Politique Internationale - La Revue n°158 - HIVER - 2018

sommaire du n° 158
AU COEUR DU RENSEIGNEMENT FRANÇAIS
Article de Thomas HOFNUNG
Chef de rubrique au site The Conversation.
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« Plus on apprend, plus on ne sait rien » : nommé en juin 2017 à la tête de la Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT) par le président Emmanuel Macron, l'ancien patron de la DST, Pierre de Bousquet de Florian, ne ferait sans doute pas sienne cette maxime de Jacques Lanzmann, chantée et popularisée par Jacques Dutronc. Mais elle contient une part de vérité indéniable : dans ce monde hyper-connecté, aux sources d'information « ouvertes » exponentielles, les services de l'État sont submergés d'informations, de notes, de renseignements divers. Toute la difficulté consiste à les trier, à les analyser et à les mettre en perspective pour aider le pouvoir exécutif à prendre les bonnes décisions. 



Les démocraties occidentales, que ce soient les États-Unis en septembre 2001 ou la France en novembre 2015, en ont fait la tragique expérience. Prenant acte de cette difficulté majeure, Nicolas Sarkozy avait décidé, dès 2008, de mettre en place la CNRLT, une structure chargée de coordonner et de fluidifier l'action des services de sécurité. Par nature, ceux-ci ont en effet tendance à garder jalousement ce qui justifie leur existence : le renseignement. En accédant à l'Élysée, et suite aux attaques sanglantes qui ont meurtri la France en 2015, Emmanuel Macron a souhaité, de son côté, renforcer la CNRLT en la dotant d'une cellule dédiée spécifiquement à la lutte contre le terrorisme : le CNCT (Centre national de contre-terrorisme). 



Dans cet entretien accordé à Politique Internationale - le premier depuis sa nomination -, le nouveau « CNRLT » détaille les missions qui lui ont été confiées par le président de la République et évoque les défis posés par un État islamique en net déclin mais toujours menaçant, sans occulter les autres types de menaces auxquelles la France est exposée (cyber-attaques, espionnage économique, prolifération, etc.). 



Engagé militairement au Sahel et au Levant, déterminé à lutter contre l'islamisme radical, notre pays reste plus que jamais une cible prioritaire pour les terroristes. Une obsession quotidienne pour Pierre de Bousquet de Florian.



T. H.



 



Thomas Hofnung - Vous qui avez dirigé la DST de 2002 à 2007, avez-vous le sentiment qu'en matière de renseignement on a basculé dans une autre époque ?



 



Pierre de Bousquet de Florian - Le premier tournant, ce furent les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Cette tragédie a considérablement stimulé la coopération au niveau national et international. S'agissant du contre-terrorisme, le paradigme a complètement changé : nous sommes confrontés à une menace qui, par son ampleur, son intensité et sa nature même, n'a plus rien à voir avec ce que nous connaissions. Ce nouveau contexte nous a conduits à renforcer les partenariats entre les différents services. Pour la DGSI, par exemple, ces échanges ont été multipliés par quatre depuis dix ans. 



 



T. H. - Paradoxalement, vous ne souffrez pas d'un manque d'informations, mais presque d'un trop-plein...



 



P. B. F. - C'est l'un de nos principaux problèmes. Avec l'amélioration des techniques de recueil de renseignement et Internet, on dispose d'une masse d'informations qu'il s'agit de comprendre et d'analyser à temps afin de les exploiter au mieux. Pour cela, rien ne remplacera jamais une source humaine. Un point important à ajouter que les historiens connaissent : souvent, après une tragédie, lorsque l'on se livre à un examen du passé, à l'inventaire honnête de ce qui était su, on se rend compte que l'on disposait des informations pertinentes mais que, faute de les avoir partagées à temps ou analysées intelligemment, la tragédie s'est produite. On savait, mais on ne savait pas que l'on savait : c'est le « syndrome Pearl Harbor » que la Commission d'enquête du Congrès des États-Unis a une fois encore mis en relief à propos des attentats du 11 septembre 2001.



Nous n'avons pas suffisamment, en France, cette culture du « retour d'expérience », trop vite assimilée à une recherche de responsabilités individuelles et de mises en cause partisanes. Après chaque attentat, nous devons pourtant nous interroger sur les vulnérabilités, les oublis ou les dysfonctionnements ayant abouti à ces crimes. Et cela, afin de faire progresser collectivement nos dispositifs. On ne peut pas se contenter de la rhétorique lénifiante du type : « Il n'y a pas de faille », qui instille l'idée à la fois d'une perfection absolue de notre système de sécurité et d'une forme de fatalité des attentats. Sachons être plus responsables. De ce point de vue, tirons les enseignements des saines pratiques de certaines grandes démocraties, à l'image des États-Unis, et conduisons des analyses froides et dépassionnées.



 



T. H. - Le Centre national de contre-terrorisme (CNCT), mis en place en juin 2017 par le président Macron et que vous dirigez, est-il une structure de plus dans le millefeuille sécuritaire français ?



 



P. B. F. - Ce n'est pas une nouvelle structure puisqu'il a été créé à l'intérieur de la Coordination nationale du renseignement et de lutte contre le terrorisme (CNRLT), qui a elle-même vu le jour en 2008. Le CNCT est une sorte d'état-major formé de conseillers de la CNRLT qui consacrent tout ou partie de leur temps à la lutte contre le terrorisme. Le CNCT marque la priorité stratégique que représente le contre-terrorisme pour le chef de l'État et pour le gouvernement. Il ne s'agit donc, en aucun cas, d'une couche supplémentaire, mais plutôt d'un renforcement ciblé sur notre priorité essentielle. 



 



T. H. - Le président ne prend-il pas un risque en se plaçant ainsi en première ligne ? 



 



P. B. F. - Le chef de l'État a souhaité disposer à sa main d'une structure de pilotage dédiée à une fonction qu'il estime stratégique. La Coordination lui fournit des informations et des analyses qui nourrissent sa vision. Notre mission n'est en aucun cas de nature opérationnelle. La taille de notre structure, qui compte moins d'une trentaine de personnes, dont quinze conseillers, nous vaccine contre toute tentation de ce genre. L'inverse eût à la fois désinvesti les ministres de la responsabilité politique et hiérarchique qu'ils exercent légitimement sur les services qui leur sont rattachés et exposé inutilement le chef de l'État. 



 



T. H. - Est-ce à dire que l'Élysée ne disposait pas de toutes les informations adéquates jusqu'ici ?



 



P. B. F. - Au contraire, comme je le disais au début de notre entretien, la présidence en avait presque trop ! Chaque service faisait remonter ses renseignements et ses analyses en tuyaux d'orgue, en ordre dispersé et sans hiérarchisation, si bien que le président pouvait parfois recevoir trois notes sur le même sujet. Notre tâche est d'essayer de mieux structurer cette information. Par ailleurs, pour ma part, et cela n'est pas contradictoire, j'insiste sur les différences de perception et de sensibilité que peuvent exprimer les services, chacun avec son génie propre, plutôt que de rechercher un consensus un peu mou. Ce sont ces différences de sensibilité qui permettent de proposer un diagnostic et des axes d'action plus riches, et de prendre ainsi la décision la plus opportune. 



 



T. H. - Comment s'articule la coopération entre la CNRLT et les différents services de renseignement ?



 



P. B. F. - Le conseiller du président pour le renseignement a trouvé sa place dans le fonctionnement de la République, aux côtés du cabinet du chef de l'État, de son chef d'état-major particulier (l'EMP) et de sa cellule diplomatique. La CNRLT s'est inscrite dans ce paysage, tout en l'élargissant. D'ores et déjà, nombre de nos notes sont cosignées avec les deux dernières structures que je viens de mentionner.



Les services peuvent avoir tendance à cultiver une forme de cloisonnement, de verticalité et de secret extrême. C'est la règle saine qui s'applique dans le contre-espionnage. Mais dans la lutte contre le terrorisme, c'est tout le contraire qui est recherché : l'horizontalité, la réactivité, la fluidité, le partage et la fusion de l'information. À la CNRLT, nous sommes à la croisée de ces deux modes de fonctionnement. Aujourd'hui, chacun l'a bien compris et travaille à cette articulation dans un bon esprit de cohérence, au service d'un projet commun.



Nous disposons ici de la totalité des productions de l'ensemble des services. Notre rôle est de coordonner les services, de traiter avec eux les zones d'ombre et les angles morts, mais aussi les doublons et les complexités inutiles. Nous veillons, par notre incitation permanente, à ce que les services se parlent et mutualisent davantage. 



En somme, la CNRLT est comme un chef d'orchestre qui veille à ce que tous les services jouent la même partition et qu'il n'y ait pas de fausses notes ; elle s'occupe de l'harmonie de l'ensemble et n'est pas un instrumentiste qui jouerait sa propre partition. 



 



T. H. - Le terrorisme n'occulte-t-il pas d'autres types de menaces ?



 



P. B. F. - Depuis quinze ans, la lutte antiterroriste a, de fait, grandement mobilisé nos services de renseignement et de police spécialisés. Elle est leur priorité stratégique et opérationnelle. Pour autant, ces services n'ont pas levé le pied sur les autres sujets. Nous n'avons pas voulu tomber dans ce piège. J'y veille au plus haut point. D'autant que le contre-terrorisme n'est pas qu'une affaire de renseignement ; il concerne aussi la justice et les systèmes de prévention. Je pense en particulier à la nécessaire mobilisation de tous les acteurs sociaux et administratifs pour la prévention des communautarismes et de la salafisation de nos banlieues. 



Inversement, le renseignement recouvre d'autres enjeux : les atteintes à la souveraineté, le renseignement économique, la prolifération nucléaire, balistique, radiologique et chimique, l'espionnage, les attaques informatiques, etc. C'est bien pour faire face au terrorisme que les capacités des services ont été renforcées. Pour autant, les effectifs qui travaillent sur ces autres menaces majeures n'ont pas diminué. Nous restons très armés sur ces sujets-là. 



D'ailleurs, un certain nombre de grands pays, que je ne peux pas nommer ici, se montrent de plus en plus agressifs, qu'il s'agisse de voler nos secrets politiques, scientifiques et industriels, de biaiser des grands contrats, voire de peser sur des processus électoraux démocratiques. Ces attaques ne doivent pas rester sans réponse. 



 



T. H. - Nos adversaires profitent donc du fait que nous sommes accaparés par la lutte antiterroriste pour accroître leurs activités dans d'autres domaines, par exemple la sphère économique ?



 



P. B. F. - Disons que certains services de renseignement étrangers ont pris de plus en plus de liberté avec le respect du droit et de la souveraineté des États européens, dont celle de la France. Par le passé, nous n'avons sans doute pas répondu à ces agressions de manière assez systématique. Au lieu d'émettre de simples protestations, nous aurions pu prendre des mesures de rétorsion plus vigoureuses. La faiblesse est toujours un encouragement. Il faut savoir se faire respecter, surtout avec des pays amis ou partenaires. Désormais, toute ingérence avérée recevra la réponse adaptée... 



 



T. H. - Vous parliez à l'instant de prolifération. Comment expliquez-vous la montée en puissance de la Corée du Nord ?



 



P. B. F. - Les progrès accomplis par les Nord-Coréens en matière nucléaire dépassent de beaucoup les capacités techniques qu'ils étaient en mesure d'atteindre par eux-mêmes. Il est clair qu'ils ont été aidés par des États mais aussi par des entreprises, et peut-être même par des individus isolés. Ils ont avancé bien plus vite que ce que nous pensions. On peut parler là de surprise. À la décharge des services occidentaux, je dirais que la Corée du Nord, système communiste totalitaire, est un pays complètement fermé où tout est verrouillé, et qu'il est très difficile de savoir ce qui s'y passe. 



 



T. H. - Faut-il s'inquiéter du programme balistique de Téhéran ?



 



P. B. F. - À notre connaissance, les Iraniens n'ont pas formellement enfreint l'accord de Vienne sur le nucléaire, malgré les suspicions américaines. Si les Américains disposaient d'informations probantes en ce sens, on peut supposer qu'ils nous les auraient communiquées. Avec l'Iran, nous devons d'abord parler ; et, en même temps, nous montrer très vigilants, sans pour autant faire de procès d'intention. En gardant à l'esprit que cette civilisation ancienne a le sens du temps long, de la patience et des stratégies subtiles ; ce que l'Occident a parfois perdu de vue... 



 



T. H. - Pouvez-vous nous donner un exemple de ces « angles morts » dont vous parliez précédemment ?



 



P. B. F. - Vous comprendrez bien qu'un « angle mort » se traite et ne se révèle pas : la CNRLT n'est pas là pour aider les adversaires de la France ! Toutefois, je peux vous dire qu'aujourd'hui nous sommes très préoccupés par les filières d'immigration clandestine qui, en Afrique, traversent la bande saharo-sahélienne. Elles servent à divers trafics - de main-d'oeuvre, d'armes, de drogues... - et irriguent parfois au passage le terrorisme. Désormais, ce sujet de sécurité nationale est abordé par nos autorités dans une optique de renseignement et non plus seulement sur un plan judiciaire. La diminution de l'angle mort, en l'occurrence, c'est l'extension à la sphère du renseignement d'une matière qui était jusque-là purement criminelle...



 



T. H. - Faut-il craindre des infiltrations de terroristes via ces filières ?



 



P. B. F. - Quelques-uns ont pu les emprunter, notamment certains auteurs des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, et c'est pour cette raison que nous surveillons cela de très près. Quantitativement, fort heureusement, le phénomène est assez marginal. Il ne faut pas ériger ces filières d'immigration en voie principale du terrorisme, mais on a pris conscience de leur nocivité et de la nécessité d'une approche globale pour traiter ce problème. Ainsi que je le dis souvent sur nombre de sujets : ni déni ni amalgame, mais une extrême vigilance. 



Dans cette affaire, en effet, plusieurs aspects s'entremêlent dont le dénominateur commun est la filière, souvent constituée sur une base ethno-communautaire. C'est par cet outil que circulent les personnes, les armes, la drogue ou l'idéologie. On sait que ces flux sont liés aux solidarités tribales, aux complaisances locales, à une corruption institutionnelle très établie et parfois aussi aux nécessités économiques, car il est évident que ces trafics brassent beaucoup d'argent. 



C'est pourquoi, outre l'approche sécuritaire, il est nécessaire d'agir sur le terrain du développement. Et surtout de partager cette lutte avec les autorités locales afin qu'elles puissent combattre elles-mêmes ces trafics qui les concernent au premier chef. L'idée générale est de donner aux États les moyens d'agir et non de le faire à leur place. C'est la raison pour laquelle la France est très engagée dans la consolidation du G5-Sahel.



 



T. H. - Les lourdes défaites de Daech au Levant ne risquent-elles pas, paradoxalement, d'accroître la menace qui pèse sur la sécurité de notre pays en provoquant le retour en France de djihadistes partis combattre en Syrie ?



 



P. B. F. - De fait, Daech est en train d'être vaincu militairement, et son proto-État installé dans l'espace syro-irakien disparaît. Mais la résilience de cette organisation est forte. Elle a montré qu'elle était capable à la fois d'organiser le repli et la dispersion de ses combattants et de poursuivre son action dans la clandestinité. Nous devons nous montrer vigilants sur un point crucial souvent oublié, qui est au demeurant une étrangeté : la colonne vertébrale de Daech, ses cadres fondateurs et dirigeants, est largement issue des ex-services de renseignement et de l'armée baasistes de Saddam Hussein. Grâce à un certain nombre de complicités, ses canaux d'influence, de communication et de financement, ses capacités logistiques et ses organes de décision resteront opérationnels bien au-delà de sa défaite militaire sur le terrain. 



Même affaibli, Daech continue à se manifester, à promettre et à inspirer. Une idéologie ne meurt pas aussi aisément qu'une armée criminelle. Ses communiqués, dont la teneur est toujours aussi violente, peuvent inciter des personnes - souvent parmi les plus fragiles, donc sensibles aux messages d'Al-Baghdadi (1) - sinon à rejoindre le territoire de l'État islamique, du moins à mener le djihad là où elles se trouvent, et peut-être à rejoindre d'autres terres de djihad. On n'en a pas fini avec Daech !



 



T. H. - Que peuvent devenir ses membres ?



 



P. B. F. - S'agissant des combattants étrangers venus d'Europe, qui sont ceux qui nous préoccupent le plus, ils ont quatre options, si l'on peut dire. La première, c'est le jusqu'au-boutisme local : beaucoup sont venus pour combattre et ils périront sur place. 



La deuxième consiste à essayer de se cacher dans des endroits où ils ont vécu, entre l'Irak et la Syrie. Ce qui n'est pas facile quand on ne parle pas ou peu la langue et qu'on ne dispose ni d'argent ni de relais familiaux. 



La troisième est de passer en Turquie pour se mettre à l'abri, voire regagner leur pays d'origine. Cette solution est plus compliquée par le fait que les Turcs ont désormais verrouillé leur frontière et ne témoignent plus aucune complaisance envers ceux qu'ils repèrent. J'ajoute que, pour les Français, revenir dans leur pays d'origine, c'est l'assurance d'y être judiciarisés, autrement dit d'y être écroués. 



Dernière possibilité : repartir vers d'autres zones de djihad : la bande saharo-sahélienne, le Sinaï, la Libye, la Corne de l'Afrique, l'Asie du Sud-Est, la zone afghano-pakistanaise... Nous suivons de très près les évolutions sur le terrain. Mais, à l'heure où je vous parle, nous n'avons pas constaté de mouvements très significatifs dans un sens ou dans un autre. S'agissant des francophones, il n'y a pas de flux massifs de retour au pays. D'autres pays d'Asie du Sud-Est, d'Asie centrale ou du Pacifique s'attendent, en revanche, à voir revenir leurs ressortissants. 



 



T. H. - Au sein de Daech, nombre de djihadistes venaient de Tunisie ou du Maroc. Peuvent-ils représenter une menace pour la France ? 



 



P. B. F. - Nous y sommes très attentifs et nous le redoutons. D'autant que ces pays abritent des organisations ou des structures qui sont autant de déclinaisons de Daech ou d'Al-Qaïda. Elles sont animées par la même idéologie et constituent de possibles solutions de repli pour les djihadistes qui reviennent du Levant. Mais la coopération opérationnelle avec nos amis marocains, tunisiens et algériens est excellente. Là, il n'y a pas d'angle mort. 



 



T. H. - Daech parvient-il toujours à susciter des vocations chez les jeunes Français ?



 



P. B. F. - Depuis deux ans, nous n'observons quasiment plus de départs de France vers la zone du Levant : d'une part, parce que le système qui permet de suivre les personnes ayant un profil de salafiste violent et de les empêcher de passer à l'acte a fait ses preuves ; et, d'autre part, parce que les revers essuyés par Daech sur le terrain ont sans doute refroidi l'ardeur des futures recrues. Mais ces « frustrés du djihad » pourraient être tentés de passer à l'acte en France, voire de rejoindre d'autres terrains de lutte. 



 



T. H. - Le patron de la DGSI, Laurent Nunez, affirmait récemment que treize tentatives d'attentats avaient été déjouées en France depuis début 2017 : sont-elles liées à ce que vous décrivez à l'instant ?



 



P. B. F. - Dans ces tentatives, aucun « revenant » n'était impliqué. Elles ont principalement été opérées par des personnes qui n'étaient pas parties. Al-Baghdadi a, d'ailleurs, incité très clairement à agir de la sorte, localement, dans un message datant de septembre 2017.



 



T. H. - Ces tentatives sont-elles le fait de ce qu'on appelle des « loups solitaires » ? 



 



P. B. F. - Cette notion est devenue polémique, car incomprise. Ce concept a historiquement été inventé par l'extrême droite américaine, théorisé même, puis repris par le FBI dans les années 1960. Il a ensuite été étendu à d'autres phénomènes terroristes, non sans raison. En effet, tous les actes de terrorisme ne sont pas le fait de groupes constitués ; souvenons-nous des anarchistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ! Pour le terrorisme islamiste, on a pu observer semblablement des individus passant seuls à l'acte, sans commandite directe ni complicité consciente. Ce sont souvent des êtres en grande souffrance psychologique. Mais « solitaire » n'est pas synonyme d'isolé : comme le dit le poète, « aucun homme n'est une île » ! Tout individu est socialisé dans de nombreux cercles et subit des influences multiples... 



 



T. H. - Al-Qaïda est-elle toujours active ?



 



P. B. F. - De même que Daech est susceptible de poursuivre ses agissements mortifères malgré la perte de ses derniers réduits territoriaux au Levant, Al-Qaïda n'est pas morte à la suite de la disparition de Ben Laden en 2011. Cette organisation n'est certes pas dans une stratégie de conquête territoriale, mais elle est toujours très présente dans les esprits ; elle continue d'inspirer un certain nombre de mouvements et surtout de préparer des attentats. Même si elle n'a pas réussi à les mener toutes à leur terme, elle a monté ces dernières années des opérations complexes qui témoignent d'un grand savoir-faire. Autant l'État islamique peut inspirer des passages à l'acte très peu sophistiqués du point de vue des techniques mises en oeuvre (couteaux, voitures-béliers, etc.), pouvant malheureusement causer des dégâts spectaculaires, autant les opérations d'Al-Qaïda sont plus complexes, là aussi avec un impact considérable.



Méfions-nous de la « surprise stratégique » ! Nous ne sommes pas à l'abri d'une nouvelle opération du type 11 septembre 2001 à New York ou 13 novembre 2015 à Paris. Nous devons toujours penser l'impensable, réfléchir en dehors des cadres convenus, nous méfier des fausses évidences, traquer l'« inconnu inconnu ». En résumé, notre pire ennemi est le confort intellectuel. 



Preuve que les modes opératoires les plus innovants sont pensés par nos ennemis : les menaces qui pèsent sur le réseau ferroviaire mentionnées dans la revue Inspire (2) de l'été dernier, et qui doivent tout à Al-Qaïda, expliquant comment faire dérailler des trains. L'idée du terrorisme « low cost » doit être relativisée.



On a longtemps imaginé une forme de concurrence entre ces deux organisations. Et elle perdurera sans doute. Zawahiri (3) n'a pas hésité, en tout cas, à appeler les combattants de l'EI à rejoindre Al-Qaïda.



 



T. H. - Ces groupes ont-ils des capacités en matière de cyber-guerre ?



 



P. B. F. - L'espace cyber offre un vaste potentiel criminel. Mais, à ce jour, ces groupes utilisent surtout le web pour communiquer. Ils ne semblent pas maîtriser suffisamment les techniques pour provoquer une cyber-attaque. Historiquement, on a vu l'inverse : des hackers essayant de contrer des sites de propagande de Daech. 



 



T. H. - Le travail de radicalisation mené par Daech et d'autres mouvements se poursuit-il ?



 



P. B. F. - Il continue, en France et ailleurs, notamment en Afrique où l'islam d'inspiration salafiste connaît, depuis trente ans, une expansion spectaculaire. En Europe, la progression du nombre de musulmans s'explique par la croissance démographique et par l'immigration. Cette immigration musulmane a connu en France à partir de la décennie 1980 un phénomène de désécularisation puis, pour une frange minoritaire mais importante, un processus de salafisation à partir de la décennie 1990. On observe ainsi une progression des idées les plus fondamentalistes, les plus archaïques - ce qui ne laisse pas de nous inquiéter. 



Depuis la proclamation de l'état d'urgence en 2015, tout prêcheur, toute structure diffusant une pensée liée à ces idées religieuses contraires aux valeurs de la République, et pouvant déboucher sur du terrorisme, fait systématiquement l'objet de mesures de police administrative ou de poursuites judiciaires. Le moindre appel ambigu à la violence, la moindre posture contraire à la République, de type discriminatoire par exemple, entraîne une demande de fermeture du lieu de culte. Depuis 2013-2014, l'étau s'est fortement resserré.



Le comprenant, les imams salafistes prononcent des prêches publics complètement aseptisés afin d'éviter de tomber sous le coup de la loi. Leur prudence, faite de dissimulation, n'a pas diminué pour autant leur dangerosité. 



Bien entendu, on doit se garder de tout amalgame entre l'islam et le communautarisme, et a fortiori le terrorisme. La France compte 5 à 6 millions de musulmans qui, dans leur immense majorité, sont attachés aux lois de la République. C'est une religion bien établie dans notre pays, à laquelle il manque sans doute encore un cadre de fonctionnement et de représentation conforme à son importance. 



 



T. H. - Le président a récemment demandé à plusieurs États d'arrêter de financer les mouvements islamistes. Son appel a-t-il été entendu ?



 



P. B. F. - Emmanuel Macron n'est pas l'homme de la simple constatation et du diagnostic : c'est un homme de l'action. Il a saisi au bond l'engagement du prince héritier d'Arabie saoudite de couper les financements à toute structure soupçonnée de propager l'idéologie salafiste, où que ce soit. Le chef de l'État a donc porté à sa connaissance une liste de structures dont il ne souhaiterait pas qu'elles bénéficient des largesses de Saoudiens - structures qui profitent de cette manne pour diffuser une version dévoyée de l'islam. Le président de la République a demandé la même chose à l'émir du Qatar. 


Notes :