Politique Internationale - La Revue n°154 - HIVER -

sommaire du n° 154
Catalogne : la voie de l'indépendance
Entretien avec Carles PUIGDEMONT
Président du gouvernement autonome de la Catalogne depuis janvier 2016.
conduit par
Mathieu DE TAILLAC
Correspondant du Figaro en Espagne
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Mathieu de Taillac - Monsieur Puigdemont, vous avez toujours été indépendantiste ; c'est un trait qui vous distingue de votre prédécesseur, Artur Mas, qui s'est converti au sécessionnisme une fois arrivé au pouvoir. Cette caractéristique de votre parcours change-t-elle quelque chose à votre action politique ?



Carles Puigdemont - Soyons clairs : si la Catalogne devient indépendante, elle le sera grâce aux néo-indépendantistes. Nous, les indépendantistes historiques, nous n'avons rien obtenu. Nous avons toujours été une minorité. Nous n'obtenions jamais plus de 10 ou 12 % des voix aux élections. Les choses ont changé : il y avait 14 députés indépendantistes au Parlement catalan en 2010, il y en a 72 aujourd'hui. Cette évolution, ce n'est pas notre victoire à nous, les indépendantistes historiques. Elle appartient à ceux qui n'étaient pas indépendantistes en 2010. C'est la valeur énorme qu'apporte la génération d'Artur Mas et de Convergencia, qui est arrivée à la conclusion que la seule issue était celle d'un État indépendant. J'ai le plus grand respect pour eux et je leur suis très reconnaissant.



M. de T. - Parlons justement de votre parti, Convergencia Democratica de Catalunya (CDC), qui a été rebaptisé cette année Partit Democrata Europeu Catala (PDECAT). Cette formation occupe un espace qui s'étend du centre gauche jusqu'à des positions conservatrices. Comment vous positionnez-vous personnellement sur l'axe gauche-droite ?



C. P. - Je n'ai jamais été à l'aise avec les étiquettes classiques de la politique. J'ai rapidement fui les adjectifs car j'ai éprouvé, dès ma jeunesse, une grande empathie pour des partis de gauche et, en même temps, je comprenais très bien les visions classiques de la droite européenne. Je ne me sentais ni de droite ni de gauche... mais je me sentais malgré tout très « idéologisé » ! Évidemment, je suis progressiste, dans le sens où une société doit progresser suivant des valeurs qui garantissent les fondements inaliénables de la démocratie : l'égalité, l'antiracisme, la paix, le vivre ensemble, l'équité. Ce ne sont pas des valeurs de droite ou de gauche, ce sont des valeurs démocratiques. Sur certains aspects, je suis clairement de centre gauche ou social-démocrate ; mais j'aime aussi les droits de l'individu et l'initiative privée - d'ailleurs, j'ai fait carrière dans le privé... Vous le voyez : il est difficile de m'étiqueter.



M. de T. - Est-ce cette absence d'étiquette qui vous a aidé à vous hisser à la tête du gouvernement régional de Catalogne en janvier 2016 ?



C. P. - Je crois que c'est avant tout ma condition de maire de Gérone qui m'y a aidé. J'ai appliqué en politique ce que j'appliquais en dehors, quand je n'étais pas un homme politique : la même vision hétérogène, hétérodoxe des choses. Je n'ai pas eu besoin de m'entraîner ! Ce qui me plaisait dans Convergencia, quand j'y suis entré, c'est que ce n'était pas un parti doctrinaire. On ne vous dit pas ce que vous devez penser, ce que vous devez décider à chaque moment, on vous accorde au contraire une grande liberté de vision. Nous avons cohabité tous ensemble, les indépendantistes et les autonomistes (2). Aujourd'hui encore cohabitent au sein de notre formation des gens qui ont toujours été très indépendantistes avec d'autres qui sont indépendantistes d'un point de vue rationnel mais qui ne l'étaient peut-être pas il y a cinq ans. J'apprécie la discipline dans un groupe, mais aussi la possibilité de s'exprimer, l'hétérodoxie. Cette approche m'a aidé à devenir maire et, peut-être, à devenir président...



M. de T. - Votre accession à la présidence du gouvernement autonome catalan est le fruit d'un blocage : les députés de la CUP ne voulaient pas voter pour Artur Mas qu'ils associaient aux affaires de corruption de son parti et à la politique d'austérité conduite par son gouvernement (3). Celui-ci a donc renoncé et a proposé votre nom. Votre apparition a surpris de nombreux observateurs...



C. P. - Ce fut aussi une grande surprise pour moi ! On peut dire que je suis devenu président du fait de circonstances imprévues. Il ne faut pas l'oublier, et je ne l'oublie pas.



M. de T. - Vous n'étiez pas pressenti parce que vous ne faites pas partie des proches d'Artur Mas...



C. P. - Le président devait nécessairement être un député (4) : cette règle réduisait déjà les possibilités. Il fallait, en outre, quelqu'un qui ait eu une trajectoire claire pour pouvoir incarner un programme de gouvernement centré sur le passage à l'indépendantisme.



M. de T. - C'est donc votre indépendantisme « historique » qui a convaincu ?



C. P. - À l'époque, j'étais maire de Gérone, mais aussi président de l'Association des communes indépendantistes (5). J'avais donc un poste de direction local lié au monde souverainiste. Cette circonstance a aidé, bien entendu. Si je n'avais pas été maire d'une ville qui était clairement l'une des capitales du souverainisme, il est probable que personne n'aurait imaginé que je puisse exercer la fonction de président. Je crois aussi que le président Mas a fait preuve de beaucoup de courage quand il a désigné quelqu'un qui ne présentait pas les caractéristiques traditionnelles que l'on prête à ceux qui contrôlent le pouvoir en Catalogne. Je ne suis pas de Barcelone, je ne suis pas riche, je ne viens pas d'un milieu social aisé, je n'ai pas fait toute ma carrière en politique... Ce n'est pas si habituel que cela ! Reste que le pari était risqué. Pour beaucoup de gens, j'étais un complet inconnu ; et je n'avais jamais eu la vocation ou la volonté d'exercer cette fonction.



M. de T. - Quelles sont vos grandes références politiques, vos sources d'inspiration ?



C. P. - Churchill est une référence quasi obligatoire. Je citerai aussi les fondateurs de l'Union européenne, Schuman et Adenauer. Certains aspects de l'oeuvre de De Gaulle m'ont intéressé... de même que certains aspects du socialisme français. Comme je vous l'ai dit, je ne m'attache pas à un camp politique en particulier, mais je ressens une profonde appartenance à la démocratie européenne, c'est-à-dire à la fois à la démocratie chrétienne et à la social-démocratie. Dans ses moments fondateurs, l'Union européenne s'est toujours nourrie des apports de ces mouvements.



M. de T. - Où en est la Catalogne sur sa feuille de route indépendantiste ? La prochaine échéance doit être un référendum d'indépendance qui devrait avoir lieu d'ici à septembre 2017. Vous avez déclaré que vous préféreriez que la tenue de ce scrutin soit le fruit d'un accord avec le gouvernement espagnol mais que, sans ce feu vert - totalement improbable aujourd'hui -, vous l'organiseriez quand même...



C. P. - Si le référendum se fait avec l'accord de l'État, alors nous sommes prêts à en négocier la date et les conditions. Mais en l'absence d'un accord, nous préparerons seuls un référendum pour septembre. Nous précisons que, si pour parvenir à un accord avec l'État il faut modifier la date ou négocier la question posée aux électeurs, nous accepterons de le faire.



M. de T. - La deuxième option, si le veto absolu de Madrid se confirme, est donc d'organiser un référendum en septembre 2017...



C. P. - Oui, en septembre au plus tard. Voire avant, selon les circonstances. En ce moment, nous travaillons avec l'objectif de l'organiser dans la deuxième quinzaine de septembre.



M. de T. - Il peut y avoir une difficulté...



C. P. - Une seule ? Il peut y en avoir beaucoup !



M. de T. - Je n'en doute pas. Mais je voudrais vous demander ce qui différenciera ce référendum de la « consultation » qui avait été organisée avec l'aide du gouvernement catalan le 9 novembre 2014 (6), puis des élections dites « référendaires » (7) tenues le 27 septembre 2016...



C. P. - En formulant cette question, vous mettez déjà en évidence une première différence. En effet, le prochain référendum sera directement organisé par la Generalitat. Deuxièmement, il n'y aura pas, cette fois-ci, une double question avec trois réponses possibles (ce qui avait été le cas lors de cette consultation). Il n'y aura qu'une question et deux réponses possibles. Troisièmement, ce référendum aura un caractère décisionnel. Le résultat sera mis en pratique par le gouvernement catalan qui assumera la décision des électeurs comme si c'était la sienne.



M. de T. - Les élections « référendaires » de septembre n'étaient-elles pas, elles aussi, décisionnelles ?



C. P. - Les élections référendaires étaient des élections législatives. Elles ont désigné un Parlement qui peut et qui doit légiférer, avec pleine autorité démocratique pour créer les conditions légales permettant de prendre les décisions d'un État souverain. Mais l'analyse de ces élections n'est pas le meilleur mécanisme pour dire si, oui ou non, les Catalans veulent l'indépendance. Le meilleur instrument qu'ait inventé la démocratie pour savoir combien de gens sont en faveur d'une chose ou d'une autre, c'est le référendum.



M. de T. - Outre le référendum, vous souhaitez également organiser des élections constituantes. Seraient-elles une solution de substitution au référendum, si celui-ci se révélait impossible, ou un complément après un référendum gagné par les indépendantistes ?



C. P. - Il y aura des élections constituantes dans tous les cas de figure, ne serait-ce que parce que c'est un engagement que nous avons pris. L'accord qu'a approuvé le Parlement catalan propose que ces élections constituantes aient lieu après la tenue d'un référendum - au maximum six mois plus tard. Nous avons besoin d'un Parlement constituant pour rédiger une Constitution et la soumettre, ensuite, au suffrage des citoyens. S'agit-il d'un plan B au cas où le référendum ne puisse pas être tenu ? Pas nécessairement. Nous allons tout faire pour organiser un référendum.



M. de T. - Qu'attendez-vous du gouvernement Rajoy ? Je n'ose dire du « nouveau » gouvernement Rajoy, car peu de têtes ont changé...



C. P. - C'est évidemment un gouvernement de continuité absolue. Il y a bien quelques têtes nouvelles dans les ministères, mais la politique du Parti populaire n'a pas varié, spécialement au sujet de la Catalogne. Rajoy a chargé de la relation avec la Catalogne la personne qui a élaboré la stratégie de judiciarisation et d'affrontement appliquée par Madrid...



M. de T. - Vous parlez de la vice-présidente du gouvernement, Soraya Saenz de Santamaria, qui est désormais en charge des administrations territoriales...



C. P. - Bien sûr. Les circonstances, l'expérience et la logique nous rendent très sceptiques. Même s'il est vrai que, parfois, ce sont précisément des personnes de ce profil qui, dans des circonstances similaires, parviennent à des accords... Mais l'accord n'est pas un concept qui se décline facilement au Parti populaire, contrairement à d'autres familles politiques. De plus, le premier parti de la supposée opposition - le Parti socialiste - est divisé, fragmenté, sans direction claire. La voie est donc libre pour que le Parti populaire continue de pratiquer la même politique. Et cela d'autant plus que le Parti populaire, malgré tous les soubresauts de ces dernières années, a gagné. Sans rien changer à sa politique, il est parvenu à se maintenir au pouvoir et à mettre en pièces l'opposition. Pourquoi en changerait-il ? Quel motif aurait-il pour le faire ? Il devrait bien en avoir un : l'intérêt général. S'il avait cette motivation, cette conscience que l'Espagne ne va pas bien, il ferait honnêtement acte de patriotisme et il modifierait sa ligne. Mais s'il analyse les choses d'un point de vue partisan et électoral, d'exercice et d'occupation du pouvoir, il n'a aucune raison de dévier de son cap.



M. de T. - Le gouvernement Rajoy, privé de majorité absolue, ne pourra pas agir à sa guise : il aura souvent besoin du soutien du PSOE...



C. P. - Malheureusement, le PSOE s'est rendu. Sur les sujets essentiels et, spécialement, sur la Catalogne, il se comporte comme une « sous-marque » du Parti populaire. Il a renoncé à incarner une voie alternative. De temps en temps, sur les sujets mineurs, il gesticule et présente une petite avancée comme s'il s'agissait d'une grande victoire démontrant que le Parlement contrôle le gouvernement... Mais, je le répète, sur les dossiers fondamentaux, il se contente d'acquiescer à l'action de Mariano Rajoy.



M. de T. - Pourriez-vous définir Mariano Rajoy ?



C. P. - Ce que je peux dire, c'est que son « quiétisme » peut coûter très cher à l'Espagne. Et je ne parle pas seulement de la question de la Catalogne ! Je crois que même au sein du Parti populaire, il peut y avoir des gens qui récusent ce comportement. J'ai lu, par exemple des déclarations dans ce sens de l'ex-ministre des Affaires étrangères, José Manuel Garcia Margallo (8). Mais au niveau personnel, je n'émettrai pas de jugement sur M. Rajoy car je ne le connais pas assez.



M. de T. - Alors restons-en au niveau politique. Tout à l'heure, vous lui avez reconnu au moins une réussite : il est parvenu à se maintenir au pouvoir. Est-ce, selon vous, une preuve de son habileté ? N'y a-t-il pas, parfois, une tendance à le sous-estimer ?



C. P. - On aurait tort de sous-estimer un homme qui a surmonté d'énormes difficultés : des affaires de corruption très graves au sein de son propre parti, une contestation importante de la société, un conflit territorial, une perte du poids et du prestige de l'Espagne en Europe et sur la scène internationale... Qu'un dirigeant, dans un contexte aussi compliqué, parvienne à améliorer ses résultats électoraux, à conserver le pouvoir et à mettre l'opposition en pièces, inspire le respect. C'est un véritable tour de force. Il ne faut pas sous-estimer cette capacité de résilience de Rajoy. Prétendre, comme on l'entend, que son succès est la conséquence de son inaction est une analyse simpliste.



M. de T. - Vous m'avez dit que, paradoxalement, les personnes les plus intraitables sont parfois capables d'arriver à de grands accords. Vous parliez de la vice-présidente du gouvernement espagnol, mais certains pourraient penser la même chose de vous-même. En effet, vous avez toujours été indépendantiste, vous n'avez rien à démontrer, contrairement à ceux qui se sont convertis sur le tard. Est-ce que cette image d'inflexibilité peut faciliter un accord ?



C. P. - En tout cas, notre disposition au dialogue est totale. Je crois qu'à travers les élections et les mobilisations successives de la population catalane nous avons gagné, au minimum, le droit d'être écoutés. Les Catalans doivent pouvoir voter sur la nature du lien de la Catalogne avec l'Espagne. Cela étant posé, quelle est la formule la plus satisfaisante pour les deux parties ? Nous allons écouter, nous allons travailler honnêtement, sérieusement, pour parvenir à un accord avec Madrid.



M. de T. - Mais, pour parvenir à un accord, il faut, de votre point de vue, qu'un référendum ait lieu et que l'indépendance soit l'une des options proposées aux électeurs...



C. P. - Bien sûr. Je crois que nous avons gagné ce droit dans les urnes. Mais nous invitons l'État à nous dire quelle option alternative à l'indépendance il nous propose. Nous propose-t-il l'actuel régime des autonomies (9), décadent et inefficace, ou bien une réforme constitutionnelle - et dans ce dernier cas, quel en serait le contenu exact ? Nous, nous avons clairement exprimé notre proposition : l'indépendance. Si le gouvernement considère qu'il a une contre-proposition, eh bien qu'il la formule ! Nous sommes prêts à jouer ce match et nous invitons l'État à le jouer également. Il faut que les citoyens aient plusieurs options et qu'ils choisissent celle qu'ils jugent la meilleure.



M. de T. - Votre intérêt n'est-il pas au contraire d'opposer votre proposition d'indépendance au statu quo que vous qualifiez de décadent ? Si l'on suit votre logique, vous auriez alors plus de chances de remporter ce « match »...



C. P. - Honnêtement, je préférerais que l'État joue ce match, même s'il doit avoir plus de chances de gagner. Pour une raison très simple : avant tout, nous sommes démocrates ! Nous respecterons le résultat du référendum quel qu'il soit. Et je crois qu'il est bon que l'État espagnol participe. Parce que, quel que soit le résultat, si le référendum est organisé avec l'accord de l'État, alors notre relation avec l'Espagne reprendra ensuite sur de bonnes bases. Même si une proposition comme celle de « devolution max » faite par David Cameron à l'Écosse (10) risque de nous imposer, objectivement, une compétition plus difficile, je préfère ce scénario.



M. de T. - En admettant que vous organisiez et que vous gagniez ce référendum, l'indépendance ne se produira pas au lendemain du vote...



C. P. - Bien sûr que non. Il y aura un processus de construction de l'État, ce qui prendra du temps. Le Brexit ne s'est pas, non plus, réalisé le lendemain du vote ! Les Britanniques ont deux ans pour le mettre en oeuvre et ils calculent qu'ils mettront dix ans à retirer les normes européennes de leur législation nationale. En Catalogne aussi, il y aura un processus de transition. Mais si nous gagnons le référendum, nous gagnons le droit à nous constituer en État et nous proclamerons cet État. C'est logique en démocratie.



M. de T. - Au lendemain d'une hypothétique indépendance que ne reconnaîtrait pas l'Espagne, les contribuables catalans seront confrontés à un dilemme immédiat : ils recevront deux feuilles d'imposition - une espagnole et une catalane. Votre prédécesseur, Artur Mas, admet qu'un certain désordre peut se produire, mais que ce désordre peut être utile à votre cause. Partagez-vous cette vision ?



C. P. - L'agence des impôts du nouvel État catalan sera la seule agence des impôts. Les contribuables paieront leurs impôts. Dans un État, celui qui ne paie pas ses impôts est l'objet d'une réclamation.



M. de T. - Ceux qui paieront leurs impôts au Trésor public espagnol recevront une réclamation de la Catalogne. Et ceux qui paieront leurs impôts au Trésor public catalan recevront une réclamation de l'Espagne...



C. P. - La question est de savoir qui va exiger une amende pour retard de paiement. Lorsque la Catalogne aura gagné le référendum, lorsqu'elle aura proclamé son indépendance et qu'elle commencera à fonctionner comme un État, le plus probable, même si l'indépendance ne fait pas plaisir à tout le monde, c'est que les gens donnent une chance à la victoire définitive de l'État catalan. C'est aux contribuables qu'il appartient, en dernier ressort, d'honorer leurs obligations fiscales vis-à-vis du Trésor public. Or il sera clair que le seul Trésor public valable est celui de la Catalogne. Et aussi longtemps que cela sera nécessaire, nous enverrons des réclamations aux gens qui ne rempliront pas leurs obligations fiscales, comme dans n'importe quel pays normal. L'agence des impôts catalane sera construite pour lever l'impôt et pour combattre la fraude fiscale. C'est ce qui se passe en France, c'est ce qui se passe en Espagne, et c'est ce qui se passe en Italie.



M. de T. - Dans les colonnes de Politique Internationale, l'ex-président du gouvernement espagnol Felipe Gonzalez a récemment affirmé que la Catalogne n'avait plus de gouvernement depuis cinq ans...



C. P. - Ce genre de déclaration est normal de la part de quelqu'un qui a perdu le contact avec la réalité depuis de nombreuses années. Il ne sait pas ce qui se passe en dehors de son siège au conseil d'administration d'une entreprise multinationale.



M. de T. - Felipe Gonzalez a abandonné le conseil d'administration de Gas natural il y a près de deux ans...



C. P. - D'accord ; mais il reste enfermé dans son cercle d'amitiés et d'intérêts. Voilà longtemps que Felipe Gonzalez est, je le répète, déconnecté de la réalité ; il est donc normal que lorsqu'il émet une opinion, il commette des erreurs de débutant. N'est-il pas absurde de dire que la Catalogne n'a pas de gouvernement, alors que c'est précisément l'Espagne qui a été privée de gouvernement pendant plus de 300 jours ? Notre gouvernement peut ne pas lui plaire, mais c'est autre chose...



M. de T. - Vous comprenez bien ce que veut dire Felipe Gonzalez... À ses yeux, le gouvernement catalan est tellement occupé par la question indépendantiste qu'il n'a plus le temps de gérer les affaires courantes...



C. P. - Ma réponse demeure valable. Une personne qui a une telle ignorance de la réalité ne sait évidemment pas ce qui est réalisé en Catalogne. M. Gonzalez ne connaît pas les chiffres économiques, il ne connaît pas la vitalité de nos exportations, il ne connaît pas les chiffres des investissements directs à l'étranger réalisés en Catalogne, il ne connaît pas notre rang dans la réception de fonds européens (11)...



M. de T. - Au-delà de l'action de votre gouvernement, les entreprises catalanes n'ont-elles pas une part importante dans ces réussites économiques ?



C. P. - Bien sûr, mais il y a aussi une politique économique qui est menée. Je revendique le dur travail réalisé par le gouvernement catalan. Nous avons un réseau de bureaux commerciaux à travers le monde qui se consacre, toute la journée, à attirer des investissements. Il y a peut-être un lien avec le différentiel positif que nous avons en Catalogne en ce qui concerne les investissements directs étrangers ! Je ne veux pas paraître prétentieux, mais nos efforts contribuent à ce succès. Notre action n'est pas étrangère, non plus, au fait que, en Catalogne, le chômage est inférieur de 4 points à celui observé dans le reste de l'Espagne ; au fait que notre système éducatif est sensiblement meilleur ; au fait que notre système de santé est beaucoup plus compétitif ; ou encore au fait que Barcelone est l'un des plus grands hubs technologiques en dehors des États-Unis... Le gouvernement catalan participe activement à toutes ces stratégies, il travaille et obtient des résultats mesurables. Ces résultats démentent la thèse de Felipe Gonzalez selon laquelle l'indépendantisme ne s'occupe que de l'indépendance et fait fuir les investissements. Quand on examine les chiffres, on constate que cette thèse ne tient pas debout ! Il ne se rend pas compte non plus, et cela ne m'étonne pas, que l'indépendantisme triomphe quand il est lié à un projet de pays. Pas à une idéologie éthérée, mais à un projet de pays.



M. de T. - Votre parti, Convergencia Democratica de Catalunya (CDC), s'est lui-même converti à l'indépendantisme après avoir défendu pendant des décennies une cohabitation avec le reste de l'Espagne, présentée comme favorable aux intérêts catalans. Ce parti, rebaptisé aujourd'hui Partit Democrata Europeo Catala (PDECAT), a aussi subi une érosion électorale très importante, parallèlement à l'adoption des thèses souverainistes...



C. P. - Aujourd'hui, au Parlement catalan, notre formation fait partie de la coalition Junts Pel Sí. Il est donc difficile de savoir combien de députés notre parti aurait obtenus s'il s'était présenté seul. En revanche, on peut mesurer l'évolution des formations qui sont restées fermes dans leur défense du fédéralisme constitutionnel. Le Parti socialiste, par exemple, s'est effondré.



M. de T. - Mais, dans le même temps, un parti très hostile à l'indépendance, Ciudadanos, est né et s'est renforcé en Catalogne...



C. P. - De nombreux éléments pourraient expliquer la croissance de Ciudadanos. Si l'on mesure l'indépendantisme en fonction de la force ou de la faiblesse d'un seul des acteurs, alors on élabore une analyse incomplète et erronée.



M. de T. - Un ex-député de Convergencia, Josep Lopez de Lerma, qui se présente comme l'un de vos amis, vient de publier un livre dans lequel il regrette le temps où les nationalistes catalans négociaient avec le gouvernement espagnol et obtenaient des avancées concrètes pour la région. Une époque révolue depuis la conversion de Convergencia à l'indépendantisme en 2012... Que pensez-vous de cet ouvrage ?



C. P. - Je ne l'ai pas lu.



M. de T. - Lopez de Lerma formule une question toute simple : qu'a obtenu de Madrid le gouvernement catalan depuis sa conversion à l'indépendantisme en 2012 ?



C. P. - On pourrait peut-être remonter dans le temps et se demander ce qu'a obtenu le nationalisme catalan traditionnel à travers sa politique de collaboration avec l'État espagnol ! Pendant toutes ces années, qu'a-t-il obtenu qui ait aidé à compenser, par exemple, le déficit historique et structurel du financement du système de santé publique ? Ce déficit n'est pas apparu en 2012. Il remonte à l'époque où certains responsables politiques catalans ont commencé à faire de la politique à Madrid, accompagnés de groupes d'intérêts. Je crois que la décision que le Tribunal constitutionnel a prise en 2010 (12) a provoqué l'écroulement d'un système très bien construit, dans lequel de nombreuses carences étaient cachées, maquillées, neutralisées... La société n'accepte plus ce système. Elle exige plus de transparence ; elle exige que l'on serve les intérêts de la majorité, et non d'une minorité. Tout cela étant dit, je vais répondre à votre question. Qu'avons-nous obtenu? Nous avons réussi à expliquer à une majorité de gens en Catalogne que la voie que le nationalisme catalan avait empruntée jusqu'ici était sans issue. Que c'est une voie directe vers la pérennisation des déficits structurels et de la spoliation fiscale (13). Jamais nous n'avons obtenu un accord de financement satisfaisant pour la Catalogne. Ce n'est pas le gouvernement catalan actuel qui le dit, c'est le gouvernement catalan de M. Pujol (14) qui le disait, à l'époque où M. Lopez de Lerma était un haut responsable de la direction nationale du parti. À cette époque, précisément, les lamentations et les plaintes cohabitaient avec l'absence de résultats. On parlait alors de « victimisme catalan ». D'un côté, on se plaignait et on se lamentait, mais de l'autre on collaborait avec ceux qui, par leur politique, étaient les responsables de nos lamentations ! Ce qui a changé, c'est qu'à la différence de l'époque où lui était député nous n'allons pas investir Aznar (15) président du gouvernement, ni aucun candidat du Parti populaire.



M. de T. - Cette politique d'accommodement avec Madrid se faisait donc sans contrepartie ? Ou bien jugez-vous que les concessions obtenues ne compensaient pas les efforts consentis par les responsables politiques catalans ?



C. P. - Le déficit de financement de la Santé publique avoisine le milliard d'euros par an. Il existe aujourd'hui et il existait à l'époque. Le manque d'investissements publics n'est pas non plus une nouveauté.



M. de T. - Autrement dit, les politiques catalans obtenaient de Madrid des transferts de compétences, mais pas les financements nécessaires ?



C. P. - Évidemment. Les investissements de l'État en Catalogne - en excluant des investissements extraordinaires comme le TGV, par exemple - ont toujours été largement inférieurs, proportionnellement parlant, au poids de la population catalane dans la population espagnole. Et je ne parle même pas de notre part dans le PIB. C'est donc l'absence de résultats, l'incompétence des dirigeants de toute une époque, qui nous conduisent à dire : « Ça suffit ! » Et puis, quand nous avons souhaité réformer le Statut en 2006, la réponse de Madrid fut un « non » abrupt. Et je rappelle que ce n'est pas un Parlement catalan indépendantiste qui a voté la réforme du Statut ; car les indépendantistes n'étaient pas majoritaires à l'époque.



M. de T. - Votre parti, tout de même, a largement appuyé cette réforme. On dit même que c'est Artur Mas, alors chef de file de l'opposition au Parlement catalan, qui a convaincu José Luis Rodriguez Zapatero de faire approuver ce Statut par le Parlement espagnol...



C. P. - C'est vrai. Mais ce fut le dernier exercice de co-responsabilité, la dernière démonstration de foi à l'égard des « bontés » du système constitutionnel espagnol, la dernière tentative visant à concilier les aspirations catalanes avec ce système.



M. de T. - Vos déclarations constituent un changement profond par rapport à la stratégie que Convergencia a suivie pendant des décennies...



C. P. - Eh bien, j'ai le droit de formuler ce changement.



M. de T. - Sans aucun doute.



C. P. - Je suis depuis toujours un militant de Convergencia mais je n'ai jamais exercé de responsabilités dans le parti. Je me suis engagé dans Convergencia et j'ai exercé des responsabilités publiques en ayant des idées très claires et très nettes. De fait, je ne partageais pas l'enthousiasme de mon parti pour la réforme du Statut. Nous avons commis des erreurs. Et nous devons nous demander si la stratégie qui a été suivie pendant des années a produit ou non les résultats attendus. Les plus illustres représentants de l'autonomisme, à commencer par M. Pujol, ont reconnu avoir échoué. Eh bien, nous constatons cet échec et nous le regrettons. Car sans cet échec, nous serions aujourd'hui dans une situation bien meilleure.



M. de T. - Au-delà de la Catalogne, plusieurs régions dans le monde et, particulièrement, en Europe se battent pour obtenir leur indépendance. Il y a bien sûr le cas de l'Écosse, le plus récent et le plus spectaculaire, mais il existe également des groupes indépendantistes en France, en Corse notamment, en Italie, en Belgique... Regardez-vous ces mouvements avec sympathie ?



C. P. - Non. Il n'y a pas d'action syndiquée ou coordonnée. Je dirais même plus : il ne doit pas y avoir de solidarité particulière entre nous car toutes ces situations sont très différentes les unes des autres. Ce qui existe, c'est quelque chose qui est reconnu dans la charte des Nations unies : le droit à l'autodétermination des nations.



M. de T. - Le droit à l'autodétermination reconnu par les Nations unies est réservé aux territoires non autonomes (16)...



C. P. - Ce n'est pas tout à fait exact. De toute façon, ce principe est reconnu par d'autres nations. Certaines l'incluent même explicitement dans leurs Constitutions. Nous-mêmes, en Catalogne, nous le reconnaissons dans notre loi d'Aran (17). Nous avons reconnu le droit à décider du peuple aranais, parce que nous considérons qu'il constitue une réalité nationale. Mais j'insiste : nous n'avons aucune volonté de mutualiser nos efforts avec ceux d'autres peuples. Chacun a sa stratégie, sa réalité, ses rapports avec l'État auquel il appartient, son langage et ses spécificités.



M. de T. - Le Parlement catalan a voté une résolution, proposée par le parti d'extrême gauche CUP et approuvée par votre coalition, Junts Pel Sí, qui reconnaît le droit à l'autodétermination de ce qu'il appelle la « Catalogne Nord » et que d'autres appellent le Roussillon - un territoire où la langue catalane est parlée et qui appartient au département français des Pyrénées-Orientales. Quel regard portez-vous sur cette situation ?



C. P. - J'ai toujours été très clair au sujet des autres territoires : notre projet politique s'adresse à la Principauté de Catalogne (18). Il ne concerne pas d'autres territoires où sont présentes la culture et la langue catalanes, dont la Catalogne Nord, qui fait partie du territoire français. Nous respectons donc absolument cette réalité et, surtout, nous respectons les décisions que prennent les habitants de cette zone.



M. de T. - Mais êtes-vous favorable au droit à l'autodétermination de ce territoire ?



C. P. - En tant que député au Parlement catalan, j'ai moi-même voté pour cette résolution. Je n'y vois aucune contradiction avec ce que je viens de vous dire. J'ai travaillé à Perpignan et je connais bien la réalité locale. J'ai des amis là-bas ; je sais donc que la volonté majoritaire de la société n'est pas de participer au projet d'indépendance de la Catalogne. Mais nous savons aussi quels sont les effets positifs d'une Catalogne prospère : pour le commerce, pour les industries, pour le changement social. Et c'est là-dessus que les deux États - l'État français et l'État catalan - devront travailler, de façon que notre relation de voisinage soit positive pour les deux parties. Il est évident qu'historiquement il existe un lien culturel et linguistique entre la Catalogne et la Catalogne Nord. Jusqu'en 1659, ce dernier territoire appartenait au royaume d'Espagne et était lié aux Constitutions catalanes. C'est un fait purement historique que personne ne peut nier. D'ailleurs, la France ne le conteste pas.



M. de T. - Le vote de cette résolution était-il opportun ? Ce texte a provoqué un petit incident diplomatique. Paris a officiellement protesté...



C. P. - J'ai aussi lu des déclarations de responsables politiques français qui calomniaient les institutions catalanes, qui disaient que nous payions le parti français Convergence démocratique de Catalogne, installé dans les Pyrénées-Orientales, pour qu'il alimente l'indépendantisme en Catalogne Nord, ce qui est totalement faux - et m'a poussé à protester à mon tour.



M. de T. - Pensez-vous que ce genre d'épisodes vous aide, alors que votre gouvernement tente d'obtenir des soutiens diplomatiques de pays étrangers ?



C. P. - Nous sommes conscients qu'à ce stade du processus il est très difficile d'obtenir des soutiens diplomatiques au sein de l'Union européenne, que nous adoptions ou non des résolutions plus ou moins dérangeantes...



M. de T. - Entendez-vous par là que, puisque ces soutiens sont si difficiles à obtenir, vous pouvez vous permettre de fâcher les chancelleries ?



C. P. - Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Quand, en France, s'expriment des opinions contraires au processus d'indépendance de la Catalogne, nous respectons ces opinions. Chacun doit défendre ses intérêts.



M. de T. - Au fond, cette résolution n'est-elle pas surtout à usage interne ? Vous avez besoin des soutiens de la CUP au Parlement catalan ; on peut comprendre qu'il vous faille, de temps en temps, lui donner des « gages de radicalité » sur des questions que vous jugez peut-être symboliques...



C. P. - Non. Nous ne soutiendrions jamais une résolution qui nous obligerait politiquement à faire quoi que ce soit dans un territoire qui n'est pas de notre ressort et qui serait contraire à la volonté des gens. C'est l'engagement que je prends et que je tiendrai toujours. Le mandat politique et la feuille de route du Parlement catalan, les décisions qu'il va prendre, concernent uniquement la Principauté de Catalogne. Nous n'avons aucune prétention territoriale sur d'autres régions. Nous n'envisageons aucune annexion, nous ne souhaitons pas dénoncer le traité des Pyrénées (19), nous n'avons pas l'intention de lier notre processus référendaire à ce qui peut être décidé aux Baléares, à Valence ou dans les cantons de Catalogne Nord de la région Occitanie. Je veux être très clair là-dessus.



M. de T. - Votre parti, de centre droit, s'appuie au Parlement sur la CUP, un parti d'extrême gauche, anticapitaliste et anti-euro. Comment gouverne-t-on la Catalogne lorsqu'on dépend du soutien parlementaire d'une formation aux positions aussi éloignées des vôtres ?



C. P. - C'est toute la grandeur de la démocratie. Arriver à des accords avec les gens les plus éloignés de vous. S'entendre avec ceux qui vous ressemblent, c'est très facile, il n'y a là aucun mérite ! Actuellement, nous avons besoin du soutien de la CUP, mais il fut un temps où Convergencia dépendait du Parti populaire et les négociations que nous conduisions avec ce parti à l'époque n'étaient pas faciles ! Nous avons donc une certaine expérience en matière de discussions avec des groupes qui pensent très différemment de nous et qui veulent prendre notre place - certains démocratiquement, comme la CUP, d'autres par des méthodes moins démocratiques...



M. de T. - Que voulez-vous dire ?



C. P. - Je crois que l'opération Catalogne (20) orchestrée par le gouvernement espagnol parle d'elle-même. D'autre part, les dirigeants de Madrid se sont livrés à une véritable judiciarisation de la vie politique (21) afin de parvenir à des objectifs qu'ils n'arrivaient pas à atteindre par les urnes.



M. de T. - Selon vous, qu'éprouve l'électeur le plus traditionnel de Convergencia, que l'on identifie habituellement à la bourgeoisie conservatrice catalane, quand il voit que son parti s'appuie sur l'extrême gauche anticapitaliste ?



C. P. - Il aurait préféré que Junts Pel Sí obtienne la majorité absolue, évidemment. Mais quand il voit les accords et les politiques que mène Junts Pel Sí, il se rassure. J'insiste sur ce point : nous ne gouvernons pas avec la CUP. Je sais que ce message a été martelé pour tenter de discréditer Junts Pel Si. Je réponds : lisez ce qu'approuve le gouvernement chaque mardi, lisez les textes des lois, lisez les propositions de budget et ensuite dites-nous si oui ou non ce gouvernement s'éloigne du programme qui a été approuvé par la majorité des citoyens.



M. de T. - Le contexte international est agité. Après la victoire du Brexit, Donald Trump a été élu à la présidence des États-Unis. En France, le Front national est très haut dans les sondages. Selon certains analystes, l'Europe n'est pas prête à supporter de nouvelles agitations. Or la question de l'indépendantisme catalan peut apparaître comme une source d'agitation indésirable...



C. P. - On nous opposait déjà cet argument avant la victoire de Trump et avant le Brexit. Il est évident qu'une certaine Europe, surtout celle de l'establishment, n'aime pas le changement. Elle souhaite que tout reste pareil, que la température ne change pas au cours de l'année, qu'il n'y ait aucune montagne et que tout puisse être planifié sur un territoire parfaitement plat ! Mais penser ainsi, c'est s'abstraire de la réalité. La réalité, heureusement, ce sont les gens qui la créent. Et cette réalité change, évolue avec le temps. Ce qui définit les projets qui ont un avenir, c'est la capacité d'adaptation rapide à ces changements. Face aux crises actuelles - la crise humanitaire, la crise économique, la crise environnementale -, les réactions de l'Europe sont très lentes et très peu ambitieuses. Alors, cet argument, les adversaires de l'indépendance vont nous le répéter à tout propos. Quand il y a une crise : « Ce n'est pas le moment d'ajouter de l'instabilité ! » Quand il y a de la croissance : « Ne mettez pas la croissance en danger ! » On connaît ce discours. Mais les changements se produisent quand même et c'est tant mieux. Face à cette réalité, nous disons : « Asseyons-nous et adaptons-nous ensemble aux changements. » La question catalane existe, on ne peut pas la cacher sous le tapis.



M. de T. - Vous connaissez probablement cette phrase tirée du roman Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » Le processus indépendantiste catalan donne parfois l'impression de tourner en rond. De consultation en référendum, d'élections référendaires en élections constituantes, le chemin vers l'indépendance paraît infini ! Jusqu'à quand pourrez-vous promettre des lendemains qui chantent sans proclamer l'indépendance ?



C. P. - Deux réflexions. La première : j'ai eu moi-même cette sensation que « tout doit changer pour que rien ne change » quand on m'a annoncé qu'il y aurait une réunion des présidents de communautés autonomes (22). Pour quoi faire ? Pour que rien ne change, pour ajouter de nouvelles lignes à la liste des promesses non tenues ? Deuxième chose, quitte à me répéter : j'ai été très explicite sur le calendrier. Ce processus se déroule dans la transparence et la clarté. Nous avons fixé une date, nous avons annoncé une méthodologie. Nous avons dit quels travaux nous devions réaliser avant d'y arriver. La certitude est donc absolue. Nous n'avons pas renié nos engagements, nous les avons exposés dans la vitrine. S'il n'y a pas d'accord avec l'État, la « boucle » indépendantiste se terminera en septembre 2017 par un référendum. Et s'il y a un accord avec l'État, la « boucle » se terminera aussi par un référendum portant sur l'option que l'État proposera.

 





(1) Parti de Carles Puigdemont et d'Artur Mas, Convergencia Democratica de Catalunya (CDC) a toujours été, depuis sa naissance en 1974, la première formation de Catalogne. Parti de centre droit, d'idéologie nationaliste modérée, CDC s'est converti récemment à l'indépendantisme, dans le sillage de l'ex-président de la région Artur Mas (2006-2015), évolution qui a signifié la perte d'un allié de longue date, Unio Democratica de Catalunya (UDC) et une érosion progressive de ses soutiens populaires. Aux dernières élections régionales, en septembre 2015, CDC s'est présentée en coalition avec le deuxième parti de la région, les indépendantistes de centre gauche Esquerra Republicana de Catalunya (ERC). En juillet 2016, Artur Mas a piloté la « refondation » de CDC, dont la structure a été dissoute pour créer une nouvelle formation, appelée Partit Democrata Europeu Catala (PDECAT).

(2) Les 17 régions espagnoles, appelées « communautés autonomes », disposent de pouvoirs étendus qui rapprochent l'Espagne d'un État fédéral. Dans leur relation à cette structure territoriale, les nationalistes catalans abritent plusieurs sensibilités. À la différence des indépendantistes, les « autonomistes » entendent renforcer la décentralisation de l'Espagne et les compétences dévolues à la Catalogne sans pour autant quitter le giron espagnol.

(3) Après les élections au Parlement régional catalan de septembre 2015, les indépendantistes sont majoritaires en sièges, mais divisés : d'un côté, la liste Junts Pel Sí, qui regroupe CDC et le parti de gauche indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), obtient 62 sièges, sur un total de 135 ; de l'autre, le petit parti d'extrême gauche Candidatura d'Unitat Popular (CUP), lui aussi favorable à l'indépendance, obtient 10 sièges. Pour mettre en oeuvre sa feuille de route indépendantiste, Junts Pel Sí doit négocier avec la CUP l'investiture du président du gouvernement régional.

(4) La loi catalane prévoit en effet que seul un député du Parlement catalan peut être investi président du gouvernement autonome.

(5) L'Associacio de Municipis per la Independencia (AMI), créée en 2011, est l'une des puissantes structures de coordination entre les indépendantistes de différents bords. Elle participe à l'organisation des grandes manifestations en faveur de la sécession et coordonne les initiatives locales des mairies les plus militantes.

(6) Le 9 novembre 2014, le gouvernement d'Artur Mas comptait organiser une consultation populaire appelant les Catalans à se prononcer sur la question de l'indépendance. Ce scrutin a été suspendu par le Tribunal constitutionnel qui l'a jugé contraire à la Constitution. Le gouvernement catalan a alors délégué à des associations indépendantistes l'organisation formelle de la consultation, rebaptisée « processus participatif », tout en mettant à leur disposition une partie de ses infrastructures. Les participants devaient répondre à deux questions enchâssées : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État ? Si oui, voulez-vous que cet État soit indépendant ? » 2,3 millions de personnes ont participé au vote, sur un corps électoral estimé à 6,3 millions. 81 % des participants ont répondu « oui » aux deux questions, 10 % ont répondu « oui » à la première et « non » à la seconde, et 4,5 % ont répondu « non » à la première. Les 4,5 % restants ont voté blanc ou nul. D'après les sondages, la grande majorité de la population hostile à l'indépendance n'a pas participé à ce pseudo-référendum, jugeant qu'il ne fallait pas cautionner cette initiative indépendantiste.

(7) Les partis favorables à l'indépendance ont présenté les élections au Parlement catalan du 27 septembre 2015 comme une option alternative à un référendum, ce dernier scrutin étant jugé illégal par Madrid. Dans leur esprit, ces élections, qu'ils appellent « plébiscitaires » ou « référendaires », devaient permettre de départager les indépendantistes (qui voteraient pour des listes favorables à la sécession) et les unionistes (qui défendraient des candidatures hostiles à l'indépendance). Une première candidature indépendantiste, Junts Pel Sí, qui regroupait CDC et le parti de gauche indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), a recueilli 40 % des voix et 62 sièges. Le petit parti d'extrême gauche Candidatura d'Unitat Popular (CUP), lui aussi favorable à l'indépendance, a pour sa part recueilli 8 % des suffrages et 10 sièges. 52 % des électeurs ont préféré des candidatures explicitement hostiles à l'indépendance (Parti populaire, Parti socialiste, Ciudadanos, libéraux) ou qui refusaient de se prononcer sur la question (Catalunya Sí que es Pot, CSQP, étiquette locale du parti de gauche radicale Podemos). Les indépendantistes désireux de lire les résultats des élections comme ceux d'un référendum considèrent en général les électeurs de CSQP comme abstentionnistes, ce qui leur permet d'affirmer qu'une majorité d'électeurs s'est prononcée pour l'indépendance de la Catalogne.

(8) Dans un entretien accordé au quotidien El País en novembre 2016, Margallo affirme : « Si nous avions été plus insistants, le sentiment séparatiste n'aurait pas augmenté autant. » Il se montre critique vis-à-vis de la politique menée par le gouvernement Rajoy en Catalogne, qu'il caractérise par le « silence, qui peut être perçu comme un acquiescement » et par un recours exclusif à la loi, alors qu'il faudrait, selon lui, « faire de la politique » et « s'appuyer sur les coeurs ».

(9) « L'État des autonomies » désigne l'organisation territoriale actuelle de l'Espagne, telle que la prévoit la Constitution de 1978, et qui rapproche le pays d'un système fédéral. Les 17 régions, appelées « communautés autonomes » ou « autonomies » et dotées chacune d'un Parlement et d'un gouvernement autonomes, sont responsables de l'administration de larges domaines de compétence : éducation, santé publique, politique sociale...

(10) Avant le référendum d'indépendance écossais de 2014, les trois partis favorables à l'union ont proposé une nouvelle vague de décentralisation de compétences au gouvernement écossais si le « non » l'emportait. Les seules matières explicitement réservées à Londres sont les affaires étrangères et la défense.

(11) La Catalogne figure régulièrement parmi les premières régions espagnoles bénéficiaires de fonds européens, notamment ceux destinés à l'innovation.

(12) En 2006, le Parlement autonome de la Catalogne vote une réforme du Statut d'autonomie, la norme fondamentale de la région qui organise le fonctionnement des institutions catalanes et régule les relations avec Madrid. Après son approbation au Parlement catalan, puis à Madrid par les députés espagnols qui l'amendent partiellement, le texte est soutenu par 74 % des Catalans lors d'un référendum. Saisi par le Parti populaire de Mariano Rajoy, alors dans l'opposition, qui dénonce une « attaque contre l'unité de l'Espagne », le Tribunal constitutionnel rend son verdict en 2010 et déclare inconstitutionnels 14 articles du Statut. Cette décision provoque une manifestation monstre à Barcelone et est présentée par les indépendantistes comme le point de rupture décisif avec Madrid.

(13) La spoliation fiscale, concept également popularisé par le slogan « Espanya ens roba » (« L'Espagne nous vole »), consiste à mettre en regard les impôts payés individuellement par les contribuables catalans et les investissements financés par l'État dans la région. L'opération arithmétique, qui donne lieu à d'innombrables querelles d'experts pro et anti-indépendance, est appelée « bilan fiscal » et doit démontrer l'existence et l'importance d'un supposé « déficit fiscal » qui pèserait sur le développement de la région. Dans l'esprit des indépendantistes, ce « déficit fiscal » disparaîtra quand la Catalogne aura conquis son indépendance et n'aura plus à contribuer au budget national espagnol.

(14) Jordi Pujol, fondateur de CDC, a dirigé la Catalogne pendant plus de vingt ans, entre 1980 et 2003, avant de céder les rênes du parti à Artur Mas. Véritable faiseur de rois, Pujol négociait l'appui des députés de son parti à Madrid contre des concessions - investissements, financements, transfert de compétences... - faites à sa région. Considéré comme le père du « catalanisme politique », il voit sa retraite publique entachée par un scandale de fraude fiscale qui a stupéfié la classe politique et poussé ses héritiers politiques à prendre leurs distances avec lui.

(15) José Maria Aznar, président du Parti populaire, gagna les élections législatives de 1996 contre le Parti socialiste de Felipe Gonzalez. Privé de majorité, il dut son investiture au vote favorable des formations régionalistes ou nationalistes, en particulier des députés de CDC.

(16) Interrogé à ce sujet par les journaux El País et El Mundo en octobre 2015, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a indiqué que le droit à l'autodétermination n'était reconnu que pour les « territoires non autonomes », dont les Nations unies ont établi une liste précise. La Catalogne ne figure pas sur cette liste.

(17) Le Val d'Aran est un territoire appartenant à la Communauté autonome de Catalogne et dont la particularité est que ses quelque 10 000 habitants parlent, outre l'espagnol et le catalan, l'aranais (une variété du gascon, lui-même considéré comme une composante de l'occitan). En 2015, la loi sur le régime spécial d'Aran, votée par le Parlement catalan, reconnaît, outre l'organisation traditionnelle de ses institutions et la défense de sa langue, le « droit du peuple aranais à décider de son avenir ».

(18) Terme utilisé depuis le XVe siècle pour définir la Catalogne et dont l'extension correspond au territoire de l'actuelle Communauté autonome espagnole. Le concept permet aujourd'hui de différencier la Principauté de Catalogne des Països Catalans (« Pays catalans ») qui représentent l'ensemble des territoires où est utilisée la langue catalane (la Catalogne, les Îles Baléares, Andorre, le Roussillon, une partie de la région de Valence, une partie de l'Aragon...) et qui, pour certains nationalistes catalans, ont vocation à être réunis dans une même communauté nationale.

(19) Signé en 1659, le traité des Pyrénées met fin à la guerre franco-espanole commencée dans le cadre de la guerre de Trente Ans. Il prévoit notamment l'annexion par la France du comté de Rouss

Notes :




(1) Parti de Carles Puigdemont et d'Artur Mas, Convergencia Democratica de Catalunya (CDC) a toujours été, depuis sa naissance en 1974, la première formation de Catalogne. Parti de centre droit, d'idéologie nationaliste modérée, CDC s'est converti récemment à l'indépendantisme, dans le sillage de l'ex-président de la région Artur Mas (2006-2015), évolution qui a signifié la perte d'un allié de longue date, Unio Democratica de Catalunya (UDC) et une érosion progressive de ses soutiens populaires. Aux dernières élections régionales, en septembre 2015, CDC s'est présentée en coalition avec le deuxième parti de la région, les indépendantistes de centre gauche Esquerra Republicana de Catalunya (ERC). En juillet 2016, Artur Mas a piloté la « refondation » de CDC, dont la structure a été dissoute pour créer une nouvelle formation, appelée Partit Democrata Europeu Catala (PDECAT).

(2) Les 17 régions espagnoles, appelées « communautés autonomes », disposent de pouvoirs étendus qui rapprochent l'Espagne d'un État fédéral. Dans leur relation à cette structure territoriale, les nationalistes catalans abritent plusieurs sensibilités. À la différence des indépendantistes, les « autonomistes » entendent renforcer la décentralisation de l'Espagne et les compétences dévolues à la Catalogne sans pour autant quitter le giron espagnol.

(3) Après les élections au Parlement régional catalan de septembre 2015, les indépendantistes sont majoritaires en sièges, mais divisés : d'un côté, la liste Junts Pel Sí, qui regroupe CDC et le parti de gauche indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), obtient 62 sièges, sur un total de 135 ; de l'autre, le petit parti d'extrême gauche Candidatura d'Unitat Popular (CUP), lui aussi favorable à l'indépendance, obtient 10 sièges. Pour mettre en oeuvre sa feuille de route indépendantiste, Junts Pel Sí doit négocier avec la CUP l'investiture du président du gouvernement régional.

(4) La loi catalane prévoit en effet que seul un député du Parlement catalan peut être investi président du gouvernement autonome.

(5) L'Associacio de Municipis per la Independencia (AMI), créée en 2011, est l'une des puissantes structures de coordination entre les indépendantistes de différents bords. Elle participe à l'organisation des grandes manifestations en faveur de la sécession et coordonne les initiatives locales des mairies les plus militantes.

(6) Le 9 novembre 2014, le gouvernement d'Artur Mas comptait organiser une consultation populaire appelant les Catalans à se prononcer sur la question de l'indépendance. Ce scrutin a été suspendu par le Tribunal constitutionnel qui l'a jugé contraire à la Constitution. Le gouvernement catalan a alors délégué à des associations indépendantistes l'organisation formelle de la consultation, rebaptisée « processus participatif », tout en mettant à leur disposition une partie de ses infrastructures. Les participants devaient répondre à deux questions enchâssées : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État ? Si oui, voulez-vous que cet État soit indépendant ? » 2,3 millions de personnes ont participé au vote, sur un corps électoral estimé à 6,3 millions. 81 % des participants ont répondu « oui » aux deux questions, 10 % ont répondu « oui » à la première et « non » à la seconde, et 4,5 % ont répondu « non » à la première. Les 4,5 % restants ont voté blanc ou nul. D'après les sondages, la grande majorité de la population hostile à l'indépendance n'a pas participé à ce pseudo-référendum, jugeant qu'il ne fallait pas cautionner cette initiative indépendantiste.

(7) Les partis favorables à l'indépendance ont présenté les élections au Parlement catalan du 27 septembre 2015 comme une option alternative à un référendum, ce dernier scrutin étant jugé illégal par Madrid. Dans leur esprit, ces élections, qu'ils appellent « plébiscitaires » ou « référendaires », devaient permettre de départager les indépendantistes (qui voteraient pour des listes favorables à la sécession) et les unionistes (qui défendraient des candidatures hostiles à l'indépendance). Une première candidature indépendantiste, Junts Pel Sí, qui regroupait CDC et le parti de gauche indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), a recueilli 40 % des voix et 62 sièges. Le petit parti d'extrême gauche Candidatura d'Unitat Popular (CUP), lui aussi favorable à l'indépendance, a pour sa part recueilli 8 % des suffrages et 10 sièges. 52 % des électeurs ont préféré des candidatures explicitement hostiles à l'indépendance (Parti populaire, Parti socialiste, Ciudadanos, libéraux) ou qui refusaient de se prononcer sur la question (Catalunya Sí que es Pot, CSQP, étiquette locale du parti de gauche radicale Podemos). Les indépendantistes désireux de lire les résultats des élections comme ceux d'un référendum considèrent en général les électeurs de CSQP comme abstentionnistes, ce qui leur permet d'affirmer qu'une majorité d'électeurs s'est prononcée pour l'indépendance de la Catalogne.

(8) Dans un entretien accordé au quotidien El País en novembre 2016, Margallo affirme : « Si nous avions été plus insistants, le sentiment séparatiste n'aurait pas augmenté autant. » Il se montre critique vis-à-vis de la politique menée par le gouvernement Rajoy en Catalogne, qu'il caractérise par le « silence, qui peut être perçu comme un acquiescement » et par un recours exclusif à la loi, alors qu'il faudrait, selon lui, « faire de la politique » et « s'appuyer sur les coeurs ».

(9) « L'État des autonomies » désigne l'organisation territoriale actuelle de l'Espagne, telle que la prévoit la Constitution de 1978, et qui rapproche le pays d'un système fédéral. Les 17 régions, appelées « communautés autonomes » ou « autonomies » et dotées chacune d'un Parlement et d'un gouvernement autonomes, sont responsables de l'administration de larges domaines de compétence : éducation, santé publique, politique sociale...

(10) Avant le référendum d'indépendance écossais de 2014, les trois partis favorables à l'union ont proposé une nouvelle vague de décentralisation de compétences au gouvernement écossais si le « non » l'emportait. Les seules matières explicitement réservées à Londres sont les affaires étrangères et la défense.

(11) La Catalogne figure régulièrement parmi les premières régions espagnoles bénéficiaires de fonds européens, notamment ceux destinés à l'innovation.

(12) En 2006, le Parlement autonome de la Catalogne vote une réforme du Statut d'autonomie, la norme fondamentale de la région qui organise le fonctionnement des institutions catalanes et régule les relations avec Madrid. Après son approbation au Parlement catalan, puis à Madrid par les députés espagnols qui l'amendent partiellement, le texte est soutenu par 74 % des Catalans lors d'un référendum. Saisi par le Parti populaire de Mariano Rajoy, alors dans l'opposition, qui dénonce une « attaque contre l'unité de l'Espagne », le Tribunal constitutionnel rend son verdict en 2010 et déclare inconstitutionnels 14 articles du Statut. Cette décision provoque une manifestation monstre à Barcelone et est présentée par les indépendantistes comme le point de rupture décisif avec Madrid.

(13) La spoliation fiscale, concept également popularisé par le slogan « Espanya ens roba » (« L'Espagne nous vole »), consiste à mettre en regard les impôts payés individuellement par les contribuables catalans et les investissements financés par l'État dans la région. L'opération arithmétique, qui donne lieu à d'innombrables querelles d'experts pro et anti-indépendance, est appelée « bilan fiscal » et doit démontrer l'existence et l'importance d'un supposé « déficit fiscal » qui pèserait sur le développement de la région. Dans l'esprit des indépendantistes, ce « déficit fiscal » disparaîtra quand la Catalogne aura conquis son indépendance et n'aura plus à contribuer au budget national espagnol.

(14) Jordi Pujol, fondateur de CDC, a dirigé la Catalogne pendant plus de vingt ans, entre 1980 et 2003, avant de céder les rênes du parti à Artur Mas. Véritable faiseur de rois, Pujol négociait l'appui des députés de son parti à Madrid contre des concessions - investissements, financements, transfert de compétences... - faites à sa région. Considéré comme le père du « catalanisme politique », il voit sa retraite publique entachée par un scandale de fraude fiscale qui a stupéfié la classe politique et poussé ses héritiers politiques à prendre leurs distances avec lui.

(15) José Maria Aznar, président du Parti populaire, gagna les élections législatives de 1996 contre le Parti socialiste de Felipe Gonzalez. Privé de majorité, il dut son investiture au vote favorable des formations régionalistes ou nationalistes, en particulier des députés de CDC.

(16) Interrogé à ce sujet par les journaux El País et El Mundo en octobre 2015, le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a indiqué que le droit à l'autodétermination n'était reconnu que pour les « territoires non autonomes », dont les Nations unies ont établi une liste précise. La Catalogne ne figure pas sur cette liste.

(17) Le Val d'Aran est un territoire appartenant à la Communauté autonome de Catalogne et dont la particularité est que ses quelque 10 000 habitants parlent, outre l'espagnol et le catalan, l'aranais (une variété du gascon, lui-même considéré comme une composante de l'occitan). En 2015, la loi sur le régime spécial d'Aran, votée par le Parlement catalan, reconnaît, outre l'organisation traditionnelle de ses institutions et la défense de sa langue, le « droit du peuple aranais à décider de son avenir ».

(18) Terme utilisé depuis le XVe siècle pour définir la Catalogne et dont l'extension correspond au territoire de l'actuelle Communauté autonome espagnole. Le concept permet aujourd'hui de différencier la Principauté de Catalogne des Països Catalans (« Pays catalans ») qui représentent l'ensemble des territoires où est utilisée la langue catalane (la Catalogne, les Îles Baléares, Andorre, le Roussillon, une partie de la région de Valence, une partie de l'Aragon...) et qui, pour certains nationalistes catalans, ont vocation à être réunis dans une même communauté nationale.

(19) Signé en 1659, le traité des Pyrénées met fin à la guerre franco-espanole commencée dans le cadre de la guerre de Trente Ans. Il prévoit notamment l'annexion par la France du comté de Roussillon, des pays de Vallespir, de Conflent et de Capcir et des bourgs et villages de l'est du comté de Cerdagne : la « Catalogne Nord », pour les nationalistes catalans.

(20) En juin 2016, le site Internet publico.es révèle des conversations entre le ministre de l'Intérieur, Jorge Fernandez Diaz, et le responsable d'une administration catalane de lutte contre la fraude, dans lesquelles le ministre encourage le fonctionnaire à concentrer ses enquêtes sur les responsables politiques indépendantistes, et à transformer certaines affaires privées ou anecdotiques en scandales politico-médiatiques. Fernandez Diaz propose à son interlocuteur la collaboration de la police et du parquet. Le ministre est l'un des rares à avoir été évincés du nouveau gouvernement Rajoy.

(21) Artur Mas et deux de ses « ministres régionaux » ont été mis en examen pour avoir organisé la consultation du 9 novembre 2014 (voir note 6). La présidente du Parlement catalan, Carme Forcadell, fait également l'objet d'une enquête judiciaire pour « désobéissance ». Le parquet lui reproche d'avoir, malgré l'interdiction du Tribunal constitutionnel, inscrit à l'ordre du jour de la Chambre la discussion et le vote des conclusions de travaux d'étude sur l'indépendance. D'autre part, le gouvernement espagnol dépose systématiquement des recours auprès du Tribunal constitutionnel contre les textes ouvrant la voie à la sécession.

(22) Instituée en 2004 par le président du gouvernement socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, la Conférence des Présidents réunit autour du chef de l'exécutif les dirigeants des 17 communautés autonomes. Sans fréquence préétablie, elle permet d'organiser la coopération entre le pouvoir central et les régions.