Politique Internationale - La Revue n°157 - AUTOMNE - 2017

sommaire du n° 157
Les ambitions du Kosovo
Entretien avec Hashim THACI
Président du Kosovo depuis 2016.
conduit par
Jacques Baudouin
Éditeur, écrivain, ancien conseiller du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner. Auteur, e
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Hashim Thaçi est l'un de ces hommes d'État qui sont arrivés au pouvoir après de longues années de combat pour libérer leur pays. Leader des étudiants de l'Université de Pristina quand Slobodan Milosevic décida, en 1990, de supprimer le statut d'autonomie du Kosovo accordé autrefois par le maréchal Tito, il fut, en 1991, l'un des fondateurs de l'UCK (l'Armée de libération du Kosovo). Après des études supérieures d'histoire et de sciences politiques à Vienne et Zürich, il s'engagea dans la lutte contre les forces serbes. Rompu à la vie clandestine, il devint l'un des chefs de l'aile politique de l'UCK, et c'est à ce titre qu'il prit la tête de la délégation kosovare aux négociations de Rambouillet de février 1999, imposées par le Groupe de contact (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Russie). Il y négocia une série d'accords qui seront refusés par la délégation serbe, refus qui entraîna l'opération Force alliée de l'Otan, une campagne de frappes aériennes visant les installations militaires et les infrastructures serbes, conduite entre mars et juin 1999. 



Membre du Conseil administratif provisoire du Kosovo durant l'administration directe du pays par les Nations unies (de juillet 1999 à février 2008), il transforma l'UCK en parti politique et occupa le poste de premier ministre après la victoire de cette nouvelle formation, le PDK, aux élections législatives de novembre 2007 (il demeurera en fonctions jusqu'en 2014 grâce à la victoire du PDK aux législatives anticipées de 2010). Dès février 2008, il proclama l'indépendance du pays, conformément à l'exigence qu'il avait exprimée dès le début de ses activités politiques ; conformément, aussi, au plan Athisaari de 2007 (1). L'indépendance fut immédiatement reconnue par la plupart des pays de l'Union européenne et par les États-Unis ; elle l'est aujourd'hui par plus de la moitié des pays membres de l'ONU.



Élu président de la République (2) début 2016, Hashim Thaçi continue de mener une politique internationale résolument pro-occidentale et pro-européenne fondée sur la coopération et la stabilité régionales, ainsi que sur le dialogue avec Belgrade. Sur le plan intérieur, sa politique économique d'inspiration sociale-libérale et favorable au marché vise à moderniser l'appareil industriel et à mieux exploiter les ressources naturelles du pays (en particulier ses importantes richesses minières, agricoles et touristiques) avec l'aide de l'Union européenne. Plutôt de centre droit, pro-européen et proche des États-Unis, Hashim Thaçi est un homme de conviction et de dialogue qui fait une priorité de la réconciliation avec la communauté serbe (10 % de la population, vivant majoritairement dans le nord du pays) et avec Belgrade, près de vingt ans après la fin du conflit.



Au moment où la politique de Moscou attise les tensions dans les Balkans, au point que certains commentateurs évoquent une « poudrière », il est important de connaître l'opinion du président d'un pays dont Vladimir Poutine n'a jamais accepté l'indépendance, utilisant celle-ci comme précédent pour justifier l'annexion de la Crimée. De même, la position d'Hashim Thaçi vis-à-vis du pouvoir islamo-conservateur du président turc Erdogan (au vu de l'influence de la Turquie dans un Kosovo majoritairement musulman mais laïque et multiconfessionnel) mérite d'être entendue.





J. B. 


Notes :


(1) En 2007, le plan Athisaari, du nom du président finlandais et envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU sur le statut futur du Kosovo, recommanda textuellement : « Le Kosovo devrait accéder à un statut d'indépendance sous la supervision de la communauté internationale. »



(2) Le président de la République, chef de l'État, est élu par l'Assemblée. Il nomme le premier ministre, présenté par le parti ayant remporté les élections législatives, conduit la politique étrangère du pays et est le commandant en chef des forces de sécurité.



(3) En janvier 2017, Ramush Haradinaj, ancien chef de l'UCK, a été momentanément retenu par les autorités françaises sur la base d'un mandat d'arrêt international déposé par la Serbie et l'accusant de « crimes de guerre ». La justice française ayant refusé son extradition, il a pu regagner son pays en avril 2017.



(4) Après que son parti, le PDK, eut remporté les élections législatives de novembre 2007 puis de 2010, Hashim Thaçi occupa durant près de sept ans le poste de premier ministre en qualité de chef de la majorité. Il fut ensuite ministre des Affaires étrangères de décembre 2014 à avril 2016.



(5) L'article 4 §1 & 2 du chapitre II de la Charte des Nations unies précise : « Peuvent devenir membres des Nations unies tous autres États pacifiques qui acceptent les obligations de la présente Charte et, au jugement de l'Organisation, sont capables de les remplir et disposés à le faire. L'admission comme membre des Nations unies de tout État remplissant ces conditions se fait par décision de l'Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité. »



(6) Mise en place par l'Union européenne en février 2008, la mission Eulex (European Union Rule of Law Mission in Kosovo) est destinée, sous l'autorité de la Mission d'administration intérimaire des Nations unies au Kosovo (MINUK), à soutenir l'État de droit au Kosovo indépendant en appuyant les autorités kosovares dans le domaine de la police et de la justice.



(7) Le gouvernement de Madrid craint, s'il reconnaissait la souveraineté du Kosovo, de créer un précédent qui encouragerait encore davantage les velléités d'indépendance de la Catalogne.



(8) Depuis 1974, la République de Chypre est divisée en deux entités : la partie grecque occupe les deux tiers sud de l'île, est membre de l'Union européenne et est reconnue internationalement ; la partie turque, au Nord, est reconnue uniquement par la Turquie. La ligne de démarcation (Ligne verte) est aujourd'hui encore sous la surveillance des Casques bleus de l'ONU.



(9) L'accord de Bruxelles, signé le 19 avril 2013 entre les premiers ministres du Kosovo et de Serbie, Hashim Thaçi et Ivica Dacic, normalise les relations entre les deux pays et garantit leur non-ingérence respective dans leur processus d'adhésion à l'Union européenne. Il prévoit notamment un processus de normalisation des relations bilatérales et la dissolution des structures parallèles serbes (hôpitaux, écoles, mairies) financées par Belgrade dans les villes et villages de la minorité serbe. Il prévoit également l'intégration de la police serbe du Nord-Kosovo au sein de la police kosovare. Un second accord porte sur l'énergie, les télécommunications et le pont de Mitrovica.



(10) Le sommet des Balkans occidentaux est organisé tous les ans par l'Union européenne sous la présidence de la Haute représentante de l'Union pour les Affaires étrangères. Initié par Angela Merkel lors de la conférence de Berlin en 2014, il s'est tenu ensuite à Vienne, Paris puis Trieste en juillet 2017. Réunissant le Kosovo, le Monténégro, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, l'Albanie et six pays de l'Union européenne (Allemagne, Autriche, Croatie, France, Italie et Slovénie), il réaffirme la perspective européenne de la région et renforce la coopération et l'intégration économique régionales.



(11) Créés en 1989, les Jeux de la francophonie réunissent tous les quatre ans les sportifs des pays membres de l'Organisation internationale de la francophonie. En juillet 2017, ils se sont déroulés à Abidjan (Côte d'Ivoire).



(12) En mai 2017, Washington a encouragé les présidents macédonien et albanais à mettre un terme à la crise opposant leurs deux pays au sujet de la minorité albanaise de Macédoine.



(13) Millenium Challenge Corporation est une agence américaine indépendante d'aide au développement.



 



(14) Le jour des élections législatives au Monténégro, le 16 octobre 2016, un groupe de quinze hommes, majoritairement des Serbes et deux Russes, ont tenté de pénétrer de force dans le Parlement pour s'emparer du premier ministre, Dusko Markovic. Déjoué dans la nuit, le complot avait pour objectif d'empêcher l'entrée du Monténégro dans l'Alliance atlantique. Les deux Russes sont soupçonnés par les autorités du pays, mais aussi par les États-Unis, d'appartenir à des « organes d'État russes ». L'un d'eux est, selon le procureur, l'adjoint de l'attaché militaire russe en Pologne. Parmi les quinze suspects arrêtés, quatre Serbes ont plaidé coupable et ont été condamnés.