Politique Internationale - La Revue n°158 - HIVER - 2018

sommaire du n° 158
L'HOMME FORT DE L'UKRAINE
Entretien avec Arsen AVAKOV
Ministre de l'Intérieur ukrainien depuis 2014.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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En Ukraine, il est souvent l'homme par qui le scandale arrive. En 2015, en pleine réunion gouvernementale, il avait jeté un verre d'eau au visage de Mikheïl Saakachvili, l'ancien gouverneur d'Odessa, qui l'avait accusé d'être « corrompu ». Son fils, qui a combattu au sein des forces spéciales de la police à Lougansk, a été interpellé par le Bureau anti-corruption. Lui-même a été pris à partie par le grand rabbin d'Ukraine, qui a regretté qu'il ait nommé à la tête de la police de Kiev un ancien commandant du régiment Azov, proche de l'extrême droite. On lui a aussi reproché d'avoir distribué des pistolets à ses soutiens politiques, dont plusieurs députés...



D'origine arménienne, né en 1964 à Bakou (Azerbaïdjan) dans une famille de militaires, Arsen Avakov vit en Ukraine depuis l'âge de deux ans. Avocat, homme d'affaires, il a d'abord été l'un des compagnons de route de l'ex-première ministre Ioulia Timochenko, la dame à la natte blonde, avant de co-fonder le parti Front populaire avec Arseni Iatseniouk. Devenu premier ministre après la révolution de 2014, ce dernier l'a nommé à l'Intérieur. Il est resté en poste après que Iatseniouk eut présenté sa démission à l'issue d'un long conflit avec le président Porochenko dont l'intensité a souvent détourné les ministres de leur objectif de réforme. 



Malgré une assez faible popularité, Arsen Avakov est aujourd'hui l'un des hommes politiques les plus puissants d'Ukraine. Il contrôle non seulement la police, mais aussi la Garde nationale dont les hommes sont souvent mieux équipés que les militaires. Son influence sur ces forces armées serait l'une des raisons pour lesquelles Petro Porochenko n'a jamais osé se débarrasser de lui. Sûr de lui, sanguin et physique, il est considéré comme un dur avec lequel la politique ukrainienne devra sans doute compter encore longtemps.



I. L.



Isabelle Lasserre - Que ressentez-vous en tant que ministre de l'Intérieur d'un pays en guerre ?



 



Arsen Avakov - C'est un poids très lourd, pour de nombreuses raisons, la principale étant qu'on est pris dans un tourbillon sans fin. Dans un pays en paix, il arrive qu'un ministre de l'Intérieur soit confronté à un événement qui sort de l'ordinaire, mais c'est finalement assez rare. En Ukraine, la gestion des situations extraordinaires est mon lot quotidien. Je dois donc être sur le qui-vive en permanence, constamment prêt à réagir, à imaginer des solutions pour régler les crises qui se succèdent. Il faut pouvoir tenir le coup. C'est un travail épuisant physiquement et psychologiquement. Il ne me reste guère de temps pour les émotions... Si j'avais le choix, je préférerais être ministre en France, où tout est stable et prévisible !



 



I. L. - Comment les rapports de forces militaires évoluent-ils à l'est de l'Ukraine (1) ?



 



A. A. - Les forces armées ukrainiennes comptent environ 250 000 hommes, sans compter les 40 000 qui appartiennent à la Garde nationale (2). Dans la zone de conflit, nous avons projeté le même nombre d'hommes en armes que les séparatistes et les Russes, c'est-à-dire 50 000. 



 



I. L. - Vous demandez depuis longtemps aux Occidentaux de vous fournir des armes pour pouvoir vous défendre contre les Russes. L'administration Trump est-elle prête à vous les donner ? Quel type d'armes lui réclamez-vous ?



 



 A. A. - La question n'est pas seulement liée au type d'armes dont nous avons besoin. Bien sûr, nous serions ravis d'avoir un porte-avions, enchantés d'avoir hérité des Mistral (3) que la France voulait vendre à la Russie, heureux de disposer de tous les armements qui nous permettraient de vaincre nos ennemis. Mais il s'agit aussi d'une question de principe. Si nos partenaires occidentaux nous fournissaient des armes, cela voudrait dire qu'ils seraient enfin déterminés à nous soutenir. Les Américains ont livré des missiles anti-chars Javelin à la Géorgie. Ils n'ont pas encore fait ce geste pour l'Ukraine.



 



I. L. - Pourquoi ?



 



A. A. - Je vais vous livrer mon avis personnel. Le monde occidental a tendance à vivre replié sur lui-même sans se préoccuper de son entourage proche ni des drames qui se nouent à ses frontières. Cette attitude est à la fois injuste et dangereuse. Injuste, parce que l'Occident est censé nous soutenir militairement depuis que les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont signé en 1994 le mémorandum de Budapest (4) qui garantit la sécurité de l'Ukraine et son intégrité territoriale. Injuste, aussi, car il devrait nous être reconnaissant d'avoir évité la faillite à l'Ukraine, malgré la guerre et les problèmes économiques. Dangereux, car nous sommes la dernière ligne de défense contre ce chien fou de Poutine qui aboie à nos frontières. Nous avons compté et nous comptons toujours sur le soutien des Occidentaux. Or ils se comportent parfois comme s'ils ne remarquaient pas la détresse dans laquelle nous nous trouvons, comme s'ils étaient aveugles à notre souffrance. En raison de leur proximité géographique avec la Russie mais aussi en raison de leur histoire, les pays d'Europe orientale et d'Europe centrale nous comprennent mieux.



 



I. L. - Vos relations avec la France sont-elles de cet ordre-là ? Ont-elles évolué depuis l'élection d'Emmanuel Macron ?



 



A. A. - François Hollande avait une politique inacceptable vis-à-vis de l'Ukraine : il voulait nous forcer à passer un compromis avec la Russie ! J'ai critiqué ouvertement cette position (5). Emmanuel Macron est plus concentré sur les questions concrètes et sur la nécessité de trouver une solution au problème plutôt que de vouloir à tout prix s'en débarrasser. Souhaitons que ce ne soit pas au détriment de l'Ukraine  ! 



 



I. L. - Certains, en Ukraine, évoquent la possibilité d'une rupture avec l'entité séparatiste du Donbass. L'envisagez-vous également ?



 



A. A. - Je ne fais pas partie de ceux qui sont prêts à renoncer au Donbass. Pourquoi ? Parce que, sur les 4 millions de personnes qui vivent dans cette région occupée par la Russie, 60 % aimeraient revenir en Ukraine, contre 20 % seulement qui préfèrent rester sous domination russe, voire être rattachés à la Russie. Nous ne pouvons pas lâcher ces 60 % ! De nombreux citoyens ont été chassés de leur domicile, ont perdu leur travail ou même leur vie. Laissez-moi donner un exemple pour vous faire comprendre la situation : certains combattants de la Garde nationale ont été amputés après avoir sauté sur une mine ou avoir été blessés dans les combats. Mais ils guérissent et trouvent la force de retourner à leur vie d'avant. L'un d'eux a remporté une médaille d'or aux derniers Invictus Games à Toronto. Le président ukrainien, qui le recevait après sa victoire, a parlé à sa mère qui vit dans les territoires occupés. Savez-vous ce que cette femme a demandé au chef de l'État ? « Quand allez-vous nous récupérer ? » La question d'un abandon du Donbass ne se pose donc pas. Et c'est pareil pour la Crimée. 



 



I. L. - Celle d'une reconquête militaire du Donbass et de la Crimée se pose-t-elle aujourd'hui ? Quels sont les différents scénarios qui permettraient de rétablir la souveraineté ukrainienne sur le Donbass ?



 



A. A. - Dès que les Russes se seront retirés, dès que leurs chars auront cessé d'aller et venir de part et d'autre de la frontière, dès que le trafic d'armes aura été stoppé, il ne nous faudra que deux semaines pour reconquérir le Donbass ; les digues céderont facilement. La Russie s'est lancée dans l'est de l'Ukraine dans une aventure qu'elle ne contrôle et ne maîtrise plus. Dans les territoires occupés, le niveau de vie est en chute libre, malgré le soutien financier de Moscou. L'entretien des zones séparatistes coûte de plus en plus cher au Kremlin. Si les sanctions économiques imposées par la communauté internationale après l'annexion de la Crimée finissent par porter leurs fruits, la Russie se retirera. Ce n'est qu'une question de temps. Car, encore une fois, la majorité des habitants du Donbass ne veut pas vivre dans le monde russe. Nous sommes prêts à ce scénario. Nous préparons déjà le jour d'après. Nous voterons une loi pour punir ceux qui ont collaboré avec l'ennemi en nous inspirant du modèle de De Gaulle (6) après la Seconde Guerre mondiale. Nous ferons le tri entre ceux qui ont tué et ceux qui ont tenté de survivre en profitant de la situation ou qui ont été obligés de collaborer. Voilà pour le Donbass. La Crimée, c'est une autre histoire. 



 



I. L. - Les accords de Minsk (7) ne sont appliqués ni par la Russie ni par l'Ukraine. De son côté, la communauté internationale considère toujours qu'ils sont le seul cadre possible d'un règlement négocié. Pensez-vous qu'ils aient réellement un avenir ? 



 



A. A. - La politique ukrainienne existe indépendamment de la position des différents acteurs internationaux. Notre Parlement compte 450 députés. Si vous leur posez la question, 350 vous répondront qu'ils ne soutiennent pas les accords de Minsk. Soyons francs : aujourd'hui, le processus de Minsk est mort ! Ce n'est plus que du bavardage destiné à maintenir le statu quo. Si nous n'appliquons pas les accords de Minsk, c'est que nous ne pouvons pas organiser des élections sous la menace des armes russes. Lorsque les groupes armés se seront retirés et que nous aurons repris le contrôle de la frontière ukrainienne, les accords pourront être mis en oeuvre. Pas avant. Et aucun responsable politique ukrainien ne vous dirait autre chose. Ou alors il mentirait. Je suis reconnaissant à la France de s'être investie dans la crise ukrainienne, mais le format qui est privilégié, celui dit « de Normandie » (8), n'a aucune chance de fonctionner. Il faut inventer une formule qui soit acceptable pour le peuple ukrainien. La situation est quand même incroyable : mon pays a été attaqué, il est en partie occupé par les Russes, et les Européens nous demandent d'être raisonnables !



 



I. L. - Que proposez-vous ? 



 



A. A. - Je propose ce que j'appelle un processus des « petits pas », c'est-à-dire une reconquête graduelle des territoires occupés, et ces pas doivent être inscrits dans les accords de Minsk. En quoi ce processus consiste-t-il ? À contraindre au départ les forces russes, à reprendre le contrôle de notre frontière et des territoires occupés, à rétablir la justice dans ces zones et à y hisser à nouveau le drapeau ukrainien afin de restaurer la souveraineté nationale. Alors nous convoquerons des élections. Nous avons besoin d'un pouvoir légitime, quel qu'il soit. Puis, dans les trois mois, nous devrons organiser le retour à la normalité dans les territoires de l'Est, rouvrir les hôpitaux, faire revenir l'eau et l'électricité 24 heures sur 24, réparer les ponts et les routes, remplacer les criminels qui tiennent la rue par des policiers, rétablir les droits civiques, y compris les retraites et les services sociaux. Je suis sûr que 90 % de la population applaudiront. En 2019, des élections présidentielle et législatives auront lieu en Ukraine. Le Donbass en sera l'enjeu principal. J'espère que, d'ici là, la Russie ne nous réservera pas de surprise.



 



I. L. - À quel genre de surprises songez-vous ?



 



A. A. - Elles sont de toutes sortes. La France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne ont été les cibles de cyber-attaques russes pendant leurs campagnes électorales. Vous imaginez facilement quel niveau pourrait atteindre ce type d'offensive en Ukraine, où la langue russe est très répandue ! Vladimir Poutine pourrait aussi décider de reprendre ses actions militaires. Le conflit ukrainien risquerait alors de se transformer en une vraie guerre, ce qui serait évidemment une catastrophe. On peut également imaginer que, fatigué de la crise, Vladimir Poutine décide de restituer le Donbass. Mais à ses conditions : en exigeant une large autonomie qui permettrait au Kremlin de prendre toutes les décisions importantes, ou en se faisant reconnaître le droit de conserver la Crimée en échange. De telles propositions ne seraient pas acceptables. Tout responsable politique ukrainien qui l'envisagerait serait immédiatement chassé du pouvoir. 



 



I. L. - Quelle est la stratégie de la Russie en Ukraine aujourd'hui ? A-t-elle changé ? 



 



A. A. - Le but de Vladimir Poutine est d'en faire une marionnette afin de pouvoir reconstituer, à terme, une URSS qui rassemblerait la Russie, la Biélorussie et l'Ukraine. Ce sont les ambitions impérialistes traditionnelles du Kremlin, mais je pense que cette option n'est plus envisageable aujourd'hui. La solution de rechange consisterait à accepter une Ukraine indépendante, même dotée d'ambitions européennes, pourvu qu'elle soit - je le répète - entièrement soumise aux désirs de la Russie dans un certain nombre de domaines sensibles : la défense, l'énergie, la politique étrangère et l'information. Si cette voie se révèle elle aussi impraticable, le Kremlin fera tout pour déstabiliser le pays, favoriser sa décomposition, le transformer en une zone grise en proie à un chaos permanent qui menacerait directement l'Europe. Vladimir Poutine se présenterait alors aux Européens en sauveur. Il leur proposerait de le laisser rétablir l'ordre en Ukraine, comme l'Union soviétique savait si bien le faire. Si les Européens cèdent à leurs faiblesses, qui sont nombreuses, ils pourraient être tentés d'accepter cette offre qui leur assurerait la paix et la tranquillité à l'est de leurs frontières. Ce serait une trahison mais, comme nous avons déjà été trompés avec le mémorandum de Budapest, nous ne l'excluons pas.



 



I. L. - Selon vous, l'Ukraine a-t-elle eu tort de signer ce mémorandum ?



 



A. A. - Nous n'aurions pas dû, en tout cas, signer sa version finale. Nous aurions dû exiger, en échange du démantèlement de notre arsenal nucléaire, d'être intégrés dans l'Otan. Pour l'Ukraine, c'est une leçon à méditer. 



 



I. L. - La nomination d'un représentant du département d'État américain sur le dossier ukrainien, Kurt Volker (9), peut-elle aider à débloquer le processus de Minsk ? Le duo qu'il forme avec Vladislav Sourkov, l'un des plus proches conseillers de Vladimir Poutine, peut-il accoucher d'une solution réellement satisfaisante ?



 



A. A. - Je suis reconnaissant à la communauté internationale d'avoir pris des sanctions contre la Russie. Mais ce conflit ne peut pas être géré uniquement à travers des discussions entre Kurt Volker et Vladislav Sourkov. Le sort de l'Ukraine dépendrait de deux étrangers qui se retrouvent dans des réunions informelles ? Ce n'est pas sérieux ! Je n'ai rien contre Kurt Volker. Au contraire, je crois qu'il est bon. Je regrette cependant que ni la France ni l'Allemagne n'aient proposé leur propre médiateur pour l'assister dans sa tâche. Nous serions allés plus vite. Macron, Merkel, Porochenko : voilà le trio de choc qu'il aurait fallu ! Celui qui croit qu'on peut faire confiance à la Russie de Poutine se trompe. Tout comme se trompent la France et l'Europe si elles pensent pouvoir vivre en paix et en sécurité sans que soit réglée la question ukrainienne. On ne peut pas faire abstraction de ce sujet. Si on laisse les choses se détériorer et le chaos se répandre dans la région, la situation peut devenir aussi tragique qu'en Syrie. La France a une posture, c'est bien. Mais ce n'est pas suffisant. Nous avons été si souvent trompés. Nous ne voulons pas servir de monnaie d'échange dans des jeux géopolitiques qui nous dépassent. Nous voulons que notre peuple soit respecté. La meilleure solution que nous ayons trouvé pour le moment, c'est cette tactique des « petits pas » épaulée par une force de paix internationale (10).



 



I. L. - Comment vous entendez-vous avec l'Amérique de Donald Trump ?



 



A. A. - Je juge l'évolution des rapports entre l'Ukraine et les États-Unis à l'aune des faits. La rhétorique de Trump, lorsqu'il est arrivé à la Maison-Blanche, me déplaisait. Mais les premières orientations de son administration et les efforts de Kurt Volker vont dans le bon sens. Je serais aujourd'hui d'un optimisme modéré, comme disent les diplomates. Modéré, parce que les Américains pensent surtout aux intérêts de leur pays.



 



I. L. - Si l'Europe hésite à vous soutenir davantage, c'est aussi parce que les réformes tardent. Pourquoi sont-elles si difficiles à réaliser ?



 



A. A. - Le parti auquel j'appartiens, le Front populaire, celui de l'ancien premier ministre Arseni Iatseniouk, plaide pour des réformes constitutionnelles, notamment l'instauration d'un régime parlementaire. Nous devons absolument décentraliser le pays, y compris au niveau financier. Il faut aussi trouver le moyen d'apaiser les conflits au sein du pouvoir et d'affaiblir la concurrence que se livrent ses différentes branches. C'est à cause de ces rivalités que les réformes liées à la gestion de l'État sont restées lettre morte. Malgré les difficultés, nous avons édicté des lois prometteuses dans les domaines de la santé, de l'éducation et des retraites. Depuis 2014, nous avons aussi réformé le ministère de l'Intérieur. Les résultats sont là : en trois ans, le taux de confiance dans la police est passé de 10 à 40 %. La Garde nationale est elle aussi populaire (54 %), de même que les gardes-frontières (46 %). Bien sûr, nous n'avons pas encore une police idéale. Il ne se passe pas une semaine sans qu'un ou deux policiers soient arrêtés pour corruption. La réforme atteindra son niveau d'efficacité maximum d'ici trois ou cinq ans. En ce qui concerne l'énergie, nous sommes devenus indépendants de l'approvisionnement russe. Nous n'aurons pas froid si Moscou coupe le gaz cet hiver ! Nous avons mis fin à la corruption dans ce domaine : plus personne ne s'enrichit sur les contrats gaziers. Nous avons également réalisé des progrès en matière de justice. Mais les citoyens veulent davantage de réformes et, surtout, ils veulent qu'elles aillent plus vite. Personne, en Ukraine, ne veut plus attendre. Cette impatience explique la déception d'une partie de la population. 



 



I. L. - Pourquoi la corruption est-elle plus difficile à éradiquer qu'en Géorgie ?



 



A. A. - Il n'y a pas vraiment de différence avec la Géorgie... Encore une fois, nous avons coupé les branches maîtresses de la corruption, par exemple dans le secteur énergétique. Nous avons dissous puis reconstitué une police routière. Mais les frustrations qui accompagnent cette difficile période de transition sont si fortes que les Ukrainiens ne tolèrent plus rien. Les faits et gestes du moindre délinquant sont montés en épingle, grossis à la loupe. On finit par ne plus voir que ça. Ce qui est sûr, c'est que le budget de l'État ne doit plus être considéré comme une source d'enrichissement. Pour en finir avec ces pratiques, nous avons créé un système de coopération entre le gouvernement, les milieux d'affaires et la société civile, baptisé « ProZorro », ce qui signifie « transparence » en ukrainien. Le système n'est pas idéal. Il comporte un grand nombre de failles. Mais nous allons l'améliorer. Je vous rappelle que l'Ukraine est toujours en guerre, qu'elle doit gérer 1,5 million de personnes déplacées - selon les données officielles, le chiffre réel se situant plutôt entre 2 et 2,5 millions - et qu'elle vit une situation post-révolutionnaire. Cela fait beaucoup de problèmes à régler en même temps... 



 



I. L. - Apparemment, les oligarques ne jouent pas le jeu des réformes...



 



A. A. - C'est exact, les oligarques résistent aux réformes. C'est un obstacle que nous devons absolument lever. La tâche est très difficile car les oligarques ont pénétré si profondément le corps social que les éradiquer risquerait de faire mourir le patient. Il faut une loi de « désoligarquisation » ainsi qu'un comité anti-monopole. Les choses vont se faire pas à pas. Bientôt, ni Viktor Pintchouk (11), ni Rinat Akhmetov (12), ni les autres oligarques ukrainiens ne pourront plus s'enrichir sur le dos de l'État et des Ukrainiens ; la loi les en empêchera. Un jour, les hommes d'affaires n'auront plus de passe-droits et d'accès privilégié aux marchés sous prétexte qu'ils entretiennent des liens d'amitié avec certains ministres. Mais cela prendra peut-être quelques années. 



 



I. L. - L'Ukraine a déjà connu deux révolutions : la révolution orange en 2004 et celle de Maïdan en 2014. Et la corruption n'a toujours pas disparu. Est-ce à dire que les révolutions de couleur ne sont pas capables de changer le système ? 



 



A. A. - Les changements qui se sont produits en Géorgie et dans les pays baltes ne sont pas de même nature. Chez nous, les vieilles recettes ne marchent pas ou marchent moins bien qu'ailleurs car nous sommes le pays qui a été le plus intoxiqué par l'URSS. Alors, vous avez raison, le miracle n'a pas eu lieu malgré deux révolutions. En dix ans, nous avons pourtant enclenché une véritable dynamique, notre Parlement a voté des dizaines de lois. Nous avons créé un Bureau national anti-corruption. Mais, dans le domaine économique, il faut souvent cinq ou dix ans pour ressentir les résultats d'une réforme. Les progrès ne seront pas visibles aux prochaines élections. Mais peut-être que le destin des hommes politiques d'aujourd'hui est de se sacrifier pour le bien de leur pays...



 



I. L. - La quasi-totalité des ministres et des conseillers géorgiens qui avaient été invités à rejoindre le gouvernement sont partis (13). Diriez-vous que l'expérience fut un échec ?



 



A. A. - Elle nous a beaucoup appris. Mais elle a aussi eu un inconvénient majeur : l'Ukraine n'étant pas leur pays, ces étrangers faisaient souvent passer leur carrière avant l'intérêt national. Les conseillers ont été utiles. En revanche, je pense qu'un étranger ne peut pas être ministre en Ukraine. Il ne peut pas être à la tête de la police. Il ne peut pas occuper une position clé. Nous avons tenté l'expérience. Mais à l'exception d'Eka Zguladze (14), qui fut vice-ministre de l'Intérieur, et de Natalie Jaresko (15), ex-ministre des Finances, elle n'a pas été concluante. 



 



I. L. - Quel est votre principal allié en Europe ? À quel responsable politique faites-vous le plus confiance ?



 



A. A. - À tous ceux qui ne ferment pas les yeux devant la crise actuelle. La France et l'Allemagne sont des alliés clés. J'ai un a priori favorable vis-à-vis du gouvernement d'Emmanuel Macron : il ne fait pas semblant de ne pas voir les problèmes et essaie de les résoudre. La Grande-Bretagne, dont j'apprécie le discours très critique envers Vladimir Poutine, est aussi un allié solide. J'ai longtemps compté la Pologne au nombre des amis de l'Ukraine. La situation est beaucoup plus compliquée en ce moment car certaines forces politiques tentent d'exploiter nos divergences historiques (16). Enfin, les pays baltes, bien sûr, ont toujours été proches de nous et ils le restent. Ce sont peut-être eux qui nous comprennent le mieux. C'est normal : si le monde occidental laissait tomber l'Ukraine, ils seraient les premiers à en pâtir.



 



I. L. - La population ukrainienne est-elle toujours aussi divisée sur la question de l'adhésion à l'Otan et à l'Union européenne ?



 



A. A. - Elle l'est de moins en moins. Le nombre d'Ukrainiens qui aimeraient rejoindre l'Otan augmente régulièrement. Avant le conflit, la proportion était d'environ 50/50. Aujourd'hui, 12 % des Ukrainiens seulement sont totalement opposés à l'entrée dans l'Alliance atlantique. Je vous le concède, la plupart des opposants à l'Otan vivent en Crimée ou dans le Donbass. Les derniers sondages ne les ont donc pas comptabilisés. Mais la dynamique est favorable. Je ne peux que m'en féliciter puisque le parti auquel j'appartiens, le Front populaire, a toujours été en faveur d'une intégration dans l'Otan. Encore faudrait-il savoir si l'Otan existe encore. Son manque de fermeté actuel laisse présager le pire. Supposons que le Kremlin ordonne aux forces russes d'envahir la Lituanie : il ne leur faudrait que six heures pour mettre leurs plans à exécution. Si elle veut pouvoir déjouer la manoeuvre, l'Otan doit être capable de réagir en moins de deux heures. Si, à l'expiration de ce délai, elle ne fait qu'« exprimer sa préoccupation », alors il n'y a plus d'ordre mondial ! Comment contrer les gentils hommes verts ? Comment mettre fin aux attaques cyber ? Comment arrêter une agression militaire ? Tous les responsables de la région se le demandent. Vladimir Poutine, lui, n'a qu'à toucher du doigt l'endroit qu'il vise. Il lui suffit d'esquisser un mouvement, d'observer la réaction de l'Occident puis d'avancer en toute impunité car il sait qu'il ne rencontrera pas de résistance.



 



I. L. - Avec le recul, quelles sont les erreurs que vous avez commises et que vous ne referiez plus ?



 



A. A. - Lorsque nous avons gagné les élections (17), nous aurions dû mettre fin immédiatement à la dualité du pouvoir et aux conflits qui le minaient. Cela aurait évité la guerre ouverte déclarée au gouvernement d'Arseni Iatseniouk. Ces affrontements ont absorbé toute notre énergie. Or cette énergie, nous aurions mieux fait de l'investir dans les réformes. Mais, que voulez-vous, c'était une lutte impitoyable pour le pouvoir. Une lutte très violente pour s'emparer des postes les plus élevés... 



 



I. L. - Selon certains, vous seriez plus puissant que le président Porochenko...



 



A. A. - C'est faux ! S'ils le disent, c'est parce que j'occupe un poste important et que j'ai survécu au départ de Iatseniouk (18). N'ayant pas démissionné en même temps que le premier ministre, je suis aujourd'hui le ministre le plus expérimenté du gouvernement. Et puis, je n'ai pas la langue dans ma poche. Je dis toujours ce que je pense, même les choses désagréables, au président de la République avec qui je n'hésite pas à polémiquer. Dans la Constitution ukrainienne, les ministres ne sont pas subordonnés au président mais au premier ministre. Je n'hésite donc pas à faire état de mes désaccords avec le président quand j'en ai et je trouve que c'est normal. 



 



I. L. - Quelles sont vos pronostics pour les élections de 2019 ?



 



A. A. - Tous les pays en transition ont la nostalgie des hommes forts. Pour autant, la solution à la crise ukrainienne ne passe pas par le retour à la dictature. Il n'y a pas d'autre option pour l'Ukraine que la démocratie. Pour le reste, c'est difficile à dire. En décembre 2013, les sondages ne donnaient à Porochenko que 3 % d'intentions de vote. Et pourtant, en mai 2014, il raflait plus de 50 % des suffrages ! Il est vrai que, entre-temps, les dirigeants de Maïdan s'étaient épuisés sur les barricades et dans les manifestations...



 



(1) Depuis avril 2014, la guerre du Donbass oppose les forces armées ukrainiennes et les séparatistes soutenus par la Russie dans les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Trois ans et demi après le déclenchement du conflit, les hostilités continuent, des périodes d'accalmie alternant avec des affrontements de haute intensité.



(2) Créée en 2014, la Garde nationale est placée sous le contrôle du ministère de l'Intérieur. Ses 40 000 hommes sont censés dissuader de nouvelles intrusions des forces russes à l'est du pays. 



(3) Après de longs mois de tergiversations, la France a finalement renoncé à vendre les porte-hélicoptères Mistral qu'elle devait livrer à la Russie. La rupture du contrat a été justifiée par l'annexion russe de la Crimée en mars 2014.



(4) Le mémorandum de Budapest est un accord signé en 1994 selon lequel l'Ukraine accepte de se défaire de son arsenal nucléaire hérité de l'époque soviétique. En échange, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie, rejoints par la France et la Chine, lui offrent des garanties pour sa sécurité, son indépendance et son intégrité territoriale. 



(5) https://www.facebook.com/arsen.avakov.1/posts/1156192261137545



(6) L'épuration judiciaire a été mise en place tout de suite après la Libération. Elle a touché tous les secteurs d'activité.



(7) En février 2015, les dirigeants d'Ukraine, de Russie, de France et d'Allemagne se sont mis d'accord à Minsk sur des mesures destinées à apaiser la guerre au Donbass. Mais elles n'ont pas été appliquées.



(8) Le format Normandie est la configuration diplomatique adoptée depuis la guerre du Donbass. Il tire son nom d'une réunion ayant eu lieu en juin 2014 pendant la célébration du Débarquement. Il réunit la France, l'Allemagne, l'Ukraine et la Russie, les quatre pays ayant signé les accords de Minsk. 



(9) Kurt Volker, représentant pour l'Ukraine du Département d'État américain, et Vladislav Sourkov, l'un des principaux conseillers de Vladimir Poutine, se rencontrent régulièrement pour discuter du règlement diplomatique du conflit dans le Donbass.



(10) Il s'agirait d'une force de maintien de la paix qui serait déployée dans l'est de l'Ukraine pour faire respecter le cessez-le-feu. 



(11) Le milliardaire Viktor Pintchouk est considéré comme le deuxième homme le plus riche du pays. Il a notamment fait fortune dans la sidérurgie.



(12) Rinat Akhmetov est l'homme le plus riche d'Ukraine. Originaire de Donetsk, dans le Donbass, il a fait fortune dans l'industrie du charbon et la métallurgie. 



(13) Trois ministres étrangers ont rejoint le gouvernement de Kiev mais aussi des vice-ministres, des conseillers et un gouverneur. Si le gouvernement ukrainien a surtout fait appel aux Géorgiens, c'est parce que les réformes qu'ils avaient menées dans leur pays sous la houlette du président Mikheïl Saakachvili avaient été considérées comme de grands succès et saluées par la communauté internationale. 



(14) Vice-ministre, puis ministre de l'Intérieur de Géorgie de 2005 à 2012, Eka Zguladze a réformé la police. Elle a été nommée vice-ministre de l'Intérieur d'Ukraine dans le second gouvernement Iatseniouk.



(15) Américaine d'origine ukrainienne, Natalie Jaresko fut ministre des Finances dans le gouvernement Iatseniouk de 2014 à 2016. 



(16) Les relations entre l'Ukraine et la Pologne se sont récemment dégradées à propos de leurs différends historiques. La Pologne reproche à l'Ukraine de ne pas avoir explicitement condamné les massacres commis par les nationalistes de l'armée insurrectionnelle en 1943, qui ont fait 50 000 morts au sein de la minorité polonaise de la Volhynie.



(17) En octobre 2014, les forces pro-occidentales - la liste du président Porochenko et le Front populaire d'Arseni Iatseniouk - ont remporté une éclatante victoire aux élections législatives. 



(18) Impopulaire, très critiqué, notamment pour le retard pris par les réformes, Arseni Iatseniouk a démissionné en avril 2016. 


Notes :