Politique Internationale - La Revue n°158 - HIVER - 2018

sommaire du n° 158
MIGRANTS, LA RECETTE NORVÉGIENNE
Entretien avec Sylvi LISTHAUG
Ministre norvégienne de l'Immigration et de l'Intégration depuis décembre 2015, membre du Parti du p
conduit par
Antoine JACOB
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Le 11 septembre 2017, pour la première fois dans l'histoire de la Norvège, une coalition gouvernementale comprenant un parti populiste de droite a réussi à se succéder à elle-même. Les électeurs n'ont certes pas accordé de majorité parlementaire à cette équipe emmenée depuis l'automne 2013 par la conservatrice Erna Solberg, mais la première ministre sortante s'est vu confier la tâche de poursuivre son action à la tête du royaume de 5,3 millions d'habitants pendant au moins quatre ans. L'une des personnalités centrales de cette coalition minoritaire est sans conteste Sylvi Listhaug, la ministre de l'Immigration et de l'Intégration. Nommée à ce poste créé expressément pour répondre à la crise des migrants, cette partisane d'une immigration très contrôlée est devenue, depuis, l'une des responsables politiques les plus controversées du pays. Admirée au sein du Parti du progrès, formation longtemps contestataire conviée pour la première fois à siéger dans un gouvernement en 2013, elle cristallise autour d'elle la méfiance et le rejet que suscite son parti parmi les militants antiracistes et les défenseurs d'une politique d'accueil plus généreuse. 



Pour avoir été l'artisan d'un durcissement des conditions d'accueil et de renvoi des déboutés du droit d'asile, pour avoir aussi tenu des propos pouvant être interprétés comme désobligeants envers des étrangers, cette mère de trois enfants, qui a fêté ses 40 ans le 27 décembre 2017, fait figure d'épouvantail. Après les dernières législatives, le Parti chrétien-populaire (centre droit) a refusé de participer à la coalition d'Erna Solberg au motif que Sylvi Listhaug devait y conserver un poste ministériel. La première ministre a envisagé un temps de lui confier un autre portefeuille que celui de l'Immigration et de l'Intégration afin de désarmer les critiques sur un sujet aussi sensible et d'amadouer le centre droit. Elle n'en a finalement rien fait, tant Sylvi Listhaug, de par ses prises de position et sa liberté de ton, arrange les affaires du gouvernement. D'un côté, cette jeune quadragénaire donne de la Norvège, dans les pays d'où viennent les demandeurs d'asile, l'image d'un État peu conciliant vis-à-vis des migrants. De l'autre, sa réputation d'électron libre permet à ses collègues de se démarquer à demi-mot de ses prises de position tout en prenant bien garde de la critiquer publiquement.



Cette répartition des rôles fonctionne également au sein même du Parti du progrès. Sa présidente, Siv Jensen, peut d'autant plus facilement apparaître comme une ministre des Finances responsable et digne de cette fonction que sa camarade Sylvi Listhaug satisfait l'aile anti-immigration et anti-musulmane du parti. Ce courant-là existe bel et bien au sein d'une formation qui s'appuie, par ailleurs, sur une aile ultralibérale, militant pour moins d'État, moins d'impôts et plus de libertés individuelles - des principes auxquels adhère aussi Sylvi Listhaug. À la croisée de ces deux tendances, elle a le profil parfait pour briguer un jour la succession de Siv Jensen, de sept ans son aînée. 



Créé en 1977 sur les fondations d'un parti contestataire, anti-élites et anti-impôts (1), le Parti du progrès paraît désormais solidement installé dans le paysage politique du royaume. Sa mue a commencé après le retrait de Carl Ivar Hagen, son sulfureux président, qui le dirigea de 1978 à 2006. Le massacre perpétré en 2011 par Anders Behring Breivik (2), un extrémiste de droite qui avait brièvement adhéré au parti avant de le quitter, a momentanément freiné ses efforts de normalisation. Mais, deux ans plus tard, il était en ordre de marche pour affronter les électeurs. Il obtenait alors le meilleur résultat de son histoire à des législatives (16,3 % des suffrages exprimés). Erna Solberg, présidente du Parti conservateur (26,8 %), finit par lui tendre la main. C'est ainsi que cet attelage inédit arriva au pouvoir, renvoyant le Parti travailliste, pourtant arrivé en tête du scrutin avec 30,8 % des voix, dans l'opposition.



Cette coalition n'a pas eu la tâche facile. À partir de l'été 2014, les cours du pétrole commencent à chuter pour perdre jusqu'à la moitié de leur valeur. Le coup est dur pour l'industrie pétrolière - quelque 50 000 emplois sont perdus - dans un pays qui est actuellement 13e producteur mondial de pétrole et 7e de gaz (et premier d'Europe de l'Ouest dans les deux catégories). Le gouvernement doit alors puiser plus que prévu dans l'immense fonds souverain abondé par les revenus pétroliers afin de compenser le déficit budgétaire, relancer l'économie par des programmes d'investissement et tenter de favoriser l'émergence de nouveaux moteurs de croissance. Et puis, à l'automne 2015, la Norvège voit arriver sur son territoire, notamment par la frontière avec la Russie, 31 150 demandeurs d'asile. Sylvi Listhaug, en charge de l'Agriculture, hérite alors du premier ministère de l'Immigration et de l'Intégration - des thèmes sur lesquels elle s'est déjà illustrée après son entrée au Parti du progrès en 1998. À ce poste, elle contribue à durcir la législation norvégienne, fustige les migrants économiques et prône le renvoi en Afghanistan de jeunes demandeurs d'asile déboutés. 



Durant la campagne électorale en vue des législatives du 11 septembre 2017, Sylvi Listhaug parvient à remettre l'immigration au centre des débats. Elle décide de se rendre, accompagnée des médias, dans une banlieue réputée chaude de Stockholm. Le grand voisin suédois est vu, en effet, par le Parti du progrès et la mouvance identitaire norvégienne comme l'exemple à ne surtout pas suivre en matière de politique migratoire. L'homologue (sociale-démocrate) suédoise de Sylvi Listhaug refuse de la rencontrer. La Norvégienne obtient la publicité espérée. Le jour du vote, le Parti du progrès limite la casse. Il ne perd que 1,1 point par rapport à 2013, à 15,2 % des suffrages, en nette hausse par rapport au précédent scrutin municipal (9,5 %). Son partenaire conservateur au gouvernement, lui, recule de près de deux points à 25 %. Mais le déclin de l'opposition travailliste (27,4 %) permet à la coalition sortante d'être reconduite. En partie grâce à la popularité grandissante de Sylvi Listhaug auprès d'un certain électorat...



A. J.



Antoine Jacob - Année après année, la Norvège est classée parmi les pays les plus agréables à vivre. Êtes-vous d'accord avec cette image ? 



 



Sylvi Listhaug - Absolument, je vous le confirme : la Norvège est un pays où il fait très bon vivre ! Nous avons construit cet édifice pierre après pierre, génération après génération, notamment grâce à la mise en place d'un État-providence qui permet à tous ceux qui sont dans le besoin de ne pas tomber plus bas. La Norvège est également une société très harmonieuse ; la plupart des habitants sont heureux d'y vivre. Nous avons, bien sûr, eu la chance de découvrir du pétrole au large de nos côtes. Cet élément a joué un rôle essentiel dans la manière dont le pays s'est façonné. Surtout à partir des années 1980, lorsque les recettes générées par le pétrole ont commencé à affluer. Nous avons été gâtés, il faut bien l'admettre...



 



A. J. - Cet âge d'or peut-il durer ? À quelles conditions ?



 



S. L. - Si l'on veut préserver un niveau de protection sociale élevé, il faut maintenir l'économie en bon état. La chute des prix du pétrole à laquelle nous avons assisté à partir de l'été 2014 a montré à quel point nous étions vulnérables. C'est pourquoi le gouvernement auquel j'appartiens s'efforce de rebattre les cartes pour permettre à d'autres secteurs économiques de se développer et de créer de nouveaux emplois, en complément de l'industrie pétrolière. Nous devons anticiper la hausse des coûts sociaux que va engendrer le vieillissement de la population. Le nombre d'actifs censés financer ces dépenses est appelé à décroître. Certains types d'emplois vont disparaître en raison de la robotisation et de la réduction des coûts de production. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer la question de l'immigration. Il est évident qu'un afflux de migrants entraîne une hausse significative des dépenses. Il s'agit souvent de gens qui ont un faible niveau d'éducation et dont les besoins sociaux sont plus élevés que la moyenne. Dans une perspective à long terme, il est donc primordial de contrôler les flux migratoires. 



 



A. J. - Pour vous, ce défi est-il plus important que la disparition progressive de l'industrie pétrolière ? 



 



S. L. - Les deux vont de pair. Le plus fascinant dans l'histoire, c'est que les partis politiques norvégiens qui veulent réduire la production de pétrole, et donc les revenus en provenance de ce secteur, sont aussi ceux qui veulent ouvrir grande la porte aux réfugiés... On ne peut pas à la fois tailler dans les recettes et alourdir considérablement les dépenses sociales ; ça ne colle pas. Au contraire, il faut continuer à parier sur l'industrie pétrolière tant qu'il y aura du brut à exploiter et que la demande sera forte. La population mondiale augmente, des pays lointains se développent : le pétrole restera crucial pendant de très longues années, même si l'usage de la voiture électrique se répand. Grâce aux technologies existantes, il est possible d'extraire plus de pétrole et de gaz des champs offshore arctiques. Donc, il faut le faire ! D'autant que notre industrie pétrolière et gazière est l'une des plus respectueuses de l'environnement. Si nous arrêtons d'exploiter ces hydrocarbures, ils seront forcément remplacés par un recours accru au charbon et à d'autres sources d'énergie très polluantes. Au moment où tout le monde s'accorde sur la nécessité de diminuer les émissions de gaz à effet de serre, ce serait une mauvaise chose. Des dirigeants un tant soit peu responsables doivent se projeter dans l'avenir. C'est comme cela que je conçois la politique.



 



A. J. - Replongeons-nous en 2015. Cette année-là, la Norvège, comme de nombreux pays européens, a été touchée par la crise des réfugiés. Dans quel état d'esprit avez-vous pris vos fonctions de ministre de l'Immigration et de l'Intégration - un nouveau portefeuille créé tout exprès ? 



 



S. L. - Lorsque j'ai pris mes fonctions, le 16 décembre 2015, nous venions de reprendre le contrôle de la situation. Mais j'avais, bien sûr, suivi les événements de l'automne. C'était surréaliste : des flots d'êtres humains qui marchaient en colonnes le long des autoroutes du continent ; des gens qui traversaient, sans s'arrêter, des pays pourtant sûrs pour finalement se poser dans celui de leur choix. C'est ce qu'on a appelé le phénomène du pick and choose (« je prends et je choisis »). Je suis désolée, mais ce n'est pas ce qui était prévu à la base par les conventions sur les réfugiés (3). 



 



A. J. - Qu'est-ce qui vous déplaît dans cette pratique ?



 



S. L. - On constate que certains pays sont plus populaires que d'autres. Et quels sont ces pays ? Ceux qui offrent les meilleurs avantages sociaux, des systèmes de santé et d'éducation performants. C'est-à-dire la Norvège, la Suède, le Danemark, l'Allemagne et la France. Cette situation ne pouvait pas durer. L'Union européenne l'a bien compris, qui a renforcé ses contrôles aux frontières extérieures.



 



A. J. - N'est-il pas inévitable que les pays les plus privilégiés attirent plus que les autres ? 



 



S. L. - Je peux très bien comprendre qu'on veuille quitter un pays qui ne vous offre aucune perspective, pas de travail ni même une éducation digne de ce nom. Je peux très bien comprendre qu'on veuille partir si, sur son téléphone portable, on voit qu'il y a d'autres endroits dans le monde où l'on peut mener une vie nettement meilleure, où les enfants peuvent aller à l'école, où il y a assez de médecins, etc. Pour autant, tout le monde ne peut pas venir chez nous. Ce n'est tout simplement pas possible. La population de l'Afrique va augmenter d'un demi-milliard de personnes d'ici à 2030. Les réfugiés, c'est une chose, et il faut les aider. Les migrants économiques en sont une autre. Or la plupart de ceux qui passent par la Libye pour tenter de traverser la mer et rejoindre l'Italie appartiennent à cette seconde catégorie. 



 



A. J. - Comment les autorités norvégiennes s'y prennent-elles concrètement ? 



 



S. L. - Au moment de traiter les demandes d'asile, nous essayons de faire la part des choses. Qui est vraiment un réfugié et qui est un migrant économique ? Qui nous dit la vérité et qui nous ment ? Ce n'est pas facile. Certains jettent leurs papiers d'identité en cours de route. Parmi les demandeurs d'asile, un grand nombre ne viennent pas des pays dont ils prétendent venir et ne sont pas des réfugiés. 



 



A. J. - Que se passe-t-il pour ceux dont la demande d'asile est rejetée ?



 



S. L. - Nous les renvoyons le plus rapidement possible vers leur pays d'origine. La procédure peut prendre plus de temps dans certains cas, mais nous n'abandonnons jamais, y compris pour les personnes qui sont là depuis longtemps. Nous adressons ainsi un signal fort vers l'extérieur, et c'est ce qui compte. Car nous avons affaire à un « marché » international du migrant économique. Les pays développés qui ont mené une politique ouverte ont attiré beaucoup de monde. Ceux qui ont appliqué une politique restrictive, nettement moins. Les pays nordiques sont un excellent exemple : la Suède a reçu près de 163 000 demandes d'asile en 2015, contre moins de 22 000 pour le Danemark, alors qu'une bonne partie des candidats à l'asile en Suède ont transité par le territoire danois ! 



 



A. J. - Quelles sont les autres mesures qu'a prises la Norvège ?



 



S. L. - Nous avons imposé une série de restrictions réglementaires, qui ont rendu le pays moins attractif qu'avant. Nous avons aussi concentré nos efforts sur la communication, de manière à faire passer un message dans les régions d'origine et de transit. Les migrants, mais aussi les trafiquants d'êtres humains, suivent de près ce qui se passe en Europe. Ils connaissent les destinations où il est rentable et possible de se rendre. De ce point de vue, il est intéressant de noter que la Norvège est le pays qui, entre 2015 et 2016, a enregistré la plus forte baisse du nombre de demandes d'asile. 



 



A. J. - Les autorités norvégiennes n'ont-elles pas, avant tout, profité du fait que le Danemark (à partir de décembre 2015) et la Suède (à partir de janvier 2016) ont fermé leurs propres frontières, avec l'aval a posteriori de la Commission européenne ? S'il est impossible d'atteindre ces deux pays situés au sud de la Norvège, n'est-il pas logique que celle-ci reçoive moins de demandeurs d'asile ?



 



S. L. - C'est exact. Mais la Suède en avait encore accueilli quelque 29 000 en 2016, contre 3 460 pour la Norvège. Cette année, les chiffres sont respectivement d'environ 24 000 et 3 378. Vous voyez, notre communication a bien fonctionné. 



 



A. J. - Vous semblez satisfaite de ces données statistiques. Néanmoins, vous et votre parti souhaitez durcir plus encore les conditions d'accueil. Pourquoi ? 



 



S. L. - Parce que le regroupement familial pose problème. Beaucoup de migrants arrivés en Norvège lors de cette fameuse année 2015 souhaitent maintenant être rejoints par des membres de leur famille. En soi, ce n'est pas condamnable, à condition que ces réfugiés gagnent leur vie et qu'ils puissent subvenir aux besoins de leurs proches. Mon parti réclame donc l'instauration de nouvelles règles sur ce point-là. Ce n'est pas aux contribuables norvégiens de financer le regroupement familial.



 



A. J. - Selon vos adversaires politiques, une puissance pétrolière assise sur une fortune de plus de 1 035 milliards d'euros (4) aurait l'obligation morale d'ouvrir plus grandes ses portes. Qu'en pensez-vous ? 



 



S. L. - Je suis en partie d'accord. Mais la responsabilité morale ne doit pas uniquement s'appliquer aux personnes qui ont les moyens de payer des réseaux de passeurs pour arriver en Europe. Ce qui est immoral, c'est de dépenser tant d'argent en faveur de cette petite minorité au lieu de consacrer plus de ressources aux millions d'autres migrants coincés dans des camps de réfugiés, en Afrique, au Yémen ou ailleurs, très souvent privés de soins et d'école pour leurs enfants, voire de nourriture. Ces dernières années, nous avons abandonné tous ces pauvres gens à leur sort. Nous ne nous sommes préoccupés que de la Syrie et des migrants économiques, pour lesquels nous avons dépensé sans compter. Les autres ? Personne n'en a rien à faire. Voilà ce qui est immoral ! 



Nous avons réussi à bâtir un pays où il fait bon vivre, un pays rempli de gens doués et attachés à certaines valeurs. Pourquoi devrions-nous avoir mauvaise conscience ? Croyez-vous que, si nous possédons un savoir-faire technologique aussi reconnu en matière pétrolière, c'est parce que nous avons eu de la chance ? Non, c'est parce que des gens ont travaillé dur pour y parvenir. Mais, je vous l'accorde, en tant que pays riche, nous avons le devoir de partager une partie de nos ressources. La Norvège est devenue l'un des pays les plus généreux en matière d'aide au développement (en pourcentage du PIB) et en cas de catastrophes naturelles (5). C'est aussi le pays qui, par rapport à sa population, accueille le plus de réfugiés issus des quotas définis par l'ONU (6). Il y en aura plus de 2 000 cette année. Mais plus ils sont nombreux, moins nous pouvons donner à ceux qui en ont besoin ailleurs. Le fait est que l'aide aux réfugiés se trouvant sur notre territoire est prélevée sur le budget destiné à l'aide au développement. Cette année, grâce à la baisse du nombre de demandeurs d'asile, nous avons pu dégager 1,2 milliard de couronnes (123 millions d'euros) qui seront réalloués à l'aide au développement. Il y a donc un lien direct entre la politique d'asile menée par le pays et le nombre de personnes que nous pouvons secourir hors de nos frontières. 



 



A. J. - La Norvège, qui n'est pas membre de l'UE, a néanmoins décidé de participer au programme européen de relocalisation de réfugiés arrivés en Grèce et en Italie. Est-elle prête à faire plus ?



 



S. L. - C'est exact, le gouvernement norvégien a accueilli 1 500 réfugiés. Cela dit, je pense que les États membres de l'UE devraient prendre leurs responsabilités avant de demander à la Norvège et à d'autres pays non membres de s'investir davantage. 



 



A. J. - La Norvège, où le taux de chômage tourne autour des 3 %-4 %, n'a-t-elle pas les moyens d'accueillir plus de personnes en provenance de régions en conflit, comme le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) vous l'a d'ailleurs suggéré ? 



 



S. L. - N'oubliez pas qu'il faut intégrer tous ces nouveaux venus. Plusieurs études ont montré, en effet, que si nous ne parvenons pas à mieux intégrer les nouveaux arrivants, nous devrons soit tailler dans l'État-providence, soit augmenter massivement les impôts. Il est donc très important que les gens que nous accueillons en Norvège puissent subvenir à leurs besoins. Or les statistiques le prouvent : il y a beaucoup trop d'immigrés qui ne travaillent pas, surtout parmi les femmes. Pourtant, on sait que la mère joue un rôle clé dans l'intégration des enfants. C'est pourquoi nous avons mis l'accent sur toutes les mesures qui facilitent l'apprentissage de la langue, l'entrée sur le marché du travail, etc. 



 



A. J. - La grande majorité des emplois non qualifiés sont désormais occupés par des immigrés, du chauffeur de bus à l'infirmière en passant par la femme de ménage qui nettoie votre bureau. Les Norvégiens accepteraient-ils de retourner à ce genre de « petits boulots » mal payés ?



 



S. L. - La plupart sont, en fait, originaires de pays membres de l'UE : Suède, Pologne, Lituanie, etc. Bien qu'elle n'appartienne pas à l'UE, la Norvège fait partie de l'espace Schengen. Ces citoyens européens qui occupent des emplois non qualifiés accomplissent, en réalité, un travail remarquable pour nous aider à faire tourner le pays. La plupart des réfugiés, en revanche, n'ont pas d'emploi - une situation qui, je le répète, pèse sur les finances publiques. Au-delà de l'impact économique, les valeurs norvégiennes sont de plus en plus sous pression. Nous voulons les préserver. 



 



A. J. - Quelles sont ces valeurs « norvégiennes » auxquelles vous faites allusion ?



 



S. L. - Ce sont essentiellement les valeurs occidentales, telles que l'égalité entre femmes et hommes, par exemple. Un certain nombre d'arrivants sont originaires de pays où les femmes sont considérées comme des citoyens de seconde zone. Dans ces milieux, les filles n'ont pas les mêmes droits que les garçons qui, eux-mêmes, sont soumis à des obligations au nom du code de l'« honneur », avec toutes les violences que cela peut engendrer. Parmi les valeurs dont je parle, il y a aussi la liberté de choisir sa propre croyance ou de ne croire en rien du tout. Il y a la liberté d'expression, qui est menacée partout en Europe. La France fait partie des pays qui ont payé le prix fort dans ce domaine, avec l'attentat contre Charlie Hebdo. En Norvège, non plus, on n'ose pas parler de certaines choses. 



Nous pensons souvent que ces valeurs vont de soi parce que nous avons grandi avec. Mais, aux quatre coins du monde, il y a des pays où on ne sait pas ce qu'est la démocratie, la liberté de culte et d'expression, des pays où les animaux sont mieux traités que les femmes. Lorsque des habitants de ces pays s'installent en Norvège, ils ont tendance à perpétuer ces comportements et ces modes de pensée. Nous cherchons à lutter contre ce phénomène et à les convaincre que nos valeurs sont meilleures que les leurs. 



 



A. J. - Comment faites-vous, concrètement ?



 



S. L. - Nous avons instauré un cours obligatoire pour les demandeurs d'asile qui arrivent dans le pays. Pendant cinquante heures, ils apprennent la culture et les valeurs norvégiennes, les lois et les règles en vigueur, les us et coutumes. Il est absolument nécessaire de connaître ces fondamentaux pour pouvoir faire partie de la société norvégienne et s'intégrer.



 



A. J. - Un peu partout en Europe, les musulmans sont l'objet de critiques grandissantes et sont parfois assimilés à des fondamentalistes religieux, voire à des terroristes en puissance. Quel est votre point de vue ? 



 



S. L. - C'est aussi le cas en Norvège. Le fait est qu'il y a des musulmans qui commettent des actes terroristes au nom de l'islam. Ce n'est pas étonnant que les gens prennent peur lorsqu'ils voient des camions qui foncent dans la foule, un prêtre décapité et d'autres horreurs. Il faut entendre cette inquiétude. Bien sûr, dans leur immense majorité, les musulmans ne sont pas des terroristes et ne haïssent pas ce que représente l'Occident. De même que toutes les femmes musulmanes ne sont pas opprimées. Mais, encore une fois, les craintes existent et sont bien réelles. Tous les services de renseignement vont le diront : il faut s'attendre à de nouveaux attentats terroristes. 



 



A. J. - En tant que ministre de l'Immigration et de l'Intégration, intervenez-vous dans le débat sur l'islam en rappelant qu'il ne faut pas faire d'amalgames ?



 



S. L. - Oui, j'y participe, même si je parle assez peu des musulmans en tant que tels, pas plus que je ne parle des hindous ou d'autres groupes religieux. Peu importent les croyances des uns et des autres. L'essentiel, c'est que les valeurs, la culture et les lois norvégiennes soient connues de tous les habitants du pays, qu'elles soient acceptées et respectées. Sur ce point-là, je ne ferai aucun compromis. 



 



A. J. - Quelle est la législation norvégienne en matière de signes religieux ? Peut-on les arborer dans les lieux publics ?



 



S. L. - La réponse est oui. Il y a juste un débat sur le port du hijab par les filles âgées de moins de quinze ans. Mon parti estime qu'il faudrait le prohiber. Nous pensons qu'on ne peut pas contraindre des enfants et des adolescentes à porter ce genre de voile. Idem pour ce qui concerne l'intégration de ces jeunes, qui doivent pouvoir bénéficier des mêmes conditions que les autres. Il se trouve que mon parti est le seul sur cette ligne au sein du gouvernement. Une interdiction n'est donc pas possible en l'état actuel. 



 



A. J. - Venons-en à votre parcours personnel. Qu'est-ce qui pousse une jeune fille élevée dans une ferme au fond d'un fjord de l'ouest de la Norvège à s'engager en politique ? 



 



S. L. - Au départ, je m'intéressais aux personnes âgées. J'ai toujours aimé leur compagnie et je voulais faire quelque chose pour leur permettre de vieillir dans de bonnes conditions, avec une offre de services aussi large que possible. De ce point de vue, les immigrés ont beaucoup à nous apprendre. Ils s'occupent souvent eux-mêmes de leurs seniors et savent bien le faire. C'est une qualité qu'il faut leur reconnaître. Les Norvégiens, eux, se sont habitués à ce que le secteur public prenne en charge ce genre de tâches. Sans doute parce qu'une grande proportion de la population active travaille à plein temps. 



 



A. J. - Vous qui êtes croyante, pourquoi n'avez-vous pas choisi de vous engager dans le Parti chrétien-populaire (KrF), d'autant qu'il est plutôt bien implanté dans votre région ? 



 



S. L. - Pour plusieurs raisons. L'une d'entre elles était liée à la politique migratoire. 



 



A. J. - Pourtant, lorsque vous vous engagez en politique à la fin des années 1990, la population d'origine étrangère était loin de représenter 17 % de la population du pays, comme c'est le cas de nos jours... 



 



S. L. - J'ai toujours été convaincue qu'il fallait poser des conditions à l'installation des immigrés. Or, à l'époque, il suffisait de demander qu'ils apprennent le norvégien pour se faire traiter de raciste ! Je trouvais que, sur ces questions, le KrF faisait preuve d'une grande naïveté. Et puis j'étais obsédée par les libertés individuelles. J'étais - et je reste - favorable à un désengagement de l'État. Et, sur ce point, la position du KrF ne me satisfaisait pas non plus. 



 



A. J. - Quelles sont les personnalités qui vous ont inspirée, dans la sphère politique et au-delà ? 



 



S. L. - Pendant mon enfance, les États-Unis étaient dirigés par Ronald Reagan et le Royaume-Uni par Margaret Thatcher. Je me souviens très bien que j'étais attirée par ces deux personnages. Par leurs idées - la défense des libertés notamment - et par leur caractère. Tous deux avaient une personnalité très forte, telle qu'on n'en trouve plus guère de nos jours. On peut dire qu'ils m'ont inspirée. En Norvège, j'avais une certaine admiration pour Carl I. Hagen, l'ancien chef de mon parti, et pour l'avocat Jon Alvheim, lui aussi membre du parti, qui défendait les plus faibles et les personnes âgées. 


Notes :


(1) Lire à ce sujet : Antoine Jacob, « L'Europe du Nord gagnée par le populisme de droite », Politique Internationale, no 127, printemps 2010. 



(2) Le 22 juin 2011, un extrémiste de droite agissant seul avait tué 77 personnes : 8 dans le quartier des ministères dévasté par une bombe et 69 jeunes membres du Parti travailliste rassemblés sur l'île d'Utøya, près d'Oslo. Depuis, Anders Behring Breivik, qui se veut « en croisade contre l'islamisation de la Norvège », a été condamné à 21 ans de prison, la peine maximale prévue dans le pays.



(3) Référence, avant tout, à la convention de Genève relative au statut des réfugiés. Adoptée en 1951 par une conférence convoquée par l'ONU, cette convention définit les modalités selon lesquelles un État doit accorder le statut de réfugié aux personnes qui en font la demande, ainsi que les droits et les devoirs de ces personnes. 



(4) Les recettes provenant de l'extraction du pétrole et du gaz au large du royaume sont toutes collectées dans un fonds public placé en actions, obligations et investissements immobiliers hors du royaume (pour éviter une surchauffe de l'économie locale). Le montant de ce fonds « souverain » ne cesse de croître. Depuis 2001, les gouvernements successifs ne sont pas censés y puiser plus que le rendement annuel afin d'éponger le déficit budgétaire. 



(5) En 2016, l'aide totale au développement versée par l'État norvégien se montait à 36,8 milliards de couronnes (3,75 milliards d'euros), soit 1,12 % de son PIB.



(6) Le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a mis sur pied un programme de relocalisation des réfugiés ne pouvant pas rentrer chez eux vers des pays prêts à les accueillir sur une base volontaire. En 2016, le HCR a présenté des demandes pour 162 000 réfugiés originaires de Syrie, de République démocratique du Congo, d'Irak, de Somalie, etc. 



(7) Les Démocrates de Suède sont un parti d'extrême droite, dont une partie des membres fondateurs venaient de la scène néonazie. Depuis près de vingt ans, il tente peu à peu de se normaliser et d'offrir une alternative politique crédible. Non sans mal, tant diverses affaires ont éclaboussé sa réputation. Aux dernières législatives, en 2014, il a obtenu son meilleur score à un scrutin national (12,9 %). 



(8) Venstre, le Parti libéral danois, dirige actuellement la coalition gouvernementale de centre droit en place depuis 2015 à Copenhague, sous la houlette de son chef, Lars Løkke Rasmussen.



 



(9) À l'automne 2015, plus de 5 000 demandeurs d'asile ont franchi la frontière entre la Russie et la Norvège à bicyclette, seul moyen de transport toléré de part et d'autre. Ces personnes avaient été acheminées par d'autres moyens jusqu'au poste-frontière de Storskog, dans l'extrême Nord-Ouest russe. Depuis, Oslo a renvoyé vers la Russie ceux de ces étrangers - la majorité - qui possédaient un permis de séjour dans ce pays (ne serait-ce que pour une période limitée).