Politique Internationale - La Revue n°155 - PRINTEMPS - 2017

sommaire du n° 155
ISLANDE : PIRATES A L'ABORDAGE
Entretien avec Birgitta Jónsdótti
* Cofondatrice du Parti pirate islandais, députée
conduit par
Antoine JACOB
en français
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en français


Antoine Jacob - Comment expliquez-vous la percée aux législatives d'octobre 2016 du Parti pirate islandais qui, avec près de 15 % des voix, a réalisé le meilleur résultat jamais atteint par un Parti pirate à des élections nationales ?



Birgitta Jónsdóttir - Nous avons parlé aux gens un langage qui les a touchés. Depuis 2009 et la création du Mouvement civique - le parti que j'avais fondé avant les Pirates -, toutes nos craintes se sont confirmées, qu'il s'agisse de la surveillance de masse des individus ou des violations des droits civils. Les politiciens continuent à ne pas comprendre que les droits humains doivent être strictement les mêmes, dans le monde réel comme sur Internet. Nous avons mis l'accent sur la démocratie directe et sur notre projet de Constitution populaire (2). Le Parti pirate, qui est en pointe en matière d'égalité des sexes, a su s'adresser aux femmes. Il a également éveillé l'intérêt des personnes âgées, ces générations dont on parle peu, en portant cette thématique dans le débat public. Bref, c'est en avançant des préoccupations proches de la vie des citoyens que nous avons réussi à élargir notre base électorale.



A. J. - Représenté au Parlement islandais depuis 2013, le Parti pirate est-il devenu une formation politique comme les autres ?



B. J. - Je ne pense pas que nous fassions partie de l'establishment. Du moins pas encore... Ce qui est fascinant, c'est que, dès lors que vous créez un parti politique, vous prenez le risque de devenir partie intégrante du petit milieu que vous rejetez. Au lieu de le résoudre, vous devenez l'une des causes du problème. Parce que vous avez tendance à consacrer plus de temps et d'énergie à vous maintenir au pouvoir qu'à faire le travail que vous vous étiez fixé et qui était à l'origine de la création de votre mouvement. Et parce que vous vous concentrez sur l'apprentissage des règles du jeu, plutôt que sur la création de nouvelles règles. Pourtant, il faut des activistes comme nous dans l'establishment. L'important est de ne pas devenir comme les autres, de ne pas craindre de perdre le pouvoir après l'avoir conquis. Cela dit, je suis très déçue par la façon dont nous - pas nécessairement le Parti pirate, mais tous les nouveaux partis et mouvements activistes apparus en Islande et ailleurs après la crise financière - gaspillons notre temps à réagir, au lieu de façonner une vision collective et de définir des politiques qui soient hors système.



A. J. - Comment voyez-vous votre avenir politique, à titre personnel ?



B. J. - Après huit ans passés dans l'opposition, je ne compte pas me représenter aux prochaines législatives. En fait, je pensais déjà ne plus être candidate aux élections de l'an dernier mais j'ai senti que j'étais la seule députée Pirate qui connaissait le fonctionnement du Parlement et je voulais partager ce savoir. Depuis les élections, je forme des jeunes pour qu'ils prennent le relais. Il n'est pas sain de rester trop longtemps dans les allées du pouvoir. Deux législatures, c'est suffisant. Après il faut partir, sinon vous vivez dans une sorte de bulle, vous commencez à perdre contact avec le monde extérieur. Au Parlement, on vous dit toujours qu'il faut porter sur le travail législatif un regard global, sans s'attarder sur les cas individuels. De toute façon, vous n'avez aucun moyen de remédier aux éventuelles failles législatives dans lesquelles des personnes sont susceptibles de tomber. Et cela, parce que les législateurs mettent en place des dispositifs à la fois trop compliqués et trop fragmentés. Résultat : la perte de confiance dans le travail parlementaire se traduit par une montée de partis qui jouent sur la peur de l'autre. Les gens qui se mettent à voter pour ces partis le font parce qu'ils pensent que le système les a dupés. Pour lutter contre cette tendance, il faut se concentrer sur la recherche de solutions à long terme et de nouvelles approches.



A. J. - Croyez-vous que les gens qui se tournent vers les Partis pirates, ici et ailleurs, sont en attente d'une autre façon de faire de la politique, un peu comme ces Américains qui ont voté pour Donald Trump ?



B. J. - Oui et non. Durant sa campagne, Donald Trump a utilisé beaucoup de mots que nous avons aussi utilisés, mais dans un contexte totalement différent !



A. J. - Concrètement, quelle serait la manière « Pirate » de faire de la politique autrement ?



B. J. - Nous voulons établir un lien direct avec nos sympathisants. Pas seulement pour les écouter, mais pour en tirer des leçons dans l'élaboration de nos politiques. Pour impliquer la population, il faut que ceux qui s'engagent en retirent les fruits. De ce point de vue, l'utilisation des technologies s'annonce décisive. Les gens peuvent d'ores et déjà poster leurs idées sur le site des Pirates. Nul besoin d'être un adhérent pour le faire. Mais seuls les membres du parti peuvent ensuite voter, en interne, sur le sort à réserver à ces propositions. Plus elles sont formulées de manière aboutie, plus elles auront une chance d'être promues par le parti en tant que proposition de loi et soumises au Parlement. Il faut naturellement que ces idées soient en accord avec les principes fondamentaux défendus par les Pirates. Notre plateforme en ligne permet également aux personnes qui ont posté leurs idées de les reprendre pour les modifier, les améliorer, voire les retirer, comme dans une procédure législative classique. Par ailleurs, il existe une autre plateforme en ligne baptisée « Cher Parlement » qui permet à tous les Islandais de suivre et de commenter des propositions de loi en cours de préparation. Cet outil, qui n'a pas été créé par les Pirates, constitue une sorte de « Parlement fantôme ». Mais il reste peu connu, car les médias traditionnels ne s'y intéressent pas.

Enfin, je suis pour l'organisation de réunions publiques durant lesquelles des citoyens pris au hasard échangeraient à propos des grandes questions concernant le pays, pour prendre un peu de hauteur. À l'instar de ce que le parlement islandais avait réalisé au sujet d'une future Constitution - celle dont je parlais tout à l'heure. Près de mille habitants avaient été tirés au sort dans le registre national pour discuter de ce que j'appellerais un « contrat social » : à quoi doit ressembler la société dans laquelle nous voulons vivre ? Quel est le genre de valeurs que nous voulons partager ? Nous pourrions ainsi débattre des grands enjeux : la mise en oeuvre de l'accord de Paris sur le climat, par exemple, parce qu'il lui manque une vraie vision à long terme ! Ou les droits d'auteur : ce n'est pas la fermeture de sites comme The Pirate Bay qui résoudra la question, nous en sommes persuadés (3) ! D'autres habitants voudraient parler de la manière de réduire les inégalités sociales. Vous le voyez, les sujets ne manquent pas !



A. J. - À ce propos, la percée de votre parti peut-elle s'expliquer aussi par les scandales qui ont récemment éclaboussé les milieux politiques et économiques islandais ?



B. J. - Non, je ne le crois pas, pas directement en tout cas. Il y a toujours eu des scandales et de la corruption en Islande... Notre parti a plutôt bénéficié d'une grande lassitude à l'égard du système dans lequel nous vivons, du fait que rien ne change, quels que soient le ou les partis au pouvoir, de droite comme de gauche. Contrairement à d'autres mouvements apparus récemment dans le paysage politique, le Parti pirate est indépendant. C'est ce qui nous différencie du Parti de la réforme, dont les dirigeants sont d'anciens cadres du Parti conservateur issus du monde des entreprises qui, depuis qu'ils ont fait sécession, ont même oublié la raison pour laquelle ils en étaient partis (4) ! Ils ont pourtant réalisé un bon score, tout comme Avenir radieux. En revanche, les sociaux-démocrates ont méchamment chuté et ont failli disparaître (5).



A. J. - Diriez-vous que le Parti pirate est un parti anti-establishment ?



B. J. - Nous ne sommes ni anti-establishment ni populistes. Nous ne sommes pas comme ces partis qui veulent se débarrasser de l'État. Nous voulons simplement qu'il fonctionne mieux et qu'il s'adapte aux besoins de demain. Nous étudions, notamment, l'idée d'un revenu minimum universel. Au départ, on nous prenait pour de doux rêveurs. Mais de plus en plus de gens a priori respectables commencent à y réfléchir, y compris Barack Obama - en tout cas lorsqu'il était à la Maison-Blanche - ou des chefs d'entreprise de premier plan. C'est une manière de répondre à la robotisation et à la disparition du travail.



A. J. - Comment expliquez-vous que, malgré leur rôle dans la création d'une bulle financière dont l'éclatement en 2008 a provoqué la plus grave crise de l'histoire moderne de l'Islande, les conservateurs aient terminé en tête des dernières législatives, avec un résultat supérieur à celui de 2013 ?



B. J. - Eh bien, je crois que les Islandais d'un certain âge préfèrent voter pour un parti qu'ils connaissent depuis longtemps plutôt que pour un changement qui les effraie. Par surcroît, il faut reconnaître que les conservateurs ont mené une très bonne campagne. Et, au bout du compte, si vous bénéficiez de la mansuétude des médias et des relais d'opinion, d'une machine électorale bien huilée et de ce que le parti lui-même appelle une « armée invisible », vous l'emportez.

Les citoyens sont trop paresseux. Ils rechignent à regarder de près les programmes des uns et des autres. Au lieu de se prononcer sur des lignes directrices, ils changent d'avis sur un coup de tête, simplement parce qu'untel a fait ça ou a dit ça. La responsabilité des médias sociaux, qui réduisent nos capacités d'attention et de concentration, est grande. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'incite les gens à se réunir pour parler, échanger, échafauder des projets à long terme. Après les élections, notre parti l'a fait pendant un week-end. Nos sympathisants se sont réunis sur le mode du café philosophique. L'idée était, au sein de petits groupes interchangeables, de déterminer nos priorités à la lumière des résultats, de fixer les étapes à venir, de voir avec quels autres partis nous pourrions coopérer, etc.



A. J. - Parlons justement de l'après-législatives. Après plusieurs tentatives infructueuses, les discussions ont finalement débouché sur la formation d'un gouvernement dirigé par les conservateurs. Pourquoi n'avez-vous pas réussi à vous entendre avec les deux partis de droite (Réforme et Avenir radieux) et les deux partis de gauche (le Mouvement des Verts et de gauche et le Parti social-démocrate) qui vous tendaient la main ?



B. J. - Nous étions à deux doigts d'aboutir. Malgré un climat de méfiance réciproque, nous avions bien avancé sur la question d'une nouvelle Constitution, sur une éventuelle relance des négociations d'adhésion à l'UE, ainsi que sur les quotas de pêche. Nous avons été d'autant plus déçus par la décision des deux partis de droite de finir par rejoindre les conservateurs pour former une coalition à trois. Il est évident que Réforme et Avenir radieux ont été « achetés » par les conservateurs, qui se sont adjugé le poste de premier ministre, cinq portefeuilles sur dix, la présidence de quasiment toutes les commissions parlementaires et le perchoir au Parlement (6).



A. J. - L'Islande intrigue pas mal de gens un peu partout dans le monde occidental. Le fait que des banquiers aient été poursuivis en justice et condamnés pour leur responsabilité dans la crise financière suscite l'admiration de certains. D'autres vous envient le projet de « Constitution des citoyens » dont nous avons parlé. Pensez-vous que votre pays mérite la fascination dont il est l'objet ?



B. J. - Nous avons tous besoin de notre Shangri-La, n'est-ce pas ? Nous avons tous besoin de penser que, quelque part, quelqu'un a accompli l'impensable. Mais soyons clairs, aucun pays au monde ne pourra changer la société d'une manière radicale dans le système actuel. Bien sûr, des gens s'y emploient, parfois d'une manière effrayante, comme Mark Zuckerberg. Il pense que la plus grande démocratie au monde est Facebook, son entreprise. Lui et ses ingénieurs essaient de faire en sorte que les gens y passent le plus de temps possible. Le problème, c'est que, pendant qu'ils sont en ligne, ils ne se préoccupent pas des vrais enjeux du monde réel. Et quand vous voyez que Zuckerberg voulait offrir un accès gratuit à Internet à tous les Indiens qui n'avaient pas les moyens de se l'offrir, tout en limitant cet accès à un nombre réduit de sites (dont Facebook), il y a de quoi s'inquiéter. C'est de la censure pure et simple ! Heureusement, ce projet a échoué. Mais voilà ce qui arrive quand, dans leur bulle, des milliardaires se proclament les « leaders mondiaux de l'Internet libre ». Si nous ne nous organisons pas, l'espace sera grand ouvert à ce genre d'initiatives. Nous devons convaincre les gens de construire ensemble, au lieu de « liker » en ligne. Les réseaux sociaux, c'est comme la cocaïne : ça vous rend complètement dépendants. Je n'ai pas de solution magique à proposer ; mais si nous sommes de plus en plus nombreux à nous y coller, nous pourrons progresser ensemble.



A. J. - Pour en revenir à ma question, qu'est-ce qui rend l'Islande différente des autres pays ?



B. J. - L'Islande est une sorte de laboratoire démocratique. En raison de notre très faible population, nous pouvons voir les changements se produire sous nos yeux dans des délais relativement courts. En Islande comme ailleurs, les gays ont longtemps été marginalisés, discriminés, voire agressés physiquement. Et puis tout a changé très rapidement dès lors que des gens ont pris la parole pour dire que leur père, leur oncle ou leur tante étaient homosexuels. Désormais, l'Islande accueille la plus grande Gay Pride du monde, proportionnellement au nombre d'habitants. Et lorsque, durant la campagne pour les législatives de 2009, le Parti social-démocrate s'est choisi pour tête de liste Jóhanna Sigurðardóttir, personne n'a évoqué son orientation sexuelle. Personne ne se souciait qu'elle puisse devenir la première femme ouvertement lesbienne au monde à diriger un gouvernement. Lorsqu'elle a pris ses fonctions de premier ministre, bon nombre d'Islandais ont même ressenti une certaine fierté à ce sujet - une « première » abondamment commentée dans la presse étrangère.

Mais le basculement de l'opinion peut aussi intervenir dans le mauvais sens, vers le côté obscur de la nature humaine. Dans ce pays qui ne connaît le phénomène de l'immigration que depuis quelques décennies à peine, on voit monter le racisme. Avant les élections, beaucoup de gens sont venus me parler de leurs craintes. Ils étaient convaincus qu'on réduisait les aides sociales accordées aux Islandais les plus défavorisés pour les donner aux réfugiés et aux demandeurs d'asile. J'ai essayé de les raisonner en leur demandant s'ils croyaient vraiment que les pauvres d'Islande recevraient plus d'aides si les demandeurs d'asile en étaient privés. La plupart ont admis que ce ne serait pas le cas. Et avant que les réfugiés n'arrivent, y avait-il plus d'argent pour les pauvres et les handicapés islandais ? Non plus. Cette opposition factice entre deux groupes de personnes vulnérables profite aux plus nantis, aux décideurs politiques qui refusent d'investir davantage dans les aides sociales. À tous ceux qui doutent et qui critiquent, je conseille de diriger leur colère contre le gouvernement et non pas contre les étrangers.



A. J. - Certaines idées prônées par le Parti pirate, comme la liberté totale sur Internet ou l'abolition des droits d'auteur, ne sont-elles pas d'une radicalité qui le condamne à devoir rester une formation relativement confidentielle ?



B. J. - Pas du tout. Tout le monde reconnaît que, sous prétexte de logique commerciale, les grandes entreprises s'en sont prises à un droit ancestral et fondamental : le droit à la vie privée. Elles ont exigé et obtenu des législateurs la possibilité de faire inspecter le contenu des ordinateurs pour savoir ce qui s'y trouve (7). Et cela, alors qu'une bonne partie des problèmes liés aux droits d'auteur a disparu. Aujourd'hui, en effet, la plupart des gens regardent des contenus via des plateformes légales et payantes comme Netflix ou Amazon ; et ils écoutent de la musique via Spotify et autres.

Les ados, auxquels on a inculqué les vertus du partage quand ils étaient petits, ne comprennent plus rien. Les jeux en ligne sont très chers à l'achat. Du coup, ils sont incités à télécharger des versions illégales, ce qui est dangereux compte tenu du nombre de virus dont sont truffés les fichiers qui circulent sur le Web. Pourquoi ne met-on pas en place une solution technique permettant aux jeunes de tester des jeux gratuitement ? S'ils ne les aiment pas, ils les laissent tomber. S'ils les aiment, ils les achètent ou ils demandent à leurs parents de le faire. Au lieu de cela, on criminalise ceux qui partagent du contenu en ligne sans payer. Moi-même, lorsque j'étais à l'école et que j'envoyais à mes correspondants en Angleterre des cassettes sur lesquelles j'avais enregistré des chansons entendues à la radio, j'étais donc une criminelle... Quelle absurdité !

Heureusement, de plus en plus de gens nous rejoignent. Y compris des artistes islandais. Savez-vous pourquoi ? Parce qu'ils sont nombreux à ne pas être décemment payés pour leurs oeuvres. Les organisations censées négocier des droits d'auteur en leur nom ont conclu des accords qui ne sont pas du tout en leur faveur. Maintenant, elles nous en veulent parce que nous disons qu'elles ont fait leur temps. Évidemment, certains ont utilisé le débat sur les droits d'auteur pour nous faire passer pour des apologistes du vol. Mais qui sont les plus grands voleurs ? Est-ce que ce sont les contre-pouvoirs, comme le Parti pirate, ou ceux qui dirigent les banques comme on gère des casinos ?



A. J. - Vous avez dit, à propos des droits d'auteur, que tout ce qui est créé aujourd'hui est le fruit de créations précédentes, que nous sommes tous le produit de rencontres, de lectures, etc. Quelles sont, dans votre cas, les personnalités qui vous ont le plus marquée ?



B. J. - Il y en a tellement ! Il se trouve qu'hier soir je parlais avec mon fils du besoin de se trouver une sorte de modèle qui puisse vous inspirer dans votre cheminement personnel. Le Dalaï-Lama est la personnalité qui a joué ce rôle. Il a eu une énorme influence sur moi lorsque j'étais adolescente. J'ai toujours admiré la manière dont il offre un message d'espoir et de paix intérieure, malgré toutes les difficultés qu'il a traversées dans sa vie. Quoi qu'il arrive, il trouve toujours le moyen de vous faire sourire, simplement en étant lui-même. C'est un merveilleux mentor. Je suis aussi inspirée par des personnalités des mondes de l'art, de la musique, de la littérature. Peu du monde de la politique. Les activistes et les philosophes m'influencent davantage. En fait, je me nourris quotidiennement de ce que font les gens. C'est une chose d'exprimer de belles idées ; c'en est une autre de les réaliser. Récemment, je me suis intéressée à ces jeunes Amérindiens qui ont occupé un site dans le Dakota du Nord pour protester contre la construction d'un oléoduc. Des vétérans les ont rejoints et leur ont présenté des excuses pour les crimes perpétrés contre leurs ancêtres. Chaque fois que je vois des gens défier l'injustice, je me sens plus légère...



A. J. - Passons à un sujet plus terre à terre. L'Islande connaît actuellement un boom touristique remarquable. Qu'en pensez-vous ?



B. J. - C'est très bien que les étrangers viennent découvrir l'Islande mais, d'une manière générale, la formation de bulles me stresse toujours un peu. Et c'est ce qui se passe aujourd'hui avec le tourisme. La hausse des loyers est telle qu'il devient impossible pour les jeunes de se loger à Reykjavik. J'espère que nous pourrons ralentir, faire en sorte que la bulle se dégonfle doucement au lieu d'exploser. Plutôt que de s'enflammer sur le mode « Youpi, tout le monde veut prendre l'avion pour venir en Islande ! Le changement climatique ? Rien à foutre ! », nous devons nous comporter en hôtes responsables. Les billets d'avion ne sont pas chers en ce moment, mais cela ne va pas durer, les cours du pétrole vont remonter, c'est sûr. La question est de savoir si nous saurons tirer les leçons des bulles précédentes. Et si nous profiterons de l'afflux des touristes pour doter le pays des infrastructures dont il a besoin. À moins que nous ne tombions, une fois de plus, dans le piège de la cupidité...



A. J. - Fallait-il interrompre les négociations en vue d'une éventuelle adhésion de l'Islande à l'UE (8) ?



B. J. - La population aurait dû être consultée sur cette question importante. Le Parti pirate a demandé la tenue d'un référendum, en vain pour l'instant. Nombre d'Islandais restent méfiants à l'égard de l'UE qu'ils voient comme une organisation corrompue et autoritaire qui cherche à réglementer leur vie jusque dans les moindres détails. Ils en oublient du coup que, grâce à l'espace Schengen (9), ils peuvent voyager et travailler dans toute l'UE. Nous avons une relation assez étrange avec l'Union européenne : nous ne voulons pas la rejoindre, mais nous ne voulons pas qu'elle disparaisse. Quant au processus de négociations, qui a été interrompu par le précédent gouvernement, il était très positif pour le pays, dans le sens où il nous a incités à améliorer nos structures et à collaborer avec des pays de l'UE, y compris au niveau parlementaire. J'ai beaucoup appris.



A. J. - Êtes-vous personnellement favorable à l'adhésion à l'UE ?



B. J. - Je n'en suis pas sûre. Tout dépendra de la manière dont l'Union se sortira de la crise qu'elle traverse actuellement. Pour restaurer la confiance, il faudra mettre fin à un certain nombre de situations aberrantes. Par exemple, le déménagement mensuel du Parlement européen vers Strasbourg. Quel gâchis de ressources et d'énergie ! Ce mode de fonctionnement empêche les parents de jeunes enfants de devenir députés européens et prive cette assemblée d'une diversité qui serait pourtant la bienvenue. C'est peut-être un détail mais, franchement, quand vous voyez ce manège entre Bruxelles et Strasbourg, c'est très dur d'argumenter en faveur de l'efficacité du projet européen. Et ensuite on s'étonne que des gens votent pour le Brexit... J'aimerais tant que l'UE et la Commission européenne écoutent les critiques et agissent en conséquence. J'aimerais aussi que les gens se soucient du projet européen autant que de leurs institutions démocratiques nationales.



A. J. - La sécurité de l'Islande est-elle garantie au sein d'une Otan dont le principal membre est devenu imprévisible depuis l'élection de Donald Trump ? Et cela, au moment où le grand voisin russe multiplie les démonstrations de force...



B. J. - La stabilité n'est plus garantie nulle part dans le monde. Nous sommes très vulnérables en tant qu'espèce humaine. Nous devons cesser de nous opposer les uns aux autres et mettre un terme au manichéisme ambiant. Mettons-nous tous d'accord - Russes, Américains, Chinois, Indiens, Européens - sur un socle commun à partir duquel nous pourrons aller de l'avant. L'accord de Paris sur le climat, entré en vigueur l'an dernier, constitue un immense progrès mais il est imparfait. Regardez, par exemple, ce que fabrique le Canada, ce pays qui passe pour progressiste et qui est pourtant l'un des pires dans le domaine de l'exploitation des sables bitumineux ! Chacun doit répondre de ses actes. Et si nous tenons à nos amis, qu'ils soient au Nord, au Sud, à l'Est ou à l'Ouest, nous devons pouvoir leur dire franchement ce qui nous préoccupe. Si nous ne prenons pas à bras-le-corps le problème du changement climatique, le reste n'aura plus vraiment d'importance. Et pendant ce temps-là, des pays se lancent dans de nouveaux programmes nucléaires... Mais quand arrêtera-t-on de régresser ? Je suis une globaliste, j'aime l'idée de citoyenneté du monde. Il est grand temps de se concentrer sur ce qui peut nous unir plutôt que sur ce qui nous sépare.



(1) Pour un rappel des raisons de la crise financière en Islande et ses conséquences, lire « Islande : la chute des "nouveaux vikings" » et « Celui par qui la crise est arrivée », tous deux par Antoine Jacob, dans le no 123 de Politique Internationale, printemps 2009.

(2) En résumé, ce projet visait à réviser la Constitution de 1944, encore en vigueur alors qu'elle était censée n'être que provisoire. Il a été rédigé par un Conseil constitutionnel sur la base de recommandations formulées par une assemblée de 950 citoyens tirés au sort dans le registre national. Entre autres points, le nouveau texte devait déclarer « propriété nationale » toutes les ressources naturelles islandaises qui n'étaient pas propriété privée ; permettre à 15 % d'électeurs de soumettre au Parlement des propositions de loi ou de convoquer un référendum ; organiser la tenue d'un référendum sur l'abolition de l'Église d'État, etc. Le 20 octobre 2012, les Islandais ont été appelés à se prononcer par référendum (non contraignant) pour ou contre ce projet de Constitution. Ce qu'ils ont fait à 67 % des voix, pour un taux de participation de 49 %. À la suite de démarches de l'opposition de droite et d'un manque d'unanimité au sein de la coalition gouvernementale, le Parlement n'a pas ratifié le projet. Les législatives du 27 avril 2013 ont abouti à sa suspension sine die, avec le retour au pouvoir des conservateurs et de leurs alliés du Parti du progrès.

(3) Créé en 2003 par des Suédois, The Pirate Bay est un logiciel qui permet à ses utilisateurs d'échanger des fichiers contenant des films ou de la musique, sans se soucier des droits d'auteur. Accessible via des sites Internet, il a vite symbolisé le méchant à abattre pour les industries du cinéma et de la musique, tandis que de nombreux internautes, surtout parmi les jeunes, l'adoptaient par millions. C'est en partie pour dénoncer une nouvelle loi suédoise plus restrictive en matière de droits d'auteur et de brevets, adoptée notamment pour contrer The Pirate Bay, que le Parti pirate est créé en 2006 dans le royaume. Les fondateurs du logiciel controversé perdent plusieurs batailles juridiques. En janvier 2017, un fournisseur d'accès Internet installé en Suède est condamné, en dernière instance, à interdire à ses utilisateurs l'accès à The Pirate Bay - une première dans le pays.

(4) Le Parti de la réforme (Viðreisn), qui peut aussi être traduit par Renaissance ou Rétablissement, est né en 2016 des suites d'une scission d'avec le Parti de l'indépendance (conservateur). Ce dernier, le principal parti de l'île depuis l'indépendance, est opposé à toute idée d'adhésion de la République islandaise à l'Union européenne. Aussi, lorsqu'il décide, avec le Parti du progrès (centre droit) avec lequel il gouverne, de renoncer à organiser un référendum pour ou contre l'entrée dans l'UE, des membres du Parti de l'indépendance le quittent en 2014. Ils critiquent aussi sa direction pour ne pas avoir assez soutenu le libre-échange. Aux législatives d'octobre 2016, Réforme arrive en 5e place (10,5 % des voix, sept députés sur 63). Il devance Avenir radieux, plus au centre que lui, qui obtient 7,2 % des voix et quatre députés.

(5) L'Alliance sociale-démocrate, nouveau nom du Parti social-démocrate depuis 2013, est en chute libre. En 2009, ce parti remportait 29,8 % des voix et le poste de premier ministre. En 2016, l'Alliance ne récoltait que 5,7 %, soit 0,7 point au-dessus du minimum nécessaire pour être représenté au Parlement.

(6) Le gouvernement actuel compte trois ministres de Réforme (Finances et Affaires économiques, Pêche et Agriculture, Affaires sociales et Logement) et deux d'Avenir radieux (Santé, Environnement et Ressources naturelles).

(7) Birgitta Jónsdóttir fait allusion à la possibilité - érigée en obligation légale dans un nombre croissant de pays occidentaux - pour les fournisseurs d'accès Internet de vérifier que leurs utilisateurs ne téléchargent pas, ou n'échangent pas, de fichiers « pirates » contenant des films ou des morceaux de musique, sans payer de droits d'auteur (cf. note 3).

(8) Un an après la crise de 2008, Reykjavík a entamé des négociations avec la Commission européenne en vue d'une adhésion à l'Union, alors perçue par une partie des Islandais comme garante d'une certaine stabilité politique et monétaire. Une fois la droite revenue au pouvoir en 2013, les pourparlers ont été suspendus. Puis le gouvernement a écrit à Bruxelles pour retirer sa candidature en 2015, sans consulter la population sur cette étape critiquée non seulement par les partisans d'une adhésion mais aussi par ceux qui, comme le Parti pirate, considèrent que les Islandais auraient dû pouvoir se prononcer sur un tel retrait (ils sont une majorité à le penser, selon des sondages).

(9) Bien que non membres de l'UE, l'Islande et la Norvège ont intégré l'Espace Schengen en 2001. Ces deux États membres de l'AELE (Association européenne de libre-échange, qui comprend aussi la Suisse et le Liechtenstein) font également partie de l'Espace économique européen (EEE), union économique qui inclut les États membres de l'UE. « Les Islandais ne s'en rendent sans doute pas compte, mais ils suivent déjà bon nombre de réglementations européennes, adoptées par le biais de l'EEE », pointe Birgitta Jónsdóttir.

 


Notes :


(1) Pour un rappel des raisons de la crise financière en Islande et ses conséquences, lire « Islande : la chute des "nouveaux vikings" » et « Celui par qui la crise est arrivée », tous deux par Antoine Jacob, dans le no 123 de Politique Internationale, printemps 2009.

(2) En résumé, ce projet visait à réviser la Constitution de 1944, encore en vigueur alors qu'elle était censée n'être que provisoire. Il a été rédigé par un Conseil constitutionnel sur la base de recommandations formulées par une assemblée de 950 citoyens tirés au sort dans le registre national. Entre autres points, le nouveau texte devait déclarer « propriété nationale » toutes les ressources naturelles islandaises qui n'étaient pas propriété privée ; permettre à 15 % d'électeurs de soumettre au Parlement des propositions de loi ou de convoquer un référendum ; organiser la tenue d'un référendum sur l'abolition de l'Église d'État, etc. Le 20 octobre 2012, les Islandais ont été appelés à se prononcer par référendum (non contraignant) pour ou contre ce projet de Constitution. Ce qu'ils ont fait à 67 % des voix, pour un taux de participation de 49 %. À la suite de démarches de l'opposition de droite et d'un manque d'unanimité au sein de la coalition gouvernementale, le Parlement n'a pas ratifié le projet. Les législatives du 27 avril 2013 ont abouti à sa suspension sine die, avec le retour au pouvoir des conservateurs et de leurs alliés du Parti du progrès.

(3) Créé en 2003 par des Suédois, The Pirate Bay est un logiciel qui permet à ses utilisateurs d'échanger des fichiers contenant des films ou de la musique, sans se soucier des droits d'auteur. Accessible via des sites Internet, il a vite symbolisé le méchant à abattre pour les industries du cinéma et de la musique, tandis que de nombreux internautes, surtout parmi les jeunes, l'adoptaient par millions. C'est en partie pour dénoncer une nouvelle loi suédoise plus restrictive en matière de droits d'auteur et de brevets, adoptée notamment pour contrer The Pirate Bay, que le Parti pirate est créé en 2006 dans le royaume. Les fondateurs du logiciel controversé perdent plusieurs batailles juridiques. En janvier 2017, un fournisseur d'accès Internet installé en Suède est condamné, en dernière instance, à interdire à ses utilisateurs l'accès à The Pirate Bay - une première dans le pays.

(4) Le Parti de la réforme (Viðreisn), qui peut aussi être traduit par Renaissance ou Rétablissement, est né en 2016 des suites d'une scission d'avec le Parti de l'indépendance (conservateur). Ce dernier, le principal parti de l'île depuis l'indépendance, est opposé à toute idée d'adhésion de la République islandaise à l'Union européenne. Aussi, lorsqu'il décide, avec le Parti du progrès (centre droit) avec lequel il gouverne, de renoncer à organiser un référendum pour ou contre l'entrée dans l'UE, des membres du Parti de l'indépendance le quittent en 2014. Ils critiquent aussi sa direction pour ne pas avoir assez soutenu le libre-échange. Aux législatives d'octobre 2016, Réforme arrive en 5e place (10,5 % des voix, sept députés sur 63). Il devance Avenir radieux, plus au centre que lui, qui obtient 7,2 % des voix et quatre députés.

(5) L'Alliance sociale-démocrate, nouveau nom du Parti social-démocrate depuis 2013, est en chute libre. En 2009, ce parti remportait 29,8 % des voix et le poste de premier ministre. En 2016, l'Alliance ne récoltait que 5,7 %, soit 0,7 point au-dessus du minimum nécessaire pour être représenté au Parlement.

(6) Le gouvernement actuel compte trois ministres de Réforme (Finances et Affaires économiques, Pêche et Agriculture, Affaires sociales et Logement) et deux d'Avenir radieux (Santé, Environnement et Ressources naturelles).

(7) Birgitta Jónsdóttir fait allusion à la possibilité - érigée en obligation légale dans un nombre croissant de pays occidentaux - pour les fournisseurs d'accès Internet de vérifier que leurs utilisateurs ne téléchargent pas, ou n'échangent pas, de fichiers « pirates » contenant des films ou des morceaux de musique, sans payer de droits d'auteur (cf. note 3).

(8) Un an après la crise de 2008, Reykjavík a entamé des négociations avec la Commission européenne en vue d'une adhésion à l'Union, alors perçue par une partie des Islandais comme garante d'une certaine stabilité politique et monétaire. Une fois la droite revenue au pouvoir en 2013, les pourparlers ont été suspendus. Puis le gouvernement a écrit à Bruxelles pour retirer sa candidature en 2015, sans consulter la population sur cette étape critiquée non seulement par les partisans d'une adhésion mais aussi par ceux qui, comme le Parti pirate, considèrent que les Islandais auraient dû pouvoir se prononcer sur un tel retrait (ils sont une majorité à le penser, selon des sondages).

(9) Bien que non membres de l'UE, l'Islande et la Norvège ont intégré l'Espace Schengen en 2001. Ces deux États membres de l'AELE (Association européenne de libre-échange, qui comprend aussi la Suisse et le Liechtenstein) font également partie de l'Espace économique européen (EEE), union économique qui inclut les États membres de l'UE. « Les Islandais ne s'en rendent sans doute pas compte, mais ils suivent déjà bon nombre de réglementations européennes, adoptées par le biais de l'EEE », pointe Birgitta Jónsdóttir.