Politique Internationale - La Revue n°155 - PRINTEMPS - 2017

sommaire du n° 155
LES ETATS BALTES FACE A LA RUSSIE
Article de Céline Bayou
Chargée de cours à l’INALCO, membre associée du CREE (Centre de Recherches Europes-Eurasie – INALCO)
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les États baltes Face À la Russie

Depuis 1991 et la restauration de leur indépendance, les États baltes ont systématiquement placé l'enjeu sécuritaire au premier rang de leurs priorités. L'Estonie, la Lettonie et la Lituanie n'ont, en effet, jamais accordé une grande confiance à la Russie voisine. L'expérience historique, la taille hors de leur mesure de cet État gigantesque et sa politique étrangère - que les Baltes qualifient d'agressive et expansionniste - les ont invités, tout au long des vingt-cinq dernières années, à réfléchir à la meilleure façon de se prémunir contre un « risque russe ».

Au début des années 2000, à l'heure où leurs partenaires européens prônaient unanimement (ou presque) un rapprochement avec la Russie, les États baltes apparaissaient comme des empêcheurs de tourner en rond, comme des voix discordantes appelant à plus de prudence. Vladimir Poutine s'en est parfois plaint, leur reprochant - ainsi qu'à la Pologne - de distiller une humeur anti-russe au sein de l'UE.

Depuis 2014 et la dégradation des relations de l'Europe avec la Russie à la suite de l'annexion de la Crimée et de la guerre dans le Donbass, ces voix baltes portent mieux dans le monde. Si l'Union européenne, l'Otan et les États-Unis ont modifié leur politique à l'égard de Moscou, les États baltes, eux, n'ont fait que maintenir leur cap. Mince consolation après des années passées à prêcher dans le désert : ils sont désormais écoutés. Mais l'essentiel est ailleurs. La nouvelle donne leur a permis d'obtenir ce qu'ils réclamaient avec opiniâtreté depuis 2004, à savoir de nouvelles garanties de sécurité, au premier rang desquelles la présence physique sur leur territoire de forces occidentales - un déploiement qu'ils jugent indispensable pour dissuader le Kremlin de toute velléité d'intrusion.

Hypermnésie balte

Peu après avoir retrouvé l'indépendance au début des années 1990, les trois pays ont rapidement fait connaître leur volonté de rejoindre les structures euro-atlantiques. En l'occurrence, l'Otan leur est d'emblée apparue comme la meilleure pourvoyeuse des garanties de sécurité dont ils estimaient avoir impérativement besoin. Sans contester l'apport de l'Union européenne dans ce domaine (1), ils ont clairement annoncé que leur but était, avant tout, de rejoindre l'Alliance. Lorsque le président français Jacques Chirac, en 2001, a jugé qu'ils n'avaient pas nécessairement besoin d'adhérer à l'Otan dès lors qu'ils seraient membres de l'UE, la réponse fut unanime : « Nous avons deux bras, pourquoi voulez-vous que nous nous en coupions un ? »

À Tallinn, comme à Riga et à Vilnius, il allait de soi que toute garantie de sécurité serait bonne à prendre... pourvu qu'elle ne vienne pas de Moscou. Le président russe Boris Eltsine en avait fait les frais, vite éconduit lorsqu'il avait proposé au début des années 1990 que la Russie se porte garante de la sécurité de ces trois petits États. Pour eux, l'« occupant » d'hier, puisque la Russie était l'héritière de l'URSS, ne pouvait pas prétendre protéger la pérennité de leur souveraineté. Quant à la neutralité, expérimentée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, elle ne leur semblait pas envisageable, les trois pays estimant avoir payé le prix de ce choix à partir de 1940.

Il est indéniable que les événements du XXe siècle hantent encore la mémoire des États baltes. L'entrée des troupes soviétiques sur leur territoire en juin 1940 sous un prétexte fantaisiste (2), puis leur annexion forcée à l'Union soviétique en août 1940 à l'issue de pseudo-élections ont ouvert une période de répressions violentes qui a culminé le 14 juin 1941 avec la déportation de 10 000 Estoniens, 15 000 Lettons et 23 000 Lituaniens au cours d'une seule nuit. Dès lors, on peut comprendre que le référendum organisé le 16 mars 2014 en Crimée ait pu réveiller chez eux des souvenirs encore vivaces.

En 1944, l'Armée rouge les a libérés de l'occupation nazie... pour ne plus repartir. L'incorporation forcée des trois républiques à l'URSS n'a provoqué que des protestations de pure forme des États occidentaux. Les capitales baltes ont à plusieurs reprises rappelé à l'Europe de l'Ouest son indifférence. Après la Seconde Guerre mondiale, tout à la joie de sa propre libération, elle a négligé ces pays qui, parfois, avancent qu'il leur a fallu attendre 1991 pour voir s'éteindre la guerre.

Cette hypermnésie explique largement leur approche en matière de sécurité - une approche qui se compose à la fois d'une défiance intrinsèque à l'égard de la Russie et d'une demande insatiable de garanties.

Quelles menaces ?

En janvier 2016, un rapport publié par la Rand Corporation (3), think tank américain réputé, a fait grand bruit : il montrait que, si elles décidaient d'occuper les États baltes, et « une fois que la dissuasion nucléaire aurait échoué », les forces russes mettraient moins de soixante heures pour atteindre les faubourgs de Tallinn ou de Riga, une telle rapidité laissant peu de marge de manoeuvre à l'Otan pour réagir.

Un mois plus tard, la chaîne publique britannique BBC Two diffusait à une heure de grande écoute un film de « fiction documentaire » intitulé World War Three - Inside the War Room (4). D'authentiques anciens diplomates et hauts responsables militaires du Royaume-Uni y étaient conviés en cellule de crise pour participer à un jeu de guerre. L'hypothèse était celle d'un conflit qui se déroulerait en Lettonie après que des habitants de l'est du pays, minorités russophones se jugeant traitées comme des citoyens de seconde zone par les autorités lettones, auraient appelé la Russie à l'aide. La présence d'hommes russes en uniforme pas forcément identifiable faisait évidemment planer l'ombre de l'Ukraine sur tout le film. Certains jugèrent le scénario tout à fait réaliste (5). Alors que l'Otan, les autres pays européens et l'UE tardaient à intervenir, Londres et Washington prenaient la décision de soutenir les autorités lettones. La situation dégénérait après la mort d'un millier de soldats britanniques au cours d'une attaque nucléaire russe et le film s'achevait sur l'ouverture de la Troisième Guerre mondiale.

Au cours des échanges enregistrés en cellule de crise, les experts britanniques posaient un certain nombre de questions qui ne pouvaient que faire écho dans les États baltes : l'intrusion de forces russes venues soutenir des indépendantistes constituerait-elle un motif d'activation de l'article 5 du traité de l'Otan (6) ? Fallait-il riposter par une cyberattaque qui ne serait pas officiellement attribuable au Royaume-Uni mais représenterait un message clair adressé à Moscou ? Les divisions constatées au sein de la communauté internationale n'étaient-elles pas de nature à faire imploser l'Otan ? Fallait-il envoyer des troupes britanniques pour aider la Lettonie et ses deux millions d'habitants (à peine la population d'une métropole occidentale, notait une protagoniste), et prendre ainsi le risque de « mourir pour Daugavpils », voire de lancer la Troisième Guerre mondiale ?

Si ce docu-fiction de la BBC avait très certainement une visée intérieure, à un moment où Londres s'interrogeait sur la hausse des dépenses de défense, il a évidemment aussi suscité des réactions en Lettonie et en Russie. À Riga, certains se sont dits agacés par un scénario jugé caricatural (les sondages montrent que la population russophone de l'est du pays est très largement loyale à l'État letton) qui s'apparentait au mieux à une maladresse, au pire à une provocation. À Moscou, comme on pouvait s'y attendre, l'enthousiasme n'a pas été plus grand. Le président de la commission des Affaires étrangères de la Douma, Alexeï Pouchkov, a vu dans ce film l'illustration de la volonté de Londres et de Washington d'entrer dans une phase de guerre froide ou de confrontation avec la Russie.

Quoi qu'il en soit des intentions réelles des auteurs de World War Three - Inside the War Room et de la troublante concordance temporelle de sa diffusion et de celle de l'étude de la Rand, force est de constater que ces initiatives traduisent une prise de conscience à l'ouest de l'Europe et aux États-Unis : le niveau de la menace qui pèse sur la région baltique a augmenté depuis 2014 et cette menace, du fait de la diversité de ses manifestations possibles, se révèle difficile à anticiper, donc à contrer. On réfléchit désormais à l'éventualité d'attaques conventionnelles, de dérapages militaires mais aussi de guerre « hybride » qui pourrait se traduire de multiples façons - de l'apparition de « petits hommes verts » selon un scénario à la criméenne à la manipulation de certains groupes de population via les médias, en passant par des cyberattaques... Une chose est sûre : les alliés des États baltes considèrent désormais que ceux-ci sont situés sur la « ligne de front » entre l'Ouest et la Russie.

Le retour des capacités militaires

L'époque où les protagonistes discutaient du désarmement et le mettaient en pratique semble appartenir à un passé lointain. Dans la région baltique, les armes et les soldats ont fait leur retour, d'abord par le biais des exercices militaires. De part et d'autre des frontières, on assiste à un étalage de capacités de plus en plus important. Chaque session vise à se tester, y compris mutuellement. Ainsi, tous les ans, la Russie organise à l'automne, conjointement avec la Biélorussie, l'exercice Zapad (Ouest) qui prend la région pour terrain de jeu. Un scénario fictif est retenu : en 2009, par exemple, ce scénario voyait Moscou intervenir en Biélorussie avec des chars d'assaut et des troupes amphibies pour lutter contre des ingérences de Varsovie dans ce pays à l'appel des minorités polonaises de Biélorussie. En 2017, l'exercice, qui devrait rassembler plusieurs dizaines de milliers de soldats, se déroulera en Biélorussie et dans l'enclave de Kaliningrad, c'est-à-dire à quelques encablures des frontières lituaniennes. La région est particulièrement sensible : c'est là que se trouve la fameuse trouée de Suwalki, cette bande de terrain plat de 91 km qui relie l'enclave russe à la Biélorussie en courant le long de la frontière polono-lituanienne. Une attaque sur cette zone couperait les États baltes du reste de l'Union européenne, d'autant plus que les forces russes stationnées à Kaliningrad ont les moyens de bloquer dans une large mesure la réaction de l'Otan. En effet, la Russie a installé dans la région d'importantes capacités A2/AD (Anti-Access/Area Denial : il s'agit de moyens militaires - en particulier des missiles Iskander installés à Kaliningrad - susceptibles d'interdire à un ennemi de faire mouvement sur un théâtre d'opérations). Les Lituaniens accorderont donc une attention toute particulière à l'exercice Zapad 2017. S'ils ne craignent pas nécessairement une attaque délibérée, le scénario retenu par Moscou signifie clairement que leur vulnérabilité est connue. En outre, la concentration militaire nouvelle dans la région laisse ouvertes les options d'un accident, d'une maladresse ou d'une provocation.

Le risque d'une escalade par inadvertance est de plus en plus souvent évoqué. L'ancien président estonien Toomas Hendrik Ilves s'est inquiété dès 2015 de la fréquence des passages d'avions militaires russes entre Saint-Pétersbourg et Kaliningrad, sans plan de vol ni transpondeur, à proximité des espaces aériens des États baltes. Ces provocations entraînent systématiquement une réaction immédiate des forces de l'Otan qui assurent la police du ciel balte et ne manquent pas d'accompagner les avions russes jusqu'à ce que ceux-ci rejoignent leur espace aérien national. Selon M. Ilves, la fréquence de ces incidents pourrait finir par provoquer un accident grave, par exemple une collision avec un avion de ligne. Il en va de même en mer : des différends surviennent régulièrement entre navires civils et militaires, et l'on constate la multiplication de mouvements supposés de sous-marins dans la Baltique.

Les frontières terrestres sont, elles aussi, devenues sensibles. Elles ne l'étaient pas particulièrement jusqu'en 2014, date à partir de laquelle les Baltes ont commencé à se préoccuper de la sécurisation de ces limites extérieures de l'espace Schengen, pour une large partie délimitées simplement par quelques bornes éparses installées sur des terrains majoritairement constitués de forêts et de marécages. Depuis, les budgets ont été revus à la hausse afin d'installer des clôtures... officiellement pour se prémunir contre les dangers liés à la crise européenne des migrants. Quelques incidents ont été enregistrés, dont l'arrestation en septembre 2014 par les forces russes d'Eston Kohver, un agent des services estoniens de sécurité intérieure accusé d'espionnage et de franchissement illégal de la frontière. Condamné à quinze ans de colonie pénitentiaire, E. Kohver sera finalement échangé en septembre 2015 contre un de ses anciens collègues condamné pour trahison au profit de la Russie, au cours d'une mise en scène digne des plus traditionnels romans d'espionnage.

Un insatiable besoin de réassurance

Les États baltes reprochent à la Russie d'avoir déployé à leurs frontières un arsenal militaire disproportionné au vu de la très faible menace militaire qu'ils représentent. Moscou ne voit pas les choses de cet oeil et leur rétorque qu'ils sont des avant-postes de l'Otan en Europe. Il est vrai que l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont les seules anciennes républiques soviétiques à avoir rejoint (le 29 mars 2004) cette Alliance qui ne cesse de s'élargir vers l'Est. Si leur taille (elles rassemblent moins de 6 millions d'habitants à elles trois) ne fait pas d'elles des menaces pour la Russie, pas plus que leur propre arsenal militaire ou celui qui y a été déployé par l'Otan et les États-Unis, elles représentent néanmoins aux yeux de Moscou des symboles politiques. Des symboles agaçants.

Pourtant, l'Otan a avancé ses pions dans la région avec une grande prudence. L'Alliance a mis du temps à répondre à la demande d'adhésion  balte ; elle s'est engagée, dans le cadre du Conseil Otan-Russie (COR) créé en mai 2002, à ne pas installer de bases permanentes dans ces pays ; et, surtout, elle a attendu des années avant de définir des plans de défense pour eux. En effet, lors de leur adhésion en 2004, l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie n'ont pas été dotées de plans de défense spécifiques par une Otan qui voulait éviter de froisser la Russie et qui, en outre, ne jugeait pas de tels plans aussi nécessaires que celui, par exemple, établi pour la Pologne en 1999. D'abord discrètement réclamés, ces plans ont fait l'objet d'une demande plus explicite en 2008, après le coup de semonce constitué par le conflit russo-géorgien. En 2009, des discussions ont secrètement eu lieu avec les alliés, révélées ultérieurement par les télégrammes diplomatiques américains diffusés par WikiLeaks. Au début de 2010, malgré les réticences de Varsovie qui craignait de voir son propre plan de défense affaibli et celles de Berlin qui se refusait à désigner Moscou comme ennemi potentiel, le plan de défense destiné à la Pologne a été étendu aux trois États baltes.

Puis, le 3 septembre 2014, le président américain Barack Obama a tenu à Tallinn des propos qui se voulaient rassurants : « Nous rejetons tout discours sur les sphères d'influence. (...) Comme nous n'avons jamais accepté l'occupation et l'annexion illégale des nations baltes, nous n'accepterons pas, non plus, l'occupation et l'annexion illégale de la Crimée ou d'une quelconque partie de l'Ukraine. (...) Il n'y a pas d'anciens et de nouveaux membres (...), l'article 5 est clair comme du cristal : une attaque contre l'un est une attaque contre tous. (...) La défense de Tallinn, de Riga et de Vilnius est aussi importante que la défense de Berlin, de Paris et de Londres. (...) Vous avez perdu votre indépendance une fois ; avec l'Otan, vous ne la perdrez plus jamais ! » (7). Prononcé dans un contexte tendu, alors que Vladimir Poutine venait d'annoncer qu'il réagirait à toute « menace » provenant du renforcement des moyens de l'Otan en Europe de l'Est, ce discours a pu apaiser certaines craintes. Quelques semaines plus tard, la secrétaire d'État adjointe pour l'Europe et l'Eurasie, Victoria Nuland, déclarait lors d'une visite à Riga que les Américains seraient « prêts à mourir pour la Lettonie ». Rien de bien neuf : en 2002, déjà, George W. Bush avait martelé à Vilnius que « quiconque choisirait la Lituanie comme ennemie se ferait un ennemi des États-Unis ». Pourtant, les capitales baltes n'ont pas semblé se satisfaire de ces promesses. Pour elles, comme l'a souvent souligné T. H. Ilves, la question n'est pas tant de savoir si les Estoniens croient en l'article 5, mais si Vladimir Poutine y croit. Or l'une des voix qui comptent dans la région, la présidente lituanienne Dalia Grybauskaite, estime depuis longtemps que la seule existence de l'article 5 ne suffirait pas à stopper un Poutine qui, jusqu'ici, a pu constater que personne ne l'arrêtait...

Ce que veulent les autorités des États baltes, et que l'Otan peut difficilement leur accorder, ce sont des bases permanentes de l'Alliance. Pour le moment, la présence otanienne dans ces pays est engagée par rotations. À partir du printemps 2014, des soldats américains ont ainsi été déployés dans les États baltes et en Pologne dans le cadre des mesures de réassurance. Lors du sommet de l'Otan qui s'est tenu les 4 et 5 septembre 2014 au pays de Galles, l'Alliance s'est engagée à renforcer son flanc est par une force de réaction rapide. Puis, lors du sommet de l'Otan qui s'est tenu à Varsovie les 8 et 9 juillet 2016, les Alliés ont décidé de déployer dans les quatre pays, au cours du premier semestre 2017, quatre bataillons et des armements dans le cadre de la présence avancée renforcée (enhanced Forward Presence, eFP). Jugée cruciale par les autorités baltes et polonaises, cette présence concrétise la politique de dissuasion de l'Otan. Elle est évidemment critiquée par Moscou, qui nie toute ambition territoriale et dénonce une tentative visant à encercler la Russie.

Donald Trump, le Brexit : des facteurs d'instabilité

L'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, le 8 novembre 2016, a été accueillie avec le plus grand calme par les autorités de Tallinn, Riga et Vilnius. D'abord surpris par la tonalité pro-russe des discours du candidat Trump, les États baltes ont multiplié les déclarations de bonne volonté. En février 2017, la nouvelle présidente estonienne, Kersti Kaljulaid, a souligné l'importance du rôle moteur des États-Unis pour l'ordre mondial et la lutte contre le terrorisme. Son homologue lituanienne, D. Grybauskaite, a pour sa part affirmé qu'elle faisait confiance au nouveau chef d'État américain pour remplir les engagements qu'avait pris son prédécesseur concernant le renforcement du flanc oriental de l'Otan. Quant au ministre letton des Affaires étrangères, Edgars Rinkevics, il a exprimé le souhait de travailler en bonne intelligence avec la nouvelle administration et rappelé que la principale cause d'inquiétude dans la région restait... la Russie.

Les trois pays ont parfaitement compris le message que Donald Trump a lancé en juillet 2016 à propos des engagements pris au sein de l'Otan : interrogé par le New York Times, celui qui venait d'obtenir l'investiture du parti républicain avait clairement annoncé que, en cas d'attaque de la Russie contre les États baltes, l'engagement des États-Unis serait subordonné à leur contribution à leur propre défense (8). Tout pays membre de l'Alliance doit, en effet, consacrer au moins 2 % de son PIB à la défense, un ratio que peu d'États respectent. Parmi les rares pays qui se conformaient déjà à cette exigence en 2016, on peut citer l'Estonie (et la Pologne). Tallinn avait d'ailleurs, au cours des années précédentes, fustigé à plusieurs reprises ses voisins baltes à ce sujet, leur reprochant de mettre en péril la sécurité de toute la région par leur trop faible engagement financier et, donc, symbolique. Loin de critiquer l'approche de D. Trump, les États baltes ont poursuivi le processus déjà bien entamé avant ses déclarations, à savoir la hausse de leurs budgets de défense. L'Estonie se maintient à 2 %, la Lettonie se situe à 1,7 % en 2017 et sera à 2 % en 2018 (contre 1,4 % en 2016) et la Lituanie, passée de 0,77 % à 1,8 % entre 2013 et 2017, atteindra également 2 % en 2018.

Il est vraisemblable, toutefois, que ces gages donnés au partenaire américain s'accompagnent de quelques doutes. En juillet 2016, Newt Gingrich, soutien essentiel de Donald Trump, a qualifié l'Estonie de « banlieue » de Saint-Pétersbourg pour laquelle il ne jugerait pas utile de risquer une guerre nucléaire. À peine élu, le président Trump a, pour sa part, proclamé l'« obsolescence » de l'Otan : créée il y a « des années et des années » pour faire face à la menace soviétique et au communisme, celle-ci ne se serait pas adaptée depuis et serait, notamment, trop peu concentrée sur la menace terroriste islamiste. Préalablement, il avait annoncé sa volonté de se rapprocher de Vladimir Poutine. Autant de signes de nature à inquiéter des pays qui estiment qu'ils ont plus que jamais besoin du soutien des États-Unis, précisément pour les prémunir contre un danger russe...

Autre sujet d'inquiétude pour les États baltes : le Brexit. Le Royaume-Uni jouait un rôle important dans la politique de défense et de sécurité de l'UE. En outre, les trois pays partageaient avec Londres une certaine réticence à l'égard de l'installation d'un QG militaire de l'UE à Bruxelles ou de la création d'une armée européenne. Tout comme l'initiative franco-allemande de l'automne 2016 en faveur du renforcement de la défense européenne, ces propositions ne suscitent pas vraiment leur enthousiasme : ils redoutent qu'une telle évolution ne contribue à diluer les moyens de l'Otan en les dupliquant. Ils se disent, en revanche, favorables à une meilleure coordination UE-Otan (9). De ce point de vue, la perte de leur allié britannique les isole.

Le vrai danger, une guerre hybride ?

En réalité, ce que les États baltes semblent craindre bien plus qu'une guerre conventionnelle a commencé depuis longtemps. Ce sont des coups de griffe, des actions difficiles à cerner et portant en germe des risques de déstabilisation. Pour eux, ces agissements relèvent de la volonté globale de Moscou de diviser et de déstabiliser l'Europe. Ils dépassent donc leur seul horizon. Le chef de l'état-major russe, Valéri Guerassimov, a théorisé en 2013 cette approche dans sa doctrine qui consiste à vaincre l'ennemi sans porter le feu. Ce qui ne signifie aucunement que les Baltes n'auraient plus la nécessité de s'armer, une guerre hybride pouvant laisser place à des actions directement militaires. C'est du moins ce qu'a envisagé le vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans, quand il a évoqué en février 2017 la possibilité de voir le scénario hybride observé aujourd'hui en Ukraine se répéter ailleurs : « Les Baltes seront-ils les prochains ? », a-t-il soulevé (10).

Ces opérations hybrides peuvent donc prendre des formes très variées - propagande, désinformation, chantage économique et énergétique, mais aussi espionnage et cyberattaques. Et, surtout - éventualité évoquée, on l'a dit, dans le scénario du documentaire World War III -, manipulation des minorités russophones présentes dans le pays, talon d'Achille de ces États. On compte actuellement 31 % de russophones en Lettonie, plus de 25 % en Estonie et environ 5 % en Lituanie. La politique conduite par Moscou à l'égard des « compatriotes » - ces populations russophones installées hors des frontières de la Russie, essentiellement dans les pays issus de l'ex-URSS - ne laisse pas d'inquiéter les autorités des États baltes. Elles craignent de voir la Russie, déjà encline à leur reprocher de maltraiter leurs minorités russophones (11), se saisir de ce prétexte pour intensifier ses opérations de déstabilisation (12). En 2014, au lendemain de l'annexion de la Crimée, on a beaucoup évoqué, en Estonie et en Lettonie, la « loyauté » des russophones à l'égard de leur État de résidence. Il n'empêche que leur manipulation demeure possible, tout particulièrement par le biais des médias. En effet, une part sans doute importante des russophones installés dans les États baltes consulte les médias russes ou russophones locaux acquis à Moscou et peut de ce fait se montrer perméable aux thèses défendues par le Kremlin.

Un autre risque pour les sociétés hyperconnectées que sont les trois Baltes réside dans l'enjeu numérique. L'Estonie a été le premier pays en Europe à subir une cyberattaque de grande ampleur, en 2007, par déni de service (13). Sa conversion numérique (14), dont elle a fait une vitrine de modernité, ne doit pas se transformer en faiblesse.

Même pas peur !

L'Estonie n'a pas peur d'être sur la ligne de front de l'Otan, a affirmé la présidente Kersti Kaljulaid début 2017 (15) : des dizaines d'années durant, les alliés ont déployé des équipements le long des frontières de l'URSS (16) ; alors pourquoi devrait-il en aller différemment aujourd'hui, quand la Russie devient particulièrement menaçante ? Cette confiance affichée dans la garantie otanienne et états-unienne s'accompagne d'une foi étonnante dans la destinée de son pays : l'Estonie sait que sa sécurité dépend en grande partie des autres mais elle est un allié loyal. Elle n'a donc pas peur.

Malgré tout, les États baltes demeurent réalistes. La Russie est un voisin certes encombrant et anxiogène mais il serait vain de nier son importance pour les économies locales (17). En la matière, la Lettonie apparaît presque comme un exemple de constance dans le pragmatisme. La Lituanie se différencie quelque peu de cette approche, sa présidente se voulant plus alarmiste et plus conflictuelle (en novembre 2014, D. Grybauskaite a qualifié la Russie d'« État terroriste »). Mais, les trois pays l'affirment, la coopération avec Moscou se poursuit sur les sujets techniques (commerciaux, industriels, en matière de transports, etc.), l'interdépendance suffisant à transcender les différends politiques.

En juin 2016, le parlement letton a adopté une nouvelle doctrine de défense nationale qui définit les menaces principales, au premier rang desquelles la politique agressive de la Russie. En réponse, le texte érige en priorité la dissuasion et, dans un second temps, la résilience : la capacité et la volonté d'agir précèdent donc la mise en oeuvre de la politique de défense. À une menace difficilement identifiable, la doctrine propose de répondre par l'efficacité des services de renseignement ; par la coopération au sein de l'Otan et au niveau régional ; par une meilleure coordination entre ministères de la Défense et de l'Intérieur ; et par la réorganisation partielle des Forces armées. Mais aussi par la mobilisation de la société civile, sans heurter la population russophone. Le nouveau responsable des Forces armées lettones, Leonids Kalnins, estime qu'aucune menace extérieure ne peut prévaloir si la société est unie par des valeurs et une culture communes. Finalement, explique l'Estonienne Kersti Kaljulaid, ce que met en jeu Vladimir Poutine, c'est le maintien des valeurs européennes. Qui sont aussi, répétons-le, celles des États baltes.

(1) Les États baltes ont eu longtemps tendance à considérer l'Union européenne comme pourvoyeuse avant tout de sécurité non militaire (soft security), favorisant notamment la démocratie ou la croissance économique, tandis que l'Otan semblait seule en mesure d'apporter les garanties de sécurité militaire (hard security).

(2) Entre septembre et octobre 1939, Staline a forcé chacun des trois pays à signer avec l'URSS des pactes d'assistance mutuelle qui prévoyaient le stationnement de troupes de l'Armée rouge sur leurs territoires. En juin 1940, prétextant une mauvaise application de ces traités et des incidents aux frontières ou sur les bases militaires soviétiques, Staline lance la mise en oeuvre des clauses secrètes du pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939 : l'Armée rouge envahit alors les trois pays et des gouvernements dociles à Moscou sont installés.

(3) David A. Shlapak et Michael Johnson, « Reinforcing Deterrence on NATO's Eastern Flank - Wargaming the Defense of the Baltics », Rand Corporation, 29 janvier 2016 (http://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html).

(4) https://vimeo.com/154308744

(5) Neil Armstrong, « What happens if Cold War turns to World War Three ? », The Telegraph, 3 février 2016 (http://www.telegraph.co.uk/tv/2016/02/03/what-happensif-cold-war-turnsto-world-war-three/).

(6) « Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord » (http://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_17120.htm).

(7) « Remarks by President Obama to the People of Estonia », Office of the Press Secretary, The White House, 3 septembre 2014 (https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2014/09/03/remarks-president-obama-people-estonia).

(8) David E. Sanger et Maggie Haberman, « Donald Trump sets conditions for defending NATO allies against attack », The New York Times, 20 juillet 2016.

(9) Imants Liegis, « Latvia's foreign policy - Predictable pragmatism in unpredictable times », in Lavian Foreign and Security Policy, Latvian Institute of International Affairs, Yearbook 2017.

(10) Cynthia Lardner, « Nationalism : Russian Hybrid Warfare », World News, 18 février 2017.

(11) En Estonie et en Lettonie, certains de ces russophones ne possèdent, à ce jour, aucune citoyenneté. Ces « non-citoyens » n'ont pas le droit de vote (en Estonie, ils peuvent toutefois participer aux élections locales) et n'ont pas accès à certains emplois. Moscou estime en outre que les russophones n'ont pas la liberté de s'exprimer à leur convenance, puisque la langue russe n'y a aucun statut.

(12) Céline Bayou, « Les États baltes, success stories dans la tourmente », Diplomatie, n° 74, mai-juin 2015, pp. 20-25.

(13) Durant plusieurs jours, la plupart des sites internet du gouvernement, de banques, de la police et de médias s'étaient trouvés bloqués par déni de service, inondés de requêtes par des dizaines de milliers de PC zombies. Voir, notamment, Benoît Vitkine, « L'Estonie, première cybervictime de Moscou », Le Monde, 14 mars 2017.

(14) Sous le vocable « e-Estonie », le pays se présente comme l'une des e-sociétés les plus développées du monde, ayant misé sur les technologies de l'information et de la communication : carte d'identité électronique jouant un rôle dans presque tous les services électroniques offerts en Estonie, vote électronique, administration fiscale en ligne, dossier médical électronique, e-citoyenneté permettant à n'importe quel citoyen du monde de créer à distance une entreprise ou d'ouvrir un compte en banque... il ne s'agit là que de quelques-unes des réalisation de cet État qui a pris un virage résolument numérique.

(15) Richard Milne, « Estonia "not afraid" to be on Nato frontline, president says », Financial Times, 10 février 2017.

(16) On peut penser, notamment, à la crise des Euromissiles à la fin des années 1970, qui s'est soldée par le déploiement de missiles Pershing en RFA, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.

(17) La Russie est le premier partenaire commercial de la Lituanie par exemple, et son influence reste très forte dans le secteur letton des affaires. Les trois pays sont très dépendants des importations d'hydrocarbures en provenance de Russie et leurs ports s'appuient encore largement sur les activités de transit liées à la Russie.

 


Notes :


États baltes.

(1) Les États baltes ont eu longtemps tendance à considérer l'Union européenne comme pourvoyeuse avant tout de sécurité non militaire (soft security), favorisant notamment la démocratie ou la croissance économique, tandis que l'Otan semblait seule en mesure d'apporter les garanties de sécurité militaire (hard security).

(2) Entre septembre et octobre 1939, Staline a forcé chacun des trois pays à signer avec l'URSS des pactes d'assistance mutuelle qui prévoyaient le stationnement de troupes de l'Armée rouge sur leurs territoires. En juin 1940, prétextant une mauvaise application de ces traités et des incidents aux frontières ou sur les bases militaires soviétiques, Staline lance la mise en oeuvre des clauses secrètes du pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939 : l'Armée rouge envahit alors les trois pays et des gouvernements dociles à Moscou sont installés.

(3) David A. Shlapak et Michael Johnson, « Reinforcing Deterrence on NATO's Eastern Flank - Wargaming the Defense of the Baltics », Rand Corporation, 29 janvier 2016 (http://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html).

(4) https://vimeo.com/154308744

(5) Neil Armstrong, « What happens if Cold War turns to World War Three ? », The Telegraph, 3 février 2016 (http://www.telegraph.co.uk/tv/2016/02/03/what-happensif-cold-war-turnsto-world-war-three/).

(6) « Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles, dans l'exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l'article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d'accord avec les autres parties, telle action qu'elle jugera nécessaire, y compris l'emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord » (http://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_17120.htm).

(7) « Remarks by President Obama to the People of Estonia », Office of the Press Secretary, The White House, 3 septembre 2014 (https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2014/09/03/remarks-president-obama-people-estonia).

(8) David E. Sanger et Maggie Haberman, « Donald Trump sets conditions for defending NATO allies against attack », The New York Times, 20 juillet 2016.

(9) Imants Liegis, « Latvia's foreign policy - Predictable pragmatism in unpredictable times », in Lavian Foreign and Security Policy, Latvian Institute of International Affairs, Yearbook 2017.

(10) Cynthia Lardner, « Nationalism : Russian Hybrid Warfare », World News, 18 février 2017.

(11) En Estonie et en Lettonie, certains de ces russophones ne possèdent, à ce jour, aucune citoyenneté. Ces « non-citoyens » n'ont pas le droit de vote (en Estonie, ils peuvent toutefois participer aux élections locales) et n'ont pas accès à certains emplois. Moscou estime en outre que les russophones n'ont pas la liberté de s'exprimer à leur convenance, puisque la langue russe n'y a aucun statut.

(12) Céline Bayou, « Les États baltes, success stories dans la tourmente », Diplomatie, n° 74, mai-juin 2015, pp. 20-25.

(13) Durant plusieurs jours, la plupart des sites internet du gouvernement, de banques, de la police et de médias s'étaient trouvés bloqués par déni de service, inondés de requêtes par des dizaines de milliers de PC zombies. Voir, notamment, Benoît Vitkine, « L'Estonie, première cybervictime de Moscou », Le Monde, 14 mars 2017.

(14) Sous le vocable « e-Estonie », le pays se présente comme l'une des e-sociétés les plus développées du monde, ayant misé sur les technologies de l'information et de la communication : carte d'identité électronique jouant un rôle dans presque tous les services électroniques offerts en Estonie, vote électronique, administration fiscale en ligne, dossier médical électronique, e-citoyenneté permettant à n'importe quel citoyen du monde de créer à distance une entreprise ou d'ouvrir un compte en banque... il ne s'agit là que de quelques-unes des réalisation de cet État qui a pris un virage résolument numérique.

(15) Richard Milne, « Estonia "not afraid" to be on Nato frontline, president says », Financial Times, 10 février 2017.

(16) On peut penser, notamment, à la crise des Euromissiles à la fin des années 1970, qui s'est soldée par le déploiement de missiles Pershing en RFA, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.

(17) La Russie est le premier partenaire commercial de la Lituanie par exemple, et son influence reste très forte dans le secteur letton des affaires. Les trois pays sont très dépendants des importations d'hydrocarbures en provenance de Russie et leurs ports s'appuient encore largement sur les activités de transit liées à la Russie.