Politique Internationale - La Revue n°153 - AUTOMNE - 2016

sommaire du n° 153
Quels scénarios pour la Russie ?
Article de Arnaud DUBIEN
Directeur de l'Observatoire franco-russe (Moscou).
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À la veille du 25e anniversaire de l'effondrement de l'Union soviétique, la Russie se trouve de nouveau à un tournant. Elle va devoir effectuer, dans les mois à venir, des choix en matière économique et politique qui détermineront la trajectoire qu'elle empruntera lors du probable quatrième mandat de Vladimir Poutine (qui devrait démarrer en 2018 pour une période de six ans). En d'autres termes, ce qui se joue en ce moment à Moscou est ni plus ni moins que le visage et la place de la Russie à l'horizon 2025. La lame de fond conservatrice à l'oeuvre depuis l'hiver 2012 va-t-elle retomber ou au contraire se poursuivre ? Quel est le profil de la nouvelle génération de dirigeants que le président russe a promus à la place de ses compagnons du KGB ? Les rapports de forces au sein des élites russes peuvent-ils évoluer à moyen terme ? Alors que plane le spectre de la stagnation économique, doit-on s'attendre à des réformes structurelles ? Le cycle de confrontation avec l'Occident, ouvert avec la crise ukrainienne début 2014, est-il susceptible de se clore ou a-t-il vocation à durer jusqu'à la fin de la présidence Poutine ?

Comment Vladimir Poutine rebat les cartes

S'il est entré au Kremlin le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine n'a véritablement pris le pouvoir en Russie qu'au printemps 2004. Tout au long de son premier mandat, il a en effet dû composer avec les élites eltsiniennes - à savoir la « famille », les barons régionaux et les oligarques de la première vague. Le déclenchement de l'affaire Ioukos, à l'été 2003, est le signe avant-coureur d'un glissement du centre de gravité de la politique russe. Les élections législatives qui se tiennent à la fin de la même année confirment ce processus et permettent à Vladimir Poutine d'exercer une mainmise totale sur le pays alors qu'elle n'était que partielle. Dès lors, le locataire du Kremlin va s'employer à mettre en place sa « verticale du pouvoir ». Entre 2004 et 2008, il nomme des dizaines d'hommes de confiance aux postes clés de l'appareil d'État et de l'économie. Le président russe fait appel à des amis qu'il a fréquentés au cours de trois périodes distinctes de sa carrière professionnelle : KGB de Léningrad (1975-1984), Allemagne de l'Est (1985-1990) et mairie de Saint-Pétersbourg (1991-1996).

Ce à quoi l'on assiste actuellement est l'éviction d'une partie des « amis de trente ans » de Vladimir Poutine au profit d'une nouvelle génération de responsables qui accompagneront le président russe jusqu'en 2024 et gouverneront, en principe, le pays après lui. Ce processus a débuté à l'été 2015 ; il va se poursuivre jusqu'au printemps 2018, date prévue des prochaines élections présidentielles. Trois épisodes survenus récemment illustrent les mouvements tectoniques en cours à Moscou.

La mise à l'écart de trois « éléphants »

En août 2015, Vladimir Iakounine, patron des chemins de fer russes (RZD), était poussé vers la sortie. Né en 1948, ancien agent du renseignement extérieur soviétique en poste à l'ONU à la fin des années 1980, il fait la connaissance de Vladimir Poutine au début des années 1990. Les deux hommes sont alors voisins de datchas dans un lotissement très sélect qui abrite d'autres businessmen et hauts fonctionnaires de la région de Saint-Pétersbourg. En 2005, Poutine nomme Iakounine à la tête de RZD, l'une des plus grandes entreprises publiques du pays, qui emploie plus de 800 000 personnes et contrôle des infrastructures stratégiques pour l'économie nationale. Pendant une dizaine d'années, les chemins de fer russes bénéficieront de cette proximité entre leur président et le chef de l'État. Parallèlement, Vladimir Iakounine déploie une activité de plus en plus visible dans l'espace public : à la tête de trois fondations (« Fondation de la gloire nationale », « Fondation de Saint-André le Premier appelé », « Dialogue des civilisations »), il est la figure de proue de la mouvance que certains politologues ont qualifiée de « tchékiste orthodoxe ». Il compte alors assurément parmi la dizaine de personnalités les plus influentes de Russie. Son départ n'est donc pas anodin. Les conditions dans lesquelles il s'est déroulé non plus. Estimant que le poste de sénateur de Kaliningrad proposé par le Kremlin n'était pas conforme à son statut, il claquera finalement la porte. La justice diligentera ensuite des vérifications dans son entourage afin, sans doute, de le dissuader de toute activité politique.

Le deuxième épisode significatif est le changement intervenu fin juillet 2016 à la tête du Service fédéral des douanes. Cette administration joue un rôle crucial dans le système russe car elle assure la collecte de près de 40 % des recettes budgétaires de l'État. En 2006, Vladimir Poutine avait nommé à sa tête Andreï Belianinov, qu'il avait connu à la fin des années 1980 en Allemagne de l'Est. Dix ans plus tard, celui-ci doit quitter son poste sans gloire après avoir fait l'objet d'une perquisition très médiatisée. Belianinov paie la multiplication des scandales de corruption et de contrebande qui ont éclaté au sein des Douanes ces dernières années. Comme dans le cas de Iakounine, le Kremlin a considéré que la loyauté n'est désormais plus un critère suffisant et que certaines pratiques, sur lesquelles on fermait les yeux en période de « vaches grasses », ne sont plus tolérables dans le contexte économique actuel.

Enfin, le troisième moment de cette séquence est le départ de Sergueï Ivanov de son poste de patron de l'administration présidentielle. Issu du PGU (le directorat du KGB en charge du renseignement extérieur), ayant notamment été en poste en Suède et au Kenya, il poursuit sa carrière au sein du SVR (service de renseignement extérieur) après l'effondrement de l'URSS. Repéré par Evguéni Primakov, qui voit en lui un élément brillant, il va occuper successivement les postes de secrétaire du Conseil de sécurité nationale (1999-2001), de ministre de la Défense (2001-2008) et de vice-premier ministre (2005-2011), puis diriger la toute-puissante administration présidentielle à partir de décembre 2011. Un temps pressenti par Vladimir Poutine pour lui succéder en 2008 (le choix se portera finalement sur Dmitri Medvedev), Sergueï Ivanov est donc un pilier du régime. Si son remplacement se déroule dans des conditions différentes de celles qui avaient présidé aux remplacements de Iakounine et de Belianinov - Sergueï Ivanov a été très affecté par la mort accidentelle de l'un de ses fils en novembre 2014 et a manifestement toujours l'estime du chef de l'État, qui pourrait le rappeler un jour -, il n'en constitue pas moins un bouleversement majeur des équilibres dans les cercles de pouvoir à Moscou.

Nouveau chef de l'administration présidentielle, nouvelle Douma

À quoi la « nouvelle garde » de Vladimir Poutine ressemble-t-elle ? Le profil d'Anton Vaïno, le successeur de Sergueï Ivanov à la tête de l'administration présidentielle, donne quelques indications sur les personnes que Vladimir Poutine entend promouvoir. Âgé de 44 ans, il est issu d'une famille qui faisait partie de la nomenklatura soviétique. Son grand-père, Karl Vaïno, a dirigé le Parti communiste de la République soviétique d'Estonie entre 1978 et 1988. Son père, Edouard Vaïno, est le vice-président de la compagnie automobile AvtoVAZ après avoir présidé, dans les années 1990, la Chambre de commerce russe aux États-Unis. Anton Vaïno, comme bon nombre d'enfants de l'élite moscovite, a étudié au MGIMO, l'Institut d'État des relations internationales de Moscou. Entré au ministère des Affaires étrangères, il est en poste à Tokyo à la fin des années 1990 puis est affecté à la Direction Asie. Le tournant de sa carrière se situe en 2003 : il intègre le service du Protocole de la présidence, ce qui lui donne l'occasion de se faire remarquer par Vladimir Poutine. En 2008, il suivra ce dernier au gouvernement russe, dont il sera secrétaire général adjoint, avant de regagner le Kremlin avec son chef, en 2012, en qualité de n° 2 de l'administration présidentielle.

L'élite russe que Vladimir Poutine est en train de faire monter appartient donc à la génération suivante, née au début des années 1970, qui n'a pas vraiment connu l'URSS d'avant Gorbatchev. Bien formée, ayant généralement une expérience à l'international, pas nécessairement issue des « services » ou de la « capitale du Nord », elle devra tout au chef de l'État et pas grand-chose aux oligarques composant son entourage. Sauf accident ou erreur politique, Anton Vaïno a toutes les chances d'être appelé à de plus hautes fonctions encore dans les années à venir.

C'est dans ce contexte qu'ont eu lieu, le 18 septembre dernier, les élections à la Douma d'État, la Chambre basse du Parlement russe. Il s'agissait de choisir 450 députés élus selon un mode de scrutin mixte - la moitié des députés étaient désignés à la proportionnelle, les listes recueillant plus de 5 % des suffrages exprimés obtenant des mandats ; l'autre moitié au scrutin majoritaire par circonscriptions, lors d'un vote à un seul tour. On se souvient qu'à l'hiver 2012, les résultats du précédent scrutin avaient été contestés par l'opposition lors de nombreuses manifestations, à Moscou notamment. L'une des préoccupations du Kremlin pour 2016 était d'organiser un vote à la fois maîtrisé et plus présentable : les grands équilibres politiques ne devaient pas être remis en cause, mais la légitimité des résultats ne devait pas être sujette à caution. Le premier volet a été confié à Viatcheslav Volodine, « M. Politique intérieure » au Kremlin, connu pour son habileté manoeuvrière, tandis que le second était du ressort d'Ella Pamfilova, nouvelle présidente de la Commission électorale centrale, qui jouit d'une réputation d'intégrité, y compris au sein de l'opposition dite « hors système ».

Quels enseignements peut-on, à ce stade, retenir des élections du 18 septembre ? En premier lieu, on constate que le pouvoir a atteint - voire dépassé - ses objectifs. Russie unie, dont certains sondages montraient pourtant une nette érosion, obtient 343 mandats sur 450 (140 au scrutin proportionnel, où sa liste a recueilli 54 % des voix, le reste en circonscriptions). Comme dans la précédente mandature, seuls quatre partis disposeront de groupes parlementaires (outre Russie unie, il s'agit du Parti communiste, de Russie juste et du Parti libéral-démocrate de Vladimir Jirinovski). Profondément divisée, manifestement déconnectée des préoccupations de la majeure partie des citoyens du pays, soumise à de fortes pressions du pouvoir (qui a notamment exercé un filtrage des candidatures en amont, tout en maintenant verrouillé l'accès aux grands médias nationaux), l'opposition libérale a, sans surprise, échoué à franchir le seuil de 5 %. En fin de compte, la 7e Douma d'État fait figure de « chambre introuvable », dominée par les forces conservatrices qui ont le vent en poupe depuis cinq ans en Russie. Elle dispose cependant de prérogatives limitées et ne sera, comme la précédente mandature, qu'une courroie de transmission de l'exécutif. Les impulsions, quelles qu'elles soient, ne viendront que du Kremlin.

Économie : les dilemmes du Kremlin

De grandes manoeuvres se préparent également dans le domaine économique, le statu quo n'étant pas tenable de l'avis de la plupart des décideurs russes. Certes, contrairement à ce que l'on a pu lire ou entendre en Occident ces derniers mois, le pays n'est pas au bord du gouffre. Son économie a même fait preuve d'une résilience remarquable au vu du double défi qu'ont constitué la chute des cours des matières premières et les sanctions occidentales. Aucune grande banque ni aucun groupe industriel de premier plan n'ont fait faillite, le système financier - bien que privé d'accès aux crédits occidentaux - n'a jamais paru menacé, les réserves de change atteignent de nouveau 400 milliards de dollars, tandis que l'endettement de l'État fédéral ne dépasse pas 12 % du PIB. Après deux années consécutives de récession (-3,7 % en 2015 et environ -0,7 % prévus en 2016) - du jamais vu depuis le début de l'ère Poutine -, l'économie est en train de repasser en zone positive. Mais si la perspective d'un effondrement n'est plus à l'ordre du jour, un autre risque apparaît : celui d'une trajectoire durablement médiocre, qui ne permettrait pas à la Russie de se moderniser ni de soutenir ses nouvelles ambitions internationales (1).

Comment décrire la « nouvelle réalité », vocable utilisé à Moscou pour désigner le contexte économique et social né de la crise actuelle ? En termes de richesse nationale (PIB en roubles), la Russie se trouve aujourd'hui au même point qu'à l'automne 2011. Les revenus de la population ne devraient recouvrer leur niveau de 2014 qu'en 2020. La monnaie nationale a perdu près de la moitié de sa valeur, ce qui a fait dévisser la Russie dans les classements internationaux exprimés en dollars et explique la forte contraction des importations (-36 %) l'an dernier. Le potentiel de croissance du pays est désormais évalué par les économistes à environ 1,5 % par an, très loin des 7 % enregistrés en moyenne entre 1999 et 2008 mais aussi des 4 % que Vladimir Poutine a fixés pour objectif à son gouvernement. Notons au passage que le ralentissement de l'économie russe est antérieur à la crise ukrainienne, au cycle sanctions/contre-sanctions et à la chute des cours des hydrocarbures. Il est perceptible dès l'automne 2012 et devient évident à l'issue de l'année 2013, qui se solde par un décevant 1,3 % de croissance. En d'autres termes, c'est un nouveau modèle de développement que doit élaborer la Russie pour éviter la stagnation et reprendre sa marche en avant (2).

C'est dans cette optique que s'inscrivent les débats qui se sont multipliés à Moscou depuis le printemps. Schématiquement, trois mouvances s'affrontent pour obtenir le soutien de Vladimir Poutine. La première est celle des libéraux, incarnée notamment par Alexeï Koudrine, l'ancien ministre des Finances (2000-2011), et Guerman Gref, ex-ministre du Développement économique (2000-2007) et actuel président de Sberbank, la principale banque du pays. Ce dernier a attiré l'attention au début de l'année en qualifiant la Russie, lors du Forum économique Gaïdar, de pays qui « rétrograde » (downshifter). Koudrine, auquel on prête l'ambition de remplacer Dmitri Medvedev à la tête du gouvernement, a quant à lui retrouvé une certaine visibilité dans l'espace public. Il a été nommé, en avril dernier, président du Centre d'élaborations stratégiques, le think tank qui avait rédigé, en 2000, le programme économique (très libéral) de Vladimir Poutine. Quelques jours plus tard, le Kremlin le propulsait à la vice-présidence du Conseil économique près le président, une instance qui réunit les principaux économistes et responsables gouvernementaux du pays autour de Vladimir Poutine. De nombreux observateurs ont vu dans ce retour d'Alexeï Koudrine sur le devant de la scène le signe d'une certaine fébrilité du pouvoir face à la crise et d'un possible rééquilibrage des orientations économiques - mais aussi politiques - en faveur des libéraux, après quatre années de « révolution conservatrice ». L'ancien ministre des Finances, qui est un ami de longue date de Vladimir Poutine (les deux hommes ont travaillé ensemble à la mairie de Saint-Pétersbourg et Alexeï Koudrine a facilité le transfert de son collègue à Moscou en 1996 quand il cherchait un poste), est en tout cas chargé de rédiger pour 2017 un document qui devrait servir de base au programme économique du futur candidat à la présidentielle.

Rien cependant ne dit que Koudrine aura carte blanche de la part du Kremlin. Un courant étatiste et dirigiste, animé par Sergueï Glaziev, un conseiller du président, et Boris Titov, ex-médiateur en charge de la protection des droits des entrepreneurs et actuel chef du Parti de la croissance, s'est fédéré au sein du Club Stolypine. Il récuse l'austérité prônée par les libéraux et milite pour une politique de relance volontariste. Il a pu faire entendre sa voix lors de la session du Conseil économique le 25 mai dernier, mais Vladimir Poutine a, depuis son accession au Kremlin, généralement arbitré en faveur des libéraux sur les grands dossiers macro-économiques. Il porte en particulier au crédit de Koudrine la constitution de la « cagnotte » tirée des pétrodollars qui a permis à la Russie de traverser les crises de 2008-2009 et 2015-2016.

Enfin, le premier ministre Dmitri Medvedev et d'autres personnalités haut placées comme Andreï Belooussov, assistant de Vladimir Poutine pour les questions économiques, participent eux aussi activement aux débats actuels à Moscou : dans l'ensemble plus proches des libéraux, ils n'entendent pas laisser la voie libre à Alexeï Koudrine, avec lequel ils entretiennent des relations tendues.

À la différence de la sphère politique où les débats sont, depuis 2012, très encadrés et se déroulent pour l'essentiel en coulisse, l'économie donne lieu à une véritable confrontation d'idées dans les cercles de pouvoir à Moscou. Bien que la situation soit, dans l'ensemble, moins alarmante qu'au début de l'année - le baril de Brent était descendu à moins de 30 dollars, alors que le budget 2016 repose sur une hypothèse de 50 dollars, niveau auquel il est revenu en septembre -, il est cependant vraisemblable que Vladimir Poutine reportera les grandes décisions à l'été 2018, c'est-à-dire après la présidentielle.

À quoi ressemblera Poutine IV ?

Sur quelle voie Vladimir Poutine engagera-t-il la Russie pour son dernier mandat ? La réponse est d'autant moins évidente que sa présidence n'a jusqu'ici pas été linéaire. Le premier mandat du chef de l'État russe (2000-2004), dont les médias occidentaux ont avant tout retenu la deuxième guerre de Tchétchénie, fut marqué par d'importantes réformes économiques et par une politique étrangère résolument pro-occidentale. Relire son discours du 24 septembre 2001 devant le Bundestag permet de prendre la mesure des occasions manquées et du chemin parcouru - à l'envers, hélas ! -, surtout si on le compare à une autre intervention prononcée elle aussi en Allemagne, en février 2007, à l'occasion de la conférence de Munich sur les questions de sécurité. Le deuxième mandat (2004-2008) est celui des premières crispations du régime, que ce soit en politique intérieure (consécutivement à la sanglante prise d'otages survenue dans une école de Beslan, en Ossétie du Nord) ou au plan international (la guerre d'Irak et les révolutions « de couleur » servant de catalyseurs), tandis que se renforce le rôle de l'État dans l'économie au travers notamment de la création de « corporations d'État » (Rosatom, OAK, OSK, Vneshekonombank).

La parenthèse Medvedev (2008-2012) se caractérise par une vraie inflexion rhétorique (le discours de Medvedev « Russie, en avant ! » de l'été 2009 ou certaines déclarations telles que « La liberté est toujours préférable à l'absence de liberté » ont été pris très au sérieux dans l'entourage de Vladimir Poutine) et par un nouvel âge d'or dans les relations russo-occidentales (illustré, entre autres, par l'accord entre Paris et Moscou sur les Mistral et le « reset » russo-américain).

Le troisième mandat, commencé en mai 2012, est très différent des séquences  précédentes : c'est celui, au plan intérieur, de la « révolution conservatrice » (3), nourrie par les interprétations faites au Kremlin du « printemps arabe » et de la vague de contestation à Moscou fin 2011. Le régime va dès lors s'employer à « serrer les vis », ce qui se traduira notamment par l'adoption d'un nouvel arsenal répressif et par des pressions accrues sur les opposants (avec toutefois une courte parenthèse à l'été 2013, marqué par des élections municipales « propres » à Moscou et à Ekaterinbourg). En politique étrangère, on assiste au retour de la confrontation avec l'Occident sur fond de conflit en Ukraine puis en Syrie.

De nombreux facteurs entreront en ligne de compte à l'heure des choix. Certains relèvent plus de la psychologie que de la stratégie. On sait que la notion même de réforme est associée, chez Poutine et la plupart des décideurs russes de sa génération, aux désordres de la perestroïka et, plus encore, à l'effondrement des années 1990. Les élites politiques au pouvoir à Moscou préféreront toujours éviter de trancher si elles le peuvent. La stabilisation des cours des hydrocarbures aux environs de 45 dollars le baril depuis le printemps a déjà eu pour effet de reporter les éventuelles décisions impopulaires (relèvement de l'âge de la retraite et hausses d'impôts par exemple) au printemps 2018. Cela dépendra donc beaucoup de l'appréciation du risque qui sera faite par Vladimir Poutine dans les mois à venir : vaut-il mieux lancer des réformes qui pourraient ébranler la « maison Russie », ou laisser les choses suivre leur cours, quitte à accréditer le parallèle avec la stagnation des années Brejnev ?

L'autre facteur majeur est évidemment l'équilibre des forces au coeur du pouvoir. Depuis une dizaine d'années, et singulièrement depuis le retour de Vladimir Poutine au Kremlin en mai 2012, les conservateurs - en épaulettes ou pas - dominent l'espace public qui s'est, au demeurant, beaucoup rétréci. Compte tenu de la structure très centralisée du pouvoir en Russie, quelques nominations à des postes clés peuvent rapidement changer la donne. À cet égard, la reconfiguration des « structures de force » (création d'une garde nationale, suppression de plusieurs « services », mouvements importants au sein du FSB) et le profil des nouveaux responsables de l'administration présidentielle ont beaucoup plus d'importance que le scrutin législatif du 18 septembre. Dans le premier cas, il s'agit moins de renforcer le rôle de « services » déjà omniprésents que de redessiner les sphères d'influence dans l'entourage du chef de l'État. La nomination de l'ancien premier ministre (1998) et actuel président de Rosatom, Sergueï Kirienko, en remplacement de Viatcheslav Volodine, parti présider la Douma d'État, au poste de chef adjoint de l'administration présidentielle en charge de la politique intérieure constitue peut-être le premier signal d'ouverture politique depuis 2012. Kirienko est en effet clairement issu de la mouvance libérale : ni « tchékiste », ni pétersbourgeois, il a été coopté par Vladimir Poutine - qu'il avait nommé à la tête du FSB en août 1998 - dont il a la confiance pour avoir su transformer Rosatom en leader mondial de l'industrie nucléaire civile. Jusqu'au printemps 2016, le possible retour en grâce des libéraux à Moscou ne semblait devoir concerner que la seule sphère économique. Or le nouveau poste de Kirienko est éminemment politique : il est au coeur du système, en situation de donner des impulsions politiques, ce qui relativise grandement la portée du scrutin législatif du 18 septembre. La situation est moins figée et la nouvelle donne qui se met en place à Moscou est moins fermée qu'il y paraissait au début de l'été.

D'autres facteurs - extérieurs ceux-là - influeront également sur les choix de Vladimir Poutine. Outre les prix des hydrocarbures, sur lesquels Moscou n'a pas de prise, il s'agit avant tout de l'évolution du conflit syrien et du processus de règlement politique dans le Donbass - dossiers dans lesquels, à l'inverse, le Kremlin peut « faire bouger les lignes ». Or dans un cas comme dans l'autre, un revers aurait des répercussions tellement ravageuses au vu des mises engagées que Moscou préférera sans doute poursuivre le jeu plutôt que de se risquer à perdre la face. En Syrie comme en Ukraine, le Kremlin considère, à tort ou à raison, que le temps joue plutôt en sa faveur et que ses adversaires craqueront avant lui. Autre paramètre important : l'identité des prochains dirigeants américain, allemand et français. Si Moscou avait sans doute moins de sympathie pour Donald Trump que ne lui en prêtaient les médias occidentaux, il est cependant vrai que la perspective d'une élection d'Hillary Clinton à la Maison-Blanche suscitait une profonde inquiétude chez les dirigeants russes. Ne serait-ce que parce que les principaux conseillers de l'ancienne secrétaire d'État ont souvent reproché à Barack Obama son attitude jugée trop conciliante à l'égard de Vladimir Poutine et se sont dits favorables à des livraisons d'armes offensives à l'Ukraine. La reconduction ou pas d'Angela Merkel à la chancellerie, à l'automne 2017, et la composition de la future coalition gouvernementale à Berlin sont un autre élément clé à court terme. Le durcissement de la politique russe de l'Allemagne à partir de 2014 a, en effet, constitué une mauvaise surprise pour le Kremlin, qui espère un rééquilibrage (auquel sont favorables plusieurs composantes de l'actuelle coalition comme le SPD, mais aussi la CSU bavaroise, dont le leader, Horst Seehofer, a été reçu au Kremlin le 4 février dernier). Il en va de même avec la France, où Moscou a traditionnellement eu plus de facilité à traiter avec les gouvernements de droite qu'avec ceux de gauche. Reste que, comme dans le cas de l'Allemagne, la personnalité du futur dirigeant sera cruciale. Or on sait que les sensibilités des différents candidats à la primaire de la droite et du centre ne sont pas les mêmes en ce qui concerne la Russie. La probable alternance à Paris au printemps 2017 ne conduira donc pas automatiquement à de grandes retrouvailles franco-russes.

En guise de conclusion...

La Russie a souvent été, dans l'Histoire, un sujet plus propice aux jugements enflammés qu'aux études dépassionnées. L'analyse de ce pays en Occident souffre généralement de deux biais : une focalisation excessive sur le « tsar » au détriment du « pays réel » ; et une propension à surestimer ou à sous-estimer, en fonction du contexte, sa puissance internationale. À cet égard, la Russie de Poutine - ou, plutôt, la Russie sous Poutine - ne fait pas exception. On serait même tenté de dire qu'il n'y a, en réalité, rien de très nouveau. La nature du pouvoir russe a toujours été l'un des sujets concentrant le plus de critiques dans la presse et les cénacles parisiens (y compris à la fin du XIXe siècle, chez les dirigeants de la IIIe République, qui surmontèrent toutefois leur prévention à l'égard du régime tsariste). Il est vrai que les périodes de transformations démocratiques à Moscou ont été fugaces et que les Français ont rarement échappé à la tentation de projeter sur la Russie leurs certitudes et leurs attentes.

Il en va de même de la politique internationale : depuis Pierre le Grand (certains diront même depuis Ivan le Terrible, voire Ivan III au XVe siècle), la notion de souveraineté est au coeur de l'action de la Russie, qui cherche à jouer un rôle majeur sur le continent européen et s'y heurte à de fortes résistances. Le récent sommet de l'Otan de Varsovie, qui a acté le renforcement de la présence militaire occidentale en Pologne et dans les pays baltes, n'est à maints égards qu'un écho lointain du fameux « cordon sanitaire » post-1917 ; et les premières sanctions européennes remontent à la guerre de Livonie au milieu du XVIe siècle (4) ! Quant à l'économie russe, son décrochage par rapport à l'Occident remonte au joug tatar et n'a jamais été rattrapé. Georges Sokoloff, dans son dernier ouvrage, Le Retard russe, soulignait qu'au cours des cinq derniers siècles la richesse nationale par habitant de la Russie a invariablement oscillé entre 40 % et 60 % de celle de l'Europe de l'Ouest (5). Là encore, le pays semble avoir retrouvé un étiage médian et ne devrait plus dévier - sauf miracle ou catastrophe - de la trajectoire observée sur le temps long. La « question russe » est, on le voit, une histoire ancienne. Gageons qu'elle se posera encore aux Européens en 2025, quels que soient les choix que Vladimir Poutine aura faits d'ici là.



 


Notes :


(1) Arnaud Dubien, « Russie : l'éternel retour de la puissance pauvre », La Revue internationale et stratégique, n° 103, automne 2016, pp. 105-111.

(2) Julien Vercueil, « Réduire la vulnérabilité ? L'économie russe en 2015-2016 », in Russie 2016. Regards de l'Observatoire franco-russe, L'Inventaire/NVM, Paris-Moscou, 2016, pp. 143 et suivantes.

(3) Alexandre Bikbov, « Le mécanisme social du grand tournant conservateur en Russie », in Russie 2014. Regards de l'Observatoire franco-russe, Cherche-Midi, 2014, pp. 329-338.

(4) Kirill Novikov, « Histoire des sanctions occidentales imposées à la Russie depuis Ivan le Terrible », in Russie 2015. Regards de l'Observatoire franco-russe, Cherche-Midi, 2015, pp. 132-143.

(5) Georges Sokoloff, Le Retard russe, Fayard, 2014.