Politique Internationale - La Revue n°156 - ÉTÉ -

sommaire du n° 156
POUR UNE EUROPE CITOYENNE
Entretien avec Antonio TAJANI
Président du Parlement européen depuis janvier 2017.
conduit par
Richard HEUZE
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Antonio Tajani fait partie de cette grande lignée de dirigeants politiques italiens pétris de culture française. Dès son plus jeune âge, il vit en France où son père, militaire, est affecté auprès du commandement militaire de l'Otan. Sa mère est professeur de latin et de grec. Ce qui lui permet de dire qu'il a « ouvert les yeux en France ».

Diplômé de droit à l'université La Sapienza de Rome, il a commencé sa carrière professionnelle en tant qu'officier de l'armée de l'air, au sein du système de défense aérienne de l'Otan. Il s'est ensuite tourné vers le journalisme, d'abord comme présentateur d'un journal radio de la RAI (le service public), puis comme rédacteur au Giornale, le grand quotidien indépendant d'Indro Montanelli.

Aujourd'hui âgé de 64 ans, il a été élu le 17 janvier 2017 président du Parlement européen. Membre de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, il était le candidat du Parti populaire européen (PPE). Antonio Tajani est un vétéran des questions européennes. Député à l'assemblée de Strasbourg de 1994 à 2008, il en devint le premier vice-président en 2014 après une parenthèse auprès de la Commission de Bruxelles, où il fut successivement chargé des Transports (2008-2010) puis de l'Industrie et de l'Entreprenariat (2010-2014).

Aux Transports, il s'est battu pour améliorer les droits des passagers du transport aérien, en particulier des personnes à mobilité réduite, et a relancé la politique spatiale européenne. À l'Industrie, il a élaboré le projet « renaissance européenne » qui comportait un important volet environnemental. Il s'est également engagé en faveur des PMI : le « small business act » a contribué à simplifier les procédures bureaucratiques et à faciliter l'accès au crédit. On lui doit, enfin, une directive permettant aux petites entreprises qui fournissent les administrations publiques d'être payées en trente jours.

En novembre 2014, il a renoncé à l'indemnité de fin de mandat à la Commission qui lui revenait de plein droit - un pactole de 468 000 euros, à raison de 13 000 euros par mois pendant trois ans. « Un choix de conscience », a-t-il expliqué.

R. H.





Richard Heuzé - Au moment de votre élection à la présidence du Parlement européen le 17 janvier 2017, vous avez déclaré qu'il fallait « changer l'Europe, pas la tuer ». L'Europe a connu six mois riches en événements : l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, l'élection d'Emmanuel Macron, la célébration des 60 ans du traité de Rome, la reprise des migrations en Méditerranée, les attentats terroristes... À cette Europe en plein désarroi, que proposez-vous : une relance, une réforme, une refondation ?



Antonio Tajani - Emmanuel Macron a compris que l'Europe a un rôle important à jouer et il ne cesse de le répéter depuis son arrivée à l'Élysée le 14 mai dernier. J'ai été l'un des premiers à le féliciter, soulignant dans un tweet qu'il fallait « faire vite » et que « la France, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne, ensemble avec les institutions européennes, devaient affronter sans tarder les trois grandes urgences qui se présentent à l'Europe : le chômage des jeunes, le terrorisme et l'immigration ».

Au G7 de Taormine les 26 et 27 mai, les Européens ont pris conscience qu'ils ne peuvent plus attendre que l'Oncle Sam vienne à leur rescousse et qu'ils doivent prendre leur destin en main. L'Europe doit intervenir sur les grands sujets et s'attaquer aux dossiers les plus compliqués en reléguant les petites questions au champ de la subsidiarité qui est du ressort de chaque État.



R. H. - Vous avez rencontré Theresa May, le premier ministre britannique, au 10 Downing Street le 20 avril dernier et vous l'avez même invitée à s'exprimer à Strasbourg devant le Parlement européen. Ne craignez-vous pas que le Brexit porte un grave préjudice à la construction européenne ?



A. T. - Au bout du compte, c'est Londres qui paiera la facture la plus lourde pour avoir commis l'erreur de quitter l'Union européenne. Je l'ai dit à Theresa May tout comme j'ai réaffirmé notre désir de continuer à entretenir de bonnes relations avec la Grande-Bretagne. Nous avons discuté de sujets d'intérêt commun comme la lutte contre le terrorisme et l'Afrique. Et puis, il y a les contingences immédiates. En tant que président du Parlement européen, j'ai été le premier à défendre les droits des trois millions de ressortissants européens qui résident en Grande-Bretagne et pour lesquels il conviendra de trouver une solution susceptible de préserver leurs intérêts.



R. H. - Comment voyez-vous le rôle d'Angela Merkel ?



A. T. - L'Europe aurait grandement besoin d'autres leaders de sa trempe - des leaders capables de développer une vision globale, détachée des considérations électorales. Mais il ne faudrait pas, pour autant, que l'Europe se réduise au seul couple franco-allemand. L'Italie et l'Espagne, notamment, ont vocation à exercer une responsabilité particulière. Le premier ministre espagnol Mariano Rajoy l'a bien compris, tout comme José Maria Aznar avant lui. Dans le domaine de la défense par exemple, ces quatre pays - Allemagne, France, Italie et Espagne - pourraient prendre l'initiative sans attendre, quitte à entraîner par la suite le reste du peloton. Dans le processus de construction européenne, il ne faut laisser personne en arrière. Si l'Europe à deux vitesses permet de pousser en avant ceux qui n'en font pas partie, c'est une très bonne idée. D'autres pays européens doivent être associés, comme la Pologne et la Hongrie. Il ne faut pas leur donner le sentiment que l'Europe se construit contre eux.



R. H. - Comment le Parlement européen réagit-il face au projet de défense commune européenne (1) ?



A. T. - Première remarque : cette notion de défense européenne n'a rien à voir avec l'appartenance à l'Otan. C'est autre chose. Bien entendu, il ne faut pas croire qu'on va commencer par construire une armée européenne commune. Ce n'est pas possible, du moins dans la phase actuelle. Le projet passe d'abord par la constitution d'une industrie de défense européenne, le renforcement de la coopération militaire entre les différentes armées, l'uniformisation des standards et un effort collectif en matière de maintien de la paix.

J'ai apposé ma signature au bas de la déclaration de Rome qui a marqué le 60e anniversaire du traité fondateur de l'Europe. Je vais maintenant donner des directives au Parlement européen pour que cette déclaration soit mise en application. Elle doit devenir opérationnelle. Car, si l'Europe veut jouer un rôle en politique étrangère, elle doit aussi avoir une politique commune de défense.



R. H. - Autre problème crucial pour l'Europe : la maîtrise des flux migratoires. Comment y parvenir ?



A. T. - L'explosion démographique du continent africain représente, pour l'Europe, un défi majeur. Pour endiguer l'arrivée massive de migrants sur nos côtes, il est vital de construire des camps de transit dans les pays de départ, qui seraient placés sous le contrôle des Nations unies. Ces camps doivent être protégés par des forces armées et par la police, de même que les hôpitaux et les centres d'aide internationaux. Il faut élaborer une stratégie européenne cohérente et ambitieuse. Si nous ne le faisons pas, ce ne sont pas des dizaines de milliers de migrants, mais des millions qui risquent d'affluer en Europe dans les prochaines années. Des millions de désespérés qui vivent dans des conditions épouvantables, en butte à la désertification, au terrorisme, à la guerre et au retour des grandes famines comme dans la Corne de l'Afrique. Si les jeunes Africains perdent espoir en leur avenir, ils prendront massivement le chemin de l'exil et il deviendra impossible pour l'Europe d'endiguer cette vague.



R. H. - L'Europe se donne-t-elle les moyens d'empêcher ce déferlement ?



A. T. - Il faut mettre en place des systèmes de financement du développement en collaboration avec les Nations unies. Nous parlons de milliards d'euros. Il ne s'agit pas de donner de l'argent à des dictateurs pour qu'ils le détournent à leur profit. La Commission européenne en a déjà discuté. Il faut être très sévère dans l'attribution de ces ressources et le faire en étroite coordination avec l'Union africaine (UA). J'en ai parlé avec son président Alpha Condé. C'est un point clé.



R. H. - La plupart des migrants qui arrivent sur les rivages italiens viennent de Libye. Quelle part de responsabilité l'Europe porte-t-elle dans la décomposition de cet État ?



A. T. - On a commis l'erreur de laisser tuer Kadhafi en provoquant sa chute. Français et Américains pensaient qu'il aurait été possible d'installer une Assemblée nationale démocratique en Libye. Au lieu de cela, les Frères musulmans et Daech se sont engouffrés dans la brèche du pouvoir. L'Europe doit maintenant parler d'une seule voix face à la Libye. Elle doit n'avoir qu'un seul interlocuteur et travailler pour l'unité nationale. C'est pourquoi il est absolument indispensable que l'Europe se dote d'une politique étrangère commune.



R. H. - Faut-il déceler dans vos propos une critique de l'action de Federica Mogherini, haute représentante pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité ?



A. T. - Pas du tout. Federica Mogherini accomplit un travail remarquable, mais ça ne suffit pas. Il faut que, derrière elle, l'ensemble des pays européens jouent le jeu et mettent en oeuvre une politique étrangère commune, capable de défendre leurs intérêts vitaux. L'Europe a trop longtemps oublié l'Afrique. Nous sommes en train de le payer.



R. H. - S'agissant des migrants, deux pays européens - l'Italie et la Grèce - supportent à eux seuls l'essentiel du fardeau de leur accueil. Le Conseil européen avait pourtant décidé en septembre 2015 d'en répartir 120 000 sur l'ensemble de l'Union selon des quotas très précis. Quelques milliers seulement ont été concernés par cette mesure. Faut-il imposer des sanctions aux pays qui n'appliquent pas cet accord ?



A. T. - Certainement. Le Parlement européen s'est montré très ferme sur ce point. Un accord est intervenu au sein du Conseil de l'Europe. Il doit être respecté. En mai dernier, Dimitris Avramopoulos, le commissaire européen aux Migrants et aux Affaires intérieures, a haussé le ton contre les pays comme la Hongrie et la Pologne qui ont refusé les quotas décidés en septembre 2015. Il les a menacés d'une procédure d'infraction pouvant aller jusqu'à des sanctions économiques. L'Europe a un devoir de solidarité. Les pays membres, sans exception, doivent s'en souvenir. Contre les pays qui ne s'y soumettront pas, j'appelle à prendre des mesures de rétorsion sévères.



R. H. - En se retirant, le 30 mai, de l'accord de Paris sur le climat, Donald Trump a déclenché un tollé mondial. Comment jugez-vous son acte ?



A. T. - « Pacta sunt servanda. » Autrement dit, les accords doivent être respectés. C'est une question de confiance et de leadership. En prenant cette décision, le président Trump a porté tort aux États-Unis et à la planète tout entière. Ce qui est sûr, c'est que le rejet de cet accord historique signé à Paris le 12 décembre 2015 propulse l'Europe en première ligne, à l'avant-garde de la lutte contre le réchauffement climatique. L'accord de Paris est vivant et nous le mènerons à bien, avec ou sans l'administration américaine.



R. H. - Lors d'un colloque qui s'est déroulé début juin à Bruxelles, la Chine et l'Union européenne ont affirmé publiquement leur volonté de combattre ensemble le réchauffement climatique. Y voyez-vous un signe encourageant ?



A. T. - Très certainement. Le premier ministre chinois Li Keqiang nous a assuré que la Chine allait continuer à mettre en oeuvre les engagements pris à Paris et qu'elle le ferait en coopération avec les autres signataires. Peut-être a-t-elle comme arrière-pensée de remplir le vide laissé par les Américains. Quoi qu'il en soit, l'Europe a intérêt à nouer des relations solides avec Pékin, y compris sur le plan touristique. Mais, comme tout partenariat, cette relation doit reposer sur une politique commerciale équilibrée. La Chine doit cesser de pratiquer le dumping commercial et social sur ses productions. Personnellement, j'aimerais qu'elle envoie en Europe plus de touristes et moins d'acier !



R. H. - Depuis votre élection à la présidence du Parlement européen le 17 janvier dernier, quels sont les principaux dossiers que vous avez eu à traiter ?



A. T. - Sous ma présidence, le Parlement européen a réaffirmé sa volonté de jouer un rôle de premier plan en Europe. C'est la seule institution européenne démocratiquement élue, les membres de la Commission et du Conseil de l'Europe étant comme vous le savez nommés par les États. Il est important que le Parlement participe pleinement aux grandes étapes de la construction européenne et qu'il devienne un interlocuteur crédible sur la scène internationale. C'est le message que j'ai voulu faire passer en rencontrant Donald Trump, le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, le président de la Côte d'Ivoire Alassane Ouattara ou le président argentin Mauricio Macri. Le Parlement européen a également apporté sa contribution à la stratégie européenne pour l'accueil des migrants que Bruxelles est en train d'élaborer. D'une manière générale, toute mon action vise à réduire la distance entre les institutions et les citoyens européens. J'ai défendu les valeurs de l'Europe en sanctionnant très sévèrement le député polonais qui avait tenu des propos inqualifiables sur le rôle des femmes (2). Et, lorsque des coptes ont été victimes d'attentats en Égypte, le Parlement européen a envoyé des messages de solidarité aux minorités chrétiennes et au grand mufti du Caire (3).



R. H. - Avez-vous des contacts avec la Turquie ?



A. T. - Lors de mon entrevue avec le président Erdogan, je lui ai clairement dit qu'il y avait deux lignes rouges à ne pas franchir. La première est le rétablissement de la peine de mort qui exclurait d'office son pays du concert européen. La seconde est le respect de la liberté de la presse. J'ai plaidé pour la remise en liberté des journalistes, directeurs de journaux et magistrats qui ont été internés. Je lui ai fait comprendre que, s'il persistait dans ces arrestations comme sur la peine de mort, c'en serait fini de tout dialogue entre l'Europe et la Turquie. Nous voudrions cependant continuer à collaborer sur des points importants comme la lutte contre l'immigration illégale et le statut des réfugiés.



R. H. - Vous vous êtes à plusieurs reprises inquiété de la désaffection croissante des citoyens vis-à-vis de la construction européenne, qui va du simple scepticisme à la franche europhobie. Comment y remédier ?



A. T. - Il faut impliquer davantage les citoyens européens, mieux leur expliquer les mérites de l'Europe et les en convaincre. C'est ma toute première priorité. Cela passe par un renforcement du Parlement européen et l'affirmation du rôle de ses élus. Je propose d'utiliser le siège de Strasbourg de manière plus fréquente, et pas seulement pour les sessions plénières. On pourrait reprendre l'idée du Parlement européen des entreprises organisé cette année par les chambres de commerce. Plus de sept cents entreprises de tous les États membres y ont participé. Pourquoi ne pas en faire autant avec les professions libérales, les ONG, les syndicats ou la société civile ?



R. H. - La flambée du radicalisme islamique, avec sa cohorte d'attentats en Europe, fait peser un grave danger sur nos sociétés. Comment y répondre ?



A. T. - Le radicalisme islamique représente un péril mortel pour nos valeurs et notre vie démocratique. Lorsque j'étais vice-président du Parlement, j'étais en charge du dialogue interreligieux. À ce poste, j'ai été amené à délivrer des certificats de langue française à de jeunes imams de la région parisienne (4). L'un d'eux m'a raconté ce qui lui était arrivé : une mère de famille, musulmane, était venue le trouver pour lui dire que son fils était en pleine dérive islamiste au point d'être prêt à s'enrôler dans les milices de Daech à Raqqa. Il a rencontré ce garçon et lui a demandé ce qui le poussait à partir. Le jeune homme lui a répondu qu'il s'y sentait obligé par le Coran. L'imam lui a expliqué que c'était totalement faux, que le Coran ne professait absolument rien de ce genre et qu'on l'avait trompé. Il était très content d'être parvenu à le convaincre de renoncer à son funeste projet.

J'ai aussi invité au Parlement européen la mère d'un soldat français tué par Mohammed Merah (5). Elle s'est insurgée contre ceux qui comparent les terroristes à des « martyrs de l'islam » et a déclaré que le « véritable héros de l'islam » était son fils, qui était mort pour protéger la vie de Français, et certainement pas le terroriste qui avait commis l'attentat. Ce ne sont là que des exemples, bien sûr. Ce qui est évident, en tout cas, c'est que Trump commet une lourde erreur en stigmatisant sans distinction tous les musulmans originaires de sept pays (6). Il devrait plutôt empêcher que la religion ne revête un visage de haine. J'ai visité des mosquées et des synagogues. J'ai défendu les chrétiens d'Orient persécutés. Et j'ai invité le président du Liban à venir s'exprimer au Parlement européen en faveur du multi-confessionnalisme dans son pays.

La démocratie doit gagner. Face au terrorisme, qui s'attaque à notre mode de vie, nous n'avons pas d'autre choix. Le Parlement européen s'y applique.



R. H. - L'Italie devrait être appelée aux urnes prochainement, probablement à l'automne. Pourquoi précipiter une échéance électorale rendue hasardeuse par la nécessité de faire approuver un budget avant la fin de l'année ? D'autant que le gouvernement de Paolo Gentiloni n'a pas démérité...



A. T. - Le problème de l'Italie, c'est l'instabilité politique. Tous ses partenaires demandent à ce grand pays, deuxième puissance industrielle européenne peuplée de plus de 60 millions d'habitants, de trouver un équilibre. Retourner aux urnes trois mois plus tôt ou trois mois plus tard ne fait aucune différence. Si ce processus passe par de nouvelles élections, il ne faut pas en avoir peur.



R. H. - Craignez-vous une progression des populistes du Mouvement 5 Étoiles (M5S) ?



A. T. - Dans l'ensemble, les mouvements populistes sont en recul en Europe. On l'a constaté en France lors de l'élection présidentielle, en Autriche, en Hongrie, en Espagne et même en Allemagne dans des scrutins locaux. Pour combattre le populisme, il faut répondre de manière crédible et efficace aux préoccupations des gens, aux problèmes de chômage, d'insécurité, de terrorisme et d'immigration. Les populistes ne proposent rien. Ils ne savent que dénoncer et s'opposer. Tout le reste est du « bla-bla ». Il n'existe pas de solution populiste, de projet populiste. C'est particulièrement vrai en Italie où le M5S n'offre aucune véritable alternative politique.



R. H. - L'un des problèmes majeurs de l'économie italienne est son déficit élevé, qui dépasse 133 % du PIB. Le gouvernement Gentiloni, dans ses projections budgétaires pour les prochaines années, s'est fixé pour objectif de ramener ce déficit à moins de 100 % en dix ans. Est-ce réaliste ?



A. T. - C'est certainement un objectif louable. Mais il faut avant tout élaborer des stratégies et mettre en oeuvre des politiques permettant d'y parvenir. Il faut réaliser des réformes. En réduisant la pression fiscale. En aidant les quatre millions de PME que compte le pays à accéder au crédit. En améliorant le fonctionnement de la justice dont l'incommensurable lenteur grève le système économique de 2 points de PIB par an. En faisant en sorte, enfin, que l'État paie les entreprises qui ont travaillé pour lui dans des délais raisonnables. Quand j'étais vice-président de la Commission de Bruxelles, j'avais ouvert une procédure d'infraction contre l'Italie parce que les dettes de l'État à l'égard de ses fournisseurs privés dépassaient 100 milliards d'euros. Depuis, des efforts ont été accomplis pour assainir la situation. Mais l'ardoise reste supérieure à 42 milliards d'euros, ce qui est encore beaucoup trop. À l'époque, j'avais concédé à l'Italie une marge de manoeuvre budgétaire afin qu'elle puisse éponger ses dettes. Je partais du principe qu'en reconstituant la trésorerie des petites et moyennes entreprises on donnait un coup de fouet à la consommation, ce qui devait permettre de faire repartir la croissance. L'Italie a empoché l'aide de Bruxelles, mais l'a utilisée à d'autres fins. Elle doit pourtant comprendre que cette flexibilité budgétaire consentie par l'Europe ne peut en aucun cas être une excuse pour ne rien faire. Elle doit servir à résoudre les problèmes. Malheureusement, il n'en a rien été.



R. H. - Quel serait, selon vous, un bon gouvernement pour l'Italie ?



A. T. - Je fais partie du centre droit et je suis membre de la famille du Parti populaire européen (PPE). Un bon gouvernement serait pour moi un gouvernement libéral qui s'engage réellement à faire des réformes en profondeur. Il faudra voir si la nouvelle loi électorale que le Parlement devrait voter en juillet permettra de constituer un tel gouvernement. Je ne suis pas hostile a priori à un gouvernement de coalition qui confère autorité et stabilité au pays. L'Italie est aujourd'hui divisée en trois blocs de taille équivalente (7). Il faudra bien que deux d'entre eux s'allient pour gouverner. Évidemment, je souhaite la victoire de Forza Italia et des forces modérées qui la soutiennent.



R. H. - D'où vient votre parfaite maîtrise de la langue française ?



A. T. - Ma langue préférée, c'est bien sûr l'italien puisque c'est ma langue maternelle. Mais la langue étrangère que j'aime le plus parler est très certainement le français. Ma famille s'est installée à Paris quand j'avais six mois. Mon père, qui était militaire, avait été affecté à l'Otan. Je peux donc dire que j'ai ouvert les yeux en France et qu'un morceau de mon coeur est français. J'ai défendu cette langue dans les instances internationales quand il s'est agi de légiférer sur la rédaction des brevets. Comme l'espagnol et l'italien, il permet d'exprimer des nuances qu'il est difficile de rendre autrement. Quand je suis entré au Parlement européen en 1994, le français était la langue dominante. Puis l'anglais s'est imposé après l'élargissement de l'Union aux pays de l'Est. Je compare souvent l'anglais à la photographie. Le français, avec ses subtilités dialectiques et syntaxiques, à la peinture, à Poussin, au Caravage...



R. H. - Quel personnage de l'histoire vous fascine le plus et pourquoi ?



A. T. - J'adore l'Histoire en général et l'histoire de France en particulier, de Charlemagne à de Gaulle en passant par la Révolution. J'aime ce passé prestigieux qui emplit les Français de fierté. On ne peut pas se dire européen sans évoquer l'apport de la France, ne serait-ce que sur le plan du droit et des institutions. Le code Napoléon a profondément façonné l'ensemble de l'Europe. Mais ma période préférée est l'Empire romain parce qu'il a réussi à rassembler dans un même creuset tous les peuples du Bassin méditerranéen. Ne soyez donc pas surpris si je vous réponds Jules César.

Deux jours avant de devenir empereur, en 98 de notre ère, Trajan est allé consulter son père pour lui demander si, lui qui n'était pas romain, qui venait d'Espagne, était digne de cette charge. Son père lui a répondu ceci : « Rome n'est pas une ville. C'est un idéal, un modèle de société, un empire qui a forgé le droit, construit des routes, des aqueducs, en quelque sorte une identité. » Et c'est au nom de la défense de cette identité qu'il s'est assis sur le trône impérial. Aujourd'hui, notre identité, c'est l'Europe tout entière. Et c'est cette identité-là que nous devons préserver...



(1) Lors de sa déclaration concluant les célébrations du 60e anniversaire du traité de Rome, le 25 mars dernier au Capitole, devant les 27 chefs d'État et de gouvernement de l'Union européenne réunis et les trois institutions présentes (Commission européenne, Conseil de l'Europe et Parlement européen), Antonio Tajani, en sa qualité de président de cette dernière assemblée, a rappelé les espoirs suscités par la « grande aventure du traité de Rome » et les « efforts ardents mis en oeuvre pour déjouer les pièges des nationalistes ». « Dès 1954, cependant, on vit s'envoler l'espoir d'une union politique fondée sur le socle d'une défense européenne. Monnet, De Gasperi, Adenauer, Spinelli, Spaak, Martino savaient que ce chemin serait semé d'embûches. Il y eut de nombreux autres coups d'arrêt, mais, malgré les désillusions et les découragements, la volonté de repartir de l'avant a toujours été présente. » Dans leur déclaration finale, les 27 ont réaffirmé leur volonté commune de rendre l'Europe « sûre et sécurisée », « prospère », « sociale » et « plus forte sur la scène mondiale », en réalisant une Europe de la Défense qui soit complémentaire, mais pas alternative à l'Otan.

(2) Début mars, le député polonais d'extrême droite Janusz Korwin-Mikke s'est vu infliger par le président de l'Assemblée de Strasbourg une sanction pécuniaire de 9 210 euros (soit un mois d'indemnité de parlementaire) et une suspension de dix jours. Ce député de 74 ans, un habitué des provocations, avait déjà été sanctionné en juillet 2016 pour avoir comparé l'arrivée massive d'immigrants en Europe à un « déversement d'excréments » et en octobre 2015 pour avoir fait un salut hitlérien en pleine séance en assimilant les jeunes chômeurs à des « nègres ». Cette fois, lors d'une session consacrée aux inégalités salariales entre hommes et femmes, il avait estimé normal que les femmes soient moins payées « parce qu'elles sont plus faibles, plus petites et moins intelligentes ».

(3) Le 11 décembre 2016, en plein service religieux, une bombe déposée à l'intérieur de l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul au Caire a fait 25 morts et 49 blessés. C'était le 42e attentat perpétré contre une église copte depuis l'été 2013. L'organisation Human Rights Watch recense aussi des dizaines d'écoles, de maisons et de commerces appartenant à des coptes qui ont fait l'objet d'attaques. Le cheikh de la grande mosquée Al-Azhar du Caire, Ahmed Al-Tayeb, la plus haute institution sunnite en Égypte, a qualifié d'« infâme » l'attentat du 11 décembre. Le Parlement européen a envoyé des messages de solidarité aux responsables du culte copte ainsi qu'au grand mufti d'Égypte, Shawki Allam, qui entretient des relations étroites avec la France et participe activement aux programmes de lutte contre la radicalisation des imams. Les muftis sont, eux aussi, dans le viseur des terroristes. En octobre dernier, le groupuscule Hasm a revendiqué une tentative d'assassinat perpétrée contre l'ancien grand mufti d'Égypte, Ali Gomaa.

(4) En septembre 2016, en sa qualité de vice-président du Parlement européen chargé du dialogue interreligieux, Antonio Tajani s'était rendu en Seine-Saint-Denis pour remettre à huit imams leur diplôme d'études en langue française (DELF). L'initiative est née à l'institut Hozes, un centre de formation de Sevran, à l'initiative de la préfecture. L'objectif s'inscrit dans le cadre de la lutte contre la radicalisation des imams. Huit jeunes imams vivant en France depuis au moins sept ans ont suivi un programme de cours intensif, à raison de douze à seize heures par semaine, pour leur permettre d'améliorer leur base, très rudimentaire, du français et leur apprendre à s'exprimer en public. Ils ont également reçu une initiation aux institutions civiles et religieuses de la France et ont participé à des stages de découverte culturelle dans des musées, pour mieux comprendre la société et ses fondements républicains. Ils ont enfin effectué des visites au siège du Parlement européen. L'expérience a été très fructueuse. « J'ai compris que c'est grâce à la laïcité qu'il y a de la place en France pour nous autres musulmans », a déclaré Brahim Abderrahim, imam à Sevran, avec un diplôme universitaire sur la laïcité en poche. Il ne fera désormais plus ses prêches qu'en français.

(5) Le 11 mars 2012, Mohammed Merah, surnommé « le terroriste au scooter » en raison du mode opératoire avec lequel il commettait ses attentats, assassinait en pleine rue à Toulouse Imad Ibn Ziaten, un jeune soldat musulman avec qui il avait pris rendez-vous sous le prétexte de lui acheter son deux-roues. Quatre jours plus tard, à Montauban, il exécutait deux parachutistes à coups de tirs dans le dos, puis, revenu à Toulouse, il tuait de sang-froid trois enfants juifs et leur père devant l'école Ozar-Hatorah. Latifa Ibn Ziaten, la mère du premier soldat tué, a décidé de déclarer la guerre aux terroristes. Cette femme courageuse a créé une association de soutien aux victimes du terrorisme, l'association Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix. Elle parcourt la France et le Maroc, son pays d'origine, pour inciter institutions, communautés religieuses et adolescents à s'engager dans la lutte contre la radicalisation de l'islam. Quatre ans jour pour jour après la mort de son fils, le président François Hollande l'a reçue le 11 mars 2016 à l'Élysée pour lui décerner la Légion d'honneur.

(6) Le 29 janvier 2017, le nouveau président des États-Unis Donald Trump a interdit par décret l'entrée sur le territoire américain aux ressortissants de sept pays musulmans : Syrie, Irak, Iran, Yémen, Somalie, Soudan et Libye. La mesure, conforme aux promesses électorales du candidat républicain, a suscité une émotion considérable dans l'ensemble du monde musulman ainsi qu'en Europe, où elle a été jugée discriminatoire. De nombreux groupes de pression américains ont contesté le bien-fondé d'un décret basé uniquement sur la religion. De nombreuses manifestations ont eu lieu dans le pays pour le dénoncer et l'estimer sans rapport direct avec la lutte contre le terrorisme. Divers tribunaux en ayant annulé l'application, le gouvernement américain, dans l'attente d'une décision de la Cour suprême, a été contraint d'en différer l'application.

(7) Parti démocrate, modérés de centre droit et M5S.

 


Notes :




(1) Lors de sa déclaration concluant les célébrations du 60e anniversaire du traité de Rome, le 25 mars dernier au Capitole, devant les 27 chefs d'État et de gouvernement de l'Union européenne réunis et les trois institutions présentes (Commission européenne, Conseil de l'Europe et Parlement européen), Antonio Tajani, en sa qualité de président de cette dernière assemblée, a rappelé les espoirs suscités par la « grande aventure du traité de Rome » et les « efforts ardents mis en oeuvre pour déjouer les pièges des nationalistes ». « Dès 1954, cependant, on vit s'envoler l'espoir d'une union politique fondée sur le socle d'une défense européenne. Monnet, De Gasperi, Adenauer, Spinelli, Spaak, Martino savaient que ce chemin serait semé d'embûches. Il y eut de nombreux autres coups d'arrêt, mais, malgré les désillusions et les découragements, la volonté de repartir de l'avant a toujours été présente. » Dans leur déclaration finale, les 27 ont réaffirmé leur volonté commune de rendre l'Europe « sûre et sécurisée », « prospère », « sociale » et « plus forte sur la scène mondiale », en réalisant une Europe de la Défense qui soit complémentaire, mais pas alternative à l'Otan.

(2) Début mars, le député polonais d'extrême droite Janusz Korwin-Mikke s'est vu infliger par le président de l'Assemblée de Strasbourg une sanction pécuniaire de 9 210 euros (soit un mois d'indemnité de parlementaire) et une suspension de dix jours. Ce député de 74 ans, un habitué des provocations, avait déjà été sanctionné en juillet 2016 pour avoir comparé l'arrivée massive d'immigrants en Europe à un « déversement d'excréments » et en octobre 2015 pour avoir fait un salut hitlérien en pleine séance en assimilant les jeunes chômeurs à des « nègres ». Cette fois, lors d'une session consacrée aux inégalités salariales entre hommes et femmes, il avait estimé normal que les femmes soient moins payées « parce qu'elles sont plus faibles, plus petites et moins intelligentes ».

(3) Le 11 décembre 2016, en plein service religieux, une bombe déposée à l'intérieur de l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul au Caire a fait 25 morts et 49 blessés. C'était le 42e attentat perpétré contre une église copte depuis l'été 2013. L'organisation Human Rights Watch recense aussi des dizaines d'écoles, de maisons et de commerces appartenant à des coptes qui ont fait l'objet d'attaques. Le cheikh de la grande mosquée Al-Azhar du Caire, Ahmed Al-Tayeb, la plus haute institution sunnite en Égypte, a qualifié d'« infâme » l'attentat du 11 décembre. Le Parlement européen a envoyé des messages de solidarité aux responsables du culte copte ainsi qu'au grand mufti d'Égypte, Shawki Allam, qui entretient des relations étroites avec la France et participe activement aux programmes de lutte contre la radicalisation des imams. Les muftis sont, eux aussi, dans le viseur des terroristes. En octobre dernier, le groupuscule Hasm a revendiqué une tentative d'assassinat perpétrée contre l'ancien grand mufti d'Égypte, Ali Gomaa.

(4) En septembre 2016, en sa qualité de vice-président du Parlement européen chargé du dialogue interreligieux, Antonio Tajani s'était rendu en Seine-Saint-Denis pour remettre à huit imams leur diplôme d'études en langue française (DELF). L'initiative est née à l'institut Hozes, un centre de formation de Sevran, à l'initiative de la préfecture. L'objectif s'inscrit dans le cadre de la lutte contre la radicalisation des imams. Huit jeunes imams vivant en France depuis au moins sept ans ont suivi un programme de cours intensif, à raison de douze à seize heures par semaine, pour leur permettre d'améliorer leur base, très rudimentaire, du français et leur apprendre à s'exprimer en public. Ils ont également reçu une initiation aux institutions civiles et religieuses de la France et ont participé à des stages de découverte culturelle dans des musées, pour mieux comprendre la société et ses fondements républicains. Ils ont enfin effectué des visites au siège du Parlement européen. L'expérience a été très fructueuse. « J'ai compris que c'est grâce à la laïcité qu'il y a de la place en France pour nous autres musulmans », a déclaré Brahim Abderrahim, imam à Sevran, avec un diplôme universitaire sur la laïcité en poche. Il ne fera désormais plus ses prêches qu'en français.

(5) Le 11 mars 2012, Mohammed Merah, surnommé « le terroriste au scooter » en raison du mode opératoire avec lequel il commettait ses attentats, assassinait en pleine rue à Toulouse Imad Ibn Ziaten, un jeune soldat musulman avec qui il avait pris rendez-vous sous le prétexte de lui acheter son deux-roues. Quatre jours plus tard, à Montauban, il exécutait deux parachutistes à coups de tirs dans le dos, puis, revenu à Toulouse, il tuait de sang-froid trois enfants juifs et leur père devant l'école Ozar-Hatorah. Latifa Ibn Ziaten, la mère du premier soldat tué, a décidé de déclarer la guerre aux terroristes. Cette femme courageuse a créé une association de soutien aux victimes du terrorisme, l'association Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix. Elle parcourt la France et le Maroc, son pays d'origine, pour inciter institutions, communautés religieuses et adolescents à s'engager dans la lutte contre la radicalisation de l'islam. Quatre ans jour pour jour après la mort de son fils, le président François Hollande l'a reçue le 11 mars 2016 à l'Élysée pour lui décerner la Légion d'honneur.

(6) Le 29 janvier 2017, le nouveau président des États-Unis Donald Trump a interdit par décret l'entrée sur le territoire américain aux ressortissants de sept pays musulmans : Syrie, Irak, Iran, Yémen, Somalie, Soudan et Libye. La mesure, conforme aux promesses électorales du candidat républicain, a suscité une émotion considérable dans l'ensemble du monde musulman ainsi qu'en Europe, où elle a été jugée discriminatoire. De nombreux groupes de pression américains ont contesté le bien-fondé d'un décret basé uniquement sur la religion. De nombreuses manifestations ont eu lieu dans le pays pour le dénoncer et l'estimer sans rapport direct avec la lutte contre le terrorisme. Divers tribunaux en ayant annulé l'application, le gouvernement américain, dans l'attente d'une décision de la Cour suprême, a été contraint d'en différer l'application.

(7) Parti démocrate, modérés de centre droit et M5S.