Politique Internationale - La Revue n°157 - AUTOMNE - 2017

sommaire du n° 157
Le Qatar, Un état schizophrène ?
Article de Emmanuel RAZAVI
Grand reporter. Emmanuel Razavi a couvert l'actualité au Moyen-Orient pour Valeurs Actuelles, Paris
in english
en español
en français


Le Qatar, véritable hub diplomatique et financier du golfe Persique, est loin de l'idée que l'on s'en fait en Europe. Au-delà d'une politique d'investissements tous azimuts et de quelques événements majeurs comme le Forum de Doha ou l'organisation de la coupe du monde de football 2022, se cache en effet une réalité moins flatteuse. Premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), l'émirat reste handicapé par une structure sociologique fragile, de profondes rivalités tribales et politico-religieuses, et une instabilité géopolitique chronique. 



Presqu'île du golfe Persique devenue indépendante en 1971, le Qatar compte 300 000 autochtones pour environ deux millions d'expatriés. Ce pays minuscule, entouré par l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, fait face à l'Iran. Il entretient, depuis sa création, des relations complexes, voire conflictuelles avec ses trois voisins. L'Arabie saoudite, wahhabite (1) comme lui, et les Émirats arabes unis ont toujours rêvé de faire du Qatar un émirat vassal, voire une province. Une crise a éclaté au début de l'été 2017 : poussé par les États-Unis, Riyad a rompu ses relations diplomatiques avec Doha, accusé de « soutenir le terrorisme » - Daech, Al Qaïda et l'organisation internationaliste des Frères musulmans. Le royaume saoudien a également exigé du Qatar qu'il ferme sa chaîne de télévision Al Jazeera, suspectée de faire le jeu de la confrérie égyptienne. Quant à l'Iran chiite, il rêve d'étendre sa mainmise sur la totalité du vaste champ gazier off-shore de North Dome, situé dans les eaux du Golfe qu'il partage avec l'émirat. Les Qataris ont néanmoins choisi de se démarquer du grand frère et de se rapprocher de l'Iran, qu'ils regardent pourtant depuis toujours comme un adversaire menaçant du fait de ses ambitions expansionnistes et de sa stratégie d'influence dans la région. 



La ligne politique de Doha apparaît fluctuante, les jeux d'alliances avec ses partenaires se faisant et se défaisant au gré de tensions incessantes, sans vision à long terme. Ces passes d'armes entre les pétromonarchies du golfe Persique, pourtant alliées au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG) (2) créé en 1981, sont en fait le fruit d'une psychologie politique qui plonge ses racines dans la structure sociétale de ces pays.



Un peuple de bédouins et de pêcheurs



Lorsqu'on survole Doha, on distingue trois choses : le sable fin du désert qui s'étend à perte de vue ; les eaux turquoise du Golfe ; et d'immenses blocs de béton et de verre qui s'étirent vers le ciel. Vu d'en haut, tout semble figé dans cet espace certes très restreint, mais en pleine expansion.



La capitale qatarie est une cité électrisée et frénétique où, au-delà de 7 heures du matin, il est impossible de prendre sa voiture sans risquer de se trouver coincé dans un embouteillage. C'est une ville polluée où l'on respire autant les gaz des pots d'échappement que les fines particules de sable qui envahissent la ville à la moindre tempête.



À Doha, la chaleur et l'humidité sont extrêmes durant six mois de l'année. D'avril à septembre, il est inimaginable de s'y promener - excepté le soir, lorsque la température chute de cinquante à trente degrés.



Ville en construction continuelle, Doha ressemble à un chantier ininterrompu au sein duquel le concert des marteaux-piqueurs, des coups de pelle et de pioche ne s'arrête ni le jour ni la nuit. Ici meurent chaque semaine d'épuisement et de maltraitance des ouvriers népalais ou pakistanais venus, en quête d'un salaire de misère, travailler à l'édification de centres commerciaux aux allures de forteresses, d'immeubles démesurés et de lotissements en pierres blanches sans aucune âme. 



En apparence, Doha a tout d'une grande capitale façonnée par des dirigeants visionnaires, les Al Thani, dont la présence imprègne depuis près de deux siècles l'ensemble de la péninsule arabique. 



Complexe et puritaine, la société qatarie est historiquement peuplée de bédouins et de pêcheurs de perles. À ces deux groupes s'ajoutent plusieurs typologies de tribus, de courants politiques et de populations issues de l'immigration qui font de l'émirat une bombe à retardement. 



La position sociale, économique et politique des bédouins est plus ou moins importante selon qu'ils appartiennent à tel ou tel cercle proche du pouvoir. Des cercles qui s'apparentent à des groupes d'influence et qui, pour un certain nombre, se vouent des rancunes tenaces. Les membres d'une famille bédouine sont la plupart du temps unis par des liens de sang qui peuvent remonter à plusieurs générations. Ils forment une sorte de chaîne composée de maillons soudés les uns aux autres, leur patronyme se référant le plus souvent à une ascendance ayant brillé par ses faits d'armes, ses actes politiques ou ses prouesses commerciales. Ils vivent entre eux, les parents et leurs enfants, y compris lorsqu'ils sont mariés, habitant au sein d'un même foyer ou dans des maisons voisines. Ces hommes du désert, habitués à survivre dans des conditions très difficiles durant des siècles, ont la réputation d'être des gens réservés. Ce sont d'habiles négociateurs, des commerçants avisés, fidèles à leur clan et à leur émir, pour autant que ce dernier ne prend aucune décision qui fragilise leur famille (3). 



Les bédouins du Qatar sont en fait l'incarnation d'un mode vie venu du fond des âges qui a perduré jusqu'à une époque récente, pour lesquels seules deux choses comptent : la position sociale au sein de leur tribu et le pouvoir. Ne connaissant aucune frontière, ces voyageurs se sont longtemps déplacés à travers la péninsule arabique au gré des saisons, des razzias ou bien en quête de pâturages pour leurs chameaux, ce qui a façonné leur psyché. 



La vie dans le désert a fait de ce peuple aux manières rustiques l'un des plus endurcis et sans doute l'un des plus attachés à ses racines. Si l'époque des rapines est révolue depuis des décennies et que l'on ne règle plus ses comptes à coups de fusil, les bédouins du Qatar ne badinent ni avec la religion ni avec le courage, et encore moins avec la vertu, du moins en apparence.



Viennent ensuite les pêcheurs de perles, dont le grand reporter Albert Londres écrivait au siècle dernier que « leur métier est aussi vieux que le vieux monde ». Leur modèle social est fort différent de celui des bédouins qu'ils méprisent. Habitués durant des siècles à évoluer sur les bandes côtières du golfe pour assurer leur négoce, ils se considèrent comme plus instruits des affaires du monde. Leurs femmes sont plus « affranchies » que celles de leurs coreligionnaires du désert et il n'est pas rare, aujourd'hui, d'en voir à la direction de certaines entreprises.



Il faut dire que, bien avant la découverte des gisements de gaz, l'une des principales sources de richesse du pays provenait de la pêche et du commerce des perles. Alors que les bédouins évoluaient dans une région dépourvue de tout confort, les pêcheurs partaient des mois entiers sur leurs dhows (4) en quête de spots recelant des lits d'huîtres. De nos jours, ces deux groupes forment deux entités sociales qui ne s'apprécient guère, leurs inimitiés ajoutant parfois aux tensions politiques déjà vives dans le pays. 



Conservateurs et progressistes



Ces entités, composantes essentielles de la société qatarie, sont traversées par un affrontement politico-religieux qui oppose deux tendances rivales : d'un côté, le camp des conservateurs favorables à l'Arabie saoudite ; et, de l'autre, le courant progressiste incarné par le clan des Al Thani. 



Les premiers s'opposent à la politique de développement économique et social de l'émirat. Ils sont influents au majliss, l'assemblée consultative, et accentuent la pression politique sur l'émir Tamim ben Hamad Al Thani pour qu'il abandonne un certain nombre de ses projets, qu'il réduise l'afflux massif d'expatriés - notamment occidentaux - sur le territoire qatari et qu'il impose une ligne religieuse en conformité avec les principes du wahhabisme. Ils sont, en clair, farouchement opposés à la stratégie de développement de leur souverain et largement suspectés d'avoir poussé son père, malade, à abdiquer en sa faveur en juin 2013. 



Les seconds font le pari d'un islam politique dont la ligne est incarnée par l'organisation des Frères musulmans, tout en étant favorables à une ouverture à l'Occident - un grand écart qui, vu de Paris ou de Londres, semble paradoxal. Ils perçoivent en fait la doctrine politico-religieuse de la confrérie comme un moyen de s'affranchir en douceur du rigorisme wahhabite, et pensent que son schéma organisationnel ainsi que ses réseaux forment une savante structure politique et sociale qui a su opérer la synthèse entre religion et progrès. 



Cette composante de la société est avide d'échanges commerciaux. Elle tente de positionner Doha comme un partenaire diplomatique de première importance pour les grandes puissances dans tout le Moyen-Orient. Mais ses soutiens sont ultranationalistes, profondément attachés à leurs coutumes et à leur religion. 



Dans les conseils d'administration des grandes sociétés qataries où siègent souvent des représentants des deux camps, les conservateurs sont capables de livrer une lutte entêtée à leurs opposants, n'hésitant pas à mettre en danger leur business s'ils éprouvent le besoin d'imprimer leur marque. 



Les conservateurs n'ont pas de réelle stratégie économique ou financière, encore moins le sens de la gestion. De fait, Tamim se sait menacé par cette tendance politico-religieuse qu'il soupçonne de vouloir le renverser à la première occasion. Bien que le Qatar entretienne des relations difficiles avec le régime de Téhéran, le jeune émir se souvient que Mohamed Reza Pahlavi, le dernier shah d'Iran, fut détrôné par un courant religieux et conservateur qui lui reprochait d'avoir précipité son pays dans une course effrénée au progrès.



Cette guerre larvée entre conservateurs et progressistes se déroule sur fond de corruption généralisée et de crise économique. Certaines entreprises publiques comme RasGas, Qatar Petroleum ou Maersk Oil Qatar ont en effet licencié à tour de bras depuis 2014. La chaîne Al Jazeera America a été obligée de fermer ses portes. Quant au Qatar Luxury Group, fleuron du luxe, il ne détient plus que 42,6 % du capital de Le Tanneur, contre 85,6 % il y a quelques mois. Rappelons que Le Tanneur, acquis pour 30 millions d'euros en 2011 à grand renfort de communication, enregistrait de lourdes pertes.



Une image trompeuse : le Qatar et l'islamisme



Les investissements internationaux du Qatar, en particulier en Europe, répondent au besoin d'entretenir de bonnes relations avec des États avides de contrats juteux. La France ne figure pas en tête du palmarès mais elle a largement profité de cette manne. Bien que les chiffres soient difficiles à vérifier avec précision, les investissements du Qatar dans l'Hexagone représentaient en 2014 quelque 1 752 millions d'euros (5). 



L'émirat a notamment acquis 5 % des parts de Total, 5,3 % de Vinci ou encore, en mai 2017, 16,7 % des droits de vote chez Lagardère. Selon des chiffres diffusés par le service de presse du cabinet du premier ministre qatari en 2015, l'émirat ferait ainsi vivre 10 000 personnes dans notre pays, le Paris Saint-Germain, dirigé de main de maître par le brillant Nasser el Khelaïfi, comptant à lui seul près de 500 collaborateurs. De ces prises de participation la France ne peut que se réjouir. 



Il faut cependant garder la tête froide. Si l'émirat investit dans l'immobilier, le cinéma, les grandes enseignes, l'industrie du luxe et les clubs sportifs, son ombre plane également sur le financement d'organisations islamistes considérées à raison comme radicales, voire djihadistes.



On l'a dit, le Qatar, à travers sa tendance progressiste, est particulièrement attiré par le schéma politique des Frères musulmans. Fondée en 1928 au Caire par Hassan Al Banna, cette confrérie prône l'instauration de républiques islamiques dans les pays à majorité musulmane. Son objectif suprême, ainsi que celui de ses filiales en Europe, est le retour au califat et l'organisation de la société autour des valeurs de l'islam. Son credo : « Dieu est notre seul but, le prophète notre chef, le Coran notre constitution, le djihad notre voie, le martyre notre plus grande espérance. » L'une des principales références des Frères musulmans est Ibn Tamyya, un fondamentaliste du XIIIe siècle qui prônait l'interdiction de la philosophie et l'assassinat des incroyants. Loin d'être pacificatrice, la confrérie a engendré des générations de djihadistes. Abdallah Azzam, le mentor d'Oussama ben Laden, en faisait partie. Ayman al Zawahiri, l'actuel numéro un d'Al Qaïda, a fait un court passage chez eux. 



L'organisation diffuse un discours réformateur rassurant, surtout en Europe. Ses dirigeants veillent à ce que leurs disciples restent connectés aux réalités et aux progrès techniques du monde moderne. Ils poussent les « futurs cadres de l'islamisme » à étudier à l'université et à devenir médecins, ingénieurs ou avocats avec toujours le même but : intégrer tous les rouages sociaux et économiques de la société, quel que soit le pays où ils se trouvent. Doha est devenue le centre névralgique et stratégique des théoriciens les plus influents de cette organisation. À Gaza, le Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, a été largement financé par le gouvernement qatari alors qu'il figure sur la liste des organisations terroristes de nombreux États. 



Plusieurs figures reliées à l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui inscrit son discours dans le prolongement de la pensée frériste, sont également proches du Qatar. C'est le cas de Youssef Al Qardawi, théoricien radical et prédicateur vedette de l'organisation qui a longtemps siégé au conseil d'administration de l'IESH - un institut d'études islamiques lié à l'UOIF et situé en Bourgogne. Qardawi a vécu entre l'Égypte et le Qatar où il animait une émission sur la chaîne Al Jazeera. Dans ses prêches enflammés, il n'a jamais caché son soutien aux mouvements djihadistes les plus violents, n'hésitant pas à légitimer le recours aux attentats, notamment en Israël. Pour Qardawi, « il n'y a pas de dialogue entre nous et les Juifs, hormis par le sabre et le fusil ». 



Mais ce n'est pas tout. Le régime qatari entretient aussi des rapports pour le moins ambigus, souvent indirects, avec les éléments liés à des organisations terroristes islamistes. Un certain nombre de collecteurs de fonds et de recruteurs liés à Daech et à Al Qaïda ont transité en toute quiétude par la capitale qatarie. Leurs noms, comme ceux de leurs protecteurs à Doha, sont connus des services secrets français, britanniques et américains. En septembre 2014, un rapport du Trésor américain pointait notamment du doigt un dénommé Tariq Al Harzi qui « a permis à l'État islamique de recevoir deux millions de dollars d'un intermédiaire financier de l'EI basé au Qatar » (6). 



Plus ou moins à la même époque, les agences de renseignement américaines ont inscrit le nom d'Abd Al Rahman ibn Umayr Al-Nuaymi, membre de la fondation caritative du cheikh Eid ben Mohammed Al Thani, sur leur liste des terroristes activement recherchés. Ce dernier était soupçonné d'avoir facilité des transferts d'argent au bénéfice d'Al Qaïda en Syrie. 



L'émirat a toujours entretenu des relations de circonstance avec les islamistes de différentes obédiences sunnites. Mais il a opportunément resserré ses liens avec les groupes djihadistes depuis le début de la guerre en Syrie, jetant toutes ses forces dans la tentative de renversement du régime alaouite et de destitution de Bachar al Assad. Ce rapprochement serait lié à la signature en 2011, par les gouvernements syrien, irakien et iranien, d'un contrat portant sur la construction d'un gazoduc, lequel ferait concurrence à un autre projet annoncé par le Qatar en 2009 (7). 



Il y a une autre raison : en plein printemps arabe, le clan Al Thani a cru bon de se positionner comme l'allié des peuples qui voulaient se libérer du joug des dictateurs. Cette attitude équivoque n'est pas tenable à long terme. Car l'émirat joue sur deux tableaux. D'un côté, il fait la chasse aux djihadistes et coopère avec les services occidentaux ; et, de l'autre, il se montre complaisant à l'égard des organisations islamistes, attisant la méfiance des grandes démocraties occidentales et de ses voisins.



Une jeunesse en quête d'identité



Tous ces clivages, ainsi qu'une conduite des affaires publiques paradoxale à bien des égards déstabilisent profondément la jeunesse de l'émirat. La plupart des Qataris qui sont partis faire leurs études aux États-Unis ou en Europe reviennent après quatre ou cinq ans dans un pays qu'ils ne reconnaissent pas. Ils se surnomment « la génération perdue », cachent à leurs parents qu'ils boivent de l'alcool et se heurtent souvent à eux lorsqu'ils leur disent vouloir choisir celui ou celle avec qui ils se marieront. Ils ne savent pas comment se comporter, notamment lorsque leurs familles sont issues des clans conservateurs. Khaled Al Jumayli, présentateur vedette de la chaîne Al Khayyan qui a étudié à l'école supérieure de journalisme de Lyon et qui animait « Stars of Science », une émission dédiée à la jeunesse, explique que les jeunes ont du mal « à trouver leur place dans une société prise en étau entre tradition et modernité ». Ils ont besoin de se raccrocher à une identité politique et religieuse forte, ainsi qu'à un roman national en pleine construction, parfois proche de la mythologie. 



Le grand chantier lancé par le gouvernement à l'horizon 2030, qui consiste à confier la direction des grandes entreprises à de jeunes dirigeants qataris formés à l'étranger, produit pour l'heure des résultats assez décevants. La raison ? L'élite qatarie considère qu'il est mal vu de travailler. 



« Les Qataris vivent dans l'opulence grâce à la manne énergétique, explique le journaliste Sébastien Bouillé. Dans ce contexte où le travail n'apparaît pas comme une nécessité, les jeunes sont peu enclins à se dépasser (...). Ici, les enfants sont en général très choyés par leurs parents. Dans le golfe Persique, les garçons sont de véritables petits rois auxquels on passe absolument tout. Grandissant dans des familles où tout leur est permis, il leur est difficile de se tenir à une discipline, quelle qu'elle soit (...). Si plusieurs universités prestigieuses comme Georgetown University sont installées à Doha, les étudiants ne cherchent pas particulièrement à briller, car ils bénéficient automatiquement d'une rente qui augmente lorsqu'ils se marient et quand ils font des enfants. Les jeunes savent, en outre, qu'ils pourront accéder à un emploi qualifié facilement, la loi stipulant que les postes à responsabilité doivent être confiés prioritairement aux Qataris » (8). 



Seules les femmes tirent leur épingle du jeu. Souvent plus acharnées à trouver du travail, conscientes que le modernisme affiché par le gouvernement leur permet de s'émanciper de la tutelle masculine, elles se donnent plus que les hommes dans les professions qu'elles choisissent d'exercer, que ce soit dans l'administration, les banques, le marketing ou la mode. Leur volonté comme leurs performances ne suffisent toutefois pas à transformer l'émirat en un centre entrepreneurial opérationnel qui soit capable de se passer de l'aide et de la coopération internationale. Les grandes entreprises fonctionnent pour la plupart grâce à la présence et au savoir-faire d'un management essentiellement composé d'expatriés français, anglais, américains ou venant du Maghreb et du Proche-Orient. Difficile, dans ces conditions, de miser sur l'avenir.



La coupe du monde 2022 aura-t-elle lieu ?



Il est bien sûr légitime qu'un pays arabe organise un événement sportif d'un tel retentissement - un projet de stade climatisé de 40 000 places en forme d'arène a été récemment dévoilé -, mais il est à craindre que l'émirat n'ait tout simplement pas les moyens d'y faire face sans réelles difficultés. 



Doha a, en effet, précisé l'an dernier qu'il avait revu à la baisse le montant de ses investissements. Le budget lié à la compétition proprement dite, estimé à plus de 20 milliards de dollars - sans compter les 200 milliards liés aux infrastructures connexes - ayant accumulé les dépassements, il ne devrait plus rester que huit stades sur les douze initialement prévus par le comité d'organisation (9). 



Il est vrai que, depuis quelque temps, le Qatar a multiplié les déclarations rassurantes et les investissements sportifs pour afficher sa bonne santé - la somme pharaonique dépensée pour le transfert de Neymar au PSG en est l'illustration. Ces largesses ne sauraient, toutefois, cacher la réalité : Doha a dû emprunter sur les marchés internationaux pour financer certains projets et annonçait, fin 2016, un déficit budgétaire de l'ordre de 5 à 8 % de son PIB.



Quoi qu'il en soit, la tenue de cet événement sportif est essentielle pour le Qatar qui y voit un moyen « à grande échelle » de briller sur la scène internationale. Tout comme il caresse le rêve d'accueillir dans un avenir plus ou moins lointain les Jeux olympiques. Cheick Hamad, le père de l'émir actuel, confia un jour, à l'occasion d'une conférence de presse, qu'il est « plus important d'être reconnu au Comité international olympique (CIO) qu'à l'ONU, car - ajoutait-il - tout le monde respecte les décisions du CIO ». Les dirigeants actuels n'ont pas changé d'avis.



Au fond, le Qatar est en proie à une forme de schizophrénie. Il veut être l'ami des grandes démocraties en même temps que celui des islamistes et souhaite se positionner sur l'échiquier mondial en tant que grande nation au carrefour des civilisations occidentale et orientale. Peut-on l'aider à faire le bon choix ?



L'émirat compte des intellectuels et des chefs d'entreprise proches du pouvoir et fidèles à l'émir, qui ont une véritable vision de ce que doit être leur pays à l'horizon de 2030. Ces hommes et ces femmes, qui n'ont rien à voir avec le terrorisme et sont ouverts aux échanges avec l'Occident, forment assurément la force vive de ce pays fascinant à bien des égards, et il faut les aider à avancer sur le chemin de l'ouverture. Mais faute de leur apporter un soutien résolu et de s'engager dans une stratégie claire aussi bien à l'intérieur qu'à l'international, le gouvernement qatari prend le risque d'entretenir la méfiance de ses partenaires internationaux et d'accentuer son isolement. 



 




Notes :


(1) Le wahhabisme est une doctrine rigoriste de l'islam sunnite, née au XVIIIe siècle dans l'actuelle Arabie saoudite.



(2) Le CCG regroupe six États : l'Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, le sultanat d'Oman et le Qatar.



(3) Voir Wilfried Thesiger, Le Désert des déserts, Plon, 1978.



(4) Boutre qui navigue en mer Rouge, dans les eaux du Golfe ou dans l'océan Indien.



(5) Source : Banque de France.



(6) En 2010, une note diplomatique américaine, dévoilée par WikiLeaks, qualifie le Qatar de « pire dans la région » en ce qui concerne la coopération avec Washington pour tarir le financement des groupes extrémistes (voir Les Échos, 5 juin 2017).



(7) Voir le blog maximechaix.info



(8) Sébastien Bouillé est grand reporter. Ses reportages ont notamment été diffusés sur France 24 et France 2. Il a également collaboré à la chaîne Qatar Television 1, et il est l'auteur du livre Journal d'une esclave du XXIe siècle dont l'action se situe dans une pétromonarchie du golfe Persique.



 



(9) Longtemps dénoncée par des ONG comme Amnesty International, la « kefala » est un système de parrainage des travailleurs étrangers qui permet à un employeur de réglementer presque tous les aspects de la vie de son salarié durant son séjour dans l'émirat. Bien qu'elle ait été officiellement abandonnée, les ouvriers qui triment sur les chantiers doivent toujours obtenir la permission de leur employeur pour quitter leur poste et récupérer un visa de sortie - une règle qui les maintient dans un état de soumission, voire d'asservissement. Leur sécurité et leurs conditions de travail harassantes sont, quant à elles, loin d'être optimales ; et cela, malgré la mise en place par le ministère du Travail qatari de nouvelles normes réglementaires.