Politique Internationale - La Revue n°157 - AUTOMNE - 2017

sommaire du n° 157
La diplomatie française sur tous les fronts
Article de Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Monsieur le Ministre, y a-t-il certains points de la politique étrangère française que vous aimeriez réorienter ? 



 



Jean-Yves Le Drian - Je voudrais d'abord dire que j'ai été frappé, à New York où j'ai passé une semaine à l'Assemblée générale de l'ONU, de voir s'affronter deux stratégies de politique étrangère radicalement opposées : celle d'Emmanuel Macron et celle de Donald Trump. Avec d'un côté de l'ambition, de l'optimisme, un volontarisme affirmé. Et, de l'autre, du pessimisme, une tendance au repli sur soi. Le président de la République considère le multilatéralisme comme une nécessité pour résoudre les crises et répondre aux défis majeurs du XXIe siècle tandis que son homologue américain privilégie la stratégie du cavalier solitaire et préfère agir unilatéralement ou négocier d'État à État sur la base d'un rapport de forces. Ces deux visions du monde sont totalement différentes. Honnêtement, vous l'aurez compris, c'est celle d'Emmanuel Macron qui m'enthousiasme. J'ai bien senti, dans les réunions auxquelles j'ai participé, y compris dans celles qui se sont tenues en l'absence du président de la République, que la France avait aux yeux des autres États la force et l'énergie nécessaires pour donner un second souffle aux Nations unies et leur permettre de faire du XXIe siècle un siècle pacifié, porteur de développement.



 



I. L. - Quelles sont les principales différences, en matière de politique étrangère, entre Emmanuel Macron et François Hollande ?



 



J.-Y. L. D. - Les grands principes de la politique étrangère sont ceux de la France, et ils s'inscrivent dans notre histoire républicaine. La nouveauté, c'est qu'ils sont désormais affirmés et mis en pratique de façon pragmatique et avec plus de vigueur. Ils sont d'autant plus mis en valeur qu'à travers le monde les crises se sont aggravées et que Donald Trump renvoie, lui, une image totalement inverse de la vision française.



 



I. L. - Quelles sont les erreurs qui, selon vous, ont été commises au cours du précédent quinquennat ? 



 



J.-Y. L. D. - Je ne crois pas qu'il y ait eu des erreurs. Ce qui saute aux yeux, par exemple, c'est la différence d'approche vis-à-vis du projet européen. François Hollande pensait que la relance serait possible sans changer les normes de fonctionnement et sans remettre en cause la règle du consensus. Il voulait adapter l'Europe. Emmanuel Macron, lui, estime qu'il faut la refonder et qu'il faut le faire avec Berlin, en consolidant le couple franco-allemand. Il sait en outre que, pour relancer l'Europe avec l'Allemagne, il lui faudra être crédible auprès de nos partenaires. C'est-à-dire avoir réalisé des réformes en France. Si la mise en oeuvre de ces réformes a été aussi rapide et ambitieuse, c'est en outre qu'il fallait engager cette transformation avant le rendez-vous de la relance européenne qui doit avoir lieu à la fin de l'année 2017, une fois les échéances électorales allemandes passées et le gouvernement de coalition constitué. Si nous avions décidé d'aller plus lentement, nous n'aurions pas été prêts pour ce rendez-vous européen crucial aux yeux du président. Pourquoi, me demanderez-vous, mettre l'accent sur l'Europe aujourd'hui ? Parce que nous voyons bien que le doute démocratique qui se manifeste depuis plusieurs années sur le continent, et qui s'est notamment concrétisé avec le Brexit, a malheureusement rendu caduque la méthode de François Hollande.



 



I. L. - Le Brexit aura-t-il un impact sur l'influence qu'exerce la France dans le monde ? Constitue-t-il, finalement, une opportunité pour Paris ? 



 



J.-Y. L. D. - Le Brexit entraîne, en effet, une recomposition du paysage financier européen, ce qui crée des opportunités que nous devons saisir. Dans cette optique, le premier ministre a présenté début juillet un ensemble cohérent de mesures visant à renforcer l'attractivité et la compétitivité de la place de Paris : entre autres, une réforme de la fiscalité des entreprises et du capital ; la création d'une chambre spécialisée dans le traitement du contentieux international des affaires ; la simplification du droit financier et du droit des sociétés ; ou encore le développement d'une offre scolaire internationale.



Cela dit, le Brexit n'est, au fond, une bonne nouvelle pour personne. Le retrait britannique est un parcours d'obstacles largement sous-estimé par ses promoteurs. Il crée de fortes incertitudes pour nos citoyens et pour nos entreprises - incertitudes auxquelles nous souhaitons pouvoir mettre fin dès que possible. C'est l'enjeu de la négociation conduite actuellement par Michel Barnier qui, pour ce faire, a reçu mandat des 27 États membres. 



 



I. L. - La Grande-Bretagne manque-t-elle à la France dans la gestion des grands dossiers internationaux ? 



 



J.-Y. L. D. - Le Royaume-Uni est une puissance alliée de la France : nous avons les mêmes réflexes sur de nombreux dossiers ; nous partageons une histoire commune marquée par les épreuves du siècle passé ; nous sommes tous deux membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies ; nous sommes des puissances nucléaires reconnues comme telles par le TNP ; nous avons une relation bilatérale de défense extrêmement forte avec les traités de Lancaster House (1), et des capacités de projection voisines. Au-delà du cadre qui présidera dans l'avenir aux relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne, la France entend préserver une relation bilatérale forte et intense avec les Britanniques, en particulier dans le domaine de la sécurité et de la défense.



 



I. L. - Emmanuel Macron a présenté un vaste plan de refondation européenne. Quelles sont, selon vous, ses chances de succès alors qu'Angela Merkel est sortie affaiblie des dernières élections ?



 



J.-Y. L. D. - Il ne vous aura pas échappé que le président a prononcé son discours à la Sorbonne deux jours après les élections allemandes. Il est, en effet, de notre responsabilité de livrer notre vision de l'avenir de l'Europe au moment où les lignes se dessinent, et non après. Quels que soient les contours de la coalition, l'Allemagne restera notre principal partenaire. Je me félicite d'ailleurs de la qualité des relations qui se sont nouées entre les ministres allemands et mes collègues du gouvernement au cours des derniers mois. C'est sur cette base politique et relationnelle que nous pourrons donner toutes ses chances au projet européen. 



Ce point est d'autant plus important que les élections allemandes ont montré - à travers le score très élevé de l'extrême droite qui a rassemblé près de six millions de voix - que le scepticisme, voire le rejet de l'Europe existait également outre-Rhin. La meilleure réponse sera apportée par l'action conjointe d'Angela Merkel et d'Emmanuel Macron : il faut permettre à l'Europe de progresser pour renforcer sa souveraineté et pouvoir ainsi relever les grands défis du moment - le changement climatique, la lutte contre le terrorisme, la régulation de la mondialisation et de l'espace numérique, les migrations et le développement. J'ajoute que les premières réactions allemandes au discours du président de la République à la Sorbonne ont été positives : elles indiquent que nous pourrons oeuvrer ensemble à ce projet de refondation européenne.



 



I. L. - Certains, en France, reprochent à Emmanuel Macron de se plier trop facilement aux diktats économiques et financiers de l'Allemagne. D'autres l'accusent de creuser le fossé avec les pays d'Europe orientale qui, sur de nombreux sujets, ne partagent pas la vision du couple franco-allemand. Que leur répondez-vous ?



 



J.-Y. L. D. - Contrairement à ce que vous suggérez, la préoccupation constante du président est de parler à tous. Il a rencontré 23 des chefs d'État et de gouvernement européens depuis son arrivée et il a, précisément, placé son discours de la Sorbonne sous le signe de l'unité. Personne ne peut faire l'Europe seul ; il nous faut donc convaincre nos partenaires, les uns après les autres, de la pertinence des réponses que nous apportons. J'ai moi-même rencontré jusqu'à présent plus de la moitié de mes homologues européens, de Chypre à l'Irlande en passant par la République tchèque et le Danemark. Partout, nous défendons le même projet : celui d'une Europe plus proche de ses citoyens, plus protectrice et plus ambitieuse. Notre proposition est sur la table ; nous verrons bientôt qui souhaite nous suivre sur la voie de la refondation européenne, sans exclure personne a priori. Le seul critère sera celui de l'ambition.



 



I. L. - Depuis l'arrivée d'Emmanuel Macron à l'Élysée, la Russie ne paraît plus être au centre de la politique étrangère de la France. Quel est l'état de la relation franco-russe ? 



 



J.-Y. L. D. - Les fondations de notre relation bilatérale sont solides. Malgré nos divergences, le dialogue entre nos deux pays n'a jamais cessé, et je m'attache personnellement à l'approfondir. Il importe de continuer à échanger avec franchise et fermeté entre États souverains, même lorsque l'on n'est pas d'accord, comme dans le cas de l'annexion de la Crimée. Nous sommes également des partenaires exigeants dans notre dialogue avec la Russie et l'Ukraine pour la mise en oeuvre des accords de Minsk, en format Normandie (2).



Le rôle d'une diplomatie indépendante, vous le savez bien, c'est de bâtir des ponts. C'est pour cette raison que le président de la République a convié, dès le 29 mai, le président russe à Versailles, pour ouvrir une nouvelle page du dialogue entre Paris et Moscou. 



 



I. L. - Que pensez-vous du ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov ?



 



J.-Y. L. D. - Je suis moi-même pleinement mobilisé pour construire une relation de travail confiante et soutenue avec M. Lavrov. Nous avons établi un rythme de consultations régulier : nous nous voyons en moyenne une fois par mois depuis mai ; je me suis rendu deux fois à Moscou depuis ma prise de fonctions, ma dernière visite remontant au 8 septembre ; puis nous nous sommes vus à New York, aux Nations unies. Notre dialogue est sincère et exigeant, nous nous disons les choses, tant sur la gestion des crises - Syrie, Libye, Corée du Nord, Iran, Ukraine - que sur les principaux sujets de notre relation bilatérale. Nous menons ce dialogue dans le cadre des engagements pris collectivement avec nos partenaires européens et nos alliés, et sans rien céder : la Russie a fait des promesses et doit les tenir.



Nous estimons également que le rapprochement des sociétés civiles russe et française contribuera à une meilleure compréhension mutuelle. C'est pour cela que les présidents français et russe ont décidé de lancer cette plateforme d'échange - le « dialogue de Trianon » - qui réunira des représentants des sphères culturelles, éducatives, économiques et médiatiques de nos deux pays afin qu'ils puissent travailler sur des projets conjoints. J'ai signé avec M. Lavrov le protocole de lancement de cette belle initiative lors de son dernier passage à Paris. Ce dialogue sera inauguré par les présidents Emmanuel Macron et Vladimir Poutine dans les prochains mois. 



 



I. L. - La politique syrienne de la France a-t-elle changé ? 



 



J.-Y. L. D. - La politique syrienne de la France a été infléchie depuis que nous avons constaté que les efforts diplomatiques n'avaient abouti à rien, si ce n'est à un terrible échec collectif. Nous n'avons pas réussi à rassembler les Syriens. Les négociations à Genève n'ont pas encore donné de résultats car le régime ne cède rien. Depuis septembre 2015, l'intervention militaire de la Russie a rendu les choses encore plus compliquées. On ne peut pas rester des années dans cette impasse. D'autant plus - et c'était un objectif majeur pour nous - que Daech est en train de perdre. D'où la question qui nous est posée : comment allons-nous préparer l'après-Daech en Syrie ? Comment faire avancer les négociations à Genève sous l'égide de l'ONU ? Comment enclencher un processus de transition politique ? Comment l'imposer face aux rendez-vous d'Astana organisés par la Russie (3) ? Moscou a mis en place un processus de désescalade qui, s'il était mené à son terme sans autre développement politique, déboucherait sur une fragmentation de la Syrie et le maintien de Bachar el-Assad dans les territoires qu'il contrôle, au moins en apparence. Cette fragmentation s'accompagnerait d'une progression militaire de l'Iran dans la région, du non-retour des réfugiés et de l'émergence de nouvelles formes de terrorisme. Pour une raison simple : les populations sunnites, qui ne seront pas représentées dans les instances de transition, réagiront de manière violente. 



Qu'il y ait des zones de désescalade, c'est positif si cela améliore la condition des populations civiles. Que ces zones permettent l'accès de l'aide humanitaire, c'est encore mieux. Mais ce n'est pas une réponse politique et c'est souvent un prétexte pour positionner des forces ailleurs. À mon avis, le sujet principal est là. Voulons-nous créer un processus politique global ou nous limiter aux zones de désescalade d'Astana ? D'où la nouvelle initiative lancée par le président français : un groupe de contact sur la Syrie (4), c'est-à-dire un cadre crédible pour élaborer une solution collective. L'idée est de réunir autour des mêmes principes de règlement de la crise les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU ainsi qu'un nombre restreint de pays de la région directement concernés et impliqués sur le terrain. Tous ces pays devront être capables d'engager entre eux un processus politique qui se traduirait par une transition acceptée, une nouvelle constitution et de nouvelles élections. On pourrait nous objecter que la réponse doit appartenir aux Syriens et seulement aux Syriens, mais c'est justement pour remettre les Syriens au coeur de la résolution de crise que l'initiative française est importante. Et il faut voir que la crise syrienne est une crise internationale. Il faut donc que ce dialogue, celui du groupe de contact, s'ouvre et renforce le travail légitime des Nations unies.



 



I. L. - Mais les Américains s'opposent à la participation de l'Iran...



 



J.-Y. L. D. - C'est exact. La France, toutefois, s'emploie à trouver une solution. Le groupe de contact n'aura pas un nouveau cadre figé : ce sera une structure politique, souple et dynamique. Ce n'est pas non plus une fin en soi : l'objectif français est d'entrer enfin dans des négociations pour assurer une paix durable en Syrie.



 



I. L. - Est-ce une manière pour la France de peser à nouveau sur le dossier syrien dont elle avait été exclue au profit, notamment, des Russes et des Iraniens qui occupent militairement le terrain ? 



 



J.-Y. L. D. - Nous agissons parce que nous sommes membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, membres de la coalition internationale anti-Daech, historiquement engagés au Levant, et parce que la communauté internationale doit relancer le processus de Genève.



 



I. L. - Le sort du président Bachar el-Assad continue de peser sur les négociations. Comment résoudre ce casse-tête ?



 



J.-Y. L. D. - Si l'on fait du départ de Bachar el-Assad un préalable, on ne s'en sortira jamais. Il faut donc mettre cette question de côté dans l'immédiat, engager un processus politique et, à la fin de ce processus, on verra sans doute que Bachar ne sera plus là, tout simplement parce qu'il ne peut pas incarner l'avenir du peuple syrien. Ce sont les Syriens qui voteront et qui décideront. 



 



I. L. - La France avait été très en pointe sur l'accord nucléaire iranien. C'est son insistance qui avait permis d'en durcir les termes en 2015. Cet accord est aujourd'hui remis en cause par Donald Trump. Comprenez-vous les critiques formulées à son encontre par le président américain ? 



 



J.-Y. L. D. - Je pense que Donald Trump a mal lu le texte. L'accord de juillet 2015 permettra de ramener l'Iran au rang des pays possédant une capacité nucléaire civile. C'est tout. Trump aurait raison si Téhéran ne respectait pas ses engagements. Or tous les éléments qui sont en notre possession montrent que l'Iran les respecte. S'ils remettent en cause cet accord, les États-Unis affaibliront l'aile du pouvoir représentée par le président Hassan Rohani, avec lequel il est possible de discuter. Ils ouvriront un boulevard aux ultra-conservateurs en leur permettant de reprendre la militarisation du programme nucléaire. Ce serait extrêmement dangereux pour toute la région parce que d'autres pays pourraient s'inspirer de cet exemple et se lancer à leur tour dans l'aventure nucléaire. Par ailleurs, ce serait une incitation, pour certains acteurs, à frapper par anticipation. Il faut absolument enrayer ce risque de guerre majeure en faisant prendre conscience à Donald Trump que les conséquences de ses actes ne feraient qu'aggraver la situation. Bien sûr, le développement du programme balistique iranien nous inquiète autant qu'il inquiète Washington. Mais c'est une autre histoire... Les essais balistiques réalisés par l'Iran violent la résolution de l'ONU qui a accompagné l'accord de Vienne (5), mais ils ne violent pas directement l'accord de Vienne. Il s'agit aujourd'hui de deux sujets distincts. Et la France est d'accord pour parler du dossier balistique avec les Iraniens.



 



I. L. - La France a-t-elle les moyens de sauver l'accord de Vienne ?



 



J.-Y. L. D. - Elle y travaille avec ses partenaires. Reste que son engagement dans la gestation de l'accord de même que les responsabilités qui découlent de son statut au Conseil de sécurité l'obligent à être la plus vigilante de tous. Elle doit veiller à ce que l'Iran respecte l'accord de Vienne, mais aussi à ce que survive le consensus des puissances qui ont signé ce texte : les cinq membres du Conseil de sécurité, l'Allemagne et l'Union européenne. Nous nous sommes réunis à New York en marge de l'Assemblée générale de l'ONU pour en débattre. Les États-Unis sont isolés sur ce terrain... 



 



I. L. - Quelle attitude préconisez-vous face à la Corée du Nord ?



 



J.-Y. L. D. - C'est le même sujet ! La seule solution est d'amener la Corée du Nord à la table des négociations et de la convaincre d'entrer dans un processus identique à celui qui a permis de signer l'accord de Vienne avec l'Iran. Et pour contraindre Pyongyang de revenir à la table des négociations, il faut soumettre le régime à des sanctions supplémentaires. 



 



I. L. - N'est-il pas trop tard ? La Corée du Nord est désormais un pays doté de l'arme nucléaire. Pourquoi accepterait-elle de s'en séparer alors qu'elle en retire de nombreux avantages ? 



 



J.-Y. L. D. - La Corée du Nord n'est pas encore capable de projeter son arme nucléaire. Elle possède d'un côté une capacité balistique et de l'autre la capacité nucléaire, mais le couplage des deux n'a pas encore été réalisé. Ce dernier pas requiert de la technologie et du savoir-faire. Nous ne savons pas combien de temps il faudra aux ingénieurs nord-coréens pour franchir cette étape. C'est donc aujourd'hui qu'il faut parler. Et parler fort. La communauté internationale doit expliquer une nouvelle fois pourquoi elle refuse toute prolifération des armes de destruction massive et pourquoi les événements de Corée du Nord représentent une rupture stratégique. Les Chinois ont commencé à le comprendre. La preuve : ils ont soutenu les dernières résolutions du Conseil de sécurité. Bien sûr, l'effet des sanctions ne peut se faire sentir dans la journée. C'est pourquoi il faut agir rapidement. Le temps presse, on le voit. Mais il faut aussi rappeler que la communauté internationale, en durcissant les sanctions, veut contraindre le régime nord-coréen à négocier et non, comme le déclare Donald Trump, rayer la Corée du Nord de la carte du monde !



 



I. L. - Diriez-vous que Kim Jong-un est imprévisible ?



 



J.-Y. L. D. - Non, pas du tout. Je le trouve méthodique. C'est un provocateur méthodique. Mais cela ne le met pas nécessairement à l'abri d'une erreur qui serait commise par excès de confiance et par une sous-estimation de la détermination des États-Unis à garantir la sécurité de leurs alliés dans la région - ainsi que leur propre sécurité. 



 



I. L. - Et Donald Trump ?



 



J.-Y. L. D. - Il n'est pas facile de répondre à cette question. Donald Trump a tendance à faire des déclarations fortes au motif qu'elles crédibiliseraient une posture américaine de puissance. Néanmoins, le dialogue est toujours possible. J'ai d'ailleurs moi-même un homologue de qualité en la personne de Rex Tillerson.



 



I. L. - La situation sécuritaire du Mali s'est à nouveau dégradée. Quelle sortie de crise imaginez-vous à moyen terme pour ce pays ? Avec le recul, qu'est-ce qui n'a pas marché ? La France aurait-elle dû s'y prendre autrement ? 



 



J.-Y. L. D. - Au Mali, la priorité est de poursuivre les efforts de mise en oeuvre de l'accord d'Alger (6). C'est la clé politique pour sortir de la crise. Les acteurs concernés se parlent, ils travaillent plus facilement ensemble que cela n'était le cas il y a quelques mois. 



Contrairement à ce que laisse penser votre question, j'estime que, au Mali, notre démarche a été exemplaire. Nous avons très vite mis en oeuvre une stratégie associant action militaire de contre-terrorisme, recherche de solution politique adaptée et effort de développement, en particulier dans les régions les plus déshéritées. Cette démarche globale permettra, au bout du compte, de maîtriser puis d'éliminer le terrorisme. Qui peut nier, à cet égard, les progrès accomplis depuis 2012 même si, bien sûr, tout ne va pas aussi vite qu'il le faudrait ?



Sur le terrain, une trêve a été déclarée. Il est désormais indispensable de traduire dans les faits l'engagement qui a été pris et qui vise à relancer la mise en oeuvre de l'accord ; la priorité doit aller au désarmement et au lancement effectif du travail des autorités intérimaires désignées pour administrer le nord du Mali. Et il est souhaitable que le gouvernement malien avance sur la voie de la décentralisation dans un cadre consensuel.



Je veux souligner que la coopération régionale revêt une importance cruciale. Nous avons nous-mêmes étendu notre champ d'action avec Barkhane, qui a succédé à Serval. Il ne faut pas laisser d'angle mort aux groupes terroristes. C'est pour cela que la France et de nombreux autres partenaires soutiennent activement la création de la force conjointe du G5 Sahel (7). La France a mis à profit sa présidence du Conseil de sécurité en octobre pour conforter cette dynamique.



 



I. L. - Même question pour la Libye. Avec le recul, pensez-vous que l'intervention militaire en Libye fut une bonne chose ? Aurions-nous dû agir autrement ? En quoi les initiatives prises par la France depuis le début de l'été (8) pourront-elles aider à assainir la situation régionale ?



 



J.-Y. L. D. - On peut toujours débattre du bien-fondé de l'intervention de 2011 en Libye. C'est d'ailleurs ce que l'on fait depuis le début, mais selon des raisonnements qui ont la fragilité des analyses a posteriori et des spéculations contrefactuelles. Un fait établi, en revanche, c'est que cette intervention a sauvé des vies, en particulier à Benghazi qui, au moment où l'aviation française est intervenue, était directement menacée par les colonnes du colonel Kadhafi. Il est vrai, aussi, que les suites de l'intervention - les volets autres que militaires - n'ont pas été suffisamment préparées ou prises en charge. 



Aujourd'hui, après six ans d'instabilité et de chaos et face à une forte montée des périls, une perspective politique est en train de se dessiner. La rencontre de La Celle-Saint-Cloud, organisée le 25 juillet dernier par le président de la République entre le premier ministre Sarraj et le maréchal Haftar, a permis une vraie relance du processus politique. Par-delà leurs divisions - et elles sont nombreuses -, les Libyens, dans leur grande majorité, sont las du désordre et s'accordent sur les principales mesures à prendre pour sortir de la crise. J'ai pu le constater lorsque je me suis rendu à Tripoli, Misrata, Benghazi et Tobrouk début septembre.



L'envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies, Ghassan Salamé, a présenté le 20 septembre à New York sa feuille de route à la communauté internationale. Il a tracé une ligne que je trouve claire et méthodique et qui reçoit tout mon soutien. Elle prévoit la révision de l'accord politique de Skhirat (9), la réunion d'une grande conférence nationale, l'adoption d'une constitution et la tenue d'élections d'ici à un an. M. Salamé a commencé, dès le 25 septembre, à examiner, avec les délégations des deux chambres libyennes, les amendements nécessaires de l'accord de Skhirat. Il peut compter sur l'appui de la France. Ses propositions doivent être mises en oeuvre rapidement dans l'intérêt des Libyens, mais également dans l'intérêt de notre propre sécurité et de la stabilité du Maghreb, qui est pour nous essentielle. 



 



I. L. - Quel est aujourd'hui votre principal défi ? 



 



J.-Y. L. D. - La priorité de notre politique étrangère, c'est d'assurer la défense de nos intérêts et la protection des Français face aux crises qui affectent notre sécurité. De ce point de vue, la menace que représente le terrorisme militarisé d'inspiration djihadiste demeure notre ennemie, comme j'ai eu l'occasion de l'exposer en détail par le passé. À cette menace nous opposons une réponse globale et cohérente, structurée autour de trois piliers. Le premier est l'engagement militaire, qu'il s'agisse de l'intervention directe de nos forces ou des missions d'appui et de formation qu'elles procurent à nos partenaires - au Sahel comme au Levant - ou, bien sûr, de notre effort de renseignement. 



Le deuxième pilier, dont je suis directement responsable sous l'autorité du chef de l'État, c'est la recherche de solutions politiques pragmatiques et partagées qui soient à même d'assurer la réconciliation des communautés. Ne l'oublions pas, le terrorisme est d'abord le fait d'individus et de groupes fanatiques et dangereux mus par une idéologie mortifère qui emprunte tous les moyens de communication modernes. Mais il prospère aussi, bien souvent, sur un terreau qui se nourrit des divisions, voire des conflits ouverts dont souffrent les sociétés. C'est le cas au Mali comme au Levant. Par son action diplomatique, la France s'efforce de favoriser des solutions politiques inclusives, respectueuses des droits de chacune des composantes de ces sociétés. Elle aide aussi ces pays à se doter d'institutions reconnues, légitimes et capables d'assurer la stabilité. Je précise, enfin, que le terrorisme est associé aux trafics en tout genre, qui eux-mêmes naissent de la désespérance sociale et économique à laquelle est trop souvent vouée la jeunesse de ces régions. 



D'où le troisième pilier de notre stratégie : il relève également de mon ministère et consiste à bâtir une politique de développement économique et humain susceptible de réduire les fractures du tissu social. C'est tout l'enjeu de l'Alliance pour le Sahel (10) et, plus globalement, des efforts que nous déployons pour porter à 0,55 % la part de la richesse nationale consacrée à l'aide publique au développement. 



Cette stratégie exige une action volontaire, constante et inscrite dans le temps long. Avec les femmes et les hommes de mon ministère, dont je tiens à saluer l'engagement, j'agis au quotidien pour qu'elle soit couronnée de succès. 



 






Notes :


 



(1) Le traité de Lancaster House a été signé en novembre 2010 par le président français Nicolas Sarkozy et le premier ministre britannique David Cameron. Il visait à renforcer la coopération franco-britannique en matière de défense et à poser les bases d'un « partenariat à long terme ».



(2) Le « format Normandie » désigne le quatuor diplomatique formé en juin 2014 pendant les célébrations du Débarquement entre la France, l'Allemagne, l'Ukraine et la Russie pour trouver une solution pacifique au conflit du Donbass.



(3) Initiés par la Russie, coparrainés par la Turquie et l'Iran, les pourparlers d'Astana (la capitale du Kazakhstan) visent à relancer le processus de paix après l'échec des négociations de Genève. Mais ils n'ont pas permis d'avancées majeures.



(4) La France, qui veut reprendre l'initiative politique pour relancer le processus de paix en Syrie, a créé en septembre pendant l'Assemblée générale de l'ONU un Groupe de contact dont les acteurs - ceux du Conseil de sécurité et ceux qui sont impliqués dans le conflit - sont censés se mettre d'accord sur un calendrier de transition politique.



(5) L'accord de Vienne a été signé en juillet 2015 : d'une part, par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU plus l'Allemagne et, d'autre part, par l'Iran après de longues années de difficiles négociations. Il prévoit un gel du programme nucléaire militaire iranien en échange de la levée des sanctions internationales.



La résolution 2231 du Conseil de sécurité de l'ONU appelle l'Iran à ne pas entreprendre d'activités liées aux missiles balistiques, conçus pour être capables de lancer des armes nucléaires. Elle a été adoptée le 20 juillet 2015 pour accompagner l'accord de Vienne.



(6) L'accord d'Alger, signé en 2015 à Bamako entre le Mali et les groupes armés rebelles touaregs et arabes, doit faciliter le règlement de la crise et la restauration de l'intégrité territoriale du pays.



(7) L'organisation G5 Sahel est composée de cinq pays : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. Destinée à renforcer la politique de développement et de sécurité dans la région, elle est notamment censée soutenir l'action des armées nationales contre les groupes terroristes.



(8) Sous le parrainage de la France, les deux frères ennemis libyens - le premier ministre Sarraj et le maréchal Haftar - ont signé un accord de réconciliation le 25 juillet 2017 à La Celle-Saint-Cloud. L'initiative, suscitée par Emmanuel Macron, vise à instaurer un cessez-le-feu et à organiser des élections au printemps 2018.



(9) Les accords de paix de Skhirat ont été signés au Maroc le 17 décembre 2015 entre le Congrès général national et la Chambre des représentants. Ils prévoyaient la formation d'un gouvernement, qui a vu le jour en janvier 2016.(10) L'Alliance pour le Sahel est une initiative lancée par Emmanuel Macron lors du sommet du G5 le 2 juillet 2017. Cette structure vise à accélérer et à rendre plus efficace l'aide au développement au Sahel.