Politique Internationale - La Revue n°154 - HIVER -

sommaire du n° 154
Après Mossoul, chronique d'un chaos annoncé
Article de Jean-Pierre Perrin
Journaliste au quotidien Libération
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À Mossoul, l'État islamique (EI) oppose une résistance acharnée - et, visiblement, très bien préparée - aux diverses forces irakiennes, dont certaines sont soutenues par la Coalition internationale. Convaincus que la chute de la grande ville sunnite du nord de l'Irak était inéluctable, ces différents acteurs se sont positionnés en prévision d'un avenir qui s'annonce chaotique tant leurs intérêts et leurs visées politiques divergent. Voire s'opposent.

La libération de Mossoul ne signifiera donc pas un retour au calme. Au contraire, elle pourrait nourrir de nombreux foyers de tension et provoquer des conflits entre les vainqueurs. Il s'y jouera l'avenir de l'Irak, avec des conséquences pour les régions kurdes, la Syrie et la Turquie.

En fait, l'opération visant à anéantir l'EI est complétée par une autre offensive : en novembre, une attaque a été lancée depuis le nord de la Syrie contre Raqqa, la capitale syrienne de l'EI et le QG de l'organisation pour les opérations terroristes en Europe, dont celles perpétrées à Paris et à Berlin. L'offensive est limitée cette fois aux Forces démocratiques syriennes (FDS), une autre coalition qui regroupe des combattants kurdes, arabes et turkmènes.

Les forces en présence

- Pour le gouvernement de Bagdad, l'enjeu de la bataille est primordial. Il y joue sa crédibilité. Une fois Mossoul tombée et la province de Ninive reprise, il devra rapidement y imposer son autorité, rallier la population, éviter les représailles contre les nombreux collaborateurs des djihadistes et empêcher l'entrée dans la ville des forces paramilitaires dont les habitants ont tout à craindre. Au-delà, la reprise de Mossoul va se révéler un fardeau économique, politique et financier pour un État irakien qui se trouve déjà en quasi-faillite financière et peine à assurer le versement des salaires des fonctionnaires. Autre grave handicap : la faiblesse de l'armée irakienne, reconstituée après sa cuisante défaite de juin 2014 lorsque 1 000 à 2 000 combattants de l'État islamique s'étaient emparés en deux jours de Mossoul, pourtant défendue par plus de 40 000 soldats et policiers.

- Les peshmergas kurdes - principalement ceux du Gouvernement régional du Kurdistan dont le président est Massoud Barzani, par ailleurs principale figure du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) - seraient au nombre de 6 000. Ils ont pour mission principale de tenir la plaine au nord de Mossoul et de servir de forces d'appoint à l'armée irakienne. Mais ils cherchent, en même temps, à gagner sur le terrain des positions stratégiques et à s'implanter à Mossoul - ce qui aurait notamment pour avantage de leur donner plus de poids dans l'éventualité de négociations futures avec Bagdad sur les frontières du Kurdistan. Massoud Barzani est, certes, un partenaire déterminé de la Coalition anti-État islamique, mais il a déjà fixé une ligne rouge au gouvernement irakien : l'armée peut entrer dans les zones kurdes, mais il n'est pas question qu'elle y installe des bases permanentes. Le 16 novembre, il a même déclaré que ses peshmergas « ne se retireront pas des territoires repris ». Outre les peshmergas du PDK, participent à l'offensive ceux d'autres formations kurdes, comme l'UPK (Union patriotique du Kurdistan de Jalal Talabani) et les milices YPG, branche armée syrienne du PKK (1). C'est vraiment toute la nation kurde qui est mobilisée : il y a même des combattants du PAK (Parti de la liberté du Kurdistan) de Hussein Yazdapan, une petite formation qui combat à la fois l'EI et le régime de Téhéran.

- La Coalition internationale - en particulier les États-Unis, la France et, à une moindre échelle, l'Allemagne et le Canada - a vocation à appuyer l'armée irakienne, à soutenir le gouvernement fédéral et à entraîner et conseiller les peshmergas kurdes. Elle se donne également pour objectif de limiter le chaos qui ne manquera pas de survenir après la bataille. Mais comme la Coalition n'a pas de mandat politique - seulement un mandat militaire -, elle aura très peu de moyens de pression sur les différents acteurs. Paris a une préoccupation supplémentaire : les djihadistes venus de France qui se battent à Mossoul - ils sont estimés à 250 par le ministère français de la Défense. Pas question qu'ils s'échappent pour regagner le territoire national où ils pourraient perpétrer des attentats. Pas question, non plus, qu'ils se rendent.

- Les milices tribales sunnites, ralliées au gouvernement de Haider al-Abadi moyennant prébendes, dont il est difficile d'apprécier l'importance et qui servent elles aussi de forces d'appoint.

- Les milices chiites possèdent un agenda qui leur est propre. Regroupées au sein des Forces de mobilisation populaire (Hachad al-Chaabi, FMP pour le sigle français), elles inscrivent leur combat dans le cadre d'un djihad chiite, théoriquement défensif, face au djihad sunnite. Elles veulent donc être associées à la prise de la ville, ce qui leur permettrait de renforcer leur légitimité à l'échelle nationale, de montrer qu'elles sont indispensables et de concurrencer l'armée nationale (leurs effectifs globaux sont estimés à 140 000 volontaires). Si Mossoul constitue pour elles un enjeu essentiel, c'est aussi parce qu'elles sont liées à des partis politiques, tous islamistes mais rivaux, voire ennemis. Une participation à la bataille aura donc des retombées politiques, en particulier dans la perspective d'élections. Par surcroît, elles ont pour but de contrer la Turquie sunnite en Irak.

- La République islamique d'Iran est, elle aussi, à la manoeuvre à travers ces mêmes milices chiites qu'elle a souvent créées et qui sont son bras armé en Irak. À ce titre, elle leur fournit - avec l'aval de Bagdad - des conseillers militaires, principalement des officiers de la division Al-Qods, chargée des opérations extérieures au sein du corps des Pasdaran (Gardiens de la révolution). Selon des témoignages d'observateurs internationaux, toute la chaîne de commandement des milices est iranienne. Sur le terrain, les officiers des Pasdaran ne se cachent même pas. Pour l'Iran, la lutte contre les djihadistes est également un enjeu de politique intérieure. L'émergence de l'État islamique et la guerre civile en Syrie ont agi comme des repoussoirs pour la population iranienne qui porte au crédit du régime de lui avoir épargné les attentats perpétrés par les extrémistes sunnites dans toute la région et en Occident. Les services de sécurité ont même reconquis la légitimité qu'ils avaient perdue lors des mouvements sociaux de 2009-2010 du fait de la répression qu'ils avaient alors menée sur le sol iranien et qui avait significativement affecté leur image auprès de la population.

- La Turquie veut également participer à la bataille de Mossoul. Elle le fait directement en déployant entre 1 500 à 2 000 hommes aux côtés des peshmergas et des milices sunnites. Et indirectement en soutenant et en manipulant des groupes paramilitaires arabes et turkmènes sunnites, avec comme arrière-pensées la crainte de la mainmise de l'Iran sur l'Irak et la question kurde. Il ne faut pas sous-estimer, non plus, le rêve néo-ottoman de son président.

- Les petites milices communautaires assyriennes - comme les Unités de protection de la plaine de Ninive -, turkmènes et yézidies (2) s'emploient à réoccuper les territoires sur lesquels leurs communautés respectives vivaient avant d'en être chassées par les djihadistes. Ce faisant, il leur arrive de se venger sur les populations sunnites accusées (non sans raison) d'avoir eu partie liée avec l'EI. Leurs capacités de nuisance sont donc à craindre dans un climat à ce point tendu. On les voit mal accueillir des personnes déplacées fuyant Mossoul si celles-ci se révèlent être des sunnites - en décembre, 100 000 habitants avaient déjà fui la ville, selon les chiffres des Nations unies.

 L'offensive visant à reprendre Mossoul a officiellement commencé le 17 octobre par une allocution télévisée, prononcée à deux heures du matin, du premier ministre irakien Haider al-Abadi : « Je déclare aujourd'hui le début des opérations victorieuses pour vous libérer de la violence et du terrorisme de Daech » (acronyme arabe de l'État islamique). Préparée pendant de longs mois, avec les conseillers américains - mais les plans d'attaque n'ont été ajustés que deux semaines avant l'opération -, l'attaque mobilise plus de 100 000 hommes. Les Américains la supervisent.

Le siège de Mossoul

Le fer de lance de la Coalition est la Golden Division, nom donné aux unités d'élite irakiennes du CTS (le Service de contre-terrorisme, qui compte 13 000 hommes, dont une partie seulement est déployée à Mossoul), qui sont depuis des années à la pointe de la plupart des combats auxquels elles ont payé un lourd tribut (3). Ces unités sont secondées par les 7 500 soldats de la Coalition internationale, dont plus de 4 600 Américains qui, avec leurs hélicoptères de combat Apache, jouent un grand rôle dans le conflit. Les Français, avec environ un demi-millier de militaires, interviennent avec des Forces spéciales - au moins 200 commandos de la Task Force Hydra du Commandement des opérations spéciales, le célèbre COS, qui participent directement aux combats -, de l'artillerie et des bombardements aériens effectués à partir du porte-avions Charles de Gaulle, qui croisait jusqu'à la mi-décembre dans le golfe Persique (il est de retour en France pour des révisions).

Rapidement, les soldats irakiens, secondés par les peshmergas et les conseillers occidentaux, sont entrés dans les banlieues à la périphérie de la ville. Les djihadistes n'ont pu résister à une offensive de type « bélier » qui a rendu inopérantes leurs deux lignes de défense concentriques. Mais le plus dur reste à faire : conquérir le centre d'une immense agglomération divisée en deux par le Tigre, dont les cinq ponts ont été coupés. Dans la ville sont retranchés quelque 5 000 combattants et y vivent encore environ 1,2 million d'habitants empêchés de fuir. Entrés dans les abords de Mossoul le 1er novembre, les militaires irakiens ont pu atteindre en décembre la ville proprement dite et reprendre plusieurs quartiers à l'est, mais l'EI demeure solidement retranché à l'ouest. La progression est des plus laborieuses et doit se faire rue par rue. Les convois de blindés n'avancent parfois que de quelques centaines de mètres en une journée, quand ils ne sont pas obligés d'attendre d'autres unités irakiennes pour sécuriser leurs positions. Dans certains quartiers, il faut chasser les tireurs embusqués maison par maison. Comme d'habitude, les djihadistes ont édifié des réseaux de tunnels dont ils se servent pour prendre à revers les soldats et les peshmergas. Ils se battent aussi à coups de voitures piégées blindées lancées par des kamikazes : plus de 900 véhicules bourrés d'explosifs avaient déjà été utilisés en décembre (4). D'où des pertes importantes au sein de l'armée irakienne : au moins 2 000 militaires irakiens ont été tués lors du seul mois de novembre, selon des chiffres a minima fournis par la Mission en Irak des Nations unies. Mi-décembre, la 9e division de l'armée régulière irakienne a également enregistré de lourdes pertes, de même que la Golden Division qui, selon une source militaire américaine, aurait perdu 50 % des effectifs engagés. Les commandos français du COS ont aussi eu des blessés. D'où la nécessité, après deux mois de combats intenses, d'une pause dans la bataille - pause qui a été mise à profit pour réviser les plans et acheminer de nouveaux renforts. L'offensive a repris le 29 décembre.

Signe que le bastion islamiste est néanmoins en péril, Abou Bakr al-Baghdadi, que l'on n'avait pas entendu depuis le début de l'année 2016, a lancé, en novembre, un appel à ses hommes les incitant à se battre jusqu'au sacrifice : « Tenir ses positions dans l'honneur est mille fois plus aisé que se replier dans la honte. »

L'offensive contre Mossoul a été préparée par la reconquête des autres villes prises par l'EI. Tikrit, l'ancien fief de Saddam Hussein, fut facilement reprise en mars 2015 par les forces irakiennes, avec l'implication des milices chiites et de la Coalition internationale, les djihadistes n'ayant pas voulu la défendre. Ce fut ensuite le tour de Sinjar, une ville et un massif montagneux du nord du pays où vivent, pour l'essentiel, des yézidis ; l'attaque, menée en novembre 2015 par les forces kurdes appuyées par les milices locales, a permis de couper la route stratégique reliant Mossoul à Raqqa et d'isoler les djihadistes irakiens de ceux de Syrie. Ramadi, chef-lieu de la grande province sunnite d'al-Anbar, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Bagdad, est repassée aux mains de l'armée et des milices chiites en février 2016 (une victoire arrachée au prix de longs et coûteux combats). Enfin, en juin 2016, à l'issue d'un très long siège, les forces irakiennes ont regagné Falloudja, première ville importante tombée entre les griffes de l'EI (en décembre 2013).

Chaque fois, l'armée de Bagdad a usé de la même stratégie : ne pas encercler la ville mais l'attaquer sur trois côtés afin de permettre aux djihadistes de s'enfuir par le quatrième, ce qui a permis une reconquête plus facile de ces villes.

À Mossoul, en revanche, la situation est radicalement différente. La grande cité sunnite fait l'objet d'un encerclement quasi total. Elle est assiégée au sud et au sud-est par l'armée irakienne, au nord et au nord-est par les peshmergas du PDK et de l'UPK (appuyés par des unités kurdes syriennes et même du PKK turc), et à l'ouest par les milices chiites des FMP. Les hommes d'al-Baghdadi n'ont à présent d'autre choix que se rendre ou se battre jusqu'à la mort. La bataille pourrait, dès lors, durer beaucoup plus longtemps que prévu. Le général Joe Votel, chef des forces américaines au Moyen-Orient, estimait qu'elle s'achèverait fin janvier tandis que le secrétaire à la Défense de Barack Obama, Ashton Carter, voulait en voir la fin avant l'installation de Donald Trump à la Maison-Blanche. Certains observateurs estiment que les djihadistes pourraient tenir encore entre six mois et un an. En réalité, la durée de l'offensive est une équation inconnue.

La menace des milices chiites

La prolongation du siège ne fait pas l'affaire du premier ministre irakien Haider al-Abadi. D'une part, parce que l'armée irakienne, péniblement reconstituée après les fracassantes débâcles de 2013-2014, en particulier la perte de Mossoul, et revigorée par des conseillers américains, risque de ne pas se montrer suffisamment combative sur une longue période et même de s'affaiblir. D'autre part, parce que les milices chiites des Forces de la mobilisation populaire sont pressées d'en découdre et d'aller affronter les combattants de l'EI. Or le premier ministre irakien ne veut surtout pas les voir entrer dans Mossoul. Il a même fait des déclarations fermes en ce sens : « La force qui mène les opérations de libération est la courageuse armée irakienne conjointement avec la police nationale, et ce sont elles qui entreront dans Mossoul, pas d'autres. » Ce qu'il craint, c'est que les milices répètent les nombreux crimes de guerre et exactions commis contre les populations de Tikrit, Ramadi ou Falloudja - des atrocités terribles qui expliquent que ces milices effraient les populations sunnites plus encore que les hommes de l'EI. Mais si l'offensive tarde à se conclure, les FMP vont accroître leurs pressions pour participer à l'offensive. Elles sont déjà sur le qui-vive.

 Parties de Bagdad le 29 octobre, les FMP ont d'abord suivi l'armée irakienne vers le sud de Mossoul avant de bifurquer vers l'ouest en direction de Tal Afar, une ville à majorité turkmène de plus de 100 000 habitants qui verrouille la frontière syrienne et qui est l'un des fiefs de l'EI (5). La cité a été rapidement prise par la 92e brigade des FMP, provoquant la colère du président turc Recep Tayyip Erdogan - il a menacé d'intervenir si des exactions étaient commises contre la population - et une réponse encore plus violente et injurieuse du chef de la Mobilisation populaire, Hadi al-Amiri. On est déjà dans la guerre des mots. À travers ces déclarations et leur soutien respectif aux milices sunnites et chiites, on mesure la vivacité de l'affrontement indirect que se livrent la Turquie et l'Iran pour imposer leur influence dans la région.

Arrière-pensées iraniennes

La présence des milices chiites dans ce district est éminemment stratégique : elle permet de couper toute retraite possible aux djihadistes qui chercheraient à s'enfuir de Mossoul. Les FMP ayant fait la jonction avec les peshmergas à Tal Afar, les hommes de l'EI ne peuvent plus fuir par l'ouest. Comme ces unités paramilitaires chiites sont, on l'a dit, sous la coupe des Pasdaran iraniens qui les arment, les financent, les entraînent, les organisent et, in fine, les dirigent - elles sont sous l'autorité toute théorique du premier ministre -, cette décision éminemment stratégique a sans doute été prise à Téhéran. Plusieurs raisons peuvent l'expliquer : d'abord, la volonté évidente d'empêcher les combattants de l'EI de sortir de la nasse de Mossoul et de gagner la Syrie (une préoccupation que l'on retrouve chez d'autres acteurs, dont les Américains et les Français). Mais on peut suspecter Téhéran de souhaiter, en condamnant les djihadistes à lutter jusqu'au bout, voir la bataille traîner en longueur. Pour de bonnes raisons : plus le siège s'éternisera, plus il sera difficile pour Haider al-Abadi de garder les FMP à distance. D'autant plus qu'il joue son avenir politique sur la réussite de la reprise de la ville. Tout échec, réel ou ressenti comme tel, le mettrait en difficulté. Deux hommes, beaucoup plus proches que lui de l'Iran, en profiteraient : son vieil ennemi, l'ancien premier ministre Nouri al-Maliki, qui ne cherche qu'à le chasser du pouvoir pour reprendre sa place ; et Hadi al-Amiri, qui fut ministre des Transports et l'ancien chef de la puissante organisation al-Badr, la plus importante des milices chiites irakiennes ; aujourd'hui, il est le leader officiel de la Mobilisation populaire dont il se sert comme marchepied pour prétendre, lui aussi, à prendre le pouvoir à Bagdad.

Les quatre grandes soeurs

Des formations paramilitaires, l'Irak n'en manque pas. On en dénombre pas moins de 80 différentes (6) mais seules quatre grandes comptent, toutes chiites : l'Organisation al-Badr, créée en 1982 en Iran, la plus ancienne et la plus importante ; l'Armée du Mahdi du bouillant religieux populiste Moqtada al-Sadr, renommée les Brigades de la paix ; les Brigades du Hezbollah, fondées sur le modèle du Hezbollah libanais ; et enfin Asaïb Ahl al-Haq, qui a acquis une forte notoriété en envoyant des milliers de volontaires se battre en Syrie avant d'en rapatrier une partie, à partir de juin 2014, l'EI menaçant d'attaquer Bagdad. L'autre partie se bat toujours en Syrie, en particulier près d'Alep, aux côtés de l'armée de Bachar al-Assad.

Depuis la prise de Mossoul par l'EI, les milices chiites n'ont cessé de monter en puissance : elles ont profité à la fois de l'immense discrédit de l'armée irakienne et d'une fatwa d'Ali Sistani, le grand ayatollah de la ville sainte de Nadjaf, dans laquelle il appelait les Irakiens à « défendre leur pays, l'honneur de ses citoyens et les lieux sacrés ». Ce religieux né en Iran, qui appartient au courant chiite dit quiétiste et qui, dès lors, maintient une forte distance avec la théocratie iranienne, ne voulait sans doute pas les encourager à créer des milices strictement confessionnelles. Il s'exprimait d'ailleurs au nom de l'intérêt supérieur de l'Irak et non uniquement au nom de celui des chiites. Mais sa fatwa a été utilisée comme une caution justifiant la formation de nouveaux groupes armés qui se sont imposés à l'ombre des quatre « grandes soeurs ». Même si tous ces groupes paramilitaires, les grands et les petits, sont loyaux à l'égard de Téhéran, cette fidélité ne les empêche nullement de s'affronter, parfois en plein coeur de Bagdad, à coups d'armes automatiques. Car qui dit milices dit aussi racket, trafics, corruption, kidnappings et autres crimes.

L'Organisation al-Badr est la milice la plus inféodée au pouvoir iranien. Son véritable chef, Abou Mahdi al-Mohandes, dit « l'Ingénieur », est un homme de l'ombre. Il dirigea la résistance chiite à l'occupation américaine (2003-2011) et était alors recherché pour sa participation à des attentats meurtriers au Koweït, dont un contre l'ambassade de France - ce qu'il dément. L'Ingénieur (7), qui a passé beaucoup plus de temps en Iran qu'en Irak où il n'est revenu qu'en 2012, après le départ des Américains, est certainement aussi l'adjoint pour l'Irak du général iranien Kacem Soleimani, le chef de la brigade Al-Qods, qui dirigea en personne la bataille de Tikrit contre l'État islamique. Or ce sont essentiellement ses combattants que l'on retrouve déployés en force à l'ouest de Mossoul tandis que les milices un peu moins contrôlées par Téhéran, comme l'Armée du Mahdi, ont été exclues de la chaîne de ravitaillement du ministère irakien de la Défense, ce qui entraîne leur marginalisation. Téhéran participe donc bien à la bataille de Mossoul. Le Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a même parlé de la Mobilisation populaire comme étant « l'avenir de l'Irak ».

Menaces turques

L'implication très élevée de l'Iran dans la reconquête de Mossoul a, bien évidemment, inquiété la Turquie. Pas question, pour elle, d'être absente de la bataille en cours. « Nous ferons partie de l'opération, nous serons à la table. Il est hors de question que nous restions en dehors », a insisté le président Erdogan. Non seulement le gouvernement d'Ankara se présente comme le défenseur des sunnites de la région mais il veut que Mossoul et Kirkouk, deux anciennes entités administratives de l'Empire ottoman sur lesquelles il affirme avoir des « droits historiques », relèvent de sa zone d'influence - une prétention inacceptable pour Bagdad. Par ailleurs, la Turquie surveille de très près la progression des milices chiites et peut à tout moment tirer prétexte de leur engagement et des exactions qu'elles sont susceptibles de commettre pour s'avancer à son tour dans la bataille pour la ville.

La Turquie, on l'a dit, est présente militairement dans le nord de l'Irak grâce à l'invitation de Massoud Barzani, le président du Gouvernement autonome kurde. Elle l'est aussi à travers les milices turkmènes sunnites et les peshmergas kurdes du PDK que les officiers turcs entraînent depuis fort longtemps. Ce qui est encore plus grave pour Bagdad, c'est qu'Ankara soutient et arme également un groupe du nom de la « Garde de Ninive », aussi appelé « al-Hachd al-Watani », qui compte entre 2 000 et 3 000 combattants arabes sunnites. Cette force apparaît comme séditieuse. Elle est rassemblée autour de l'ancien gouverneur de la province de Ninive, Athil Noujaifi (il avait fui sans gloire lors de la prise de Mossoul, en juin 2014, par l'EI). L'homme est déjà dans le collimateur des milices pro-iraniennes parce que son administration perpétrait de graves injustices à l'encontre de la minorité chiite de la ville. On ne compte pas non plus les accusations dont il fait l'objet, parmi lesquelles un mandat d'arrêt pour espionnage émis par un tribunal irakien.

Mais ce qui rend hystériques l'organisation al-Badr et les autres milices chiites, c'est la présence du contingent turc sur le sol irakien, avec des blindés et de l'artillerie ; il est notamment installé à Bachika, une ville au nord-est de Mossoul, « libérée » par les peshmergas du PDK - un parti qui, on le voit, remplit à merveille son rôle d'allié à l'égard d'Ankara. Les conseillers militaires turcs entraînent sur place les miliciens sunnites, dont la Garde de Ninive.

Bagdad a réagi aux ingérences turques et demandé le départ des soldats envoyés par Recep Tayyip Erdogan. « Si nous avons besoin d'aide, nous en demanderons à la Turquie ou à d'autres pays de la région », a déclaré al-Abadi, qualifiant même les troupes turques de « forces occupantes ». Son appel est demeuré sans résultat. D'où une médiation américaine entreprise par Ashton Carter, alors encore chef du Pentagone, qui s'est rendu le 22 octobre à Ankara et le lendemain à Bagdad. « Nous voulons que la Turquie participe aux opérations contre Daech. Entre nous des divergences existent mais, sur le principe, nous sommes toujours d'accord. (...) La Turquie doit prendre part aux opérations sur Mossoul », a déclaré le responsable américain à l'issue d'un entretien avec Erdogan. Bagdad n'a pas dû apprécier cette déclaration mais, du fait de la dépendance militaire du pays à l'égard de Washington, les dirigeants irakiens n'ont pas bronché.

Si la Turquie est présente en Irak, ce n'est pas seulement pour lutter contre l'EI et pour permettre à la dérive néo-ottomane de son président de s'accomplir. Elle a également les yeux braqués sur les Kurdes du PKK et sur la déclinaison kurde syrienne de ce mouvement, le PYD (Parti de l'Union démocratique). Les milices YPG, la branche armée du PYD, veulent aussi atteindre Mossoul, notamment à travers les petites formations paramilitaires yézidies avec lesquelles elles ont noué des alliances. Celles-ci datent de la bataille du massif du Sinjar, qui a fait suite à la prise de Mossoul par les djihadistes quand les combattants kurdes sont venus sauver les populations yézidies encerclées dans cette montagne où elles avaient trouvé refuge (8).

Ce que cherchent le PYD et les YPG en Irak, en particulier dans le Sinjar, c'est un espace où ils pourraient s'implanter à long terme. On peut craindre, dès lors, qu'Ankara fasse intervenir son armée si les milices YPG avancent sur Mossoul...

Arrière-pensées turques et calculs kurdes

C'est toute la complexité de la situation dans le nord de l'Irak. La Turquie est l'alliée de Washington au sein de l'Otan et contre l'EI. Mais elle est surtout prête à frapper durement le PYD et les YPG... qui sont, eux aussi, des alliés de facto des Américains. En effet, le Pentagone et la CIA ne jurent plus que par les unités des Kurdes syriens. Ils les entraînent, les arment et les soutiennent. Ils l'ont fait par des bombardements aériens massifs lors de la bataille de Kobané lorsque la ville était assiégée par les dijhadistes. Ils continuent de les appuyer dans leur offensive sur Raqqa. Car, depuis la bataille du Sinjar - qui a, répétons-le, permis de sauver les yézidis pris au piège -, les États-Unis ont pris conscience de la valeur militaire de ces milices kurdes qu'ils trouvent beaucoup plus opérationnelles et plus motivées que les peshmergas du PDK et du Gouvernement autonome du Kurdistan lesquels, comme on dit dans le jargon militaire, ont « pris du gras ». D'où cette alliance singulière entre, d'un côté, les militaires et les « services » américains et, de l'autre, ces milices certes d'inspiration marxiste-léniniste - elles se prétendent plutôt « libertaires » - mais jugées les mieux à même de combattre l'EI. Il ne s'agit que d'une stricte alliance militaire, d'ailleurs aux contours très flous. Ashton Carter est ainsi resté muet, du moins publiquement, lorsque l'armée turque a bombardé à dix-huit reprises les positions des milices kurdes syriennes dans la région de Marea, au nord-ouest d'Alep, quelques jours avant sa visite à Ankara.

Les Kurdes syriens ont pour objectif prioritaire de lutter contre l'EI et non pas contre le régime de Bachar al-Assad, avec lequel ils ont des accords tactiques. Mais ce but se greffe sur un autre : établir une continuité territoriale entre les différents cantons majoritairement kurdes. Les cantons de Kobané, Djeziré (est du Kurdistan de Syrie) et Afrin (ouest) sont situés le long de la frontière syro-turque sur quelque 600 kilomètres. Cette même frontière était auparavant contrôlée par l'État islamique et lui permettait de recevoir armes, matériel et volontaires via la Turquie, qui a longtemps fermé les yeux. Depuis, le PYD et ses milices YPG ont largement repoussé les djihadistes, leur reprenant plus de 500 kilomètres de frontière. Mais sans pouvoir pour autant en prendre le contrôle car, entre-temps, Ankara a décidé de la fermer et l'armée turque d'en occuper les deux côtés, asphyxiant les réduits majoritairement kurdes. Le canton d'Afrin a donc dans son dos les militaires turcs tout en continuant de faire face à l'EI. L'État islamique n'est d'ailleurs pas seul à affronter les Kurdes syriens. Il a, à ses côtés, d'autres groupes radicaux syriens comme le Front al-Nosra, Jaich al-Islam, Ahrar al-Sham...

L'entité kurde autonome en Syrie a pour nom Rojava. Dans les faits, elle est un embryon d'État. La stratégie kurde est simple : c'est le fait accompli. Il s'agit, dans un premier temps, d'effectuer une expansion territoriale, puis d'installer des structures politiques, de contrôler la population et enfin d'obtenir une certaine reconnaissance grâce aux négociations menées avec les États-Unis - et l'on constate que ces derniers semblent cautionner cette politique du fait accompli puisqu'ils ne s'y opposent pas.

Tant qu'il s'agit de reconquérir des territoires kurdes tombés aux mains des djihadistes, la stratégie du PYD fonctionne bien. Mais Raqqa, le QG de l'EI en Syrie, que les milices kurdes ont mission de reprendre, est une ville arabe sunnite. L'attaquer revient, dès lors, à faire la guerre DE l'Amérique et POUR l'Amérique. Aussi le PYD - et, derrière lui, le PKK - entend-il monnayer très cher un tel engagement. On devine la volonté du commandement kurde de passer d'une logique de milice à celle d'une armée régulière.

Là où le bât blesse, c'est que, la ville n'étant pas sur la carte du Kurdistan syrien, les combattants kurdes n'ont aucune envie de mourir pour sa conquête. Tout au plus veulent-ils, une fois l'État islamique vaincu, que la localité soit contrôlée par des forces qui ne leur seront pas hostiles, y compris celles de Bachar al-Assad. Mais, en même temps, s'arrimer aux États-Unis présente bien des avantages, d'autant que ceux-ci les arment sans contrôler ni leur idéologie ni leur politique. Par surcroît, les Kurdes syriens conservent l'hypothétique espoir d'obtenir, de la part de l'Amérique, une forme de reconnaissance de leur droit à une entité autonome, qui pourrait être peu ou prou semblable à celle du Kurdistan d'Irak. Ils ne parlent pas d'État kurde.

Aussi, pour avancer plus facilement en territoire arabe sunnite, le PYD, toujours avec l'appui américain, a-t-il mis sur pied une coalition, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dont le recrutement est local, donc majoritairement arabe sunnite, avec une participation des chrétiens assyriens et des yézidis. Il est dirigé par un conseil de neuf membres avec une assemblée de 35 personnes, où toutes les minorités sont représentées. Plus les FDS avancent en territoire sunnite, plus les Kurdes y sont donc minoritaires, sauf aux postes de commandement.

Là encore, le bât blesse. Car si les Kurdes ne sont pas prêts à mourir pour une ville arabe, on peut penser que les combattants arabes ne voudront pas non plus être tués sous le commandement d'officiers kurdes... La prise de Raqqa n'est donc sans doute pas pour demain, d'autant que l'intervention militaire turque, entreprise le 24 août dans le nord de la Syrie pour combattre tout autant les YPG que l'EI, a sérieusement compliqué la donne.

En guise de conclusion...

Ce qui frappe, c'est qu'il n'existe jusqu'à présent aucun plan pour l'après-Daech autant à Mossoul - les autorités irakiennes et Washington en conviennent - qu'à Raqqa. Seule domine la stratégie du fait accompli. Elle risque de pousser les acteurs du siège à considérer la ville comme un butin et à en convoiter la part la plus large possible. Avec pour conséquence l'aggravation de la fragmentation déjà phénoménale de toute la région. « Même une fois l'État islamique pulvérisé, si les problèmes ne sont pas réglés, un nouvel avatar clandestin peut réapparaître, plus violent et plus vengeur », prévenait dernièrement la chercheuse Loulouwa al-Rachid (9).

Autre inconnue : quelle sera la politique de Washington avec Donald Trump au pouvoir ? L'opération contre Mossoul venait à peine de commencer que celui qui, à l'époque, n'avait pas encore été élu président la jugeait mal engagée. « L'offensive contre Mossoul est en train de tourner au désastre total. Nous leur avons adressé des signaux pendant des mois. Les États-Unis passent pour des benêts », tweetait-il le 23 octobre, soit une semaine après le début des combats. Ce qui lui avait valu une réponse cinglante d'Hillary Clinton qui avait jugé de tels commentaires « irresponsables ».

Le nouveau locataire de la Maison-Blanche s'étant engagé à mener une guerre sans merci contre l'EI, le soutien américain à l'offensive contre Mossoul, condition sine qua non de sa réussite, devrait se poursuivre. Mais, en même temps, ses premières paroles depuis son élection ont visé la Chine dont on sait qu'elle demeure sa priorité - à la différence du Moyen-Orient où il a plaidé pour un désengagement américain. Il est donc à craindre que Donald Trump se montre impatient si la chute de la ville se fait attendre. Une impatience qui, compte tenu de la volatilité de la situation, pourrait encore aggraver le chaos qui s'annonce et qui, pour partie, est déjà là. Mais on peut craindre aussi, vu son hostilité déclarée envers la religion musulmane, qu'il ne soit pas mécontent de la guerre actuelle au sein de l'islam, entre les sunnites majoritaires et les chiites minoritaires. C'est d'ailleurs une option sérieusement défendue par certains conservateurs américains.

Comment conjurer un avenir qui s'annonce aussi sombre ? En tenant à l'écart de la bataille de Mossoul aussi bien les milices chiites (et, derrière elles, l'Iran) que les milices arabes liées à la Turquie, et en entreprenant une grande initiative de réconciliation nationale. Mais cela n'est pas suffisant. Il faudrait aussi une amorce de dialogue entre les deux leaderships du monde musulman, Téhéran et l'Arabie saoudite, qui sont les seuls à avoir le pouvoir de mettre fin à la guerre inter-religieuse.

Mais il est difficile de ne pas désespérer car le conflit chiites-sunnites vient d'être relancé en Irak par le... Parlement qui, le 26 novembre, passant outre l'opposition vent debout des députés sunnites, a adopté, à une majorité proche des deux tiers, une loi dite de « Mobilisation populaire » qui confère aux milices chiites un statut officiel. Pis encore : un pouvoir et une immunité quasiment absolus alors même qu'elles perpétraient de nouveaux crimes de guerre ! Ce qui se profile, dès lors, c'est la création d'une seconde armée, idéologique cette fois et entièrement chiite. On retrouve là le schéma iranien où, à côté de l'armée régulière, se sont développés les corps des Pasdaran et des bassidji (les miliciens) au service exclusif du régime...

 



(1) Le PDK de Massoud Barzani est au pouvoir dans la partie occidentale du Kurdistan d'Irak depuis l'opération Tempête du désert, en 1991, qui avait chassé Saddam Hussein du Koweït et permis la création d'une région autonome kurde dans le nord de l'Irak, avec sa propre armée, les peshmergas. Il est l'allié d'Ankara. L'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani domine la région est, frontalière de l'Iran ; elle a aussi ses propres peshmergas et est proche de Téhéran. En principe, les forces des deux formations sont intégrées et ont un commandement commun.

Le PYD (Parti de l'Union démocratique de Salih Muslim) est la branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Il a aussi ses propres milices, connues sous le nom d'Unités de protection du peuple (YPG) et des Unités féminines de protection (YPJ). En 2012, les YPG étaient organisées en huit brigades, représentant plus de 40 000 combattants.

(2) Le yézidisme, ou religion des sept anges, est surtout pratiqué dans les régions kurdes du nord de l'Irak. Les yézidis sont adeptes d'un monothéisme issu d'anciennes croyances kurdes où l'on retrouve de nombreuses similitudes avec les religions de l'ancienne Perse, notamment le mithraïsme. Les yézidis ont fait en juin 2014 l'objet d'une volonté d'extermination des djjhadistes de l'État islamique, souvent avec la complicité manifeste des populations sunnites locales : massacre systématique des hommes, femmes réduites à l'esclavage sexuel, enfants enrôlés de force ou contraints au travail forcé...

(3) Le CTS ou Iraqi Conter-terrorism Service est indépendant du ministère de la Défense et du ministère de l'Intérieur irakien. Il est organisé autour d'un état-major, d'une structure de commandement et de trois brigades opérationnelles. Cette structure a été créée par les Américains. Le CTS est donc entièrement formé par l'armée américaine avec un haut degré de professionnalisme et un moral très élevé. Même si les chiites y sont majoritaires, il compte dans ses rangs des combattants de toutes les confessions, y compris des sunnites et des Kurdes. Tout le matériel est également fourni par les États-Unis. L'entraînement est similaire à celui des Rangers américains : les recrues viennent pour moitié de l'armée et pour l'autre d'engagements volontaires.

(4) « L'offensive anti-EI relancée à Mossoul », Le Monde, 3 janvier 2016.

(5) Nombre des responsables les plus influents de l'EI sont issus de cette petite mais singulière localité : une enclave turkmène dans une région majoritairement arabe, sunnite et chiite, les chiites ayant massivement quitté la ville après sa conquête par l'EI en juin 2014. L'un des plus redoutables est Fadel Ahmed Abdullah al-Hiyali, ancien officier du renseignement militaire irakien puis des forces spéciales de la garde républicaine de Saddam Hussein, connu depuis son entrée dans l'insurrection sous le nom d'Abou Muslim al-Turkmeni. Il a été donné pour mort fin 2014.

(6) Certaines milices irakiennes ont des noms très imagés, comme les Brigades de l'âme d'Allah, les Légions de la promesse heureuse ou les Brigades du lion victorieux d'Allah. D'autres laissent entendre qu'elles sont pures et dures, comme les Brigades du maître des martyrs, la Punition juste ou la Main d'Allah. L'une d'elles annonce même qu'elle va faire payer les sunnites pour les crimes de l'État islamique : les Brigades de la vengeance du massacre de Speicher (les 12 et 13 juin 2014, des centaines de soldats irakiens désarmés et qui s'étaient rendus ont été exécutés à la base de Speicher, près de Tikrit). Plusieurs s'inspirent du Hezbollah libanais, comme le Hezbollah révolutionnaire, le Hezbollah Irak-Siège des djihadistes ou le Hezbollah des victorieux.

(7) On pourra lire notre portrait de « l'Ingénieur » dans Libération du 5 mars 2015.

(8) À cette époque, des milliers de yézidis, fuyant une extermination programmée par l'EI, se sont réfugiés dans ce massif historique qui fit dès lors l'objet d'un siège. Grâce à une audacieuse opération militaire, les combattants du PKK/PYD réussirent à forcer l'encerclement et à évacuer des milliers de familles yézidies, ce qui a sauvé celles-ci de la mort ou de l'esclavage.

(9) Interview à Libération du 16 octobre 2016.


Notes :


(1) Le PDK de Massoud Barzani est au pouvoir dans la partie occidentale du Kurdistan d'Irak depuis l'opération Tempête du désert, en 1991, qui avait chassé Saddam Hussein du Koweït et permis la création d'une région autonome kurde dans le nord de l'Irak, avec sa propre armée, les peshmergas. Il est l'allié d'Ankara. L'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani domine la région est, frontalière de l'Iran ; elle a aussi ses propres peshmergas et est proche de Téhéran. En principe, les forces des deux formations sont intégrées et ont un commandement commun.

Le PYD (Parti de l'Union démocratique de Salih Muslim) est la branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Il a aussi ses propres milices, connues sous le nom d'Unités de protection du peuple (YPG) et des Unités féminines de protection (YPJ). En 2012, les YPG étaient organisées en huit brigades, représentant plus de 40 000 combattants.

(2) Le yézidisme, ou religion des sept anges, est surtout pratiqué dans les régions kurdes du nord de l'Irak. Les yézidis sont adeptes d'un monothéisme issu d'anciennes croyances kurdes où l'on retrouve de nombreuses similitudes avec les religions de l'ancienne Perse, notamment le mithraïsme. Les yézidis ont fait en juin 2014 l'objet d'une volonté d'extermination des djjhadistes de l'État islamique, souvent avec la complicité manifeste des populations sunnites locales : massacre systématique des hommes, femmes réduites à l'esclavage sexuel, enfants enrôlés de force ou contraints au travail forcé...

(3) Le CTS ou Iraqi Conter-terrorism Service est indépendant du ministère de la Défense et du ministère de l'Intérieur irakien. Il est organisé autour d'un état-major, d'une structure de commandement et de trois brigades opérationnelles. Cette structure a été créée par les Américains. Le CTS est donc entièrement formé par l'armée américaine avec un haut degré de professionnalisme et un moral très élevé. Même si les chiites y sont majoritaires, il compte dans ses rangs des combattants de toutes les confessions, y compris des sunnites et des Kurdes. Tout le matériel est également fourni par les États-Unis. L'entraînement est similaire à celui des Rangers américains : les recrues viennent pour moitié de l'armée et pour l'autre d'engagements volontaires.

(4) « L'offensive anti-EI relancée à Mossoul », Le Monde, 3 janvier 2016.

(5) Nombre des responsables les plus influents de l'EI sont issus de cette petite mais singulière localité : une enclave turkmène dans une région majoritairement arabe, sunnite et chiite, les chiites ayant massivement quitté la ville après sa conquête par l'EI en juin 2014. L'un des plus redoutables est Fadel Ahmed Abdullah al-Hiyali, ancien officier du renseignement militaire irakien puis des forces spéciales de la garde républicaine de Saddam Hussein, connu depuis son entrée dans l'insurrection sous le nom d'Abou Muslim al-Turkmeni. Il a été donné pour mort fin 2014.

(6) Certaines milices irakiennes ont des noms très imagés, comme les Brigades de l'âme d'Allah, les Légions de la promesse heureuse ou les Brigades du lion victorieux d'Allah. D'autres laissent entendre qu'elles sont pures et dures, comme les Brigades du maître des martyrs, la Punition juste ou la Main d'Allah. L'une d'elles annonce même qu'elle va faire payer les sunnites pour les crimes de l'État islamique : les Brigades de la vengeance du massacre de Speicher (les 12 et 13 juin 2014, des centaines de soldats irakiens désarmés et qui s'étaient rendus ont été exécutés à la base de Speicher, près de Tikrit). Plusieurs s'inspirent du Hezbollah libanais, comme le Hezbollah révolutionnaire, le Hezbollah Irak-Siège des djihadistes ou le Hezbollah des victorieux.

(7) On pourra lire notre portrait de « l'Ingénieur » dans Libération du 5 mars 2015.

(8) À cette époque, des milliers de yézidis, fuyant une extermination programmée par l'EI, se sont réfugiés dans ce massif historique qui fit dès lors l'objet d'un siège. Grâce à une audacieuse opération militaire, les combattants du PKK/PYD réussirent à forcer l'encerclement et à évacuer des milliers de familles yézidies, ce qui a sauvé celles-ci de la mort ou de l'esclavage.

(9) Interview à Libération du 16 octobre 2016.