Politique Internationale - La Revue n°156 - ÉTÉ -

sommaire du n° 156
FRANCE : VERS UNE NOUVELLE POLITIQUE ETRANGERE ?
Entretien avec Thomas GOMART
Directeur de l'Institut français des relations internationales (IFRI).
conduit par
Grégory Rayko
Adjoint à la rédactrice en chef de Politique Internationale.
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Grégory Rayko - Avant de parler de la politique étrangère qu'entend mener Emmanuel Macron, commençons par un bilan de l'action de son prédécesseur. À vos yeux, quelles ont été, en politique étrangère, les décisions les plus marquantes du mandat de François Hollande ?



Thomas Gomart - Selon moi, il faut en retenir trois. La première, c'est l'intervention simultanée, en janvier 2013, en Somalie pour libérer Denis Allex (1) et au Mali pour stopper la progression de groupes armés terroristes vers Bamako. François Hollande démontre alors, contre toute attente, sa capacité de décision et de réaction. Il n'a pas hésité à employer l'outil militaire français de manière presque complètement autonome, rompant ainsi avec les opérations conduites en coalition. Avec lui, la France a montré qu'elle pouvait, à nouveau, faire usage de la force, y compris seule quand elle le décidait. En assumant ainsi son rôle de chef des armées, il a utilisé les interventions militaires pour essayer de rehausser une fonction présidentielle passablement affaiblie par ses déboires personnels sur la scène intérieure. Quatre ans plus tard, le résultat est encore visible : son intervention a évité une prise de Bamako qui aurait entraîné un effondrement du Mali. Ce résultat doit être consolidé politiquement et passe par l'opération Barkhane (2). La France est durablement impliquée, militairement, dans l'ensemble de la bande sahélo-saharienne qui reste une zone d'instabilité dont ni Paris ni l'UE ne peuvent désormais se détourner.

Deuxième épisode à porter à son crédit : la COP21, c'est-à-dire une modalité de négociation particulière qui a abouti à un texte - l'Accord de Paris - d'une portée considérable. C'est un véritable accord universel puisque seulement deux pays ne l'ont pas signé : le Nicaragua et la Syrie. On mesure sa portée aux réactions qu'a suscitées l'annonce, par Donald Trump, que les États-Unis allaient s'en retirer. Il s'agit sans doute d'un nouveau tournant dans les relations entre Washington et le reste de la communauté internationale. Laurent Fabius a consacré une bonne part de son mandat à la tête du ministère des Affaires étrangères à ce dossier, sillonnant les cinq continents pour préparer la COP21. Il a su mettre en oeuvre une méthode sophistiquée de consultation, de négociation et de décision, qui pourra servir - qui sait ? - de vade-mecum pour traiter d'autres biens publics mondiaux. Cette méthode a su combiner une approche interétatique classique, basée sur les rapports de force, et une approche tournée vers les sociétés civiles, basée sur de nouvelles formes de collaboration. Face à une situation complexe concernant l'ensemble de la planète, il fallait inventer une méthodologie complexe, à la fois inclusive et efficiente. C'est fait.

Le troisième aspect est nettement moins positif : en matière de politique européenne, les années Hollande ont été, pratiquement, cinq années blanches. Au début de son mandat, François Hollande a mal évalué le rapport de force avec Berlin en misant sur une victoire du SPD. Or Angela Merkel a remporté un triomphe en septembre 2013. François Hollande a alors répété le catéchisme franco-allemand sans imagination ni initiative. Il a ensuite utilisé l'essentiel de son capital politique pour maintenir la Grèce dans la zone euro, mais n'a jamais pu enclencher une dynamique politique, et encore moins économique, en raison de son manque de crédibilité et de l'incapacité de la France à respecter ses engagements vis-à-vis de ses partenaires. Quand on voyageait en Europe, on était frappé, et évidemment blessé, de voir la lassitude provoquée par les manoeuvres dilatoires des autorités françaises. De ce point de vue, son successeur a, dès son entrée en fonctions, montré qu'il entendait trancher par rapport à cette pratique. La priorité d'Emmanuel Macron, c'est l'Union européenne - et, concrètement, le rétablissement d'une relation moins déséquilibrée avec Berlin.

Enfin, j'aimerais souligner un élément de continuité : à mes yeux, il n'y a pas eu de rupture entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, mais des différences de style. Les deux présidents ont davantage réagi - souvent avec efficacité - que construit sur la durée, tout simplement parce que le poids économique de la France n'a cessé de diminuer au cours de cette décennie. Par ailleurs, le discours des deux hommes a donné la priorité aux valeurs au détriment des intérêts, aboutissant à une approche souvent moralisatrice qui a le don d'exaspérer nos partenaires sans convaincre l'opinion.



G. R. - En quoi cela s'est-il manifesté lors du quinquennat de François Hollande ?



T. G. - J'insiste sur la continuité en la matière. En 2007, Nicolas Sarkozy pouvait par exemple déclarer : « Je veux être le président de la France des droits de l'homme. Chaque fois qu'une femme est martyrisée dans le monde, la France doit se porter à ses côtés (...). Je ne crois pas à la Realpolitik qui fait renoncer à ses valeurs sans gagner des contrats. » Déclaration intéressante à relire au regard de son bilan... Quant à François Hollande, dont le mandat est pour le coup marqué par la signature de grands contrats d'armements, il déclare en janvier 2013 à propos de l'opération Serval : « Nous n'intervenons pas au Mali parce que nous y avons des intérêts ; nous n'en avons aucun. Nous y intervenons parce que nous en avons les moyens. » Au fond, c'est une sorte d'explication par l'absurde qui traduit assez bien la difficulté, chez Nicolas Sarkozy comme chez François Hollande, d'assumer la notion d'intérêt national dans le discours de politique étrangère. Au cours de la dernière décennie, cette notion a fait l'objet d'une étrange ellipse qui correspond, d'une part, à une rupture dans notre tradition diplomatique et, de l'autre, à une anomalie par rapport à nos principaux partenaires, y compris européens. Ni Nicolas Sarkozy ni François Hollande n'ont su trouver un équilibre satisfaisant entre ce qui relève des intérêts, ce qui relève des valeurs et ce qui relève des alliances, l'expliquer et le mettre en oeuvre au-delà de la gestion de crise. Cette dernière, si efficace soit-elle, ne saurait tenir lieu de politique étrangère, laquelle implique une action élaborée et conduite en fonction de différentes échelles de temps.

De plus, en dépit de leurs qualités respectives, Nicolas Sarkozy et François Hollande, par leur comportement personnel, ont pu parfois pénaliser la politique étrangère française ou en réduire les effets. Le premier par excès de confiance ; le second par excès de normalité. Nicolas Sarkozy laisse l'image d'un homme capable de gérer des crises aiguës, comme en Géorgie ou lors de la chute de Lehman Brothers, mais incapable de constance pour mener à leur terme des projets sur la durée comme l'Union pour la Méditerranée. François Hollande, pour sa part, laisse l'image d'un homme attentif à tous les pays et capable de réagir aux attaques terroristes sur le territoire national. Cependant, il a très vite atteint des records d'impopularité sur le plan intérieur. En voulant à tout prix se démarquer de son prédécesseur en faisant preuve de normalité et de transparence, il a affiché une légèreté dont s'étonnent nos partenaires. Dans son livre d'entretiens avec les journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, ce qu'il dit sur la politique étrangère est parfois confondant.



G. R. - Par exemple ?



T. G. - Je sais que bon nombre de nos partenaires européens ont très mal réagi en découvrant dans ce livre le détail des négociations du plan de sauvetage de la Grèce ou encore le fait que M. Hollande a tenté d'obtenir d'Angela Merkel plus de souplesse budgétaire en contrepartie de l'annulation de la vente des porte-hélicoptères Mistral à la Russie : il a souhaité, a-t-il expliqué à Gérard Davet et Fabrice Lhomme, faire comprendre à la chancelière que, du fait de ce manque à gagner, « l'Europe ne peut pas nous poser des conditions financières trop strictes »... En outre, pourquoi a-t-il éprouvé le besoin de confier aux journalistes qu'il avait donné son aval à au moins quatre opérations « homo » (3) ? J'y vois moins une fanfaronnade ou une négligence que la manifestation d'une confusion permanente entre politique étrangère et communication politique. C'est, là aussi, un trait commun à Nicolas Sarkozy et à François Hollande : une difficulté à se taire et à privilégier la dimension invisible de la politique étrangère par rapport à sa dimension visible.



G. R. - Quel sera, selon vous, le « style Macron » en politique étrangère ?



T. G. - Il en a donné un aperçu significatif au cours des premières semaines de son mandat. Fort de sa légitimité, il est parvenu à imposer une image de sérieux et de modernité en jouant sur les symboles auxquels les Français - et nos partenaires également - restent attachés. En quinze jours, entre les 15 et 31 mai, ses premiers pas sur la scène internationale ont indiqué l'ordre de priorité de sa politique étrangère : Allemagne, Mali, Otan, G7 et Russie. Sa première véritable initiative diplomatique a été d'inviter Vladimir Poutine à Versailles, puis de répondre politiquement au retrait américain de l'Accord de Paris en invitant à make our planet great again, pied de nez à Donald Trump. À ce stade, le style Macron combine une forte assurance, un sens du symbole et une agilité certaine. Attention toutefois aux excès de confiance, qui pourraient aboutir à une forme de griserie. Attention, ensuite, à ne pas croire que le débat d'idées serait plus important que les rapports de force dans l'arène internationale. La France reste un pays fragilisé. Attention, enfin, à ne pas confondre communication politique et politique étrangère comme ont pu le faire ses prédécesseurs. Si l'image de la France bénéficie de ce renouveau - et l'on ne peut que s'en féliciter au regard de sa dégradation au cours de la dernière décennie -, il n'en demeure pas moins que notre pays est toujours confronté à des défis aussi difficiles que dangereux. L'agilité d'Emmanuel Macron devrait aussi s'accompagner de prudence, vertu cardinale. À titre d'exemple, j'ai été frappé de le voir annoncer, lors de sa conférence de presse avec Vladimir Poutine, que la France riposterait à toute nouvelle attaque chimique en Syrie. Il se contraint lui-même par ce type de déclaration dont le caractère dissuasif me semble quasiment nul. Sur un plan plus conceptuel, j'ajouterais que son compagnonnage avec le philosophe Paul Ricoeur alimente un style combinant action et réflexion qui lui permet de se singulariser par rapport à ses deux prédécesseurs.



G. R. - C'est-à-dire ?



T. G. - Nicolas Sarkozy et François Hollande écoutaient les « nouveaux philosophes » comme Bernard-Henri Lévy ; Emmanuel Macron a été l'assistant éditorial de Paul Ricoeur. Ce n'est pas vraiment le même niveau d'ambition intellectuelle. Les « nouveaux philosophes » sont de plain-pied dans cette communication politique que je mentionnais, tout en se piquant de politique internationale au nom de leur fameux « engagement ». Force est de constater que l'on bénéficie moins de leurs « lumières » sur la Libye aujourd'hui qu'en 2011...

C'est François Dosse, auteur d'ouvrages aussi remarquables que méconnus du grand public, qui présente son étudiant de Sciences Po à Paul Ricoeur pour travailler sur le manuscrit de La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli paru en 2000. La pensée de Paul Ricoeur est complexe : elle vise à échafauder une phénoménologie de l'action autrement plus exigeante que les récurrentes controverses médiatisées sur l'engagement des intellectuels. Dans La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli, Paul Ricoeur constate le trop-plein de mémoire comme le trop-plein d'oubli pour proposer une « politique de la juste mémoire ». Plus profondément, il revient sur les mécanismes de la mémoire, sur l'écriture de l'Histoire et sur la condition historique pour interroger la représentation du passé. C'est cette idée qui est déjà la plus visible dans les premiers pas d'Emmanuel Marcon à travers l'utilisation symbolique qu'il a pu faire du Louvre, le soir de sa victoire, ou de Versailles pour recevoir Vladimir Poutine. Emmanuel Macron se place résolument dans une optique d'interprétation - et non de déconstruction - du passé. Il a assimilé l'importance du récit et de la « mise en intrigue », qui se trouve au coeur d'un livre majeur de Paul Ricoeur : Temps et récit. Emmanuel Macron a su se singulariser en enrichissant son parcours pour devenir inspecteur des Finances par cette formation philosophique exigeante.

Un point générationnel à ajouter pour saisir son style présidentiel : né en 1977, Emmanuel Macron n'a pas connu le service national ; il est le premier président de la Ve République a n'avoir aucune expérience militaire. Il est frappant de constater qu'il a tout de suite cherché à combler ce manque en utilisant les symboles militaires à sa disposition : le jour de son investiture, par exemple, il remonte les Champs-Élysées en command car ; il rend visite à nos soldats blessés à l'Hôpital d'instruction des armées Percy. Il comprend parfaitement que le rôle de chef des armées est consubstantiel à la fonction présidentielle dans le cadre de la Ve République. C'est évidemment lié à l'arme nucléaire et à la capacité de décider d'engager les forces françaises sans autorisation du Parlement. C'est un incontestable avantage pour s'inscrire dans la durée comme pour faire face aux crises. Mais c'est aussi un risque si le président ne maîtrise pas suffisamment les mécanismes politico-militaires. Sur ce plan, il doit parfaire son éducation. Contrairement à une idée reçue, ce n'est pas si simple. Pourtant peu suspect de modestie intellectuelle, Valéry Giscard d'Estaing a reconnu qu'il lui avait fallu « quatre à cinq ans » pour assimiler la problématique nucléaire dans toutes ses composantes. Il bénéficiait alors d'un septennat et non d'un quinquennat...



G. R. - Pensez-vous que sa position vis-à-vis de l'Europe singularise Emmanuel Macron par rapport à ses prédécesseurs ? Quelle importance accorde-t-il aux relations franco-allemandes ?



T. G. - La construction européenne, c'est la question centrale. Pour Nicolas Sarkozy et François Hollande, elle a été un système de contraintes plus que d'opportunités. En réalité, leurs deux mandats n'ont pas su apporter de réponses politiques au « non » au référendum de 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe. Le traité de Lisbonne de 2007, préparé dans le cadre d'une conférence intergouvernementale à l'initiative de Nicolas Sarkozy, a masqué le désamour entre l'opinion française et le projet européen, assimilé à un projet uniquement porté par les élites. François Hollande, on l'a dit, était politiquement faible vis-à-vis d'Angela Merkel. À la différence d'autres responsables politiques, Emmanuel Macron a assumé la construction européenne de bout en bout lors de la campagne présidentielle. C'est à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, car il n'a jamais transigé avec son engagement européen à des fins électoralistes. Il a d'emblée établi une relation ambitieuse non seulement avec Angela Merkel mais aussi avec Paolo Gentiloni. Sa faiblesse, car il est perçu à l'étranger comme un président pro-européen alors que l'opinion française a aussi exprimé, à l'occasion de la présidentielle, sa défiance à l'égard de la construction européenne. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire les résultats du premier tour et d'additionner les votes de Marine Le Pen, de Jean-Luc Mélenchon, d'une partie de ceux de François Fillon et de Benoît Hamon, sans oublier les « petits candidats ». La victoire d'Emmanuel Macron ne s'explique nullement par une sorte de conversion de l'opinion française à l'idéal des pères fondateurs, mais par une situation politique inédite dont il a su brillamment tirer parti. Il faut éviter tout contresens en la matière et bien comprendre qu'Emmanuel Macron doit commencer par réconcilier les Français avec l'Europe s'il veut obtenir des succès. Cela passe aussi par des relations rééquilibrées avec l'Allemagne.

Avec Nicolas Sarkozy et François Hollande, l'asymétrie entre la France et l'Allemagne n'a cessé de s'accentuer. Pour le dire autrement, la France a décroché économiquement. Voilà plus de dix ans qu'elle accuse un déficit commercial abyssal avec l'Allemagne, qui s'est élevé à 46 milliards d'euros en 2016. L'Allemagne reste le premier partenaire commercial de la France. Mais cette dernière est désormais le deuxième partenaire commercial de l'Allemagne, puisqu'elle est passée derrière la Chine. La dette publique française s'élève à 97 % du PIB ; la dette publique allemande à 71 % du PIB. La France a un taux de chômage de 10 % (24 % chez les jeunes) et l'Allemagne de 6 %. Il faut aussi rappeler que l'Allemagne accumule des excédents commerciaux colossaux qui déséquilibrent l'UE.

Avec Nicolas Sarkozy et François Hollande, les élites politiques françaises ont entretenu l'illusion que le poids politique de la France la dispenserait de conduire les réformes attendues par ses partenaires. L'élection d'Emmanuel Macron dissipe cette illusion au plus haut sommet de l'État, du moins dans le discours... Il reste que cette illusion persistante a entraîné une perte de crédibilité des autorités françaises vis-à-vis de leurs partenaires européens. La France a conservé une influence, notamment vis-à-vis de l'Allemagne, grâce à sa forte tradition diplomatique et à sa forte tradition militaire. Mais cela ne suffit plus à masquer une perte d'influence et de crédit constatée avec dépit par tous les spécialistes. Pour dire les choses clairement, il n'y aura pas de politique étrangère sérieuse et efficace sans redressement économique. Pour porter leurs fruits, la politique étrangère et la politique de sécurité ont besoin de moyens qui leur permettent de s'inscrire dans la durée.



G. R. - Notre grand atout, vous l'avez dit, c'est l'outil militaire...



T. G. - Oui mais, en la matière, il convient de se montrer très prudent et de ne pas se contenter d'affichage. La réalité, c'est la dégradation rapide et durable de notre environnement stratégique. Emmanuel Macron a reconduit l'état d'urgence. Pour les armées françaises, le prochain quinquennat sera le moment de vérité car la viabilité de leur modèle implique des choix budgétaires lourds de conséquences. À titre d'exemple, l'étalement dans le temps de plusieurs programmes d'équipement représente une « bosse » d'environ 35 milliards d'euros, soit à peu près une année de budget militaire. La décision de moderniser l'arsenal nucléaire et les capacités aéronavales doit être prise rapidement. C'est une décision régalienne par excellence.

Évidemment, il faut inscrire ce cycle dans une optique européenne. En lien avec leurs partenaires, Paris et Berlin gagneraient à se coordonner étroitement tout en faisant preuve d'une prudente ambition. Pour des raisons historiques et d'expériences récentes, les outils militaires allemand et français ne sont pas du tout configurés de la même manière. Toute précipitation destinée à obtenir de rapides dividendes symboliques pourrait avoir des effets déstabilisants, en particulier sur l'appareil de défense français qui est, à la différence de l'outil allemand, parfaitement opérationnel, mais en surchauffe en raison de son dimensionnement et de ses multiples engagements. Il faut bien avoir conscience de l'asymétrie qui existe entre les deux appareils militaires et la valoriser aux plans politique et économique. Il faut aussi veiller à ce que les forces françaises maintiennent leur niveau d'efficacité. Si le chef des armées n'y prend garde, notamment lors des arbitrages budgétaires, il court le risque de ruptures capacitaires ; il faut à tout prix éviter que l'outil français ne se retrouve dans l'état de l'outil britannique après une décennie d'intense engagement en Afghanistan et en Irak. Comme le rappelle Machiavel, « le fondement de tout État, c'est une bonne armée ». S'il veut combiner court, moyen et long terme, Emmanuel Macron va devoir accroître annuellement le budget des armées de un à deux milliards sur toute la durée de son mandat. L'objectif doit être moins d'atteindre les fameux 2 % du PIB (au lieu des 1,79 % actuels) prévus par l'Otan que de disposer d'un outil permettant de conduire l'ensemble des missions, intérieures et extérieures, nécessaires à la sécurité du pays.



G. R. - Justement, du point de vue de la sécurité et de la défense, que change le Brexit ?



T. G. - On mesure encore mal les conséquences du Brexit, en particulier pour les Britanniques. Selon moi, il faut totalement déconnecter les négociations relatives au Brexit (qui doivent porter sur les conditions d'accès au marché commun) de la relation de défense et de sécurité que nous avons avec le Royaume-Uni, qui est confronté aux mêmes menaces que nous, notamment le terrorisme. C'est essentiel pour la France qui partage avec le Royaume-Uni une culture stratégique beaucoup plus étroite qu'avec l'Allemagne. La formation des cultures stratégiques est aussi affaire de temps long. Il est impératif de maintenir une relation bilatérale forte avec Londres. Un des défis d'Emmanuel Macron est d'inventer, de proposer et de porter un modèle stratégique européen basé sur un trépied franco-britanno-allemand renforcé, selon les missions, par les autres partenaires européens. De trouver une manière de conserver le Royaume-Uni à bord.



G. R. - Les Britanniques semblent sur la même longueur d'onde. Par exemple, dans une récente interview à Politique Internationale, le ministre de la Défense Michael Fallon a déclaré que rien ne changerait de ce point de vue (4)...



T. G. - C'est effectivement ce que disent les personnalités britanniques responsables. Historiquement, la France et le Royaume-Uni sont des partenaires stratégiques naturels. Après la Seconde Guerre mondiale, les tentatives visant à reconstruire la sécurité européenne ont commencé avec le traité de Dunkerque signé il y a soixante-dix ans, en mars 1947. La dernière réactivation de l'Entente cordiale sans laquelle, l'Histoire nous le rappelle, il n'y a pas de sécurité européenne durable, est à mettre au crédit de Nicolas Sarkozy. La signature des accords de Lancaster House, en novembre 2010, concerne le développement et l'emploi des armes nucléaires, ainsi que des transferts de technologies entre les deux pays. La relation franco-britannique est structurante pour l'outil militaire français et se fonde sur une vision du monde ouverte intégrant les flux maritimes.



G. R. - Quelle sera la place de l'Otan dans la défense de la France et dans l'architecture de sécurité européenne des prochaines années ?



T. G. - L'Otan est à la fois une alliance militaire et politique. Historiquement, la France a privilégié le premier aspect, alors que l'Allemagne privilégiait le second. Une part de la réponse se situe dans l'évolution des relations entre l'Allemagne et les États-Unis. Le comportement de Donald Trump fait naître bien des incertitudes et pourrait accélérer un désengagement américain, largement amorcé par Barack Obama. En France, la question se pose différemment. Depuis le rapport d'Hubert Védrine (5), qui a entériné le retour de Paris dans le commandement intégré décidé par Nicolas Sarkozy, l'Otan n'est plus au coeur du débat stratégique entre gaullistes et atlantistes. Rompant avec le consensus qui a longtemps prévalu en matière de politique étrangère et qui est une force, deux candidats à la présidentielle - Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon - ont envisagé, de manière différente, une prise de distance, voire une sortie de l'Otan. En réalité, c'est la Russie qui se trouve désormais au coeur du débat stratégique dans la mesure où le rapprochement avec Moscou au nom de la lutte contre le terrorisme a été préconisé, là aussi à des degrés divers, par Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Fillon. De ce point de vue, Emmanuel Macron s'est singularisé au cours de la campagne. Une fois élu, il a rappelé que la vocation de l'Otan était d'« intervenir dans sa zone » et pas au-delà.



G. R. - Entendez-vous par là que, si Emmanuel Macron avait été président en 2011, la France ne serait pas intervenue en Libye ?



T. G. - Je ne sais pas répondre à cette question. En revanche, ce qui est intéressant, en 2011, ce sont, d'une part, les conditions d'intervention après la chute de Ben Ali en Tunisie et, de l'autre, l'abstention de l'Allemagne lors du vote sur la fameuse résolution 1973 au Conseil de sécurité. Alors que Paris et Londres décident d'intervenir avec le soutien de Washington, Berlin préfère s'abstenir en raison d'un profond scepticisme stratégique. C'est aussi à ce moment-là qu'apparaît le début de la sérieuse divergence entre les Occidentaux et la Russie, qui s'est estimée dupée en découvrant que la portée de l'opération libyenne excédait largement ce qui était prévu. En contribuant à renverser Kadhafi, la diplomatie française s'est prêtée au regimechange sans l'assumer ouvertement. Rétrospectivement, cette intervention est expliquée par le coût de la non-intervention, qui aurait donné lieu à de violentes représailles de la part de Kadhafi à Benghazi. Il n'en demeure pas moins que, six ans plus tard, la Libye est devenue un pôle d'instabilité qui irradie non seulement en Méditerranée mais aussi au Sahel. Elle est également devenue un hub pour les migrants cherchant à rejoindre l'Europe. Il y a eu une interprétation plus qu'extensive du mandat donné, avec des conséquences très lourdes. Or qu'entend-on dans le discours d'Emmanuel Macron ? Une mise en garde très nette contre les « va-t-en-guerre ». Il y a visiblement, chez lui, une compréhension des dangers liés à un interventionnisme militaire qui ne s'accompagnerait pas d'un projet politique post-conflit. Et, en même temps - pour reprendre une formule qu'il affectionne -, Emmanuel Macron envisage, comme je le disais, de riposter à toute nouvelle attaque chimique en Syrie. On le sent, la maîtrise et l'orientation de l'outil militaire vont continuer à déterminer une partie de notre politique étrangère. Sans surprise, l'équilibre entre ces deux tendances sera au coeur de son mandat.



G. R. - En août 2013, la France a failli frapper le régime de Damas après le gazage de la Ghouta. N'aurait-elle pas dû le faire ?



T. G. - La diplomatie française a alors sérieusement envisagé d'intervenir militairement sans mandat des Nations unies. Pour moi, il s'agit là d'une question fondamentale. La France a toujours affiché son attachement au droit international - et pourtant, lors de cet épisode, elle était visiblement prête à s'en affranchir. Si l'intervention avait eu lieu, cela aurait été, en termes de doctrine, une vraie rupture dans la conduite de notre politique étrangère.

Ces considérations mises à part, une frappe à ce moment-là aurait-elle changé les choses de façon positive en Syrie ? Une partie de la diplomatie française le pense. Elle estime que Bachar n'aurait plus eu les mains libres vis-à-vis de son opposition et que cette dernière aurait été galvanisée. Elle souligne, aussi, que notre non-intervention a créé un vide dans lequel se sont engouffrés la Russie et l'Iran, et a altéré la crédibilité des puissances occidentales en tant que garantes de l'ordre international. Tous ces arguments sont parfaitement recevables. Le contre-argument a été défendu par Barack Obama dans son interview à The Atlantic (6), où il a rappelé qu'il avait été élu parce qu'il avait promis un désengagement d'Irak. Il avait donc estimé, en 2013, qu'une frappe visant le régime de Damas aurait provoqué un nouvel engagement occidental dans cette région et, partant, un nouvel enlisement. Ces deux argumentaires importent moins que la réalité crue : une guerre civile ayant déjà fait presque 300 000 victimes et des millions de réfugiés. Sur le dossier syrien, la position de Paris est aujourd'hui périphérique. C'est l'un des lourds échecs de notre politique étrangère.



G. R. - Au Moyen-Orient, la France est aujourd'hui beaucoup plus proche des monarchies sunnites du Golfe que de l'Iran. Certains appellent à un renversement d'alliances qui nous conduirait à couper les ponts avec Riyad et Doha et à nous rapprocher de Téhéran - et, partant, des Russes. Une telle évolution serait-elle souhaitable ?



T. G. - Ce type de réflexions me semble relever d'une sorte de géopolitique de comptoir. La politique internationale, ce n'est malheureusement pas une partie de Risk !

Entre sunnites et chiites, faut-il choisir comme s'ils constituaient deux unités aux contours bien définis ? Comment expliquer, dans cette vision des choses, la crise profonde entre, d'une part, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et bon nombre de leurs alliés et, de l'autre, le Qatar ? On serait bien avisé, en la matière, d'éviter de mélanger les représentations géopolitiques, domaine de l'idéologie, et la politique étrangère, domaine du compromis. De toute manière, nous sommes une puissance extérieure avec des moyens limités. Notre intérêt bien compris, ce n'est pas de contribuer à la victoire d'un camp contre un autre - à l'exception, bien entendu, d'Al-Qaïda et de Daech, qui doivent être vaincus non seulement militairement, mais aussi symboliquement car ils nous attaquent sur notre sol -, c'est de contribuer à la stabilité régionale du Moyen-Orient où nous avons une présence historique, politique, culturelle et économique. Plus profondément, il faut mettre fin au discours sur la dépendance supposée de Paris à l'égard des pays du Golfe malgré l'importance des flux financiers en jeu. In fine, la garantie de sécurité ultime de ces États revient aux Occidentaux qui pourraient, le moment venu, exercer conjointement une forte influence sur eux. Il n'en demeure pas moins que les contrecoups des crises au Moyen-Orient se font désormais directement ressentir en Europe. Et je crains que cela ne dure.



G. R. - Si je vous suis bien, nous devons donc reparler à Bachar et cesser de considérer son départ comme un préalable à toute possibilité d'évolution politique en Syrie...



T. G. - Que cela nous plaise ou non, la réalité est que Bachar el-Assad tient la Syrie dite « utile ». Tant qu'il la tient, c'est un interlocuteur inévitable.



G. R. - Pourquoi, en ce cas, la France a-t-elle campé, depuis le début du conflit, sur cette position très ferme à son égard ?



T. G. - Cette attitude peut avoir deux explications. Elle peut relever d'une lourde erreur de jugement sur la solidité de son régime. Elle peut aussi s'expliquer par une volonté d'accélérer les choses politiquement. Quand Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, a déclaré « Bachar el-Assad ne sera plus là dans deux mois », il espérait une prophétie auto-réalisatrice. On connaît la suite.



G. R. - Emmanuel Macron a dit, pendant son débat d'avant le second tour face à Marine Le Pen, qu'il allait « éradiquer le djihadisme »...



T. G. - C'est peut-être une formule politiquement efficace face à Marine Le Pen, mais elle est inopérante militairement face au phénomène actuel. Le terrorisme, qu'il soit l'oeuvre de Daech ou d'Al-Qaïda, ne va pas se volatiliser le jour où Mossoul et Raqqa tomberont. Il se réinventera tant que le djihadisme apparaîtra comme une alternative théologico-politique face à la post-modernité occidentale. C'est pourquoi il va durer, sous différents avatars. Il faut le combattre, tout en améliorant la résilience et la préparation de la population. Le principe du terrorisme, c'est qu'« il vaut mieux tuer une personne aux yeux de mille autres qu'en tuer mille aux yeux d'une seule » pour créer l'effroi et entrer dans une logique de négociation politique. Or nous sommes passés d'un terrorisme de négociation exporté à un terrorisme de négation mené par des concitoyens. Ce constat nous renvoie à des questionnements fondamentaux sur l'éducation, le vivre-ensemble, les services sociaux, l'attachement à la patrie... Il y a là un travail titanesque à mener sur les ressorts de notre cohésion nationale.



G. R. - Les moyens attribués à la lutte anti-terroriste sont-ils suffisants ?



T. G. - Probablement pas, dans l'état actuel des choses.Voyez l'inflation du nombre de fichés « S » : il y a quelques années, les personnes fichées étaient moins d'un millier ; aujourd'hui, elles seraient entre 15 et 20 000. Sans compter qu'on va bientôt avoir une vague de libérations de détenus arrêtés pour des affaires de terrorisme dans les années 1990, qui viendront s'ajouter à toutes ces personnes à surveiller... Il faut renforcer les moyens de la justice et, en particulier, de l'administration pénitentiaire, ainsi que ceux des services de renseignement. Cela dit, il est difficile de définir un optimum en la matière. Une question immédiate concerne l'opération Sentinelle qui mobilise 7 000 militaires sur le territoire national et les contraint à effectuer des missions de patrouille qui pénalisent leur préparation opérationnelle tout en limitant leurs phases de récupération. Il serait grand temps de rouvrir le dossier des « réserves » avec un minimum de sérieux et d'ambition.



G. R. - Quels ont été les grands enseignements de la campagne électorale ?



T. G. - On l'a parfois résumée à un débat entre globalistes et souverainistes. C'est pour moi un débat qui ne tient guère compte de la réalité du système international, celle d'une interdépendance entre ses différentes composantes qui ne cesse de s'accentuer et provoque inévitablement des frictions. Cette campagne a révélé l'importance accordée à l'environnement extérieur pour expliquer les maux de notre pays attribués, pour aller vite, à la mondialisation. Elle a aussi révélé l'ignorance volontaire de certains candidats qui ont fait semblant de considérer la France comme un isolat qui pourrait se soustraire au monde et, ce faisant, rompre avec son histoire séculaire, ou comme un pays encore capable d'imposer son fameux modèle social à ses partenaires. Cette dernière posture me semble complètement illusoire dans le contexte actuel. La France représente 1 % de la population mondiale, à peu près 3 % de la richesse mondiale et à peu près 15 % des transferts sociaux dans le monde : seule, sa capacité à façonner l'environnement international est évidemment plus faible que si elle agit de concert avec ses partenaires européens.

Prenons un dossier fondamental comme la relation transatlantique et, spécialement, la nécessité de lutter contre l'extraterritorialité de la législation américaine, c'est-à-dire la capacité des États-Unis à imposer leurs lois et pratiques des affaires en dehors de leur territoire. Tout fait de vous une US person dès lors que vous avez une filiale aux États-Unis, que vous utilisez une messagerie américaine ou que vous effectuez une transaction en dollars. Je me réfère ici au rapport parlementaire rédigé par Pierre Lellouche et Karine Berger en octobre 2016 (7) dont aucun candidat ne s'est véritablement saisi. Ce rapport formule 14 recommandations qui ne peuvent être mises en oeuvre qu'au niveau européen pour avoir des chances d'instaurer un rapport de force commercial et juridique avec les États-Unis.



G. R. - De ce point de vue, le Brexit n'est-il pas une bonne nouvelle ? Le Royaume-Uni a souvent été présenté comme un cheval de Troie américain en Europe...



T. G. - Ce n'est pas impossible. Notamment parce que le départ des Britanniques signifie qu'il n'y a plus de pays membre des Five Eyes - cette alliance des services de renseignement qui réunit les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, l'Australie et la Nouvelle-Zélande - au sein de l'UE. Or ce que je décris par rapport à l'extraterritorialité requiert des moyens conséquents en termes de renseignement économique. Comme l'indique le rapport Lellouche-Berger, le rachat de la branche énergie d'Alstom par General Electric a suscité des interrogations sur une éventuelle instrumentalisation des procédures engagées contre Alstom au nom de la lutte anti-corruption pour convaincre ses dirigeants de privilégier l'offre de General Electric. Un autre exemple : plusieurs groupes français ayant un contentieux avec les autorités américaines ont dû accepter la présence dans leurs murs d'un monitor - c'est-à-dire un agent américain ayant accès aux livres de l'entreprise qui transmet l'information à la justice américaine sans passer par la justice française.

Seule l'Union européenne peut établir un rapport de force permettant de répondre efficacement à cet « imperium juridique américain ». L'un des enjeux majeurs concerne la gestion des données numériques par les grandes plateformes. C'est l'enjeu de tout le débat sur la localisation des données et, plus précisément, sur les conditions d'utilisation des données des citoyens européens par ces plateformes. Il faut noter que les États-Unis et le Royaume-Uni sont parvenus à un accord bilatéral dans ce domaine. On assiste actuellement à une vraie prise de conscience à cet égard. Il est heureux qu'Emmanuel Macron comprenne ces enjeux numériques et puisse enclencher une dynamique européenne ou, a minima, franco-allemande en la matière. On voit bien, ici, à quel point une approche uniquement franco-française serait vouée à l'échec.



G. R. - Il est très difficile d'agir à 27...



T. G. - Difficile, oui, mais pas impossible - et on peut aussi agir à un niveau moindre, par exemple exclusivement au sein de la zone euro. De toute façon, nous serons plus puissants avec des alliés que seuls. De plus, l'Europe fonctionne déjà à différentes vitesses.

Autre argument en faveur de l'échelon européen : l'ambition chinoise. Celle-ci, matérialisée par le projet One Belt, One Road (8), est de nature géo-économique - et, bien entendu, on aura plus de poids pour négocier avec Pékin si on lui parle en tant qu'UE plutôt qu'en tant que France.



G. R. - Précisément, quelle approche faut-il adopter envers OBOR ?



T. G. - Il y a une sorte de passivité européenne à cet égard, qui tourne à la sidération. L'Europe semble se satisfaire de n'être vue que comme l'aboutissement de cette fameuse « nouvelle Route de la soie ». Or les Européens disposent de toutes les ressources économiques, culturelles et intellectuelles nécessaires pour construire une réponse à cette offensive chinoise et demander, à tout le moins, la réciprocité. Si des capitaux chinois sont investis dans des infrastructures en Europe, alors des capitaux européens doivent pouvoir l'être dans des infrastructures en Chine. Là encore, on le voit, la seule échelle pertinente, c'est l'échelle européenne. Le principe de réciprocité doit régir les relations aussi bien avec la Chine qu'avec les États-Unis. L'UE reste le plus grand marché mondial organisé autour de règles juridiques transparentes. Il faut savoir défendre cet acquis.



G. R. - Quelle approche faut-il adopter à l'égard de la Russie de Vladimir Poutine ?



T. G. - En recevant Marine Le Pen au Kremlin le 24 mars dernier, Vladimir Poutine s'est invité dans la campagne électorale française. Cela a été une cassure dans les relations franco-russes qui ont toujours connu une alternance de phases de profonde défiance et de relative confiance. Clairement et malheureusement, nous sommes dans une phase de profonde défiance. Cela s'explique notamment - mais pas seulement - par une certaine évolution de la diplomatie russe, perceptible depuis 2011. Celle-ci, en effet, a eu tendance à miser sur l'avènement de forces populistes dans tels ou tels pays. Des forces fascinées par l'homme fort du Kremlin et désireuses de mettre fin à la construction européenne. Le Brexit, puis l'élection de Donald Trump ont accrédité cette vision du monde. L'élection d'Emmanuel Macron est une défaite d'autant plus cinglante pour les tenants de cette approche qu'ils l'avaient volontiers caricaturé, à l'aide de leurs relais en France, en créature de la banque Rothschild et du journal Le Monde - oubliant un peu vite, par exemple, que Georges Pompidou avait lui aussi travaillé, en son temps, pour la banque Rothschild. Bref, certains éléments de la diplomatie russe se sont auto-intoxiqués : ils auraient gagné à ne pas lire seulement les ouvrages d'Éric Zemmour pour mieux saisir la complexité et la vitalité de la société civile française.

Plus largement, la diplomatie russe a souvent tendance à manipuler l'héritage gaulliste à son profit. Elle glorifie Normandie-Niemen et le voyage du général de Gaulle en URSS en juin 1966... oubliant volontiers les crises de Berlin ou de Cuba qui ont vu le président français se montrer totalement solidaire de Washington. Elle résume volontiers le gaullisme à une sorte d'anti-américanisme, ce qui flatte l'ego des hommes politiques français. Et elle ne trouve rien à redire quand le Front national ose se réclamer du gaullisme ! Quand on connaît la qualité des diplomates russes, on comprend qu'il ne s'agit pas d'une erreur d'analyse mais d'une mise en oeuvre d'instructions venues d'en haut. Lors de sa conférence de presse à Versailles, Emmanuel Macron a fustigé le rôle de Sputnik et de RT dans la campagne électorale tandis que Vladimir Poutine, pour sa part, n'a nullement regretté d'avoir reçu Marine Le Pen. C'était en réalité la partie émergée de l'iceberg. En invitant Vladimir Poutine à inaugurer une exposition consacrée à Pierre le Grand, Emmanuel Macron a fait preuve de magnanimité sans rien oublier. Il faut désormais s'efforcer de dissiper la défiance envers un pays incontournable pour la sécurité européenne et de nombreux dossiers globaux.

Le régime de Vladimir Poutine s'est organisé pour assurer sa pérennité. Dont acte. Il ne s'agit pas, pour la France et ses alliés européens, d'essayer d'influer sur le cours des choses en Russie. Il s'agit de se prémunir contre la stratégie intégrée de la Russie qui peut porter atteinte, dans un certain nombre de cas, à leurs intérêts de sécurité. La ligne d'action russe part de l'Arctique, passe en Baltique, a des effets dans l'Atlantique-Nord, court le long de l'axe Kaliningrad-Sébastopol, traverse la mer Noire pour rejoindre la Caspienne et la Méditerranée orientale. L'influence de Moscou est visible au Machrek et, dans une moindre mesure, au Maghreb. La Russie entretient des relations approfondies avec toutes les forces en présence. Quel est le pays, aujourd'hui, qui parle à la fois à l'Iran, à Damas, à Israël, à l'Autorité palestinienne, à la Jordanie, qui a rétabli des liens avec l'Arabie saoudite, qui noue des liens avec le Qatar, qui a retourné la Turquie ? C'est la Russie !

Cette stratégie intégrée produit incontestablement des effets. C'est pourquoi il faut approcher la Russie avec réalisme ; ni la sous-estimer ni la surestimer. Travailler avec elle quand c'est possible et exprimer nos désaccords. Il faut la respecter sans chercher à la changer. De notre côté, il convient d'entretenir un dialogue exigeant. Si les relations économiques se construisent en partie dans un cadre bilatéral, tel n'est pas le cas des relations stratégiques. En d'autres termes, il faut prendre acte de l'étroitesse des relations franco-russes, qui ont une histoire et une utilité, mais qui pèsent peu à l'échelle globale. Il faut s'efforcer de les développer sans entretenir d'illusion sur leur portée réelle.



G. R. - Quels sont les objectifs de cette politique étrangère russe ?



T. G. - Tout d'abord, le prestige. Poutine n'accepte pas l'idée que l'URSS a perdu la guerre froide. Il y a une sorte de revanche symbolique qu'il s'efforce de prendre. Avec succès, d'ailleurs : la Russie est autrement plus influente en 2017 qu'elle ne l'était en 2000. Cela déplaît en Occident, mais Vladimir Poutine a redonné de la fierté à son pays, qui avait connu un fort déclassement après la chute de l'URSS. La sécurité, ensuite. Pour des raisons parfaitement compréhensibles au regard de son histoire, la Russie a une culture stratégique fondée sur le principe d'un glacis défensif. Là aussi, nous sommes dans une problématique de temps long qu'il faut savoir déchiffrer. En outre, la Russie considère qu'elle se bat contre le djihadisme depuis les années 1980 (en oubliant volontiers les conditions de l'intervention soviétique en Afghanistan). La parité, enfin. Les hommes politiques européens ont du mal à comprendre combien Vladimir Poutine mesure le retour d'influence de son pays à l'aune du comportement des États-Unis à son égard. Qualifier la Russie de « puissance régionale » comme Barack Obama l'a fait est vécu comme une offense par le Kremlin. Cette parité passe par les équilibres nucléaires. Moscou veut entretenir l'image d'un directoire à trois : Russie, Chine et États-Unis. Avec la Chine, il s'agit d'inventer un nouveau type de rapport entre grandes puissances. Avec les États-Unis, il s'agit de montrer qu'en dépit de la différence de potentiel économique la Russie conserve des leviers puissants. C'est réussi dans la mesure où une épée de Damoclès russe pend au-dessus de la tête de Donald Trump...



G. R. - Entendez-vous par là que les Russes disposent d'informations qui pourraient leur permettre de faire chuter Trump ?



T. G. - Le seul fait qu'on leur prête cette capacité constitue en soi une victoire. Vingt ans après la réélection de Boris Eltsine qui était entouré de conseillers américains, c'est la Russie qui s'est invitée dans le débat électoral américain. Qui l'eût cru ? Cette capacité de parasiter le discours politique et médiatique des États-Unis entraîne une déstabilisation autrement plus efficace que les gesticulations militaires, mais cela ne pourrait durer que le temps de la présence de Donald Trump à la Maison-Blanche...



G. R. - La levée des sanctions occidentales dépend, on le sait, du respect par la Russie des accords de Minsk et de la restitution de la Crimée. Sur ces deux points, quels progrès peut-on espérer ?



T. G. - Le respect des accords de Minsk ne concerne pas seulement la Russie, mais aussi l'Ukraine. Les deux parties savent ce qu'elles ont à faire. À charge pour Paris et Berlin d'éviter un enlisement et d'expliquer que l'ensemble des parties partagent un intérêt à retrouver de la stabilité sur le continent européen. Il ne faut pas réduire la discussion à la question des sanctions, mais chercher à élargir le dispositif à des mesures de confiance et de sécurité. Cela dit, il est illusoire de croire à une restitution de la Crimée à l'Ukraine : une partie des sanctions est donc là pour durer.



G. R. - Une dernière question : la Russie de Poutine peut-elle être un allié fiable de la France et de l'UE ? À quelles conditions ? Faut-il fermer les yeux sur sa politique intérieure au nom de nos intérêts communs (lutte contre le djihadisme, coopération énergétique, règlement du dossier syrien, etc.) ?



T. G. - Un allié fiable ? Raisonner en ces termes renverrait aux programmes de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon et révélerait une ignorance de la nature du régime de Vladimir Poutine, et de ses intentions. En revanche, la Russie est un voisin culturel, un partenaire économique et un pays avec lequel il est possible de coopérer sur un certain nombre de dossiers. C'est un pays avec lequel nous devons avoir un partenariat à géométrie variable. L'idée selon laquelle la Russie serait un allié « fiable » car elle lutterait contre le djihadisme est simpliste. Elle découle d'une vision qui consiste à produire une analyse stratégique en fonction du couple ami/ennemi. Or le problème fondamental, non résolu, reste celui de la transposition de cette vision ami/ennemi en termes de politique étrangère. Il faut savoir coopérer avec la Russie quand c'est possible, tout en combattant le terrorisme à notre manière. La question dépasse largement la relation à la Russie. Elle invite à repenser la politique étrangère française en se réappropriant la notion d'intérêt national. L'intérêt national n'est pas une fin en soi, mais il doit retrouver toute son importance par rapport aux valeurs et aux alliances. Il faut souhaiter à Emmanuel Macron de parvenir à renouer le fil du « réalisme à la française ».



(1) Denis Allex était le pseudonyme d'un agent de la DGSE qui fut capturé à Mogadiscio le 14 juillet 2009 par les milices islamistes Al-Shabbaab, qui le détinrent ensuite en otage pendant trois ans et demi. Le 11 janvier 2013, une opération fut conduite par le Service action de la DGSE pour le libérer. Il fut abattu par ses ravisseurs lors de ce raid, qui se solda également par la mort d'une cinquantaine de combattants islamistes et de deux autres militaires français.

(2) L'opération Barkhane, qui se déroule dans plusieurs pays du Sahel et a pour but de lutter contre les groupes djihadistes actifs dans la région, a pris la suite, en juillet 2014, de l'opération Serval qui était limitée au Mali.

(3) Une « opération homo » (pour « homicide ») est une opération d'élimination de personnes menée par le service Action de la DGSE.

(4) Michael Fallon, « Fidèle à l'Europe » (entretien conduit par Isabelle Lasserre), Politique Internationale, no 155, printemps 2017.

(5) Le « Rapport pour le Président de la République française sur les conséquences du retour de la France dans le commandement intégré de l'Otan, sur l'avenir de la relation transatlantique et les perspectives de l'Europe de la défense » a été présenté par Hubert Védrine le 14 novembre 2012. Il est disponible à l'adresse https://otan.delegfrance.org/Le-rapport-Vedrine

(6) Interview accordée à Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine », The Atlantic, avril 2016.

(7) « Mission d'information commune sur l'extraterritorialité de la législation américaine », 5 octobre 2016, disponible à l'adresse http://www2.assemblee-nationale.fr/static/14/missions_info/extraterritorialite/synthese.pdf

(8) Le projet « One Belt, One Road » mis en oeuvre par la Chine consiste à créer une « nouvelle Route de la soie » reliant l'Asie à l'Europe par le biais de la mise en place de nombreux corridors de transport routier, ferroviaire, maritime et aérien. Se reporter, par exemple, à : Édouard Pflimlin, « La Chine veut restaurer la Route de la soie, non sans périls », Le Monde, 15 mai 2017.

 


Notes :




(1) Denis Allex était le pseudonyme d'un agent de la DGSE qui fut capturé à Mogadiscio le 14 juillet 2009 par les milices islamistes Al-Shabbaab, qui le détinrent ensuite en otage pendant trois ans et demi. Le 11 janvier 2013, une opération fut conduite par le Service action de la DGSE pour le libérer. Il fut abattu par ses ravisseurs lors de ce raid, qui se solda également par la mort d'une cinquantaine de combattants islamistes et de deux autres militaires français.

(2) L'opération Barkhane, qui se déroule dans plusieurs pays du Sahel et a pour but de lutter contre les groupes djihadistes actifs dans la région, a pris la suite, en juillet 2014, de l'opération Serval qui était limitée au Mali.

(3) Une « opération homo » (pour « homicide ») est une opération d'élimination de personnes menée par le service Action de la DGSE.

(4) Michael Fallon, « Fidèle à l'Europe » (entretien conduit par Isabelle Lasserre), Politique Internationale, no 155, printemps 2017.

(5) Le « Rapport pour le Président de la République française sur les conséquences du retour de la France dans le commandement intégré de l'Otan, sur l'avenir de la relation transatlantique et les perspectives de l'Europe de la défense » a été présenté par Hubert Védrine le 14 novembre 2012. Il est disponible à l'adresse https://otan.delegfrance.org/Le-rapport-Vedrine

(6) Interview accordée à Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine », The Atlantic, avril 2016.

(7) « Mission d'information commune sur l'extraterritorialité de la législation américaine », 5 octobre 2016, disponible à l'adresse http://www2.assemblee-nationale.fr/static/14/missions_info/extraterritorialite/synthese.pdf

(8) Le projet « One Belt, One Road » mis en oeuvre par la Chine consiste à créer une « nouvelle Route de la soie » reliant l'Asie à l'Europe par le biais de la mise en place de nombreux corridors de transport routier, ferroviaire, maritime et aérien. Se reporter, par exemple, à : Édouard Pflimlin, « La Chine veut restaurer la Route de la soie, non sans périls », Le Monde, 15 mai 2017.