Politique Internationale - La Revue n°153 - AUTOMNE - 2016

sommaire du n° 153
Vers un Brexit « dur »
Article de Eric ALBERT
Journaliste, correspondant à Londres pour Le Monde et Le Temps (Genève)
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Quatre mois après le vote en faveur du Brexit, le Royaume-Uni demeure dans un état d'impréparation totale. Si les Britanniques ont exprimé clairement leur volonté de sortir de l'Union européenne, ils ont en revanche laissé planer un flou complet sur le modèle alternatif qu'ils souhaitaient mettre en place. Petit à petit, l'immensité de la tâche et les contradictions internes de la campagne du Brexit apparaissent au grand jour. Theresa May, la nouvelle première ministre, fait face à une montagne de difficultés, qui ne peuvent que s'aggraver au fur et à mesure que sa popularité s'effritera.

La majorité des Britanniques voudraient rester dans le marché unique européen tout en réduisant l'immigration venant d'Europe. Or l'UE a toujours été claire : le marché unique va de pair avec la libre circulation des personnes. Impossible d'avoir l'un sans l'autre. Londres va donc devoir trancher : l'intérêt de l'économie ou le contrôle de l'immigration ; la volonté des élites ou celle du grand public ; le Brexit « doux » ou le Brexit « dur ». « Le problème est que les Britanniques ne sont pas conscients de ce choix », lâche en privé un ministre qui a fait campagne pour rester dans l'UE.

Les premières tendances se dessinent pourtant. À la conférence du Parti conservateur, début octobre, Theresa May a dévoilé sa principale orientation : à choisir, elle penche plutôt pour le Brexit « dur », laisse-t-elle entendre. Tout en rejetant la « dichotomie » entre immigration et économie, elle se montre nettement plus ferme sur la première que sur la seconde. « Nous allons décider nous-mêmes comment nous contrôlerons l'immigration. (...) Nous ne quittons pas l'Union européenne pour lui abandonner à nouveau le contrôle de l'immigration. » Autre annonce très importante : elle refuse la juridiction de la Cour européenne de justice (CEJ), qui tranche notamment les différends entre les Vingt-Huit. « Nous ne partons pas [de l'UE] pour revenir à la juridiction de la Cour européenne de justice. » Dès lors que ces deux lignes rouges sont clairement tracées, une sortie du marché unique semble inéluctable.

Brouillard à l'horizon

À la surprise générale, Theresa May s'est imposée assez rapidement en juillet 2016 à la tête des conservateurs, remplaçant ainsi David Cameron au 10 Downing Street. Au lendemain du vote, la logique aurait voulu qu'un Brexiter l'emportât. Mais l'ancienne ministre de l'Intérieur, qui avait fait campagne du bout des lèvres pour le maintien dans l'UE, est apparue comme un bon compromis politique : eurosceptique sans être europhobe, femme de dossiers sérieuse et travailleuse, sachant arbitrer si nécessaire... Et surtout, elle est beaucoup plus sûre et plus calme que le bouillonnant Boris Johnson, le grand leader du camp du Brexit, aussi imprévisible qu'explosif.

Theresa May n'en sait néanmoins que bien peu sur la direction à suivre. Son premier geste a été de créer deux nouveaux ministères : celui de la sortie de l'UE, surnommé « ministère du Brexit », et celui du Commerce international, en charge de négocier de nouveaux accords de libre-échange entre le Royaume-Uni et le reste du monde.

Fin septembre, les équipes n'étaient pas prêtes. Ce n'est pas une surprise : il faut du temps pour assembler des experts et des ministères entiers. Le 14 septembre, Jeremy Heywood, le plus haut fonctionnaire du pays, expliquait que « 80 % » des emplois « seniors » de ces deux administrations étaient désormais pourvus. David Davis, le ministre du Brexit, reconnaissait cependant qu'il manquait de « cheveux gris », des gens dotés d'une longue expérience. À la fin de l'été, il avait sous ses ordres environ 200 personnes à Londres et une centaine à Bruxelles. « Ça va encore doubler », confiait-il à un comité de la Chambre des lords. Le ministre avait initialement promis pour septembre un « livre blanc » détaillant les premières grandes orientations du gouvernement sur le Brexit. Il n'en est désormais plus question.

Ces retards sont logiques. Les traités de libre-échange relevaient des compétences de l'Union européenne. Le gouvernement britannique ne comptait donc dans ses rangs que peu de spécialistes du sujet. Les avocats du secteur privé, qui connaissent les négociations commerciales internationales, se frottent d'ailleurs les mains : ils savent qu'ils vont avoir du travail pour de nombreuses années, qu'ils pourront facturer hors de prix.

Outre les embauches, qui ne sont pas terminées, il va falloir trouver des bureaux à tous ces fonctionnaires. Le ministère du Commerce international partageait initialement l'immeuble du ministère de l'Industrie. Il est sur le point de déménager dans de nouveaux locaux.

En attendant, tous les autres ministères ont entamé une analyse détaillée et systématique de chaque secteur d'activité afin de mesurer exactement leur degré de dépendance par rapport à l'Union européenne. Cette remise à plat de quatre décennies de règles et de régulations va prendre du temps.

Fin 2016, le gouvernement devrait commencer à y voir un peu plus clair. Mais il n'est pas question, pour autant, qu'il joue ses revendications cartes sur table. Dans les négociations qui s'annoncent, il a tout intérêt à demander le beurre et l'argent du beurre : rester dans le marché unique tout en appliquant un contrôle aux frontières. David Davis a prévenu : la période à venir risque d'être « assez frustrante » pour les observateurs, le gouvernement ne pouvant révéler ses intentions. « Nous n'allons pas commenter en permanence l'état des négociations, a averti Theresa May. Nous savons que ce n'est pas comme ça que ça marche. L'Histoire est remplie de négociations qui ont échoué quand les interlocuteurs ont prédit bien à l'avance le résultat en détail. » L'épais brouillard actuel ne se dissipera que lentement.

L'article 50 repoussé à fin mars 2017

Viendra ensuite l'activation du fameux article 50 du traité de Lisbonne, qui ouvre une période de négociation de deux ans pour les pays qui demandent leur retrait de l'Union européenne. Le déclenchement de ce processus est une bombe à retardement pour Londres. À partir du moment où il est lancé, rien ne peut l'arrêter. Théoriquement, les négociations peuvent être prolongées mais cette décision doit être prise à l'unanimité des vingt-sept pays de l'UE.

Le Royaume-Uni ne veut donc pas se précipiter. Pour lui, rien ne serait pire que d'entamer les négociations sans s'y être réellement préparé, et d'arriver au terme de la période de deux ans sans être parvenu à finaliser un accord. Dans cette hypothèse, le Royaume-Uni se retrouverait simple membre de l'Organisation mondiale du commerce, avec des droits de douane instaurés par défaut sur les marchandises qu'il exporte vers l'UE.

Theresa May a su habilement gagner du temps. En arrivant à Downing Street, elle a exclu de déclencher l'article 50 avant la fin de l'année 2016. Mais sous la pression des Brexiters qui craignaient de voir le processus s'enliser, elle a dévoilé une date butoir - « au plus tard fin mars 2017 » - infligeant ainsi un démenti à ceux qui plaidaient pour laisser passer l'élection présidentielle française en mai 2017 et les législatives en Allemagne qui auront lieu en septembre 2017.

Ce geste de Theresa May permet de calmer les ardeurs des groupes de pression qui ont commencé à s'organiser. Un rassemblement d'eurosceptiques conservateurs, baptisé « Leave means Leave », a été mis sur pied. L'UKIP, le parti europhobe, s'assure aussi de jouer les « gardiens du temple » de la sortie de l'UE.

La date de mars 2017 résout également un problème de calendrier électoral. En mai 2019 se tiennent les élections européennes. Or les négociations de l'article 50 sont prévues pour deux ans, ce qui donne une sortie effective de l'UE en mars 2019. Le Royaume-Uni n'aura donc pas besoin de prendre part à la consultation, évitant ainsi à Theresa May l'embarras de faire élire des députés européens près de trois ans après le référendum.

Trois lignes rouges : immigration, budget européen, contrôle des lois

Une fois le processus engagé, que va demander Londres dans ses négociations avec l'UE ? Pour le moment, personne - pas même Theresa May - ne le sait. Mais trois lignes rouges semblent se dessiner.

La première concerne l'immigration. Depuis l'ouverture des frontières, en 2004, aux nouveaux pays membres d'Europe de l'Est, le Royaume-Uni a vu déferler une très importante vague d'immigration. Le nombre de résidents britanniques nés en Pologne atteint aujourd'hui 831 000, soit plus que ceux nés en Inde (795 000). Dans certaines usines, la signalisation a été traduite en polonais. À Slough, près de l'aéroport d'Heathrow, où sont concentrés des dépôts de marchandises et des centres de distribution, les employés polonais sont si nombreux qu'on trouve des supermarchés entiers remplis de produits polonais.

Cet afflux n'aurait dû provoquer que des tensions localisées. Mais il a été exploité avec succès par l'UKIP qui en a fait un argument de portée nationale. Dans leur immense majorité, les Britanniques sont convaincus qu'il faut réduire l'immigration. Impossible, dans ces conditions, d'imaginer que Theresa May puisse accepter un accord avec l'UE qui préserve la libre circulation des personnes. Elle le reconnaît, estimant que les Britanniques «  ne veulent pas que la libre circulation continue comme par le passé ». Début octobre, elle réitérait la promesse de David Cameron, son prédécesseur, de réduire l'immigration nette à « quelques dizaines de milliers de personnes par an » - chiffre à comparer avec le niveau actuel, qui tourne autour de 330 000 immigrés par an.

Un système de visas ou de contrôle de l'immigration devra être institué. Certains vont même jusqu'à imaginer un système de visas pour les touristes européens. « Ce n'est pas particulièrement désirable, mais nous ne l'excluons pas afin de nous laisser les mains libres dans la négociation », explique Amber Rudd, ministre de l'Intérieur.

La deuxième ligne rouge porte sur le budget européen. Après le Brexit, Londres ne veut plus verser un sou à Bruxelles. En 2015, la contribution du Royaume-Uni s'élevait à 17,3 milliards de livres (20,3 milliards d'euros). En net, si l'on tient compte du rabais consenti du temps de Margaret Thatcher et des sommes que l'UE reversait en aides diverses (agriculteurs, fonds structurels...), le total était ramené à 7,1 milliards de livres, soit 1 % seulement du budget britannique. Ce qui n'a pas empêché la question de figurer au coeur de la campagne. Les Brexiters ont allègrement menti, prétendant que « 350 millions de livres » prenaient chaque semaine le chemin de Bruxelles. Il ne s'agissait, en réalité, que du montant brut. Ils ont affirmé que ce pactole pourrait servir à financer les services de santé. Cela ne sera sans doute pas le cas. Mais, symboliquement, il est très important pour Theresa May d'arrêter de verser de l'argent à Bruxelles. Il faut cependant noter qu'elle ne s'est pas exprimée sur le sujet lors de son grand discours devant le congrès annuel des conservateurs. Faut-il y voir une volonté de se laisser une marge de manoeuvre sur la question ?

La troisième ligne rouge a trait à la souveraineté juridique. La Chambre des communes ne supporte pas que la Cour de justice européenne puisse rendre des décisions qui annulent ou modifient des lois votées à Westminster. Les députés, et une large partie de la population, estiment que la démocratie parlementaire ne doit rendre de comptes à personne d'autre qu'aux électeurs.

Conséquence logique de ces trois lignes rouges : il est inenvisageable que le Royaume-Uni bénéfice d'un statut comparable à celui de la Norvège. En tant que membre de l'Espace économique européen, celle-ci fait partie du marché unique mais contribue au budget européen, accepte la libre circulation des personnes et transpose quasi automatiquement les règles européennes dans son droit interne. Tout ce à quoi Londres se refuse.

Le modèle suisse est tout aussi inacceptable aux yeux des Britanniques. La Confédération helvétique a conclu quelque 140 accords bilatéraux qui règlent, secteur par secteur, son accès à l'UE. Techniquement, la Suisse ne fait pas partie du marché unique. Elle ne bénéficie pas, notamment, du fameux « passeport » qui permet de vendre des produits financiers à travers l'Union. Mais elle doit néanmoins appliquer la libre circulation des personnes, abonder au budget européen et, dans une moindre mesure, respecter les règles européennes. Là encore, les trois lignes rouges sont franchies.

Bien sûr, le Royaume-Uni rêve de conserver un plein accès au marché unique. La City est vent debout pour que le passeport financier soit pérennisé. Mais les trois lignes rouges vont à l'encontre de ces exigences. Les Brexiters assurent qu'un accord spécial sera trouvé ne serait-ce qu'en raison du poids économique et politique du Royaume-Uni. C'est possible, mais pourquoi l'UE lui ferait-elle un tel cadeau ? Les pays de l'Est ont d'ailleurs commencé à avertir qu'ils refuseraient tout compromis sur l'immigration. Autrement dit, l'accès au marché unique, où sont écoulées 45 % des exportations britanniques, ne sera accordé qu'en échange du maintien de la libre circulation.

Les trois Brexiters

Pour savoir lequel de ces deux éléments - les lignes rouges ou l'accès au marché unique - est le plus susceptible de céder, il convient d'examiner le rapport de forces politique britannique. La première ministre fait face à de multiples pressions, dont les plus difficiles à gérer viennent de son propre gouvernement. Astucieuse, Theresa May a nommé au sein de son cabinet trois Brexiters de premier plan afin de mieux les contrôler. Ceux-ci n'en restent pas moins dangereux.

David Davis, le libertaire, est ministre du Brexit. Liam Fox, conservateur tendance « néo-con », est ministre du Commerce international. Et, last but not least, Boris Johnson, le très décoiffé leader de la campagne du « Leave », ancien maire de Londres, a été nommé ministre des Affaires étrangères. Le message à peine subliminal de la première ministre est simple : « Vous avez voulu sortir de l'UE, maintenant débrouillez-vous ! » (c'est la version polie).

Dans une certaine mesure, les trois hommes se neutralisent. Chacun possède un ego surdimensionné. Liam Fox cherche à récupérer la partie économique du ministère des Affaires étrangères, souhaitant laisser à Boris Johnson la diplomatie et les questions sécuritaires. De son côté, David Davis aimerait voir l'essentiel du département européen du ministère des Affaires étrangères passer sous son aile. Craignant d'être privé de ses principales prérogatives, Boris Johnson a rejeté catégoriquement ces demandes. Comme un symbole, les trois hommes, chacun au caractère bien trempé, ont reçu ordre de partager Chevening House, la résidence de campagne du ministère des Affaires étrangères. Theresa May a sans doute pris un malin plaisir à les laisser régler entre eux les détails protocolaires pour l'usage de ce manoir du XVIIe siècle...

S'ils s'unissent, les trois Brexiters peuvent néanmoins causer des dégâts importants. Boris (l'un des rares politiciens britanniques que l'on désigne par son seul prénom) a jeté un premier avertissement codé en soutenant officiellement Change Britain, une organisation mise en place par les anciens ténors de la campagne du Leave. Dans une courte vidéo, il assure : « Plus que jamais nous devons montrer aux Britanniques que nous, en tant que responsables politiques, écoutons ce qu'ils ont à dire. Le Brexit veut dire le Brexit, et ça veut dire exécuter leurs instructions et restaurer le contrôle du Royaume-Uni sur nos lois, nos frontières, notre argent et notre commerce. »

David Davis a également laissé échapper un premier aveu intéressant devant la Chambre des communes, semblant écarter l'idée d'un maintien au sein du marché unique. « Si l'un des critères pour être membre du marché unique est d'abandonner le contrôle de ses frontières, alors il est très improbable [que le Royaume-Uni y reste]. » Theresa May a immédiatement recadré son ministre, soulignant qu'il s'agissait de son opinion personnelle, pas de la ligne officielle du gouvernement. Ces deux incidents montrent, en tout cas, que les ministres Brexiters sont bien décidés à faire entendre leur voix, de même que les deux tiers des députés conservateurs, qui ont voté pour sortir de l'UE. La première ministre devra tôt ou tard composer avec eux.

À quoi sert l'UKIP ?

L'autre composante qui continuera de peser sur Theresa May sera l'UKIP. Le parti europhobe se retrouve dans une drôle de position. Créé en 1993 dans le but unique de sortir le Royaume-Uni de l'UE, il a atteint sa cible. D'où la question : à quoi sert-il désormais ?

L'interrogation est d'autant plus aiguë que l'UKIP s'identifiait à un homme : Nigel Farage. Co-fondateur du parti, qu'il dirigeait depuis 2006, il incarne le mouvement anti-européen depuis une décennie. Progressivement, grâce à son bagout et à son sens de la formule à l'emporte-pièce, cet ancien courtier en matières premières a fait dériver sa formation - initialement libertaire et souverainiste - vers l'extrême droite. Il a réussi à établir un lien étroit entre l'immigration et l'appartenance à l'Union. Face à la déferlante migratoire venue de l'Est, il s'est mis à marteler un message simple : il est impossible de maîtriser l'immigration tant que le Royaume-Uni reste dans l'UE.

Juste après le référendum, pourtant, il a démissionné de son poste de leader, avançant des raisons personnelles pour expliquer son départ. « Je n'ai jamais été, et n'ai jamais voulu être, un homme politique professionnel. Mon objectif était de sortir le Royaume-Uni de l'Union européenne. (...) J'ai fait mon travail, je n'aurais pas pu obtenir plus. (...) J'ai dit pendant cette campagne que je voulais retrouver mon pays. Je veux à présent retrouver ma vie. » Nigel Farage a été remplacé par Diane James, une députée européenne, fidèle d'entre les fidèles. Pourtant, dix-huit jours après son élection, elle a démissionné pour des raisons obscures. Techniquement, Farage demeure le leader par intérim, en attendant un nouveau rebondissement.

Privé à la fois de sa raison d'être et de son leader charismatique, l'UKIP peut-il continuer à jouer un rôle majeur ? La réponse est oui, mais dans une moindre mesure. Lors des élections législatives de mai 2015, il a réuni quatre millions de voix. Le mode de scrutin (majoritaire à un tour) ne lui a permis d'obtenir qu'un seul député, mais le parti, qui sert d'exutoire à toutes sortes de mécontentements, est solidement installé dans le paysage politique.

Ce n'est pas la première fois que Nigel Farage prend de la distance par rapport à son mouvement. À deux reprises, déjà, il a démissionné de son poste de leader avant de revenir à la tête de l'UKIP. Accro aux caméras et aux salles combles, il n'a pas l'intention d'arrêter la politique. Il a juste mis sa carrière entre parenthèses - le temps de boucler un tour d'Europe des partis populistes et d'extrême droite - afin d'explorer les alliances potentielles qu'il pourrait nouer. Nombre d'observateurs parient sur son retour. Vrai ou faux, l'avenir le dira. Mais l'UKIP n'a sans doute pas dit son dernier mot.

Theresa May sans opposition

Theresa May se retrouve dans une situation inédite, en proie à une opposition issue de son propre camp. Sur les bancs d'en face à la Chambre des communes, en revanche, il n'y a personne ou presque.

Le parti travailliste traverse une crise interne existentielle. Jeremy Corbyn a été réélu à la tête du Labour en septembre 2016, affermissant son autorité sur ses troupes. Très à gauche, pacifiste, partisan d'un désarmement nucléaire unilatéral et d'un énorme plan de relance budgétaire, il se situe à des années-lumière de ses députés qui, dans l'ensemble, se réclament du centre ou de la social-démocratie. Corbyn s'est imposé grâce à un changement du mode de scrutin interne : alors qu'autrefois députés, syndicats et adhérents formaient trois collèges électoraux séparés qui se partageaient chacun un tiers des suffrages, chaque membre du parti dispose désormais d'une voix. Tous les militants de gauche et d'extrême gauche du pays se sont agrégés autour de ce nouveau leader. Avec plus d'un demi-million d'adhérents, le Labour est ainsi devenu le premier parti politique d'Europe.

Les travaillistes se trouvent donc dans une position paradoxale : alors que leur base est plus large que jamais, leur cote de popularité auprès du grand public est au plus bas depuis des générations. Au vu des sondages catastrophiques, leurs chances de remporter les prochaines élections législatives apparaissent extrêmement faibles. Les députés, désespérés, le savent mais personne n'a de solution à proposer. Pour eux, qui sont menacés d'extinction, le Brexit est un sujet presque secondaire. Pour Jeremy Corbyn aussi, semble-t-il. Le leader de 67 ans a longtemps été un eurosceptique de gauche, qui reprochait à l'UE d'accorder une place exagérée aux grandes entreprises et au libre-échange. Il a fait campagne du bout des lèvres pour le maintien dans l'UE, sans conviction.

Dans ce contexte, Theresa May a le champ libre sur sa gauche, qui est pourtant le camp le plus pro-européen. Dans le même temps, elle sera constamment rappelée à l'ordre sur sa droite par les anti-européens. Politiquement, la balance ne penche pas en faveur des « remainers ».

L'économie : un ralentissement, pas un effondrement

Si la dynamique politique pousse vers un Brexit « dur », peut-on compter sur l'économie pour contrebalancer cette tendance ? Ce qui est sûr, c'est qu'une soudaine récession ou un fort ralentissement de la croissance pourrait inciter Theresa May à faire profil bas dans ses négociations avec l'UE.

Jusqu'a présent, les indicateurs économiques sont rassurants. La confiance des consommateurs reste élevée. Le chômage n'a pas augmenté. La panique financière annoncée n'a pas eu lieu et la bourse a rapidement retrouvé son niveau d'avant le référendum.

Ces signes positifs sont pourtant loin d'être définitifs. Les économistes continuent à prévoir un ralentissement sérieux mais... seulement l'année prochaine. L'OCDE a abaissé de moitié sa prévision de croissance pour 2017, tablant sur un PIB en hausse de 1 %, contre 2 % prévus avant le Brexit. La plupart des prédictions vont dans la même direction.

Les économistes prévoient deux mécanismes de transmission du Brexit. Le premier est la chute de la livre sterling de 10 %. Dans un pays qui importe plus qu'il n'exporte, cette baisse de la monnaie nationale va renchérir les prix alors que les salaires augmentent peu (environ 2 % par an). Pour l'instant, l'inflation demeure très basse (0,6 % en août), ce qui laisse de la marge. Mais, à terme, le pouvoir d'achat des ménages risque d'en pâtir.

Le deuxième mécanisme de transmission est la baisse des investissements. Aujourd'hui, les grandes entreprises qui produisent au Royaume-Uni et exportent en Europe réfléchissent à deux fois avant de se lancer dans des dépenses d'une certaine importance. À ce stade, aucune statistique officielle n'est disponible, mais une série d'anecdotes illustrent le climat ambiant. Le Crédit agricole, qui devait déménager de la City à Canary Wharf, a finalement décidé de surseoir au déplacement de ses locaux. Carlos Ghosn, le patron de Renault-Nissan, qui a une grande usine Nissan à Sunderland, a confié à la BBC : « Nos futures décisions d'investissement vont dépendre des nouvelles relations entre l'UE et le Royaume-Uni. Nous allons connaître une période où la plupart des entreprises vont attendre de voir ce que sera cette nouvelle relation. »

Cette pause des investissements n'est pas de nature à provoquer une catastrophe économique. Tout au plus réduira-t-elle, à la marge, le dynamisme de la croissance. L'effet ne devrait pas être suffisamment violent pour entraîner par contrecoup une forte hausse du chômage et peser sur le débat politique.

Les Européens, unis et solides ?

Telles que les choses se présentent, il est peu probable que Theresa May soit prête à faire des compromis dans ses négociations avec l'UE. Elle tentera peut-être même de demander l'impossible : l'accès complet au marché unique ET la réduction de l'immigration européenne. Les Européens peuvent-ils lui accorder une telle dérogation à la règle ?

Le principal argument britannique est qu'il est dans l'intérêt de chacun de trouver un bon accord. Après tout, soulignent les Brexiters, l'UE présente un excédent commercial vis-à-vis du Royaume-Uni. Les Français y vendent leurs vins et les Allemands leurs voitures. C'est oublier que l'UE représente 45 % des exportations britanniques ; et le Royaume-Uni seulement 16 % des exportations européennes. L'un a beaucoup plus à y perdre que l'autre.

Sur l'immigration, Robert Fico, le premier ministre de Slovaquie, a averti qu'il était prêt à opposer son veto à tout accord qui réduirait l'accès de ses concitoyens au Royaume-Uni. Il s'exprimait au nom du groupe de Visegrad qui comprend aussi la Pologne, la Hongrie et la République tchèque. Inversement, la France semble relativement intransigeante sur la question financière. La place de Paris rêve de faire venir les banquiers britanniques et elle est hostile à l'octroi du passeport financier à Londres.

Il ne faut, bien entendu, jamais sous-estimer la capacité des Européens à dégager des compromis a minima. Mais, pour l'instant, on imagine difficilement que les Britanniques puissent obtenir un accord meilleur que celui d'avant le Brexit.

Et l'Écosse, bientôt indépendante ?

L'attitude de l'Écosse constitue, pour Londres, une complication supplémentaire. La première ministre Nicola Sturgeon, du Scottish National Party (SNP), prépare le terrain à un second référendum sur l'indépendance, qu'elle juge « hautement probable ». Elle a publié un projet de loi en vue d'organiser cette nouvelle consultation populaire, même si elle n'a pas encore pris de décision définitive sur le sujet.

Les Écossais sont furieux du résultat du référendum du 23 juin : ils ont voté à 62 % pour le maintien dans l'UE, ce qui fait de l'Écosse la région la plus pro-européenne de tout le pays (devant Londres, 60 % et l'Irlande du Nord, 56 %). Pour autant, les sondages n'ont pas bougé d'un pouce : l'indépendance reste soutenue par une large minorité - autour de 40-45 % des électeurs - mais pas par une majorité. De plus, sortir du Royaume-Uni pour ensuite rejoindre l'UE est plus compliqué qu'il n'y paraît. Des pays comme l'Espagne, qui ne veut pas encourager la Catalogne à suivre la même voie, rechigneraient certainement à accueillir au sein de l'Union des régions sécessionnistes.

Tous les indices concordent : sur le plan politique, l'effacement de l'opposition travailliste rend les voix pro-européennes inaudibles ; et, sur le plan économique, le ralentissement s'annonce suffisamment faible pour ne pas perturber la croissance. Du côté européen, il y a peu de raisons évidentes de consentir des concessions gigantesques. Theresa May, conservatrice traditionnelle, n'est pas proche des lobbys financiers et de la City et il est peu probable de la voir succomber aux chants des sirènes de la finance.

La première ministre essaiera évidemment de limiter les dégâts, et les juristes rivaliseront d'imagination pour échafauder des formules permettant de continuer à jouir des avantages du marché unique tout en s'en retirant. Mais l'exercice risque d'être périlleux tant les forces poussent dans la même direction : celle d'un Brexit « dur ».

 


Notes :