Politique Internationale - La Revue n°157 - AUTOMNE - 2017

sommaire du n° 157
Crise du Golfe : Doha au banc des accusés
Article de Georges MALBRUNOT
Grand reporter au service étranger du Figaro
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« Enough is enough! ». « Assez, c'est assez ! » La colère d'Anouar Gargash, le vice-ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis (EAU), est à peine contenue (1). Voilà dix ans au moins que le Qatar exaspère ses voisins des Émirats et d'Arabie saoudite. Le temps des représailles a enfin sonné. 



Le 5 juin 2017 au matin, l'Arabie saoudite, les Émirats, Bahreïn, l'Égypte et le Yémen rompent leurs relations diplomatiques avec le minuscule Qatar qu'ils accusent de financer le terrorisme islamiste. Aussitôt, dans les locaux de l'ambassade d'Arabie à Doha, le personnel saoudien brûle des télégrammes diplomatiques pour ne laisser aucune trace. Mais les sanctions ne s'arrêtent pas là : les frontières terrestres sont fermées. Le Qatar ne peut plus importer l'essentiel de ses produits alimentaires d'Arabie. En plein ramadan, les ressortissants qatariens ont deux semaines seulement pour quitter l'Égypte, les Émirats et l'Arabie. Les liaisons aériennes entre Doha et ses voisins sont interrompues. Un blocus aérien se met en place : jusqu'alors, 32 vols reliaient quotidiennement Doha à Dubaï. Les voyageurs devront désormais passer par Oman ou par le Koweït, les deux pays du Golfe qui ne se sont pas associés à l'impressionnante batterie de sanctions imposées au Qatar (2). Le coup est rude pour Doha, dont le modèle de développement repose sur la liberté de circulation des personnes. Sans cette ouverture, les dizaines de milliers d'expatriés, ces cols blancs qui font tourner l'économie du petit émirat gazier, seront lourdement handicapés. 



Ce n'est pas la guerre, mais comme le souligne l'ambassadeur de France à Doha Éric Chevallier lorsqu'il convoque le jour même des représentants de la communauté française : « Nous sommes très haut dans l'échelle des sanctions imposées par un pays à un autre. » Bien décidés à faire rentrer le Qatar dans le rang, Riyad et Abou Dhabi emploient, en effet, les grands moyens. 



Comment en est-on arrivé là ?



Une si longue inimitié



L'inimitié est ancienne entre le Qatar et ses voisins. En 1995, déjà, l'Arabie et les Émirats avaient condamné l'éviction de leur allié, l'émir du Qatar, cheikh Khalifa, renversé par son fils, le très ambitieux cheikh Hamad, l'homme qui allait « installer le Qatar sur la carte du monde », avant de léguer le pouvoir en 2013 à son fils Tamim. 



Depuis son exil doré entre l'hôtel Intercontinental d'Abou Dhabi et ses palaces londonien et cannois, Khalifa, dirigeant conservateur partisan de ne rien changer dans son pays, rumine sa vengeance. Elle se concrétise la nuit du 13 au 14 février 1996 lorsque, épaulé par les Émirats arabes unis, il tente de reprendre le pouvoir à son fils. Le contre coup d'État échoue mais, depuis, la guerre de l'ombre est intense entre Doha et ses voisins. Elle est souvent conduite par les Émirats, notamment depuis les États-Unis où Abou Dhabi se livre à des actions répétées de lobbying anti-Qatar. Doha n'en ignore quasiment rien. 



Au cours des années suivantes, les responsables émiriens n'eurent de cesse de dénoncer l'action déstabilisatrice du Qatar en Libye. Le dernier épisode de la brouille remonte à la visite de Donald Trump à Riyad les 20 et 21 mai 2017. Devant une cinquantaine de chefs d'État arabo-musulmans - dont l'émir du Qatar, cheikh Tamim -, le président américain a appelé à se mobiliser contre l'extrémisme et le terrorisme. 



Le très imprévisible leader du monde libre a deux cibles dans son viseur : l'islam politique et l'Iran. Cela tombe bien. Ses hôtes épousent exactement cette ligne un tantinet simpliste : les Émirats arabes unis exècrent les Frères musulmans - le levier dont se sert le Qatar depuis des années pour exercer une influence dans le monde arabe. Quant à l'Arabie, elle est obsédée par la menace d'un Iran que l'accord nucléaire signé deux ans plus tôt avec les grandes puissances a réintégré dans le concert des nations. 



« À Riyad, explique un diplomate français, Donald Trump a dit à ses hôtes qu'il était prêt à les suivre dans leur guerre contre l'Iran, mais que celle-ci aurait un coût et que la facture devait être partagée par les monarchies du Golfe. L'Arabie et les Émirats ont répondu favorablement, mais pas le Qatar. » 



L'offensive avait toutefois été préparée lors des visites aux États-Unis du futur prince héritier saoudien Mohammed Bin Salman (MBS) et par le très efficace lobbying qu'a effectué l'ambassadeur des Émirats à Washington, Youssef al-Oteiba. Ce dernier, dont l'influence est puissante, est devenu un ami proche du gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Mohammed Bin Zayed, le prince héritier des Émirats qui s'entend très bien avec MBS, a également joué un rôle essentiel dans le déclenchement de la crise avec son ennemi juré. 



Grâce à Donald Trump, Saoudiens et Émiriens pensent tenir enfin l'occasion rêvée de régler leurs comptes avec ce petit Qatar qui les nargue par son hyper-activisme sur la scène internationale depuis trop longtemps. La crise n'est pas née durant la visite de Trump mais, avec ce dernier, Saoudiens et Émiriens ont trouvé l'appui qui leur manquait pour instruire le dossier de la duplicité de l'émirat vis-à-vis de l'Iran et des islamistes. Il suffisait d'une étincelle pour allumer la mèche. 



L'étincelle



Elle jaillit trois jours plus tard, le 24 mai peu après minuit. L'agence de presse officielle, Qatar News Agency (QNA), publie sur son site Internet un communiqué censé reprendre une déclaration de l'émir cheikh Tamim. Il y parle de « tensions » avec Donald Trump ; spécule sur un président qui pourrait « ne pas durer longtemps » ; préconise des relations « amicales » avec l'Iran ; loue le mouvement islamiste palestinien Hamas ; et souligne enfin les bonnes relations du Qatar avec Israël. Ces prétendues paroles de l'émir, parfois contradictoires sur l'État hébreu et ses ennemis intégristes (3), sont du pain bénit pour les ennemis du Qatar !



Vingt minutes plus tard, en pleine nuit, des télévisions saoudiennes et émiriennes non seulement diffusent l'information, mais déroulent déjà les réactions d'experts et de commentateurs dûment installés en plateau pour dénoncer la « perfidie » du Qatar (4). Pourtant, dans l'heure qui suit, les autorités qatariennes ont publié un communiqué pour démentir ces déclarations, affirmant que QNA a été victime d'un hacking - un piratage informatique. Mais rien n'y fait. La machine médiatique et diplomatique s'emballe.



Très vite, le doute s'installe. Un hacking a-t-il réellement eu lieu ? Un journaliste de la QNA s'est-il fait taper sur les doigts pour avoir rapporté ou déformé des propos tenus en off par l'émir ? Le 23 mai, cheikh Tamim s'est bien rendu à une séance de remise de diplômes auprès de jeunes officiers, mais il n'a jamais prononcé les mots que ses détracteurs lui imputent, assure un diplomate de l'ambassade de France qui était présent sur place. 



« Un hacking de la QNA a attribué à l'émir des propos qu'il n'a jamais tenus », peut-on lire dans un courriel qu'Éric Chevallier a adressé aux représentants de la communauté française, après sa réunion du 5 juin. « À partir de là, il y a eu une escalade médiatique », ajoute le mail de l'ambassadeur de France.



L'équipe du FBI et les experts britanniques, dépêchés à Doha, concluent également à une attaque informatique, effectuée par des pirates russes indépendants, agissant pour le compte des ennemis du Qatar. Quelques semaines plus tard, la presse américaine révélera que ce sont les Émirats arabes unis qui sont derrière cette manipulation. Une pratique répandue entre pays du Golfe qui louent les services de hackers pour ternir l'image de leurs voisins, via des relais dans les médias ou les think tanks, en particulier aux États-Unis. 



De quoi le Qatar est-il coupable ?



Bien que l'instrumentalisation de cette crise par l'Arabie et les Émirats soit évidente, il y a aussi du vrai dans les reproches adressés au Qatar. L'émirat a bel et bien financé le Hamas palestinien, dont l'ancien chef du bureau politique Khaled Mechaal est un ami personnel de l'émir-père cheikh Hamad. La bande de Gaza, contrôlée par le Hamas, ne pourrait survivre sans les subsides versés par Doha.



Le Qatar a également fermé les yeux sur le financement par des individus privés d'organisations terroristes, qu'il s'agisse d'Al Qaïda en Irak ou de sa branche syrienne, apparue après la révolution contre Bachar el-Assad. Les noms de ces généreux donateurs apparaissent sur des listes noires établies aux États-Unis par le Département d'État. On retrouve la plupart d'entre eux sur la liste que Riyad et ses alliés ont publiée le 9 juin 2017, où figurent cinquante-neuf personnes et douze entités soutenant le terrorisme et appuyées par Doha. 



Parmi elles, cheikh Abdulrhamane bin Omer al-Nouaymi qui, au milieu des années 2000, versa chaque mois 2 millions de dollars à Al Qaïda en Irak - l'ancêtre de Daech, auteur des pires atrocités - puis finança le groupe libanais Osbat al-Ansar (5) du camp de réfugiés palestiniens d'Ein Héloué, au sud de Beyrouth. En 2014, il transféra encore 600 000 dollars à Abou Khaled al-Souri, l'envoyé en Syrie du chef d'Al Qaïda, Abou Ayman al-Zawahiri. Enfin, il fournit 250 000 dollars à la direction d'Al Shabab, le groupe somalien lié à Al Qaïda.



« J'ai de bons rapports avec le diwan al-emiri » le bureau de l'émir, affirme-t-il (6). Emprisonné en 1998 pour avoir critiqué la très moderne épouse de l'émir cheikha Moza alors qu'il était fonctionnaire au ministère de l'Éducation, cheikh Nouaymi fut libéré en 2001, avant d'être reçu par l'émir Hamad qui en fit ensuite son émissaire auprès de figures djihadistes comme le Yéménite Abdelmajid al-Zindani, un ancien proche d'Oussama Ben Laden. Bref, cheikh Nouaymi ne souffrit d'aucune disgrâce. En 2004, il fonda l'ONG al-Karama (dignité en arabe), dont le siège est à Genève. Il s'agit, en fait, d'une couverture. En 2009, al-Karama appela à soutenir la « résistance » irakienne contre les forces d'occupation étrangères, c'est-à-dire américaines (les États-Unis, ne l'oublions pas, possèdent une base militaire au Qatar qui assure la sécurité du minuscule émirat). Certains y voient la preuve d'un dangereux double jeu...



À l'instar de cheikh al-Nouaymi, les autres prétendus financiers privés du terrorisme sont connus des autorités qatariennes. S'en prendre à eux risquerait de s'aliéner toute leur tribu, répond souvent le pouvoir qatarien pour justifier son laxisme. Mais aujourd'hui la mansuétude dont ils font l'objet n'est plus tolérée, ni à Washington ni même à Paris où, après une période de relative complaisance sous François Hollande et Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron réclame une clarification. 



Déjà en 2014, l'Arabie saoudite et les Émirats avaient mis le Qatar au banc des accusés en rappelant leurs ambassadeurs et en adressant une sévère mise en garde à leur voisin. Un an après son accession au trône, ses pairs du Golfe firent subir à Tamim un véritable bizutage diplomatique. Le Qatar payait son soutien inconditionnel aux Frères musulmans pendant les révoltes arabes. Une hérésie pour les Saoudiens qui exècrent l'islam politique et pour qui le seul islam valable est le leur - celui des compagnons du prophète.



Plusieurs mois de médiation koweïtienne avaient fini par faire retomber la tension. Doha expulsa sept responsables Frères musulmans égyptiens, dont la plupart se réfugièrent en Turquie. La chaîne de télévision Al-Jazeera consentit à ne plus attaquer l'Arabie et ses responsables, mais elle continua de s'en prendre à l'Égypte du maréchal al-Sissi et de diffuser, en Syrie, les messages du Front al-Nosra, la branche locale d'Al Qaïda. Bref, Doha se contenta du « minimum syndical ». 



« Avec le Qatar, nous avons été très patients pendant très longtemps, confie Anouar Gargash à Politique Internationale. Nous avions pourtant trouvé un accord en 2014 avec l'émir. Il avait approuvé certaines mesures contre les Frères musulmans, contre le Hamas et contre un grand nombre de personnalités extrémistes. Malheureusement, cet accord n'a pas été appliqué. Il y a eu beaucoup de duplicité de sa part. Depuis 2014, la situation s'est aggravée. Nous avons vu le Qatar soutenir des extrémistes et des organisations terroristes un peu partout, au Mali, en Syrie et en Libye où Doha aide des groupes pro-Al Qaïda. Nous ne voulons pas changer de régime, mais changer la façon dont il conduit sa politique extérieure et dont il considère l'extrémisme. » 



Tamim a déçu, voire trahi ses voisins. En 2013, pour consolider son trône, il avait promis de remettre de l'ordre à l'intérieur de la maison Qatar et d'abandonner ses rêves de grandeur.



Son père, cheikh Hamad, avait « un peu dérapé psychologiquement », reconnaît un diplomate français proche du diwan royal. « Lorsque, en 2008, il a arraché un accord sur le Liban (7), il a cru qu'il était devenu un interlocuteur incontournable. Puis est venue l'intervention en Libye. En voyant le drapeau qatarien flotter dans la war room de l'Otan aux côtés des drapeaux américain, français et britannique, cheikh Hamad a surestimé sa puissance. Il pensait qu'en soutenant les Frères musulmans en Libye, en Égypte et en Syrie, il s'imposerait comme le leader d'un nouveau monde arabe en train d'émerger. Il s'est trompé. »



Ses voisins émiriens et saoudiens lui feront payer ses égarements à l'été 2017. D'autant qu'ils sont convaincus que c'est lui - Hamad - qui pousse son fils Tamim à la surenchère. La plupart des observateurs estiment, en effet, que son influence sur Tamim reste grande. 



Mais au-delà de l'appui avéré du Qatar aux islamistes, c'est surtout le refus de Tamim de durcir le ton contre l'Iran qui a déclenché la crise. Contrairement à ses voisins saoudiens et émiriens, Doha n'est pas obsédé par la menace iranienne. Sa grille de lecture des événements au Moyen-Orient n'est pas celle de l'opposition chiite-sunnite. Il est vrai que le partage avec Téhéran d'un immense champ gazier dans les eaux du golfe Persique l'a conduit à modérer ses positions. Après la réélection du président Hassan Rohani, cheikh Tamim l'a appelé pour le féliciter. Un geste insupportable aux yeux de ses voisins, d'autant que ceux-ci sont soutenus par Donald Trump qui veut rogner les ailes de l'Iran partout où il gagne du terrain, au Yémen, en Irak, en Syrie et au Liban. « Au sommet de Riyad, poursuit Anouar Gargash, le message était très clair sur l'extrémisme, le terrorisme et l'Iran. Or le Qatar essaie d'affaiblir ce message. » 



Toutefois, dans le Golfe, Doha n'est pas seul à se méfier de la fermeté saoudo-émirienne contre l'Iran. Le Koweït et surtout le sultanat d'Oman ont, eux aussi, fait le choix de conserver des liens avec Téhéran. Quelques jours après la mise au ban du Qatar, Oman avait d'ailleurs rappelé qu'en 2011 les Émirats arabes unis avaient tenté de fomenter un coup d'État contre le sultan Qabous, accusé de complaisance excessive envers l'Iran (8).



Quelle sortie de crise ?



Cette crise inédite depuis la création du Conseil de coopération du Golfe en 1981 révèle également un profond changement de méthode. Elle n'est pas la première, comme on l'a vu. En 2002 déjà, l'Arabie avait rappelé son ambassadeur à Doha. Et en 1992, gardes-frontières qatariens et saoudiens s'étaient affrontés durant quelques heures au poste-frontière d'al-Khaffous. Mais, à l'époque, les émirs du Golfe réglaient leurs différends à la bédouine, c'est-à-dire en s'expliquant dans les instances régionales à l'abri des regards indiscrets, sans battage médiatique. 



Or, cette fois-ci, c'est exactement l'inverse qui se produit : on lave son linge sale en public. Cette crise est orchestrée par des leaders issus d'une nouvelle génération, le prince héritier des EAU, Mohammed Bin Zayed, 56 ans, et le fils du roi d'Arabie, Mohammed Bin Salman, 32 ans, également ministre de la Défense. Deux leaders qui n'ont pas froid aux yeux. 



« Cette attitude agressive, tranchée et déterminée - organisée autour d'une campagne médiatique de dénigrement avec des techniques modernes en vue de faire plier l'adversaire - s'apparente à des méthodes d'intimidation utilisées par des services de renseignement ou des agences de coercition pour faire céder un ennemi », estime la chercheuse Fatiha Dazi-Heni (9).



Quelles que soient les médiations, la crise du printemps 2017 mettra du temps à se résorber. Elle pourrait même signer l'arrêt de mort du Conseil de coopération du Golfe. La solidité du pacte signé en pleine guerre Iran-Irak a toujours tenu à la volonté des dirigeants de la région de préserver la solidarité inter-dynastique. Or celle-ci a volé en éclats. « Le Qatar ne pourra pas avoir un pied dans le Conseil et un autre soutenant l'extrémisme et des organisations terroristes », estime Anouar Gargash.



Dans ce bras de fer, Doha ne veut pas céder. Le Qatar ne s'estime pas isolé. La Turquie a proposé de dépêcher des troupes dans la base (10) dont elle dispose sur le sol qatarien. L'Iran a envoyé plusieurs avions-cargos d'aide alimentaire tandis que le sultanat d'Oman ouvrait une nouvelle liaison maritime pour approvisionner l'émirat. « Pas question qu'on nous dicte notre politique étrangère », répète le ministre qatarien des Affaires étrangères, Mohammed Bin Abderrahmane Al-Thani, qui multiplie les visites à l'étranger. 



Après bientôt six mois de crise, le Qatar a marqué des points face à ses frères ennemis. Non seulement Doha a su exploiter son soft power en achetant, par exemple, 24 avions de combat Typhoon à la Grande-Bretagne, après s'être doté de Rafale français et de F-15 américains, mais il a surtout gagné la bataille de la communication. Même ses adversaires le reconnaissent en privé. L'émirat est parvenu à apparaître comme une victime, notamment par le biais des sanctions qui ont frappé de nombreuses familles séparées. Il a également réussi un bon coup de pub. De fait, la plupart des étrangers peuvent entrer au Qatar sans visa alors qu'en face l'Arabie saoudite reste l'un des pays les plus fermés au monde, y compris pour ses alliés occidentaux. 



Le rachat par le Paris Saint-Germain pour un prix exorbitant de la perle brésilienne Neymar a montré que, même en pleine crise, Doha n'était pas affecté dans sa diplomatie sportive, l'un des leviers de son soft power. « Et puis, il est vrai que personne n'est vraiment convaincu que l'Arabie saoudite puisse donner des leçons en matière de contrôle du financement du terrorisme », constate un ancien ambassadeur de France dans le Golfe. Pour tenter d'améliorer son image, Riyad a décidé d'ouvrir des bureaux en Europe, à Londres, Berlin et Paris notamment. Une fois de plus, pour le plus grand plaisir d'agences de communication qui ont la lourde tâche de « vendre » l'Arabie aux Occidentaux.



Face au Qatar, l'Arabie et les Émirats ont commis l'erreur de placer d'emblée la barre trop haut. Ils lui ont présenté une liste de treize exigences à remplir, parmi lesquelles la fermeture de la chaîne de télévision Al-Jazeera, l'expulsion de responsables islamistes et une prise de distance à l'égard de l'Iran.



Doha peut modérer les ardeurs d'Al-Jazeera, mais certainement pas la fermer. La chaîne a rempli l'objectif que lui avait assigné son fondateur, l'émir-père en 1996 : faire connaître le Qatar dans le monde entier. De la même manière, Doha ne peut pas couper les ponts avec l'Iran ou les Frères musulmans. D'autant que, loin de provoquer un vent de critiques internes contre Tamim comme l'espéraient au début Riyad et Abou Dhabi, la crise a au contraire ressoudé l'unité nationale. Même s'il ne faut pas exagérer le caractère spontané des manifestations pro-Tamim, les affiches placardées sur les murs de Doha montrent qu'une large partie de la population fait bloc autour de son jeune émir. 



Autre manoeuvre maladroite et contre-productive : le tapage médiatique autour d'un cousin en indélicatesse avec Doha. Le 14 septembre, Riyad et Doha sortirent de la naphtaline Abdallah bin Ali Bin Jassem Al-Thani pour organiser à Londres une conférence rassemblant essentiellement des étrangers (11). Cette initiative montre que l'Arabie et les Émirats restent, malgré leurs démentis, sur une logique de changement de régime à Doha. « Nous en sommes convaincus », confie le chef de la diplomatie qatarienne. 



Comment la crise va-t-elle évoluer ? Tout dépendra de la position américaine. Or celle-ci est bien difficile à anticiper compte tenu de la personnalité de Donald Trump et de la confusion qui semble régner sur ce dossier à Washington. Après un premier tweet assassin dans lequel il prenait fait et cause pour l'Arabie, le président américain téléphona à l'émir du Qatar pour lui proposer une médiation, tandis que ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères rappelaient l'importance des partenariats avec Doha, qui abrite la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient - dispositif clé dans la lutte contre Daech. 



Mais, dans la foulée, alors que Rex Tillerson au Département d'État exhortait l'Arabie et ses alliés à assouplir leur blocus contre Doha, à la Maison-Blanche Trump brouillait le message en accusant le Qatar d'avoir « historiquement » financé le terrorisme. 



Début septembre, en recevant l'émir du Koweït qui a, pour l'instant, échoué dans sa médiation, Donald Trump a affirmé vouloir s'impliquer personnellement pour essayer de trouver une issue à ce différend qui ne profite à aucun des alliés de Washington. « Après tout, c'est lui qui a participé au déclenchement de cette crise ; c'est à lui d'oeuvrer à son règlement », reconnaît un homme d'affaires français familier du Golfe. 



Après avoir obtenu de l'émir du Qatar qu'il appelle Mohammed Bin Salman, l'espoir d'une sortie de crise avait émergé. Selon la version rapportée par la Qatar News Agency, le prince héritier saoudien a proposé - et l'émir du Qatar a accepté - la nomination de « deux émissaires pour trouver une solution aux questions controversées dans le respect de la souveraineté des deux pays ». Mais, très rapidement, l'Arabie a rompu tout contact, estimant que le Qatar avait « distordu la réalité ». « Nous voulions un communiqué commun à l'issue de l'appel téléphonique », explique le ministre des Affaires étrangères du Qatar. Pas question, a répondu l'Arabie. Bref, c'est un retour à la case départ ou presque. 



Que peut faire la France ?



C'est dans ce contexte d'impasse persistante que la France, embarrassée de voir trois de ses alliés s'entre-déchirer, a tenté une percée en nommant un émissaire : l'ancien ambassadeur à Doha et Riyad Bertrand Besancenot, fin connaisseur des dirigeants saoudiens et qatariens. 



Que peut faire la France ? Probablement pas grand-chose. D'un côté, elle est liée au Qatar par un accord de défense vieux de plus de vingt ans ; mais elle a aussi ouvert en 2009 une base militaire aéronavale permanente aux Émirats et noué un partenariat stratégique avec l'Arabie (12). Il y a des intérêts à préserver avec chacun. Blâmer l'un d'entre eux, c'est prendre le risque de voir s'ouvrir des dossiers embarrassants pour Paris, qu'il s'agisse de paiements de rançons pour faire libérer des otages français ou de clientélisme en faveur d'hommes politiques. Bref, on se hâte de ne pas trop choisir, préférant jouer les médiateurs. 



Que pense Emmanuel Macron de cette crise et des pays qui l'alimentent ? À la fin de sa campagne électorale, le candidat d'En Marche a eu des mots durs contre l'Arabie saoudite et le Qatar, promettant qu'il n'aurait « aucune complaisance » à l'égard de ces pays « quant au rôle qu'ils exercent dans le financement (...) de groupements terroristes qui sont nos ennemis ». En revanche, Emmanuel Macron veut privilégier la relation avec les EAU, qui, comme Paris, ont fait de la lutte anti-islamiste leur priorité. C'est d'ailleurs à Abou Dhabi que se rendra les 8 et 9 novembre, le chef de l'État pour inaugurer l'antenne locale du musée du Louvre. 



Sitôt élu, Emmanuel Macron avait reçu les félicitations du roi d'Arabie Salman et du prince héritier émirien Mohammed Bin Zayed, mais cheikh Tamim dut attendre près d'une semaine pour que le président de la République le prenne au téléphone. Sans doute ce dernier est-il au courant des agissements douteux de l'émirat au Sahel et en Libye. La disparition de trois sous-officiers de la DGSE en juillet 2016 dans la région de Benghazi, après que l'hélicoptère qui les transportait eut été abattu par un missile sol-air qu'a tiré un groupe djihadiste financé et armé par Doha, n'est pas de nature à le rassurer.



Aux premiers jours de la crise, Emmanuel Macron a appelé les principaux protagonistes : l'émir du Qatar, le roi saoudien et le prince héritier émirien. Un même message d'apaisement leur a été transmis : « Faites taire vos divisions et unissez-vous. » 



Quelques jours plus tard, Christophe Castaner, le porte-parole du gouvernement, a semblé faire porter à Doha une part de responsabilité : « Il faut que le Qatar assume toute la transparence et réponde précisément aux questions qui sont posées notamment par les États voisins. Telle est la demande expresse de la France (...). Le Qatar est aujourd'hui interpellé (...), laissons aux responsables du Qatar le soin de répondre. »



Étrangement, en recevant Tamim à l'Élysée le 15 septembre, Emmanuel Macron sembla prendre soudainement parti pour le Qatar, en appelant à la levée des sanctions qui frappent l'émirat. Une déclaration qui a suscité l'irritation des Émiriens et des Saoudiens. Que s'est-il passé en coulisses ? Selon certaines sources, le Qatar aurait joué un rôle dans la libération du jeune journaliste français Loup Bureau, emprisonné en Turquie pendant 51 jours. Coïncidence troublante : sa libération a été annoncée le jour de la visite à Paris de l'émir qui rentrait de Turquie où s'était également rendu le ministre des Affaires étrangères français, Jean-Yves Le Drian. Sollicités, l'Élysée et le Qatar ont démenti « une implication de Doha »...



Ce qui est sûr, c'est que la solution ne pourra venir que d'un dialogue renouvelé entre voisins. Doha devra faire des gestes. À moyen terme, la crise lui causera du tort. Mais, avec un édredon de plusieurs centaines de milliards de dollars de réserves, l'économie qatarienne peut résister aux sanctions. « Nous sommes prêts à nous réconcilier avec l'Arabie saoudite parce que c'est notre grand frère et un voisin incontournable ; en revanche, pas avec les Émirats », insiste un diplomate qatarien. Affaire à suivre...



e, Riyad et Paris ayant en commun les mêmes réserves vis-à-vis de l'Iran et de la crise syrienne. 




Notes :


(1) France Inter, 11 juin 2017.



(2) Les pays du front anti-Qatar demandent l'arrêt de tout contact avec les « organisations terroristes » - les Frères musulmans, l'organisation État islamique, Al Qaïda et le Hezbollah -, mais aussi avec les partis d'opposition aux Émirats, à l'Arabie, à l'Égypte et à Bahreïn, l'expulsion de tous les opposants hébergés au Qatar et considérés comme « terroristes » par ces quatre pays. Il est également exigé que le Qatar ferme sa chaîne de télévision Al-Jazeera et d'autres médias financés par Doha. Sur le plan diplomatique, l'émirat est sommé de rompre ses relations politiques et commerciales avec l'Iran et de cesser toute coopération militaire avec la Turquie. Enfin, le Qatar devra payer des « réparations » financières à ses voisins et se soumettre à un mécanisme de contrôle pendant les dix prochaines années.



(3) Il est surprenant que, dans une même déclaration, l'émir du Qatar loue à la fois ses « amis » islamistes palestiniens et l'État hébreu, l'ennemi de ces derniers. 



(4) New York Times, 8 juin 2017.



(5) Osbat al-Ansar est un mouvement djihadiste implanté dans le camp de réfugiés palestiniens d'Ein Héloué, au sud de Beyrouth. 



(6) Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Nos très chers émirs, Michel Lafon, 2016.



(7) Cet accord a été signé le 21 mai 2008 à Doha entre les factions politiques libanaises qui s'étaient affrontées à Beyrouth deux semaines plus tôt. 



(8) C'est à Mascate que les premières réunions secrètes entre Américains et Iraniens se sont tenues au printemps 2013, avant la relance des négociations officielles sur le nucléaire entre Téhéran et les grandes puissances. 



(9) Fatiha Dazi-Heni, « La diabolisation du Qatar sonne-t-elle le glas du Conseil de coopération du Golfe ? », The Conversation, 8 juin 2017.



(10) Cette base est le résultat d'un accord de coopération militaire signé en 2014 entre Doha et Ankara. Cet accord prévoit le déploiement de plusieurs centaines de soldats turcs, dont les premiers contingents sont déjà arrivés à Doha. 



(11) Cette conférence, qui portait sur des thèmes liés à l'influence « néfaste » d'Al-Jazeera, de l'Iran et des Frères musulmans, n'a drainé que très peu de participants qatariens. 



(12) Paris et Doha disposent depuis 1994 d'un accord de défense. Avec les Émirats, la France jouit également d'une coopération militaire poussée : elle leur a fourni dans le passé des Mirage F-1 et, plus récemment, a ouvert une base militaire à Abou Dhabi. Avec l'Arabie, le partenariat est plus diplomatiqu