Politique Internationale - La Revue n°154 - HIVER -

sommaire du n° 154
Diplomatie européenne : L'importance d''être constant
Entretien avec Federica Mogherini
Haute représentante de l'Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité,
conduit par
Baudouin BOLLAERT
Ancien rédacteur en chef du Figaro
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Baudouin Bollaert - Vous êtes en fonctions depuis deux ans. Quel premier bilan pouvez-vous tirer de votre action ?





Federica Mogherini - Quand j'ai commencé, tout le monde m'a mise en garde : « C'est un travail impossible ! » Mais ce n'est pas le cas. Le traité de Lisbonne (1) m'attribue un large éventail de compétences. Je suis à la fois vice-présidente de la Commission, présidente du Conseil des ministres (Affaires étrangères, défense, développement), invitée au Conseil européen et chef de l'Agence européenne de défense (2). En outre, je consacre beaucoup de temps au Parlement européen. Je suis peut-être ainsi la mieux placée pour rapprocher les points de vue au moment où l'Europe semble affronter une crise d'identité.



B. B. - La collaboration entre les ministères des Affaires étrangères des États membres de l'Union est-elle à la hauteur de vos attentes ? Ces « vieilles boutiques », pour reprendre l'expression de Simone Veil, vous apportent-elles leur soutien ?



F. M. - Oui, ce soutien est réel. Même du côté britannique, et malgré le Brexit ! L'idée n'est pas de parler d'une seule voix car notre richesse est d'en avoir plusieurs. Le but est de faire émerger une ligne d'action commune à vingt-huit. À la base, il y a toujours un ensemble d'analyses et de propositions concrètes que l'on partage. Je demande à mes collègues non pas de me laisser faire, mais de travailler avec moi. Nous organisons de nombreuses missions communes - notamment en Afrique sur les dossiers migratoires - auxquelles je ne participe pas nécessairement. Je veux que les ministres concernés comprennent que l'Union européenne, c'est aussi eux, et que je ne suis pas la seule à la représenter. Le fait que j'aie été moi-même ministre des Affaires étrangères est, je crois, un atout dans mon travail. Le jeu d'équipe et la recherche de l'unité donnent des résultats. Juste après le référendum sur le Brexit, par exemple, nous avons adopté à vingt-huit un plan ambitieux pour la défense européenne...



B. B. - En quoi consiste-t-il ?



F. M. - Les institutions européennes, en partenariat avec l'Otan, ont préparé un « paquet » qui a été approuvé le 15 décembre dernier par le Conseil européen. Il comporte trois piliers : d'abord, le Fonds européen pour la défense qui a une compétence particulière en matière d'industrie et de recherche et qui soutient la coopération entre les pays membres. Ensuite - deuxième pilier -, la « stratégie globale » en matière de défense et de sécurité de l'UE que j'ai dévoilée en juin. Nous voulons, par exemple, encourager des coopérations entre les pays qui le désirent dans le cadre de l'Union. Ce qui signifie qu'ils pourront compter sur les instruments, notamment financiers, dont nous disposons. Il s'agit aussi de déployer ces forces de réaction rapide dont on parle depuis dix ans sans jamais s'en servir. Compte tenu du délai de réaction des forces de l'ONU, ces « battle groups » européens seraient très utiles en Afrique par exemple - la France le sait très bien ! - pour agir plus promptement. J'espère que nous serons en mesure de les utiliser dès cette année, si nécessaire.



B. B. - Auraient-ils pu être envoyés au Mali et en RCA aux côtés des troupes françaises s'ils avaient été prêts à l'époque ?



F. M. - Certainement. À condition d'avoir pu progresser en matière de gestion et de programmation. L'Union gère actuellement seize missions civiles ou militaires à l'étranger, mais elle se heurte à des problèmes de coordination. Faute de quartier général unique, nous sommes un peu dispersés ! Nous devons améliorer notre gouvernance opérationnelle. Les mesures à prendre ne sont pas forcément spectaculaires mais, mises bout à bout, elles permettront à l'UE de montrer sa crédibilité et de jouer le rôle de premier plan qui lui revient.



B. B. - Et le troisième pilier ?



F. M. - Nous avons signé en juillet à Varsovie avec Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l'Otan, un accord qui renforce notre partenariat avec l'organisation atlantique, en particulier dans les secteurs où il existe une complémentarité d'instruments : la « cyberdéfense » et la sécurité maritime. Depuis, nous avons développé ensemble 42 propositions dans des domaines précis. Ce n'est plus de la rhétorique, c'est de l'action concrète. Face à la multiplication des défis de sécurité, on a besoin d'une gamme d'instruments plus large, et pas uniquement militaires.



B. B. - Pouvez-vous en citer quelques-uns ?



F. M. - Par exemple, le renforcement de la coopération avec nos voisins du Sud et de l'Est ; la lutte contre les trafics d'êtres humains ; ou la destruction du modèle économique de ceux qui exploitent la détresse des réfugiés...



B. B. - Les déclarations de Donald Trump sur un éventuel désengagement américain en Europe ont-elles incité l'UE et l'Otan à resserrer leur collaboration ?



F. M. - Nous avons initié ce rapprochement il y a plus d'un an. Mais il est exact que les prises de position de Donald Trump ont renforcé la volonté politique des États membres. L'Otan et l'UE ont vingt-deux pays membres en commun. Certains souhaitent développer une défense européenne plus solide - comme la France, l'Allemagne, l'Italie ou l'Espagne. D'autres sont plus prudents : ils veulent éviter que les deux institutions doublonnent. Aujourd'hui, tout le monde comprend que renforcer l'Europe de la défense, c'est aussi renforcer l'Otan. Les dépenses militaires des Européens sont deux fois inférieures à celles des États-Unis. Et, compte tenu de leur fragmentation, leur rendement équivaut à 15 % des dépenses américaines ! Des regroupements sont donc indispensables, ne serait-ce que parce qu'ils permettent de faire des économies d'échelle. Dans cette optique, l'élection de Donald Trump devrait pousser les Européens à améliorer leurs capacités militaires communes et, naturellement, à rechercher plus d'autonomie. Il serait bon de rappeler à l'Amérique de Trump que la formule selon laquelle les États-Unis viendraient de Mars et l'Europe de Vénus appartient au passé, pour autant qu'elle ait jamais été exacte !



B. B. - La lutte contre le terrorisme fait-elle aussi partie de vos compétences ?



F. M. - Bien sûr. En matière de sécurité, l'Europe apporte une valeur ajoutée incontestable. On l'a bien vu quand, après les attentats de novembre 2015 à Paris, les chefs d'État et de gouvernement de l'Union ainsi que les dirigeants des institutions européennes ont estimé, dans une déclaration commune, qu'il s'agissait là « d'une attaque contre nous tous ». « Nous ferons face à cette menace ensemble, avec tous les moyens nécessaires et une détermination sans faille », ont-ils ajouté. Dans la lutte contre le terrorisme, on ne peut plus parler de menace intérieure et de menace extérieure. Tout est lié, interconnecté. Nous travaillons avec les ministres de l'Intérieur des États de l'Union tout en développant un réseau d'informations avec un certain nombre de partenaires : la Turquie, l'Égypte, la Tunisie, le Maroc, la Jordanie, le Liban... Nous les considérons comme des pays clés : soit parce qu'il existe des liens physiques, soit parce qu'ils comptent des ressortissants qui ont la double nationalité, soit parce que des Européens s'y sont installés, soit encore parce qu'ils ont des choses à nous apprendre...



B. B. - À quoi pensez-vous ?



F. M. - Je pense à la prévention de la radicalisation des jeunes musulmans. C'est un sujet sensible que j'essaie de mettre en avant pour éviter que l'islam européen soit exposé à n'importe quel discours extrémiste et donc dévoyé. Nous développons des projets pilotes avec les pays musulmans qui, dans une approche laïque, mettent en oeuvre chez eux ce type de prévention. En Jordanie et en Indonésie, par exemple.



B. B. - L'UE voulait instaurer un partenariat avec les pays d'origine et de transit des Africains qui décident d'émigrer : où en est-on ?



F. M. - Lorsque j'ai pris mes fonctions il y a plus de deux ans - le temps passe vite ! -, j'ai été étonnée de constater que les problèmes migratoires étaient absents des dossiers que j'avais à traiter dans le domaine des Affaires étrangères. Même chose pour la diplomatie culturelle et la diplomatie économique. Pour moi, qui venais de quitter le ministère italien des Affaires étrangères, c'était incompréhensible. Les problèmes migratoires n'étaient suivis que par les ministres de l'Intérieur... Maintenant, je m'en occupe aussi. Nous avons lancé en juin 2016 un cadre de partenariat avec cinq premiers pays : Sénégal, Niger, Mali, Nigeria et Éthiopie. C'est une approche nouvelle qui prend en compte la spécificité de chaque pays et développe des mesures ciblées afin d'offrir des opportunités de travail, démanteler les réseaux de trafiquants, sauver, informer et éventuellement permettre le retour des migrants bloqués en pleine route... Cette nouvelle politique basée sur un réel partenariat pourrait permettre à terme de mobiliser jusqu'à 44 milliards d'euros d'investissements au service du développement économique grâce à l'approche innovante - impliquant le secteur privé - que nous avons mise en place avec la création du Plan d'investissement externe de l'Union européenne. Ce partenariat repose aussi sur un fonds fiduciaire de 2,4 milliards d'euros qui a déjà financé soixante projets. Cette expérience commence à donner des résultats et sera probablement étendue à d'autres États.



B. B. - Où fonctionne-t-elle le mieux ?



F. M. - Chaque pays constitue un cas particulier. Mais au Niger, qui reconnaît lui-même avoir du mal à gérer les flux et à combattre les passeurs ou les marchands d'armes, les résultats sont particulièrement probants. Nous avons, ensemble, identifié les besoins, débloqué 600 millions d'euros pour neuf projets ciblés et, en liaison avec l'Organisation internationale des migrations (OIM), ouvert un centre à Agadez. Cette ville désertique d'Afrique de l'Ouest est le principal point de transit des migrants qui passent par le Sahara pour rallier la Libye où ils sont transportés en Europe sur des embarcations de fortune.



B. B. - Les résultats sont donc positifs...



F. M. - Oui, de très nombreux passeurs ont été arrêtés, et le nombre de migrants au Niger est passé de 70 000 en mai à 1 500 en novembre 2016 ! Parmi ces migrants en transit au Niger, 4 000 sont retournés volontairement, l'an passé, dans leur pays d'origine où nous développons, entre autres, le micro-crédit...



B. B. - Sur ce pacte migratoire avec l'Afrique, comme sur le Fonds européen pour la défense, les Britanniques ont voté dans le même sens que leurs partenaires européens lors du dernier sommet de décembre à Bruxelles. Appréhendez-vous le Brexit ?



F. M. - Je pense qu'il sera beaucoup plus difficile pour les Britanniques de gérer le Brexit et ses suites que pour nous. Il est vrai que nous allons perdre un pays qui est membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, qui possède un réseau diplomatique efficace et des capacités militaires importantes. Mais ce n'est rien par rapport au poids que représentent les vingt-sept autres pays de l'Union. Il n'y a pas de comparaison ! C'est la Grande-Bretagne qui risque d'avoir des problèmes avec le reste du monde, pas nous. Nous ne sommes plus dans le monde des empires du XIXe siècle. Pour se mesurer à des États-continents comme la Chine, l'Inde, les États-Unis ou la Russie, il faut avoir une masse critique importante. J'ai coutume de dire que, dans l'Union européenne, il y a deux types de pays : ceux qui sont petits et ceux qui ne savent pas qu'ils le sont !



B. B. - En attendant le divorce officiel, les Anglais jouent donc le jeu...



F. M. - Oui, je ne suis pas inquiète. Je préside trois formations du Conseil : affaires étrangères, défense et développement. Si les discussions y sont intenses, nous parvenons toujours, finalement, à prendre des décisions à l'unanimité. Je crois que nos amis britanniques comprennent très bien qu'ils auront intérêt à continuer à travailler étroitement avec nous une fois qu'ils seront sortis de l'Union. Surtout dans le secteur de la sécurité, car nous restons voisins...



B. B. - Parlons un peu de la Russie : n'est-elle pas un facteur de division entre les Vingt-Huit ? Le maintien des sanctions contre Moscou est-il justifié ?



F. M. - Les sanctions ne constituent pas une politique en soi. Ma préoccupation première est simple et se résume à cette question : comment faire plus et mieux pour favoriser la mise en oeuvre effective des accords de Minsk (3) ? Les sanctions ne constituent qu'un instrument parmi d'autres à notre disposition. Elles viennent d'ailleurs d'être reconduites (4). De façon plus générale, dès qu'il est question de la politique étrangère de l'Union, les médias répètent à l'envi les mots de « division » et d'« impuissance » : moi, ça me fait enrager ! Je vois, à l'inverse, une unité assez extraordinaire entre les Vingt-Huit - bien que les débats internes soient parfois tendus - et je mets au défi les journalistes de me prouver le contraire. Un exemple parmi d'autres : en coordination avec la France et la Grande-Bretagne, nous avons fait approuver au Conseil de sécurité de l'ONU une résolution sur l'envoi d'une mission militaire européenne en Méditerranée (5). Eh bien, la Chine et la Russie ont voté pour...



B. B. - Mais l'impuissance européenne est criante en Syrie...



F. M. - Les Européens aiment se flageller et il est vrai que l'on peut toujours être meilleur. C'est oublier que les Européens ont décaissé plus de 9 milliards d'euros pour venir en aide au peuple syrien - en Syrie et dans les pays avoisinants -, qu'ils sont les premiers donateurs et que personne n'en fait autant qu'eux.



B. B. - L'UE se sent peut-être plus à l'aise sur le plan humanitaire...



F. M. - Mais nous agissons aussi sur le plan politique ! Nous avons lancé une initiative européenne, loin des projecteurs (6), un travail constant avec les acteurs de la région et en coordination permanente avec les Nations unies qu'il faudrait sans doute mieux valoriser. L'UE est le seul acteur mondial à disposer de leviers politiques, économiques et commerciaux vis-à-vis des pays de la région, de la Turquie à l'Iran, en passant par l'Arabie saoudite, la Jordanie, le Liban et la liste est longue ! Nous effectuons un travail bilatéral avec chacun d'entre eux pour préparer, une fois la transition politique acquise, la réconciliation et la reconstruction. Ces pays n'accepteront jamais que la Syrie devienne un « trou noir » comme la Libye. Alors, impuissante l'Europe ? Voire... Les États-Unis sont-ils plus efficaces ? Nous nous comportons en puissance sage, nous sommes à l'écoute et nous aidons l'opposition syrienne à se préparer.



B. B. - Cette opposition est-elle encore crédible ?



F. M. - Elle représente encore quelque chose, oui. Clairement, il y a beaucoup de groupes en présence, sur le terrain et en dehors. Notre travail consiste à les soutenir, y compris les femmes et la société civile. J'ai reçu récemment à Bruxelles, pendant une semaine, un groupe de femmes syriennes d'origines sociales et d'orientations politiques différentes. Elles ont une approche très pragmatique de la situation qui nous sera utile pendant et après la transition. Si l'UE n'est pas engagée militairement en Syrie - et cette décision me semble juste -, elle s'investit inlassablement en prévision du « jour d'après » : la réconciliation, la forme du pouvoir, la décentralisation, la reconstruction, une fois la transition mise en place.



B. B. - Bachar al-Assad sera-t-il toujours en poste ?



F. M. - Transition politique signifie partage du pouvoir. Quel que soit le dénouement militaire en Syrie, le « jour d'après » sera différent de ce qui a existé auparavant. Le scénario de transition devra promouvoir un système multipartite, ce qui n'était pas le cas avant la guerre, avec un Parlement élu où tous les courants de pensée pourront s'exprimer démocratiquement. Ce travail préparatoire n'avait été accompli ni en Irak ni en Libye, et l'on en connaît, hélas, les résultats. Raison de plus pour nous y atteler en Syrie. Les Européens ont vraiment un rôle de premier plan à jouer dans ce domaine.



B. B. - Que vous inspirent les premiers pas de l'administration Trump ?



F. M. - Je l'ai dit et je le répète, le travail et l'amitié avec les États-Unis vont bien au-delà d'un changement d'administration. Nous avons une histoire et des valeurs communes très profondes, comme les deux guerres mondiales du XXe siècle l'ont montré. Donald Trump, si je comprends bien, entend défendre les intérêts nationaux de son pays et connaît l'« art du deal ». En discutant, nous allons nous apercevoir que, sur de nombreux points, nos préoccupations coïncident et que, sur ces points, notre intérêt est d'oeuvrer ensemble : terrorisme, stabilisation de diverses zones de conflit, croissance économique, etc. Je peux vous dire que nous aborderons les dossiers sur lesquels nos avis divergent - les négociations commerciales, entre autres - avec une grande sérénité.



B. B. - Il n'empêche : avec Donald Trump, comme avec Vladimir Poutine, vous avez affaire à des partenaires apparemment imprévisibles...



F. M. - Peut-être parce que je suis italienne et que la politique de mon pays m'a vaccinée contre les surprises, je n'ai aucune appréhension !



B. B. - Que pensez-vous, à ce propos, de la situation en Italie où votre successeur au ministère des Affaires étrangères est devenu président du Conseil ?



F. M. - L'Italie sait gérer les crises en souplesse. C'est une preuve de force et de sagesse. Paolo Gentiloni - que je connais bien et que j'apprécie - est un homme solide et équilibré. Quant au président de la République, c'est un guide excellent pour le pays. Je suis confiante.



B. B. - Un mot sur la Turquie : l'accord passé avec Ankara (7) sur les réfugiés peut-il durer ?



F. M. - Pour l'instant, ça marche. Nous soutenons l'aide que la Turquie apporte aux réfugiés, comme nous le faisons au Liban ou en Jordanie. Cette aide porte en particulier sur l'éducation. À ceux qui critiquent l'accord, je dis : « Allez au moins voir ce qu'il contient ! » J'ajoute que nos rapports avec la Turquie vont bien au-delà de la question des réfugiés. Je poursuis des échanges difficiles mais approfondis avec Ankara, surtout sur trois dossiers sensibles : Chypre, la Syrie et le contre-terrorisme.



B. B. - La communauté internationale - l'Union européenne et les États-Unis en tête - a promis à l'Afghanistan 13,6 milliards d'euros d'aide sur la période 2017-2020 pour lui permettre de poursuivre son développement. Cette aide est-elle destinée, entre autres, à contrer la menace persistante des Talibans ?



F. M. - La conférence sur l'Afghanistan que nous avons présidée ici à Bruxelles, aux côtés de nos amis afghans, a été un succès sur le plan aussi bien politique que financier. L'UE et ses États membres sont le principal bailleur de fonds, avec 5 milliards d'euros. En tant qu'Union européenne, nous nous concentrons plus sur le développement que sur la sécurité mais, en réalité, ces deux volets vont de pair. À la veille de la conférence, j'avais organisé une réunion regroupant les acteurs régionaux et internationaux clés, comme les Nations unies et les États-Unis, mais aussi l'Inde, la Chine et le Pakistan. Il s'agissait de discuter d'une base commune pour un soutien politique régional à la paix et au processus de réconciliation en Afghanistan. Nous sommes tous convenus que ce processus devait être dirigé par les Afghans, qu'il appartenait aux Afghans, qu'il était fondé sur la démocratie et sur le respect de la Constitution afghane. Nous sommes également convenus que les négociations avec les Talibans étaient nécessaires sur la base de ces principes. Il nous faut désormais bâtir sur cette nouvelle perspective d'espoir, sur ce consensus régional et international émergent, et conjuguer nos efforts financiers et politiques pour apporter un avenir plus prospère et plus pacifique au peuple d'Afghanistan.



B. B. - De votre poste d'observation privilégié, comment définiriez-vous les relations de l'UE avec la Chine ?



F. M. - Nous avons une relation très intense avec la Chine. Cette année encore, j'ai eu l'occasion de m'entretenir à plusieurs reprises avec mes homologues chinois sur de nombreux dossiers comme l'Afghanistan, la Syrie et la mise en oeuvre de l'accord de non-prolifération nucléaire avec l'Iran. Nous partageons de nombreux intérêts communs et nous travaillons ensemble de manière étroite sur des dossiers qui requièrent une réponse globale : les migrations, par exemple, mais également l'aide internationale au développement, l'environnement ou la lutte contre le changement climatique...



B. B. - Et sur le plan bilatéral ?



F. M. - J'ai le sentiment que nous pourrions faire davantage. Sur le plan économique, cette volonté de renforcer notre relation et de nous accorder sur des normes communes - en dépit de divergences de vues indéniables - s'exprime à travers la négociation en cours d'un accord d'investissement. En matière de politique étrangère et de sécurité, la nouvelle stratégie sur la Chine adoptée par l'UE en juillet, déclinaison plus ciblée de notre stratégie globale, constitue une véritable feuille de route ayant vocation à guider notre action pour les cinq à dix ans à venir. Tout en restant fermes sur nos principes et sur nos valeurs, la philosophie de cette stratégie consiste à chercher des convergences accrues avec la Chine de manière pragmatique et conforme aux intérêts européens, notamment dans le domaine de la politique étrangère et de la sécurité.



B. B. - Quel est enfin, parmi les dirigeants vivants, celui auquel vous donneriez le prix du courage politique ?



F. M. - Je le donnerais au pape François !



 


Notes :




(1) Le traité de Lisbonne régit actuellement le fonctionnement de l'Union européenne. Adopté en 2009 après le rejet du traité établissant une constitution pour l'Europe (TECE), il adapte en profondeur les règles des anciens traités pour permettre une meilleure coordination entre les États membres. Ainsi, le traité de Lisbonne rénove l'architecture des institutions, assouplit la prise de décisions et renforce la représentation extérieure de l'Union.

(2) L'Agence européenne de défense (AED), créée en 2004, a pour but d'améliorer progressivement les capacités militaires des États membres. L'AED est chargée de développer les capacités de défense dans le domaine de la gestion des crises, de promouvoir et de renforcer la coopération européenne en matière d'armement. Elle doit également renforcer la base industrielle et technologique européenne dans le domaine de la défense, créer un marché européen concurrentiel des équipements de défense et favoriser la recherche. Tous les États membres, sauf le Danemark, y participent.

(3) Le protocole de Minsk, signé le 5 septembre 2014 par les représentants de l'Ukraine, de la Russie, de la République populaire de Donetsk (DNR) et de la République populaire de Lougansk (LNR), devait mettre fin à la guerre en Ukraine orientale. Il a été conclu après de longues négociations à Minsk, la capitale de la Biélorussie, sous les auspices de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Malgré cet accord, les combats dans l'est de l'Ukraine n'ont pas cessé.

(4) Le 19 décembre 2016, le Conseil a prorogé les sanctions économiques visant des secteurs spécifiques de l'économie russe jusqu'au 31 juillet 2017. Ces mesures avaient initialement été introduites le 31 juillet 2014 pour une durée d'un an, en réaction aux actions de déstabilisation menées par la Russie en Ukraine. Elles avaient été renforcées en septembre 2014. Ces mesures concernent les secteurs de la finance, de l'énergie et de la défense, ainsi que le domaine des biens à double usage.

(5) Le Conseil de sécurité a autorisé en octobre 2015, « pendant un an », les États membres concernés à inspecter les bateaux naviguant en haute mer au large des côtes libyennes, s'ils ont des motifs raisonnables de soupçonner qu'ils sont utilisés pour le trafic de migrants ou la traite d'êtres humains en provenance de Libye. En adoptant par 14 voix pour et une abstention (Venezuela) la résolution 2240, présentée par le Royaume-Uni, le Conseil a également décidé d'autoriser les mêmes États membres à saisir des navires inspectés « dont ils ont la confirmation qu'ils sont utilisés à des fins de trafic de migrants ou de traite d'êtres humains en provenance de Libye ».

(6) L'objectif de cette initiative régionale est d'identifier un terrain d'entente sur les arrangements post-conflit pour la Syrie et sur la réconciliation et la reconstruction une fois qu'une transition politique crédible sera fermement engagée selon les termes du communiqué de Genève du 30 juin 2012 et de la résolution du CSNU 2254. La Haute Représentante a eu une première série de discussions avec les ministres des Affaires étrangères de l'Iran, de l'Arabie saoudite, des Émirats, de la Turquie, du Liban, de l'Égypte, de la Jordanie et du Qatar à l'automne 2016. Une deuxième série de réunions a eu lieu dans le courant du mois de janvier entre l'Union européenne et des représentants des ministres des Affaires étrangères de ces mêmes pays. L'initiative est menée en soutien aux pourparlers intra-syriens qui se dérouleront à Genève en février et en prévision de la conférence de Bruxelles sur la Syrie et la région qui sera organisée par l'Union européenne au printemps.

(7) Le 18 mars 2016, la Turquie et l'Union européenne sont convenues d'un plan global pour réduire la migration vers l'Europe. Conformément à cet accord, les premiers migrants en situation irrégulière ont été renvoyés de Grèce vers la Turquie le 4 avril. Mais le plan instaure d'autres mesures : 1) une fois que les franchissements irréguliers entre la Turquie et l'UE prendront fin ou que leur nombre aura été durablement réduit, un programme d'admission humanitaire volontaire sera activé. Les États membres de l'UE y contribueront sur une base volontaire. 2) Si la Turquie satisfait tous les critères exigés, les citoyens turcs n'auront plus besoin de visas pour se rendre dans un pays de l'UE. 3) L'Union européenne doit accélérer le versement du montant de 3 milliards d'euros initialement alloué pour la gestion des réfugiés en Turquie. Elle doit également assurer le financement d'autres projets en faveur de personnes bénéficiant d'une protection temporaire en Turquie, pour 3 milliards d'euros supplémentaires jusqu'à la fin 2018.