Politique Internationale - La Revue n°153 - AUTOMNE - 2016

sommaire du n° 153
Albion et la « Belle au bois dormant »
Entretien avec Jean-Louis BOURLANGES
Professeur associé à l'Institut d'études politiques de Paris.
conduit par
Baudouin BOLLAERT
Ancien rédacteur en chef du Figaro
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Baudouin Bollaert - Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a demandé à Michel Barnier de négocier, au nom de l'exécutif européen, la sortie du Royaume-Uni de l'UE. Que pensez-vous de cette décision ?



Jean-Louis Bourlanges - Ce choix semble raisonnable - et cela, pour quatre raisons. D'abord, c'est une bonne chose que le négociateur soit un Français dans la mesure où un Allemand aurait pu être perçu comme potentiellement un peu trop complaisant envers Londres. D'autre part, Michel Barnier est un responsable européen expérimenté (1), notamment en matière de régulation financière, un enjeu capital des futures discussions. Il est, par surcroît, un homme de compromis qui ne cherchera pas à envenimer les choses pour le plaisir. Il fallait, enfin, que le négociateur de la Commission fût un politique et non pas un simple fonctionnaire pour donner plus de poids à son action (2). Ancien ministre français des Affaires étrangères, ancien commissaire européen et proche collaborateur de Jean-Claude Juncker, Michel Barnier cochait toutes les cases.



B. B. - Pensez-vous, comme Pascal Lamy, que nous sommes partis pour cinq ans de négociations avec Londres - deux pour défaire ce qui a été fait et trois pour tisser de nouvelles relations ?



J.-L. B. - Je ne sais pas si l'on peut séquencer les futures discussions de la sorte, mais je crois que nous sommes effectivement engagés dans un processus de longue durée. La liquidation du passé sera administrativement compliquée et l'aménagement de l'avenir politiquement délicat. Le refus

britannique de déclencher à brève échéance la procédure de sortie en dit long sur la perplexité d'un personnel politique et administratif qui était majoritairement convaincu que le Brexit était au mieux inutile et au pire très toxique ! Après avoir passé leur temps à porter sur l'Union les pires appréciations, on sent les nouveaux émancipés tentés de lui dire, comme Faust à Marguerite : « Reste encore un instant, tu es si belle ! » Même parmi les partisans du Brexit, il y a du flottement entre ceux qui veulent limiter la casse et ceux qui ne craignent pas de larguer toutes les amarres (3).



B. B. - Les Britanniques ont-ils intérêt à faire traîner les choses ?



J.-L. B. - Oscar Wilde disait que le mariage consiste « à faire face ensemble à des problèmes qu'on n'aurait pas eus séparément ». Le Brexit, c'est l'inverse : ça consiste « à faire face séparément à des problèmes qu'on n'aurait pas eus ensemble »... Soyons clairs : le Royaume-Uni ne peut pas trouver en dehors de l'Union une situation aussi favorable que sa situation actuelle. Les Britanniques ont toujours su négocier au mieux de leurs intérêts. Au sein de l'UE, ils bénéficiaient de tous les avantages de l'ouverture commerciale et de l'influence politique ; leur charge budgétaire était fortement minorée ; et ils ne souffraient d'aucune des contraintes imposées par l'euro et l'espace Schengen. C'était très bien joué. On pourrait même dire que ce n'est pas l'Europe mais les propres succès de la diplomatie britannique que le référendum a torpillés ! On comprend, dès lors, que les dirigeants actuels hésitent à concrétiser le processus de dégagement avant de s'être assurés une porte de sortie acceptable. C'est la perplexité, plus encore que le machiavélisme, qui explique leur attentisme.



B. B. - Des pourparlers interminables peuvent-ils contribuer à saper les fondements d'une Union souvent jugée fragile ?



J.-L. B. - L'Union européenne est, certes, fort mal en point, mais elle donne l'impression d'être affligée d'une mauvaise santé de fer. Elle subit les pires avanies ; et pourtant, comme Rocambole, le célèbre héros de feuilleton, elle ne meurt jamais. C'est une étrange situation que celle de l'Union : bien qu'elle n'avance plus, elle ne recule pas. Elle est comme prise dans les glaces de l'Histoire. Cette incapacité à se mouvoir dans un sens ou dans l'autre est sans doute le signe d'une immense fatigue historique. Les peuples d'Europe en ont peut-être trop fait au XXe siècle, et de façon trop désastreuse, pour continuer d'avoir envie de briller au firmament des continents... Du coup, ils fonctionnent, pour parler le langage un peu démodé de Sartre, sur le mode de « l'être là » et du « pratico-inerte ». Ils ont renoncé à faire la guerre comme à faire des enfants. Ils semblent, également, avoir renoncé à faire des drames. Ils se gardent de tout casser. Les Grecs ont fixé le modèle (4). Le Royaume-Uni représente une exception à cet égard, mais une exception qui peine à s'assumer. À sa manière, la France est une autre exception : elle a gardé le goût de l'héroïsme tout en portant à sa tête l'archétype de l'anti-héros. Politiquement velléitaire et économiquement distancée, elle est rejetée dans le courant dominant de l'immobilisme grincheux. Faut-il, d'ailleurs, parler de courant ou d'état stationnaire ? L'Europe est devenue le continent de la Belle au bois dormant, rien ne l'arrache à sa torpeur...



B. B. - Tant que le Royaume-Uni n'est pas officiellement sorti de l'Union, les eurodéputés et les fonctionnaires européens de nationalité britannique doivent-ils demeurer à leur poste ?



J.-L. B. - Bien sûr ! Demandez à M. de La Palice ce qu'il en pense : il vous dira que tant que les Britanniques ne sont pas sortis de l'Union, ils en sont membres. Et il aura non seulement le bon sens avec lui mais aussi les juristes. Comme vous le savez, le référendum est un acte de politique intérieure britannique, pas un acte international ou européen. Tout commencera à l'issue des négociations de l'accord prévu par l'article 50. Nous sommes partis pour une très longue période de « canards boiteux ».



B. B. - Que voulez-vous dire ?



J.-L. B. - Je veux dire que la principale contribution britannique à la construction européenne est, peut-être, l'apprentissage de la claudication... Reconnaissons toutefois que, dans ce domaine, l'apport français n'a pas été non plus négligeable !



B. B. - Le Brexit donne-t-il rétrospectivement raison au général de Gaulle, hostile à l'adhésion britannique, contre Georges Pompidou qui l'avait fait approuver par référendum ?



J.-L. B. - Je pense qu'il donne surtout tort au peuple britannique, même d'un strict point de vue nationaliste, car il implique inévitablement un abandon unilatéral de positions de pouvoir significatives. Georges Pompidou avait proposé aux Britanniques un « deal » cohérent. Ensemble, leur avait-il dit, nous serons capables de contrebalancer la puissance allemande et de faire échec à l'Europe fédérale. Indirectement, le successeur du général de Gaulle cherchait à se rapprocher des États-Unis : il était hanté par la crainte de voir les Américains se retirer d'Europe tandis que les Allemands se rapprocheraient des Soviétiques. Sur ce point, en tout cas, c'était sagesse. Si de Gaulle séduit davantage les Français que son successeur, c'est parce qu'il enfourchait volontiers le cheval du croisé anti-« anglo-saxon » que nous affectionnons. Il reste qu'il vivait en pleine contradiction puisqu'il voulait une Europe forte avec des institutions faibles. Pompidou, lui, a eu le courage d'arbitrer entre ces tentations contradictoires et a choisi plus de solidarité occidentale et moins de fédéralisme européen. On aime ou on n'aime pas, mais c'était cohérent. Et voilà que c'est du côté britannique que la cohérence fait désormais défaut !



B. B. - Mais le divorce britannique n'était-il pas inéluctable étant donné l'hostilité que la classe politique, la presse et les sujets de Sa Très Gracieuse Majesté ont manifestée envers la construction européenne depuis 1973 ?



J.-L. B. - Vous avez raison de remonter dans le temps pour expliquer l'aversion d'une bonne partie de l'opinion britannique à l'égard de la construction européenne. Il faut même aller plus loin. En 1950, nos amis d'outre-Manche ont refusé de s'associer à l'initiative Schuman sur le pool charbon-acier, alors même que l'inflexion pro-allemande de la diplomatie française correspondait à ce qu'ils souhaitaient. Sept ans plus tard, Reginald Maudling, le négociateur britannique pour les affaires européennes, a lancé une série d'imprécations haineuses et menaçantes contre le traité de Rome - un accord qu'une bonne partie de ses compatriotes percevaient comme une réédition du blocus continental de Napoléon. Dès 1959, ils ont d'ailleurs mis leur menace à exécution en créant avec leurs clients et tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ne pouvaient pas rejoindre la Communauté économique, l'Association européenne de libre-échange, destinée à la concurrencer. Et s'ils ont fini par frapper à notre porte, c'est parce qu'ils ont constaté que le Marché commun était un succès et qu'il y avait pour eux un risque sérieux de marginalisation par rapport à une Europe continentale en marche.

Cette hostilité à l'égard de l'« Europe franco-allemande » vient toutefois d'encore plus loin. La méfiance britannique s'enracine dans une longue histoire : Henry Kissinger analyse dans sa thèse de doctorat, The World Restored, l'incapacité politique de lord Castlereagh (5) à faire accepter par ses compatriotes l'engagement qui permettrait d'assurer durablement l'équilibre et la paix sur le continent. Malgré deux guerres mondiales dont les effets ont été, en Europe, aussi désastreux pour les vainqueurs que pour les vaincus, l'aversion au mariage avec les puissances continentales est restée vive outre-Manche. L'ignorer, c'est s'exposer à ne pas comprendre grand-chose au Brexit.



B. B. - Faut-il se mordre les doigts d'avoir souvent cédé devant les revendications des Britanniques en leur accordant des dérogations (6) ?



J.-L. B. - Ne confondons pas tout. La revendication britannique sur le budget était justifiable car le Royaume-Uni payait trop et François Mitterrand n'a pas eu tort d'accepter de remettre les pendules à zéro au Conseil européen de Fontainebleau (7). Cette décision a dégagé la route pour la suite, notamment pour le grand marché intérieur. Même si ce fut peut-être une erreur technique et politique de choisir la méthode dite de l' « écrêtement des soldes » et donc d'entrer dans la logique thatchérienne du « I want my money back ». On aurait dû éviter de proclamer cette aberration selon laquelle le budget européen doit permettre à chacun de récupérer sa mise au nom du « juste retour ». On a préféré la facilité afin d'éviter toute menace sur la politique agricole commune...



B. B. - Pour le reste ?



J.-L. B. - Il me semble que nous payons simplement le prix de plus de vingt ans de lâcheté intellectuelle. Nous avons été incapables de définir notre ambition européenne : l'objectif est-il d'établir un grand marché ou bien une Union politique ? Nous avons fait tout et son contraire : une fédération inavouée et une zone de libre-échange, une monnaie commune mais dépolitisée et coupée de toute politique économique vraiment solidaire. Nous avons prétendu nous ouvrir à la Turquie sans réfléchir une minute à ce que l'adhésion de ce pays changerait au projet européen. Du coup, l'Union est devenue une variante inédite du lit de Procuste, à la fois trop large et trop étroit, et personne ne s'y trouve à l'aise. Les Britanniques savaient ce qu'ils voulaient : une zone de libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes - et rien d'autre. Peut-on le leur reprocher ? Nous, en revanche - je veux dire principalement les Français et les Allemands -, nous ne savions pas où nous souhaitions aller. Nous aurions dû clarifier les choses et les concepts, renoncer au lit de Procuste, bâtir une Europe solidement intégrée autour de l'euro au milieu d'une Europe du libre-échange incarnée par le Royaume-Uni. Nous ne l'avons pas fait en temps utile et, désormais, chacun renonce à être lui-même : les Britanniques boudent la libre circulation des personnes tandis que les Français et les Allemands ne sont pas pressés de réaliser l'Union « sans cesse plus étroite » dont parle le Traité. Nous sommes tous devenus des personnages en quête de rôles.



B. B. - Croyez-vous à un effet « boule de neige » du Brexit ? Faut-il s'attendre à la tenue de référendums sur la sortie de l'UE aux Pays-Bas, en France, en Hongrie ou ailleurs ?



J.-L. B. - Ceux qui pensaient que le Brexit serait à l'origine d'une vague sécessionniste au sein de l'Union ont, pour l'instant, tout lieu d'être déçus ! Non seulement personne ne semble disposé à quitter le navire, mais le Royaume-Uni lui-même peine à trouver sa porte de sortie. Son embarras est un vaccin contre la désintégration. Je le répète : il apparaît assez clairement, si on laisse au vestiaire les considérations idéologiques pro ou anti-européennes, que les Britanniques n'avaient rien à gagner en quittant une Union dont les contraintes leur étaient si légères. La seule véritable question était de savoir si un Brexit les pénaliserait fortement ou à la marge. Rien de bien enthousiasmant, en somme. Techniquement, la sortie est passablement compliquée - et cela, alors que le Royaume-Uni n'est même pas dans l'euro. C'est dire si ceux qui ont en commun la monnaie unique vont y regarder à deux fois avant de tenter de faire les malins.



B. B. - Et il y a le marché intérieur...



J.-L. B. - Sur ce point, Jean-Claude Piris, qui fut pendant des années un jurisconsulte particulièrement respecté du Conseil, à Bruxelles, avait bien montré avant le référendum que tous les scénarios de sortie imaginables aboutiraient, pour les Britanniques, à une situation moins enviable que leur statut actuel (8). Si demain, notait-il, le statut du Royaume-Uni vis-à-vis de l'UE devenait le même que celui de la Norvège, de la Suisse, de la Turquie, du Canada ou de n'importe quel autre État du monde, ce serait synonyme pour les Britanniques de perte d'influence et d'accès plus difficile au grand marché ; quant à la ponction financière nette qu'ils subiraient, elle risquerait d'être équivalente, voire supérieure. Pas très attractif !



B. B. - Le Brexit aurait donc un effet dissuasif ?



J.-L. B. - L'Union ressemble à l'hôtel du cardinal de Richelieu dans Les Trois Mousquetaires : il y a plus de gens qui y entrent que de gens qui en sortent ! Deux exemples préalables au Brexit doivent retenir l'attention : celui des palinodies grecques suivies d'une capitulation politique sans condition - mais pas sans arrière-pensées - devant les exigences européennes ; et celui de la Suisse qui n'a su à ce jour, c'est-à-dire deux ans après le scrutin, tirer aucune conséquence effective du vote triomphal, et impératif, du peuple contre la libre installation des étrangers sur le territoire helvétique (9). Les autorités confédérales mesurent parfaitement qu'elles auraient beaucoup à perdre en bouleversant leur relation avec l'UE et elles y regardent à trois fois avant de se lancer dans pareille aventure. Ce serait presque à croire que, comme nos anciens rois, « l'Europe ne meurt jamais ! ».



B. B. - Que vous inspire la nomination de Boris Johnson à la tête de la diplomatie britannique ?



J.-L. B. - Theresa May, qui n'était pas favorable au Brexit, a confié la politique étrangère et européenne du pays à des partisans du « leave », tout en prenant soin de priver Boris Johnson de toute fonction de négociation sur le sujet - ce qui évite de provoquer inutilement les Vingt-Sept. Je pense qu'elle a bien fait de procéder de la sorte. Primo, elle met les « brexiteurs » en face de leurs responsabilités et les somme de montrer ce dont ils sont capables : l'échec serait le leur avant d'être le sien. Ensuite, elle se met en situation d'exploiter leurs divisions et d'isoler en leur sein les partisans d'une ligne dure et d'une rupture nette avec l'Europe. Enfin, elle s'exonère de toute responsabilité dans les lenteurs d'un processus de sortie inévitablement laborieux.



B. B. - La politique étant souvent assimilée à l'« art du reniement », l'ancien maire de Londres peut-il réserver des surprises ?



J.-L. B. - Avec les frasques de sa vie privée, son style baroque et provocateur, la légèreté et l'inconséquence de ses prises de position, Boris Johnson est en lui-même une surprise de tous les instants. La vraie surprise serait qu'il cesse de nous surprendre ! Sans doute ne s'en remettrait-il pas...



B. B. - Qu'attendent aujourd'hui les électeurs européens des dirigeants de l'Union ? Le savent-ils eux-mêmes ?



J.-L. B. - Non, il y a un grand désarroi. Les Européens en général, et les Français en particulier, ont des attentes contradictoires vis-à-vis de l'Europe. La mondialisation et la déstabilisation - économique, financière, climatique, migratoire... - qu'elle entraîne développent une formidable angoisse identitaire qui conduit chacun à exalter des communautés humaines de plus en plus étroites. C'est le triomphe du small is beautiful. En même temps, les grands défis de notre temps ne peuvent être relevés que dans un cadre transnational, européen ou mondial. Nous rêvons de nous enraciner et nous avons besoin de décoller : « Des racines et des ailes » ! Nous voulons donc, à la fois, plus et moins d'Europe et, ces deux pulsions s'annulant, nous sommes englués dans un statu quo profondément frustrant.



B. B. - À quels facteurs attribuez-vous la forte montée des nationalismes en Europe ?



J.-L. B. - Il faut s'entendre sur ce que vous appelez « la montée des nationalismes en Europe ». Je serais plutôt tenté de parler de repli identitaire. Ce phénomène frappe certains États historiques de notre vieille Europe comme l'Espagne, le Royaume-Uni ou même la France depuis le succès, aux régionales, des indépendantistes corses. La coïncidence entre le Brexit et le réveil des tensions centrifuges - écossaise et irlandaise - au sein d'un des plus anciens et des plus solides États d'Europe devrait pourtant nous mettre la puce à l'oreille et nous donner à penser que nous vivons tout autre chose qu'une énième version d'un « printemps des peuples » dressés contre un empire abusif. L'Union européenne est la première victime d'une crise profonde de la solidarité politique - une crise qui voit se valoriser systématiquement le particulier par rapport à l'englobant, le petit par rapport au grand, le semblable par rapport au différent, le corporatif par rapport au général, l'identitaire par rapport à l'idéologique, la nation-ethnie à l'allemande par rapport à la nation-contrat à la française, le ressentiment par rapport au partage (à gauche) et l'exclusion par rapport à la fidélité (à droite). Si l'on admet ce constat, on est conduit à analyser la remise en cause de l'Union européenne comme la manifestation particulière d'un phénomène général de fragmentation du lien politique et non comme un simple réveil des peuples soumis à une tutelle supranationale usurpatoire.



B. B. - L'opacité du système de décision et le « déficit démocratique » de l'Union sont dénoncés depuis longtemps. Doit-on changer les institutions ?



J.-L. B. - Il est clair que le système politique de l'Union fonctionne mal. Pourquoi ? Pour l'essentiel parce que celle-ci, contrairement à une légende tenace, dispose de prérogatives politiques dérisoires par rapport à celles des États membres. 80 % des décisions politiques, y compris dans les domaines économique, fiscal et budgétaire, sont de la seule compétence des États. Et cette réalité est totalement occultée par ceux qui mettent en cause la capacité de l'Union à relever les défis qui lui sont lancés.

Je suis, en outre, un peu fatigué de toutes ces déclarations éplorées sur le « déficit démocratique » de la part de gens qui jugent avec la même sévérité et sans aucun discernement les logiques fédérales et les logiques souverainistes à l'oeuvre dans l'Union. Au cours des vingt dernières années, les gouvernements ont peu à peu cassé politiquement toutes les potentialités fédérales du traité de Maastricht et ont institué dans l'Union un mode de fonctionnement intergouvernemental, c'est-à-dire souverainiste : entente unanime des gouvernements, division de l'exécutif, délégitimation et marginalisation de la Commission et aussi, dans la mesure du possible, du Parlement. Hormis la Cour de justice, seule la Banque centrale européenne a su tirer son épingle du jeu comme institution quasi fédérale... et personne n'a eu à s'en plaindre. Pour le reste, nous avons pratiquement assisté à un retour à 1815 et à l'Europe du congrès de Vienne !



B. B. - Un système qui ne vous satisfait guère...



J.-L. B. - C'est celui qui a été voulu par les adversaires de l'Union et non par ses partisans ! N'oublions pas, en effet, que depuis à peu près vingt ans, l'Union est dirigée par des responsables nationaux eurosceptiques qui ont, partout ou presque, pris la relève des euro-fervents de la génération précédente (10). Il y a aussi autre chose : la critique de plus en plus répandue de ce qu'on appelle la « démocratie représentative » et l'exaltation de la démocratie directe et participative (11). Et là, je crie casse-cou ! La seule forme d'organisation des pouvoirs qui soit compatible avec la pluralité des peuples et la complexité des affaires, c'est précisément le gouvernement représentatif. Ce modèle nous est peu familier car nous sommes des enfants de Rousseau et non de Montesquieu. Or l'Union européenne ne ressemble pas à un canton suisse vu par Rousseau, c'est-à-dire à une petite société néolithique où des citoyens craignant Dieu pratiquent la votation dominicale entre deux séances de tir à l'arc ! Il faut prendre soin de bâtir une démocratie de négociation selon un modèle très différent de celui qui prévaut aujourd'hui dans la plupart des États européens... J'ajoute qu'à force de dire que « les institutions, ça n'intéresse personne » on finit par se convaincre qu'il était - et qu'il est - inutile de s'investir dans ce type de recherche. Et pourtant, c'est un préalable absolu à la relance de tout projet européen.



B. B. - Croyez-vous possible la création d'un « noyau dur » de pays européens désireux de s'intégrer davantage, même dans les domaines régaliens ?



J.-L. B. - L'Union européenne s'est constituée à partir de trois ensembles historiques distincts et même concurrents : la CEE, qui fut longtemps l'Europe des Six ; l'AELE, constituée pour lui faire pièce à l'initiative de Londres ; et le Comecon monté par les Soviétiques de l'autre côté du Rideau de fer. La Communauté qui s'est transformée en Union européenne a progressivement absorbé tout le monde mais n'a pas pour autant fédéré toutes les pensées et, moins encore, toutes les arrière-pensées. Des trois cercles initiaux, celui qui avait le plus d'ardeur et le plus d'ambition, c'était sans nul doute la Communauté des Six. Elle cumulait une exigence de démocratie, une volonté d'ouverture libérale et une tentation politique mêlant dans des proportions incertaines nostalgie de la puissance et culte de la solidarité. Les Britanniques et leurs amis, ainsi que les rescapés du système communiste, se reconnaissaient dans les deux premiers types d'engagement mais beaucoup moins dans le troisième. Avec toutefois une certaine confusion du côté des anciens pays de l'Est...



B. B. - C'est-à-dire ?



J.-L. B. - Disons que ces derniers acceptaient la solidarité européenne à condition d'en être les bénéficiaires et s'inquiétaient de voir les Britanniques hésiter à payer pour eux. Ils se mirent même à mépriser un peu moins l'Europe politique après l'invasion de la Géorgie par Poutine et le lâchage de ce pays par les Américains. Logiquement, on aurait dû construire sur cette base une Europe à double fond : un espace libéral à trente autour des anciens de l'AELE et, autour de la zone euro, une « Union sans cesse plus étroite », autrement dit une Europe politique à caractère plus ou moins fédéral. Les gens de l'Est se seraient partagés entre minimalistes et maximalistes. Le Brexit est la conséquence de notre incapacité à mener à bien un tel projet.



B. B. - Est-il trop tard aujourd'hui pour remettre l'ouvrage sur le métier ?



J.-L. B. - Ce ne sera pas chose facile. Car, comme je l'ai déjà dit, personne ne joue plus vraiment son rôle : les gens de l'Est se mettent en délicatesse avec l'exigence démocratique, les Britanniques tournent le dos à la liberté de circulation et d'installation des personnes, et les Français et les Allemands ne paraissent guère désireux de pousser plus avant « l'union sans cesse plus étroite »... Faisons pour une fois mentir notre grand sage historique, M. de La Palice : si les Européens n'ont pas la capacité d'avancer ensemble, il y a fort à parier qu'ils n'auront pas davantage celle d'avancer séparément !



 


Notes :


(1) Michel Barnier a été, de 1999 à 2004, commissaire européen en charge de la politique régionale et de la réforme des institutions et, de 2010 à 2014, commissaire au marché intérieur et aux services. Plusieurs fois ministre, il a notamment dirigé la diplomatie française (2004-2005).

(2) L'ex-premier ministre belge et eurodéputé libéral Guy Verhofstadt sera le négociateur du Parlement européen et le diplomate belge Didier Seeuws (ancien chef de cabinet d'Herman Van Rompuy quand celui-ci présidait le Conseil européen) sera celui du Conseil.

(3) Au sein du gouvernement de Theresa May, David Davis (en charge des négociations de sortie), Liam Fox (Commerce) et Boris Johnson (Affaires étrangères) peinent pour l'instant à harmoniser leurs vues.

(4) Le gouvernement d'Alexis Tsipras, issu des rangs de la gauche contestataire, a dû « pactiser » avec Bruxelles sur le remboursement de la dette grecque.

(5) Robert Stewart, deuxième marquis de Londonderry, plus connu sous le nom de lord Castlereagh, né le 18 juin 1769 à Dublin, est un célèbre diplomate britannique. Âme de la coalition contre Napoléon, il consolida l'alliance de la Prusse, de l'Autriche, de la Russie et de l'Angleterre contre l'Empereur. Il joua un rôle éminent au congrès de Vienne. À la différence de son successeur George Canning, il était favorable à ce que la Grande-Bretagne joue un rôle actif dans les affaires du continent. Dans son pays, il fut l'objet de la haine des libéraux, des réformateurs radicaux et aussi des Irlandais parce qu'il avait soutenu contre ces derniers une politique de répression. Dépressif, il se suicida en août 1822.

(6) Normalement, le droit de l'UE doit s'appliquer dans tous les États membres. Mais certains pays négocient des dérogations (ou opting-out), qui leur permettent de ne pas participer aux politiques communes qu'ils contestent. Le Danemark a négocié quatre dérogations, l'Eire deux, la Pologne une et le Royaume-Uni quatre - concernant Schengen, la monnaie unique, la justice et les affaires intérieures, et enfin la charte des droits fondamentaux.

(7) Au milieu des années 1980, les Dix se disputaient depuis des mois sur le futur budget communautaire. Les Britanniques estimaient qu'ils contribuaient trop à un budget dominé par la PAC (Politique agricole commune). Inflexible, Margaret Thatcher ne cessait de réclamer  pour son pays un « juste retour » financier. Grâce à la complicité naissante entre François Mitterrand et Helmut Kohl, un compromis fut finalement trouvé au sommet de Fontainebleau des 25 et 26 juin 1984 : les ressources financières des Communautés augmentèrent, le financement de la PAC baissa et le Royaume-Uni vit une partie de sa contribution remboursée par ses partenaires. C'est le fameux « chèque » britannique qui a coûté 111 milliards d'euros en trente ans à l'Union...

(8) Fondation Robert Schuman, « Questions d'Europe », n° 355, 4 mai 2015.

(9) Le 9 février 2014, les électeurs suisses ont voté, à une très courte majorité de 50,3 % des suffrages exprimés, en faveur d'une initiative populaire intitulée « Contre l'immigration de masse », un vote qui implique la remise en cause de l'Accord de libre circulation des personnes (ALCP) entre l'UE et la Suisse.

(10) Référence à la génération des Jacques Chirac, Gerhard Schröder, Silvio Berlusconi ou José Maria Aznar par rapport à celle des Giscard-Schmidt ou des Mitterrand-Kohl.

(11) L'Autriche et la Suisse (qui n'est pas dans l'UE) sont des pays où la démocratie participative fonctionne assez bien. Dans les deux pays, le droit de pétition est inscrit dans la Constitution et si une pétition recueille plus de 100 000 signatures, le gouvernement est alors obligé d'organiser un référendum. Cela dit, les dernières initiatives en date sont plutôt le fait de partis politiques que de citoyens. Ainsi en Autriche, la pétition pour un référendum contre l'adhésion de la Turquie et contre l'immigration musulmane vient des partis d'extrême droite. En Suisse, la pétition pour interdire la construction des minarets a été organisée par le parti gouvernemental le plus à droite, l'UDC. Enfin, adversaire déclaré du plan européen de répartition des migrants, le premier ministre hongrois Viktor Orban devait organiser un référendum sur le sujet le 2 octobre 2016.