Politique Internationale - La Revue n°157 - AUTOMNE - 2017

sommaire du n° 157
Erdogan face au « Gandhi turc »
Entretien avec Kemal KILICDAROGLU
Secrétaire général du Parti républicain du peuple (CHP, centre gauche, opposition).
conduit par
Marie Jégo
Correspondante du Monde en Turquie.
en français
in english
en español
en français


Marie Jégo - À deux ans des prochaines échéances électorales - présidentielle et législatives en novembre 2019 -, le président Recep Tayyip Erdogan doit-il avoir peur de vous ? 



 



Kemal Kiliçdaroglu - Depuis le référendum du 16 avril 2017 (1) sur le renforcement des prérogatives de Recep Tayyip Erdogan, la donne a changé en Turquie. Nous sommes désormais en présence d'une opposition entre deux camps bien distincts qui va bien au-delà du clivage ordinaire entre la droite et la gauche. Ces deux camps voient l'avenir de façon très différente. Les uns sont attachés à la démocratie, au pluralisme et à la liberté de la presse ; les autres ne jurent que par un système totalitaire taillé pour un seul homme. Bien des sympathisants de l'AKP - le parti d'Erdogan - se sont prononcés contre son projet d'hyper-présidence. Il s'en est parfaitement rendu compte, ce qui ne l'a pas empêché de faire étalage de sa « légitimité ». En revanche, pour moi et pour mon parti, il est clair qu'Erdogan n'a pas obtenu la majorité des voix au référendum. La Commission électorale centrale a manipulé les résultats (2). 



Il est évident qu'Erdogan traverse une période difficile. Il a compris, à la lecture des sondages, que les élections de 2019 n'étaient pas gagnées. D'où son sentiment de panique. C'est parce qu'il a peur qu'il tente aujourd'hui de secouer sa base électorale. Il commence même à critiquer le fonctionnement de son propre parti, en affirmant que certains cadres sont fatigués et qu'il conviendrait de les remplacer (3). 



 



M. J. - Verra-t-on se former un front de l'opposition unie face à l'hégémonie de l'AKP, le parti au pouvoir depuis 2002, dont le destin, selon M. Erdogan, serait indissociable de celui du pays (4) ? 



 



K. K. - Je ne veux pas utiliser le terme « opposition » car, comme je vous l'ai dit, il y a un camp qui défend la démocratie - le CHP en fait partie -, tandis que l'autre veut un leader unique. Pendant la campagne pour le référendum, j'ai misé sur l'idée que toutes les forces démocratiques du pays devaient dépasser leurs divergences et marcher ensemble au nom des valeurs universelles. Je suis en contact avec tous ceux qui dénoncent le pouvoir abusif d'Erdogan : les proches de Meral Aksener (une dissidente du parti ultra-nationaliste MHP) (5) et les représentants du Parti de la démocratie des peuples (HDP, pro-kurde), qui ont participé à la « Marche pour la Justice ». C'est la seule façon d'en finir avec ce régime inique. 



Erdogan a réussi à créer un système dans lequel l'AKP se confond avec l'État. Comment est-il possible que des recteurs, des gouverneurs, des juges, des procureurs, clament haut et fort leur appartenance à ce parti ? Ne sont-ils pas censés servir l'État avant tout, indépendamment de la couleur politique du gouvernement ? Le président de la Cour constitutionnelle, celui de la Cour des comptes, le président du Conseil des juges et des procureurs, tous se réclament de l'AKP. C'est ce qui permet à Erdogan de dire que l'État, c'est l'AKP. C'est aussi un sujet d'inquiétude pour lui. S'il redoute tant la perspective d'un changement politique, c'est parce que le jour où son parti perdra les élections, tous ces fonctionnaires seront remplacés. C'est inévitable : un jour, ce régime s'écroulera et Erdogan quittera le pouvoir. 



 



M. J. - Faut-il attendre le Macron turc ? 



 



K. K. - Nous avons suivi de près l'ascension fulgurante d'Emmanuel Macron en France, un pays où il va de soi que la culture démocratique est bien plus ancienne et bien plus solidement ancrée qu'en Turquie. Nous avons connu le multipartisme en 1946 puis nous avons subi plusieurs cassures à la suite des coups d'État militaires (1960, 1971, 1980). Or, malgré cette histoire compliquée, la démocratie est une valeur prisée comme jamais. Je ne sais pas si le Macron turc va sortir du bois en vue de l'échéance électorale de 2019, mais ce que je peux dire avec certitude, c'est que les électeurs opteront pour la démocratie et les libertés. 



 



M. J. - Arrestation de plus de 50 000 personnes, règne de l'arbitraire, affaiblissement des institutions, posture agressive envers les alliés traditionnels : qu'est-ce qui pourrait stopper cette spirale infernale ?



 



K. K. - Le dernier coup d'État qu'a connu la Turquie est celui du 20 juillet 2016 (6). Ce jour-là, Erdogan a organisé son propre putsch ; il a imposé l'état d'urgence et supprimé le Parlement. Ce coup d'État civil est toujours en cours. Non content d'exercer un monopole absolu sur son propre parti, Erdogan cherche aussi à confisquer le pays. Au sein de l'AKP, personne ne peut s'opposer à lui, nul ne peut le contredire, la moindre voix dissidente est aussitôt bâillonnée. La dictature : voilà ce à quoi il aspire. C'est obsessionnel : il veut contrôler absolument tout ce qui se passe à l'échelle du pays, et il ne s'en cache pas. Il arbitre les appels d'offres, il détermine quels terrains doivent être vendus à Istanbul. C'est lui qui décide de la nomination des juges à la Cour constitutionnelle, c'est lui encore qui impose le choix du président du Parlement. Son critère déterminant n'est pas la compétence, mais la loyauté. Cette dérive a commencé en 2010 et n'a fait qu'empirer depuis. À cause de lui, l'État turc se retrouve dans une impasse totale. 



 



M. J. - Vous le disiez : le référendum du 16 avril 2017 n'a pas donné les résultats escomptés puisque 49 % des électeurs se sont prononcés contre. Cet échec peut-il être vu comme le début de la fin pour Recep Tayyip Erdogan ? 



 



K. K. - Le référendum est incontestablement un échec pour Erdogan. D'autant que le camp du non n'a pas perdu. Officiellement, il a récolté 49 % des suffrages mais, en réalité, son vrai score se situe au-dessus de 50 %. Les résultats ont été tronqués. Ils ont été annoncés par une bande de voyous placés à la tête de la Commission électorale centrale par Erdogan. 



En dépit des manipulations, Erdogan a bien vu qu'il avait perdu la main dans les grandes villes, y compris dans des places fortes de l'AKP comme Ankara, Istanbul ou Antalya. Il a cartonné dans les zones rurales - là où se trouve le noyau dur de son électorat. En revanche, dans les grandes villes, c'est-à-dire dans la partie la plus productive du pays, les électeurs ont clairement manifesté leur désaccord avec son projet absolutiste. En ville, il y a une autre culture, plus ouverte sur le monde, plus soucieuse de pluralisme. 



 



M. J. - Erdogan n'a pas qu'un projet politique. Il a aussi un projet de transformation civilisationnelle qu'il souhaite voir aboutir en 2023, au moment du 100e anniversaire de la fondation de la République. Pensez-vous qu'à cette occasion il ira jusqu'à proclamer la Turquie république islamique ? 



 



K. K. - Il peut toujours essayer, mais le CHP lui barrera la route. Notre souhait est de voir le pays se développer selon le modèle des démocraties occidentales. En tant qu'héritiers d'Atatürk, nous avons toujours défendu cette ligne. Historiquement, le CHP est à l'origine de cet engagement en faveur de la démocratie, du pluralisme, du respect des libertés et des valeurs occidentales. 



 



M. J. - La « Marche pour la Justice » - 450 kilomètres que vous avez parcourus à pied avec des milliers de partisans entre Ankara et Istanbul du 15 juin au 9 juillet 2017 (7) - a été un franc succès. Comment expliquez-vous cette soif de justice qui se manifeste aujourd'hui en Turquie ?



 



K. K. - Notre société est avide de justice tout simplement parce que celle-ci est devenue une denrée rare. Nos concitoyens le savent bien. Quotidiennement, ils se heurtent à l'injustice. Les producteurs de noisettes, les ouvriers des chantiers, toutes les catégories socio-professionnelles sont concernées. Ceux qui ont maille à partir avec la justice voient comment fonctionnent les tribunaux. L'appareil judiciaire n'a jamais été aussi dépendant du pouvoir politique. Après la marche que nous avons lancée, un sondage publié le 17 juin par la société d'enquêtes Mak, réputée proche de l'AKP, montre que 73 % des personnes interrogées n'ont plus aucune confiance dans le système judiciaire. Le président de la Haute Cour d'appel, Ismail Rüstü Cirit, l'a reconnu lui aussi (8). 



 



M. J. - À propos des détentions d'étrangers ou de bi-nationaux en Turquie, que pensez-vous du décret d'état d'urgence no 694 du 25 août qui autorise les « échanges de prisonniers » avec les pays concernés ? 



 



K. K. - J'ai demandé au premier ministre Binali Yildirim pourquoi ce décret donne une telle autorisation à Erdogan. Il m'a répondu que les fonctionnaires ne pouvaient pas gérer des questions aussi délicates que les échanges de prisonniers et que seul le président pouvait décider. 



Quels prisonniers comptent-ils échanger ? Et contre qui ? Le texte est flou et donne lieu à toutes sortes d'interprétations. En Turquie, des journalistes croupissent en prison, dont des bi-nationaux turco-allemands. Or on sait que de nombreux Turcs qui ont fui le pays ont déposé des demandes d'asile en Allemagne. Le décret vise-t-il des « échanges » de ce type ? Personnellement, je n'ai pas d'informations. La seule chose que je peux dire avec certitude, c'est qu'aujourd'hui en Turquie tout est possible. 



 



M. J. - Quelle est la position du CHP vis-à-vis de la question kurde ? Une reprise des pourparlers avec les représentants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, interdit en Turquie) est-elle envisageable ?



 



K. K. - La clé du problème réside dans le respect de la démocratie et des libertés. Si nous parvenons au pouvoir, nous établirons une démocratie aux standards européens. C'est la seule façon de résoudre la question kurde, et nous sommes les seuls à pouvoir le faire. 



 



M. J. - Êtes-vous favorable à l'autonomie des Kurdes de Turquie ? 



 



K. K. - Non. D'ailleurs, les Kurdes de Turquie ne la réclament pas. Et cela, pour une bonne raison : dans leur majorité, ils vivent ailleurs que dans leur région d'origine. Istanbul, entre autres, recèle une importante population kurde. Je suis convaincu que la question kurde ne trouvera une solution que dans le cadre démocratique. Le plus important, dans ce dossier, est d'éviter de faire l'amalgame entre le peuple kurde et l'organisation terroriste du Parti des travailleurs du Kurdistan.



 



M. J. - Quelle est votre position par rapport aux députes kurdes du HDP qui sont actuellement emprisonnés ?



 



K. K. - Nos députés leur rendent visite régulièrement. Ils sont en contact avec le co-président du parti HDP, Selahattin Demirtas, qui est injustement incarcéré à la prison d'Edirne depuis novembre 2016 (9). Nous nous élevons contre ces pratiques. Avant le référendum du 16 avril, j'ai rencontré personnellement Ismail Kahraman, le président de l'Assemblée nationale, à ce sujet. Je lui ai exposé ma position, j'ai insisté sur le fait que ces emprisonnements sont terriblement injustes et anticonstitutionnels. Et je lui ai rappelé que, en tant que président du Parlement, il était de son devoir de les dénoncer. Il m'a promis qu'il allait consulter des « experts en droit constitutionnel ». Quelques semaines plus tard, j'ai voulu en savoir plus. J'ai alors découvert que rien n'avait été fait. Autrement dit, le président de l'Assemblée n'est même pas capable de respecter sa parole. Il en est empêché par celui qui vit dans un palais...



 



M. J. - Une reprise des pourparlers rompus en 2015 entre le PKK et le gouvernement turc est-elle possible ?



 



K. K. - Je ne le pense pas. Mais je dois dire que je n'ai aucune visibilité sur les intentions d'Erdogan en la matière. Comment voulez-vous qu'un défenseur des valeurs démocratiques comme moi sache ce qu'il y a dans la tête d'un homme assoiffé de pouvoir comme lui ? 



 



M. J. - Vous avez déclaré, début avril, que le coup d'État raté du 15 juillet 2016 s'était déroulé « sous contrôle » du pouvoir islamo-conservateur. Que vouliez-vous dire ? 



 



K. K. - Nous avons rédigé un rapport complet de 400 pages sur ce thème. Selon nos conclusions, le pouvoir islamo-conservateur savait qu'un putsch était en préparation, mais il n'a rien fait pour l'arrêter. Et cela, pour une bonne raison : il voulait l'exploiter à ses propres fins. De fait, il a laissé faire et, une fois que les événements tragiques ont eu lieu, il a organisé un « putsch civil » pour renforcer sa mainmise sur la société. Voilà pourquoi nous disons que le coup d'État était « sous contrôle ». Comment peut-on croire une seule seconde que les hauts responsables n'étaient pas au courant ? C'est impossible. Ils ne pouvaient pas ignorer ce qui se tramait. 



 



M. J. - Êtes-vous favorable au rétablissement de la peine de mort, réclamé par de nombreux militants de l'AKP ?



 



K. K. - Je suis contre la peine de mort, le CHP aussi. Si elle avait été en vigueur chez nous, des centaines de personnes auraient été exécutées dans le cadre des procès Ergenekon et Balyoz (10), dont on a appris plus tard, une fois les verdicts prononcés, que la plupart des charges retenues contre les accusés avaient été falsifiées. Il faut bien comprendre que, lorsque Erdogan et ses militants évoquent le rétablissement de la peine capitale, cela ne veut pas dire qu'ils vont le faire. S'ils le voulaient vraiment, ils n'auraient aucun mal à obtenir un vote du Parlement. L'AKP, qui est majoritaire, pourrait facilement convaincre les députés du Parti de l'action nationaliste (MHP, ultra-nationaliste) (11) de joindre leurs voix aux siennes. Mais là n'est pas son but. Avant tout, cette idée est utilisée pour jouer avec les émotions des gens, ce qui est totalement immoral. Il en va ainsi de tous les engagements politiques d'Erdogan. Il n'a aucune éthique, aucun scrupule. Il encourage systématiquement les penchants les plus vils de la population. 



 



M. J. - La relation avec l'UE est-elle récupérable ? 



 



K. K. - De nos jours, un pays isolé ne peut pas se développer. Or Erdogan s'est fâché avec tout le monde. Il est à couteaux tirés avec presque tous les États du Proche et du Moyen-Orient, à l'exception du Qatar. Même chose avec les États membres de l'Union européenne. Nous, nous voulons avoir de bonnes relations avec l'Union européenne ainsi qu'avec tous les pays de la région. 



 



M. J. - Que faudait-il faire pour recoller les morceaux ? 



 



K. K. - Il faut revenir à des relations apaisées et reprendre le chantier des négociations d'adhésion. Je l'ai dit et répété chaque fois que je suis venu à Bruxelles : il faut ouvrir les chapitres 23 et 24 à la négociation (12). Le malheur, c'est que l'Union européenne s'intéresse à la Turquie de trop loin. 



Le référendum du 16 avril a prouvé que plus de 50 % des électeurs adhèrent aux valeurs démocratiques. Or, souvent, les dirigeants européens ne font pas la distinction entre la Turquie et Erdogan. Lorsqu'ils critiquent le régime, ils visent le pays tout entier. Certains partis politiques vont même jusqu'à développer, à des fins électorales, des argument profondément anti-turcs. Je trouve cela très gênant. 



 



M. J. - La Turquie est-elle encore, aux yeux de l'Otan, un partenaire fiable ? Dans une analyse récente, Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'UE à Ankara, a utilisé le terme de partenaire « voyou ». Que pensez-vous de cette appréciation ? 



 



K. K. - Elle est inacceptable. Encore une fois, comment peut-on confondre la Turquie avec la politique du président Erdogan ? La République turque fondée par Kemal Atatürk a toujours été un partenaire loyal vis-à-vis de ses alliés. Certes, la publication récente par l'agence officielle Anadolu d'informations confidentielles sur les positions des militaires américains et français au nord de la Syrie (13) est critiquable, mais ce faux pas ne saurait remettre en question notre position au sein de l'Alliance. Une position ancienne et solide.



 



M. J. - L'acquisition de missiles anti-aériens russes S-400 - un projet voulu par le président Erdogan - ne contredit-elle pas l'appartenance du pays à l'Alliance atlantique ? 



 



K. K. - Le CHP souhaite que la Turquie respecte ses engagements internationaux, notamment dans le cadre de l'Otan, dont nous sommes membres depuis 1952. Nous sommes favorables à un partenariat qui soit avantageux pour les deux parties. Rien ne sert d'opposer les « bons » et les « mauvais » pays. Les relations doivent être établies sur la seule base de nos intérêts communs. 



 



M. J. - Où ces S-400 pourraient-ils être déployés? 



 



K. K. - Dès lors que ces armes ne sont pas compatibles avec les systèmes de l'Otan, je ne vois pas l'intérêt de les acquérir, c'est contre-productif. 



 



M. J. - La Russie protège les milices kurdes syriennes YPG - affiliées au PKK - qu'Ankara qualifie de « terroristes ». Malgré sa position ambiguë sur la Syrie, Vladimir Poutine est-il un partenaire fiable pour la Turquie ?



 



K. K. - Avoir de bonnes relations avec Vladimir Poutine ne peut pas être une mauvaise chose. Nos liens économiques se sont d'ailleurs considérablement développés, surtout dans le domaine de l'énergie (14). D'une manière générale, sur la Syrie, il est à mon avis trop tôt pour se prononcer. Les grandes puissances et les acteurs régionaux comme la Turquie et l'Iran sont présents sur place. Avant d'envisager quoi que ce soit, il faut qu'un cessez-le-feu intervienne. Ensuite viendra le temps des négociations. Il me semble que tous les acteurs du conflit sont décidés à préserver l'intégrité territoriale de la Syrie. 



 



M. J. - Les représentants de votre parti dénoncent régulièrement la politique menée par Erdogan en Syrie. Qu'aurait fait le CHP s'il avait été au pouvoir ? 



 



K. K. - Nous ne faisons pas que critiquer la politique d'Erdogan en Syrie, nous critiquons l'ensemble de sa politique étrangère. À l'heure qu'il est, notre position est partagée par certains membres de l'AKP qui désapprouvent eux aussi les choix faits par Erdogan. Sur la Syrie, je le répète, nos positions sont claires : nous voulons un cessez-le-feu, le maintien de l'intégrité territoriale et un plan de reconstruction - auquel devraient participer les États membres de l'UE et la Turquie. Une fois que la reconstruction aura avancé, on pourra renvoyer les réfugiés syriens chez eux. Mais, pour que ce projet soit mené à bien, les Européens devront mettre la main au portefeuille. 



 




Notes :




(1) Le référendum du 16 avril 2017 portait sur l'élargissement des pouvoirs du président Erdogan. Selon les résultats officiels, le « oui » l'a emporté avec 51 % des suffrages, le « non » en recueillant 49 %. Près de 25 millions d'électeurs ont voté en faveur des dix-huit amendements à la Constitution proposés par le numéro un turc pour renforcer ses prérogatives, soit 1,5 million de plus que ceux qui les ont rejetés. Le référendum a eu lieu alors que l'état d'urgence instauré après le coup d'État manqué du 15 juillet 2016 était en vigueur.



(2) La courte victoire du « oui » a suscité les critiques de l'opposition, en premier lieu celles du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste) et du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde), qui ont dénoncé des manipulations. Évoquant des « actes illégaux », le CHP a réclamé un nouveau décompte, mais sa requête a été rejetée. Saisi par le CHP, le Conseil d'État, la plus haute instance administrative de Turquie, a estimé ne pas être compétent. La controverse portait sur les bulletins de vote non tamponnés par les scrutateurs présents dans les bureaux. Dimanche 16 avril, le jour du scrutin, alors que le décompte des voix avait déjà commencé, le Haut Conseil électoral (YSK) a fait savoir que les bulletins dépourvus de tampons seraient considérés comme valides, contrairement à ce qui prévalait jusqu'alors. Cette décision, véritable entorse à la pratique habituelle, a été prise « à la demande de représentants de l'AKP », a précisé Sadi Güven, le président du YSK. « Plus d'un million et demi de votes douteux ont ainsi été validés », a accusé Erdal Aksunger, l'un des vice-présidents du CHP. 



(3) Dans un discours prononcé le 14 août 2017 à Ankara, le président Erdogan a appelé à un « changement profond » au sein de son parti de la Justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) en vue des élections de 2019 (municipales en mars, présidentielle et législatives en novembre). Cofondé par M. Erdogan en 2001, l'AKP est au pouvoir depuis 2002 et n'a pas perdu une seule élection depuis. « Cette fois-ci, nous allons avoir besoin d'un changement bien plus profond » que ceux opérés jusqu'ici a déclaré le numéro un turc, appelant les cadres « fatigués » à « passer le relais ».



(4) Le 6 septembre 2017, lors d'une rencontre avec des cadres de l'AKP, le président Erdogan a déclaré : « Le destin de la Turquie est lié à celui de l'AKP. Si le parti trébuche, la Turquie aura des problèmes. »



(5) Meral Aksener, 61 ans, dissidente du Parti de l'action nationaliste (MHP), ex-ministre de l'Intérieur (de 1996 à 1997), ambitionne de créer un parti de centre droit comme alternative à l'AKP. Elle s'est déclarée candidate contre Erdogan lors de la présidentielle prévue pour novembre 2019. 



(6) Le 20 juillet 2016, l'état d'urgence a été instauré en Turquie afin d'« éradiquer rapidement tous les membres de l'organisation terroriste impliqués » - une référence à la confrérie religieuse du prédicateur Fethullah Gülen, désigné comme le cerveau du putsch raté du 15 juillet 2016. Il s'agit d'« éliminer les menaces qui pèsent sur la démocratie, l'État de droit, les libertés de nos citoyens », a expliqué le président Erdogan. Depuis, l'état d'urgence a été régulièrement reconduit. Selon le CHP, 140 000 fonctionnaires ont été limogés, dont 45 678 enseignants, 4 238 juges et procureurs, 22 975 policiers, 10 840 militaires parmi lesquels 168 généraux et 100 membres des services de sécurité (MIT). 50 000 personnes ont été arrêtées. 170 journalistes sont en prison, 180 médias (31 chaînes de télévision, 5 agences de presse, 62 journaux, 19 magazines, 34 radios, 29 maisons d'édition), ainsi que 375 ONG et fondations ont été fermés. 



(7) Kemal Kiliçdaroglu et quelques milliers de sympathisants du CHP ont accompli, du 15 juin au 9 juillet, une « Marche pour la Justice », sur 450 kilomètres, d'Ankara à Istanbul. La marche « viole la Constitution », a déclaré Recep Tayyip Erdogan lors d'un colloque d'entrepreneurs à Istanbul. 



(8) Le président de la Haute Cour d'appel, Ismail Rüstü Cirit, a déploré le manque de confiance de la population envers l'institution judiciaire. Lors d'une cérémonie officielle à Ankara, le 5 septembre, il a déclaré : « Le limogeage des magistrats membres d'organisations terroristes est un grand succès mais, en apprenant qu'un tiers d'entre eux étaient impliqués dans ce genre d'activités, le peuple a perdu confiance en l'institution judicaire. »



(9) Selahattin Demirtas, co-président du parti pro-kurde HDP, député de ce parti au Parlement, a été arrêté en novembre 2016 puis écroué à la prison d'Edirne (Thrace orientale). Poursuivi pour des liens supposés avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) considéré comme terroriste par Ankara, il risque 142 ans de prison. De nombreux élus du HDP sont actuellement détenus en Turquie, dont une dizaine de députés et près d'une soixantaine de maires issus du Parti démocratique des régions (DBP), alliés au HDP. Le 14 juin 2017, Enis Berberoglu, député du CHP au Parlement, a été condamné à vingt-cinq ans d'emprisonnement pour « espionnage ». C'est la première fois depuis le coup d'État militaire de 1980 qu'un député du plus vieux parti politique, le CHP fondé par Atatürk, le père de la Turquie moderne, est emprisonné. M. Berberoglu, 61 ans, a été jugé coupable d'avoir fourni au quotidien d'opposition Cumhuriyet une vidéo montrant l'interception par la gendarmerie turque, le 19 janvier 2014, dans la région d'Adana (sud de la Turquie), de camions transportant des armes destinées à la rébellion syrienne pour le compte des services secrets turcs (MIT). 



(10) De 2007 à 2013, des procès retentissants (affaires Ergenekon et Balyoz) se sont tenus en Turquie contre des militaires accusés d'avoir cherché à renverser le gouvernement islamo-conservateur de l'AKP. Selon les magistrats instructeurs, proches du réseau du prédicateur Fethullah Gülen, un puissant réseau criminel venait d'être démantelé au sein de l'armée. Généraux, avocats, journalistes, caïds furent arrêtés, jugés, puis condamnés à de lourdes peines de prison pour tentative de coup d'État. Quand les relations entre l'AKP et la confrérie Gülen se sont envenimées, en 2013, les procès Ergenekon et Balyoz se sont dégonflés. « Moi, et le pays tout entier, avons été bernés. Ces opérations nous ont déçus. Toute cette affaire n'était qu'un complot orchestré par une organisation avide de mettre la main sur la Turquie grâce à ses réseaux au sein des institutions étatiques et des médias », a déclaré M. Erdogan le 20 mars 2015 lors d'un discours à l'Académie militaire d'Istanbul. Jeudi 21 avril 2016, la Haute Cour de justice a cassé les condamnations de la plupart des accusés des procès Ergenekon et Balyoz. 



(11) En 2015, le président Erdogan et son parti islamo-conservateur ont opéré un virage ultra-nationaliste en scellant une alliance avec le Parti de l'Action nationaliste (MHP). Une alliance jugée indispensable pour mener à bien son projet d'hyper-présidence. 



(12) Aujourd'hui, sur un total de 35 chapitres à négocier entre la Turquie et l'Union européenne, 18 seulement ont été ouverts dont deux en 2016, l'un portant sur les affaires économiques et monétaires, l'autre sur les dispositions financières et budgétaires. Seul le chapitre concernant la science et la recherche a été clôturé. Ankara insiste pour que les chapitres 23 (pouvoir judiciaire et droits fondamentaux) et 24 (justice, liberté et sécurité) soient ouverts malgré les atteintes aux libertés fondamentales devenues routinières depuis le coup d'État raté du 15 juillet. 



(13) Le 17 juillet 2017, l'agence de presse officielle turque Anadolu a publié une carte détaillée montrant les positions des forces américaines et françaises déployées dans le nord de la Syrie. Condamnée par les alliés de la Turquie au sein de l'Otan, cette fuite est intervenue peu de temps après que l'administration américaine eut annoncé sa décision de s'allier aux YPG (des milices kurdes syriennes considérées comme terroristes par Ankara) en vue de la prise de Raqqa, la « capitale » autoproclamée de l'organisation État islamique (EI) en Syrie.



 



(14) La construction du gazoduc Turkish Stream, sous la mer Noire, qui acheminera le gaz russe vers les consommateurs turcs, a commencé. Destiné à transporter 30 milliards de m3 par an, le projet avait été annoncé en décembre 2014, après que Moscou dut renoncer au tracé South Stream conçu pour contourner l'Ukraine - dont la construction avait été bloquée par l'Union européenne. L'autre projet énergétique majeur, d'une valeur de 20 milliards de dollars, concerne l'édification par Rosatom, le géant russe du nucléaire civil, de la première centrale nucléaire de Turquie à Akkuyu (région de Mersin, dans le Sud).