al-Muslimi, « How Sunni-Shia Sectarianism in Poisoning Yemen », Carnegie Endowment for International Peace, 29 décembre 2015.

(19) Helen Lackner, « Can Yemenis escape ? », Open Democracy, 11 décembre 2015.