Politique Internationale - La Revue n°158 - HIVER - 2018

sommaire du n° 158
LA CRISE CATALANE
Article de CYRIL TRÉPIER
Docteur en géographie, chercheur au Centre de recherches et d'analyses géopolitiques de l'Université
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Après plusieurs mois d'une crise institutionnelle aussi grave pour l'Espagne que le putsch raté du 23 février 1981 (1), la convocation par Madrid de nouvelles élections au Parlement catalan le 21 décembre 2017 pouvait nourrir l'espoir d'une clarification de la situation, à défaut d'une résolution complète. La Catalogne n'est pas la seule des 17 Communautés autonomes d'Espagne à compter un mouvement indépendantiste significatif, ni même la seule où des indépendantistes ont siégé au gouvernement régional : c'est aussi le cas du Pays basque (2,2 millions d'habitants), de la Navarre (640 000) et de la Galice (2,7 millions). Mais la Catalogne est bien plus peuplée (7,5 millions d'habitants) et son gouvernement autonome est le seul à faire de la sécession un objectif officiel - et cela, depuis fin 2012 (2).



Les résultats des élections du 21 décembre 2017, les troisièmes centrées sur l'indépendance depuis 2012, jettent une lumière crue sur les multiples fractures de la société catalane et suggèrent que la crise, dans ses différentes dimensions - catalane, espagnole, européenne - pourrait bien durer.



Les résultats des élections catalanes du 21 décembre 2017



Commençons par une précision indispensable : aucun des trois partis indépendantistes catalans n'est arrivé en tête du scrutin du 21 décembre 2017. Pour la première fois lors d'une élection au Parlement de Catalogne, c'est un parti non nationaliste catalan, Ciudadanos (Citoyens), qui a obtenu la première place avec 1,2 million de voix, 25 % des suffrages et 36 députés sur 135 (3). Mais il n'est pas en état de gouverner, faute de majorité absolue (il lui faudrait détenir 68 sièges sur 135) et d'alliés suffisants pour l'atteindre. En effet, le soutien d'un Parti populaire (celui de Mariano Rajoy, au pouvoir à Madrid) laminé n'ajouterait que 4 sièges aux siens. Quant aux socialistes catalans du PSC (18 sièges) et aux alliés catalans de Podemos (8 sièges), deux partis eux aussi hostiles à l'indépendance, ils ont exclu de s'allier à Ciudadanos... et, de toute façon, une telle coalition ne disposerait pas, non plus, de la majorité absolue puisqu'elle ne cumulerait que 62 sièges.



C'est ainsi que, au lendemain du 21 décembre, les indépendantistes semblaient, eux, à même de former un nouveau gouvernement puisque leurs trois formations réunissaient 70 députés sur 135 sièges. Junts Pel Cat (Ensemble pour la Catalogne), la liste de l'ex-président Carles Puigdemont, a obtenu 34 députés ; ERC (Gauche républicaine de Catalogne, parti de l'ex-vice-président Oriol Junqueras), 32 députés ; et la CUP (Candidature d'unité populaire, parti indépendantiste d'extrême gauche), 4 députés.



Mais l'arithmétique ne dit pas tout : 3 des 70 élus, dont Oriol Junqueras, étaient en détention préventive lors du scrutin, et 5 autres, dont Carles Puigdemont, en fuite à Bruxelles (4). En attendant une éventuelle normalisation de la situation de ces huit personnalités, seuls 62 élus indépendantistes étaient en mesure de siéger - alors que, répétons-le, il faut 68 sièges pour détenir la majorité absolue. 



La situation restait bloquée au lendemain du scrutin car l'immunité parlementaire exige que l'élu puisse prendre possession de son mandat et qu'il dispose donc d'une entière liberté de mouvement.



Il n'empêche : les indépendantistes, qui ont récolté 47,7 % des suffrages, ont probablement les moyens d'engager de nouveau la confrontation avec Madrid, faute de pouvoir réellement bâtir un État. Mais leurs dirigeants vont-ils tenir compte du fait que 52 % des électeurs, soit 2,3 millions de Catalans, ont choisi des partis opposés à l'indépendance ? En tout cas, une chose est sûre : Mariano Rajoy semble avoir sous-estimé la détermination de ses adversaires.



Le score du PP est une gifle pour le chef du gouvernement espagnol. Avec 4 députés contre 11 en 2015, le premier parti du pays perd son groupe au Parlement catalan, qui plus est à l'issue d'un scrutin qu'il a lui-même organisé ! Ce revers inouï fragilise Mariano Rajoy au sein du PP et à l'échelle de l'Espagne, que Ciudadanos entend gouverner à sa place après avoir voté son investiture fin 2016. En Catalogne, cette élection confirme qu'il n'incarne pas plus les anti-indépendance que Carles Puigdemont n'incarne chaque Catalan. C'est pourquoi la colère envers Rajoy en Catalogne dépasse de loin les indépendantistes. Ses adversaires n'oublient ni l'effet des mesures d'austérité qu'il a prises depuis 2011, ni l'ampleur des scandales touchant le PP, ni le fait qu'il fut, en juillet 2017, le premier chef du gouvernement espagnol en exercice à devoir témoigner dans un procès : l'affaire Gürtel, procès-fleuve sur un réseau de corruption impliquant le PP, instruite depuis 2009. Avant sa défaite électorale en Catalogne, Mariano Rajoy y avait déjà perdu la bataille de l'image.



Les conséquences du référendum du 1er octobre 2017 sur l'indépendance



Sans que l'on sache pourquoi, l'organisation des forces de police et de gendarmerie espagnoles déployées pour empêcher le référendum illégal du 1er octobre 2017 fut assez désastreuse, et leurs charges contre des civils désireux de voter malgré l'interdiction confortèrent devant les caméras du monde entier la vision diffusée par les indépendantistes catalans : celle d'un peuple uni qu'opprime toute l'Espagne. Pourtant, de nombreuses voix, y compris celles des adversaires de la sécession, dénoncèrent ces débordements, en Catalogne comme ailleurs dans le pays. Si les charges policières constituèrent un vrai choc pour les Catalans qui en furent les témoins, au point de raviver chez certains le souvenir du franquisme (1939-1975), elles avaient eu des précédents, dont un très récent : les violences de la police autonome catalane contre les Indignés en 2011. La similarité des équipements et des gestes d'un événement à l'autre fut aussitôt exploitée par des internautes pour attribuer à la police espagnole de 2017 des brutalités datant de 2011 (5).



En outre, à l'occasion de ce vote, deux piliers du discours indépendantiste ont achevé de s'effondrer : la certitude qu'un État catalan protégerait mieux ses entreprises (jusqu'à 3 000 sièges sociaux avaient été déplacés hors de Catalogne depuis le référendum du 1er octobre 2017) ; et la garantie qu'une Catalogne indépendante resterait dans l'Union européenne. Car, si plusieurs dirigeants européens, comme le premier ministre belge Charles Michel, s'émurent des assauts de la police, aucun ne soutint la déclaration d'indépendance.



Enfin, ces violences occultèrent les failles de l'organisation du référendum, tenu sans seuil minimal de participation, sans score minimal pour valider la victoire du « oui », sans observation réellement neutre du scrutin et du dépouillement. Faute de légaliser un vote que la Constitution espagnole interdit, ces symboles politiques auraient manifesté, de la part du président catalan, une véritable confiance dans l'exercice démocratique et dans sa population.



Ce référendum, puis la déclaration d'indépendance du 27 octobre 2017 résultent de l'alliance fragile née fin 2015 entre le PDeCAT, ERC et la CUP. Seuls ces trois partis votèrent la loi catalane du 6 septembre 2017 organisant le référendum du 1er octobre, après un examen accéléré déconseillé par les juristes du Parlement catalan et dénoncé par l'opposition. Le Tribunal constitutionnel espagnol avait suspendu puis invalidé chaque loi catalane visant la sécession, dont celle du référendum et celle du 7 septembre 2017 qui prévoyait d'abroger la Constitution espagnole en Catalogne si le « oui » l'emportait. Carles Puigdemont ignora donc la justice espagnole, le gouvernement central de Mariano Rajoy et les opposants catalans à l'indépendance qui refusaient le référendum et exigeaient des élections catalanes anticipées.



Qui vota le 1er octobre 2017 ? Pas les « anti-indépendance », qui boycottèrent un scrutin à leurs yeux illégitime, mais des indépendantistes et des opposants à Mariano Rajoy déterminés à défier sa politique. Les perquisitions et placements en détention provisoire de responsables catalans qu'a ordonnés la justice à partir du 20 septembre 2017 ont pu décider des indécis à voter, et des électeurs potentiels à voter « oui ». Mais les plus fortes participations recoupèrent largement les bastions nationalistes de la Catalogne intérieure, où la coalition indépendantiste de Carles Puigdemont avait obtenu ses meilleurs scores le 27 septembre 2015 (6). En tout, les organisateurs du référendum, seule source disponible, revendiquent 90,18 % de « oui », 7,83 % de « non » et 1,98 % de votes blancs sur 2,28 millions de voix comptabilisées et 770 000 bulletins saisis par la police espagnole. La participation aurait atteint 43,03 % des inscrits, en dépit de l'intervention physique des forces de l'ordre le jour du vote et malgré les mesures réitérées de fermeture ou de brouillage, par Madrid, des multiples serveurs informatiques qu'avait déployés le gouvernement catalan pour contourner l'interdiction du référendum. Ce référendum fut donc également un conflit cyber assez inédit en Espagne.



Reste une question centrale : pourquoi l'Espagne a-t-elle interdit par la force un référendum comparable à ceux qu'autorisèrent pacifiquement le Canada au Québec et le Royaume-Uni en Écosse (et qui se soldèrent d'ailleurs par l'échec des indépendantistes) ? Outre les différences de culture politique entre les trois États, et le fait que l'Espagne possède, contrairement au Royaume-Uni, une Constitution interdisant un tel référendum, elle présente une spécificité décisive : ni le Canada ni le Royaume-Uni ne comptent sur leur territoire un autre mouvement indépendantiste susceptible de demander immédiatement la tenue d'un référendum sur sa propre indépendance. L'Espagne, elle, doit composer au Pays basque avec un mouvement indépendantiste ancien qui a demandé un référendum d'autodétermination bien avant que le gouvernement catalan ne le fasse. Par surcroît, l'indépendantisme basque, qui soutient le gouvernement autonome sans y participer, a été politiquement renforcé en 2011 par l'abandon de l'action armée par l'organisation ETA. En outre, Bildu, le principal parti indépendantiste basque, a pris part au cortège de la fête nationale catalane le 11 septembre 2017 à Barcelone, puis soutenu explicitement le référendum du 1er octobre 2017 ainsi que la déclaration d'indépendance catalane du 27 octobre 2017. On le voit : la crise catalane doit être constamment envisagée dans le cadre de la géopolitique espagnole et pas sous le seul angle du bras de fer médiatique entre Barcelone et Madrid.



L'affirmation d'une souveraineté catalane, un leitmotiv indépendantiste



Officiellement, Carles Puigdemont briguait le 21 décembre 2017 non sa réélection, mais sa « restitution comme 130e président de la Generalitat ». Par ces mots, non seulement il dénonçait sa destitution par Madrid le 27 octobre 2017 mais il revendiquait, classiquement, une souveraineté catalane propre. Il avançait pour cela 1) l'existence dans le cadre de la Couronne d'Aragon d'un Parlement à Barcelone dès 1283, les Corts, représentant le clergé, la noblesse et les villes royales ; et 2) une institution de gouvernement catalan créée dès 1359, la Generalitat de Catalogne, dont il se présente, répétons-le, comme le 130e président (7). Après la chute de Barcelone le 11 septembre 1714, le roi d'Espagne Philippe V abolit les institutions de gouvernement catalanes par le décret de Nueva Planta de 1716. M. Puigdemont reprend ici à son compte un discours martelé dans l'enseignement et les médias publics catalans depuis des décennies, qui affirme l'antériorité démocratique de la Catalogne par rapport à l'Espagne et stipule que la première possède sa propre souveraineté, sans rien devoir à l'ordre juridique espagnol, y compris à la Constitution espagnole de 1978. Dans cette conception idéologique de l'Histoire qui altère inévitablement la coexistence entre Catalans aux opinions diverses (8), la Catalogne subit depuis des siècles les agressions de l'Espagne. Fin 2013, les grandes célébrations du Tricentenaire de la chute de Barcelone (le 11 septembre 1714) ont nettement contribué à favoriser les discours essentialistes qui font des Catalans un peuple uni engagé dans une lutte pluriséculaire contre l'Espagne pour reprendre sa liberté. Le symposium « L'Espagne contre la Catalogne : un regard historique (1714-2014) » (9) organisé du 12 au 14 décembre 2013 à l'Institut d'études catalanes de Barcelone en fut un exemple emblématique.



Envisager l'histoire catalane sur un temps plus long invite à rapprocher la déclaration d'indépendance suspendue de Carles Puigdemont de celle de son prédécesseur Francesc Macià en 1931 (10). Aucune ne créa un État, mais ces deux proclamations montrent que, pour les dirigeants indépendantistes, affirmer inlassablement aux yeux du monde la souveraineté catalane peut compter autant qu'obtenir une indépendance réelle. Il s'agit, aujourd'hui encore, de défendre l'indépendance non pour son contenu, rarement débattu contradictoirement, mais pour son principe : redonner à la Catalogne des droits - ses institutions exécutive et législative, la consécration de la langue catalane, qui était celle de la Couronne d'Aragon avant 1714 et, au-delà, un État - dont l'Espagne l'aurait privée.



De l'Écosse au Brexit : le rêve européen oublié ?



Une autre fracture se fait jour, au sein du camp indépendantiste cette fois, entre la foi européenne originelle et un glissement récent de certains de ses membres vers une forme d'euroscepticisme. Ces deux attitudes catalanes envers l'Europe recoupent deux modèles britanniques opposés : le référendum écossais du 18 septembre 2014 et le vote du 23 juin 2016 sur le Brexit. Dans le second référendum, la sortie de l'UE l'emporta à l'échelle du Royaume-Uni, mais 62 % des Écossais votèrent au contraire pour le maintien dans l'Union.



Rappelons que la Catalogne est historiquement européiste ; que la démocratie espagnole, l'autonomie catalane et l'adhésion à la CEE furent trois aspirations indissociables dans la résistance catalane au franquisme ; que la Catalogne, toutes tendances politiques confondues, créa dès 1982 à Barcelone un organisme destiné à représenter ses intérêts en Europe, et que celui-ci fut installé à Bruxelles dès l'adhésion de l'Espagne en 1986. Depuis, cette présence catalane à Bruxelles n'a cessé de s'institutionnaliser, et il s'agit de l'unique délégation du gouvernement catalan à l'étranger que le gouvernement central n'a pas fermée dans le cadre de l'article 155.



Ainsi, dans « l'unique pays carolingien d'Espagne » selon l'ancien président catalan Jordi Pujol, les partisans d'une indépendance ne la conçoivent traditionnellement qu'au sein de l'UE. Mais si la Catalogne est devenue une référence de l'action des régions européennes à Bruxelles, contribuant à créer entre autres le Comité des régions et l'Association des régions à compétence législative (REGLEG), ce fut sans prononcer le terme d'indépendance jusqu'à fin 2012, et en laissant en Espagne les conflits pouvant l'opposer au gouvernement central ou à d'autres Communautés autonomes.



Lorsque le président catalan Artur Mas revendiqua à Bruxelles le projet d'État catalan, à rebours de tous ses prédécesseurs, il ne fut reçu par aucun des hauts dirigeants européens avec lesquels il avait des contacts réguliers jusque-là. Depuis Romano Prodi (11) en 2004, les présidents successifs de la Commission européenne avaient prévenu que toute région quittant un État membre de l'UE se placerait en dehors de celle-ci et devrait suivre, pour en devenir membre, la procédure d'adhésion. À l'époque, les indépendantistes catalans assuraient que l'UE s'était déjà adaptée à des situations qu'elle n'avait pas voulues ni prévues et ferait de même avec une Catalogne indépendante en lui épargnant la longue procédure d'adhésion.



Cette vision reflète les espoirs excessifs placés par les partisans d'un État catalan dans l'UE comme soutien dans leur bras de fer avec Madrid. Pourtant, Bruxelles a déjà provoqué chez eux plusieurs déceptions. L'une des premières est l'échec de Barcelone à obtenir le rang de langue officielle pour le catalan, revendication déjà très ancienne. Par ailleurs, les rudes mesures d'austérité que l'UE a préconisées à l'Espagne face à la crise de 2008 ont contribué à susciter l'hostilité envers elle, en Catalogne comme dans l'ensemble du pays. Le discours de la CUP l'illustre bien. Cependant, avant même les violences du 1er octobre 2017, le référendum sur le Brexit sembla marquer un tournant dans l'attitude de certains indépendantistes catalans envers l'UE.



Alors que ses homologues écossais s'engageaient fortement en faveur du « remain », le président Carles Puigdemont avouait « comprendre » ceux qui « cherchent à soutenir leur souveraineté en demandant un référendum ». Puis, après la victoire du Brexit, il y vit « la preuve qu'on peut prendre en Europe des décisions souveraines ». Plusieurs mois plus tard, son long entretien accordé à Politique Internationale (12) confirmait sa propension à se référer au Brexit. Lorsque le journaliste qui l'interviewait, Mathieu de Taillac, lui fit observer « En admettant que vous organisiez et que vous gagniez ce référendum, l'indépendance ne se produira pas au lendemain du vote », Carles Puigdemont le concéda en ces termes : « Il y aura un processus de construction de l'État, ce qui prendra du temps », avant d'ajouter « Le Brexit ne s'est pas non plus réalisé le lendemain du vote. » Or M. Puigdemont aurait parfaitement pu illustrer l'idée que tout changement institutionnel exige du temps en citant l'Écosse. Le gouvernement écossais d'Alex Salmond avait prévu pour négocier l'indépendance, si le « oui » l'emportait au référendum de 2014, un délai de 18 mois, pendant lequel l'Écosse resterait britannique. Bien plus tard, le 26 novembre 2017, depuis son refuge bruxellois, le même Carles Puigdemont, dans un entretien à une chaîne publique israélienne (13), fustigea l'Union européenne qu'il qualifia de « club de pays décadents, obsolescents, gouverné par quelques-uns, par surcroît très liés à des intérêts économiques de plus en plus discutables [et] dans lequel existent deux poids deux mesures ». À la question « Excluez-vous un Catexit ? », Carles Puigdemont répondit : « Cette décision revient aux citoyens de Catalogne, tout comme elle devrait être librement prise par les autres citoyens d'Europe. Voulez-vous appartenir ou non à cette Union européenne ? Et à quelles conditions ? Voyons ce que dit le peuple de Catalogne. » Ces propos expriment certes la colère d'un dirigeant indépendantiste devant l'absence de condamnation par l'Union européenne des violences policières du 1er octobre 2017. Mais elles rappellent les déclarations faites par M. Puigdemont lors de la campagne du référendum sur le Brexit, dans un tout autre contexte, et ne peuvent donc être tenues pour circonstancielles. Dans le même temps, la première ministre écossaise Nicola Sturgeon a témoigné une solidarité sans faille à ses homologues catalans, et les opposants à l'indépendance utilisaient systématiquement le drapeau européen dans les grands rassemblements tenus à Barcelone et dans d'autres villes catalanes.



Il est frappant de voir certains indépendantistes jeter par-dessus bord des décennies d'engagement catalan pour l'Europe. Citons par exemple ces mots d'une universitaire membre de l'Assemblée nationale catalane lors d'une conférence à laquelle nous avons participé à Paris le 6 décembre 2017. Assurant que « l'éventualité d'une sortie de l'UE a beaucoup été étudiée », cette militante indépendantiste expliquait que « l'Association européenne de libre-échange (AELE) pourrait assurer à une Catalogne indépendante la perspective d'un marché commun sans nécessiter l'unanimité, donc en contournant le veto espagnol » ; que, « concernant la monnaie, il est possible de garder l'euro sans la permission expresse de la BCE, comme le dollar pour l'Équateur » ; et que, « pour ce qui est de Schengen, c'est un sujet qu'il est possible de négocier ». L'universitaire précisa immédiatement avoir exprimé « des réflexions en cours, et non des convictions », et rien n'autorise à attribuer de telles positions à chaque indépendantiste catalan. Mais le seul fait qu'une partie d'entre eux semble accepter l'idée d'un État catalan hors de l'UE donne à réfléchir...



Existe-t-il un risque de guerre civile ?



Le refus de la violence armée est une autre digue de l'indépendantisme catalan. Ce principe ne peut s'appuyer sur une quelconque nature pacifique des Catalans ni sur l'histoire du territoire, ponctuée de nombreux épisodes meurtriers comme la Semaine tragique de l'été 1909 (14) ou le conflit qui déchira la gauche catalane au cours de la guerre civile espagnole (1936-1939), pour ne citer que deux exemples. Il repose, en revanche, sur un fait : aucune des tentatives d'action armée en faveur de la création d'un État catalan - EPOCA (1970-1979), Terra Lliure (1978-1991) (15) - ne reçut un soutien populaire significatif. L'ETA inspira et soutint certains de ces mouvements mais n'épargna pas la population catalane, à l'image de l'attentat contre la grande surface Hypercor à Barcelone en 1987 qui fit 21 morts et 45 blessés. Cet attentat, le pire de l'ETA en Espagne, contribua à vacciner la population catalane contre la violence politique.



Le risque de voir la crise catalane provoquer une guerre civile ne doit pas être exagéré sous prétexte qu'au sud des Pyrénées il s'agirait d'un événement habituel et que les Espagnols seraient, au fond, inaptes à résoudre autrement leurs oppositions. Mais ce risque existe bel et bien dès lors qu'un gouvernement régional, des partis et des mouvements politiques et associatifs, un système éducatif et des médias contribuent à assimiler l'identité catalane au désir d'indépendance et l'identité espagnole au rejet d'une telle éventualité, et à suggérer que les seconds n'ont pas vocation à rester définitivement en Catalogne. Ce risque est accru lorsque ce discours vise les plus jeunes générations de Catalans qui n'ont connu que l'autonomie, la jugent acquise et due, et ignorent le prix de la paix civile.



En guise de conclusion...



La crise catalane, qui demeure ouverte au lendemain des élections que le gouvernement central a organisées et perdues avec fracas, présente donc bien plus de dimensions que l'affrontement institutionnel auquel on la réduit parfois depuis l'extérieur. Elle oppose d'abord des Catalans entre eux, embarqués dans une polarisation croissante. C'est pourquoi elle est si grave. Pour qu'elle soit dépassée, il faudrait que soient retissés en Catalogne les liens qui font une société, tâche bien plus longue et difficile que celle qui consiste à nouer une alliance de gouvernement entre partis rivaux. Dans un discours prononcé le 29 octobre 2017 à Barcelone lors d'une grande manifestation contre l'indépendance, le philosophe Félix Ovejero, cofondateur de Ciudadanos, prononça ces mots : « Admettre une frontière est une résignation, une défaite de la raison et de la justice. Mais il y a pis : ériger une frontière là où il n'y en avait pas, rendre étrangers ceux qui étaient des concitoyens, leur dire qu'ils ne sont pas dignes de décider ni de partager avec nous. » Sera-t-il entendu ?



(1) Le 23 février 1981 à 18h23 à Madrid, un peloton de gardes civils nostalgiques du régime franquiste entre arme au poing au Congrès des Députés alors que Leopoldo Calvo Sotelo doit être investi chef du gouvernement espagnol. Le lieutenant-colonel Tejero et ses hommes prennent en otage les membres de l'exécutif espagnol et les députés. D'autres officiers supérieurs de l'armée participent à cette tentative de putsch qui s'achève lorsque le roi Juan Carlos, en uniforme d'officier, prend la parole dans la nuit à la télévision espagnole pour ordonner aux militaires insurgés de regagner leurs casernes. Le lendemain, au moins 1,5 million de citoyens manifestent à Madrid pour défendre la liberté, la démocratie et la Constitution. Au total, 30 personnes furent jugées et condamnées pour ce putsch, mais toutes, dont Tejero, ont bénéficié de remises de peine et été libérées.



(2) Cyril Trépier, « Tensions indépendantistes en Espagne », Questions internationales, n° 82, novembre-décembre 2016, pp. 44-65.



(3) Le parti emmené par Inés Arrimadas avait obtenu 37 sièges mais, après recomptage des votes des Catalans de l'extérieur, il fallut en céder un au Parti populaire de Catalogne, portant leur représentation respective à 36 et 4 sièges sur les 135 du Parlement catalan.



(4) Les trois dirigeants candidats puis élus après leur placement en détention préventive étaient Oriol Junqueras (ERC), Joaquim Forn (PDeCAT) et Jordi Sánchez (président de l'association indépendantiste ANC). Les conseillers destitués candidats puis élus après s'être rendus à Bruxelles avec Carles Puigdemont étaient Clara Ponsati et Lluis Puig (PDeCAT) ainsi qu'Antoni Comin et Meritxell Serret (ERC).



(5) « Violences policières en Catalogne : attention aux images trompeuses », Le Monde.fr, 2 octobre 2017.



(6) Pour un aperçu de la géographie économique et électorale catalane, le magazine Carto dans son n° 45 de janvier 2018 propose trois cartes à différentes échelles avec notre article « Catalogne : une indépendance pour rien ? ».



(7) Pour aborder l'histoire catalane sur le temps long, on consultera le dossier du magazine Historia n° 854 de février 2018, « Catalogne 1640-2017, quatre siècles de rébellion », qui réunit huit spécialistes du territoire.



(8) Cyril Trépier, « Le débat sur l'indépendance crée-t-il une frontière entre les Catalans ? », in Sylvie Considere et Thomas Perrin (dir.), Frontières et représentations sociales, Academia, Louvain-la-Neuve, 2017, pp. 219-237.



(9) Le programme de ce symposium est consultable sur le site d'information catalan Vilaweb, http://www.vilaweb.cat/noticia/4161426/20131212/espanya-catalunya-comenca-simposi.html 



(10) Figure de l'indépendantisme catalan et cofondateur du parti ERC, l'ancien colonel de l'armée espagnole Francesc Macià proclame le 14 avril 1931 la « République catalane dans une fédération de Républiques ibériques ». La Seconde République espagnole annoncée quelques heures plus tard résout la crise en ressuscitant la Généralité de Catalogne. Il la préside de 1932 à 1933.



(11) Cyril Trépier, « L'indépendance de la Catalogne, un débat européen d'abord politique », L'Espace politique, 17 décembre 2013, http://journals.openedition.org/espacepolitique/2828 



(12) Mathieu de Taillac, « Catalogne : la voie de l'indépendance », entretien avec Carles Puigdemont, Politique Internationale, n° 154, hiver 2016-2017.



(13) La Vanguardia, 26 novembre 2017.



(14) Les anarchistes catalans jouent un rôle clé dans la Semaine tragique du 26 juillet au 1er août 1909 en Catalogne. Cet affrontement sanglant suit un mouvement de grèves et de protestations ouvrières contre le recrutement pour la guerre coloniale du Maroc et contre le consumo, l'impôt sur la consommation, qui sera supprimé en 1911. La Semaine tragique aurait fait 87 morts et des centaines de blessés.





(15) L'Armée populaire catalane (Exercit Popular Catala, EPOCA) et Terre libre (Terra Lliure) furent deux mouvements indépendantistes armés d'inspiration marxiste. Nombre d'anciens membres d'EPOCA, dissoute en 1979, rejoignirent ensuite Terra Lliure. Les victimes de ces deux groupes furent peu nombreuses, mais leurs actions spectaculaires. Le parti ERC, officiellement indépendantiste depuis 1992, accueillit plusieurs anciens membres de Terra Lliure et les persuada de choisir la voie parlementaire pour revendiquer un État catalan. Pour plus d'informations, se reporter à : Barbara Loyer et Christian Aguerre, « Terrorisme et démocratie : les exemples basque et catalan », Hérodote, n° 130, 3e trimestre 2008, pp. 115-117.






Notes :


(1) Le 23 février 1981 à 18h23 à Madrid, un peloton de gardes civils nostalgiques du régime franquiste entre arme au poing au Congrès des Députés alors que Leopoldo Calvo Sotelo doit être investi chef du gouvernement espagnol. Le lieutenant-colonel Tejero et ses hommes prennent en otage les membres de l'exécutif espagnol et les députés. D'autres officiers supérieurs de l'armée participent à cette tentative de putsch qui s'achève lorsque le roi Juan Carlos, en uniforme d'officier, prend la parole dans la nuit à la télévision espagnole pour ordonner aux militaires insurgés de regagner leurs casernes. Le lendemain, au moins 1,5 million de citoyens manifestent à Madrid pour défendre la liberté, la démocratie et la Constitution. Au total, 30 personnes furent jugées et condamnées pour ce putsch, mais toutes, dont Tejero, ont bénéficié de remises de peine et été libérées.



(2) Cyril Trépier, « Tensions indépendantistes en Espagne », Questions internationales, n° 82, novembre-décembre 2016, pp. 44-65.



(3) Le parti emmené par Inés Arrimadas avait obtenu 37 sièges mais, après recomptage des votes des Catalans de l'extérieur, il fallut en céder un au Parti populaire de Catalogne, portant leur représentation respective à 36 et 4 sièges sur les 135 du Parlement catalan.



(4) Les trois dirigeants candidats puis élus après leur placement en détention préventive étaient Oriol Junqueras (ERC), Joaquim Forn (PDeCAT) et Jordi Sánchez (président de l'association indépendantiste ANC). Les conseillers destitués candidats puis élus après s'être rendus à Bruxelles avec Carles Puigdemont étaient Clara Ponsati et Lluis Puig (PDeCAT) ainsi qu'Antoni Comin et Meritxell Serret (ERC).



(5) « Violences policières en Catalogne : attention aux images trompeuses », Le Monde.fr, 2 octobre 2017.



(6) Pour un aperçu de la géographie économique et électorale catalane, le magazine Carto dans son n° 45 de janvier 2018 propose trois cartes à différentes échelles avec notre article « Catalogne : une indépendance pour rien ? ».



(7) Pour aborder l'histoire catalane sur le temps long, on consultera le dossier du magazine Historia n° 854 de février 2018, « Catalogne 1640-2017, quatre siècles de rébellion », qui réunit huit spécialistes du territoire.



(8) Cyril Trépier, « Le débat sur l'indépendance crée-t-il une frontière entre les Catalans ? », in Sylvie Considere et Thomas Perrin (dir.), Frontières et représentations sociales, Academia, Louvain-la-Neuve, 2017, pp. 219-237.



(9) Le programme de ce symposium est consultable sur le site d'information catalan Vilaweb, http://www.vilaweb.cat/noticia/4161426/20131212/espanya-catalunya-comenca-simposi.html 



(10) Figure de l'indépendantisme catalan et cofondateur du parti ERC, l'ancien colonel de l'armée espagnole Francesc Macià proclame le 14 avril 1931 la « République catalane dans une fédération de Républiques ibériques ». La Seconde République espagnole annoncée quelques heures plus tard résout la crise en ressuscitant la Généralité de Catalogne. Il la préside de 1932 à 1933.



(11) Cyril Trépier, « L'indépendance de la Catalogne, un débat européen d'abord politique », L'Espace politique, 17 décembre 2013, http://journals.openedition.org/espacepolitique/2828 



(12) Mathieu de Taillac, « Catalogne : la voie de l'indépendance », entretien avec Carles Puigdemont, Politique Internationale, n° 154, hiver 2016-2017.



(13) La Vanguardia, 26 novembre 2017.



(14) Les anarchistes catalans jouent un rôle clé dans la Semaine tragique du 26 juillet au 1er août 1909 en Catalogne. Cet affrontement sanglant suit un mouvement de grèves et de protestations ouvrières contre le recrutement pour la guerre coloniale du Maroc et contre le consumo, l'impôt sur la consommation, qui sera supprimé en 1911. La Semaine tragique aurait fait 87 morts et des centaines de blessés.



 



(15) L'Armée populaire catalane (Exercit Popular Catala, EPOCA) et Terre libre (Terra Lliure) furent deux mouvements indépendantistes armés d'inspiration marxiste. Nombre d'anciens membres d'EPOCA, dissoute en 1979, rejoignirent ensuite Terra Lliure. Les victimes de ces deux groupes furent peu nombreuses, mais leurs actions spectaculaires. Le parti ERC, officiellement indépendantiste depuis 1992, accueillit plusieurs anciens membres de Terra Lliure et les persuada de choisir la voie parlementaire pour revendiquer un État catalan. Pour plus d'informations, se reporter à : Barbara Loyer et Christian Aguerre, « Terrorisme et démocratie : les exemples basque et catalan », Hérodote, n° 130, 3e trimestre 2008, pp. 115-117.