Politique Internationale - La Revue n°157 - AUTOMNE - 2017

sommaire du n° 157
La Sarre, laboratoire de la relation franco-allemande
Article de Jean-Paul Picaper
Responsable du bureau allemand de Politique Internationale. Professeur de sciences politiques à Berl et Jean-Paul Picaper
Allemagne
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Jean-Paul Picaper - Madame la Ministre-présidente, vous avez été plénipotentiaire de la République fédérale d'Allemagne chargée des relations culturelles franco-allemandes. Où en sont aujourd'hui ces relations ?



 



Annegret Kramp-Karrenbauer - L'opinion publique n'y prête guère attention parce qu'en Allemagne cette tâche est confiée aux Länder (1), mais les relations franco-allemandes font l'objet d'un travail permanent. C'est sous mon prédécesseur au poste de plénipotentiaire, Peter Müller, que le manuel d'Histoire franco-allemand a vu le jour. Et c'est pendant mon mandat que nous avons ouvert le premier lycée professionnel franco-allemand. 



Au-delà de ce volet purement culturel sur lequel je reviendrai, je dois admettre que l'axe franco-allemand n'a pas toujours fonctionné sans accrocs au cours des dernières années. Au moment de la crise financière ou, plus récemment, lors de la crise des réfugiés, nos deux pays ont affiché de fortes divergences de vues. Il n'empêche : j'ai le sentiment qu'aujourd'hui, après l'élection du nouveau président français, l'attention va se recentrer sur l'Europe et sur le partenariat franco-allemand. 



 



J.-P. P. - En 2013, vous avez lancé un projet visant à faire du français une langue véhiculaire en Sarre, au même titre que l'allemand, y compris dans l'administration. Est-ce à dire que tous les écoliers devront parler français ?



 



A. K.-K. - Oui, notre objectif à long terme est que les générations qui naissent aujourd'hui deviennent bilingues. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut décréter, mais nous soutenons à fond cette évolution. L'apprentissage doit commencer dès le plus jeune âge. Il ne s'agit pas d'apprendre le français en tant que deuxième langue, mais de le parler au quotidien en tant que langue de voisinage. Actuellement, 40 % des maternelles de Sarre sont bilingues. Nous voulons aller plus loin et faire en sorte qu'à la fin du primaire tous les enfants parlent français. À partir de la 6e, ils pourront alors débuter l'anglais. Nous voudrions aussi que le français soit une langue présente dans la vie publique, que les panneaux indicateurs, les formulaires administratifs, les accès Internet soient rédigés également en français. Le plurilinguisme sera évidemment un atout pour nos concitoyens. 



 



J.-P. P. - Du côté lorrain, en France, cette initiative a-t-elle suscité un écho ?



 



A. K.-K. - La réaction a été immédiatement positive. Mais, surtout, j'ai constaté, au cours des nombreux voyages que j'ai effectués en France pour présenter notre projet, que cette expérience éveille un intérêt considérable, même dans des régions très éloignées de notre frontière. 



 



J.-P. P. - La Sarre est-elle en train de devenir une plaque tournante entre la France et l'Allemagne ?



 



A. K.-K. - Il s'agit, en effet, de jeter un pont entre l'Allemagne et la France. Les Länder limitrophes de la France - le Bade-Wurtemberg, la Rhénanie-Palatinat et la Sarre - viennent de créer une instance de coopération permanente chargée de définir une politique de voisinage. J'y ai déjà siégé deux fois. 



 



J.-P. P. - La Sarre a subi de plein fouet l'effondrement de la sidérurgie et des charbonnages. Comment avez-vous réussi à vous relever? 



 



A. K.-K. - Dès les années 1970, parallèlement à l'industrie du charbon et de l'acier, nous avons favorisé la mise en place d'une industrie automobile, aussi bien au niveau de la production, avec les usines Ford de Sarrelouis (2), qu'à celui des sous-traitants. Nous produisons en Sarre tout l'équipement d'une voiture. Nous nous sommes également intéressés très tôt aux sciences et aux technologies de l'information, ce qui a permis à l'Université de la Sarre de devenir l'un des pôles mondiaux d'excellence en la matière et de créer de nombreux emplois. La Sarre va bientôt accueillir le Centre national allemand de la sécurité des technologies de l'information - un projet d'avenir qui aura de fortes retombées en termes d'entreprises, de produits et donc d'emplois. 



 



J.-P. P. - Combien y a-t-il de Français qui travaillent en Sarre ?



 



A. K.-K. - Quelque 18 000 transfrontaliers viennent travailler chez nous. Principalement dans l'industrie, par exemple chez Michelin à Homburg, mais aussi chez Ford à Sarrelouis ou ZF à Sarrebruck (3). Inversement, des Sarrois travaillent en France, mais la plupart se tournent vers le Luxembourg. La France, le Luxembourg, la Rhénanie-Palatinat et la Sarre forment aujourd'hui un vaste bassin d'emploi. Ceux qui sont bilingues ont plus de chances de décrocher un job. J'encourage le bilinguisme pour que les jeunes restent ici. S'ils partent ailleurs, ils sont perdus, pour nous comme pour la France. 



 



J.-P. P. - Êtes-vous en train de créer une euro-région ? 



 



A. K.-K. - Oui, nous sommes une grande euro-région qui comprend un État souverain - le Luxembourg -, deux Länder allemands (4) et la nouvelle région française du Grand Est ainsi que la Wallonie et la Communauté germanophone de Belgique. C'est un ensemble complexe qui constitue le plus grand espace transfrontalier intégré d'Europe. 



 



J.-P. P. - Les élections législatives du 24 septembre ont donné une courte victoire à Mme Merkel qui entame, chacun le sait, son quatrième mandat à la chancellerie. Quant à l'emblématique ministre des Finances Wolfgang Schäuble, il a quitté son poste pour prendre la présidence du Bundestag. Quel souvenir laissera-t-il ?



 



A. K.-K. - Il a incarné, aux yeux des Allemands, la stabilité et la confiance, y compris pendant la crise de l'euro. Son successeur devra être à la hauteur de son héritage.



 



J.-P. P. - Le véritable événement, c'est le score élevé de l'AfD qui entre pour la première fois au Bundestag avec 94 députés. D'une certaine façon, n'est-ce pas le signe que l'Allemagne, même si c'est pénible à constater, se « normalise » ?



 



A. K.-K. - Il est vrai que quelque chose vient de se produire chez nous qui fait déjà partie de la réalité d'autres États, en Europe et dans le monde. Mais l'irruption de l'extrême droite ne peut, en Allemagne, être interprétée comme un « retour à la normale » en raison de notre histoire et de notre spécificité. Nous ne pouvons pas considérer comme « normal » qu'entre au Bundestag un parti dont certains éléments assument des positions révisionnistes et extrémistes. Il faut résolument combattre ces postures qui vont à l'encontre des principes de base sur lesquels s'est bâtie la République fédérale d'Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale. 



 



J.-P. P. - Jusqu'ici, l'ultra-droite s'appuyait principalement sur des ouvrages et des journaux. Aujourd'hui, elle a créé un parti et devient une force politique avec laquelle il faut désormais compter...



 



A. K.-K. - On ne sait pas encore dans quel sens va évoluer l'AfD mais, pour l'instant, elle penche nettement vers l'extrême droite. Parmi les électeurs de l'AfD, nombreux sont ceux qui n'adhèrent pas à ses thèses et qui voulaient simplement émettre un vote de protestation. Il est clair, néanmoins, que ces gens ne pouvaient ignorer quelles étaient les positions de l'AfD. Personne ne pourra s'en laver les mains et dire qu'il ne savait pas. 



 



J.-P. P. - L'AfD est hostile à l'Europe alors que les trois quarts de la population allemande y sont favorables. Pensez-vous que l'AfD soit capable, à terme, d'inverser cette tendance ? 



 



A. K.-K. - Je suis absolument certaine que la République fédérale d'Allemagne ne perdra rien de sa stabilité. Notre système électoral à la proportionnelle a fait entrer au Bundestag un fort contingent de députés de l'AfD, mais cette percée n'est pas représentative de l'opinion publique. C'est toute la différence avec la France où le Front national est puissant et sous-représenté à l'Assemblée nationale à cause du système électoral. Cela dit, puisque l'AfD est entrée au Parlement, il va bien falloir avoir une explication franche avec elle. 



Je saisis la perche que vous me tendez pour apporter une précision : à l'exception de l'AfD et d'une grande partie de Die Linke (5), tous les partis, chez nous, estiment que l'État national allemand ne peut réussir que dans le cadre de l'Europe.



 



J.-P. P. - L'AfD est-elle proche du Kremlin ? 



 



A. K.-K. - Elle en est très proche, c'est un secret de Polichinelle. C'est aussi le cas du FN et des mouvements populistes apparentés comme le Parti populaire autrichien FPÖ.



 



J.-P. P. - Selon les médias et certains responsables politiques français, l'Allemagne, sous une apparence pimpante, serait en réalité en train de se paupériser. Qu'en pensez-vous ?



 



A. K.-K. - Non, c'est inexact. Au cours des dernières années, le taux de chômage a été divisé par deux. Nous sommes passés de 5 millions de chômeurs au moment où Angela Merkel est arrivée au pouvoir en 2005 à tout juste 2,5 millions aujourd'hui. Nous avons une économie solide et des finances saines. Le fait est, néanmoins, que certains n'ont pas profité de cette prospérité - des gens dont le niveau de formation est faible, qui occupent des emplois précaires et peu rémunérés, principalement des malades ou des personnes âgées. Nul doute que leur situation doit être améliorée. Tout n'est pas parfait. 



 



J.-P. P. - Est-il certain que l'Allemagne sortira du nucléaire en 2022 comme l'a promis la chancelière ?



 



A. K.-K. - Absolument. La majorité des Allemands n'est pas favorable au maintien de l'énergie nucléaire. Nous avons déjà fait de grands progrès en matière d'énergies renouvelables et nous cherchons à accroître nos capacités de stockage d'électricité. Compte tenu du changement climatique, il est également impératif de revoir notre manière de consommer les combustibles fossiles. Tant qu'Angela Merkel siégera à la chancellerie, a fortiori si les Verts font route commune avec elle, il n'y a aucune raison pour que l'Allemagne dévie de cette trajectoire. 



 



J.-P. P. - Au besoin, pourriez-vous acheter du courant en France ?



 



A. K.-K. - Le marché européen de l'électricité dispose, en effet, de surcapacités. C'est pourquoi j'ai toujours dit qu'il fallait organiser ensemble, en Europe, notre réseau énergétique. D'autant que la mobilité électrique est vouée à prendre de plus en plus d'importance. Cela dit, chaque État européen a ses traditions et sa propre vision de ce que doit être son mix énergétique. Si, un jour, en Sarre, nous n'avions plus que des voitures électriques, il serait difficile de convaincre les Sarrois de les alimenter avec de l'électricité d'origine nucléaire produite par la centrale française de Cattenom (6). 



 



J.-P. P. - Nos démocraties sont en crise. Dans les récentes campagnes électorales, en Allemagne comme en France, on a souvent entendu dire que certains - de plus en plus nombreux - ne se sentaient ni compris ni représentés par les institutions politiques et leurs élus. Qu'en pensez-vous ?



 



A. K.-K. - C'est ce qu'on ressent, en effet. Mais, au-delà du constat, les interprétations diffèrent. Certains reprochent à la classe politique en général de ne pas prendre en compte leurs préoccupations quotidiennes. D'autres se disent insatisfaits des réponses qui leur sont apportées. Le problème des responsables politiques tient au fait que nous vivons dans un monde très complexe où rien n'est tout blanc ou tout noir. 



C'est un débat qui a cours dans toutes les démocraties avancées et qui renforce les tendances populistes chez ceux qui se sentent dépassés et sont à la recherche de solutions simples. Je ne crois pas que la politique à elle seule soit capable de leur apporter des réponses. Notre société est certes façonnée par des décisions politiques, mais aussi par les décisions économiques des très grandes entreprises. À quoi s'ajoutent les millions de gens qui communiquent sur les réseaux sociaux et qui créent ensemble une réalité que la politique ne parvient pas à appréhender. Beaucoup ne se rendent pas compte qu'ils sont partie prenante de cette évolution et qu'ils n'en sont pas seulement les victimes. 



 



J.-P. P. - Peut-être n'est-on pas obligé de s'intéresser à la politique...



 



A. K.-K. - Ce n'est pas faux...



 



J.-P. P. - L'Allemagne a-t-elle été soulagée de voir Emmanuel Macron remporter la présidentielle française puis les législatives ?



 



A. K.-K. - Comme je vous l'ai dit au début de notre entretien, je vois en lui une grande chance pour son pays et pour l'Union européenne. C'est un homme avec lequel nous pouvons espérer coopérer dans notre propre intérêt et dans le vôtre. M. Macron a défini un vaste programme de réformes pour la France et pour l'Europe. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que s'il échouait et laissait sa place à une autre force, cela nous poserait un gros problème à tous. 



Les Allemands ont, eux aussi, pas mal de choses à réformer chez eux. J'ai toujours pensé que, dans le cadre d'une vraie amitié franco-allemande, nous devrions nous aider les uns et les autres à mener à bien cette tâche (7). Ce serait une manière de redonner à l'Europe un nouveau souffle. D'un côté, il faut relancer la dynamique européenne ; mais, de l'autre, nous ne pouvons pas laisser à la traîne la moitié de l'Europe. Ce serait comme marcher sur le fil du rasoir. 



 



J.-P. P. - Concrètement, la vision macronienne de l'Europe est différente de celle de Mme Merkel. Emmanuel Macron, dans la tradition française, veut en effet une gouvernance européenne forte, dotée d'un authentique budget de la zone euro, qui soit responsable devant un Parlement de la zone euro. Cet exécutif de la zone euro devrait rendre des comptes devant cette assemblée d'élus. Mais la nécessité de gouverner avec les Libéraux ne rend-elle pas toute tentative de rapprochement franco-allemand sur ces questions totalement aléatoire, voire impossible ?



 



A. K.-K. - Il est sûr que, au sein du FDP, certains défendent des positions différentes de celles du président français. Mais, historiquement, les Libéraux ont toujours été pro-européens, et ils le sont encore aujourd'hui. Nous pourrions donc tout à fait trouver un terrain d'entente. 



 



J.-P. P. - Emmanuel Macron propose d'investir le produit de la taxe sur les transactions financières dans l'aide au développement de l'Afrique. Est-ce, selon vous, une bonne idée ?



 



A. K.-K. - Peut-être. Il est clair que si nous n'investissons pas plus en Afrique, les Africains viendront chez nous. Or ériger des murs ne servirait à rien. Il y aura toujours des réseaux criminels pour ouvrir des passages. J'espère que nous trouverons les moyens, en tant qu'Union européenne, de renforcer nos frontières extérieures et de stabiliser la situation aux marches de notre continent. 



 



J.-P. P. - Récemment, des voix se sont élevées en France contre la prise de contrôle des chantiers navals français STX par l'italien Fincantieri et, surtout, contre celle d'Alstom par Siemens. On n'a pas entendu autant de protestations lorsque les Chinois ont acheté un grand aéroport français ou un club touristique, ni quand les Qataris et les Saoudiens s'adjugent des fleurons du sport, des services ou du commerce français. N'est-ce pas paradoxal ?



 



A. K.-K. - Si nous voulons survivre en Europe, nous devons créer de très grandes entreprises européennes. L'exemple d'Airbus est assez parlant. Si le mariage d'Alstom et de Siemens réussit, ce sera bon pour nos deux pays et pour l'Europe tout entière. La puissance de nos nations dépend aujourd'hui de coopérations européennes renforcées. 



 



J.-P. P. - Selon vous, l'euro sera-t-il encore en circulation en 2050 ?



 



A. K.-K. - Je l'espère bien !



 



J.-P. P. - L'Europe ne risque-t-elle pas d'imploser ?



 



A. K.-K. - Ce serait une vraie catastrophe. Faire avancer l'Europe tout en maintenant sa cohésion relève du numéro d'équilibriste, mais c'est réalisable.



 



J.-P. P. - Il ne semble pas que le Brexit ait fait des émules, contrairement à ce que l'on redoutait...



 



A. K.-K. - Il ressort des négociations actuelles que le Royaume-Uni a choisi de sortir de l'UE sans mesurer pleinement les conséquences de son geste. Le constat est plutôt dissuasif...



 



J.-P. P. - Dans un discours prononcé à Trudering, en Bavière, en juin dernier, Mme Merkel a donné l'impression de couper le cordon ombilical qui relie l'Allemagne aux États-Unis. Est-ce un tournant décisif dans la politique étrangère de votre pays ?



 



A. K.-K. - La diplomatie allemande a toujours pris appui sur les deux piliers qui sont au coeur de sa vision du monde : l'Union européenne et la relation transatlantique. Mais la chancelière a été très claire : si la politique américaine va dans le mauvais sens, nous ne tairons pas nos critiques ; et si elle persiste dans l'erreur, nous nous en désolidariserons. Nous ne confondrons pas les États-Unis avec Donald Trump. Concernant le conflit avec la Corée du Nord, Mme Merkel a souligné qu'il ne peut y avoir de solution que diplomatique et que tout ce qui a été dit jusqu'ici n'y contribuait pas. Elle n'a pas seulement le droit mais, aussi, le devoir de donner son avis. 



 



J.-P. P. - Emmanuel Macron fait de la lutte contre le terrorisme la priorité des priorités. Partagez-vous son point de vue ?



 



A. K.-K. - Nous avons évidemment l'obligation de protéger la vie de nos concitoyens. Nos services de sécurité doivent agir en étroite collaboration, car la menace terroriste ne connaît pas de frontières. Nous devons aussi chercher à savoir pourquoi des individus qui sont nés et ont grandi dans nos sociétés se transforment en terroristes. Y a-t-il chez nous quelque chose qui ne fonctionne pas ? J'avais rédigé avec Jean-Marc Ayrault un rapport sur l'état de l'intégration en Allemagne et en France. L'une de nos propositions porte sur la création d'un Conseil commun de l'intégration (8). Il vient de voir le jour et j'en fais partie. 



 



J.-P. P. - La féministe allemande Alice Schwarzer (9), dans une interview au Figaro, reproche à Mme Merkel de ne pas percevoir la différence entre islam et islamisme. Êtes-vous d'accord avec elle ?



 



A. K.-K. - Je ne serais pas aussi péremptoire. Le problème est qu'il n'y a pas une Église musulmane comme il y a une Église catholique ou une Église protestante. L'islam est multiple et varié. Il faut arriver à comprendre qu'on peut être musulman et vivre dans une société démocratique ouverte comme le sont la France et l'Allemagne ; et c'est d'ailleurs ce que font des millions de musulmans. Mais il y a un bémol : il faut que les autorités religieuses des différentes tendances de l'islam prennent publiquement position en faveur du modèle qui est le nôtre et se détournent ostensiblement de ce qui nourrit le terrorisme.



 



J.-P. P. - L'émancipation des femmes musulmanes est-elle la voie vers l'intégration ?



 



A. K.-K. - Je suis pour une société dans laquelle toutes les femmes, à l'égal des hommes, puissent conduire leur vie comme elles le souhaitent, qu'elles soient musulmanes, chrétiennes ou bouddhistes ; une société dans laquelle aucun père n'impose à sa fille le choix de son époux, dans laquelle on n'interdit à personne d'aller à l'école. Il ne peut y avoir de limitations culturelles ou traditionnelles à ces droits universels. C'est dans une telle société que je veux vivre.



 



J.-P. P. - Pensez-vous que la féminisation contribue à élever le niveau du débat politique ? 



 



A. K.-K. - Si c'était vrai, il y aurait moins de populisme ! En tout cas, ce qui est vrai, c'est que plus il y a de testostérone, moins ça vole haut ! 



 



J.-P. P. - Pourquoi et comment êtes-vous devenue une femme politique ?



 



A. K.-K. - Mes parents n'étaient pas politiquement engagés, mais ils en parlaient souvent et, dès l'enfance, je m'y suis intéressée. L'évolution de l'Europe de l'Est avec Solidarnosc dans les années 1980 et les événements en Iran m'ont décidée à franchir le pas. Le déclic est aussi venu lorsque je me suis aperçue que, en tant que jeune fille, je n'aurais pas les mêmes chances dans notre société que les garçons de mon âge. Comment concilier vie professionnelle et vie de famille ? Ce sujet se pose différemment en Allemagne et en France. Je me suis dit que les choses devaient évoluer. C'est ce questionnement qui m'a poussée à faire de la politique.



 



J.-P. P. - En dehors de la politique et de votre famille, à quoi vous intéressez-vous ?



 



A. K.-K. - Je suis un rat de bibliothèque ! Je lis beaucoup dans la mesure du temps disponible. J'ai aussi besoin de bouger. 



 



J.-P. P. - Croyez-vous en Dieu ?



 



A. K.-K. - Oui, en un Dieu miséricordieux qui accepte les défauts des hommes. 



 



 




Notes :


(1) Les 16 Länder ou États fédéraux (Land au singulier) qui constituent la République fédérale d'Allemagne. La Sarre est l'un d'eux. 



(2) L'usine Ford de Sarrelouis (Sarre) a été bâtie en 1966 sur un ancien aérodrome. Elle appartient à la société Ford Werke GmbH, filiale allemande de la société américaine Ford Motor Company. L'inauguration officielle eut lieu en juin 1970 en présence de Henry Ford II. L'usine a été conçue pour produire, conjointement avec l'usine de Halewood au Royaume-Uni, un modèle de voiture destiné à l'ensemble du marché européen : la Ford Escort. Elle est dirigée, depuis août 2015, par Kerstin Lauer et par Karl Anton. La ligne de montage Ford Werk Sarrelouis est reliée par un tunnel de transport de matériel long de 1 000 mètres au parc industriel de sous-traitants « Industriepark » qui permet l'acheminement des différents composants. Industriepark Ford Sarrelouis emploie 2 000 sous-traitants et produit 17 modules (sièges, tableaux de bord, consoles, etc.). Le site s'étend sur une superficie de 1 400 000 m2 auxquels on peut rajouter les 60 000 m2 de l'« Industriepark ».



(3) La ZF Friedrichshafen est un équipementier automobile allemand. C'est le principal fournisseur mondial de technologies de transmission et de châssis. Il est membre de l'association européenne des équipementiers automobiles, le CLEPA. Avec 125 sites de production dans 26 pays et plus de 71 000 employés à travers le monde, il fournit des composants et des pièces pour l'automobile, les engins de chantier et les industries ferroviaire, navale, aéronautique et agricole. Créé dans un hangar en 1970, le site de Sarrebruck, spécialisé dans les moteurs de voiture, se compose aujourd'hui de sept usines sur une surface de près de 640 000 m2. Il emploie quelque 8 400 personnes, dont plus de 200 apprentis. 



(4) La Sarre et la Rhénanie-Palatinat. 



(5) Le parti La Gauche (Die Linke), pendant allemand de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. L'AfD et Die Linke sont les deux partis « ultra-droite » et « ultra-gauche » présents au Bundestag. Ni l'un ni l'autre n'ont vocation à participer à une coalition gouvernementale en raison de leurs positions antisystème, bien que le SPD de Martin Schulz se soit rapproché de Die Linke, ce qui a d'ailleurs contribué à sa défaite électorale. 



(6) La centrale nucléaire de Cattenom, exploitée par EDF, est implantée en Lorraine sur les bords de la Moselle entre Thionville (située à 10 km en amont) et la ville allemande de Trèves (à 80 km en aval). Le Luxembourg, la Sarre et la Belgique réclament la fermeture de cette centrale, mais un chantier est en cours pour prolonger sa durée de vie jusqu'en 2025. Selon les tests réalisés après l'accident de Fukushima, cette installation industrielle était sûre et divers aménagements ont été entrepris pour renforcer sa fiabilité. 



(7) Emmanuel Macron demande à l'Allemagne de se montrer moins parcimonieuse en matière d'investissements dans d'autres pays européens afin d'utiliser ses excédents commerciaux de façon productive. Il souhaite aussi qu'elle ouvre son marché des services et qu'elle accepte de mettre en place un instrument commun pour lutter contre le chômage. Par ailleurs, de nombreux responsables se sont prononcés en France en faveur d'une plus grande convergence des systèmes fiscaux allemands et français, y compris au niveau local. À l'issue du conseil des ministres franco-allemand qui s'était tenu le 31 mars 2015 à Berlin, Emmanuel Macron et son homologue allemand Sigmar Gabriel avaient signé une déclaration commune sur l'intégration économique franco-allemande. Ce texte mettait l'accent sur des initiatives concrètes et des projets communs qui pourraient s'élargir aux autres États membres. 



(8) Le Conseil franco-allemand de l'intégration a été créé sur la base d'une proposition du « Rapport pour promouvoir l'intégration au sein de nos sociétés », remis au président de la République française et à la chancelière de la République fédérale d'Allemagne le 7 avril 2016, lors du 18e Conseil des ministres franco-allemand, par Jean-Marc Ayrault, à l'époque ministre des Affaires étrangères et du Développement international, et Annegret Kramp-Karrenbauer. Son objectif est de « prendre en compte l'expérience acquise au niveau des municipalités et d'associer l'Office franco-allemand pour la jeunesse, la société civile, les associations, des chercheurs des deux pays et les administrations, et d'apporter son soutien à des projets concrets visant à renforcer l'intégration ». Il vise à donner « un signal indiquant que nos sociétés font face, dans le domaine de l'intégration, à un défi commun », selon les termes de la déclaration conjointe des ministres français et allemand chargés des Affaires européennes du 11 juillet 2017.



 



(9) Née en 1942 à Wuppertal, Alice Schwarzer est la fondatrice et rédactrice en chef du magazine féministe Emma. Elle connaît bien la France et a été décorée de la Légion d'honneur par l'ambassade de France à Berlin. Mécontente des emplois qui étaient à l'époque proposés aux femmes, elle partit pour Paris au début des années 1960 où elle travailla comme jeune fille au pair et apprit le français. De retour en Allemagne, elle devint journaliste pour les Düsseldorfer Nachrichten et le magazine Pardon, avant de retourner à Paris où, entre 1970 et 1974, elle fut correspondante politique free-lance pour la radio, la télévision et la presse écrite. À l'Université de Vincennes, elle étudia la psychologie et la sociologie avec, entre autres, Michel Foucault pour professeur. La découverte de l'oeuvre de Simone de Beauvoir aurait été déterminante dans son engagement féministe.