Politique Internationale - La Revue n°154 - HIVER -

sommaire du n° 154
Le Vénézuela au bord de l'abîme
Article de Marie DELCAS
Correspondante du Monde au Venezuela.
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Le Venezuela va mal. La crise du premier exportateur de pétrole d'Amérique latine s'est accélérée en 2016. Apres avoir chuté de 3,9 % en 2014 et de 5,7 % en 2015, le PIB devrait encore dégringoler de 11 % en 2016. L'inflation, elle, frôle les 500 %, selon les estimations les plus optimistes. Le nombre d'heures que la population a passées à faire la queue devant les supermarchés se compte en millions. Les rayons des pharmacies sont vides, les hôpitaux manquent de matériel médical. Quatre augmentations du salaire minimum en moins d'un an n'ont pas suffi à compenser la perte de pouvoir d'achat. Mi-décembre, le retrait intempestif des billets de 100 bolivars - trois jours avant l'arrivée de nouveaux billets - a provoqué une vague de colère sociale et de pillages. Et contraint le gouvernement à faire marche arrière.

Dans ce pays de 31 millions d'habitants, l'insécurité bat des records. Avec un taux d'homicide de 120 pour 100 000 habitants, la capitale, Caracas, arrive en tête du classement mondial. L'horreur des crimes commis défraie la chronique et alimente au quotidien l'angoisse des citoyens, toutes classes sociales confondues. Selon l'organisation de défense des droits de l'homme Provea, plus de 850 personnes ont été assassinées en 2016 par la force publique au cours d'opérations coups-de-poing, dites Opérations de libération du peuple (OLP).

Majoritaire au Congrès pour la première fois depuis l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chavez (1999-2013), l'opposition a engagé contre le pouvoir un bras de fer qui a tourné à son désavantage. Avec l'aide du Tribunal supérieur de justice (TSJ), l'exécutif a largement rogné les pouvoirs du législatif. Les militaires ont encore accru leur emprise sur les institutions. En octobre, les autorités électorales ont reporté sine die le « référendum révocatoire » que l'opposition souhaitait organiser pour faire chuter le président, Nicolas Maduro. Les élections régionales ont été reprogrammées pour la mi-2017. En décembre, le pays a été expulsé de fait du Mercosur, la principale union latino-américaine, au motif - ou sous prétexte - qu'il n'avait pas respecté ses engagements économiques. Et que la démocratie y est sévèrement malmenée.

On le voit : tous les indicateurs font état d'une situation explosive. Pourtant, quatre ans après son élection, M. Maduro est toujours au pouvoir. Contre tous les pronostics et toutes les ambitions de l'opposition, l'héritier désigné d'Hugo Chavez semble tenir le pays en main. Le Parti socialiste unifié (PSUV) est resté socialiste et unifié. Les chavistes dissidents - fidèles à la révolution bolivarienne mais très critiques envers M. Maduro - sont peu nombreux. L'armée demeure apparemment loyale, la justice servile, le Conseil national électoral (CNE) complaisant. Le dialogue engagé à l'automne sous les auspices du Vatican a été mis à profit par le pouvoir pour se refaire une vertu conciliatrice. Le remaniement ministériel annoncé début janvier 2017 et la nomination de l'ex-ministre de l'Intérieur, Tareck El Aissimi, au poste stratégique de vice-président de la République confirment que Nicolas Maduro entend maintenir le cap et ne rien céder à ses ennemis politiques. M. El Aissimi, 42 ans, passe pour un dur du PSUV, peu enclin à négocier avec l'opposition.

Les sondages confirment que la majorité des citoyens souhaitent aujourd'hui le départ de M. Maduro. Mais le détail des chiffres rend compte d'un rapport de force complexe entre les deux camps politiques. C'est ainsi que, selon le « Venebarometro » publié en novembre 2016, 61 % des Vénézuéliens considèrent que le gouvernement de M. Maduro a tourné à la dictature. Mais seuls 52,8 % d'entre eux se disent proches de l'opposition, contre 31,4 % qui s'identifient au gouvernement. C'est dire que le noyau dur du chavisme reste fidèle à M. Maduro. Plus significatif encore : l'enquête montre que 27 % des citoyens interrogés se disent militants ou sympathisants du PSUV, contre 8,6 % de la Table de l'unité démocratique (MUD) qui réunit tous les partis d'opposition, de la droite dure au centre gauche. La coalition anti-chaviste affirme représenter « tous les secteurs » de la société, mais la fracture politique recoupe largement, encore aujourd'hui, la fracture sociale.

Le parti « Voluntad Popular » de Leopoldo Lopez recueille plus d'opinions favorables (12 %) que la MUD dans son ensemble. Incarcéré en février 2014 à la suite d'une manifestation qui s'était soldée par la mort de trois personnes, M. Lopez, 45 ans, a été condamné en novembre 2015 à quatorze ans de prison. De sa cellule, il est devenu le leader de l'opposition le plus populaire. M. Lopez incarne l'aile radicale de la MUD qui refuse tout compromis avec le pouvoir. Pour en finir avec M. Maduro, il appelle à une grande mobilisation populaire et, plus ou moins ouvertement, à l'intervention de l'armée. C'est par le biais de sa jeune épouse Lilian Tintori que « Leopoldo » fait désormais connaître ses positions. Projetée sur le devant de la scène politique à l'occasion de l'incarcération de son mari, Mme Tintori est devenue l'une des figures les plus médiatisées de l'opposition vénézuélienne, notamment dans la presse internationale. Elle est reçue à bras ouverts dans toutes les capitales occidentales.

« Primero Justicia », le parti d'Henrique Capriles ne recueille, lui, que 7 % des sympathies de citoyens. Deux fois candidat à la présidentielle, M. Capriles joue la carte du centre et du respect des institutions. « Ce n'est pas une place commode dans un pays polarisé comme le Venezuela », résume l'ex-candidat. M. Capriles juge irresponsable d'appeler à la confrontation avec un gouvernement qui conserve le contrôle des forces armées. Mais, insulté par les chavistes - qui ne font pas de distinguo entre les différentes factions de la MUD -, débordé sur sa droite par M. Lopez et détesté par les radicaux de son propre camp, M. Capriles voit sa marge de manoeuvre réduite.

La polarisation continue de structurer l'espace politique vénézuélien. Le terme n'est pas nouveau. Il remonte à la tentative avortée de coup d'État du 11 avril 2002. Arrivé au pouvoir trois ans plus tôt en promettant de refonder le pays, Hugo Chavez se convainc alors, non sans raison, qu'une certaine droite est prête à tout pour le renverser. Les événements de ce 11 avril sont ressassés dans les discours et les médias officiels. Le chavisme puise dans la mémoire du putsch la légitimité de tous ses excès. La haine de l'opposition - systématiquement qualifiée de putschiste et de fasciste - cimente le chavisme. Comme la haine du chavisme cimente la MUD.

Le débat politique s'en trouve simplifié à l'extrême. Les catégories politiques de l'analyse aussi. La presse parle des « chavistes » et de l' « opposition » comme de deux blocs monolithiques. C'est ignorer les fractures et les ambitions personnelles qui les divisent. Côté PSUV, les débats peuvent être vifs mais ils sont rarement publics. La révolution lave son linge sale en famille. La MUD, elle, expose ses clivages. Elle l'a encore fait, le 9 janvier, quand l'Assemblée a voté, au terme de vifs débats, l'« abandon de poste » par M. Maduro au motif que le président avait « abandonné le respect de la Constitution ».

Les deux visions du pays qui s'affrontent se traduisent en deux explications de la crise économique. Pour l'opposition, le système mis en place par Hugo Chavez, fait de redistribution de la rente pétrolière aux plus démunis, d'intervention croissante de l'État dans l'économie et de contrôles brouillons, a fait faillite. Pour les chavistes, l'opposition politique mène, avec l'appui des Américains, une « guerre économique » sans merci visant à déstabiliser le gouvernement. Spéculation financière, ralentissement de la production, accaparement de la production, contrebande de biens importés, les opposants seraient prêts à tout pour ruiner le pays. Polarisation politique aidant, les sympathisants du PSUV à qui Chavez a instillé une solide conscience de classe trouvent ce discours crédible.

Par conviction idéologique ou par intérêt personnel, les militaires continuent, eux aussi, d'endosser la faconde révolutionnaire. Hugo Chavez, qui avait mis l'alliance entre le peuple et l'armée au coeur de son projet politique, n'avait pas lésiné sur les prébendes pour s'attacher la loyauté de ses ex-compagnons d'armes. M. Maduro a forcé le trait. Au soir de sa victoire électorale du 6 décembre 2015, l'opposition a caressé l'espoir de voir le haut commandement retourner sa veste. En vain.

À la veille de Noël, le secrétaire général de la MUD, Jesus Torrealba, déclarait que l'année 2016 avait été « un échec pour tout le monde » : aussi bien pour l'opposition, coupable d'avoir « mal évalué la force de son adversaire », que pour le gouvernement, « qui n'a pas su profiter des occasions pour rectifier sa ligne ». Dans un pays divisé par dix-huit ans de révolution bolivarienne, la MUD peine toujours à rallier les chavistes mécontents. Alors que le bras de fer institutionnel tourne à l'impasse, le modèle économique fait faillite et l'environnement diplomatique se complique.

Le bras de fer institutionnel

Le 5 décembre 2015, l'opposition remportait sa première vraie victoire électorale en dix-sept ans de révolution bolivarienne (le référendum constitutionnel perdu par Hugo Chavez en 2007 n'avait pas modifié l'équilibre des pouvoirs). Les résultats des législatives ont largement dépassé les espoirs des opposants les plus optimistes : avec 56,2 % des voix, la MUD a emporté 112 sièges sur 167, soit 67 % du total. Le découpage électoral qui, lors des législatives de 2011, avait lésé l'opposition a cette fois-ci servi sa cause. Pour disqualifier la victoire adverse, les chavistes forgeront l'étonnant concept de « coup d'État parlementaire ».

Les déboires de la nouvelle majorité

Nicolas Maduro reconnaît immédiatement les résultats du scrutin, tels qu'ils ont été proclamés par le CNE. Avant de crier, le 18 décembre, à la fraude. Le PSUV dépose alors un recours dans l'État d'Amazonie. Les trois députés qui y ont été élus ne peuvent prêter serment le 5 janvier, date de l'investiture de la nouvelle Assemblée. La MUD perd alors sa majorité des trois cinquièmes, à laquelle la Constitution vénézuélienne reconnaît des prérogatives élargies. L'affaire des députés d'Amazonie va envenimer les relations institutionnelles tout au long de l'année. En juillet, le TSJ n'ayant toujours pas statué, l'Assemblée décide d'incorporer les parlementaires litigieux. Le haut tribunal déclare alors l'Assemblée « en desacato » : en désobéissance institutionnelle. Hors la loi, en quelque sorte. Elle l'était toujours début janvier 2017.

Le programme de la MUD, sur le court terme, se résumait à deux points : voter une loi d'amnistie pour obtenir la libération des quelque soixante-dix prisonniers politiques, et obtenir le départ de M. Maduro en usant de tous les moyens légaux et démocratiques à sa disposition. Le président de la nouvelle Assemblée nationale, Henry Ramos Allup, promet de contraindre le président à la démission « dans un délai de six mois ». Mais les députés de la MUD entament d'âpres débats sur la conduite à tenir. Et perdent du temps.

Les partisans de Leopoldo Lopez sont pressés de voter la loi d'amnistie. Mais le sujet n'est pas mobilisateur pour l'immense majorité des électeurs vénézuéliens, harassés par les difficultés de la vie quotidienne. Le pouvoir, qui le sait, en fait une ligne rouge. Lors des manifestations de 2014, plus de quarante personnes avaient été tuées, dont huit membres de la force publique. Le gouvernement - qui a sanctionné les policiers coupables d'excès - considère que la violence a été le fait des deux camps et que l'opposition, elle, ne s'est jamais démarquée des leaders les plus radicaux. La loi d'amnistie est présentée par les chavistes comme une loi scélérate qui vise à sortir de prison des assassins. Elle est finalement votée le 30 mars. Et déclarée inconstitutionnelle par le TSJ en avril.

Toutes les lois votées par l'Assemblée nationale connaîtront le même sort : la réforme de la Banque centrale, la réforme de la Mission logement (qui prétendait donner des titres de propriété aux bénéficiaires de logements sociaux), la réforme du TSJ ou encore le budget 2017. Au total, les magistrats ont rendu plus de trente-cinq arrêts visant à miner les attributions constitutionnelles de l'Assemblée, réduite à un lieu de débats.

Les avatars du référendum

Après plusieurs semaines de débats parlementaires, la MUD retient finalement l'option du référendum révocatoire pour forcer Nicolas Maduro au départ. Prévue par la Constitution de l'an 2000, cette option permet aux électeurs mécontents de se défaire, à mi-mandat, d'un élu, président de la République compris. En 2004, l'opposition avait obtenu et perdu un référendum révocatoire contre Hugo Chavez, sorti grandi de l'épreuve.

Même s'ils le nient en public, Nicolas Maduro et son équipe se savent fragiles. Les autorités électorales chargées d'organiser le référendum ont multiplié les exigences et les bâtons dans les roues. Pour activer la procédure, le CNE annonce ainsi, sur la base d'une norme interne, que la MUD doit d'abord présenter quelque 200 000 signatures (équivalent à 1 % du corps électoral). L'opération de recueil des signatures, organisée le 30 avril, est un succès : plus de deux millions de citoyens se pressent devant les bureaux de vote ouverts pour l'occasion. Le CNE mettra quatre mois à vérifier les signatures et en invalidera plus de 600 000 (ce qui permettra au gouvernement d'accréditer auprès de ses partisans l'idée d'une nouvelle « fraude » commise par la MUD). Mais le seuil des signatures nécessaires est atteint.

La Constitution stipule que si le président de la République en place quitte ses fonctions plus de deux ans avant la fin de son mandat, de nouvelles élections doivent être organisées. Dans le cas contraire, c'est le vice-président de la République (désigné par le président) qui prend sa place. La MUD se devait donc d'obtenir un référendum révocatoire - et de le gagner - avant la fin de l'année 2016, au risque de voir un chaviste prendre la suite de M. Maduro jusqu'en 2018. Parmi les « anti-maduristes » du PSUV, d'aucuns considéraient ce scénario avec bienveillance.

La Constitution prévoit que 20 % des votants doivent demander le scrutin. Pour faire pression sur les autorités électorales et obtenir au plus tôt la date de cette nouvelle collecte de signatures, l'opposition a appelé sa base à descendre dans la rue le 1er septembre. Dans un climat tendu mais dans un calme étonnant, la manifestation, baptisée « Prise de Caracas », réunit plusieurs centaines de milliers de personnes (un million selon la MUD). La MUD annonce de nouvelles mobilisations et le pouvoir, semble-t-il, prend peur.

Le 20 octobre, le CNE annonce la suspension indéfinie du référendum, sur injonction de cinq tribunaux régionaux de première instance. Les observateurs s'interrogent sur le procédé et se demandent si le TSJ, jusqu'alors outil docile du pouvoir, aurait commencé à se rebiffer. L'opposition dénonce une fois encore la dérive dictatoriale, voire « totalitaire » du régime.

Avec la suspension définitive du référendum, l'opposition perd toute chance de contraindre Nicolas Maduro au départ en 2016 « dans le respect de la Constitution ». Sur les réseaux sociaux, les radicaux se déchaînent. À l'instar de Leopoldo Lopez ou de l'ancienne députée Maria Corina Machado, certains invoquent l'article 350 de la Constitution sur le droit à la désobéissance civile. Des anonymes réclament une insurrection, un coup d'État, une intervention étrangère...

Le dialogue avorté

Faute de soupape d'espoir, les observateurs craignent un dérapage vers la violence. Le gouvernement et l'opposition aussi, qui acceptent de revenir à la table du dialogue mis en place quatre mois plus tôt par l'organisation régionale Unasur. La MUD demande et obtient la médiation du Vatican. Engagé le 30 octobre, le dialogue tourne court un mois plus tard, chacun des deux camps accusant l'autre de ne pas tenir ses engagements. L'opposition demandait la libération des prisonniers politiques, la levée de la décision d'illégalité qui pèse sur l'Assemblée nationale et un calendrier électoral précis d'ici à 2018. Mais la MUD ne veut pas assumer le coût de la rupture du dialogue, remis à 2017. Sa base radicale s'en prend aux dirigeants de l'opposition qui ont accepté de rencontrer le pouvoir. « La dialogue est une arnaque », écrit Henrique Capriles sur son compte Twitter. Mais, selon le Venebarometro, 60 % des citoyens se prononcent en faveur de la négociation entre les adversaires politiques pour tirer de la crise un pays qui, en matière économique, se dirige tout droit vers la faillite.

La faillite économique

Absorbé par le pugilat politique, le président Maduro ne semble pas avoir pris la mesure de la gravité de la situation. Alors que tous les indicateurs ont depuis longtemps viré au rouge vif, le chef de l'État a opté pour un immobilisme quasi total en matière économique. Ses efforts et ses décrets-lois ont eu pour objectif premier de lui permettre de conserver le contrôle de la politique économique au détriment du législatif, via l'état d'urgence économique décrété fin janvier et prorogé à deux reprises. Ce faisant, M. Maduro a pris le risque d'assumer seul, à terme, le coût social et politique de la crise.

L'état d'urgence économique

Au cours des onze premiers mois de l'année, le président a signé pas moins de soixante-seize décrets-lois. Certains ont eu un impact budgétaire considérable. C'est le cas, notamment, des augmentations du salaire minimum (et du « bon d'alimentation ») qui ont atteint 453,8 % sur l'année. Au total, le budget 2016 a plus que doublé, hors de tout contrôle du législatif. Et le budget 2017 a été adopté par décret. C'est dire que le Parlement a été dépossédé de sa fonction première.

Plusieurs de ces décrets-lois ont été pris pour faire face à la crise électrique du printemps qui a causé d'innombrables coupures de courant et de longues semaines de rationnement. Sur fond d'improvisation et de manque d'entretien des installations, le phénomène climatique El Niño a mis le pays le plus riche en énergie du continent à la merci d'une panne généralisée. La décision de réduire provisoirement la semaine de travail des fonctionnaires à deux jours a fait les gros titres de la presse internationale.

La crise d'une économie rentière

Comme tous ses prédécesseurs, Hugo Chavez avait proclamé son ambition de réduire la dépendance pétrolière du Venezuela. Comme eux, il a échoué. Les exportations de pétrole représentent aujourd'hui plus de 96 % du total. L'échec est d'autant plus cuisant que sa révolution bolivarienne a bénéficié de la manne pétrolière la plus phénoménale de l'histoire du pays. Entre 1999 et 2014, l'or noir lui a permis de gagner près de 900 milliards de dollars, selon les chiffres officiels. Soucieuse de réduire les inégalités sociales - et de gagner les élections -, la révolution bolivarienne a dépensé sans compter et sans épargner. Les milliards du pétrole ont permis de financer les programmes sociaux en matière de santé, d'éducation, de formation professionnelle, de logements sociaux, d'aliments à prix subventionnés. Ils ont aussi nourri la gabegie, la corruption et la fuite des capitaux.

La dette extérieure a été multipliée par cinq entre 2004 et 2013, la Chine devenant le premier créancier du Venezuela. Le Fonds de stabilisation macroéconomique, chargé de capter la rente pétrolière en temps d'abondance, n'a pas fonctionné. L'entreprise pétrolière publique, PDVSA, a été contrainte de financer les largesses sociales du gouvernement au détriment des investissements et de la maintenance de ses équipements. La production de pétrole, qui était de 3,3 millions de barils/jour en 2008, continue de baisser. Elle a atteint en novembre 2,09 millions de barils/jour, soit une réduction de 11 % par rapport à l'année précédente. Début décembre, le prix moyen du brut sur l'année 2016 était de 34,5 dollars le baril, soit 10,1 dollars de moins qu'en 2015 et... 53,9 dollars de moins qu'en 2014 ! Conséquence : les réserves internationales du pays ont fondu. La planche à billets tourne à plein régime pour financer le déficit budgétaire.

Seule grande innovation, l'augmentation du prix de l'essence à la pompe a finalement été décidée en février. Le combustible, dont le prix n'avait pas bougé en vingt ans, était devenu, de fait, gratuit. L'essence est passée à 6 bolivars (0,95 dollar) le litre, soit une augmentation de 6 086 %. Mais la hausse du prix à la pompe a été dévorée par l'inflation. L'essence vénézuélienne demeure la moins chère du monde.

Membre fondateur de l'OPEP, le Venezuela n'a pas ménagé ses efforts diplomatiques visant à obtenir une réduction concertée de la production. Décidée en septembre à Alger, celle-ci a permis au prix du baril de dépasser la barre des 50 dollars en décembre - une hausse insuffisante pour tirer le Venezuela d'affaire...

M. Maduro table désormais sur les ressources non pétrolières, du charbon à l'or, en passant par le coltan, les diamants et la bauxite. En février, le projet dit de l'Arc minier de l'Orénoque a été lancé pour attirer les investissements étrangers sur une zone de 114 000 km2 dans le sud-ouest du pays. Passant outre la méfiance que leur inspire le socialisme bolivarien, plusieurs multinationales - dont la Canadian Gold Reserve et la suisse Glencore - ont déjà signé des contrats. M. Maduro, qui espère tirer du projet entre 3 et 4 milliards de dollars par an, promet « une exploitation minière respectueuse de l'environnement », ce qui est loin de rassurer les écologistes, qu'ils soient chavistes ou anti-chavistes et qui, une fois n'est pas coutume, font cause commune contre le projet. Ce qui est sûr, c'est que l'exploitation de l'Arc minier de l'Orénoque n'est pas de nature à modifier le modèle rentier axé sur l'exploitation des ressources naturelles qui constitue une composante structurelle de la crise actuelle.

L'asphyxie par la régulation

La régulation du taux de change, en vigueur depuis 2003, et le contrôle des prix instauré en 2011 sont aussi responsables des difficultés. Ils paralysent l'activité économique, tout en alimentant la contrebande et la corruption, à petite et grande échelle. Plusieurs fois réformé, le système de change fait coexister depuis février 2016 un taux fixe pour les importations dites prioritaires (de 10 bolivars pour 1 dollar) et un taux ajustable pour les autres qui, début janvier 2017, était de 678 bolivars pour 1 dollar. Au marché noir le dollar s'échangeait à 3 350 bolivars, après une envolée à plus de 4 000.

Instauré en 2011 pour lutter contre l'inflation et les premières pénuries, le contrôle des prix a été complété en 2014 par une « loi des prix justes » qui interdit aux entreprises de réaliser une marge de bénéfice supérieure à 30 %. Elle contraint certains producteurs à vendre à perte ou même à mettre la clé sous la porte. Le gouvernement accuse régulièrement les entreprises privées de spéculer et le Code pénal sanctionne désormais le délit d'« accaparement ». À l'occasion, les télévisions publiques montrent la police saisissant des hangars pleins de denrées alimentaires, supposément « accaparées » par la méchante opposition putschiste. Au temps d'Hugo Chavez et du pétrole cher, le gouvernement pouvait dissimuler la destruction de l'appareil productif à coups de dépenses publiques et d'importations. Mais il n'en a plus les moyens. Entre 2012 et 2015, les importations du pays per capita ont diminué de 47 %. On comprend que les rayons des supermarchés et des pharmacies soient vides.

Pour faire face aux pénuries croissantes, le gouvernement a installé en avril des Comités locaux d'approvisionnement et de production (CLAP). Chargés de distribuer la nourriture à la population en supprimant les intermédiaires, ces CLAP ont permis d'éviter que les pénuries ne tournent au désastre humanitaire dans les quartiers les plus défavorisés. Mais leur politisation attise le mécontentement. En juillet, le gouvernement a placé le système sous le contrôle du ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino. C'est donc un poste stratégique qui a été confié aux militaires.

Par ailleurs, le gouvernement a laissé les importateurs vendre des produits de base au taux du marché noir. À la fin de l'année, les supermarchés élégants étaient remplis de denrées à des prix exorbitants, pendant que pauvres et classes moyennes continuaient de faire la queue pour obtenir les aliments disponibles à prix contrôlés. L'apparition de cette brèche des rayonnages est porteuse de risques : l'insurrection tant attendue par la droite de la droite pourrait bien, à terme, venir des chavistes en colère...

Un isolement croissant

Dans une Amérique latine où la gauche est en repli, le gouvernement de Nicolas Maduro semble de plus en plus isolé. Mais la MUD ne réussit pas à mobiliser la communauté internationale en sa faveur. Pour les chavistes comme pour la MUD, l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche est, évidemment, source d'incertitude.

Comme son prédécesseur, Nicolas Maduro s'en prend de façon récurrente aux Américains. Mais il est clair que l'anti-impérialisme militant de la révolution bolivarienne n'a plus l'écho qu'il avait du temps d'Hugo Chavez. Insulter le président Obama s'est révélé moins facile que vilipender George W. Bush. Et accuser les États-Unis de vouloir mettre la main sur le pétrole vénézuélien est moins convaincant à l'heure où le fracking américain bouleverse la géopolitique énergétique.

Siégeant au Conseil de sécurité des Nations unies depuis début 2015, le Venezuela s'est largement aligné sur les positions de la Chine et de la Russie. Son ambassadeur, Rafael Ramirez, a toujours défendu le droit du gouvernement syrien à défendre sa souveraineté. Le 5 décembre, il votait contre la résolution exhortant les parties à déclarer un cessez-le-feu à Alep.

Mercosur et OEA

Avec la victoire de l'ultralibéral Mauricio Macri à la présidentielle argentine en novembre 2015 et la destitution de Dilma Rousseff au Brésil six mois plus tard, Nicolas Maduro a perdu deux alliés de poids. Ces retournements politiques ont débouché sur une grave crise au sein du Mercosur, le marché commun qui réunit l'Argentine, le Brésil, le Paraguay, l'Uruguay et le Venezuela. En août, Buenos Aires, Brasilia et Asunción se sont en effet opposés à ce que Caracas assume la présidence de l'organisme (normalement attribuée par ordre alphabétique). M. Maduro a dénoncé les « machinations de l'extrême droite » et la formation d'une « triple alliance » au service de Washington. En décembre, dans une décision juridiquement contestable, le Mercosur a décidé de retirer au Venezuela son statut de membre à part entière, provoquant l'ire de Caracas.

Le secrétaire général de l'Organisation des États américains, l'Uruguayen Luis Almagro, n'a pas ménagé ses efforts pour faire sanctionner le Venezuela. Mais il n'a pas obtenu la majorité nécessaire (18 voix) au sein du Conseil permanent de l'organisme régional pour faire constater une « rupture de l'ordre démocratique » ou une « altération de l'ordre constitutionnel » dans la république bolivarienne. Les alliés du Venezuela - la Bolivie, l'Équateur, le Nicaragua et quelques petits pays des Caraïbes qui ont un besoin avide du pétrole vénézuélien - ont bloqué la possibilité d'une résolution en ce sens. En août, quinze pays de l'OEA appelaient Caracas à « respecter les étapes du référendum de façon claire, concrète et sans délais » et à « garantir les droits constitutionnels du peuple vénézuélien ». Toutes tendances confondues, l'opposition vénézuélienne juge la formule diplomatique bien douce...

La voisine Colombie

Au pouvoir depuis 2010, le prudent et très calculateur président colombien Juan Manuel Santos a maintenu avec M. Maduro une cordialité diplomatique à toute épreuve. Le chef de l'État colombien, en effet, a fait de la paix avec la guérilla marxiste colombienne (FARC) la priorité de ses deux mandats. Or il a eu besoin de Caracas pour mener à terme le processus de négociations qui lui a valu le prix Nobel de la paix 2016. Hugo Chavez avait joué un rôle décisif pour convaincre les FARC de s'asseoir à la table des négociations. Avec le Chili, le Venezuela en a été l'un des pays accompagnateurs, les pays garants étant la Norvège et Cuba. M. Maduro a continué de prêter assistance au processus en facilitant, notamment, l'exfiltration via son territoire des guérilleros en chemin pour La Havane où se sont tenues les négociations. Mais à l'heure de la signature de l'accord de paix définitif, Cuba a largement ravi la vedette au Venezuela.

Fin juillet, Caracas a accepté de rouvrir la frontière avec la Colombie, presque aussi subitement qu'il avait décidé de la fermer en août 2015 sous prétexte de lutter contre l'insécurité et la contrebande. Comme Hugo Chavez, le président Maduro tente de faire porter la responsabilité de la crise vénézuélienne aux mafias et aux paramilitaires colombiens alliés de l'ex-président Alvaro Uribe. Il est vrai que, par la frontière de 2 219 kilomètres qui sépare les deux pays, transitent tous les trafics illégaux, de l'essence aux médicaments subventionnés en passant par la drogue, les armes ou les devises. Il est cependant tout aussi vrai que les Colombiens n'en ont pas le contrôle exclusif. Les distorsions de l'économie vénézuélienne et la corruption des deux côtés de la frontière favorisent l'expansion de cette contrebande aux mille facettes.

Bogota a joué la patience. La réduction des stocks vénézuéliens et la pression des pénuries alimentaires ont finalement contraint Caracas à rouvrir les points de passage. Des dizaines de milliers de consommateurs vénézuéliens passent tous les jours la frontière pour venir s'approvisionner en Colombie. Mais le retour massif et définitif de migrants colombiens installés au Venezuela, parfois depuis de longues années, ne s'est pas produit. Le Venezuela, malgré ses problèmes, continue d'offrir éducation et santé gratuites, eau, électricité et transports presque gratuits.

En guise de conclusion...

Étranglé par une politique économique irrationnelle, pris en étau entre une révolution corrompue qui ne veut pas entendre parler d'alternance et une opposition paralysée par les ambitions personnelles, le Venezuela va décidément mal. Aucun scénario facile de sortie de crise ne se dessine. Si une explosion de mécontentement populaire devait se produire, rien ne dit qu'elle pourra être politiquement canalisée par l'opposition, rien ne garantit qu'elle se traduira par une transition vers un régime plus démocratique, rien ne permet de prédire avec certitude le rôle que jouerait alors l'armée. Les raisons de craindre un bain de sang, elles, existent.

Par principe, et par réalisme dans un pays où aucun des deux camps ne peut prétendre éliminer l'autre du jeu politique, le dialogue reste la seule option désirable. Tous les gouvernements de la région se sont, de fait, prononcés en sa faveur. Mais les chances de voir aboutir les pourparlers engagés - et déjà suspendus - semblent bien minces. Au-delà d'avancées ponctuelles - et de la libération de quelques prisonniers politiques -, il est difficile d'imaginer une transition à l'amiable. Les chavistes ont trop à perdre pour accepter de céder tranquillement le pouvoir, l'opposition est trop assoiffée de revanche pour les convaincre de le faire. « Chacun des deux camps agit en voulant ignorer que l'autre représente la moitié du pays », résumait l'analyste Luis Vicente Leon, début 2016. À en croire les sondages, la balance penche depuis en faveur de l'opposition mais la MUD ne peut, pour autant, ignorer que le chavisme demeure une force politique.

Les espoirs des partisans du dialogue reposent sur le Vatican et sur la détermination du pape François, seul capable de « faire un miracle » et de contraindre les parties à accepter un consensus minimum qui permettrait aux institutions de fonctionner et sauverait ce qui subsiste de démocratie. Au Venezuela comme dans le reste de la très catholique Amérique latine, le pape argentin jouit d'un prestige réel. De l'avis des observateurs étrangers, aucun des deux camps n'osera claquer la porte des négociations en présence de l'émissaire du Saint-Siège.

Maintenant que le risque d'élections anticipées est écarté (puisque, en cas de démission, M. Maduro serait remplacé par Tareck El Aissimi) et que le scénario du référendum révocatoire a perdu de son intérêt pour l'opposition, le gouvernement a tout intérêt à jouer la carte du dialogue, du moins en apparence. Celle-ci est plus difficile à jouer pour l'opposition : faute de résultats, les pourparlers ne peuvent que renforcer l'aile radicale. Et à terme, menacer l'unité de la MUD.

Dans ce pays infiniment riche en hydrocarbures, la variable fondamentale reste le prix du baril. Si elle devait se confirmer et s'amplifier, la remontée des cours amorcée au troisième trimestre 2016 constituerait un ballon d'oxygène économique et politique pour M. Maduro. Elle permettrait en effet au pouvoir en place de faire face au problème le plus prégnant : celui des pénuries de produits de base et de médicaments. Le risque d'une explosion sociale à court terme s'en trouverait diminué. Mais une hausse, même substantielle, des prix du brut ne suffira pas à résoudre les problèmes structurels de l'économie vénézuélienne d'ici à 2018. C'est la date de la prochaine présidentielle. Et l'enjeu politique réel des mois à venir.

 


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