Politique Internationale - La Revue n°156 - ÉTÉ -

sommaire du n° 156
COMMERCE INTERNATIONAL : LE GRAIN DE SABLE WALLON
Entretien avec Paul MAGNETTE
Ministre-président de la Wallonie depuis 2014.
conduit par
Jean-Pierre STROOBANTS
Correspondant à Bruxelles du journal Le Monde
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Paul Magnette a quitté sa chaire à l'Université libre de Bruxelles, où il dirigeait l'Institut d'études européennes, pour une carrière politique fulgurante : nommé trois fois ministre - régional et fédéral - entre 2007 et 2011, élu bourgmestre (maire) de la première ville de Wallonie, Charleroi, en 2013, il cumule cette dernière fonction avec celle de président intérimaire du Parti socialiste, la première force politique de la Belgique francophone. L'année suivante, il réalise une performance électorale très remarquée et devient le ministre-président du gouvernement régional de Wallonie.

Ce n'est qu'en 2016, toutefois, que la notoriété de Paul Magnette, 46 ans, va dépasser le cercle des experts en politique européenne. L'ancien diplômé de l'Université de Cambridge, l'homme qui a « nettoyé » une ville de Charleroi en proie aux scandales politico-financiers, va désormais s'incarner en héraut de la lutte contre le « Ceta » - l'Accord économique et commercial global que l'Union européenne entend signer avec le Canada.

Ce « passionné d'Europe », comme il se définit, mobilise le gouvernement et le parlement de sa région contre un texte qui n'a, jusque-là, guère suscité d'intérêt. Parce que l'Union européenne en a signé des dizaines d'autres ; parce que le Parlement européen et les assemblées nationales n'ont pas jugé vraiment utile de l'examiner ; parce que, à ce moment-là, c'est le projet de Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP, en anglais) qui focalise l'attention.

Avec une opiniâtreté qui agace et une connaissance du dossier qui en étonnera plus d'un, l'ancien professeur de sciences politiques remet en cause un dogme européen. On ne convainc plus en affirmant que, par définition, le commerce est bénéfique pour la croissance, explique-t-il. Il s'en prend à ces traités dits de « nouvelle génération », dont le Ceta serait l'archétype, et qui risquent, souligne-t-il, de détricoter les législations nationales - et régionales - dans les domaines de la santé, de l'environnement ou du droit du travail. Un tel texte pourrait aussi entraîner un dumping social et fiscal.

Et puis, expliquera Paul Magnette à des experts européens médusés face à tant d'acharnement, il n'est pas question d'accepter que d'éventuels conflits entre des entreprises et des États soient tranchés par des tribunaux privés - des instances d'arbitrage que pourraient saisir les grandes firmes, mais pas les syndicats, les consommateurs ou les citoyens. Il exige donc des garanties quant à l'indépendance, la nomination et la rémunération des juges qui siégeront dans ces juridictions.

Clairement, les négociateurs européens n'ont, au début, pas pris au sérieux ce perturbateur issu d'un niveau de pouvoir qu'ils jugeaient subalterne. C'était oublier que, dans le complexe système fédéral belge, les régions interviennent pour valider les accords internationaux.

Quelques mois après la polémique (retardée, la signature du traité est finalement intervenue le 30 octobre 2016), la Cour de justice de l'Union européenne décrétait d'ailleurs - à propos d'un traité avec Singapour - que les accords commerciaux de nouvelle génération ne pouvaient être conclus par l'Union européenne seule. Ils doivent recevoir l'aval du Parlement européen ainsi que des parlements nationaux - et régionaux - des pays membres. Un sérieux avertissement pour la Commission de Bruxelles, même si l'arrêt de la Cour lui laisse, semble-t-il, quelques possibilités de contourner cette obligation.

Pour Paul Magnette, en tout cas, l'essentiel est acquis : l'Union devra désormais respecter le principe d'une plus grande transparence lors de futures négociations commerciales. Et les bureaucrates bruxellois devront se soumettre à la critique des politiques.

« Paul qui ? », comme l'appelaient ironiquement ses adversaires, est ressorti de la joute avec l'image d'un interlocuteur très ancré à gauche, coriace et compétent. Il est même devenu pour certains l'une des figures d'une « nouvelle gauche » européenne, appelée à émerger aux côtés d'une social-démocratie à la peine.

Paul Magnette a été promu au rang des possibles reconstructeurs d'une Europe qu'il veut plus forte, intransigeante dans la lutte contre le dumping commercial, en pointe sur le changement climatique, audacieuse dans la réaffirmation de ses principes sur la scène mondiale. Il entend également en dénoncer les travers, persuadé que ceux qui se disent déçus par son immobilisme n'attendent qu'un signe pour y croire à nouveau.

Et son avenir à lui, comment le voit-il ? Sur ce point, il reste discret, espérant seulement être « la bonne personne, au bon endroit, au bon moment »...

J.-P. S.

Jean-Pierre Stroobants - L'Europe et le Canada ont redécouvert - ou, peut-être, découvert - la Wallonie et votre rôle de ministre-président à l'occasion de la discussion sur l'Accord économique et commercial global (Ceta). Qu'est-ce qui vous a incité à faire de ce traité l'objet d'un combat aussi long et aussi intense ?



Paul Magnette - L'accord de gouvernement que mon parti, le Parti socialiste, avait conclu au printemps 2014 avec le Centre démocrate humaniste pour la Wallonie comportait un volet international. Il mentionnait un certain nombre de principes, notamment notre volonté de faire évoluer, dans la mesure de nos moyens, le commerce international et la manière dont l'Union européenne mène les négociations en la matière.

Le TTIP, le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement, qui devait être conclu avec les États-Unis, était la locomotive d'un train de traités dits de la « nouvelle génération ». Par un hasard du calendrier, c'est le Ceta qui est arrivé le premier sur la table de notre parlement régional, où il a fait l'objet d'un débat très approfondi. Comme je l'ai expliqué à nos amis canadiens, nous n'avions aucun grief particulier à leur égard, mais nous voulions procéder à un examen très attentif de la politique commerciale. Le Ceta nous en a fourni l'occasion.

En juillet 2016, le Conseil européen des ministres du Commerce a indiqué que le traité était « mixte » et nous a octroyé en quelque sorte un droit de veto. Cette décision a tout changé : alors que jusqu'à présent nous ne pouvions qu'émettre un avis, voilà qu'on nous reconnaissait un pouvoir de décision. Du coup, nous nous sommes invités dans la négociation.



J.-P. S. - Dans plusieurs pays, on en a rapidement conclu qu'une « petite région » de 3,5 millions d'habitants remettait en cause les bienfaits présumés de la mondialisation et des échanges commerciaux. Était-ce votre objectif, ou bien le tourbillon vous a-t-il emporté là où vous ne vouliez pas aller ?



P. M. - Nous entendions élargir le débat sur le commerce et, surtout, sur son utilisation de plus en plus fréquente comme instrument de dérégulation visant à réduire au maximum les obstacles réglementaires, les quotas, les tarifs douaniers, etc. La dérégulation pose la question fondamentale du rapport entre les multinationales et les États. Qui imposera sa loi ? Qui façonnera la mondialisation ? Les autorités publiques ou les grandes entreprises ?

Les clauses les plus problématiques concernent les mécanismes d'arbitrage - ou ISDS - prévus dans ces traités commerciaux dits de « nouvelle génération ». Ils ont causé des ravages dans d'autres secteurs, dont celui de la coopération, et ont abouti à ce que des États soient littéralement pris en otage.

La Cour de justice européenne a reconnu par la suite, à propos du traité avec Singapour, que l'arbitrage était une compétence nationale. Avec un argument simple : une cour d'arbitrage telle qu'elle était envisagée aurait privé les juridictions nationales de leur privilège et touché dès lors à l'un des éléments essentiels de la souveraineté. Impossible, donc, d'agir sans l'assentiment des États.

La portée de cette décision est considérable : à l'avenir, ou bien la Commission devra conclure des traités sans protection des investissements - sans ISDS - et l'on en reviendra à une politique commerciale classique ; ou bien elle devra se soumettre chaque fois à une discussion de fond.



J.-P. S. - Vous entendez, par ailleurs, obtenir un avis sur la compatibilité de ces mécanismes avec le droit européen. Dans quel but ?



P. M. - La demande sera très bientôt introduite. Je ne vois pas pourquoi seules les entreprises se verraient accorder la possibilité de saisir les tribunaux et pas les particuliers, les consommateurs ou les syndicats. En outre, le risque est grand de démanteler une partie de l'ordre juridique européen.



J.-P. S. - C'est-à-dire ?



P. M. - Imaginez que l'on adopte demain de nouvelles dispositions en matière de santé publique et qu'elles déplaisent à une multinationale. Celle-ci pourrait attaquer ces dispositions transposées dans un État membre - ce qui s'est déjà vu. Imaginons ensuite que la juridiction d'arbitrage lui donne raison : la Cour de justice européenne se verrait privée de son rôle de seul interprète du droit communautaire, ce qui contribuerait à affaiblir la portée des politiques publiques, au niveau tant national qu'européen.

Je préférerais que l'on renonce à ces procédures d'arbitrage ; mais si la Cour de justice en approuvait le principe il faudrait, en tout cas, qu'elles offrent toutes les garanties juridictionnelles en matière d'impartialité et d'indépendance des juges.



J.-P. S. - Vous connaissiez déjà bien le fonctionnement et le pouvoir des institutions européennes. Que vous a enseigné l'épisode du Ceta ?



P. M. - En tant qu'observateur, je connaissais leur fonctionnement, mais de l'extérieur. J'en ai découvert la redoutable efficacité. Celle des directions générales, des services juridiques, des équipes de négociation. Leur savoir-faire est remarquable. S'il n'y avait pas eu une rivalité entre les présidents de la Commission et du Conseil, Jean-Claude Juncker et Donald Tusk, je ne serais sans doute pas parvenu à forcer la porte. Le premier m'a soutenu mollement tandis que le second multipliait les ultimatums.



J.-P. S. - Avez-vous été menacé ?



P. M. - Effectivement, j'ai reçu des menaces, lancées de manière très courtoise, très élégante. On nous indiquait que telle directive à laquelle nous tenions pourrait être entravée, ou que tel fonds cesserait d'être alimenté. La machine est bien mieux huilée qu'on peut le penser. Et les nombreux procès en désunion ou en inefficacité qu'on lui fait ne sont probablement pas fondés.

En revanche, je peux confirmer la totale déconnexion de la plupart des hauts fonctionnaires avec le monde réel. Ils partent du principe que le commerce est, en soi, une bonne chose et ne supportent pas que l'on puisse avoir une opinion plus nuancée que la leur. L'Europe souffre moins d'être mal comprise que de mal comprendre les citoyens et leurs problèmes.



J.-P. S. - L'expérience vous a-t-elle fait devenir un partisan de l'Europe des régions ?



P. M. - Absolument pas, car un tel système rendrait l'Europe totalement ingérable. Il faut, pour éviter des épisodes aussi dommageables que celui du Ceta, que les institutions utilisent leurs compétences sans tenter d'empiéter sur les domaines qui relèvent des États membres. En leur répétant sans cesse ce qu'ils doivent faire, sans tenir compte des réalités et des histoires nationales, on ne fait qu'aggraver le déficit démocratique.



J.-P. S. - La Wallonie, qui était alors gouvernée par le Parti socialiste et le Centre démocrate humaniste, a semblé bien seule dans son combat contre le Ceta. Même les groupes auxquels vos formations sont liées au Parlement européen sont restés circonspects...



P. M. - Un tiers des intervenants, dont les Allemands et les Suédois, avaient intérêt à ce que le traité passe tel quel. Un tiers ne s'intéressaient pas au texte et ne l'ont sans doute même pas lu. Un dernier tiers avaient des doutes, mais leur voix a été étouffée, notamment en France où Manuel Valls et François Hollande sont parvenus à cadenasser la discussion.



J.-P. S. - Quel regard portez-vous sur l'Europe actuelle ? On a l'impression qu'après la défaite des populistes en Autriche, aux Pays-Bas et en France l'ambiance générale est au soulagement et que les projets de relance peuvent se matérialiser...



P. M. - Mon regard demeure inquiet. Bien sûr, l'Europe se réforme. Bien sûr, la France a remporté la bataille idéologique sur le pacte de stabilité - qui, dans les faits, n'est plus appliqué. Bien sûr, la Banque centrale européenne achète massivement des dettes publiques. De facto, le changement a eu lieu mais il n'est pas assumé politiquement. Comme si les dirigeants ne voulaient pas reconnaître leur revirement et leurs erreurs.



J.-P. S. - En quoi est-ce problématique ?



P. M. - Les réformes sont trop lentes alors que les attentes des opinions publiques sont énormes. Ce décalage persistant devient périlleux et menace la légitimité même du projet européen. L'extrême droite n'a pas gagné en Autriche ? Certes, mais elle y a réalisé 40 %. Et 30 % aux Pays-Bas, 34 % en France... C'est une situation inédite depuis les années 1930.

L'Europe est devenue la parfaite incarnation de toutes les peurs : l'immigration, le commerce international, la libéralisation, la libre circulation des personnes. Elle est un bouc émissaire idéal et elle se défend mal parce que ses dirigeants refusent généralement les critiques, les assimilant à de l'anti-européanisme. Je suis convaincu qu'on peut dénoncer certaines orientations, notamment économiques, de l'Europe sans être un mauvais Européen.



J.-P. S. - Comment la rendre plus populaire ?



P. M. - Elle n'est pas un roc ou un bloc uniforme ; on peut la changer. Or un grand nombre de citoyens pensent qu'il faut soit la subir, soit la quitter. Pourtant, entre les orientations de la Commission dirigée par Romano Prodi et celles de la Commission Barroso, il y avait de vraies différences. Une politique de centre gauche d'un côté, de droite de l'autre.



J.-P. S. - Après la polémique sur le Ceta, vous avez déclaré que l'Europe ne pourrait sans doute pas continuer à fonctionner avec des pays qui, à l'Est, mais aussi au Nord, s'opposent systématiquement à certaines politiques communautaires. Croyez-vous à la nécessité d'autres « Brexit » ?



P. M. - Une grande clarification s'impose. Le ver était dans le fruit dès le traité de Maastricht. Après la réunification allemande, nous avons fait le choix de laisser entrer tout le monde dans une Union européenne « unique » pour tous alors même que des pays très réticents, le Royaume-Uni ou le Danemark, étaient déjà membres du cercle. D'où l'émergence progressive d'une Europe à plusieurs vitesses, ce qui a fait naître des tensions.



J.-P. S. - Mais, précisément, l'idée des « plusieurs vitesses » est vue comme un remède à la crise du projet européen...



P. M. - Cela ne résoudra rien, au contraire. Le problème de l'Union, c'est qu'aujourd'hui un ouvrier roumain est payé au même tarif qu'un ouvrier chinois. D'une part, la Chine a progressé et, de l'autre, la Roumanie a perdu 10 à 15 % de sa population qui est partie travailler ailleurs ! Ce n'est pas un problème en soi si ces émigrés ramènent au pays des devises qui lui permettent de se développer, mais ça en devient un si ce système a pour conséquence d'exposer les salariés des autres pays de l'Union à une concurrence déloyale et de leur rendre la vie impossible.

La logique monétariste nous promettait que, dans la foulée de la monnaie unique, l'économie suivrait. Cela ne s'est pas produit. L'euro est utile mais n'a pas créé la convergence. Il faut donc préserver le modèle des pays qui ont la protection sociale la plus élevée.

Certains membres de l'Union ont accès à de généreux fonds de cohésion - 10 milliards d'euros pour la seule Pologne - mais ils ne sont astreints à aucune discipline budgétaire et peuvent allègrement remettre en cause les règles de l'État de droit sans que personne ne leur dise rien. Ils doivent être rappelés à l'ordre.



J.-P. S. - Qu'espérez-vous de l'élection d'Emmanuel Macron ? Vous avez déclaré que si vous aviez été français, vous auriez voté pour Benoît Hamon...



P. M. - Emmanuel Macron a fait des promesses. Son prédécesseur en avait fait également mais il ne les a pas tenues, ce qui a entraîné une déception d'autant plus profonde. Si le nouveau président parvient à démontrer qu'il a une vraie vision européenne et qu'il veut réellement changer de cap, alors oui, ce sera intéressant.

Mais peut-il réorienter le cours des choses ? Il a eu la prudence de renoncer à une rhétorique trop radicale, par exemple sur une possible renégociation des traités européens. Il a toutefois pris des engagements assez forts : le renforcement de la lutte contre le dumping - des produits chinois notamment -, le « buy european act », la révision de la directive sur les travailleurs détachés, le budget européen, etc. Si ces engagements se concrétisent, ils créeront un mouvement dans le bon sens.

Les autres dirigeants, à commencer par les Allemands, comprendront-ils qu'il faut permettre à la France de remporter des victoires pour éviter que les populistes gagnent du terrain demain ? Attention : plus on additionne les espoirs déçus, plus il sera difficile de réenchanter le projet.

Au-delà, je trouve que le personnage Macron est d'une habileté extraordinaire et d'une audace sans limite. Bien sûr, il a eu énormément de chance, mais la politique, c'est 50 % de chance et 50 % de capacité à la saisir.



J.-P. S. - La gauche sociale-démocrate est en difficulté en Allemagne et en Italie ; elle a été atomisée aux dernières élections en France et aux Pays-Bas : que se passe-t-il chez vos amis européens ?



P. M. - La social-démocratie a toujours été composite mais, jusqu'à présent, elle parvenait à maintenir son unité. Ce n'est plus le cas aujourd'hui et l'exemple français est le plus illustratif, avec une fraction tentée par la radicalité et l'anti-européanisme et une autre, sociale-libérale, qui ne parle pas aux classes ouvrières. Dans ses bastions historiques, l'Allemagne ou les pays nordiques, la social-démocratie européenne opérait une synthèse entre ces deux tendances. Et quand elle n'y arrivait pas, elle était très faible, comme en France et dans l'Europe du Sud.

Pour ce qui est de la gauche et du projet européen, le grand rendez-vous a été manqué au cours des années 1990, du temps où elle était au pouvoir en France, en Allemagne et au Royaume-Uni ; quand elle comptait 11 chefs d'État ou de gouvernement sur les 15 de l'Europe unie de l'époque. On n'a rien fait de cette « Europe rose », ou très peu. Le processus de Lisbonne n'a été qu'un petit pas vers une convergence sociale volontaire. Et le traité d'Amsterdam n'a pas vraiment opéré la correction, pourtant nécessaire, de Maastricht.

Pourquoi ? Parce que tous ces dirigeants n'avaient, en fait, qu'un agenda national et n'y avaient pas inscrit l'enjeu européen comme un thème majeur. C'est peut-être cela qui est en train de changer, et c'est tant mieux. C'est par le bas que l'on pourra repolitiser l'Europe, plus que par l'élection d'un président au suffrage indirect.



J.-P. S. - Dans la foulée du débat sur le Ceta, vous avez lancé une « déclaration de Namur », rassemblant des économistes, des intellectuels et des membres de la société civile. Faut-il y voir un aveu de faiblesse des partis, le signe que l'action doit désormais emprunter d'autres canaux ?



P. M. - Ma volonté était de faire en sorte que le Ceta ne soit pas un simple accident de parcours. Je voulais provoquer un débat de fond sur le commerce, ses vices et ses vertus, son utilisation. C'est visiblement difficile. La Commission m'oppose des fins de non-recevoir en expliquant que le temps manque ou qu'elle souhaite éviter de refaire ce qu'elle a déjà fait très bien... C'est dommage, mais Frans Timmermans, le premier vice-président, a toutefois indiqué qu'il était à la disposition des Wallons pour débattre de la globalisation. Nous l'inviterons.

Les partis ? Je ne pense pas que la démocratie parlementaire puisse fonctionner sans eux. Façonner le débat législatif, aider à la prise de décision, organiser les élections : ils continueront d'assumer ce rôle. Peut-être est-ce la forme qu'ont prise les grands partis de masse depuis un siècle qui est dépassée...



J.-P. S. - Contrairement à ses homologues européens, votre parti, le PS francophone belge, maintient globalement ses positions électorales. Il semble toutefois menacé, lui aussi, par une formation de la gauche radicale : le Parti du travail de Belgique. Croyez-vous que ce type de phénomène soit durable ? Représente-t-il un danger pour la social-démocratie ?



P. M. - Nous avons affaire à une lame de fond. Il faut toutefois bien distinguer la réalité de ces partis : Syriza, en Grèce, peut devenir un parti social-démocrate ; il est très différent de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon ou des maoïstes du Parti du travail de Belgique. Il existe, en réalité, trois gauches aujourd'hui : la gauche sociale-démocrate historique, qui est affaiblie ; l'extrême gauche anti-système ; et une nouvelle gauche, à l'oeuvre au Royaume-Uni, en Espagne, en Grèce ou au Portugal, plus radicale que la social-démocratie mais prête à participer au pouvoir.



J.-P. S. - Vous voyez-vous comme l'une des figures de cette dernière tendance ?



P. M. - Ce serait bien ambitieux de ma part... Je sais en tout cas qu'il y a un besoin de dialogue entre toutes ces forces politiques. Si la gauche classique ne discute pas avec les autres, elle se condamnera à la marginalisation et sera le « junior partner » des conservateurs, avec tout ce que cela comporte d'assassin pour elle.



J.-P. S. - Comment expliquez-vous que votre parti continue à dominer le paysage politique francophone belge ?



P. M. - C'est sans doute parce que nous avons réussi à incarner l'alliance sociologique entre la classe ouvrière et la classe moyenne. Il n'y a pratiquement pas eu de parti communiste en Belgique, sauf à la sortie de la guerre. Et j'ai longtemps cru qu'il n'y avait pas d'espace électoral, chez nous, pour une gauche radicale. Malheureusement, nos propres erreurs l'ont créé.



J.-P. S. - C'est-à-dire ? Les « affaires », les scandales à répétition qui ont éclaboussé des responsables du PS...



P. M. - Oui. Il est vrai que la gauche paie souvent les affaires beaucoup plus cher que la droite. En Belgique, aussi, les gens attendent de la gauche qu'elle soit plus exemplaire. Quant à nous, nous avons mal expliqué, mal assumé les décisions que nous avons prises lorsque nous étions au pouvoir.



J.-P. S. - Des membres de votre parti ont été récemment impliqués dans d'autres scandales, en Wallonie et à Bruxelles. Comment vivez-vous cette situation, vous qui êtes un « jeune » élu, entré en politique il y a une dizaine d'années ?



P. M. - J'ai adhéré au PS non par atavisme mais au terme d'un parcours intellectuel personnel. Je suis, en fait, entré en politique en raison des affaires et de la crise du népotisme qui frappaient ma ville, Charleroi. Le président du parti, Elio Di Rupo, est venu me chercher pour régler ces problèmes. Il m'a proposé une mission de médiation, puis un mandat d'un an et demi qui s'est prolongé...

Je pestais contre l'immobilisme des structures et le poids des « barons » ; je voulais pénétrer à l'intérieur de l'appareil pour faire bouger les choses. J'aurais pu me décourager mais j'ai été rattrapé par l'action et j'ai eu l'occasion de réaliser, à mon échelle, ce que d'autres ont tenté de faire en Italie ou en France : changer les pratiques et pas seulement les personnes.



J.-P. S. - De quel milieu venez-vous ?



P. M. - Celui de ma mère était très conservateur ; celui de mon père, laïque et progressiste. Mes parents n'étaient pas loin de considérer les socialistes comme des « sociaux-traîtres ». Je suis un enfant de soixante-huitards et j'ai baigné dans tous les combats de l'époque : contre le racisme, contre le nucléaire et les missiles de croisière américains en Europe, pour la Palestine... J'ai trouvé ma voie pendant mes études. C'est à cette époque que j'ai découvert Jean Jaurès, qui reste ma référence absolue, Léon Blum, Otto Bauer, Antonio Gramsci... Je me suis finalement reconnu dans les idéaux, malheureusement un peu oubliés, de la famille sociale-démocrate : la justice, le système parlementaire, l'alliance des catégories sociales, la culture du compromis...



J.-P. S. - Vous avez abandonné l'Université de Bruxelles, où vous dirigiez l'Institut d'études européennes, pour la politique. Aucun regret ?



P. M. - Exercer un tel métier n'est pas simple. Il ne donne pas, pour autant, le droit de se plaindre. La servitude de la politique, c'est accepter de perdre le contrôle de son temps. Un homme politique peut parfois avoir le sentiment que sa vie lui échappe, mais il l'a choisie.



J.-P. S. - La Belgique intrigue ses voisins. C'est un pays qui a vécu 541 jours sans gouvernement de plein exercice et dont le principal parti - l'Alliance néoflamande (NVA) - milite pour l'éclatement du royaume... La situation y est-elle apaisée ?



P. M. - Oui, je crois. Après la longue crise que vous évoquez, une autre séquence, qui a duré deux fois plus longtemps, a abouti à une nouvelle réforme institutionnelle. Les Belges sont souples, pragmatiques, malléables - ce qui explique leurs succès diplomatiques - et sont toujours parvenus à gérer les poussées nationalistes, d'où qu'elles viennent.



J.-P. S. - Le nationalisme flamand est-il apprivoisé ?



P. M. - Peut-être pas pour toujours mais, selon l'adage d'un ancien premier ministre, Jean-Luc Dehaene, « on se posera la question quand le problème se posera » !



J.-P. S. - Au sein du gouvernement fédéral, on trouve un seul parti francophone - le Mouvement réformateur libéral du premier ministre Charles Michel - aux côtés de trois formations néerlandophones. Cette sous-représentation traduit-elle un affaiblissement des francophones ?



P. M. - Personnellement, je n'aurais pas tenté cette expérience. Le problème est que ce parti est lui-même très faible et isolé, soumis à une forte pression de la Flandre qui est en train de démanteler certaines politiques fédérales. Les nationalistes s'en prendront ensuite au système de sécurité sociale ou, du moins à ceux de ses volets qui sont favorables à la Wallonie tout en conservant ceux qui bénéficient surtout à la Flandre.



J.-P. S. - La NVA propose un schéma confédéral, une sorte de voie alternative à la séparation entre Flamands et francophones. Cette solution a-t-elle des chances d'être acceptée ?



P. M. - Non, en tout cas pas par mon parti. Parce que ce scénario signifierait la disparition de Bruxelles, dont nous défendons, depuis les années 1970, l'existence en tant que région à part entière afin qu'elle ne soit pas absorbée économiquement par la Flandre. Nous refusons qu'elle soit cogérée par les deux autres régions - la Flandre et la Wallonie. Nier l'existence institutionnelle des Bruxellois, qui revendiquent leur identité propre, c'est nier leurs droits démocratiques.



J.-P. S. - À qui donneriez-vous le prix du courage politique ?



P. M. - Je le donnerais à tous ces Israéliens qui se battent dans le camp de la paix, en particulier aux fondateurs du mouvement « Two States, One Homeland », qui défend courageusement, avec des Palestiniens, un modèle de confédération.



 


Notes :