Politique Internationale - La Revue n°157 - AUTOMNE - 2017

sommaire du n° 157
La Sarre, laboratoire de la relation franco-allemande
Entretien avec Annegret Kramp-Karrenbauer
Ministre-présidente du Land de Sarre depuis 2011.
conduit par
Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berl
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Ministre-présidente du Land de Sarre depuis 2011 et membre du Parti chrétien-démocrate d'Allemagne (CDU) depuis 1981, Mme Kramp-Karrenbauer est née le 9 août 1962 à Völklingen (Sarre). Après des études de droit et de science politique à l'Université de Trèves, elle est élue conseillère municipale à Püttlingen (Sarre) dans les années 1980, puis députée au Bundestag en 1998 en tant que suppléante de l'ancien ministre chrétien-démocrate Klaus Töpfer. Elle entre en 1999 au parlement du Land de Sarre, le Landtag. L'année suivante, elle devient ministre régionale de l'Intérieur et, en 2007, ministre de l'Éducation de la Sarre. 



Après les régionales de 2009, elle est promue ministre du Travail dans le gouvernement sarrois de Peter Müller (CDU) qui forme la première « coalition jamaïcaine » d'Allemagne, composée de chrétiens-démocrates (noirs), de libéraux (jaunes) et de Verts. Lorsque, début 2011, Peter Müller décide de quitter la politique pour « relever de nouveaux défis » (il sera élu juge à la Cour constitutionnelle de Karlsruhe à l'automne), son héritière politique, Mme Kramp-Karrenbauer, est investie ministre-présidente, désignée à l'unanimité par le comité directeur régional et le groupe parlementaire. Le 28 mai, elle est portée à la présidence de l'Union chrétienne-démocrate dans la Sarre avec 95,6 % des voix, en remplacement de Müller, qui occupait ce poste depuis 1995. Au bout de quelques mois, elle met fin à la coalition avec les libéraux et les écologistes, provoquant des élections anticipées. Après ce scrutin, elle décide de former une coalition gouvernementale régionale avec les sociaux-démocrates (SPD). 



Lors des élections législatives régionales du 26 mars 2017, elle est opposée à sa vice-ministre-présidente sociale-démocrate Anke Rehlinger qui aspire à former une coalition « rouge-rouge » du SPD et de La Gauche (die Linke) néomarxiste, avec la bénédiction de Martin Schulz (SPD), le rival d'Angela Merkel. Mais la CDU de Mme Kramp-Karrenbauer remporte une nette victoire, avec 40,7 % des suffrages exprimés (24 députés) contre seulement 29,7 % (17 sièges) au SPD et un recul de la gauche radicale. Ce score est présenté comme la conséquence de la très forte popularité de Mme Kramp-Karrenbauer. L'opinion la perçoit comme une personnalité objective, calme et proche de la population. La presse parle aussi de l'« effet AKK » (Annegret Kramp-Karrenbauer). Surtout, cette victoire du centre droit en Sarre amorce la dégringolade de Martin Schulz qui sera battu aux législatives nationales du 24 septembre après avoir eu le vent en poupe pendant quelques semaines au début de l'année 2017. La ministre-présidente de Sarre réélue forme à nouveau une grande coalition CDU-SPD avec les mêmes ministres.



Conservatrice en matière d'éthique, elle est néanmoins considérée comme appartenant à l'aile sociale de la CDU, soutenue par les ouvriers catholiques. Elle a défendu l'idée d'imposer les riches au taux de 53 % alors que le SPD et les Verts ne proposaient que 49 %. En 2012, elle avait également encouragé une proposition de la gauche qui visait à instaurer un quota de femmes dans les entreprises, contre l'avis de la chancelière. D'aucuns la considèrent comme candidate potentielle à la succession d'Angela Merkel. 





J.-P. P.


Notes :


(1) Les 16 Länder ou États fédéraux (Land au singulier) qui constituent la République fédérale d'Allemagne. La Sarre est l'un d'eux. 



(2) L'usine Ford de Sarrelouis (Sarre) a été bâtie en 1966 sur un ancien aérodrome. Elle appartient à la société Ford Werke GmbH, filiale allemande de la société américaine Ford Motor Company. L'inauguration officielle eut lieu en juin 1970 en présence de Henry Ford II. L'usine a été conçue pour produire, conjointement avec l'usine de Halewood au Royaume-Uni, un modèle de voiture destiné à l'ensemble du marché européen : la Ford Escort. Elle est dirigée, depuis août 2015, par Kerstin Lauer et par Karl Anton. La ligne de montage Ford Werk Sarrelouis est reliée par un tunnel de transport de matériel long de 1 000 mètres au parc industriel de sous-traitants « Industriepark » qui permet l'acheminement des différents composants. Industriepark Ford Sarrelouis emploie 2 000 sous-traitants et produit 17 modules (sièges, tableaux de bord, consoles, etc.). Le site s'étend sur une superficie de 1 400 000 m2 auxquels on peut rajouter les 60 000 m2 de l'« Industriepark ».



(3) La ZF Friedrichshafen est un équipementier automobile allemand. C'est le principal fournisseur mondial de technologies de transmission et de châssis. Il est membre de l'association européenne des équipementiers automobiles, le CLEPA. Avec 125 sites de production dans 26 pays et plus de 71 000 employés à travers le monde, il fournit des composants et des pièces pour l'automobile, les engins de chantier et les industries ferroviaire, navale, aéronautique et agricole. Créé dans un hangar en 1970, le site de Sarrebruck, spécialisé dans les moteurs de voiture, se compose aujourd'hui de sept usines sur une surface de près de 640 000 m2. Il emploie quelque 8 400 personnes, dont plus de 200 apprentis. 



(4) La Sarre et la Rhénanie-Palatinat. 



(5) Le parti La Gauche (Die Linke), pendant allemand de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. L'AfD et Die Linke sont les deux partis « ultra-droite » et « ultra-gauche » présents au Bundestag. Ni l'un ni l'autre n'ont vocation à participer à une coalition gouvernementale en raison de leurs positions antisystème, bien que le SPD de Martin Schulz se soit rapproché de Die Linke, ce qui a d'ailleurs contribué à sa défaite électorale. 



(6) La centrale nucléaire de Cattenom, exploitée par EDF, est implantée en Lorraine sur les bords de la Moselle entre Thionville (située à 10 km en amont) et la ville allemande de Trèves (à 80 km en aval). Le Luxembourg, la Sarre et la Belgique réclament la fermeture de cette centrale, mais un chantier est en cours pour prolonger sa durée de vie jusqu'en 2025. Selon les tests réalisés après l'accident de Fukushima, cette installation industrielle était sûre et divers aménagements ont été entrepris pour renforcer sa fiabilité. 



(7) Emmanuel Macron demande à l'Allemagne de se montrer moins parcimonieuse en matière d'investissements dans d'autres pays européens afin d'utiliser ses excédents commerciaux de façon productive. Il souhaite aussi qu'elle ouvre son marché des services et qu'elle accepte de mettre en place un instrument commun pour lutter contre le chômage. Par ailleurs, de nombreux responsables se sont prononcés en France en faveur d'une plus grande convergence des systèmes fiscaux allemands et français, y compris au niveau local. À l'issue du conseil des ministres franco-allemand qui s'était tenu le 31 mars 2015 à Berlin, Emmanuel Macron et son homologue allemand Sigmar Gabriel avaient signé une déclaration commune sur l'intégration économique franco-allemande. Ce texte mettait l'accent sur des initiatives concrètes et des projets communs qui pourraient s'élargir aux autres États membres. 



(8) Le Conseil franco-allemand de l'intégration a été créé sur la base d'une proposition du « Rapport pour promouvoir l'intégration au sein de nos sociétés », remis au président de la République française et à la chancelière de la République fédérale d'Allemagne le 7 avril 2016, lors du 18e Conseil des ministres franco-allemand, par Jean-Marc Ayrault, à l'époque ministre des Affaires étrangères et du Développement international, et Annegret Kramp-Karrenbauer. Son objectif est de « prendre en compte l'expérience acquise au niveau des municipalités et d'associer l'Office franco-allemand pour la jeunesse, la société civile, les associations, des chercheurs des deux pays et les administrations, et d'apporter son soutien à des projets concrets visant à renforcer l'intégration ». Il vise à donner « un signal indiquant que nos sociétés font face, dans le domaine de l'intégration, à un défi commun », selon les termes de la déclaration conjointe des ministres français et allemand chargés des Affaires européennes du 11 juillet 2017.



 



(9) Née en 1942 à Wuppertal, Alice Schwarzer est la fondatrice et rédactrice en chef du magazine féministe Emma. Elle connaît bien la France et a été décorée de la Légion d'honneur par l'ambassade de France à Berlin. Mécontente des emplois qui étaient à l'époque proposés aux femmes, elle partit pour Paris au début des années 1960 où elle travailla comme jeune fille au pair et apprit le français. De retour en Allemagne, elle devint journaliste pour les Düsseldorfer Nachrichten et le magazine Pardon, avant de retourner à Paris où, entre 1970 et 1974, elle fut correspondante politique free-lance pour la radio, la télévision et la presse écrite. À l'Université de Vincennes, elle étudia la psychologie et la sociologie avec, entre autres, Michel Foucault pour professeur. La découverte de l'oeuvre de Simone de Beauvoir aurait été déterminante dans son engagement féministe.