Politique Internationale - La Revue n°151 - PRINTEMPS - 2016

sommaire du n° 151
ECONOMIE MONDIALE : LE POISON DE LA DETTE
Article de Jean-Michel QUATREPOINT
Journaliste
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Le krach ? Quel krach ? Alors qu'à la mi-février 2016 les marchés plongeaient, perdant jusqu'à 20 % en quelques jours, que le prix du pétrole n'en finissait pas de baisser, que l'affolement gagnait les banques et les gestionnaires de fonds, il aura suffi de quelques phrases habilement distillées par les banquiers centraux et d'une rumeur de concertation des grands pays producteurs de pétrole pour que les bourses regagnent, en quelques semaines, le terrain perdu.

Comment expliquer de tels mouvements erratiques ? Comment justifier ces excès de panique, immédiatement suivis d'une exubérance irrationnelle ? Personne, aujourd'hui, n'est en mesure de prévoir l'évolution de l'économie mondiale et des marchés financiers. Pour être clair : il n'y a plus de pilote dans le cockpit. Il y a juste quelques co-pilotes qui réussissent à redresser l'avion quand il pique trop du nez, mais qui se révèlent incapables de négocier un atterrissage en douceur. Et, pendant ce temps-là, les réserves de carburant s'épuisent. Le carburant, c'étaient hier les stimuli budgétaires. Ce sont, aujourd'hui, les stimuli monétaires, entre les mains des banques centrales. Les deux trouvent leurs limites. On ne peut accroître sans cesse les déficits budgétaires. Ni augmenter à l'infini l'endettement, qu'il soit public ou privé. Seul le retour d'une véritable croissance peut effacer les uns et les autres.

Or cette croissance n'est plus au rendez-vous, non seulement en Europe, mais aussi aux États-Unis, et maintenant dans les grands pays émergents comme la Chine. Le FMI vient ainsi de revoir à la baisse sa prévision pour la croissance mondiale en 2016, la ramenant de 3,6 à 3,4 %. L'OCDE, elle, ne s'attend qu'à 3 %. Des taux historiquement bas, d'autant qu'ils intègrent les prévisions officielles chinoises, sujettes à caution.

Cette insuffisance de croissance s'explique par une crise de surproduction globale liée aux mutations technologiques. D'un côté, il y a le monde ancien, celui des usines et de l'économie du XXe siècle. De l'autre, il y a ce monde nouveau du numérique, qui monte très vite en puissance et bouscule les modes de production et de distribution, rendant obsolètes des centaines de millions d'emplois. Le tout est aggravé par une globalisation trop rapide qui met en concurrence les emplois du monde entier à travers un dumping social généralisé. Les délocalisations massives, qui visent à abaisser les coûts de production des entreprises, entraînent toutes sortes de conséquences néfastes : chômage endémique, déclassement, précarité, etc. Ce qui, au bout du compte, se traduit par une baisse du pouvoir d'achat en Occident et, donc, par une diminution de la demande.

Longtemps on a voulu masquer ce phénomène, estimant que le libre-échange était, par principe, gagnant-gagnant. C'était vrai au XVIIIe siècle, à l'époque d'Adam Smith. Cela ne l'est plus aujourd'hui, compte tenu des disparités de salaires entre les différentes régions du monde. La conjonction, dans un laps de temps très court, d'une globalisation sans nuances et de la révolution numérique a provoqué une paupérisation relative des classes moyennes occidentales et japonaises.

Selon le scénario idéal de la « mondialisation heureuse », la Chine, les pays émergents, les producteurs de matières premières, devaient peu à peu prendre le relais de la demande, le temps que l'Occident s'adapte et bascule dans la troisième révolution industrielle. Dans cette période de transition, il revenait aux États et au système financier d'amortir les chocs, en compensant les pertes de pouvoir d'achat et la baisse de croissance - due à une demande plus faible - par de la dette, privée et publique. En attendant que la nouvelle économie numérique produise ses effets bénéfiques et que les gains de productivité tirent à nouveau l'ensemble des économies occidentales. Un scénario dont le « happy end » est de moins en moins garanti.

En laissant la bride sur le cou à la finance, on a ouvert la boîte de Pandore. Avec l'absence de régulation, la finance a fait sienne la devise « greed is good », qui s'est même transformée en « greed is God ». Le pouvoir a progressivement basculé des instances démocratiques - exécutif et Parlement - vers les marchés financiers, essentiellement Wall Street. La finance a perdu de vue sa fonction première qui est d'assurer le financement de l'économie et de permettre la transition de l'ère industrielle vers l'ère numérique. Elle s'est muée en une machine à engranger des profits spéculatifs et à enrichir les plus riches.

La drogue du quantitative easing

Après la faillite de Lehman Brothers, on a pu croire un instant qu'on allait mettre un terme aux excès de cette financiarisation. Il n'en a rien été. Aux États-Unis, les grandes banques ont, certes, dû payer une centaine de milliards de dollars d'amendes pour leurs pratiques frauduleuses, notamment sur les subprimes ; mais, parallèlement, le lobby bancaire a obtenu de l'administration Obama et du Congrès qu'ils renoncent à s'attaquer frontalement aux mécanismes de la spéculation financière (loi Dodd-Frank). En Europe, les législations seront un peu plus sévères. D'où une fragilisation des banques européennes par rapport à leurs concurrentes américaines. Une fois l'orage passé, la finance et les marchés ont retrouvé toute leur puissance. Après la bulle des subprimes, on est passé à celle des dettes - publiques et privées. La Fed, puis la banque d'Angleterre, la Banque du Japon et enfin la BCE ont fait tourner les planches à billets, avec le « quantitative easing » (1).

Au départ, il est certain que le « Bernanke helicopter » - qui consistait à jeter des paquets de dollars que les rotors d'hélicoptère dispersaient un peu partout - a enrayé la panique. La Fed a ainsi injecté, en six ans, 4 000 milliards de dollars. Le programme de la BCE, de mars 2015 à septembre 2016, représentera 1 140 milliards d'euros, soit un peu plus de 10 % de la masse monétaire en circulation dans la zone euro. Au total, la nouvelle monnaie créée par les banques centrales - la liquidité - avoisine désormais les 20 000 milliards de dollars (2). La Banque de Chine a, elle aussi, introduit plusieurs trillions de dollars dans son économie. Mais cette création monétaire massive a des effets pervers.

D'abord, elle accroît l'endettement des États. En Europe, pour sauver les banques, on a transformé des dettes privées irrecouvrables, notamment sur la Grèce, en dettes publiques de la BCE et des États de la zone euro. La croissance dans le sud de l'Europe étant toujours atone, les taux de dettes sur PIB ont augmenté. Comme l'Allemagne impose sa politique d'austérité, la zone euro ne parvient pas à retrouver une croissance suffisante. Les réformes structurelles tardent à produire leurs effets. Résultat : la déflation menace et la confiance des acteurs économiques s'érode.

Ensuite, en créant toujours plus de liquidités, on a favorisé la formation de nouvelles bulles spéculatives. D'autant que, dans le même temps, la création monétaire entraîne mécaniquement une baisse des taux d'intérêt, voire des taux négatifs. Ce double mouvement a offert un ballon d'oxygène au système financier. En Europe, il s'est accompagné d'opérations hors bilan de la part de la BCE, qui a accordé aux banques des trillions d'euros de liquidités. Le drame, c'est qu'à l'exception de quelques secteurs bien ciblés cet argent n'est pratiquement pas revenu dans l'économie réelle. Avec des taux voisins de zéro, le système financier, pour obtenir une plus forte rentabilité, a été conduit à multiplier les prêts risqués ou à spéculer sur les matières premières et les actions. On a vu également se multiplier l'activité des « non-banques », en particulier des hedge funds qui ne sont pas soumis à la réglementation bancaire. De leur côté, les banques européennes ont été incitées à utiliser leurs liquidités pour racheter de la dette publique. En revanche, les nouvelles règles prudentielles les poussent à être fort frileuses dans le financement des PME ou de l'activité économique, sauf à exiger des taux et des garanties exorbitants.

Enfin, le quantitative easing agit comme une drogue. Les marchés, les économies ne peuvent plus s'en passer. Les banquiers centraux sont devenus les nouveaux oracles. Pour peu que leur langue fourche ou qu'ils laissent envisager une inversion de leur politique, aussitôt les marchés prennent peur. Ainsi, au printemps 2014, la nouvelle patronne de la Fed a quelque peu perturbé les marchés en annonçant l'inéluctabilité d'une remontée des taux. Pendant dix-huit mois, les déclarations maladroites et souvent contradictoires vont se succéder, au grand dam des opérateurs boursiers. Sur le fond, Janet Yellen a raison. On ne peut pas vivre longtemps avec des taux zéro ou, pis, des taux négatifs. C'est une aberration. L'argent a un coût ; le capital, une valeur. Ne pas le rémunérer revient à saper les bases mêmes du capitalisme. La théorie économique apprend que, sur de très longues périodes, la rentabilité historique du capital, hors inflation, évolue autour de 2 %. Mais, pour les établissements financiers, une remontée des taux risque de se traduire automatiquement par une baisse de la valeur en capital des obligations qu'elles détiennent dans leur bilan. Idem pour le marché des actions dont la rentabilité décroît. La menace d'un krach obligataire, puis de l'ensemble des actifs financiers, prend corps, d'autant que, du côté de la Chine, les nuages s'amoncellent.

La Chine joue son propre jeu

L'empire du Milieu n'a pas joué le jeu qu'on lui avait assigné... à Washington. Les multinationales japonaises et américaines s'étaient installées en Chine pour produire dans une zone à bas coût et exporter là où il existait une demande solvable : en Occident. Cette alliance entre le Parti communiste chinois, Wall Street et Walmart servait les intérêts bien compris de chacun. À terme, les multinationales savaient que l'augmentation des salaires en Chine pèserait sur la compétitivité des usines dans le pays. Mais elles espéraient basculer progressivement leurs ventes vers la classe moyenne chinoise en formation afin de maintenir leurs profits et garantir de bons retours sur investissement aux actionnaires et au système financier américain.

Or la Chine ne l'entendait pas de cette oreille. Pas question d'ouvrir toutes grandes les portes de son marché. Pas question de se limiter aux activités industrielles traditionnelles. Pas question, non plus, de se contenter d'être l'usine du monde. La Chine a peu à peu dévoilé ses ambitions. Elle veut devenir le « laboratoire du monde », le leader de l'innovation au XXIe siècle, concurrencer directement les États-Unis et retrouver le rang qui était le sien au XVIIIe siècle : celui de la première économie mondiale.

Face à ce nouveau défi, les États-Unis, alors confrontés à la plus grave crise de leur histoire depuis 1929 avec la faillite de Lehman Brothers, vont réagir - tout comme ils s'étaient ressaisis lorsque le Japon avait menacé leur suprématie industrielle dans les années 1980. La nouvelle administration démocrate de Barack Obama redéfinit sa politique à l'égard de la Chine, autour de quelques axes :

1°) Faire pression sur Pékin pour obtenir une plus large ouverture de son marché et des règles de droit qui protègent les investissements étrangers.

2°) Organiser une zone de libre-échange, dont la Chine sera exclue, avec les pays riverains du Pacifique inquiets de la montée en puissance de l'empire du Milieu. C'est tout le sens du traité TPP (Transpacific partnership), signé par douze pays, Japon et Vietnam en tête, sous l'égide des États-Unis.

3°) Ouvrir un dialogue franc et musclé avec les autorités chinoises, tout en évitant d'aller trop loin dans l'affrontement. À la différence de la Russie de Vladimir Poutine, la Chine de Xi Jinping possède un formidable pouvoir de nuisance économique. Non seulement elle détient 8 % de la dette américaine, mais les États-Unis sont dépendants des importations chinoises dans de nombreux domaines, en particulier dans les industries électroniques et informatiques. Chacun des deux géants tient donc l'autre par la barbichette.

4°) Continuer d'utiliser le smart power, c'est-à-dire les ONG, les droits de l'homme, les médias, les marchés financiers, pour dénoncer l'absence de démocratie en Chine et contraindre le PC à adopter peu à peu le modèle occidental.

Les États-Unis ont beau vouloir contenir la Chine, celle-ci n'en est pas moins devenue l'un des éléments clés de la croissance mondiale ; c'est elle qui, avec les grands pays émergents, tire l'économie de la planète depuis 2008. Or voilà qu'elle donne des signes d'essoufflement et se trouve confrontée à de multiples problèmes. Certes, les Trente Glorieuses chinoises, initiées par Deng Xiaoping en 1978, resteront sans doute comme la plus extraordinaire expérience de développement et de rattrapage économique. En une trentaine d'années, le pays a fabriqué une classe moyenne de plusieurs centaines de millions de personnes et hissé son économie au second rang mondial. Mais ce succès a ses revers : une pollution chaque jour plus intense ; une corruption endémique ; un surinvestissement dû à une abondance de crédits non contrôlés. C'est ainsi que l'on a vu fleurir les villes fantômes, les infrastructures inutiles et les surcapacités de production. Pendant les Trente Glorieuses chinoises, le capitalisme privé le plus sauvage côtoyait les entreprises d'État aux rigidités multiples. Ce modèle a apparemment atteint ses limites. Hier boostée par les exportations et les investissements massifs (dans les infrastructures et l'immobilier), l'économie chinoise peine à trouver un second souffle à travers la consommation intérieure.

Lorsqu'il arrive à la tête du pays, après un processus de nomination mouvementé, Xi Jinping a une feuille de route. Les objectifs sont clairs : assurer la transformation de l'économie en misant sur les nouvelles technologies et un Internet contrôlé par des entreprises chinoises (3) ; développer l'ouest et le centre du pays, afin que ces régions prennent le relais des zones côtières ; améliorer le système de protection sociale ; privilégier la consommation de produits chinois ; favoriser l'émergence et le développement à l'étranger de sociétés nationales. À ces objectifs économiques s'ajoute l'engagement de lutter contre la corruption et la pollution.

Quand les capitaux fuient la Chine

Pendant des années, l'économie chinoise a prospéré sur l'argent de la corruption. Ce phénomène suscitait une profonde hostilité de la part des classes populaires, mais aussi d'une classe moyenne devenue schizophrène. Chacun jugeait l'enrichissement du voisin, surtout celui des « fils de prince », ces petits-enfants de la nomenklatura qui mènent grand train, inacceptable. Mais nombre de membres du Parti (ils sont 88 millions), de fonctionnaires, de cadres, arrondissaient leurs fins de mois grâce à diverses combines. Le lien entre la corruption et la pollution est apparu au grand jour à l'occasion de catastrophes, comme celle de l'explosion du port de Tianjin, à l'été 2015. Une corruption qui permettait d'enfreindre les lois, de ne pas respecter les normes de sécurité, de fabriquer du béton de mauvaise qualité, de produire du lait en poudre qui empoisonnait les enfants...

Cette lutte contre la corruption, au centre du programme de Xi Jinping, atteint une ampleur inégalée. Les Eliot Ness chinois dépendent directement du pouvoir central et s'attaquent « aussi bien aux tigres qu'aux mouches ». Au passage, Xi Jinping en profite pour éliminer quelques concurrents. Mais quand la machine anti-corruption touche les petits cadres du parti, c'est l'ensemble de la classe moyenne qui s'inquiète. Ne va-t-elle pas être atteinte à son tour ? Chacun a, en effet, « un petit quelque chose » à se reprocher. Du coup, elle hésite à consommer et a tendance à mettre son argent à l'abri. Pour le cas où... C'est ainsi que, depuis 2013, la Chine est confrontée à des sorties de capitaux non négligeables (4). La classe moyenne aisée achète des logements en Europe, aux États-Unis et en Australie, au prétexte de loger ses enfants qui font des études dans les universités occidentales. Les entreprises exportatrices oublient de rapatrier leurs profits. Certains importateurs maquillent leurs comptes pour se constituer des cagnottes à l'étranger. Au début, le gouvernement a fermé les yeux. N'encourageait-il pas lui-même les entreprises chinoises à investir à l'étranger pour prendre des parts de marché, acquérir des technologies et du savoir-faire ?

Mais, au fil des mois, les autorités de Pékin ont dû se rendre à l'évidence : le phénomène échappait à leur contrôle. Or toute fuite de capitaux est un signe de défiance. C'est même le principal défi auquel est confronté Xi Jinping. L'hémorragie s'accélère à l'été 2015. Certains qui ne pouvaient plus spéculer sur l'immobilier s'étaient rabattus sur la Bourse, constituant ainsi une bulle. De janvier 2014 à août 2015, l'indice de la Bourse de Shanghai a augmenté de 150 % ! La centaine de millions de boursicoteurs, qui ont souvent acheté leurs actions à crédit, avaient oublié que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel. Or les marchés financiers chinois n'en sont qu'aux balbutiements de la régulation. Les autorités boursières se montrent incapables de gérer un effondrement des cours, amplifié par les opérations des hedge funds occidentaux (5) qui avaient sciemment joué à la baisse les marchés chinois. Dans le même temps, la Banque de Chine commet une erreur. Jusqu'alors, elle avait indexé de facto le yuan sur un panier de monnaies où le dollar prédominait. Cette stabilité de la devise était doublement nécessaire. D'une part, elle garantissait aux investisseurs étrangers que leurs placements en yuans étaient protégés. D'autre part, elle était la condition pour que le yuan devienne peu à peu une monnaie internationale - l'objectif poursuivi par Pékin depuis des années - en commençant par intégrer le panier des DTS du FMI. Brusquement, en août 2015, la Banque de Chine change ses règles et multiplie les micro-dévaluations, ce qui entraîne une baisse du yuan de 6 % par rapport au dollar. Résultat : les investisseurs étrangers hésitent à investir. Les Chinois accentuent leurs sorties de capitaux. Mais ce n'est pas tout : la chute de la Bourse de Shanghai et le décrochage du yuan alimentent la rumeur selon laquelle la Chine va beaucoup plus mal qu'on ne le dit, certains pariant même sur son implosion future.

Ce chinese bashing engendre à son tour des effets pervers : si la Chine va mal, son économie ne peut plus être le moteur qui tire l'économie mondiale. Dès lors, les prévisions doivent être revues à la baisse, ainsi que les résultats des multinationales. Il faut donc vendre. Non plus sur les marchés chinois mais sur l'ensemble des bourses mondiales. Cet engrenage fatal va se conjuguer à un autre phénomène : l'effondrement du prix du pétrole et des matières premières.

L'offensive américaine sur l'énergie

Pour tenter de comprendre l'évolution des prix du pétrole, il faut d'abord analyser la stratégie américaine en la matière. Pendant des décennies, les États-Unis ont fait le choix d'importer massivement leur pétrole, en premier lieu d'Arabie saoudite. Le deal était clair : les États-Unis protègent le Royaume qui, en contrepartie, garantit la sécurité de leur approvisionnement à des prix acceptables. Cette politique d'importation permettait de conserver un maximum de réserves stratégiques sur le sol américain. L'Arabie saoudite, elle, recyclait ses pétrodollars en achetant massivement des produits américains, notamment pour sa défense. À partir de 2009, Washington change de stratégie. Barack Obama veut se désengager du Proche-Orient et se concentrer sur le Pacifique. Parallèlement, pour relancer une économie asphyxiée par la crise, l'idée de miser sur le gaz et surtout sur le pétrole de schiste s'impose peu à peu. L'objectif est triple : diminuer la dépendance par rapport au pétrole saoudien et moyen-oriental et améliorer la balance commerciale ; développer à marche forcée l'exploration et l'exploitation des gaz et pétrole de schiste, présents en abondance dans tout le Middle West ; et devenir la première puissance énergétique du XXIe siècle, et un exportateur net de gaz liquéfié (6).

Derrière une telle stratégie industrielle, il y a évidemment des arrière-pensées géopolitiques. Le containment de la Russie de Vladimir Poutine en fait partie. À terme, les exportations américaines de gaz liquéfié vers l'Europe, ainsi que celles de charbon vers l'Allemagne, sont destinées à réduire la dépendance européenne à l'égard du gaz russe. Au même moment, en 2009-2010, le Qatar et l'Arabie saoudite, avec le soutien de Washington, demandent à Bachar el-Assad de laisser passer un gazoduc reliant le Golfe à la Turquie et destiné au marché du sud de l'Europe. Là aussi, c'est le gaz russe qui est directement visé. Après le refus de Bachar, qui hésite à faire une mauvaise manière à Moscou, les premières manifestations du printemps arabe, largement aidées par les Qataris et les Saoudiens, éclatent en Syrie.

La stratégie américaine est pilotée depuis le département d'État, par Hillary Clinton qui s'en expliquera longuement dans un discours à l'université de Georgetown (7). Le gaz et le pétrole de schiste montent en puissance. Les producteurs locaux, petits et grands, empruntent massivement pour financer leurs investissements. À l'époque, avec un baril qui flirte avec les 100 dollars, personne ne s'inquiète. Les coûts de production du gaz et du pétrole de schiste tournent autour de 40 à 50 dollars le baril. De quoi laisser de belles marges. On projette la construction d'usines de liquéfaction afin d'alimenter les méthaniers qui achemineront le gaz américain vers l'Europe. Une Europe qui pourra ainsi se passer du gaz de Poutine. Ce dernier lance, de son côté, de vastes projets d'exploration en Sibérie et offshore, fort coûteux. Les grandes compagnies pétrolières occidentales y participent, à travers des montages qui mobilisent des dizaines de milliards de dollars. Elles s'endettent. La demande de pétrole reste élevée, soutenue par les besoins d'une économie chinoise en forte croissance.

La machine va se gripper en 2014-2015, au moment où le prix du pétrole plonge. Les raisons sont autant économiques que géopolitiques. L'irruption du gaz et du pétrole de schistes américains provoque une augmentation de l'offre. Comme la croissance mondiale ne connaît pas l'embellie espérée, on se retrouve avec un relatif excédent. Il est donc logique que le prix baisse. Ce qui l'est moins, c'est qu'il connaisse une telle dégringolade, passant en dix-huit mois de 114 dollars à moins de 30. Les guerres en Syrie et en Ukraine, le jeu de l'Arabie saoudite, les négociations entre les États-Unis et l'Iran accélèrent cette chute. À Riyad, après la mort du roi Abdallah, la nouvelle équipe au pouvoir a le sentiment d'avoir été lâchée par Washington. Non seulement les Américains ne sont pas intervenus en Syrie, comme l'espéraient les monarchies du Golfe (8), mais ils ont laissé les Russes sauver Bachar. Pis : l'accord avec l'Iran remet l'ennemi ancestral dans le jeu mondial.

Les Saoudiens vont donc manifester leur mauvaise humeur en refusant de diminuer leur production. C'est pourtant ce qu'ils avaient fait au cours des précédentes décennies, lorsque les mouvements du baril étaient par trop erratiques. Cette fois, rien de tel. Les marchés et les traders, qui prévoyaient une baisse de la production saoudienne, avaient spéculé sur une remontée des prix à l'automne 2015. Or, face à un excédent de l'offre, le marché, loin de remonter, s'est à nouveau effondré, les prenant à contre-pied.

Le discours de Riyad - premier producteur et, surtout, premier exportateur mondial - avait le mérite de la simplicité : « Nos coûts de production se situent entre 4 et 6 dollars le baril. Ceux des producteurs des gaz et pétrole de schiste américains dépassent les 40 dollars. Quant aux Russes, la chute des prix pénalise leur économie encore plus que la nôtre. Certes, le budget saoudien sera en déficit d'une centaine de milliards de dollars par an. Mais nous avons près de 800 milliards de dollars de réserves, nous pouvons tenir. Ce qui n'est pas le cas des producteurs américains qui, en outre, sont très endettés. »

Ce recul brutal des prix du baril ne tarde pas à se répercuter sur les autres matières premières, alors qu'on anticipe une récession mondiale. Pour faire face à la diminution de leurs ressources, les pays pétroliers se mettent à vendre une partie de leurs actifs financiers (pas seulement les pays du Golfe, mais aussi la Norvège). L'inquiétude sur la santé du secteur bancaire alimente la spirale à la baisse. Les banques des pays émergents ont financé massivement leurs entreprises, dont un grand nombre se retrouvent dans l'impossibilité de rembourser leurs dettes. Les banques américaines, elles, ont prêté aux exploitants de gaz et de pétrole de schiste. Compte tenu de la chute des prix, bien des puits ne sont plus rentables. Certains commencent à fermer. En Europe, on s'émeut de la vulnérabilité de plusieurs banques italiennes, dont les bilans nécessiteraient un sérieux nettoyage. Au total, les banques européennes, à commencer par la Deutsche Bank, colosse aux pieds d'argile, auraient accumulé 1 000 milliards de dollars de crédits douteux. Le système bancaire chinois serait en plus mauvaise posture encore : les dettes irrécouvrables dépasseraient les 5 000 milliards de dollars !

Les marchés et les économies mondiales se retrouvent dans une situation paradoxale : les excès de création monétaire par les banques centrales n'ont en rien réglé les problèmes au fond. On a, au contraire, fragilisé l'ensemble du système financier, sans relancer l'économie. Pour éviter de s'enfoncer dans l'abîme, il n'y a pas d'autre solution que d'acheter un peu de temps en réinjectant sans cesse de la monnaie, tout en priant pour que l'inflation revienne. C'est, en effet, le seul moyen d'effacer les dettes en douceur. Logiquement, la création monétaire massive aurait dû la faire repartir. Cette fois-ci, la théorie est prise en défaut : plus on a injecté de la monnaie, plus l'inflation a diminué.

Pourquoi ? D'abord, parce que dans une économie globalisée et ouverte, la pression sur les salaires est telle que la masse salariale ne progresse plus. C'est le cas en Occident, où la course au moins-disant est désormais engagée. Ensuite, l'irruption du numérique dans tous les secteurs de la société et les gains de productivité qui en découlent tirent les prix vers le bas. Enfin, la création monétaire n'a pas irrigué l'ensemble de l'économie, mais s'est concentrée sur une poignée de classes d'actifs. On a constaté, ces dernières années, une flambée des prix de certains actifs financiers, de quelques biens immobiliers rares, en particulier dans les centres-villes, et des oeuvres d'art. Un phénomène qui accroît les inégalités dans la mesure où il ne concerne que les hyper-riches qui ont accumulé profits et plus-values, souvent défiscalisés, grâce à l'argent des stimuli monétaires. Pour gagner encore plus, certains, comme George Soros, parient, au début de l'année 2016, sur l'effondrement du marché et le chaos monétaire. Allait-on leur donner raison ?

Acheter du temps

À la mi-février, la résistance s'organise. Il devient clair que la politique du pire ne profiterait qu'à quelques spéculateurs. L'Arabie saoudite, le Qatar, pourtant adversaires résolus de la Russie en Syrie, et le Venezuela, exsangue après l'expérience Chavez, se concertent pour tenter d'enrayer la chute du baril. Riyad laisse entendre qu'elle va réduire sa production. Le baril, tombé à 30 dollars le 20 janvier, remonte à un peu plus de 40 dollars à la mi-mars. L'Iran, dont le pétrole n'est plus sous embargo, apporte sa pierre à l'édifice en affichant des objectifs d'exportation très raisonnables. Aux États-Unis, la Fed explique que sa politique de remontée des taux d'intérêt va connaître une pause.

Enfin, la Chine, lors de la session annuelle de l'Assemblée nationale populaire, précise sa stratégie. Pour le premier ministre, Li Keqiang, « la croissance du commerce mondial est très faible. Les marchés financiers et de matières premières sont volatils. Les risques géopolitiques augmentent. Et il y a une augmentation de l'instabilité et des incertitudes dans l'environnement extérieur de la Chine. » Cette présentation fort habile permet au gouvernement de ne plus se fixer d'objectifs précis, mais des fourchettes, notamment pour la croissance. Celle-ci devrait être comprise entre 6,5 % et 7 %. Des taux qui, certes, ne correspondent pas à la réalité, mais l'essentiel était de montrer que le Parti ne se focalisait plus sur un chiffre érigé en dogme. Dans le même temps, Pékin fait un geste politique vis-à-vis de ses voisins et des États-Unis, en ralentissant le rythme d'accroissement du budget de la défense et en annonçant une réduction d'effectifs de l'Armée populaire qui passera de 2,3 millions d'hommes à 2 millions. La politique de l'offre est confirmée, avec des allégements fiscaux pour les entreprises. La grande nouveauté réside dans l'augmentation du déficit budgétaire (au-delà de 3 %) afin d'amortir le choc social et humain de la transformation de l'économie chinoise, à commencer par la réduction du vaste secteur public. Cette stratégie est accompagnée par la Banque populaire de Chine qui, après des mois d'immobilisme, a baissé le taux des réserves obligatoires des banques et injecté plus de 100 milliards de dollars dans le secteur bancaire. Le patron de la BPC, silencieux depuis les mini-dévaluations de l'été, est enfin sorti de son mutisme, affirmant que « le cours du yuan serait défendu, car il n'existe aucun fondement à sa dépréciation ». Et d'ajouter que la banque « puiserait dans ses réserves fort abondantes, si nécessaire ». Cette contre-offensive concertée, qui coïncidait avec une réunion du G20, en mars, en Chine, a enrayé le krach. Les vendeurs à découvert ont pris leurs pertes. En quelques jours, les marchés ont regagné le terrain perdu. Chacun sait pourtant qu'il ne s'agit que d'un répit.

On achète un peu de temps. On ajoute de la dette aux dettes, et la crédibilité des banquiers centraux s'étiole lentement mais sûrement. L'endettement mondial atteint 225 trillions de dollars (225 000 milliards), pour un PNB de 80 trillions. Dans une analyse fort lucide, la Banque des règlements internationaux (BRI) a tiré, dans son rapport annuel publié au début du mois de mars, la sonnette d'alarme : « Il se pourrait que nous soyons face non pas à des coups de tonnerre isolés, mais aux signes avant-coureurs d'une tempête qui couve depuis longtemps. » La dette à l'origine de la crise de 2008 a continué d'enfler. Dettes publiques dans les économies avancées. Dettes des entreprises des économies émergentes, qui ont emprunté en dollars et qui doivent faire face à un cercle vicieux, prises en étau entre la hausse du billet vert et l'effondrement du prix des matières premières. Dettes, enfin, des compagnies pétrolières, contraintes de continuer de produire, même à perte, pour faire face à leurs échéances, ce qui pèse sur les cours du pétrole.

Au-delà du constat, la BRI ne propose pas de solution. Chacun sent bien que l'on arrive à la fin d'un cycle et que le libre-échange absolu, devenu l'évangile de multinationales qui se sont érigées en super-pouvoirs, a atteint ses limites. Comment sortir de cette spirale infernale ? Comment recréer une demande solvable ? Comment relancer la croissance en Occident sans creuser davantage les déficits et l'endettement ? Comment éviter que la paupérisation des classes moyennes, déjà à l'oeuvre en Occident et qui menace désormais la Chine, ne prenne de l'ampleur ? Comment éviter que la déflation ne produise les mêmes effets que dans les années 1930 ? Comment réinventer un modèle économique soutenable ? Comment concilier la libre circulation des biens et des personnes avec la nécessaire protection de populations occidentales de moins en moins convaincues par des dirigeants qui donnent l'impression de ne plus savoir où ils vont ? Autant de thèmes qui alimenteront, à coup sûr, les prochaines campagnes électorales, aux États-Unis, en France et en Allemagne.



 


Notes :


(1) Le « quantitative easing » consiste, pour une banque centrale, à créer de la monnaie contre des achats d'actifs sur le marché. La Fed imprime 1 dollar pour acheter 1 dollar de bons du Trésor américain. La Fed est ainsi devenue l'un des principaux détenteurs de la dette américaine (15 %). La Banque du Japon, elle, détient 40 % de l'encours de la dette publique.

(2) Lire à ce sujet : Patrick Artus et Marie-Paule Virard, La Folie des banques centrales, Fayard, 2016.

(3) La Chine est le seul pays à avoir développé des concurrents aux Google, Amazon et autres Facebook et Apple. Ils s'appellent Alibaba, Biad, Tencent, Xaomi... Sans oublier le géant des télécoms Huaweï.

(4) Elles s'élèvent à environ 1 000 milliards de dollars depuis l'été 2014. La Chine a été obligée de puiser dans les réserves de sa Banque centrale, revenues de 4 000 milliards de dollars à 3 200 milliards fin janvier 2016.

(5) Ces opérations alimentent une certaine paranoïa des autorités chinoises qui y voient une manoeuvre américaine. Les déclarations provocatrices de George Soros au Forum de Davos, fin janvier 2016, annonçant que l'économie chinoise allait s'effondrer, ont entraîné une chute du yuan et conforté cette idée d'un « complot » de certains milieux anglo-saxons contre la Chine.

(6) En 2015, la production américaine de pétrole atteint 9,7 millions de barils/jour, faisant des États-Unis le premier producteur mondial. Le boom du gaz et du pétrole de schiste a créé des centaines de milliers d'emplois dans le Midwest.

(7) Discours du 18 octobre 2012 d'Hillary Clinton : « L'énergie est un enjeu de richesse et de pouvoir. »

(8) Les Russes présents en Syrie ainsi que leur flottille de chalutiers auraient protégé « électroniquement » l'espace aérien syrien. Leur avance technologique en matière de « contre-mesures » rendait aléatoire une attaque aérienne. D'où la décision de Barack Obama d'annuler les frappes au dernier moment.