Politique Internationale - La Revue n°158 - HIVER - 2018

sommaire du n° 158
LES CONFLITS À VENIR
Article de Philippe FABRY
Historien. Auteur, entre autres publications, de : Atlas des guerres à venir : les conflits du futur
in english
en español
en français


 



 



Après de longues décennies de paix, une guerre de grande ampleur paraît de plus en plus improbable. Pourtant, l'Histoire est bien une succession de bouleversements géopolitiques séparés par des accalmies. Un phénomène comme l'effondrement, en période de paix, de l'URSS, sur un mode similaire à celui que connut l'Allemagne en 1918 à la fin de la Première Guerre mondiale, montre que tout reste possible. L'avènement de l'ère nucléaire n'empêche pas la survenue de tels bouleversements ; tout au plus en modifie-t-il les conditions de réalisation.



Nous sommes précisément à l'aube de troubles majeurs dans l'ordre géopolitique international qui seront le fruit d'évolutions lentes. Prétendre pouvoir prédire quels seront les futurs théâtres de conflits, les principales manoeuvres et l'issue des affrontements peut sembler extrêmement présomptueux. Pour autant, l'analyse des trajectoires historiques de longue durée permet de lire le monde d'une autre façon et d'en anticiper non seulement les évolutions continues, mais aussi les ruptures. La future conflagration se déroulera sur trois théâtres majeurs : l'Europe, l'Asie du Sud-Est et le Moyen-Orient.



Ces prévisions pourront paraître extrêmes, voire farfelues, pour les lecteurs habitués depuis des décennies à une relative stabilité du monde. C'est pourquoi il faut garder plusieurs points essentiels à l'esprit.



D'abord, il faut se souvenir que les guerres de très grande ampleur n'ont jamais commencé en tant que telles. Au départ, ceux qui les déclenchent tablent sur un conflit bref et limité susceptible de leur procurer des gains rapides. Elles cessent donc d'être improbables dès lors que de grandes puissances commencent à envisager sérieusement la possibilité de modifier l'ordre existant par une intervention militaire, si modeste soit-elle.



Ensuite, il ne faut pas perdre de vue le fait que tous les dirigeants ne raisonnent pas de la même manière. Cette remarque peut sembler triviale, mais elle traduit une réalité profonde et lourde de conséquences lorsque l'on s'engage dans une démarche prospective : tous les peuples ne marchent pas du même pas et ne sont pas alignés sur la manière occidentale et post-1945 de penser l'intérêt national et les relations internationales. Il faut donc veiller à ne pas écarter certaines hypothèses au prétexte qu'elles semblent absurdes au regard de l'intérêt économique immédiat, comme cela est trop souvent le cas : pensons à ce commentaire mille fois entendu qu'une guerre entre la Chine et les États-Unis serait improbable en raison de leur interdépendance économique. Le raisonnement est valable pour un Européen de ce début de XXIe siècle, mais il ne l'était pas pour les Européens de 1914 dont l'interdépendance économique n'était pas moindre, et ne l'est pas non plus, aujourd'hui, pour nombre de puissances émergentes, notamment en Asie.



Il faut, enfin, se défaire de l'illusion selon laquelle la guerre serait d'autant moins probable que la paix dure depuis longtemps. En effet, l'Histoire a ceci de commun avec les mouvements des plaques tectoniques que les grands bouleversements sont peu fréquents et séparés par de longues périodes de gestation : des tensions s'accumulent, des contraintes tourmentent les fondations de l'ordre mondial, et leur relâchement provoque un séisme qui transforme le paysage. 



Les longues années de paix qui se succèdent depuis 1991, non seulement sans confrontation armée mais sans même de risque de confrontation armée entre grandes puissances, ont cependant vu les rapports de forces se modifier en profondeur. Au pouvoir depuis deux décennies, Vladimir Poutine a bâti sur les ruines de l'empire soviétique le pouvoir personnel le plus étendu que le pays ait connu depuis la mort de Staline. Dans le même temps, il a redressé la puissance militaire russe et en a refait la première force nationale d'Europe. De son côté, la Chine, dont le PIB représentait en 1991 moins de 7 % de celui des États-Unis, en pèse actuellement près de 65 %, et son budget militaire a décuplé : elle s'est hissée au premier rang d'une Asie en plein développement, dépassant largement, du fait de sa masse, les « quatre dragons » dont on admirait encore l'essor dans les années 1990. Quant aux États-Unis, ils ont usé leur prestige politique et militaire ainsi que leurs finances dans de vaines et démoralisantes guerres au Moyen-Orient tandis que l'islam politique radical - et ses dérives terroristes - entamait son inexorable progression. Ils ont aussi perdu une grande partie de leur avance technologique par rapport aux Chinois et aux Russes. À l'échelle globale, la transformation numérique du monde a fait naître de nouvelles armes et de nouvelles menaces dont on mesure encore mal la portée.



Il serait donc absurde de croire que la superstructure de l'ordre international puisse demeurer stable quand les rapports de forces ont subi une telle évolution. Aujourd'hui, les rivaux émergents ou réémergents de l'Amérique s'autorisent à revendiquer, sous le vocable lénifiant de « multipolarité », le droit de déployer leur hégémonie sur de larges espaces et de provoquer, par des coups de force, une révision du paradigme mondial à leur avantage.



En Europe, le bras de fer entre Otan et Russie



L'invasion de la Géorgie en 2008, l'annexion de la Crimée en 2014 et le soutien apporté par Moscou aux séparatistes du Donbass attestent, depuis plusieurs années, de l'irrédentisme de la Russie sur son ancien espace impérial. D'autres indices portent à croire que Moscou n'exclut pas de mener des opérations militaires contre l'Otan, aux fins d'affaiblir l'Alliance et d'accroître sa capacité d'influence en Europe.



Ainsi, en 2015, Vladimir Poutine a recréé la première armée blindée de la Garde, force à vocation offensive dissoute en 1998, dont la nouvelle mouture doit compter entre 500 et 600 chars d'assaut, 600 à 800 transports de troupes blindés, 300 à 400 pièces d'artillerie et 35 000 à 50 000 hommes. En novembre 2016, on a appris que la Russie avait décidé de moderniser son parc de tanks T-80, soit environ 3 000 unités. Se voulant rassurants, des experts militaires occidentaux ont expliqué que cette décision serait le signe des difficultés d'un Kremlin obligé de remettre en service de vieux blindés plutôt que de tout miser sur le coûteux Armata, le nouveau char de troisième génération dont la propagande russe se gargarise régulièrement et dont la production en série a démarré cette année. Il faut pourtant savoir qu'avec cette remise en service la Russie se trouvera à la tête d'un parc blindé opérationnel plus important que celui de l'ensemble des pays de l'Otan en Europe, et bien sûr se souvenir que le char d'assaut est une arme offensive par essence.



Toujours en novembre 2016, la Russie a déplacé des batteries de missiles Iskander (à capacité nucléaire mais également très efficaces en version conventionnelle à têtes multiples pour frapper des concentrations de troupes) vers l'enclave de Kaliningrad, sous couvert d'exercices. Elle est désormais capable d'atteindre le nord-est de la Pologne et le corridor de Suwalki, bande de terre située entre la Biélorussie et Kaliningrad, seule voie de communication terrestre entre les pays baltes et le reste de l'Otan.



Les plus grands soupçons se sont portés sur l'exercice Zapad 2017 (Ouest 2017), dernière édition d'un type de manoeuvres qui existait déjà du temps de l'URSS et que Vladimir Poutine a réintroduit dans les années 2000. Les opérations ont eu lieu du 14 au 20 septembre 2017 en Biélorussie, dans l'enclave de Kaliningrad et sur le territoire russe bordant les pays baltes. Moscou a affirmé que cet exercice engageait moins de 5 500 soldats russes et 12 700 hommes au total - des estimations fantaisistes selon certaines sources mais qui permettent de se soustraire à l'obligation d'accueillir des observateurs internationaux.



Les statistiques officielles pour 2017, publiées par le ministère de la Défense russe à la fin de l'année 2016, annonçaient l'envoi en Biélorussie de 4 162 wagons de transport militaire, soit quatre-vingts fois plus qu'en 2016 (50), et respectivement plus de trente (125) et vingt fois plus (200) que lors des deux précédents exercices Zapad, en 2015 et 2013. Cette année-là, quelque 12 000 soldats y avaient pris part. On ne voit pas pourquoi il faudrait à la Russie de 2017 vingt fois plus de transport ferroviaire pour engager moitié moins de militaires. Même si l'on retenait la piteuse explication fournie par le ministère de la Défense, selon laquelle ces 4 000 wagons sont à comprendre « aller-retour », cela ferait tout de même dix fois plus qu'en 2013 ! La plupart des analystes estiment qu'en réalité l'exercice a engagé bien plus de 5 500 soldats russes (sans doute une centaine de milliers) et qu'il a probablement permis de dissimuler le déplacement d'énormes quantités de matériel sur le territoire biélorusse. Ce matériel restera sur place, prépositionné pour d'éventuelles utilisations futures pouvant aller de l'intimidation par la mise de troupes offensives sur le pied de guerre à la frontière otano-biélorusse à l'invasion pure et simple des pays baltes. Le général tchèque Petr Pavel, président du comité militaire de l'Otan, n'a pas mâché ses mots : « Ce que nous voyons est une préparation sérieuse pour une grande guerre », déclarait-il à l'Associated Press, le 16 septembre dernier. Grâce à ce déploiement, le Kremlin renforce son contrôle sur la Biélorussie dont le président Loukachenko a exprimé récemment des velléités d'autonomie.



Le 20 septembre 2017, au terme de l'exercice Zapad, la Pravda a annoncé que le ministère de la Défense préparait une loi visant à faciliter la conscription de masse en temps de guerre. L'invasion des pays baltes, membres de l'Otan, provoquerait une guerre ouverte entre la Russie et l'ensemble des États membres de l'Alliance, conformément à l'article 5 du traité de Washington, avec le risque de voir éclater un conflit nucléaire - raison pour laquelle la plupart des commentateurs jugent une telle intervention hautement improbable. C'est oublier à la fois l'évolution de la doctrine d'emploi de l'arme nucléaire sous le règne de Vladimir Poutine et l'histoire de la pensée stratégique russe depuis les années 1970. Le flou savamment entretenu sur les intentions russes a conduit certains analystes à parler de « chantage nucléaire ». Ce fut notamment le cas lors de l'annexion de la Crimée : après coup, Poutine expliqua, dans un reportage de propagande, s'être tenu prêt à mettre les forces nucléaires en alerte. La Russie semble donc employer la dissuasion nucléaire d'une nouvelle manière, non pas pour dissuader l'adversaire d'attaquer, mais pour couvrir des offensives en comptant sur le fait que l'adversaire finira par reculer.



Dans les années 1970, la pensée stratégique se heurtait à un mur : la guerre nucléaire était l'assurance d'une destruction mutuelle. Les penseurs militaires soviétiques cherchèrent à contourner l'obstacle et parvinrent à la conclusion qu'il était possible de mener une guerre victorieuse mais non nucléaire à condition de s'en prendre uniquement à des objectifs stratégiques limités avec des forces conventionnelles, de sorte que l'adversaire préférerait une défaite entraînant des concessions stratégiques mesurées à la poursuite de la guerre et à l'escalade atomique. À l'époque, il était question d'une invasion conventionnelle de la seule Allemagne de l'Ouest susceptible de provoquer l'effondrement de l'Otan.



Aujourd'hui, c'est ce même scénario qui est étudié au Kremlin, l'Allemagne de l'Ouest étant remplacée par l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie : les Russes savent qu'ils sont capables de s'emparer rapidement des pays baltes avant que l'Otan n'ait le temps de réagir. Cette invasion n'impliquerait l'usage d'aucune arme nucléaire. Par ailleurs, contrairement à la situation qui prévalait en Allemagne de l'Ouest dans les années 1970 et 1980, l'équilibre régional des forces penche très nettement en faveur des Russes : les experts occidentaux estiment qu'il leur faudrait entre trois et cinq jours pour prendre le contrôle de ces trois pays. Le succès du premier mouvement est donc certain, quand il était, il y a quarante ans, passablement aléatoire. La seule possibilité de riposte serait une mise en alerte des forces américaines et une menace de frappe nucléaire sur la Russie. La décision serait néanmoins politiquement difficile, d'autant que le territoire américain ne serait pas menacé, que la Russie plaiderait l'indulgence au motif que ses ambitions - probablement « justifiées » préalablement par une campagne de désinformation - ne concernent que les pays baltes, et que les membres européens de l'Otan hésiteraient sur la conduite à tenir. Bref, à la question de savoir si, aux yeux de l'Europe et de l'Amérique, les pays baltes méritent de risquer une guerre nucléaire, Vladimir Poutine peut légitimement penser que la réponse sera « non », ou à tout le moins que l'indécision des alliés lui permettra de les mettre devant le fait accompli. Lorsque, au bout de quelques jours, ce ne sera plus la défense des pays baltes mais leur reconquête qu'il faudra envisager, ils préféreront trouver un arrangement. Car ils savent qu'en cas de simple agression conventionnelle contre le territoire de la Fédération de Russie - à laquelle appartiendraient les pays baltes après leur annexion - la doctrine russe n'exclut aucune riposte, y compris nucléaire.



La Russie s'exposerait à de lourdes sanctions économiques mais, trois ans après l'annexion de la Crimée, Poutine est convaincu de la résilience de son pays face à ce type de mesures et estimerait sans doute que c'est un prix raisonnable à payer en regard du gain stratégique escompté. En révélant l'incapacité de l'Otan à faire ce pour quoi elle existe, la prise des pays baltes jetterait en effet sur l'organisation un discrédit total et porterait un coup terrible à l'Union européenne. La Russie a toujours rêvé de voir éclater ces structures internationales afin de pouvoir dominer l'Europe par le biais de négociations bilatérales, d'État à État : les menaces militaires comme celles qui circulaient dans les médias officiels russes en 2014, évoquant une nouvelle entrée des chars russes dans Berlin, auraient naturellement plus de poids et de crédibilité face à une Otan défaillante et une Union européenne humiliée.



Tel est vraisemblablement le calcul stratégique auquel se livre le président russe qui entend bien bouleverser le rapport de forces et l'ordre politique sur le Vieux Continent - un calcul logique, réalisable et qui n'a rien d'irrationnel dans la mesure où il écarte le risque de guerre nucléaire, c'est-à-dire, précisément, ce qui a dissuadé toute guerre en Europe depuis 1945. Mais ce calcul repose sur une hypothèse hasardeuse : la certitude que les Occidentaux accepteront de perdre les pays baltes plutôt que de risquer une guerre nucléaire en cherchant à les reconquérir. C'est sans doute vrai des Européens, mais il est peu probable que l'Amérique acceptera qu'un coup fatal soit porté à son leadership mondial à travers l'affaiblissement de l'Otan. Certes, Donald Trump et certains cadres du parti républicain ont tenu des propos ambigus sur les États baltes, laissant entendre que le soutien de leur pays en cas de guerre n'était pas nécessairement acquis. Pour autant, la visite de Mike Pence à Tallinn en juillet dernier a tenté de rassurer ces alliés limitrophes de la Russie. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont décidé que la garantie de leur sécurité impliquait de devenir le « prince des nations ». Renoncer à ce statut reviendrait, pour eux, à se placer dans une situation de dépendance envers un ordre mondial qu'ils ne seraient pas les seuls à déterminer - une perspective inadmissible. Mais Vladimir Poutine, tout comme les dirigeants chinois, est dans une tout autre logique. Il croit, lui, au jeu des puissances, au rapport de forces et au compromis fluctuant sur ces bases.



Sa perception du monde poussera donc Poutine à tabler sur une reculade de l'Otan - ce que Washington ne saurait accepter. Les conséquences en seront une confrontation, qui pourrait être longue, entre les États-Unis et la Russie sur le sol européen. La présence militaire américaine sera renforcée, notamment en Pologne, et les conflits se multiplieront, prenant la forme, par exemple, d'une cyberguerre tous azimuts. À moins que les États-Unis ne décident finalement de répondre au chantage nucléaire russe en adaptant leur doctrine d'emploi et de mener une reconquête conventionnelle des pays baltes, avec le risque de guerre atomique qu'une telle aventure impliquerait alors.



Compte tenu du poids démographique et économique des États-Unis et de la Russie et de leurs réseaux d'alliances, il est clair que la victoire ira aux premiers au détriment de la seconde. Le conflit débouchera sur un effondrement du régime de Vladimir Poutine et, à terme, sur un démembrement territorial de la Russie. Ce démembrement profitera sans doute à la Turquie, puisqu'une Russie réduite grosso modo à son territoire européen libérerait définitivement les républiques ex-soviétiques turcophones - Kazakhstan, Turkménistan, Kirghizistan, Ouzbékistan - de l'influence russe, ce qui réveillera les tendances panturques. La Turquie pourrait donc devenir l'une des grandes puissances d'après-guerre, comme la Prusse avait profité de l'abaissement de la France après la chute de Napoléon et la Russie de celui de l'Allemagne en 1945. 



Les ambitions chinoises



Bien que l'attention internationale et médiatique soit aujourd'hui essentiellement tournée vers la Corée du Nord, cette dernière ne semble pas devoir être le centre de gravité des futurs conflits asiatiques.



En cet été 2017, durant deux mois, les troupes chinoises et indiennes se sont fait face sur le plateau du Doklam, près de la triple jonction des frontières entre l'Inde, la Chine et le petit État du Bhoutan. L'élément déclencheur a été l'aménagement par les Chinois d'une route, au grand dam du gouvernement indien. Une telle route, dont les caractéristiques laissent penser qu'elle permettrait de faire circuler les plus récents chars légers de l'armée populaire, serait de nature à modifier l'équilibre stratégique dans une région cruciale : le plateau du Doklam est le seul endroit de la frontière sino-indienne où l'Inde aurait, en cas de conflit, l'avantage du terrain. Il est situé à quelques dizaines de kilomètres seulement du « cou de poulet », le corridor de Siliguri, étroite bande de terre qui sépare la plus grande partie du territoire indien de ses provinces du Nord-Est, coincées entre la Chine et le Bangladesh. Cette route pourrait donc inverser radicalement le rapport de forces en transformant le seul point fort de l'Inde en un dangereux point faible.



Les Indiens ont envoyé des troupes pour empêcher les militaires chinois de poursuivre les travaux, tout en expliquant que la zone en question appartenait au Bhoutan et non à la Chine. Les deux géants ont massé plusieurs milliers de soldats de part et d'autre de la frontière, en retrait des quelques centaines qui se toisaient sur le terrain. Les médias des deux pays ont parlé de guerre jusqu'à ce que les gouvernements chinois et indien décident d'une désescalade.



Pour autant, cette désescalade ne signifie pas que l'Inde et la Chine sont désormais sur la voie de rapports apaisés de bon voisinage. Au contraire, cette confrontation s'inscrit dans un contexte de remontée progressive des tensions entre les deux pays : New Delhi ne cache plus son exaspération face aux continuelles incursions chinoises qui, en dix ans, lui auraient déjà coûté 2 000 km2 de territoire dans l'Himalaya et refuse de participer au projet chinois « One Belt, One Road », la nouvelle route de la soie passant par le Pakistan et la province contestée du Cachemire.



Mais des raisons plus profondes encore condamnent l'Inde et la Chine à entrer en collision frontale. Au moment où la Chine devient la deuxième puissance économique mondiale, développe une armée et une flotte performantes (on estime que la parité militaire maritime avec les États-Unis sera atteinte, au plan numérique, en 2020) qui lui permettront de renouer avec son statut historique de première puissance d'Asie, et étend sa mainmise depuis l'Est-Pacifique jusqu'aux rivages de l'Afrique, voici qu'apparaît sur ses talons un rival qui menace de la détrôner dans tous les domaines : pour la première fois dans l'histoire récente, la croissance indienne a dépassé cette année la croissance chinoise. Quant à la population indienne, elle devrait surpasser la population chinoise en 2022 - selon certaines estimations, ce serait déjà le cas depuis quelques mois. Illustration parlante : Foxconn, l'entreprise taïwanaise emblématique de l'essor chinois, a commencé à investir en Inde, où les salaires sont moins élevés. D'ici une vingtaine d'années, tous les indicateurs laissent penser que l'Inde aura rattrapé la Chine et fera jeu égal avec elle en matière économique, tout en la surclassant nettement, de plusieurs centaines de millions d'habitants, au plan démographique.



D'où l'inquiétude des dirigeants de Pékin. Ils se rendent compte que la fenêtre de tir pour établir durablement une hégémonie chinoise, perçue comme une nécessité de sécurité nationale, se rétrécit et que le temps joue contre eux. En Chine, la catégorie des 15-24 ans représente environ 190 millions de personnes, dont 100 millions d'hommes et seulement 90 millions de femmes. La proportion est la même pour la tranche des 25-34 ans. À terme, ce déséquilibre pèsera lourdement sur la natalité et entraînera un vieillissement accéléré de la population. Mais à l'heure actuelle, il signifie que la Chine pourrait sacrifier vingt millions de jeunes hommes pratiquement sans conséquences démographiques à long terme.



Les élites chinoises pourraient choisir d'utiliser cet étroit créneau et d'engager ce capital humain dont elles disposent pour tenter d'obtenir, par un conflit ou une série de conflits qu'elles espéreraient sans doute brefs et limités, une position suffisamment dominante qui les mettrait à l'abri de la montée en puissance indienne. Elles pourraient, par exemple, couper le territoire indien au niveau du corridor de Siliguri et transformer les provinces du Nord-Est en État indépendant de l'Inde doté d'un gouvernement complaisant envers la Chine. Ou repousser la frontière sino-indienne au pied de l'Himalaya, transformant ainsi la chaîne montagneuse en grande muraille du Sud. Ou encore renforcer leurs positions dans l'océan Indien pour former le fameux « collier de perles ».



Mais, répétons-le, les guerres conçues à l'origine comme devant durer peu de temps ont une forte tendance à l'enlisement, en particulier lorsqu'elles sont menées par de grands pays très peuplés : le Japon impérial, qui occupait au début du XXe siècle la même position que Pékin aujourd'hui, commit exactement cette erreur contre la Chine d'alors. Et de la même manière que les Américains soutinrent la Chine à l'époque, il est vraisemblable qu'ils se rangeraient aujourd'hui derrière l'Inde ; les deux pays se sont d'ailleurs rapprochés récemment de manière spectaculaire. Une guerre sino-indienne de grande ampleur offrirait aux États-Unis l'occasion d'épuiser militairement la nouvelle puissance chinoise en fournissant du matériel à l'Inde. Leur soutien n'irait cependant pas plus loin, dans la mesure où, d'une part, il n'existe pas d'alliance militaire entre New Delhi et Washington et où, d'autre part, ils n'ont pas intérêt à ce que l'Inde devienne trop puissante.



En revanche, le deuxième axe de l'expansion chinoise, en mer de Chine du Sud et vers le Pacifique, toucherait de plus près les intérêts et les alliés des États-Unis et les contraindrait à intervenir directement. En ce début de XXIe siècle, Pékin est confronté aux mêmes défis que le Japon de 1940, notamment la nécessité d'expulser les Occidentaux de son étranger proche afin de pouvoir exercer son hégémonie sans partage.



Cependant, si les dirigeants chinois peuvent avoir le sentiment que, face à l'Inde, le temps joue contre eux, il en va différemment face aux États-Unis. Aussi est-il peu probable que la Chine cherche la confrontation directe avec l'Amérique, à moins qu'une occasion soudaine ne se présente, permettant d'espérer des gains très importants avec une réaction américaine limitée, voire nulle. Ce qui serait précisément le cas si les États-Unis étaient occupés en Europe par une invasion russe des pays baltes, a fortiori si les premiers affrontements tournaient en leur défaveur et les mettaient temporairement dans une posture délicate. Songeons que c'est une situation similaire qui poussa jadis le Japon à attaquer les Anglo-Américains dans le Pacifique : les déboires britanniques en Europe face à l'Allemagne hitlérienne laissaient penser que les colonies anglaises d'Asie du Sud-Est étaient devenues des proies faciles, à la seule condition que soient paralysées les forces américaines susceptibles d'aider l'Angleterre. Ce qui explique l'attaque de Pearl Harbor et l'invasion nippone à grande échelle des archipels asiatiques. Là encore, une guerre longue et terrible était déclenchée avec l'espoir, pour l'agresseur, de récolter des gains rapides et de les sécuriser en obtenant une position de force. Là encore, le plan échoua en raison de la détermination américaine à poursuivre la guerre jusqu'à la victoire totale.



Les choses ne se passeraient pas autrement pour la Chine : profitant de l'engagement américain en Europe, elle tenterait de transformer la mer de Chine méridionale, qui fait l'objet depuis plusieurs années de querelles de souveraineté, en mer intérieure. Elle s'emparerait (ou essaierait de s'emparer) de points d'appui dans les Philippines, au Vietnam et en Malaisie et, surtout, tenterait de reconquérir Taiwan. Pour ce faire, elle a accru le tonnage de sa marine militaire, renforcé ses moyens amphibies - avec, notamment, la mise au point du char d'assaut amphibie le plus rapide du monde - ainsi que ses capacités aéronavales - avec la construction en cours d'un second porte-avions et la militarisation de nombreuses îles. Les Américains refusant de la laisser faire, les hostilités s'étendraient vraisemblablement au Japon et à la Corée du Sud, principales bases américaines aux marges de la Chine.



Le conflit pourrait durer des années. L'Amérique devrait diviser ses forces sur deux fronts, mais bénéficierait de l'alliance de puissances non négligeables, d'autant que, dans le même temps, la Chine pourrait demeurer enlisée en Inde. L'issue en serait, tout comme pour la Russie, le démembrement du territoire chinois, sans doute replié par la suite sur la moitié est du pays, de population han, tandis que le Tibet et le Xinjiang deviendraient indépendants ; ce dernier, peuplé d'Ouïghours turcophones, pourrait s'intégrer à la zone d'influence panturque libérée par la chute de la Russie. 



Les désordres du Moyen-Orient



Le Moyen-Orient se distingue des deux autres théâtres par l'antériorité de la crise qui le frappe : en 2011, les Printemps arabes ont ouvert la deuxième phase de l'histoire moderne de l'islam politique, la première remontant à 1979 au moment de l'invasion soviétique de l'Afghanistan, de la révolution iranienne et de la prise d'otages de la Grande Mosquée de La Mecque. Le chaos a déjà saisi une partie de la région, en Libye, en Syrie, en Irak, au Yémen. Ces conflits locaux sont alimentés par les puissances régionales qui tentent de pousser leurs pions - Turquie, Iran, Arabie saoudite, Qatar - et s'affrontent par groupes interposés. De son côté, Israël profite du désordre pour mettre en place de nouvelles alliances : les relations avec l'Égypte se sont nettement réchauffées depuis l'arrivée au pouvoir du maréchal al-Sissi, et les deux pays ont vraisemblablement coopéré pour lutter contre l'implantation de l'État islamique dans le Sinaï ; un rapprochement similaire est intervenu entre Tel-Aviv et l'Arabie saoudite, même si celle-ci le nie officiellement. 



L'apparition de conflits majeurs entre grandes puissances, en Europe et dans le Pacifique, ne sera pas sans conséquences sur le relatif équilibre qui prévaut au Moyen-Orient. Il est vraisemblable que des tentations réfrénées par la présence du gendarme américain se déchaîneraient dès lors que celui-ci serait aux prises avec deux « gros morceaux » aux deux bouts du monde. On pense notamment aux tensions existant entre l'Iran (allié de la Russie) et l'Arabie saoudite (proche de Washington). Jusqu'à présent, ces deux puissances régionales s'affrontent indirectement en Syrie et au Yémen mais, à la faveur d'un retrait américain de cette zone, elles pourraient se faire la guerre directement - de la même manière que Mussolini profita des difficultés britanniques et françaises pour attaquer la Grèce en 1940. Cette agression n'aurait jamais eu lieu si les grandes puissances de l'époque - la France et l'Empire britannique - avaient été en pleine possession de leurs moyens. Dans un tel conflit, l'Iran essaierait de mettre la main sur la rive ouest de la mer d'Oman, la principale région pétrolifère du pays qui abrite la minorité chiite d'Arabie. Vu les piètres résultats obtenus par les troupes de Riyad au Yémen, on peut douter de la capacité saoudienne à résister seule à l'armée iranienne, probablement épaulée par l'Irak chiite. Mais les Saoudiens pourraient sans doute compter, fût-ce de manière officieuse et très discrète, sur l'aide israélienne - ce qui inciterait Téhéran à précipiter le Hezbollah à l'assaut de l'« ennemi sioniste ». Il en résulterait un conflit plus sérieux que celui de 2006, le Hezbollah étant positionné non seulement au Liban mais dans le sud de la Syrie, d'où il serait capable de tirer des missiles sur le territoire israélien. De son côté, Israël se trouverait, de fait, en guerre non seulement contre le Hezbollah mais également contre la Syrie. Les autorités israéliennes envisagent d'ores et déjà ce scénario, dans lequel elles incluent le risque de conflit simultané avec le Hamas.



Dans ce maelström, quelle attitude la Turquie adopterait-elle ? C'est difficile à dire compte tenu de son récent rapprochement avec Moscou. Lors du coup d'État de juillet 2016, Recep Tayyip Erdogan n'a guère apprécié la réaction tardive et mitigée des chancelleries occidentales qui, sans pouvoir l'exprimer, auraient vu d'un bon oeil le renversement du « sultan ». Il ne partage pas, non plus, leur engagement en faveur des Kurdes sur le terrain syrien. Mais sa crainte de voir l'Iran accroître sa puissance sera sans doute la plus forte et l'on peut penser qu'Erdogan se rangera, par pur cynisme géostratégique, du côté américain et européen, peut-être en échange d'un abandon de leur soutien à la cause kurde. Il apparaîtrait ainsi comme le grand vainqueur régional de la guerre et profiterait pleinement du repli russo-chinois hors de l'espace turcophone. Cette manoeuvre parachèverait sa mue en une sorte de « Staline islamiste ». La sphère d'influence turque formera sans doute un bloc hostile à l'ordre américain. Mais elle devrait être bornée sur son flanc sud par le maintien de la puissance israélienne et par une Arabie saoudite qui, avec l'aide de Washington, résisterait aux assauts de l'Iran. Un Iran dont le régime pourrait ne pas survivre à une défaite et réintégrer à terme l'alliance américaine, pour peu qu'il entame une vraie transition démocratique.



Comme les conflits mondiaux qui l'ont précédée, la guerre à venir gagnera les divers théâtres d'opérations de proche en proche, chaque nouveau conflit diminuant la capacité du gardien mondial de la paix - l'Amérique - à maintenir l'ordre au moyen de la simple dissuasion. Mais, en dépit de cet effet boule de neige, il est très probable que les États-Unis, forts de leur supériorité conventionnelle, finiront par triompher des puissances russe et chinoise et par étendre leur influence sur une bonne partie du globe. L'échec de leurs politiques expansionnistes pourrait provoquer en Russie et en Chine une crise de régime, voire un effondrement politique comparable à celui qu'a connu l'URSS, sans même qu'une invasion de leur territoire ne soit nécessaire. L'ordre mondial d'après-guerre sera donc dominé plus que jamais par les États-Unis, avec une Russie et une Chine intégrées au système d'alliance américain comme le furent jadis l'Allemagne et le Japon.



La menace de l'islam politique, quant à elle, sera toujours présente, mais elle sera plus structurée, comme l'était le communisme au sortir de la Seconde Guerre mondiale, avec l'émergence de partis inspirés par l'idéologie des Frères musulmans, y compris dans les pays de l'Ouest européen à forte minorité musulmane. Cette évolution sera aiguillonnée par l'ascension de la Turquie comme pôle dominant de l'islamisme politique, qui jouera un rôle de coordination et de financement comparable à celui que tenait jadis l'URSS. C'est vers cette mouvance anti-américaine que convergeront alors tous les mécontents de l'ordre mondial. Ce nouvel antagonisme sera vraisemblablement une donnée centrale dans la constitution du prochain paradigme international.



La date du basculement vers la guerre, bien sûr, est impossible à prévoir. Au regard des différentes variables, à savoir l'âge de Vladimir Poutine et de son entourage de siloviki nostalgiques de la puissance soviétique, la situation stratégique de la Chine par rapport à l'Inde ou encore le processus d'armement de ces deux grandes puissances, on peut raisonnablement penser que nous entrons, pour les dix ans qui viennent, dans une zone de risque maximal. Il faut espérer que les dirigeants américains et européens prendront les mesures les plus à même de dissuader une aventure russe dans les pays baltes et d'anticiper les manoeuvres de la Chine dans son étranger proche. Mais aussi qu'ils se prépareront à l'éventualité - inconcevable pour la plupart des commentateurs - de frappes russes et chinoises sur leurs fronts respectifs, afin de limiter au maximum leurs succès initiaux. Car on sait à quel point les premières batailles influent sur la suite des conflits qu'ils inaugurent : Hitler n'aurait pas tenu aussi longtemps s'il n'avait pu piller la France ; ni le Japon s'il n'avait eu accès aux matières premières tirées des colonies britanniques conquises.



 



Pour reprendre notre analogie liminaire : on ne peut empêcher les mouvements tectoniques mais on peut, par une prévention adaptée, limiter l'ampleur des dégâts et le nombre des victimes.






Notes :