Politique Internationale - La Revue n°158 - HIVER - 2018

sommaire du n° 158
LA CROIX ROUGE ET LES NOUVELLES GUERRES
Entretien avec Peter MAURER
* Président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) depuis le 1er juillet 2012.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Comment le droit international humanitaire s'adapte-t-il aux différents types de conflits ?



 



Peter Maurer - Je voudrais d'abord clarifier certaines choses. Dans tous les pays du monde, il existe des règles anciennes et coutumières qui limitent le comportement des belligérants dans la guerre. Ces normes, qui datent d'avant les textes de Genève et leurs protocoles additionnels (1), sont souvent très importantes et, même si leurs règles ne sont pas équivalentes aux Conventions, elles peuvent servir à créer des ponts avec le droit international humanitaire. En ce sens, le droit international humanitaire fait écho à des valeurs universelles, applicables à tous les conflits. La deuxième précision concerne les droits de l'homme : ils reflètent un projet de société dans lequel les droits individuels et collectifs sont protégés contre l'exercice abusif ou arbitraire du pouvoir par l'État. Le droit international humanitaire, lui, n'obéit pas à la même logique : par essence, il vise à obtenir un consensus minimum d'humanité entre les parties à un conflit en régulant la conduite des hostilités et en garantissant la protection des personnes. Ce consensus minimum, c'est-à-dire le socle sur lequel les États se sont universellement mis d'accord, est aujourd'hui remis en cause.



 



I. L. - Dans quelles régions du monde ?



 



P. M. - Essentiellement en Syrie, mais pas uniquement. Les belligérants font appel à deux types d'arguments pour se soustraire au droit international humanitaire. Le premier est d'ordre transactionnel. Au Sud-Soudan, au Proche-Orient, on a tendance, sur le champ de bataille, à considérer le droit international non pas comme une obligation mais comme un moyen de transiger avec l'adversaire, de s'arranger avec lui ou d'obtenir quelque chose en échange. « Je ne te bombarde pas si tu ne me bombardes pas. Je ne torture pas si tu ne tortures pas » : voilà le type de chantage auquel on assiste de nos jours. Or, par nature, le droit humanitaire n'est pas soumis à la réciprocité : les combattants ne peuvent donc pas manquer à leurs obligations humanitaires sous prétexte que leur ennemi ne respecte pas le droit de la guerre.



Le second argument repose sur l'exceptionnalisme. Il est souvent invoqué en matière de lutte contre le terrorisme. Certains États estiment que les méthodes de guerre utilisées par les terroristes sont à ce point inhumaines et violentes qu'ils peuvent s'affranchir des règles de base dans la conduite des hostilités contre ces groupes. J'essaie de leur expliquer que le droit limite l'usage de la force, même en temps de guerre, et qu'il est essentiel de respecter un certain nombre de principes. Par exemple, le droit international humanitaire protège les personnes civiles et celles qui sont hors de combat. Il impose aux belligérants parties au conflit de rechercher, de recueillir et d'évacuer les blessés et les malades, y compris ceux de l'ennemi.



 



I. L. - Pouvez-vous illustrer ces propos par un exemple concret ?



 



P. M. - En Syrie, j'ai rencontré, dans les régions assiégées, un commandant de l'opposition. Il promettait d'infliger à ses prisonniers le même traitement que celui que le gouvernement syrien réserverait aux siens. Il voulait bien en discuter avec des représentants du régime, mais refusait d'appliquer les Conventions tant que l'autre partie ne s'engagerait pas à le faire. Le camp adverse tenait le même raisonnement. Lorsque j'ai évoqué avec un responsable du gouvernement syrien la possibilité que le CICR entre dans les prisons du régime pour y améliorer la situation humanitaire, il m'a dit : « D'accord, mais seulement si les rebelles ouvrent les leurs. » Au lieu de considérer le droit international humanitaire comme une norme qu'il faut accepter et appliquer, les belligérants le voient comme une faveur qu'ils peuvent ou non accorder.



 



I. L. - Existe-t-il d'autres domaines dans lesquels le droit humanitaire international est malmené ?



 



P. M. - Ce qui est trompeur, c'est qu'aujourd'hui plus personne ou presque ne conteste le droit international en tant que tel. C'est son interprétation qui est sujette à caution. Prenons la question de la proportionnalité. Certaines forces armées n'hésitent pas à bombarder 200 villages pour éliminer un seul individu considéré comme « terroriste » qui a été localisé dans la zone. La dynamique de la violence qui caractérise les guerres contemporaines favorise une interprétation extensive du droit, par le biais des règles d'engagement ou des manuels destinés aux troupes. Cet écart pose problème. Il rend plus difficile la recherche d'un équilibre entre la protection des civils et l'utilisation de la force. D'autant que, dans le monde occidental, le seuil de tolérance vis-à-vis de la violence armée est désormais très bas. L'idée même de proportionnalité entre pertes civiles et avantage militaire - pourtant inscrite dans le droit humanitaire - est devenue intolérable aux yeux de l'opinion publique. Nous avons dû nous adapter à ce nouvel environnement...



 



I. L. - Comment l'avez-vous fait ?



 



P. M. - En formant les belligérants, en tentant de nouer avec eux un dialogue pour les convaincre de respecter le droit. Souvent avec succès. 



 



I. L. - Par exemple ?



 



P. M. - Pendant l'opération Serval au Mali (2), lors d'un incident, les militaires français ont accepté d'utiliser des canons de 30 mm au lieu de missiles très puissants pour détruire un poste de police contrôlé par l'ennemi. Avant cela, pendant la guerre d'Irak, en 2003, les Américains et les Britanniques ont réduit les dommages collatéraux grâce à des technologies modernes qui permettent des frappes plus précises. En Afghanistan, en 2009, l'Otan a émis une directive pour demander aux militaires de minimiser les pertes civiles, partant du principe que le soutien de la population était indispensable à la réussite de l'opération. En 2016, deux anciens hauts gradés ont recommandé que ces mesures s'appliquent à tous les conflits dans lesquels l'Otan est engagée. 



Contrairement aux ONG dont les prises de position sont publiques, le CICR fonctionne sur la base de la confidentialité. Cette discrétion, ajoutée au fait que nous savons être critiques sans être accusateurs, permet souvent de changer les comportements en bien et d'établir un dialogue avec les combattants. Dans certains cas, les autorités ont décidé d'enquêter sur des allégations de violations potentielles du droit de la guerre ou d'adresser à leurs forces armées des directives pour leur demander de mettre un terme à une pratique contraire au droit humanitaire. Prenons l'exemple de l'Afghanistan : sur nos conseils, les forces de la coalition ont fait évoluer leurs règles d'engagement afin de réduire le nombre de victimes civiles. Dans tous les conflits, la sensibilisation au droit international humanitaire permet de sauver des vies et d'abaisser le niveau de violence. 



 



I. L. - Peut-on vraiment envisager un dialogue entre les djihadistes de l'État islamique et le CICR ?



 



P. M. - Depuis sa création il y a 154 ans (3), le CICR a toujours eu à traiter avec des belligérants, des acteurs étatiques ou non étatiques qui ne voulaient pas lui parler ou qui refusaient d'évoquer le droit international humanitaire. Ce n'est pas nouveau. Cela étant dit, le groupe armé État islamique représente un défi particulier. Comment entrer en contact avec cette organisation, comment discuter avec elle et l'influencer ? Le dialogue direct n'est pas toujours possible. Il faut donc agir via des intermédiaires, en passant par des portes dérobées, en approchant les communautés locales ou en s'appuyant sur des réseaux. Les belligérants savent très bien comment fonctionne le droit international humanitaire sur le terrain. Il ne s'agit donc pas d'informer, mais de convaincre. Ce qui nous aide, avec les groupes dits « extrémistes », c'est le travail à long terme que nous effectuons dans les prisons. C'est l'une des bases de notre mission : nous rendons visite aux prisonniers de guerre et aux détenus de sécurité afin de vérifier leurs conditions de détention et de prévenir les mauvais traitements. Bien souvent, les belligérants nous connaissent car nous les avons rencontrés lorsqu'ils étaient derrière les barreaux. Ils savent ce qu'est le CICR. Je vous rappelle que nous maintenons un dialogue régulier avec les forces armées de 120 États. Et que nous entretenons des relations avec plus de 250 groupes non étatiques, parmi lesquels les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le Hamas ou l'Armée populaire de libération du Soudan (SPLA-IO). 



 



I. L. - Quel est le bilan de votre action auprès de ces combattants ?



 



P. M. - Nous avons sans doute convaincu des forces armées de restreindre l'usage de la violence contre des civils, contribué à infléchir la ligne de certains manuels de combat et permis ainsi de diminuer le nombre de morts. Le Front Moro islamique de libération, par exemple, a accepté de manière unilatérale de ne plus utiliser de mines anti-personnel dans le conflit qui l'oppose au gouvernement des Philippines. Les autres groupes armés non gouvernementaux du pays lui ont emboîté le pas. Mais, d'une manière générale, l'influence du CICR reste difficile à apprécier. Comment, en effet, mesurer le mal qui n'est pas fait ?



 



I. L. - En quoi les groupes terroristes constituent-ils un défi d'un genre nouveau pour le CICR ?



 



P. M. - La dynamique de violence dans laquelle ils s'inscrivent est beaucoup trop rapide. Si nous voulons réussir, il faut que les belligérants aient confiance en nous et, pour créer cette relation de confiance, nous avons besoin de temps. L'accès aux populations, les visites dans les prisons, la création de couloirs humanitaires : nous nous investissons depuis longtemps dans ces missions. En Afghanistan, en Irak, au Yémen, en République démocratique du Congo, nous avons obtenu des résultats tangibles. Mais, dans d'autres conflits, nous sommes pris de court : la violence flambe avant que nous ayons eu le temps d'établir le moindre contact.



 



I. L. - Faut-il vraiment parler à Daech ?



 



P. M. - Il est nécessaire de le faire. Je vous renvoie à l'article 3 des Conventions de Genève, qui évoque non pas les États, mais « les parties au conflit ». Pourquoi ? Parce que les États ne sont pas les seuls à participer aux guerres. Le droit international humanitaire s'applique aussi aux conflits armés internes, et les membres de ces groupes armés parties au conflit sont tenus, au même titre que les armées régulières, de respecter les règles du droit humanitaire. Faut-il discuter avec des gens qui sont considérés comme des extrémistes ? La question de la légitimité morale d'un tel dialogue se pose, mais c'est précisément la mission du CICR que de veiller au respect d'un consensus minimum. Il est essentiel d'entrer en contact avec toutes les parties armées, ne serait-ce que pour éviter le pire. Et seul un acteur neutre et indépendant peut y parvenir. D'un point de vue conceptuel, le CICR ne peut se résoudre à l'idée qu'il serait impossible de négocier avec le groupe État islamique. 



 



I. L. - Dans ce cas précis, votre mission ne heurte-t-elle pas les sentiments des populations occidentales ?



 



P. M. - Les tensions entre l'engagement militaire et les valeurs éthiques existent depuis la création de l'humanitaire. Déjà, lors de la première réunion du CICR en 1863, on se demandait comment se prémunir contre les critiques du public. Parfois, il est vrai, nous sommes face à des choix difficiles : nous ne les nions pas. Autant nos échanges avec les parties au conflit restent confidentiels, autant nous sommes transparents vis-à-vis des États signataires des Conventions de Genève. Nous leur faisons part de nos décisions et nous leur exposons nos dilemmes. C'est ce qu'on appelle la diplomatie humanitaire du CICR.



 



I. L. - Les pays qui ont subi des attentats terroristes de Daech s'inquiètent du retour des combattants étrangers. Certains hésitent à les traiter comme des prisonniers de guerre classiques. Des responsables occidentaux ont même sous-entendu que la meilleure solution serait encore qu'ils meurent au combat (4). Qu'en pensez-vous ? 



 



P. M. - Des dizaines d'États sont confrontés à cette question. Les combattants de l'organisation État islamique qui décident de rentrer chez eux doivent se voir appliquer des standards nationaux et internationaux de protection, quels que soient les faits qui leur sont reprochés. Les crimes exceptionnels ne justifient pas l'exception à la loi. Personne ne peut être torturé ni exécuté sommairement. Notre souci n'est pas de savoir quoi faire de ces djihadistes étrangers, mais de nous assurer qu'ils seront traités humainement et qu'ils recevront, partout où ils sont emprisonnés, la visite du CICR. À la justice, ensuite, de faire son oeuvre. Car le respect du droit humanitaire n'empêche évidemment pas les États de poursuivre les individus suspectés d'avoir commis des crimes. Ce que nous disons, c'est qu'ils doivent être traités selon les Conventions de Genève et les autres normes internationales en vigueur. Il faut aussi que les États confrontés à cette situation mettent en place des procédures pour établir les responsabilités des uns et des autres, y compris à l'intérieur des familles. Ces procédures doivent être transparentes. Elles doivent notamment permettre aux mineurs entraînés par leur père ou leur mère en Syrie et en Irak d'être considérés comme des victimes et de bénéficier d'une protection particulière. Les enfants ne doivent pas être punis pour les actes de leurs parents.



 



I. L. - Les opinions occidentales vous rétorqueront peut-être que le degré de sauvagerie des djihadistes de Daech autorise une entorse à la règle...



 



P. M. - La colère des victimes comme les préoccupations des gouvernements en matière de sécurité sont légitimes. Les attentats terroristes violent non seulement les lois de la guerre mais également la dignité humaine. Nous comprenons que les gens qui ont subi des attentats soient animés par des désirs de vengeance. Mais nous devons ajouter à leurs sentiments un élément de droit, de la connaissance et de la rationalité. L'humanité a par le passé été confrontée à d'autres crimes. Les meilleures réponses ont toujours été celles qui impliquaient une justice sobre et équitable. Ce fut le cas avec le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, avec le Tribunal pénal international pour le Rwanda, mais aussi avec les Cours spéciales en Sierra Leone, au Liban, au Cambodge et au Timor oriental (5). Le respect des règles doit permettre de résoudre les dilemmes entre humanité et nécessité militaire.



Les sociétés doivent résister à la tentation de rabaisser leurs ennemis, de les déshumaniser. Le droit doit être un outil rationnel pour gérer les problèmes. Il n'est pas là pour attiser les passions. L'argument selon lequel les crimes perpétrés par ces combattants étrangers sont sans précédent et justifieraient de déroger à la loi ne résiste pas à un examen historique. C'est dans ces moments-là que, comme on dit en Suisse, notre rôle est de « mettre l'église au milieu du village ». C'est-à-dire de rappeler les fondements et les règles du droit international humanitaire.



 



I. L. - Avez-vous des exemples concrets ?



 



P. M. - Ils sont innombrables ! Regardez la manière dont les personnes désignées comme « extrémistes » circulent d'un conflit à l'autre, de l'Afghanistan à l'époque soviétique à l'Irak en passant par la Syrie. La radicalisation se développe dans les prisons mais pas seulement. Les États-Unis l'ont appris à leurs dépens : les pertes civiles excessives dues aux bombardements ou aux opérations militaires ont contribué à jeter les populations dans les bras de l'ennemi. La longue expérience des guerres qui est la nôtre montre aussi que les mauvais traitements infligés aux prisonniers, a fortiori à leurs familles, sont le meilleur moyen de radicaliser les gens. La façon dont les combattants sont capturés, jugés et détenus, les circonstances dans lesquelles un conflit évolue et prend fin : tous ces facteurs ont une influence déterminante sur la période d'après-guerre. La paix ne peut durablement s'installer que si les principes fondamentaux du droit humanitaire sont respectés. Il est indispensable de distinguer les civils des belligérants et d'offrir des perspectives aux mineurs afin qu'ils puissent retrouver leurs proches et se réinsérer dans la société. En Irak, par exemple, lorsque les populations civiles ont évacué Mossoul et Falloujah (6), s'est posée la question de savoir comment les trier, comment séparer les civils de ceux qui avaient porté les armes. Le CICR a entamé un dialogue avec l'Irak ainsi qu'avec les pays qui le soutiennent afin que les procédures de triage se déroulent humainement et que le droit humanitaire soit appliqué non seulement aux civils mais aussi aux combattants, y compris lorsqu'ils sont détenus.



 



I. L. - La victoire de la coalition internationale et de ses alliés locaux contre Daech va-t-elle inciter les réfugiés à retourner chez eux ? 



 



P. M. - La décision de quitter son pays puis d'y revenir dépend de nombreux paramètres. Ce n'est pas quelque chose de mécanique. Les populations quittent leur village lorsqu'elles craignent pour leur sécurité et n'y reviennent que lorsqu'elles sont certaines de pouvoir y vivre à nouveau. Il faut leur assurer des services de base en matière de santé et d'éducation pour leurs enfants et leur fournir un toit, de la nourriture et un travail. C'est parfois très compliqué. À Mossoul, les batailles entre sunnites et chiites ont laissé des traces. La guerre a divisé les villages, elle a fait ressurgir des oppositions qu'on croyait révolues. En Afghanistan ou en Afrique, les pouvoirs politiques ne réussissent pas toujours à créer un climat de confiance qui encourage les déplacés à se réinstaller.



 



I. L. - Je pensais plus spécifiquement à la Syrie. Selon vous, les populations déplacées prendront-elles bientôt le chemin du retour ?



 



P. M. - En 2017, la poursuite des combats a provoqué l'afflux supplémentaire d'un million de déplacés. Mais, dans le même temps, 700 000 à 800 000 Syriens sont revenus chez eux, dans les zones de désescalade (7) et dans des régions contrôlées par l'armée syrienne et les Kurdes. La situation est loin d'être idéale, mais la perspective d'être chez soi est souvent plus importante que tout. Vous savez, aucune personne au monde n'aime être déplacée. La discussion internationale sur ces questions de retour me paraît assez figée. Certains pays n'envisagent pas de reconstruction tant que le régime d'Assad sera en place ; d'autres préconisent de reconstruire sans attendre. De leur côté, les autorités syriennes restent prudentes et observent de très près les évolutions sur le terrain afin d'évaluer les possibilités de retour. Sous prétexte que certaines zones sont désormais un peu plus stables, il serait temps de renvoyer les réfugiés chez eux. Personnellement, je suis sceptique. Il faut laisser les personnes déplacées prendre leur destin en main. Les Syriens sont très connectés, ils ont accès aux moyens de communication modernes et savent probablement mieux que nous si la dynamique est ou non favorable. Je pense aussi que, lorsque les réfugiés décident de repartir chez eux, il faut les soutenir dans leur démarche.



 



I. L. - Quelle solution préconisez-vous pour résoudre la crise des migrants à laquelle l'Europe doit faire face ?



 



P. M. - Je récuserais d'abord cette formulation. Il n'existe pas, pour moi, de crise des migrants en Europe. Sur les 66 millions de déplacés par la violence, les deux tiers le sont dans leur propre pays. C'est le cas, notamment, des Syriens. Et, sur le tiers ayant franchi les frontières, la plupart sont restés dans les pays voisins. Certes, il y a des évidences : l'Europe ne peut pas héberger tous les réfugiés du monde. Elle doit, néanmoins, appliquer les règles du droit international. La question est la suivante : quelle partie du problème faut-il mettre en exergue ? Les difficultés liées à l'accueil des réfugiés ? Ou la réussite de ceux qui se sont bien intégrés ? On dit que la décision allemande d'ouvrir les frontières a surtout contribué à propulser l'extrême droite au Parlement. En réalité, l'Allemagne a bien géré cet afflux de population et l'intégration y est une réussite. L'exemple allemand confirme que les pays européens sont capables de traiter ce problème et qu'ils en ont, en particulier, les moyens financiers. 



 



I. L. - Ils le peuvent, mais en ont-ils pour autant l'obligation ?



 



P. M. - Économiquement, aucun pays européen ne pourra survivre s'il ne s'ouvre pas à une migration de gens plus jeunes venus du Sud. Politiquement, les sociétés européennes gèrent plus ou moins bien le multiculturalisme. Il ne s'agit pas de nier les difficultés, ni le fait que des mouvements de population massifs sont susceptibles de déstabiliser le corps social et de provoquer des tensions. J'ai pourtant du mal à parler de crise des réfugiés. Je parlerais plutôt de crise de solidarité...



 



I. L. - Comment surmonter cette crise, quel que soit le nom qu'on lui donne ?



 



P. M. - La Convention sur le statut des réfugiés doit être appliquée de manière généreuse. Il faut trouver des solutions pour ceux qui ne peuvent pas être renvoyés chez eux et privilégier une approche pragmatique. L'intégration des étrangers en Europe n'est pas un problème. L'Europe a plusieurs fois relevé ce défi, notamment en 1956 et en 1968 (8). Elle a ouvert ses portes à des gens qui ne parlaient ni le français ni l'allemand. C'est ce qu'ont fait les Allemands en permettant aux migrants d'apprendre leur langue dès le premier jour et d'accroître ainsi leur chance de trouver une place dans la société. Un exemple à suivre...



 



(1) Les quatre Conventions de Genève, adoptées en 1949, constituent les règles essentielles du droit international humanitaire qui fixe des limites à la barbarie de la guerre, régit la conduite des conflits armés et vise à limiter leurs conséquences. En 1977, deux protocoles additionnels ont été ajoutés pour répondre à la recrudescence des conflits armés internes et des guerres de libération nationale. Un troisième protocole additionnel a été adopté en 2005.



(2) Opération militaire française décidée par le président François Hollande et lancée en janvier 2013 au Mali. Elle visait à stopper la progression des forces djihadistes qui menaçaient la capitale Bamako. Serval a été remplacée par l'opération Barkhane en 2014.



(3) Le Comité international de la Croix-Rouge, association de droit suisse, a été créé en 1863. Son objectif est d'assurer la protection des victimes de conflits armés et de leur porter assistance. 



(4) Donald Trump a ordonné une « campagne d'annihilation » des djihadistes en Irak et en Syrie pour limiter le nombre des retours. Le ministre de la Défense britannique a affirmé qu'il faudrait « éliminer » les combattants de Daech afin d'éviter qu'ils ne reviennent en Grande-Bretagne. 



(5) Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a été créé en 1993 par une résolution des Nations unies pour juger les crimes commis dans la région entre 1991 et 1995. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a été mis en place en novembre 1994 par le Conseil de sécurité pour juger les crimes commis pendant le génocide. Le même Conseil de sécurité a créé en 2000 un Tribunal spécial pour la Sierra Leone qui a siégé dans la capitale, Freetown, et jugé les responsables de la guerre civile. Le Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban a été créé en 2009 pour juger les responsables de l'assassinat de Rafic Hariri en 2005 à Beyrouth. Le Tribunal spécial pour le Cambodge, parrainé par les Nations unies, est chargé de juger les crimes commis par les Khmers rouges. Enfin, une Cour spéciale a été créée pour juger les responsables des violences qui ont accompagné la déclaration d'indépendance, en 1999, du Timor oriental - territoire qui avait été annexé par l'Indonésie en 1976.



(6) Falloujah a été reprise en juin 2016 à l'État islamique et Mossoul, la deuxième ville du pays, dont Daech avait fait sa capitale en Irak, un an plus tard, en juillet 2017. 



(7) À l'issue des négociations d'Astana, la Russie, l'Iran et la Turquie se sont mis d'accord pour instaurer quatre zones de désescalade en Syrie, destinées à créer les « conditions pour faire avancer le processus politique ». De fait, elles ont été relativement respectées.



 



(8) En 1956, 200 000 Hongrois ont fui la répression de l'insurrection de Budapest par l'URSS. En 1968, la répression du printemps de Prague pousse 160 000 Tchécoslovaques sur les routes.






Notes :


(1) Les quatre Conventions de Genève, adoptées en 1949, constituent les règles essentielles du droit international humanitaire qui fixe des limites à la barbarie de la guerre, régit la conduite des conflits armés et vise à limiter leurs conséquences. En 1977, deux protocoles additionnels ont été ajoutés pour répondre à la recrudescence des conflits armés internes et des guerres de libération nationale. Un troisième protocole additionnel a été adopté en 2005.



(2) Opération militaire française décidée par le président François Hollande et lancée en janvier 2013 au Mali. Elle visait à stopper la progression des forces djihadistes qui menaçaient la capitale Bamako. Serval a été remplacée par l'opération Barkhane en 2014.



(3) Le Comité international de la Croix-Rouge, association de droit suisse, a été créé en 1863. Son objectif est d'assurer la protection des victimes de conflits armés et de leur porter assistance. 



(4) Donald Trump a ordonné une « campagne d'annihilation » des djihadistes en Irak et en Syrie pour limiter le nombre des retours. Le ministre de la Défense britannique a affirmé qu'il faudrait « éliminer » les combattants de Daech afin d'éviter qu'ils ne reviennent en Grande-Bretagne. 



(5) Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a été créé en 1993 par une résolution des Nations unies pour juger les crimes commis dans la région entre 1991 et 1995. Le Tribunal pénal international pour le Rwanda a été mis en place en novembre 1994 par le Conseil de sécurité pour juger les crimes commis pendant le génocide. Le même Conseil de sécurité a créé en 2000 un Tribunal spécial pour la Sierra Leone qui a siégé dans la capitale, Freetown, et jugé les responsables de la guerre civile. Le Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban a été créé en 2009 pour juger les responsables de l'assassinat de Rafic Hariri en 2005 à Beyrouth. Le Tribunal spécial pour le Cambodge, parrainé par les Nations unies, est chargé de juger les crimes commis par les Khmers rouges. Enfin, une Cour spéciale a été créée pour juger les responsables des violences qui ont accompagné la déclaration d'indépendance, en 1999, du Timor oriental - territoire qui avait été annexé par l'Indonésie en 1976.



(6) Falloujah a été reprise en juin 2016 à l'État islamique et Mossoul, la deuxième ville du pays, dont Daech avait fait sa capitale en Irak, un an plus tard, en juillet 2017. 



(7) À l'issue des négociations d'Astana, la Russie, l'Iran et la Turquie se sont mis d'accord pour instaurer quatre zones de désescalade en Syrie, destinées à créer les « conditions pour faire avancer le processus politique ». De fait, elles ont été relativement respectées.



 



(8) En 1956, 200 000 Hongrois ont fui la répression de l'insurrection de Budapest par l'URSS. En 1968, la répression du printemps de Prague pousse 160 000 Tchécoslovaques sur les routes.