Politique Internationale - La Revue n°156 - ÉTÉ -

sommaire du n° 156
ALLEMAGNE : LA COME-BACK D'ANGELA
Article de Jean-Paul Picaper
Représentant à Berlin de Politique Internationale et de Valeurs Actuelles. Rédacteur en chef du maga
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Tous les voyants sont au vert pour qu'Angela Merkel soit reconduite dans ses fonctions de chef du gouvernement allemand après les législatives du 24 septembre prochain. Sauf faute majeure ou imprévu fatal, elle pourra entamer une quatrième législature au poste de chancelière fédérale qu'elle détient depuis 2005, soit trois mandats de quatre ans successifs totalisant douze ans de gouvernement. Or cette probabilité, émise sous toute réserve, tient du miracle. En effet, de la fin de l'été 2015 au début de l'année 2017, l'avenir de la chancelière paraissait irrémédiablement compromis.

Sa défaite annoncée résultait de l'ouverture du pays - et, du coup, de l'Europe puisque l'Allemagne est au coeur du continent - à un afflux de migrants sans précédent en provenance essentiellement du Moyen-Orient en guerre et subsidiairement d'Afghanistan et de divers pays africains, dont l'Érythrée. Son électorat de centre droit, ainsi que les électeurs plus à droite encore la tenaient pour responsable de cet afflux spectaculaire de malheureux en très grande majorité musulmans, ne parlant pas allemand et réduits à vivre d'aumônes et de subsides. Le décalage que ce phénomène inattendu provoqua entre la population et sa chancelière se solda par une série de revers électoraux pour son parti, l'Union chrétienne-démocrate (CDU), tout au long de l'année 2016 à l'occasion de divers scrutins régionaux. Le Parti social-démocrate (SPD), associé au gouvernement fédéral, perdit lui aussi du terrain, mais moins que la CDU.

Pourtant, convoqué le 6 décembre 2016 à Essen, le congrès de la CDU réélut Mme Merkel à sa tête, avec une majorité confortable de 89,5 %. Ce vote honorait les services qu'elle avait rendus depuis son élection à la présidence de la CDU en 2000 dans cette même ville de la Ruhr. Du coup, elle était automatiquement désignée chef de file de la campagne de la droite aux législatives (1) mais avec un bémol : son score était légèrement inférieur aux 96,4 % qu'elle avait obtenus en 2014, lors de sa précédente réélection à la présidence de la CDU. Les dix minutes d'ovation des 1 001 délégués qui acclamèrent le discours de la chancelière furent interprétées çà et là comme un émouvant adieu (2). Car l'opinion publique anticipait à ce moment-là la fin de l'« ère Merkel ». Ces petits mais significatifs 6,9 points de moins par rapport au vote du précédent congrès étaient une sorte de mise en garde contre toute tentation de retour à la « culture de bienvenue » qu'elle avait proclamée à la fin de l'été 2015 à l'adresse des migrants. Sentant le vent tourner, Mme Merkel avait dans son discours donné des gages de fermeté sur certaines questions sensibles en se prononçant contre le « voile islamique intégral », contre les « sociétés parallèles », les « règles tribales », les « codes de l'honneur » et en lâchant qu'« une situation comme celle de l'été 2015 ne pouvait et ne devait pas se répéter ». Elle reprit même un slogan qu'elle avait formulé des années auparavant, à savoir que « l'Allemagne est régie par la Constitution et non pas par la charia ». Reste que l'irruption outre-Rhin de près de deux millions de réfugiés en 2015 et de près de un million en 2016 (3) pesait trop lourd. Tiraillés entre charité chrétienne et défense des acquis, entre la fidélité au parti et leur propre intérêt, les délégués ne croyaient plus en la bonne étoile d'Angela.

L'humiliation d'Angela

Le décrochage de la chancelière datait de l'automne 2015 : les sondages effectués à cette période indiquaient que sa cote de popularité avait chuté de 26 points depuis le printemps précédent. Le 6 novembre 2015, le Deutschlandtrend notait que cette cote de popularité venait encore de perdre 5 points en deux mois, passant sous la barre des 50 % alors qu'elle avait, des années durant, plané à plus de 70 % (4). Les Allemands n'étaient plus que 42 % à faire confiance à son gouvernement. Des mouvements populistes revendiquaient la défense de l'identité allemande que la chancelière n'incarnait plus. Les médias cherchaient à rassurer une population affolée par l'« invasion » de réfugiés, multipliant les photos de familles mal en point assistées par des bénévoles empressés. Mais la plupart des réfugiés étaient de jeunes hommes célibataires de 16 à 35 ans en parfaite santé. Cela se voyait. L'ultra-droite eut beau jeu de s'en prendre à la « presse menteuse » (5). Talonnée par le parti populiste AfD (Alternative für Deutschland) (6) aux régionales de Saxe, à l'Est, le 13 mars 2016, la CDU subit une cuisante défaite le même jour à l'Ouest, en Rhénanie-Palatinat, quand sa jeune présidente régionale, Julia Klöckner, partie gagnante dans la course, fut battue par la sociale-démocrate Malu Dreyer. On avait vu en la séduisante Julia une dauphine potentielle d'Angela Merkel dont le trône vacillait. Elle déclina toute responsabilité pour sa défaite due, selon elle, à la politique de Berlin.

Le parti eurosceptique AfD se transforma, sous l'impulsion de sa co-présidente Frauke Petry, en parti anti-immigration et franchit le seuil des 10 % des intentions de vote en vue des législatives de 2017, ce qui faisait de lui un adversaire sérieux capable de peser dans une coalition gouvernementale. La pire humiliation pour Mme Merkel fut d'être distancée par l'AfD aux régionales tenues le 4 septembre 2016 dans son propre Land de Mecklembourg-Poméranie. Puis la CDU enregistra une défaite historique aux régionales de Berlin le 18 septembre 2016 (7), obtenant avec 17,5 % des voix - six points de moins qu'aux élections précédentes, en 2011 - le plus mauvais score de son histoire dans la capitale. La grande gagnante du scrutin fut l'AfD, qui bondit de zéro à 14 %, à 3 points seulement derrière la CDU. Les sondages après l'élection indiquèrent que la crise des réfugiés avait été l'enjeu décisif du scrutin pour 72 % des électeurs, devant la sécurité (45 %) et la justice sociale (29 %). Le chef de file de la CDU berlinoise, Frank Henkel, avait tenté de se mettre au diapason de l'opinion publique en critiquant la burqa. Il n'avait pas convaincu. La CDU perdait sa crédibilité.

Martin Schulz, le porteur d'espoir du SPD

En 2016, les sociaux-démocrates ne profitèrent guère du dérapage de la CDU. Bien au contraire : ils atteignaient des records d'impopularité. En privé, leurs dirigeants avouaient avoir abandonné tout espoir de détrôner la chancelière - et cela, malgré les critiques qui la clouaient au pilori. Leur seule ambition n'était plus que de demeurer ses partenaires minoritaires au sein du gouvernement fédéral, au même titre que les conservateurs de la CSU bavaroise. Un des leurs, Torsten Albig, ministre-président du Schleswig-Holstein, alla même jusqu'à suggérer de renoncer à présenter un rival contre Angela Merkel aux législatives de 2017. Vu les mauvais sondages, le président du SPD Sigmar Gabriel abandonna quant à lui l'idée d'être candidat de la gauche à la chancellerie. Mais, à la fin de l'année, un nouvel astre apparut au firmament électoral allemand : le social-démocrate Martin Schulz qui venait de quitter, après cinq ans de mandat, la présidence du Parlement européen. Schulz, jadis maire de la petite ville de Würselen (Rhénanie), député du SPD au Parlement européen depuis 1994, était jugé novice en politique intérieure. Son parti envisagea d'en faire le ministre des Affaires étrangères de la coalition (8) puisque Frank Walter Steinmeier était sur le point de quitter ce poste pour briguer la présidence de la République.

Mais, très vite, le SPD songea, pour Schulz, à de plus hautes responsabilités. Pour une raison très simple : les premiers sondages relatifs à son éventuelle candidature à la chancellerie étaient encourageants. Cet homme de 61 ans, issu d'un milieu modeste et n'ayant pas fait d'études, semblait proche du peuple. Par surcroît, il ne s'était pas « mouillé » en participant au gouvernement Merkel. Le 29 janvier 2017, il présenta dans un discours très applaudi un programme électoral centré sur la lutte contre la droite populiste et sur la promotion d'une politique sociale marxisante - une ligne plus à gauche que celle du social-démocrate bon teint Gabriel (9). Schulz déclara au Spiegel : « Je veux devenir chancelier. » Après cette annonce, deux sondages des chaînes de télévision ZDF et ARD montrèrent que le SDP avait progressé de trois points dans les intentions de vote, respectivement à 24 % et 23 %, et que la CDU avait baissé de deux points, à 35 %. En termes de popularité personnelle, Martin Schulz faisait même jeu égal avec Angela Merkel : 40 % tous les deux. « La chancelière a maintenant un problème, un gros problème avec Martin Schulz », jugea le magazine de gauche Stern. Seul le directeur de l'institut Forsa, Manfred Güllner, mit en garde ses amis du SPD : « Martin Schulz n'a pas en Allemagne de contours politiques précis (...). Il a un gros retard du SPD à combler. »

Mais, le 6 février 2017, Schulz distança Merkel dans un sondage Insa réalisé pour le quotidien Bild. Le SPD était donné gagnant aux prochaines législatives avec 31 % des intentions de vote contre 30 % à la CDU (10). C'était la première fois depuis l'arrivée de Mme Merkel à la chancellerie qu'un adversaire, quel qu'il soit, la devançait. Un seuil était franchi, un verrou sautait. L'éternelle chancelière n'était plus imbattable. Selon un autre sondage de l'Insa pour le magazine Cicero, 50 % des Allemands disaient vouloir que Schulz soit le prochain chancelier tandis que 34 % seulement souhaitaient un quatrième mandat Merkel. Le 19 mars 2017, à l'issue d'un congrès extraordinaire du SPD réuni à Hanovre, Schulz fut plébiscité par 100 % des délégués président du parti social-démocrate et candidat de la gauche à la chancellerie. Du jamais vu, car il y a toujours un ou deux délégués à qui le seul et unique candidat ne plaît pas ! C'est dire l'espoir que suscitait Schulz après douze ans de frustration. La cause semblait entendue : il allait venger les trois leaders du SPD que l'insubmersible Angela avait battus, à savoir Gerhard Schröder en 2005, Frank Walter Steinmeier en 2009 et Peer Steinbrück en 2013.

Sûrs cette fois d'envoyer Merkel au tapis, les sociaux-démocrates avaient mis en route, dès la mi-février, le char d'assaut de leur Kampa (11), faisant élire Steinmeier à la présidence de la République fédérale et installant Sigmar Gabriel aux Affaires étrangères. Martin Schulz allait se concentrer à plein temps sur la bataille électorale alors que Mme Merkel, elle, devrait gérer l'État tout en faisant campagne. Critiquée à droite pour sa politique migratoire trop généreuse et chahutée par la poussée à gauche dans les sondages, la tenante du titre paraissait aller tout droit à la défaite.

Le retour en grâce

Alors que tout semblait perdu, Angela Merkel et sa CDU enregistrèrent à leur propre étonnement trois belles victoires consécutives.

La première, aux élections régionales de Sarre, le 26 mars 2017. La CDU progressa de cinq points et demi par rapport aux précédentes régionales tenues dans ce Land en 2012, récoltant 40,7 % des suffrages et manquant de deux sièges seulement la majorité absolue. Le SPD perdit 1 % et recula à 29,6 %. Schulz avait commis l'erreur de proposer un gouvernement d'union de la gauche avec les Verts (Die Grünen) et la Gauche (Die Linke) néo-marxiste sous la houlette de son SPD. Or, dans leur grande majorité, les Allemands n'ont oublié ni la RDA ni la division de leur pays sous le joug soviétique. Ils tolèrent les communistes dans l'opposition, mais pas au pouvoir. Du coup, les Grünen perdirent 1 % et furent exclus, avec 4 % des voix, du parlement régional, le Landtag, tandis que Die Linke perdait 3,3 % de ses suffrages de 2012, reculant au score certes encore honorable de 12,8 %. Résultat : il n'y avait plus de majorité de gauche. Pendant ce temps, l'AfD entrait du premier coup avec 6,2 % au Landtag. La Sarre ne compte que 800 000 habitants, 1 % de la population du pays, mais ce résultat était de bon augure pour Mme Merkel. La très francophile ministre-présidente chrétienne-démocrate Annegret Kramp-Karrenbauer, 54 ans, surnommée la « Merkel de la Sarre », est restée à la barre à Sarrebrück. Des médias allemands assurent que la chancelière la considère comme sa possible dauphine.

La deuxième, le 7 mai 2017, quand le parti de Martin Schulz encaissa une nouvelle claque en perdant la direction du Schleswig-Holstein. La participation, assez faible (64 % des quelque 2,3 millions d'inscrits), attesta la démobilisation des électeurs du SPD dans ce Land du Nord. La CDU progressa de 1,5 %, passant à 32,3 % des voix, tandis que le SPD n'en recueillait que 26,9 %, soit 3,5 % de moins qu'en 2012. Le ministre-président SPD, Torsten Albig, perdit sa majorité (12). Mathématiquement, le leader de la CDU régionale Daniel Günther, 43 ans, juvénile d'allure, était en mesure de former une coalition gouvernementale avec le leader local du FDP, Heiner Garg, et avec l'appoint des Grünen de Monika Heinold, promue ministre des Finances du Land. Cette coalition dite « jamaïcaine » (13) est parvenue le 1er juin à s'entendre sur le futur budget du Land, ce qui était la condition préalable pour qu'elle puisse gouverner les cinq prochaines années.

Enfin, la troisième, le 14 mai 2017, lorsque le parti de Mme Merkel battit avec 33 % contre 31,2 % des suffrages le SPD de Rhénanie du Nord-Westphalie. Land le plus peuplé d'Allemagne - 18 millions d'habitants, 13 millions d'inscrits -, la Rhénanie-Westphalie a toujours été le baromètre des législatives nationales. C'était un fief social-démocrate depuis 50 ans (avec une brève interruption de 2005 à 2010). Région minière jadis, industrielle et urbaine aujourd'hui, la Rhénanie était un pays « rouge ». Et voilà que le SPD y subissait un revers sans précédent, son plus bas score historique ! Cinq ans plus tôt, l'ancien parti de Willy Brandt, d'Helmut Schmidt et de Gerhard Schröder y avait obtenu 39,1 % des voix. Indice d'une évolution, le thème central de ce scrutin rhénan a été la sécurité et non plus l'immigration. La chancelière, qui s'était beaucoup impliquée dans la campagne rhénane-westphalienne, est donc considérée à nouveau comme un agent sécuritaire et protecteur et non plus comme la responsable de l'immigration à outrance (14).

La perte d'un quart de ses suffrages a entraîné la démission immédiate de la ministre-présidente SPD de Rhénanie-Westphalie, Hannelore Kraft. Mme Kraft avait été considérée, un temps, comme une prétendante potentielle au trône d'Angela Merkel. Elle a cédé sa place au leader régional de la CDU Armin Laschet, 56 ans, professeur à l'université de Bonn, un intellectuel de centre droit avec lequel il faudra désormais compter en Allemagne. Il gouvernera sans doute son Land avec le FDP de Christian Lindner (15) qui a obtenu 12,6 % des suffrages. La CDU et le FDP totalisent à eux deux 100 sièges au Landtag de Rhénanie-Westphalie, c'est-à-dire tout juste la majorité des 199 sièges, ce qui va leur permettre de gouverner ensemble. Le soir du 14 mai, Martin Schulz accusa le coup. Comme accablé, arrivant à peine à s'éclaircir la voix, il déclara qu'il s'agissait d'un « coup dur » pour son parti, d'autant qu'il encaissait cette « défaite percutante » dans le Land dont il était originaire. Il semblait pressentir sa défaite aux législatives de septembre. Pis : on le sentait prêt à jeter l'éponge.

Comme par magie, les médias réalisèrent soudain que le programme électoral de Schulz comportait de graves lacunes. Certes, il l'a complété au congrès du SPD du 25 juin suivant, mais ses apparitions n'attirent plus que des publics clairsemés. Sigmar Gabriel s'arrange pour prononcer des discours en même temps que lui, mais en d'autres lieux, comme pour le pousser à l'abandon, alors que les ministres CDU de Mme Merkel, eux, veillent au contraire à ne pas faire de l'ombre à la chancelière. Schulz est devenu un homme seul, comparable de ce point de vue à Benoît Hamon lors de la récente campagne présidentielle en France. Et il n'a guère de prise contre Mme Merkel. Il ne peut pas l'accuser d'avoir accueilli trop d'immigrés : le SPD a approuvé cette politique immigrationniste. Il critique Donald Trump, le Hongrois Viktor Orban et le Polonais Jaroslaw Kaczinski, mais Mme Merkel ne s'en prive pas non plus. Et le nombre de pauvres et de déshérités en Allemagne n'est pas aussi élevé qu'il l'affirme. Sa diction, le son de sa voix lassent ceux qui hier l'encensaient. On en vient à évoquer la possibilité que les sociaux-démocrates finissent par lui demander de renoncer - préférant, de guerre lasse, laisser la voie libre à Mme Merkel. Il faudrait plus qu'un miracle pour tirer Schulz de l'ornière. La tendance s'est retournée. Plus rien ne semble pouvoir déstabiliser l'inoxydable chancelière. Atteindra-t-elle les records de longévité politique de Konrad Adenauer (quatorze ans au pouvoir, trois mandats et demi) et de Helmut Kohl (seize ans au pouvoir, quatre mandats) ? Ce retour en grâce inopiné a fait d'elle une chancelière durable. Le magazine Forbes l'avait sacrée plusieurs années durant « femme la plus puissante du monde ». Mais cela suffit-il pour laisser une trace dans l'Histoire ?

Entrer dans l'Histoire

Le père du « miracle économique », Ludwig Erhard, avait créé le Deutsche Mark. Konrad Adenauer avait rendu son pays fréquentable et, avec Charles de Gaulle, revigoré l'Europe. Willy Brandt avait apprivoisé le Léviathan soviétique qu'Helmut Schmidt avait ensuite tenu en respect. Helmut Kohl avait réunifié l'Allemagne et créé avec François Mitterrand l'Union européenne et l'euro. Enfin, Gerhard Schröder a réformé l'économie allemande. Mme Merkel avait eu le bon sens de faire voter la réforme de Schröder alors que sa CDU était encore sur les bancs de l'opposition. C'est elle qui en a bénéficié alors qu'elle coûtait son poste à Schröder. Néanmoins, tout bien considéré, la chancelière a simplement géré cet héritage. Hésitante parfois, elle doit d'avoir participé au sauvetage de la monnaie et des banques européennes à Nicolas Sarkozy qui lui avait fait prendre conscience de la gravité de la situation à l'automne 2008. Avec lui, elle a sauvé la Grèce de la banqueroute en 2010 après deux appels téléphoniques insistants de Barack Obama (16). Enfin, comme elle ne faisait rien pour voler au secours de la Géorgie étranglée par les Russes, Sarkozy a pris les devants. Bonne gestionnaire de l'héritage, Angela Merkel n'a donc aucun haut fait à son actif. Il lui manquait un événement exceptionnel.

L'occasion d'imprimer sa marque à l'histoire de son pays s'est présentée en 2015 avec la guerre en Syrie et en Irak. La chancelière prit alors un énorme risque en ouvrant toutes grandes les portes de son pays à la vague de réfugiés chassés par ce conflit. En était-elle consciente quand elle lança le 31 août 2015 son « Nous y arriverons » (Wir schaffen das) ? Ce n'était pas évident. Sa déclaration de bienvenue aux migrants sema la panique dans la population allemande qui ne reconnaissait plus sa chancelière. Quelle mouche l'avait piquée ? Bien entendu, les médias de gauche, la Fondation Adenauer proche de la CDU et les Églises, surtout l'Église protestante, abondèrent dans son sens, louant son humanité, son sens chrétien de l'éthique et du partage. Mais les Allemands ne se laissent plus berner. La chute de la chancelière et de son parti dans les sondages fut immédiate.

Pourtant elle persista avec une obstination étonnante dans sa politique d'accueil. Elle donnait en même temps des leçons de morale aux États membres de l'UE, lesquels acceptaient d'autant moins son idée de répartition de cette foule de malheureux sur leurs territoires respectifs qu'elle ne les avait pas préalablement consultés.Au sud et au sud-ouest de l'Europe, jusqu'en Autriche, les États européens commencèrent un à un à fermer leurs frontières. Ce fut la fin de la liberté de circuler telle qu'on l'avait connue dans l'espace Schengen. Et il fallut bien, un jour, que l'Allemagne renforce les contrôles à certaines de ses frontières. Cela dit, on peut rappeler que le seul homme politique européen ou presque à avoir approuvé la politique d'immigration de la chancelière était un certain Emmanuel Macron, encore très loin de l'Élysée à l'époque...

Au creux de la vague

On s'est interrogé sur la témérité dont a fait preuve une personne aussi sensée et aussi pondérée que Mme Merkel. Était-elle réticente, en tant qu'ex-Allemande de l'Est, à ériger des murs autour de son pays ? Son comportement était-il dû à son éducation chrétienne ? Visait-elle tout simplement le prix Nobel de la paix ? Ou bien voulait-elle, en accord avec le patronat, offrir une main-d'oeuvre bon marché à une économie allemande en expansion ? L'explication la plus plausible est d'ordre démographique : la chancelière avait voulu combler le déficit de naissances de l'Allemagne par un apport de populations étrangères. Car le mythe du « migrant de passage » a fait long feu. La plupart des immigrés n'ont nulle envie de retourner dans leurs pays matériellement et politiquement détruits. Mme Merkel a eu une vision à long terme : permettre à l'Allemagne de conserver, d'ici à la moitié ou à la fin du siècle, son statut de pays le plus peuplé de l'Union européenne alors qu'avec un taux de natalité persistant de 1,3 à 1,4 enfant par femme sa population rétrécit comme peau de chagrin.

Tout en saisissant ainsi l'occasion d'écrire un chapitre des futurs livres d'Histoire, elle corrigeait également la mauvaise réputation de son pays dans une Europe du Sud et de l'Est réfractaire à sa politique de rigueur monétaire. Elle ciselait sa nouvelle image de femme de coeur à la tête d'une Allemagne généreuse. Ce qui n'a pas empêché la germanophobie de revenir en force. D'aucuns n'ont pas apprécié que l'Allemagne leur donne des leçons de morale. L'Union européenne frôla la dislocation. Les États d'Europe occidentale firent la sourde oreille à ses appels au partage des charges. La France n'accepta que 64 000 réfugiés, trente fois moins que l'Allemagne. L'Europe centrale, Hongrie et Pologne en tête, fit quasiment sécession. Et les pays du Sud - Italie et Grèce exceptées en tant que voies de transit - barrèrent la route aux cohortes de réfugiés. On accusait la chancelière allemande d'avoir créé un mouvement d'aspiration vers l'Europe. En Allemagne, le pouvoir vacilla.

Selon un sondage de l'Institut d'Allensbach paru dans DieWelt le 13 novembre 2015, les citoyens estimaient que Berlin avait perdu le contrôle de l'afflux des migrants et considérait les Allemands de souche comme quantité négligeable. La directrice d'Allensbach, Renate Köcher, fit état d'une « profonde inquiétude dans la population ». Selon l'institut Forsa, 50 % des habitants du pays redoutaient l'invasion des migrants. Seuls ceux qui vivaient à l'écart des agglomérations ne la craignaient pas encore. À l'écoute des remontrances proférées dans les organisations locales de la CDU, le ministre des Finances Wolfgang Schäuble tenta de justifier l'afflux de réfugiés en le comparant à une « avalanche » qu'un skieur imprudent provoque par un geste inconsidéré, mais cette parabole ne fit pas florès, d'autant que Mme Merkel semblait avoir agi délibérément et non pas par inadvertance. Les médias y virent à tort une attaque de Schäuble contre la chancelière et en déduisirent qu'il briguait sa place. Des mois durant, le ministre fut traité en candidat chancelier. On avançait aussi les noms de la ministre de la Défense Ursula von der Leyen (17) et du ministre de l'Intérieur Thomas de Maizière pour prendre le relais de la chancelière.

L'« invasion » était un terreau fertile pour les extrêmes. Le mouvement populiste de droite Pegida (un sigle qui signifie « Européens patriotes contre l'islamisation de l'Occident ») envahit les rues de Dresde. Lancé le 20 octobre 2014 par Lutz Bachmann et une douzaine de personnes qui organisaient des manifestations chaque lundi soir dans un parc de la ville de Dresde, il se déploya avec bannières et pancartes et essaima partout en Allemagne - à Leipzig, Kassel, Düsseldorf, Bochum, Munich, Würzburg, Rostock, Bonn, en Frise orientale - et même au Canada sous le mot d'ordre de « résistance à l'islamisation ».

À l'automne 2015, la forteresse Allemagne semblait prise d'assaut par des foules de pauvres hères. Il y eut des larcins, des bagarres entre migrants d'origines différentes, l'insécurité alla crescendo, des extrémistes tentèrent d'incendier des foyers d'accueil... Et la population appréhendait une ponction fiscale pour financer les réfugiés. Le pays avait du mal à héberger tous ces gens dans des gymnases fermés aux sportifs, dans des salles de classe soustraites aux écoliers, voire dans des églises. On encensait les bénévoles, mais l'impréparation était totale. On réquisitionnait des terrains pour installer des refuges préfabriqués, mais les résidents se rebiffaient. Quelques personnes accueillaient chez eux un réfugié ou une réfugiée et avaient les honneurs du petit écran, mais la plupart des gens les fuyaient ou les isolaient. L'Allemagne glissait vers la xénophobie. Mme Merkel insistait : « Allez au-devant d'eux, aidez-les. » Bien peu obtempéraient.

Le cygne noir

Comme un malheur n'arrive jamais seul, le scandale Volkswagen frappa l'Allemagne en septembre 2015. C'était bien la dernière chose à laquelle les Allemands s'attendaient. Dans la langue des actionnaires, un cygne noir est un événement inattendu qui infléchit les cours de la Bourse mais aussi le cours de l'Histoire dans un sens défavorable. Avec l'affaire Volkswagen, l'Allemagne eut le sien. L'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA), dont les tests sont requis pour l'homologation des voitures neuves, détecta que la plus populaire des voitures allemandes rejetait des gaz de Diesel particulièrement polluants, camouflés par un logiciel truqué qu'avait conçu la firme Bosch. L'affaire éclaboussa non seulement tout le secteur automobile allemand, mais affecta le site industriel Allemagne dans son ensemble. Le poids de l'industrie automobile est considérable dans le PIB allemand. Ce secteur employait en 2014 plus de 700 000 personnes et affichait un chiffre d'affaires de 367,9 milliards d'euros. Le coût des amendes américaines fut évalué dans l'immédiat à 40 milliards d'euros, mais il pourrait atteindre le double. Volkswagen pouvait dire adieu à son ambition de devenir le premier constructeur automobile mondial. C'était dur pour l'ancienne ministre de l'Environnement Angela Merkel, dont le parti était tout de même dépendant du lobby automobile, pour ne pas parler de Gerhard Schröder qui avait siégé comme dirigeant régional de la Basse-Saxe au conseil de surveillance de VW et roulait en Audi, filiale de Volkswagen. Le bon élève était au coin avec un bonnet d'âne, puni pour avoir vicié l'air respirable. Tous le montraient du doigt.

Berlin fit en sorte que Volkswagen écope lui-même l'affaire. Par la suite, Fiat Chrysler, puis Mercedes, Audi, Renault et d'autres rejoignirent VW sur la sellette - les scandales frappèrent pratiquement toute l'industrie automobile aux États-Unis comme en Europe. Mais Volkswagen avait été le premier fautif. Beaucoup jugèrent que la sérénité affichée par Mme Merkel n'était pas à la hauteur de la double alerte, la mésaventure des quatre roues et l'invasion des réfugiés. Seul semblait lui importer son plan de repopulation coûte que coûte d'une Allemagne terre d'accueil. Mais devrait-elle le payer d'une Berezina électorale ?

Le leader de la CSU et ministre-président de Bavière Horst Seehofer ne l'entendait pas de cette oreille. Devant l'incapacité de la chancelière à changer de cap pour ne pas se désavouer, la CSU bavaroise associée à son gouvernement prit les choses en main pour stopper la dégringolade. À l'automne 2015, Munich décida de cautériser l'abcès. Éludant l'autocritique, Angela Merkel tentait de détourner l'attention en mettant en garde, au cours d'une conférence de sa CDU à Darmstadt le 2 novembre 2015, contre un danger de guerre « probablement entre des États des Balkans occidentaux ». « Je ne veux pas voir tout en noir, mais cela peut venir plus vite qu'on le pense... », déclara-t-elle. Mais le problème immigrationniste concernait autant l'Allemagne que les Balkans sinon davantage. Elle refusa cependant de fermer la frontière allemande avec l'Autriche par une barrière ou un mur alors même que Vienne, elle, rendait la sienne étanche, à l'instar de ses voisins du Sud et de l'Est.

Prenant le contrepied de Mme Merkel, Seehofer jugea le moment venu pour exprimer dans une déclaration au Spiegel son soulagement devant la « quasi-fermeture de la route des Balkans ». C'était, selon lui, un « tournant dans la politique migratoire ». Il menaça de fermer unilatéralement la frontière sud de la Bavière. Mais la chancelière restait imperturbable. Jusque dans les rangs de la CDU, on rapportait que « les Autrichiens n'étaient pas seuls à être déçus de voir Berlin continuer à critiquer les fermetures de frontières et le contingentement des réfugiés » alors que l'Autriche et les pays des Balkans avaient permis à l'Allemagne de reprendre son souffle en endiguant le flot des migrants. Le président du parti libéral FDP, Christian Lindner, s'en prit à la chancelière qui, selon lui, visait « le prix Nobel de la paix tandis que d'autres (sous-entendu en ex-Yougoslavie, en Grèce, en Autriche et en Hongrie) faisaient le sale travail » (sous-entendu : barrer la route à l'invasion).

Au début du mois de novembre 2015, les Bavarois insistèrent pour qu'on mette sur la table un plan d'urgence que les trois partis gouvernementaux adoptèrent. Il n'y était, certes, pas question des camps de rétention que proposait la CSU et que le SPD qualifiait sournoisement de « camps de prisonniers », mais de cinq « lieux d'accueil » - dont deux en Bavière - où les titres de séjour seraient accordés ou refusés en accéléré. Une centrale nationale des étrangers délivrerait ces titres et procéderait aux reconduites aux frontières à partir desdits lieux d'accueil. Il serait interdit aux migrants de s'en éloigner sous peine de voir leur demande d'asile annulée et l'aide matérielle supprimée. On voulait visiblement réduire les frictions entre eux et la population. Horst Seehofer se frotta les mains : « Si l'on met cela en pratique, il y a de grandes chances de retrouver la confiance de la population », dit-il. Mais la population jugea ces mesures insuffisantes. Le mécontentement persistait.

Angela au pilori

Le 18 novembre suivant, Mme Merkel se rendit en Turquie pour négocier, au nom de l'Union européenne, un accord par lequel Ankara s'engageait à maintenir sur son territoire une part plus importante des migrants qui fuyaient la guerre en Syrie vers l'Europe. Pour convaincre Erdogan, elle lui fit miroiter une aide de 3 milliards d'euros. Lors de la conclusion de l'accord, le 18 mars 2016, le président turc ajouta comme condition 3 autres milliards aux 3 obtenus en novembre, ainsi que la reprise des négociations d'entrée dans l'UE et l'accès sans visa des Turcs aux pays de l'Union européenne dès le 1er juin 2016. Heureusement, ce dernier point, soumis à 72 conditions sur lesquelles la France insista, ne put être mis en oeuvre dans l'immédiat (18). L'accord souleva une certaine indignation en Europe, particulièrement en France.

En Allemagne, le mécontentement tourna à l'indignation lors des violences sexuelles perpétrées à l'encontre de centaines de femmes allemandes sur le parvis de la cathédrale de Cologne dans la nuit du 31 décembre 2015. Selon les victimes, leurs auteurs étaient une foule d'hommes venant « de pays arabes ou d'Afrique du Nord ». Une averse de critiques s'abattit sur les autorités et sur la police, restées passives devant ces exactions. La gauche elle-même en vint à s'interroger sur les divergences culturelles entre les Européens et ces populations apparemment inassimilables. La colère monta encore d'un cran quand, en février 2016, une Marocaine blessa au couteau un policier dans la gare de Hanovre.

Fin février 2016, seulement 39 % des Allemands étaient satisfaits du travail de Mme Merkel en matière d'immigration et 59 % ne l'étaient pas du tout. Son ministre de l'Intérieur, Thomas de Maizière, intervint alors en indiquant qu'on ne laisserait plus passer les réfugiés sans contrôle. Probablement sous la pression de son entourage qui voyait monter l'extrême droite anti-immigrationiste au détriment de la CDU, la chancelière changea de vocabulaire. Elle cessa de déplorer que l'on retînt les réfugiés en Grèce en leur bloquant la frontière gréco-macédonienne. Son revirement peut même être précisément daté. Recevant le premier ministre croate Tihomir Oreskovi le mardi 1er mars 2016, elle déclara qu'il y avait « assez d'endroits pour dormir et séjourner en Grèce » et qu'« aucun réfugié ne pouvait revendiquer d'aller demander l'asile dans un pays de l'Union européenne de son choix ».

En mars 2016, les partis gouvernementaux se mirent en demeure d'élaborer un nouveau plan d'urgence. Seehofer exprima son désir de plafonner l'afflux annuel de réfugiés à 200 000 personnes, mais le social-démocrate Gabriel et Mme Merkel refusèrent de fixer un contingent. Il fut décrété que les titres de séjour ne seraient accordés que sous condition de suivre des cours de langue et d'intégration. Ces cours obligatoires seraient en partie à la charge des nouveaux venus. Le regroupement familial ne serait autorisé qu'après deux ans de séjour. On ne monnayerait plus l'aide matérielle en liquide mais en bons d'achat. Malgré ces dispositions et d'autres, la popularité d'Angela Merkel et de son associé Sigmar Gabriel resta en berne tout au long de l'année 2016. D'autant que des attentats visèrent des Allemands le 18 juillet, à deux reprises le 24 juillet, puis le 30 octobre, le plus grave étant l'attaque, au moyen d'un camion fou, du marché de Noël de Berlin en décembre 2016, qui fit 12 morts et 48 blessés. Tous les auteurs de ces agressions étaient jeunes, certains très jeunes, tous musulmans et en majorité arrivés avec la vague migratoire. Dans les rues, des Allemands changeaient de trottoir à la vue d'immigrés. Mme Merkel finit par admettre qu'on avait bien intégré nombre de réfugiés mais que « beaucoup restait à faire ». Son slogan « Wir schaffen das » fut radié de son vocabulaire.

Le ton montait encore entre la CSU et la CDU. Seehofer dénonça une situation « ultra-dangereuse » et mit en cause la politique de la chancelière. Cette dernière ne trouva rien de mieux que de riposter en appelant à la « modération », comme si les Bavarois étaient les fautifs. Seehofer exigea un durcissement : « Il faut stopper les réfugiés aux frontières. » Pour contraindre Mme Merkel soit à changer de politique, soit à se retirer, il menaça de se présenter lui-même, ou de présenter contre elle l'un de ses amis bavarois comme candidat à la chancellerie en septembre 2017. La chancelière admit plus ou moins son erreur et promit de ne plus jouer les mère Teresa en ouvrant ses bras à tous les damnés de la Terre. Elle finit par céder et la tension diminua. En même temps, désensibilisés par une communication gouvernementale efficace, les Allemands commençaient à s'habituer à leurs immigrés - dont les arrivées baissaient en nombre. Seehofer tempéra ses critiques.

Les trois atouts de la chancelière

Le ralliement de la CSU

Le tonus qu'a repris Mme Merkel est dû au ralliement de la CSU en prévision du scrutin de septembre. Les Bavarois ont enterré la hache de guerre. Seehofer et Merkel ont scellé l'armistice le 28 mai à Munich-Trudering lors d'un meeting électoral commun. Seehofer ne s'était pas privé, deux ans durant, de tirer à boulets rouges contre sa coéquipière. Au moins cela a-t-il servi à couper l'herbe sous le pied à l'extrême droite. La CSU a toujours joué ce rôle d'aspirateur des voix de l'ultra-droite pour que ne se forme pas, en marge des partis de la droite classique, une force comparable au FN en France. Tout est rentré dans l'ordre, l'AfD a reculé au-dessous de 10 % des intentions de vote et les effectifs des manifestations du mouvement Pegida ont fondu. Ce sera le premier atout de Mme Merkel.

Le Bavarois a déclaré : « Nous oeuvrons pour les gens d'Allemagne, pour leur sécurité et leur bien-être. » Il a également souligné que la CDU-CSU aspirait à devenir « la force principale des élections du 24 septembre » et souhaitait barrer la route aux « expériences » du genre coalition « rouge - vert - rouge vif » (c'est-à-dire SPD, Grünen et Die Linke). Il a également admis que, si sa relation avec la chancelière avait souffert de la crise des réfugiés, cette querelle appartenait désormais au passé et que les deux alliés étaient déterminés à « faire campagne en commun ». Le 23 avril précédent, il avait annoncé qu'il restait à la tête de la CSU, associé à la CDU d'Angela Merkel pour disputer les législatives fédérales « très difficiles » du 24 septembre, mais aussi pour les élections régionales de Bavière un an plus tard. Précision importante car M. Seehofer, âgé de 67 ans, avait laissé entendre qu'il passerait la main et prendrait sa retraite. Mais plusieurs hauts responsables du parti lui auraient demandé de conserver ses deux fonctions dirigeantes de ministre-président de Bavière et de président de la CSU malgré son âge. Tout se passe comme si la chancelière avait écouté non seulement Seehofer mais aussi le mentor du parti néo-communiste Die Linke, Gregor Gysi, qui lui suggérait à la télévision de « droitiser » sa politique pour contrer l'AfD (19). C'est ce qu'elle a fait en promettant d'accélérer les expulsions de migrants dont les demandes d'asile avaient été rejetées et de les regrouper dans des centres au lieu de les répartir sur l'ensemble des communes allemandes. Ce signal a été bien reçu par son électorat.

C'est aussi en pratiquant une nouvelle stratégie électorale que la CDU a repris l'avantage. Au lieu de se disperser en piétinant les plates-bandes de ses voisins, en grappillant quelques voix à gauche chez les Verts ou à droite chez les eurosceptiques, voire en débauchant des électeurs des libéraux FDP, la CDU se concentre désormais sur son électorat traditionnel. Étant donné que la majorité penche à droite en Allemagne, elle veut mobiliser le ban et l'arrière-ban des électeurs de droite tentés de s'abstenir. Si elle a remporté en mai 2017 un beau succès en Rhénanie-Westphalie, c'est aussi grâce à cette nouvelle stratégie de proximité électorale. Ce porte-à-porte et ce face-à-face ciblés se révèlent rentables. Des équipes de la Jeune Union chrétienne-démocrate sillonnent donc les beaux quartiers des villes et les villages cossus, sonnent aux portes des appartements et des villas, racolent les passants bien mis dans la rue, distribuent des documents aux personnes âgées. Ce sera la ligne directrice des équipes CDU tout l'été 2017.

Une économie en grande forme

Le deuxième atout de la chancelière, et non le moindre, est l'économie florissante de son pays. Le taux de chômage est descendu à 4,3 % en 2016 puis à 3,9 % en 2017, avec des emplois à foison aussi pour les jeunes. C'est le taux le plus bas depuis 25 ans (20). Selon les chiffres publiés le 12 janvier dernier par l'institut fédéral des statistiques Destatis, la croissance du PIB, soutenue par la consommation et le commerce extérieur, s'est consolidée en 2016 à 1,9 %. Pour la troisième année consécutive, l'Allemagne a affiché un excédent budgétaire et sa dette publique a continué à baisser, s'établissant à 68 % du PIB et s'approchant du plafond de 60 % fixé par l'UE - plafond qui sera atteint d'ici à 2024. Bien qu'en légère baisse, le compte courant reste excédentaire grâce à un excédent commercial massif. La chancelière et son ministre des Finances ont promis un allégement fiscal de 6 milliards d'euros en 2017 et 2018 ainsi qu'une hausse des investissements. L'Allemagne modernise ses centrales à charbon pour les rendre non polluantes et veut passer à 80 % d'énergie renouvelable d'ici à 2050, étant donné qu'elle sortira en principe du nucléaire en 2022.

Loin d'assécher l'économie allemande, la vague d'immigration a boosté sa croissance, produisant l'effet d'un véritable plan de relance. Suggérée par les économistes en fin d'année, cette hypothèse a été largement confirmée par Destatis qui lui attribue le demi-point supplémentaire de croissance enregistré en 2016 (1,4 % l'année précédente). Pour accueillir en urgence un à deux millions de démunis, l'État a dépensé comme rarement auparavant, consacrant 20 milliards d'euros à l'alimentation et aux soins des réfugiés. Du coup, la dépense publique a bondi de 4,2 %. Une telle progression n'avait pas été observée depuis 1992, l'année suivant la réunification du pays. La hausse soudaine de la population a stimulé la consommation des ménages (+ 2 %). Au total, la consommation privée et publique a augmenté de 2,5 %, ce qui a représenté le plus gros soutien à la croissance allemande en 2016. Mais il s'agit d'une relance momentanée par la demande et non par l'offre. Cette poussée, d'ailleurs, s'atténuera en 2017. Précision : il n'y avait guère parmi les réfugiés syriens les ingénieurs, médecins et chercheurs dont l'économie allemande a besoin. Il s'est confirmé que les diplômés syriens n'avaient pas, pour la plupart, le niveau requis en Allemagne.

L'effet Macron

Le troisième atout de Mme Merkel est une conjonction favorable des planètes dans la relation Paris-Berlin. L'élection d'Emmanuel Macron à l'Élysée, l'année même des législatives allemandes, a renforcé le sentiment que le moteur franco-allemand de l'Europe peut redémarrer. Après le désintérêt de Jacques Chirac envers la cause européenne, après les caprices d'un Nicolas Sarkozy trop instable au gré des Allemands et après la passivité de François Hollande, Emmanuel Macron et plusieurs membres clés de son entourage ont mis la promotion de l'Europe franco-allemande au coeur de leur dispositif. Le président français n'interviendra probablement pas davantage dans la campagne allemande que ne l'avait fait Mme Merkel en le recevant à la chancellerie le 16 mars pour lui donner un coup de pouce, mais la bonne entente franco-allemande au niveau des chefs réduit à néant le bonus européen dont pouvait se targuer Martin Schulz. Les relations sont d'autant plus sereines que le président français n'a pas demandé de mutualiser les dettes européennes. Pas question, donc, de mettre en place des euro-obligations (les « eurobonds ») - perspective qui donne des cauchemars aux contribuables allemands allergiques à l'idée de voir l'UE devenir une « union des transferts ». La France relèvera d'abord sa croissance. L'Allemagne investira alors en France et en Europe - mais elle le fera volontairement car, contrairement aux on-dit, elle n'y est pas tenue par le traité de Maastricht, malgré son excédent commercial dépassant 6 % de son PIB.

Le soulagement a été immense en Allemagne à l'annonce de la victoire d'Emmanuel Macron sur Marine Le Pen. Aux yeux de Mme Merkel, Macron a sauvé le 7 mai dernier l'Union européenne et la monnaie unique. Aussi bien, dès le 15 mai dernier, lors de sa première visite de courtoisie à la chancelière allemande, le président français et sa partenaire se sont-ils immédiatement entendus sur l'euro dont Mme Merkel a souvent dit qu'il était « plus qu'une monnaie ». « Les peuples qui ont la même monnaie ne se font pas la guerre », avait-elle déclaré en présence de Nicolas Sarkozy. La chancelière a surpris les médias en assurant qu'il était « possible de modifier les traités européens pour renforcer la zone euro ». Son hôte français a répondu : « Je n'ai pas de tabou sur le changement des traités européens. » Parmi leurs petites phrases, on a relevé dans les propos tenus par le président Macron : « Nous souhaitons formuler une feuille de route franco-allemande pour l'Europe. » À quoi Mme Merkel a ajouté que « les intérêts de l'Allemagne sont étroitement liés à ceux de la France ». L'idée clé du président Macron, à savoir étoffer le budget européen et instituer un ministre européen des Finances, a le soutien du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, qui avait le premier suggéré d'installer à Strasbourg un parlement consultatif de la zone euro, proposition dont Sigmar Gabriel et Emmanuel Macron s'étaient emparés quand ils étaient tous deux ministres de l'Économie de leurs pays. Avec le renforcement de la Défense européenne dans le cadre d'un Conseil franco-allemand de Défense et de l'abolition des « fragmentations industrielles » grâce à un « Fonds européen de la Défense » (21), ce sera sans doute le chantier franco-allemand le plus important des deux ou trois prochaines années pour « dynamiser l'Europe » - comme l'a proposé Mme Merkel.

Un sondage conjoint du célèbre Institut d'Allensbach en Allemagne et de Kantar Public France brossait en avril 2017 un tableau contrasté de l'ambiance des deux côtés du Rhin. Les Allemands affichaient un optimisme quasi total tandis que les Français, eux, sombraient dans la morosité. L'explication résidait principalement dans la situation économique des deux pays, les Allemands jugeant leur conjoncture économique bonne tandis que les Français la trouvaient exécrable. Alors que 51 % des Allemands pensaient que la jeune génération avait de belles chances d'avenir, 76 % des Français jugeaient celles-ci mauvaises. Seuls 27 % des Français approuvaient leur régime économique, alors que 61 % des Allemands étaient satisfaits du leur. Mais l'ambiance en France n'a-t-elle pas tourné à l'optimisme le soir du 7 mai 2017 ? De quoi mettre les deux pays au diapason.

À ces diverses considérations s'ajoute le fait que l'Allemagne n'a plus d'option alternative au coude à coude franco-allemand. Le Brexit a éliminé la Grande-Bretagne. La Pologne a pris ses distances. L'Espagne et l'Italie ne peuvent égaler la France qui a conservé quelques fleurons industriels, une agriculture, des laboratoires, qui est une puissance militaire dotée d'une force de dissuasion nucléaire avec des sous-marins et un chasseur bombardier porteur de missiles (le Rafale), qui possède des territoires outre-mer et un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. À quoi s'ajoute le pouvoir régalien du chef de l'État en France tandis que la chancelière, elle, est tenue en bride par le Bundestag et la Cour constitutionnelle. Comme M. Macron, Mme Merkel a préservé son indépendance vis-à-vis de la Russie, et ses relations avec Washington se sont dégradées depuis l'élection de Donald Trump. Le 26 mai 2017, au lendemain d'un sommet de l'Otan et d'un G7 houleux avec le président américain, elle déclarait devant 2 500 militants CDU et CSU lors d'une fête sous une tente à bière comme on en dresse en Bavière, en faisant allusion à ses démêlés avec M. Trump : « Les temps sont clairement révolus où nous pouvions nous reposer entièrement sur d'autres. J'ai vécu cela ces derniers jours et c'est pourquoi je puis dire que nous autres, Européens, devons prendre notre destin en main. Naturellement en restant amis avec l'Amérique, amis avec la Grande-Bretagne, bons voisins là où c'est possible aussi avec la Russie et d'autres pays... mais nous devons savoir que nous devons lutter nous-mêmes pour notre avenir et notre destin en tant qu'Européens. » La chancelière ajouta que les relations de l'Allemagne avec la France d'Emmanuel Macron avaient, dans ce contexte, une importance particulière. Ces propos ouvrent une ère nouvelle de la politique mondiale. Sans sortir de l'Otan, l'Allemagne s'est émancipée du parapluie militaire et politique qui l'avait protégée pendant toute la guerre froide, avec des prolongations jusqu'en 2017. On revient à la situation dont rêvaient de Gaulle et Adenauer en 1962-1963 quand ils scellèrent leur pacte : créer une Europe indépendante envers les superpuissances et dont le moteur serait franco-allemand.En guise de conclusion...

Si des législatives avaient eu lieu en avril 2017, la CDU/CSU aurait obtenu, selon les sondages, 36 % des suffrages, le SPD 31 %, Die Linke 9 %, les Verts et l'AfD 7 % chacun, et le FDP serait revenu au parlement avec 6 % (mais entre-temps, rappelons-le, le FDP a dépassé les 10 %). Par rapport aux législatives précédentes, en 2012, Die Linke gagnait un peu de terrain, les Verts en perdaient légèrement. Nouvelle venue sur la scène politique, l'AfD franchissait la barre éliminatoire des 5 % pour entrer au Bundestag, après avoir intégré depuis 2014 treize parlements régionaux.Ce sondage pourrait bien préfigurer les scores de septembre prochain.

Mme Merkel a échappé de peu au naufrage au cours de la législature qui s'achève. Elle s'est accrochée au pouvoir avec l'entêtement de l'innocente « Mädchen » (la gamine) qu'elle était quand le chancelier Helmut Kohl la recruta, en mars 1990, dans une RDA délivrée du communisme, pour incarner dans son Conseil des ministres la réunification allemande. Promue dans l'intervalle « Mutti » (maman) protectrice des Allemands, elle a accumulé une vaste expérience. Deux fois ministre sous la houlette de Kohl, elle a ensuite sorti la CDU de l'ornière où l'avaient précipitée la défaite de 1998 et l'affaire des supposées « caisses noires » (22). Cette progression lui a enfin permis de devenir, depuis le 22 novembre 2005, la locataire de la chancellerie fédérale. Elle l'a arrachée de haute lutte et de justesse au viril Gerhard Schröder qui ne pouvait croire à sa défaite malgré les chiffres et refusait de passer le témoin à une femme.

Certes, des impondérables peuvent - espèrent ses adversaires - contrarier la réélection de l'actuelle chancelière. Mais la modeste et pieuse, disciplinée et économe fille du défunt pasteur Horst Kasner n'a rien à se reprocher ; par surcroît, elle n'est pas femme à trébucher sur un impair d'ici à septembre, ni à se piquer sur un des mots tabous si nombreux dans la langue allemande. Il n'y a rien de brouillon ni d'inconséquent chez cette physicienne, travailleuse acharnée, dont les rares loisirs sont voués à des soirées à l'opéra et à des randonnées alpestres avec son mari. Cette vertueuse politicienne qui fait ses emplettes &agra

Notes :


(1) Alors qu'en Allemagne le président fédéral n'a qu'un rôle de représentation, le chancelier, véritable chef de l'exécutif, est le leader du parti qui obtient la majorité aux législatives. Mélange de proportionnelle de liste et de scrutin majoritaire à un tour, la loi électorale allemande exclut les majorités absolues. La chancelière pourrait gouverner, en cas de victoire, avec une coalition semblable à la « grande coalition » actuelle qui inclut son parti-frère la CSU chrétienne-sociale bavaroise et les sociaux-démocrates du SPD, ou bien une « petite coalition » de la CDU/CSU avec les libéraux du FDP revenus au Parlement et un appoint de Verts allemands (les Grünen) si la CDU/CSU et le FDP n'obtenaient pas, ensemble, 50 % des sièges. Ces coalitions gouvernementales à l'allemande n'ont rien à voir avec la cohabitation à la française. Elles partent de contrats de gouvernement conclus entre les partis en retenant telle ou telle mesure du programme de chacun d'eux dans le cadre de compromis.

(2) Cette appréciation peut paraître excessive dans la mesure où Mme Merkel venait d'être réélue avec presque 90 % des suffrages. Seulement, moins de 90 % est pour la présidente d'un parti tel que la CDU un bon score, mais pas un score parfait. La CDU fonctionne ainsi, la CSU aussi, et parfois le SPD - voir plus bas les 100 % obtenus par Martin Schulz au congrès du SPD du 19 mars 2017 pour son investiture de candidat chancelier et de chef du SPD. On ne peut pas en déduire que les Allemands soient plus unanimistes que les Français, mais ils sont très attachés à la stabilité.

(3) Il est difficile de se faire une idée précise du solde des immigrés restés en Allemagne en 2015 et 2016. Non seulement parce que bon nombre d'entre eux ne se font pas enregistrer de crainte de voir leur demande d'asile ou de séjour rejetée, mais aussi parce que le décompte informatique (EASY-System) ne donne pas de résultats clairs. Alors que des journaux sérieux comme Die Zeit faisaient état de deux millions d'arrivants en 2015, le solde officiel des nouveaux venus, cette année-là, aurait été de peu inférieur au million. Or la Sächsische Zeitung avait, fin 2015, cité un chiffre de 1,1 million de réfugiés restés en Allemagne. Les prévisions pour 2016 étaient de 1 million d'arrivants ; aussi s'étonne-t-on du chiffre de 321 371 nouveaux venus publié officiellement pour 2016, voire un chiffre inférieur à 200 000 « selon les indications de la police »... Quant aux demandes d'asile, elles auraient été de 474 649 en 2015 et, en comptant les dossiers encore non traités, de 745 545 en 2016. Il en ressort l'impression qu'on manipule les chiffres pour ne pas inquiéter la population.

(4) Plus que 49 % en faveur de Merkel et 43 % en faveur de son associé social-démocrate Sigmar Gabriel. Gabriel perdait 4 points pour avoir cautionné la politique migratoire de la chancelière. Depuis la mi-octobre, la CDU/CSU n'était plus qu'à 37 % et le SPD à 24 % des intentions de vote. La descente se poursuivit au rythme de un à deux points par mois environ. Seul le Bavarois Horst Seehofer, qui préconisait de durcir la politique migratoire, gagnait du terrain, passant de 39 % à 45 % d'approbation.

(5) « Die Lügenpresse », slogan constant de l'opposition populiste.

(6) Le parti AfD (Alternative pour l'Allemagne) a été fondé le 6 février 2013 et lancé officiellement le 14 avril suivant à Berlin par ses principaux fondateurs : Bernd Lucke, économiste à l'Université de Hambourg, qui a quitté la CDU par opposition à la politique européenne de la chancelière ; Konrad Adam, ancien journaliste à la Frankfurter Allgemeine Zeitung ; Alexander Gauland, ancien élu municipalde Francfort, ancien collaborateur du ministère fédéral de l'Environnement, ancien chef de la chancellerie de la Hesse et, après la réunification, éditeur de la Märkische Allgemeine à Potsdam ; et Joachim Starbatty, juriste qui attaquait régulièrement la politique européenne du gouvernement devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. Hans-Olaf Henkel, ancien président du patronat et d'IBM Allemagne, les rejoignit un certain temps. Le nom du parti, Alternative für Deutschland, est un défi lancé à Mme Merkel qui avait dit qu'il n'y avait « pas d'alternative » au sauvetage de l'euro. Surnommé « le parti des professeurs », l'AfD comptait parmi ses fondateurs de très nombreux professeurs d'économie, de finances publiques et de droit. Il se disait anti-euro mais pas anti-Europe et voulait dissoudre la zone euro pour aboutir à de petits blocs d'unions monétaires plus homogènes. Il manqua de peu (4,7 % des suffrages, 2 millions de voix) l'entrée au Bundestag aux législatives de septembre 2013. Puis il se scinda quand, en juillet 2015, Frauke Petry, représentante de l'aile droite, fut élue présidente avec 60 % des suffrages face à Bernd Lucke. Celui-ci fonda alors avec Starbatty et d'autres un nouveau parti, l'Alliance pour le progrès et le renouveau. Entre-temps, Mme Petry a été débordée sur sa droite et s'est mise en retrait pour ne pas compromettre les chances du parti dans la campagne des législatives de 2017.

(7) Élections régionales à la diète (Landtag) de Saxe le 13 mars 2016 : CDU 29 % des suffrages, AfD 24 %, Die Linke 16 %, SPD 10 % ; régionales de Mecklembourg-Poméranie occidentale le 4 septembre 2016 : SPD 30 %, AfD 20 %, CDU 14 % et Die Linke 13 % ; régionales du Land de Berlin le 18 septembre 2016 : SPD 21 %, CDU 17 %, Die Linke et les Grünen 15 % et AfD 14 %.

(8) Dans le contrat de gouvernement (voir la note 1 ci-dessus) signé en cas de formation d'une coalition gouvernementale, il est spécifié que le partenaire minoritaire de ce gouvernement obtient un certain nombre de portefeuilles ministériels, moins évidemment que le parti dominant qui s'octroie la chancellerie et des ministères régaliens. Une tradition veut que le leader du second parti soit ministre des Affaires étrangères (Hans-Dietrich Genscher du parti libéral FDP le fut pendant des décennies) ou ministre de l'Économie avec le titre de vice-chancelier. Les Affaires étrangères sont en tout cas données au parti minoritaire, ainsi que le ministère de la Justice (actuellement Heiko Maas, SPD). Comme, en Allemagne, il existe deux ministères distincts des Finances et de l'Économie, si le ministère des Finances appartient à la CDU comme c'est le cas actuellement (Wolfgang Schäuble, CDU), celui de l'Économie est confié au SPD (Brigitte Zypries, SPD, précédée à ce poste jusqu'en 2016 par Sigmar Gabriel, passé entre-temps aux Affaires étrangères, laissées vacantes par l'élection de Frank Walter Steinmeier à la présidence de la République fédérale). La situation se complique un peu du fait que la CDU ne fait pas campagne seule, mais associée à sa petite soeur bavaroise la CSU (il n'y a pas de CDU en Bavière) qui brigue elle aussi deux ou trois ministères. Dans les années 1960, la question s'était posée de savoir si les contrats de coalition (au pluriel Koalitionsverträge) n'étaient pas inconstitutionnels, d'autant que leur respect par le gouvernement est surveillé par une « commission de coalition » (Koalitionsausschuss) des chefs des partis et de députés qui se réunit régulièrement, à l'instar d'un conseil des ministres annexe. Mais on a retenu, en particulier, que la Constitution (appelée en Allemagne Loi fondamentale, en allemand Grundgesetz) souligne en son article 21 le rôle fondamental des partis politiques dans la formation de la volonté politique et du travail parlementaire et gouvernemental et que les contrats de gouvernement inter-partis sont donc légitimes. C'est notamment le président de la République Roman Herzog (né le 5 avril 1934, décédé le 10 janvier 2017, président fédéral de 1994 à 1999), juriste, qui a avancé cet argument.

(9) La ligne défendue par Martin Schulz à cette occasion était, pour faire le parallèle avec la gauche française, proche de celles de Benoît Hamon et d'Arnaud Montebourg, voire de Jean-Luc Mélenchon.

(10) Régionalement, les opinions favorables à la chancelière étaient au plus bas en Thuringe et en Saxe (Est), elles étaient au plus haut, à 55% positives, en Schleswig-Holstein (Nord). Les électeurs de 45 à 54 ans étaient particulièrement réticents à son égard. Moins le niveau culturel et les revenus des 2 048 personnes interrogées étaient élevés, plus Mme Merkel était mal vue. Elle était donc encore la chancelière de la bonne bourgeoisie instruite et des gens d'âge mûr. Mais l'inquiétude montait dans les rangs de la droite allemande, coincée entre le parti populiste AfD de Frauke Petry à l'extrême droite et à gauche l'Européen Martin Schulz.

(11) Abréviation de « Kampagne », mot emprunté au français, la machine électorale du SPD à Berlin.

(12) Les Verts baissaient quelque peu, à 12,9 %, tandis que les libéraux du FDP montaient nettement, à 11,5 %. Die Linke, alliée potentielle des sociaux-démocrates, qui avait déjà raté l'entrée au parlement du Schleswig-Holstein cinq ans auparavant, a été à nouveau éliminée. L'AfD y est entrée de justesse avec 5,9 %.

(13) Jamaïcaine parce qu'elle a les couleurs du drapeau de la Jamaïque (noir de la CDU, vert des Grünen et jaune du FDP). Ce pourrait être la coalition qui dirigera l'Allemagne à la fin de l'année 2017 si le FDP dépasse les 10 % comme le lui prédisent actuellement les sondages.

(14) Les Verts restent dans le parlement régional de Rhénanie-Westphalie avec 6,4 % mais en net recul. On est frappé par la progression des libéraux du FDP que l'on disait perdus au cours des dernières années. Menés par leur président fédéral Christian Lindner, ils ont grimpé de 8,6 % par rapport aux dernières régionales du Land, passant à 12,6 % après leur beau résultat également en Schleswig-Holstein. L'AfD est entrée assez aisément au Landtag avec 7,4 % des suffrages, tandis que Die Linke en restait exclue avec 4,9 %, en-deçà donc des 5 % éliminatoires.

(15) Né en 1979 à Wuppertal (Ruhr) où ses grands-parents étaient boulangers, Christian Lindner est président fédéral du FDP depuis 2013, élu à ce poste deux mois après que le FDP eut été éjecté du Bundestag où il était député. Il est maintenant numéro 2 du gouvernement régional de Rhénanie-Westphalie où son FDP a obtenu le meilleur score régional de son histoire dans cette région. Il compte réitérer cet exploit au niveau national en septembre prochain, ce qui lui permettrait d'entrer au gouvernement fédéral. Il a étudié le droit, la science politique et la philosophie à Bonn, notamment comme étudiant du célèbre juriste allemand Udo Di Fabio, membre de la Cour constitutionnelle. Entrepreneur un temps, revenu à la politique, il est passionné de sport automobile. Il est en politique spécialiste de l'éducation et de la politique de la jeunesse. Malgré le refroidissement des rapports de Mme Merkel avec Donald Trump, il se dit favorable à de bonnes relations politiques et commerciales avec les États-Unis. Il s'est prononcé récemment pour la rupture des pourparlers avec Ankara relatifs à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Une « petite » coalition CDU/CSU-FDP serait l'idéal pour Mme Merkel au niveau national après les prochaines législatives, comparable en cela à la coalition CDU-FDP de Rhénanie-du-Nord/Westphalie, mais ce sera difficile à obtenir. Raison pour laquelle elle a tendu la main aux Verts en se prononçant pour l'abandon du nucléaire.

(16) Le dimanche 9 mai 2010, Barack Obama téléphona deux fois à Angela Merkel et une fois à Nicolas Sarkozy pour les adjurer de colmater la brèche dans les créances grecques en leur disant qu'il souhaitait une « action résolue ». Athènes était en quasi-cessation de paiement. On appelait la Grèce à l'époque « le Lehman Brothers européen ». Sarkozy avait lancé des avertissements dès le début de 2010. Athènes avait tiré la sonnette d'alarme en avril 2010 mais, sous-estimant sans doute la gravité du mal, Angela Merkel hésitait à venir à la rescousse, affichant la même lenteur qu'à l'automne 2008 quand avait éclaté la crise américaine des subprimes. Or la Grèce avait utilisé sur les conseils de la maison américaine Goldman Sachs des contrats swap de change lui permettant de décaler artificiellement de plusieurs années le paiement des intérêts de sa dette en levant des financements hors budget. En cas de banqueroute grecque, les banques américaines auraient terriblement souffert et certaines, dont la sus-nommée, se seraient peut-être effondrées, provoquant une crise financière et économique mondiale bis après celle de 2008.

(17) La ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, qu'on avait pressentie tour à tour pour la présidence de la République puis pour la chancellerie, a vu ces options lui échapper en avril-mai 2017 avec le nouveau scandale de la Bundeswehr. Des militaires allemands basés à Illich-Graffenstaden, en banlieue de Strasbourg, ont été soupçonnés d'avoir projeté un attentat d'extrême droite. On a découvert dans leurs quartiers des reliques de la Seconde Guerre mondiale et des armes. La ministre a dû se défendre devant le Bundestag d'avoir négligé le moral de ses troupes et déclara : « Je pense que la Bundeswehr doit clairement montrer, en interne comme à l'extérieur, qu'elle ne se situe pas dans la tradition de la Wehrmacht. » Elle a annoncé une inspection de tous les bâtiments de l'armée, un renforcement des règles disciplinaires, une meilleure éducation civique des troupes et la réécriture de l'arrêté de 1982 qui encadre les traditions de la Bundeswehr. Ce texte comportait « trop de portes dérobées », a insisté Mme von der Leyen.

(18) En échange, Erdogan a accepté de faire un « tri » individuel des vrais et des faux réfugiés selon des procédures compliquées et d'application difficile, admettant que l'UE puisse renvoyer jusqu'à 72 000 faux réfugiés vers la Turquie. Mais celle-ci peut les remplacer un à un par d'autres, supposés plus authentiques.

(19) Le recul de l'AfD à moins de 10 % des intentions de vote - alors qu'elle avait atteint des scores de 12 % et 14 % et visait les 20 % - est aussi dû à des empoignades dans ses rangs entre réalistes républicains et idéologues néo-nazis dont le chef de file est le professeur mis en congé de l'enseignement Björn Höcke, co-président de l'AfD de Thuringe et chef du groupe parlementaire à la diète de ce Land. Höcke et son équipe diffusent des thèses révisionnistes et racistes. Identifiée à la lutte pour l'éviction de ces brebis galeuses, Mme Petry a accepté de se mettre en retrait de la campagne électorale afin que le parti puisse resserrer ses rangs avant le scrutin. Elle a laissé la préséance à Alexander Gauland et à Alice Weidel, mais sans quitter la lice.

(20) Mais il était de 9 % en ex-RDA l'an dernier, ce qui explique en partie les résultats élevés obtenus par les partis radicaux dans ces régions.

(21) Par fragmentation, on entend la disparité des armements européens. L'Europe a 17 modèles de chars là où les Américains en ont 1 ; elle a 20 modèles d'avions de combat contre 6 aux États-Unis ; 29 sortes de destroyers et frégates contre 4 outre-Atlantique. Les États membres de l'UE se sont donc engagés à verser de l'argent dans ce nouveau fonds dont le but premier sera de standardiser les équipements militaires. La Commission de Bruxelles a en outre proposé de booster l'industrie des hélicoptères et des drones en la soutenant financièrement. Cette année, 25 millions d'euros seront versés, somme qui passera d'ici à 2020 à 90 millions d'euros. Un nouveau budget militaire puisera dans ce fonds avec pour objectif de faire investir en totalité en Europe plus d'un milliard par an dans les nouvelles technologies de défense.

(22) Il s'agissait de la révélation par la presse, en 1999-2000, de dons accordés à la CDU de Kohl probablement par des industriels de ses amis pour relever la RDA, mais que le chancelier de la réunification avait « oublié » de déclarer conformément à la loi sur le financement des partis politiques. Par la suite, Kohl refusa mordicus de révéler les noms de ses généreux donateurs. En fait, le total ne dépassait pas le million de marks. Kohl fut relaxé par la justice, mais il avait subi une campagne de dénonciation démentielle qui fit énormément de tort à la CDU jusqu'à ce qu'Angela Merkel décide dans un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung de couper le cordon ombilical qui reliait le parti à l'ancien chancelier et de repartir sur de nouvelles bases. Ce qui lui valut d'être élue présidente de la CDU en 2000.