Politique Internationale - La Revue n°158 - HIVER - 2018

sommaire du n° 158
PENSER L'APRÈS POUTINE
Article de Francoise THOM
Historienne, spécialiste de la Russie, maître de conférences à Paris IV-Sorbonne.
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La fin de toute dictature prend au dépourvu. Au printemps 1953, le président Eisenhower se plaignait de ce qu'aucun de ses services ne lui avait préparé un scénario d'action pour le cas de la mort de Staline. Le mauvais état de santé du dictateur était discuté dans les chancelleries depuis des années mais personne n'avait conçu de programme pour l'après-Staline. Il fallut improviser. L'effondrement de l'URSS fut une surprise tout aussi inattendue. Là encore, on dut improviser. Sommes-nous mieux préparés pour l'après-Poutine ? C'est peu probable. Et s'il peut sembler paradoxal d'évoquer une telle hypothèse au moment où le maître du Kremlin entre en campagne pour un nouveau mandat, l'exercice n'est pas inutile pour autant.



Première question : quelles sont les erreurs à éviter pour que la fenêtre d'opportunité qu'offrirait un changement imprévu d'équipe à Moscou ne soit pas ratée comme ce fut le cas, hélas, après la chute du communisme ?



Les fautes commises par les Occidentaux après la chutedu communisme



C'est la tendance à analyser la situation politique dans des termes empruntés aux experts et aux acteurs russes qui se trouve à l'origine des errements occidentaux en Russie. Cette tendance s'est traduite de deux manières. 



D'abord, elle a conduit à une personnalisation excessive de notre perception de la politique russe. C'était déjà vrai du temps de Gorbatchev, cela le fut encore davantage sous Eltsine. Les Occidentaux se posèrent avant tout la question : faut-il soutenir Gorbatchev/Eltsine ? La réponse positive apportée à cette interrogation les incita à s'engager ostensiblement derrière le dernier numéro 1 soviétique puis le premier président russe. L'aide à Gorbatchev/Eltsine se substitua à une politique pensée à l'égard de la Russie. À cause de cette approche simpliste, les Occidentaux ne se demandèrent pas de quoi la Russie avait vraiment besoin et ne voulurent pas savoir si leur leader favori oeuvrait réellement à mettre en place les réformes nécessaires. Pis encore, ils en vinrent à soutenir les décisions les plus contestables de ces leaders, telles la dissolution par la force du Parlement par Eltsine en octobre 1993 et l'adoption subséquente d'une Constitution qui jetait les bases d'un régime autocratique en Russie.



L'engagement tapageur des Occidentaux aux côtés de ces deux personnalités au moment où des changements douloureux affectaient la population russe eut un effet psychologique désastreux. Les démagogues qui pullulaient à l'époque n'eurent aucun mal à persuader nombre de leurs compatriotes que les Occidentaux se servaient de leurs « collabos » pour organiser le « génocide du peuple russe » (rappelons que la population de la Fédération de Russie est passée de 147,8 millions en 1989 à 145 millions en 2001 ; l'excédent des décès sur les naissances a atteint 5 767 922, en partie compensé par la migration des pays de la CEI (1) ; et la population russe dans l'espace ex-soviétique est passée de 121 millions en 1991 à 111 millions en 2010 (2)). Les conseillers occidentaux auprès du gouvernement d'Eltsine n'ont sans doute jamais été vraiment écoutés par leurs interlocuteurs russes, mais ils furent très visibles et semblèrent apporter leur caution à une politique qui fit fleurir la corruption et le cynisme. Or il ne faut pas oublier les pesanteurs historiques - ce que les Anglo-Saxons appellent le « path dependency » - si marquées en Russie. « L'État s'est installé en Russie comme une armée d'occupation », écrivait déjà le populiste Alexandre Herzen au XIXe siècle. Parce que l'État moscovite s'est d'abord formé comme un État « collabo » au service du khan mongol, l'autorité tend périodiquement à être perçue comme un pouvoir d'occupation au service de l'étranger, et le soupçon que le pouvoir est aux mains de puissances occultes - Allemands aux XVIIIe-XIXe siècles et en 1915-1916, Juifs sous les bolcheviks, Occidentaux sous Eltsine... - ne cesse de ressurgir, avec une virulence intacte. Ce facteur psychologique fondamental a été méconnu par les Occidentaux. Leur soutien bien intentionné mais maladroit à Gorbatchev et « au bon vieux Boris », comme disait Bill Clinton, a fait le lit du poutinisme. La vie politique russe tend vers le manichéisme. On est toujours tenté d'opposer « les bons » et « les méchants ». Mais les étrangers n'ont pas à épouser de parti en Russie. L'important serait plutôt de faire sortir les Russes de la logique manichéenne au lieu de la partager et de lui servir de caisse de résonance.



La seconde erreur des Occidentaux a été de s'obnubiler sur le concept infiniment contestable de « transition » et de donner la priorité à la réforme de l'économie, dans l'idée que la mise en oeuvre de la privatisation et la création d'une économie de marché entraîneraient nécessairement l'émergence d'une démocratie libérale. Or le cas russe a montré qu'il n'en était rien : ce sont justement les grandes privatisations de 1995 qui ont bloqué l'évolution démocratique du pays. Elles n'ont pas créé une classe de grands patrons, elles ont seulement élargi le groupe des mandataires privilégiés de l'État. Les oligarques bénéficiaires de la privatisation souhaitaient le retour d'un pouvoir autoritaire qui garantirait qu'ils conserveraient leurs actifs acquis au terme de transactions opaques. Il aurait donc fallu donner la priorité à la mise en place de véritables institutions démocratiques, notamment à la séparation des pouvoirs si contraire aux penchants historiques russes, à l'installation d'un État de droit, à la garantie des droits de propriété. Mais les Occidentaux se sont bercés de la même illusion que les réformateurs eltsiniens. Ils ont cru qu'un pouvoir autoritaire faciliterait l'imposition des réformes, sans voir qu'au contraire il préserverait les pratiques soviétiques au détriment de la construction d'un État de droit. Loin d'essayer de débarrasser leurs interlocuteurs de la logique bolchevique d'élimination totale de l'adversaire, ils les ont encouragés dans cette voie. Selon le témoignage rétrospectif de Wayne Merry, un diplomate américain en poste à Moscou en 1991-1994, « l'administration Clinton percevait les affaires russes à travers un prisme éminemment simpliste (...). Sa politique russe était articulée autour de Boris Eltsine et autour du programme néo-libéral de réformes macro-économiques connu sous le nom de "consensus de Washington". Elle était sourde aux questions de légitimité et de respect de la Constitution (...). Qu'on me comprenne bien. Ce sont les Russes et non les Américains qui ont choisi la voie politique et économique prise par la Russie. Washington conseillait et recommandait certaines mesures mais Eltsine et les autres auraient pu agir différemment. Toutefois, les États-Unis ne furent pas neutres. Ils donnèrent constamment la préférence à leur idéologie économique, au détriment du développement de la démocratie participative et de l'État de droit » (3). 



Les Russes sont à la fois sourcilleux quant à leur souveraineté et extrêmement sensibles à ce que les étrangers peuvent penser d'eux. Il aurait fallu tenir compte de ces deux facteurs. Il était essentiel d'éviter de donner l'impression d'une ingérence dans les affaires russes. En même temps, les experts occidentaux auraient dû conserver une indépendance de jugement, analyser la situation en dehors des cadres conceptuels et des appellations ayant cours en Russie (« réformateurs » contre « communistes ») et attirer l'attention des décideurs russes sur les dangereuses dérives de leur pratique politique. Or les Occidentaux en furent incapables. Non seulement ils affichèrent leur implication aux côtés du gouvernement Gorbatchev puis Eltsine, mais ils répercutèrent sans distance critique les affabulations lancées de part et d'autre par les acteurs du théâtre politique russe. Ils donnèrent dans deux attitudes également néfastes, la condescendance et la complaisance.



De cette brève rétrospective, tirons quelques conclusions pour l'avenir. Il n'y a pas de solution facile aux problèmes de la Russie. La partie ne sera pas gagnée si un « réformateur » remplace Poutine. Quelle que soit la configuration politique qui émergera alors, les Occidentaux devront rester neutres et, surtout, éviter d'embrasser ostensiblement un parti. Il faut juger aux actes et non à la rhétorique des uns et des autres. Au-delà, nous devons tâcher de nous faire une idée claire des réformes qui peuvent permettre à la Russie de revenir dans les rangs des nations civilisées, après avoir établi un inventaire des maux dont elle souffre actuellement et auxquels il faut remédier d'urgence.



Le lourd héritage des années Poutine



Le poids de l'hypercentralisation



Sous prétexte de mettre fin au chaos eltsinien, Vladimir Poutine a voulu installer un État unitaire. En mai 2000, la Russie est divisée en sept provinces fédérales chargées de coiffer les 89 régions du pays. Des « représentants » présidentiels sont nommés auprès des gouverneurs, dotés des fonctions d'un commissaire politique. Ils sont chargés de contrôler les administrations locales et de s'assurer qu'elles respectent la priorité des lois fédérales ; les structures « de force » leur sont subordonnées. Tous les organes fédéraux des régions répondent désormais à ces préfets qui ont le dernier mot en matière de « politique des cadres » (alors qu'auparavant les bureaucrates fédéraux dans les régions étaient, dans les faits, supervisés par le gouverneur). Les « représentants » du président ont également pour mission de superviser la réalisation des budgets régionaux. En outre, les gouverneurs ont perdu leur siège au sein du Conseil de la Fédération (la Chambre haute du Parlement), ce qui les prive de l'immunité parlementaire et achève de les rendre dociles. Le Conseil de la Fédération est par ailleurs devenu une chambre d'enregistrement des lois adoptées par la Douma, et sa fonction est essentiellement décorative. Les assemblées des provinces peuvent être dissoutes sur ordre du Kremlin.



En 2004, Poutine décide que les gouverneurs ne seront plus élus mais nommés par le président. En 2012, Dmitri Medvedev rétablit l'élection des gouverneurs mais les candidatures doivent passer par un filtre qui exclut l'élection d'un candidat indésirable. En 2013, les assemblées régionales, dominées par le parti du pouvoir, Russie unie, reçoivent le droit de choisir le gouverneur. Le Kremlin a adopté cette mesure pour éviter des élections au suffrage direct dans quatre républiques nord-caucasiennes ; seule exception dans la région : la Tchétchénie qui, de même que le Tatarstan, conserve un président élu. Tout le système de l'auto-administration locale est démonté. Parallèlement, Poutine met en oeuvre une centralisation du système fiscal, redistribuant les ressources des régions au profit du centre fédéral : si en 1999 le centre fédéral ne percevait que 44 % des revenus des régions, ce ratio est passé à 66,2 % en 2007 (4) et se situe actuellement entre 70 et 78 %, si bien qu'un blogueur russe a pu appeler de ses voeux la restauration du joug tataro-mongol car le khan de la Horde d'Or ne prélevait que 10 % des revenus des villages de Russie (5) !



Cependant, l'État construit par Vladimir Poutine n'est pas véritablement unitaire : en témoigne l'énorme disparité entre les régions. En 2012, 72 régions sur 89 étaient déficitaires. Des « verticales du pouvoir » locales se constituent à l'échelle des régions. Les gouverneurs protègent « leurs » oligarques en échange de dessous-de-table. Débarrassées du contrôle des citoyens grâce à l'asservissement des médias et à l'absence de concurrence aux élections, les autorités locales se livrent à une corruption effrénée, les subventions fédérales étant dirigées vers les firmes contrôlées par les hommes du clan dirigeant. Les régions ne sont pas encouragées à produire, puisque le centre rafle presque tout. En revanche, les gouverneurs sont incités à pratiquer le lobbyisme auprès des autorités fédérales pour obtenir des subventions et des prêts, les favoris du président décrochant la part du lion. Ce système, désastreux du point de vue économique, est parfaitement rationnel du point de vue de l'efficacité du contrôle politique. Il condamne les régions à la soumission et à la stagnation. Dans la Russie profonde, les jeunes n'ont souvent d'autre « ascenseur social » que l'adhésion à la pègre ; ils cherchent leur inspiration dans le modèle idéalisé des grands truands célébrés par un folklore largement diffusé sur les réseaux sociaux. Leur sigle de ralliement est AUE (abréviation d'« Unité des Truands Taulards »). De nombreuses agressions, des viols collectifs, voire des lynchages commis par des écoliers et des adolescents scandant ce slogan ont été signalés depuis 2010. L'AUE est présente dans 18 régions de la Fédération. En 2016, Iana Lantratova, la présidente du Conseil de développement de la société civile, a adressé une lettre au président Poutine pour attirer son attention sur ce phénomène qu'elle a qualifié de « menace pour la sécurité nationale ». En février 2017, une commission a été créée, chargée d'élaborer des mesures afin de lutter contre ce fléau (6).



L'opposition introuvable



Les différentes méthodes employées par le Kremlin contre l'opposition - noyautage, corruption, cooptation, répression, intimidation... - ont été fort efficaces. Aujourd'hui, la plupart des opposants russes vivent à l'étranger. L'opposition « systémique », c'est-à-dire les partis-croupions manipulés par le Kremlin et ceux qui recherchent une hypothétique alliance avec une tout aussi hypothétique aile réformatrice du groupe dirigeant, a connu son apogée en 2010-2011, quand existait encore l'espoir d'un deuxième mandat Medvedev. L'opposition non systémique, pour sa part, s'est cristallisée au milieu des années 2000 et a formé l'éphémère bloc « L'autre Russie ». On retrouve dans cet assemblage hétéroclite aussi bien des libéraux que des nationalistes qui ont en commun le rejet du régime poutinien. Mais la division entre opposants « systémiques » et radicaux affaiblit considérablement le camp des critiques du pouvoir (même si les deux groupes ont connu des périodes de collaboration, là encore sous la présidence de Medvedev).



Le retour de Poutine à la présidence en 2012 a entraîné une grave crise de l'opposition dont celle-ci n'est toujours pas sortie. L'opposition « systémique » a, de fait, fusionné avec le pouvoir. L'apogée de cette idylle eut lieu au moment de l'annexion de la Crimée. L'opposition « systémique » a été obligée de se joindre au chorus patriotique et anti-occidental de rigueur aujourd'hui sur la scène politique russe. Quant à l'opposition radicale, toutes ses tentatives visant à constituer un front uni ont jusqu'ici échoué. Ses perspectives sont peu prometteuses : elle n'a pas de financement, pas de présence parlementaire. La disparité entre la capitale et les provinces, entre les élites européanisées et la Russie profonde, rend quasi impossible l'élaboration d'un programme qui parlerait à tous les Russes. Les classes « créatrices » que l'on a vues manifester en 2011-2012 méprisent et craignent la masse. Il ne viendrait pas à l'idée des opposants des grandes villes d'essayer de comprendre et d'entraîner la Russie des provinces. En outre, la question de la Crimée embarrasse profondément les libéraux : toute critique qu'ils peuvent émettre à propos de l'annexion permet au pouvoir de les discréditer comme « agents de l'étranger ». Plus généralement, le conspirationnisme qui règne au Kremlin a une incidence fâcheuse en politique intérieure. Les libéraux partisans d'une voie occidentale pour la Russie sont accusés de constituer une cinquième colonne de traîtres passés à l'ennemi. Affirmer que le pays a besoin de réformes revient à nourrir le dessein d'affaiblir l'État russe, voire de travailler à son implosion. À cause de ce chantage au patriotisme, les opposants se sentent obligés d'accepter les cadres conceptuels imposés par le pouvoir (par exemple, l'axe principal de la critique d'Alexeï Navalny contre le régime poutinien est la « lutte contre la corruption » ; or Poutine brandit le même slogan lorsqu'il préconise la « nationalisation des élites ». Le mot d'ordre de « lutte contre la corruption » ne met nullement le régime en danger tant qu'on ne met en cause que des personnalités concrètes), ce qui les rend incapables de formuler des alternatives claires. Le Kremlin est ainsi parvenu à marginaliser l'opposition non « systémique ».



Dans un sens, c'est l'énormité des problèmes créés par Poutine qui incite les Russes à souhaiter son maintien au pouvoir. Que faire du Donbass ? De la Crimée ? Que faire des gigantesques corporations d'État qui obèrent l'économie ? Comment s'extraire de Syrie ? Comment revenir à un véritable fédéralisme en évitant l'éclatement de la Fédération de Russie ?



La prédation érigée en système



En quoi le « système Poutine » consiste-t-il ? Une coterie d'individus proches du Kremlin est autorisée à s'enrichir grâce à des montages opaques rendus possibles par cette proximité avec le pouvoir et à placer ses actifs à l'étranger où les droits de propriété sont garantis. En échange, le président peut puiser dans le trésor de guerre de ses proches et leur demander divers services (ainsi le restaurateur du Kremlin, Evgueni Prigogine, un milliardaire proche de Poutine, finance la fameuse Agence de recherche d'Internet, cette « fabrique de trolls » du Net dont la tâche est d'attiser un climat de guerre civile dans les pays occidentaux, notamment aux États-Unis). Le tout, sur fond d'inégalités galopantes. Depuis 2014, les revenus réels des Russes ont baissé de 19,2 % et les retraites de 6,9 % (7). Les 10 % des citoyens les plus riches possèdent 87 % des ressources nationales. Il y a 22 millions d'indigents (8). L'innovation par rapport au système eltsinien consiste en ceci que le pillage de la Russie se fait désormais sous des slogans patriotiques. Soumise à un constant lavage de cerveau effectué par une télévision que le pouvoir contrôle totalement, la population accepte de se serrer la ceinture parce qu'on l'a persuadée que les hommes du Kremlin, tout en se remplissant les poches, travaillent jour et nuit à rétablir la grandeur du pays. C'est d'ailleurs ce qui explique que la plupart des oligarques cultivent ostensiblement un hobby à teneur patriotique et/ou orthodoxe.



Outre l'osmose entre le pouvoir et les affaires, l'économie russe est obérée par le nombre extravagant de « siloviki » (fonctionnaires des structures de « force », à savoir le ministère de l'Intérieur, le ministère de la Défense, le FSB, le Parquet, le Comité d'enquête, etc.) qu'elle doit entretenir. En outre, en 2014, 719 000 hommes étaient employés comme gardiens, vigiles et autres agents de sécurité de diverses entreprises du secteur privé (9). Les effectifs du ministère de l'Intérieur atteignent 914 500 hommes. Il faut y ajouter les 400 000 hommes de la Garde nationale, les 289 000 du ministère des Situations d'urgence, les 295 000 affectés au système pénitentiaire, les 200 000 gardes-frontières, sans oublier les quelque 100 000 employés du FSB. La proportion des siloviki dans la main-d'oeuvre atteint en Russie 3,5 %, soit quatre fois plus que dans la plupart des pays développés. En quinze ans, le financement des siloviki a augmenté de plus de 5,5 fois et leurs effectifs ont triplé. Or la main-d'oeuvre totale commence à se réduire, pour des raisons démographiques (10) : désormais, elle diminuera de 500 000 à un million chaque année, selon les estimations de l'ancien ministre des Finances Alexeï Koudrine (11). Pis encore, les siloviki représentent une gigantesque corporation qui vit aux crochets des milieux d'affaires. Ce parasitage intensif est l'une des causes de la croissance molle de la Russie. La part de l'État dans l'économie a atteint 70 % sous le troisième mandat de Poutine (12). Et, ne l'oublions pas, les dirigeants du Kremlin ne sont pas intéressés par le développement d'une économie de la connaissance qui impliquerait un relâchement du contrôle sur les citoyens russes. 



Les autorités russes pratiquent un darwinisme social à peine dissimulé. Le nombre d'hôpitaux est passé de 10 700 en 2000 à 5 400 en 2015. Le nombre de lits d'hôpitaux a diminué de 27,5 %, 40 % dans les campagnes. En 2017, le budget de la santé publique a diminué de 6 % par rapport à 2015 (13). De janvier à septembre 2017, l'excédent des décès sur les naissances a été de 106 176, alors qu'en 2016, sur la même période, l'excédent des naissances sur les décès avait été de 18 143 (14). Dans la région de Samara, de janvier à septembre 2017, le taux de mortalité a dépassé le taux de natalité de 26,9 % (9,4 % en 2016) (15). L'instruction publique n'est guère mieux lotie : le nombre d'écoles est passé de 68 100 en 2000 à 44 100 en 2015 (16).



Les retombées du matraquage par la propagande



La population russe, on l'a dit mais il est important d'y revenir, est soumise à un feu roulant de propagande télévisée. Il s'agit avant tout d'entretenir la mentalité obsidionale et complotiste qui constitue le socle idéologique du régime poutinien, de montrer que les États-Unis s'acharnent contre la Russie parce qu'elle constitue un pôle indépendant et refuse de capituler. La Russie est présentée comme « l'antipode du monde occidental, le deuxième pôle de la planète, l'incarnation de la justice continentale dans les affaires internationales » (17). L'autre grand objectif de la propagande télévisée est de développer un climat de haine contre certaines cibles désignées par le Kremlin. Depuis 2014, l'Ukraine a la vedette ; la moitié des reportages au moins sont consacrés à ce pays, avec un double but : dégoûter les Russes de toute « révolution orange » et attiser la détestation des Ukrainiens. Mais l'accoutumance à la haine est telle qu'il faut sans cesse en accroître les doses pour continuer de mobiliser les esprits. De fait, l'ennemi extérieur ne suffit plus ; les salves haineuses s'échangent désormais entre Russes. La cléricalisation croissante du régime y est pour quelque chose. L'État poutinien a autant besoin que l'URSS des « ingénieurs des âmes », qu'il cherche dans l'Église orthodoxe, de la même façon que l'URSS de Staline les cherchait au sein de l'Union des Écrivains. Le film Matilda, qui évoque les amours de jeunesse du tsarevitch Nicolas, futur Nicolas II, avec la ballerine Matilda Kchesinskaïa a enflammé les esprits. Les fondamentalistes orthodoxes ont en effet qualifié le long-métrage de « provocation antirusse et antireligieuse » : Nicolas II ayant été canonisé par l'Église orthodoxe, ils estiment qu'il est inconvenant de lui prêter une liaison avant son mariage. Il y eut des attentats contre les cinémas ayant mis le film à l'affiche, des menaces contre le metteur en scène. À peine les passions étaient-elles retombées autour de Matilda qu'éclata l'affaire du lycéen Nikolaï Desiatnitchenko, originaire de Novyï Ourengoï, en Sibérie (cette ville est jumelée à Kassel). Devant le Bundestag où il avait été invité par la partie allemande avec un groupe d'écoliers russes à l'occasion du Volkstrauertag, jour de commémoration des soldats tombés sur les champs de bataille des deux guerres mondiales, le jeune Desiatnitchenko commit la faute impardonnable de déclarer qu'il éprouvait de la pitié envers toutes les victimes de la Seconde Guerre mondiale, y compris les soldats allemands obligés pour certains de faire la guerre à contrecoeur. Ce fut un tollé. On réclama l'intervention du FSB et du Parquet, la sanction des enseignants responsables de ce manque de patriotisme, le nettoyage du « nid de banderistes » (18) débusqué à Novyï Ourengoï... Ces phénomènes d'hystérie collective se multiplient en Russie. Selon certains observateurs, ils préfigurent ce qui attend le pays après Poutine. 



Tout aussi préoccupante est l'explosion de l'irrationalité. Pour ne citer que l'exemple le plus récent, l'accident de la fusée portant le satellite Meteor-M a été imputé par l'archidiacre Andreï Kouraev au pope qui avait béni l'appareil avant son lancement (19). Selon ce théologien influent qui ne craint pas la controverse, « il est très étrange que l'Église offre ses prestations mais n'est jamais tenue pour responsable de la qualité de ses services » (20). Propos qui ont suscité une tempête au sein du clergé orthodoxe russe.



La militarisation du pays



La propagande met également l'accent sur la préparation à la guerre. Elle fait accepter la militarisation croissante du pays qui entraîne la chute du niveau de vie des Russes. Depuis 2015, une politique de subordination de l'économie civile aux besoins militaires a été mise en place sous l'égide d'une Commission militaro-industrielle placée directement sous l'autorité du président depuis 2014. La défense territoriale est organisée conformément à la « loi sur l'état de guerre ». Des états-majors dans les régions nommés par le président peuvent suspendre les droits des citoyens et les mettre à contribution en cas de menace terroriste et de sabotage. Dans ce dispositif, les gouverneurs, le FSB et la police doivent être subordonnés aux chefs militaires (21). Le 22 novembre 2017, Vladimir Poutine a donné l'ordre aux industries russes, privées et publiques, de préparer leur conversion à l'état de guerre (22). Les écoles reçoivent des instructions indiquant comment fonctionner en temps de guerre (23).



Devant un pareil tableau, on comprend le découragement de l'opposition russe et la résignation à un nouveau mandat de Poutine. On craint qu'en cas de crise au sommet la Russie ne connaisse le même sort que les enclaves séparatistes de Donetsk et de Lougansk où, depuis trois ans, sévissent des groupes armés dont les figures les plus visibles sont des parrains de la pègre, d'anciens membres locaux de l'armée ou des services de sécurité. Des luttes violentes, accompagnées de règlements de comptes sanglants, mettent aux prises des factions rivales, sur fond de partage des revenus générés par le conflit. 



Que faire ?



Il faut d'abord se garder d'imaginer que la disparition de Poutine de la scène politique sera une panacée aux maux dont souffre la Russie. Dans un ouvrage récent intitulé Le Totalitarisme russe, l'historien Dmitri Choucharine avance la thèse selon laquelle il existe une continuité entre le totalitarisme soviétique et le régime actuel, qu'il qualifie de « néototalitarisme postmoderne ». Sous un tel régime, la personnalité du leader ne compte plus guère. Poutine a justement été choisi parce qu'il était « l'homme sans qualités », l'homme de la masse. Dans un pareil système, la notion de crise n'est pas la même que dans un régime de démocratie libérale : ce qui est considéré comme un phénomène de crise en Occident - dégradation du niveau de vie, pénuries, chômage, attentats terroristes - peut au contraire renforcer le pouvoir, exactement comme sous Staline la grande famine de 1933 a permis au dictateur de consolider son emprise sur le parti et sur le pays. De même, insiste Choucharine, ne faut-il pas se faire des illusions sur la classe moyenne de la Russie poutinienne. Elle est essentiellement constituée de siloviki, de salariés des corporations d'État, d'apparatchiks et de propagandistes : autrement dit, elle est totalitaire. L'originalité de cet historien est qu'il n'oppose pas le pouvoir à la société. Il considère qu'en Russie le pouvoir, le peuple et l'opposition sont totalitaires. Un totalitarisme qui n'a plus besoin d'idéologie : la culture de masse en tient lieu.



Même si l'on ne partage pas le pessimisme de Choucharine, la réforme de la Russie post-Poutine sera probablement aussi difficile, voire plus difficile, que la sortie du communisme. Car il s'agit de réaliser ce qui ne l'a pas été en 1991-1993 : casser la matrice autocratique du pouvoir russe. Certains opposants, comme Garry Kasparov, préconisent pour cela une solution radicale : modifier la Constitution, supprimer le poste de président et passer à une république parlementaire. Pour d'autres, tel Vladimir Pastoukhov (24), la priorité doit aller à l'instauration d'un vrai fédéralisme en Russie, le seul moyen de démonter cette matrice autocratique générée par la volonté de contrôler les immenses espaces de l'empire (25). 



Il faut identifier les mesures qui peuvent apporter une amélioration rapide ou un effet psychologique et commencer par elles. Par exemple, un fonds pourrait être constitué par les avoirs confisqués à la kleptocratie du Kremlin. Ce fonds serait mis à la disposition du nouveau gouvernement russe et servirait à financer des projets d'infrastructures, des pôles d'excellence, des hôpitaux, etc. Voilà qui permettrait de réfuter le thème fondamental de la propagande poutinienne selon lequel l'Occident ne pense qu'à piller et à anéantir la Russie. Ensuite, les réformateurs pourront passer à des mesures plus difficiles car elles heurteront de puissants groupes d'intérêts. Sans trancher dans le débat évoqué plus haut, le plus urgent est de débobiner le système poutinien en s'inspirant de la chronologie des mesures que Poutine a adoptées afin de mettre le pouvoir à l'abri de la population. En 2000, le nouveau président russe avait deux objectifs immédiats : la centralisation et la prise de contrôle du champ politique, notamment la mise au pas des médias. 



Les chantiers prioritaires se trouvent là. Les Russes doivent se persuader que le fédéralisme et la division des pouvoirs n'affaiblissent pas l'État. Un premier pas consistera à conférer aux régions une autonomie économique et budgétaire en mettant fin au pillage par le centre fédéral. La reprise économique permettra de dégager de nouvelles élites, moins enclines - espérons-le - à la prédation. Cela facilitera la transition vers l'autonomie politique et l'émergence de grands pôles urbains autres que Moscou, et donc un rééquilibrage de la Fédération russe. La Russie doit connaître des évolutions qui ont eu lieu depuis longtemps dans d'autres pays : se transformer en nation politique, renoncer à l'empire, comprendre que le prestige d'une nation n'est nullement proportionnel à l'étendue de son territoire. La « conscience impériale » peut s'effacer de manière évolutive parce qu'elle a été artificiellement construite à partir du milieu des années 1990. Au début des années 1990, elle était totalement absente (26). Aujourd'hui, certains opposants, tel Vladislav Inozemtsev, n'hésitent plus à affirmer que la Russie ne pourra jamais être un État « normal » dans ses frontières actuelles (27). Nombre de nationalistes russes considèrent par exemple que le Caucase du Nord représente un fardeau économique dont la Russie devrait se libérer.



Cette réforme doit être accompagnée de l'élimination de la propagande dans les médias. La Russie n'entrera dans la voie de la guérison que lorsqu'elle sera débarrassée de tout le fatras complotiste accumulé depuis des années et du climat de haine et de délire collectif qui forme l'assise du régime poutinien. Les appels à la haine doivent être sanctionnés. On ne peut que rejoindre l'historien Andreï Zoubov lorsqu'il déclare, dénonçant « l'agressivité pathologique » qui ravage le pays : « Notre société est gravement atteinte de la maladie de la haine depuis cent ans, voire peut-être depuis plus longtemps, depuis le temps du servage et de l'esclavage. Notre devoir à tous est de soigner ce mal en nous-mêmes et dans notre société » (28). Les médias télévisés doivent présenter une variété d'opinions dans des débats civilisés et, surtout, ouvrir la Russie sur le monde au lieu de cultiver un provincialisme paranoïaque comme ils l'ont fait durant l'ère Poutine. La mentalité obsidioniale implantée pendant les deux dernières décennies sera sans doute l'obstacle le plus difficile à lever. Un véritable changement ne sera possible que lorsque le conspirationnisme aura disparu, et avec lui toutes les rêveries sur « la voie particulière » russe, la « sainte Russie », etc. Le financement étranger des médias russes doit être autorisé. De même est-il souhaitable de démocratiser l'accès à l'étranger (en encourageant les séjours de jeunes par exemple, notamment de provinciaux), car le but des siloviki sur lesquels repose le régime russe est de s'assurer un monopole sur les contacts avec l'étranger ; comme à l'époque soviétique, le lien avec l'étranger est un moyen d'élever son statut à l'intérieur du pays (29). Enfin l'Église doit être séparée de l'État, au lieu d'être une sorte de ministère de la Propagande : la « symphonie » entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel est l'un des éléments constituants de la matrice autocratique du pouvoir russe évoquée plus haut.



La législation poutinienne sur les partis doit être abolie. Le parti du pouvoir, Russie unie, doit être dissous. Toutes les libertés supprimées doivent être rétablies : liberté de réunion, liberté de parole, liberté d'association. Il faut abolir les articles du chapitre 29 du code pénal russe qui sanctionnent la « trahison d'État », l'« espionnage », la « divulgation d'un secret d'État », l'« extrémisme », dont l'interprétation élargie permet d'étouffer les libertés, ainsi que l'article 282 du code pénal qui permet de sanctionner toute critique du pouvoir et l'article 280.1 qui sanctionne le séparatisme. Les fonctionnaires doivent être recrutés par concours pour mettre fin au clanisme et au clientélisme.



Les sondages montrent que les Russes ne font guère confiance à leur système judiciaire. Le vol d'une bicyclette est lourdement puni alors que les hauts fonctionnaires ayant détourné des millions bénéficient de peines légères quand ils sont sanctionnés. Tous les opposants russes s'accordent pour appeler de leurs voeux une justice indépendante. Quelques mesures s'imposent : alors que le président nomme les juges de la Cour constitutionnelle, de la Cour d'arbitrage et de la Cour suprême, il désigne également les juges des cours fédérales. Il serait souhaitable, pour commencer, qu'au lieu d'être choisis par le Kremlin les présidents des cours régionales soient élus temporairement par leurs pairs (même si une telle réforme risque d'aggraver la vénalité de ces derniers !). Il faut améliorer la formation des juges (40 % sont d'anciens greffiers, 20 % proviennent des siloviki) et élargir le recours aux tribunaux de jurés en prenant des précautions pour éviter les pressions sur ces mêmes jurés. Il faut également mettre fin au recours à la justice d'exception.



Enfin, l'économie doit être désétatisée, la concurrence encouragée ; les grandes corporations d'État et les monopoles doivent être démantelés ; le noeud entre siloviki, autorités criminelles et bureaucrates doit être défait ; les droits de propriété doivent être garantis.



La « dépoutinisation » ne concerne pas que la Russie. L'enquête menée par les procureurs américains autour de la collusion entre les responsables de la campagne électorale de Donald Trump et les réseaux du Kremlin révèle que l'establishment des pays occidentaux s'est considérablement enrichi en mettant à la disposition de la kleptocratie poutinienne toute une infrastructure permettant de blanchir et de légaliser des actifs acquis de manière opaque. Les actifs russes à l'étranger sont estimés à deux trillions de dollars (autour d'un trillion aux États-Unis). Les rentiers russes font vivre en Occident une armée d'avocats, d'hommes d'affaires, de lobbyistes, de personnalités politiques, d'experts et de journalistes (30). Par exemple, Paul Manafort, le chef de la campagne électorale de Trump, a touché 75 millions de dollars de Viktor Ianoukovitch pour l'organisation de sa campagne électorale en 2010 (31) et 26 millions de dollars de l'oligarque russe proche du Kremlin Oleg Deripaska. La corruption russe exerce une influence démoralisante en Occident. En Grande-Bretagne, la police s'est abstenue d'enquêter à fond sur 14 morts suspectes que les services spéciaux américains attribuent à une mafia et à des services russes qu'a enhardis la mollesse de la réaction anglaise à l'assassinat d'Alexandre Litvinenko en 2006 (32). La passivité des autorités britanniques s'explique par la peur des représailles du Kremlin plus encore que par la crainte de perdre les fortunes acheminées à Londres par les oligarques russes. Toute la nébuleuse gravitant autour de l'argent russe constitue en Occident un puissant lobby intéressé à la survie du régime kleptocratique poutinien. Il s'est trouvé 13 citoyens russes chevaliers de la Légion d'honneur pour écrire à Emmanuel Macron afin de lui demander d'intercéder en faveur de l'oligarque Souleiman Kerimov, accusé d'avoir apporté en France entre 500 et 750 millions d'euros en liquide dans des valises (33)... 



Nous avons mentionné l'influence néfaste de la personnalisation excessive de la politique russe chez les Occidentaux. Ce danger reviendra en force au moment où Poutine cessera d'être le maître du Kremlin, qu'il soit mis à l'écart par une révolution de palais ou qu'une défaillance de santé l'oblige à quitter le pouvoir. Dans ce cas, on peut s'attendre à une « régence collective », selon l'expression de Gleb Pavlovski (l'un des architectes du système poutinien, aujourd'hui en disgrâce). Ces diadoques s'efforceront sans tarder de lancer un « reset » avec les Occidentaux. Les porte-parole les plus odieux de la politique anti-occidentale menée sous Poutine seront congédiés et remplacés par des personnalités moins compromises. Il est néanmoins prévisible que le dégel amorcé sera d'abord un « dégel Potemkine ». Car le « système Poutine » qui s'est mis en place en deux décennies peut parfaitement survivre sans son chef. On peut même dire qu'aujourd'hui il a de meilleures chances de survie sans son incontrôlable leader ! Ce système a, en effet, besoin des capitaux, de l'expertise et de la technologie de l'Occident. Le risque est donc que les Occidentaux, poussés par le lobby lié aux kleptocrates du Kremlin, ne se laissent bluffer par un dégel de surface et l'émergence d'un énième « réformateur » à la tête de la Russie. Or, si les éléments sur lesquels repose le système poutinien - pillage du pays et placement des capitaux à l'Ouest - demeurent, alors les élites russes seront obligées de revenir à la pièce essentielle du dispositif grâce auquel les masses acceptent d'être dépouillées : la mise en avant de la « grande puissance » russe et le mirage d'une reconstitution de l'empire. La politique extérieure agressive est indissociable de l'économie de prédation pratiquée à l'intérieur. Les critères d'un changement réel et non de façade sont donc évidents. Tout d'abord, il y a l'attitude à l'égard de l'Ukraine, des enclaves sécessionnistes ukrainiennes et autres (Abkhazie, Ossétie du Sud, Transnistrie). La Crimée peut servir de pierre de touche : un régime voulant vraiment se démarquer du poutinisme ne peut approuver une annexion violant toutes les normes du droit international. 



En guise de conclusion...



Lors du forum de l'opposition russe non « systémique » qui s'est tenu à Vilnius en décembre dernier, le politologue Vladislav Inozemtsev a suscité une vive discussion en exprimant l'opinion que les pressions exercées de l'extérieur étaient contre-productives et pouvaient entraîner un effondrement du système auquel personne n'avait intérêt, ni les Russes ni les Occidentaux. Point de vue vigoureusement contesté par Garry Kasparov, qui estime que la politique russe ne peut évoluer qu'en résultat de pressions extérieures (34). Les précédents historiques donnent raison à Kasparov. Les sanctions et les démarches en faveur des dissidents ont joué un rôle considérable dans le relatif assagissement du régime soviétique (c'est par exemple la peur des sanctions occidentales qui a dissuadé Moscou d'envoyer les troupes en Pologne en 1981 pour écraser Solidarnosc). Les dirigeants russes, tout en proclamant leur antagonisme avec l'Occident, sont en réalité très sensibles aux opinions de l'étranger, et la position de ce dernier est déterminante dans l'évolution du régime. La fermeté occidentale a une éminente vertu pédagogique. Au contraire, les russophiles occidentaux, trop enclins à intérioriser et à répercuter la mythologie du Kremlin, doivent prendre conscience que le meilleur service que l'on puisse rendre à la Russie est de l'aider à reprendre pied dans le réel au lieu de la conforter dans ses illusions ruineuses. La Russie doit être traitée comme tous les autres pays, et non comme un adolescent difficile dont on redoute les crises.



 Il n'y a aucune raison pour que des institutions ayant fait leurs preuves en Occident ne « prennent » pas sur le terreau russe. Les Occidentaux peuvent encourager les évolutions positives par des avantages économiques et autres (par exemple l'abolition du régime des visas). Mais, pour cela, il importe qu'ils ne se laissent distraire ni par des simulacres de démocratie ni par des préférences pour telle ou telle personnalité. Seuls doivent compter les actes. Et c'est par les institutions qu'il faut commencer. Car, comme l'écrivait Jean Monnet, elles « peuvent, si elles sont bien construites, accumuler et transmettre la sagesse des générations successives ». En Russie, elles peuvent combler quelques-unes des lacunes qu'a laissées un passé modelé par l'autocratie.



(1) « Demografitcheskie poteri s 1991 g. po 2010 g. » (Pertes démographiques de 1991 à 2010), http://red-army-1917.livejournal.com/23076.html



(2) « Demografitcheskie poteri ot razvala SSR » (Pertes démographiques dues au démantèlement de l'URSS), https://kremlinru.wordpress.com/2015/10/18/potery/



(3) Wayne Merry, « Autumn 1993 through American eyes », Russia Beyond the Headlines, 3 octobre 2013.



(4) Evguéni Gontmakher, « Rossiïskiï federalizm : realnost' ili mif ? » (Fédéralisme russe : mythe ou réalité ?), polit.ru, 23 janvier 2016.



(5) Mikhaïl Koulekhov, « Chto takoe igo ? » (Qu'est-ce que le joug ?), afterempire.info, 30 novembre 2017.



(6) En octobre 2016, trois bagarres d'enfants au couteau ont été enregistrées dans la région de Krasnoïarsk en une semaine ; une écolière larde de coups de couteau deux de ses condisciples ; le mois suivant, deux adolescents tuent à coups de hache trois paysans. Alexeï Tarasov, « Strana iz trekh bukv » (Un pays en trois lettres), 16 juin 2017, Novaïa Gazeta.



(7) « Sotsial'no-ekonomitcheskaïa situatsia v Rossii. Analitika, mnenia, prognozy » (Situation économique et sociale en Russie. Analyse, opinions, prévisions), http://www.nscs.ru/Files/obzory_fed_smi/2017/Soc_ekon_sit_v_RF_1-6.08.17.pdf



(8) Nikolaï Mironov, « Krizis sleva : potchemou rossiïskoï oppozitsii ne daetsia sotsial'naia povestka » (Crise à gauche : pourquoi l'opposition russe ne parvient pas à se faire entendre sur les questions sociales), rbc.ru, 10 août 2017.



(9) German Petelin, Aleksandr Raskin, « V Rossii rastet tchislo TchOPov i tchastnykh okhrannikov » (Augmentation du nombre d'entreprises de sécurité privées et de gardes privés en Russie), Izvestia, 16 mars 2015.



(10) « Rossiia - samoe politseïskoe gosoudarstvo » (La Russie est l'État le plus policier qui soit), newrezume.org, 14 juillet 2017.



(11) « Koudrin : Troudovye resoursy v Rossii sokratiatsia na 10 mln tchelovek » (Koudrine : « La main-d'oeuvre en Russie va baisser de 10 millions de personnes »), Rosbalt.ru, 23 novembre 2017.



(12) Tatiana Lomskaia, Alekseï Nikol'skiï, Elena Moukhametchina, « Tretiï srok Poutina : tchto bylo obechtchano i tchto sdelano » (Le troisième mandat de Poutine : ce qui a été promis et ce qui a été accompli »), Vedomosti, 8 décembre 2017.



(13) « V Rossii massovo zakryvaioutsia bol'nitsy i polikliniki » (Fermetures massives d'hôpitaux et de cliniques en Russie), med.vesti.ru, 7 avril 2017.



(14) Lioudmila Kravtchenko, « Demografitcheskie otkaty 2017 goda » (Les reculs démographiques de l'année 2017), rusrand.ru, 13 novembre 2017.



(15) « V Samarskoï oblasti smertnost' pobedila rojdaemost' » (Dans la région de Samara, le taux de mortalité dépasse le taux de natalité), kasparov.ru, 23 novembre 2017.



(16) « Kak menialas' tchislennost' chkol, poliklinik, bol'nits pri El'tsine i Poutine » (Évolution du nombre d'écoles, de cliniques et d'hôpitaux sous Eltsine et sous Poutine), online812.ru, 15 juin 2015.



(17) Leonid Ivachov, « Putin i novaïa geopolititcheskaïa missia Rossii » (Poutine et la nouvelle mission géopolitique de la Russie), 14 avril 2014, http://www.putin-today.ru/archives/2676



(18) Surnom donné aux nationalistes ukrainiens nostalgiques du leader indépendantiste Stepan Bandera (1909-1959) ; Desiatnitchenko est d'origine ukrainienne.



(19) « Russian Orthodox Church Divided Over Priest's Ill-Fated Satellite Blessing », The Moscow Times, 29 novembre 2017.



(20) « V RPTs nazvali ouslovie ouspechnogo pouska raket » (L'Église orthodoxe révèle ce qu'il faut faire pour que les lancements de fusées réussissent), lenta.ru, 29 novembre 2017.



(21) Sergueï Aksionov, « Poutin prizval rossiian gotovit'sia k voïne » (Poutine appelle les Russes à se préparer à la guerre »), svpressa.ru, 23 novembre 2017.



(22) « Sovechtchanie s roukovodstvom Minoborony, oboronno-promychlennogo kompleksa, glavami ministerstv i regionov » (Réunion avec les dirigeants du ministère de la Défense, les dirigeants du complexe militaro-industriel, les ministres et les chefs des régions), Kremlin.ru, 22 novembre 2017.



(23) Alekseï Tarasov, Ivan Jilin, Nadejda Andreeva, « Voïna i syr » (Guerre et fromage), Novaïa Gazeta, 29 novembre 2017.



(24) Il enseigne au St Antony's College, Oxford. C'est l'un des observateurs les plus originaux de la Russie post-communiste et du système poutinien.



(25) Vladimir Pastoukhov, « Manifest federalizma » (Le manifeste du fédéralisme), republic.ru, 27 avril 2017.



(26) Sergueï Prostakov, « Grajdanskaia natsiia dlia Rossii : kniga o sokhranenii demokratii v sovremennom mire » (Une nation civile pour la Russie : un livre sur la préservation de la démocratie dans le monde contemporain), openrussia.org, 26 novembre 2017.



(27) « Svobodnaia Rossiia rodom iz Vil'niousa » (Une Russie libre née à Vilnius), Rosbalt.ru, 7 décembre 2017.



(28) Andreï Zoubov, « Chestoï zakon Gobbsa » (La sixième loi de Hobbes), Novaïa Gazeta, 22 novembre 2017.



(29) Dmitri Choucharine, « Rousskiï totalitarizm » (Le totalitarisme russe), http://avidreaders.ru/read-book/russkiy-totalitarizm-svoboda-zdes-i-seychas.html



(30) Lilia Chevtsova, « Nagadit' amerikanke », (Emmerder l'Américaine), Radio Svoboda, 16 novembre 2017.



(31) Peter Stone, « Trump's new right-hand man has history of controversial clients and deals », The Guardian, 27 avril 2016.



(32) Heidi Blake et al., « From Russia with Blood », Buzzfeed, 15 juin 2017.



(33) Myriam Chauvot, « L'affaire Kerimov, un séisme dans l'immobilier », Les Échos, 10 décembre 2017.



(34) « Svobodnaia Rossiia rodom iz Vil'niousa » (Une Russie libre née à Vilnius), Rosbalt.ru, 7 décembre 2017.

Notes :


(1) « Demografitcheskie poteri s 1991 g. po 2010 g. » (Pertes démographiques de 1991 à 2010), http://red-army-1917.livejournal.com/23076.html



(2) « Demografitcheskie poteri ot razvala SSR » (Pertes démographiques dues au démantèlement de l'URSS), https://kremlinru.wordpress.com/2015/10/18/potery/



(3) Wayne Merry, « Autumn 1993 through American eyes », Russia Beyond the Headlines, 3 octobre 2013.



(4) Evguéni Gontmakher, « Rossiïskiï federalizm : realnost' ili mif ? » (Fédéralisme russe : mythe ou réalité ?), polit.ru, 23 janvier 2016.



(5) Mikhaïl Koulekhov, « Chto takoe igo ? » (Qu'est-ce que le joug ?), afterempire.info, 30 novembre 2017.



(6) En octobre 2016, trois bagarres d'enfants au couteau ont été enregistrées dans la région de Krasnoïarsk en une semaine ; une écolière larde de coups de couteau deux de ses condisciples ; le mois suivant, deux adolescents tuent à coups de hache trois paysans. Alexeï Tarasov, « Strana iz trekh bukv » (Un pays en trois lettres), 16 juin 2017, Novaïa Gazeta.



(7) « Sotsial'no-ekonomitcheskaïa situatsia v Rossii. Analitika, mnenia, prognozy » (Situation économique et sociale en Russie. Analyse, opinions, prévisions), http://www.nscs.ru/Files/obzory_fed_smi/2017/Soc_ekon_sit_v_RF_1-6.08.17.pdf



(8) Nikolaï Mironov, « Krizis sleva : potchemou rossiïskoï oppozitsii ne daetsia sotsial'naia povestka » (Crise à gauche : pourquoi l'opposition russe ne parvient pas à se faire entendre sur les questions sociales), rbc.ru, 10 août 2017.



(9) German Petelin, Aleksandr Raskin, « V Rossii rastet tchislo TchOPov i tchastnykh okhrannikov » (Augmentation du nombre d'entreprises de sécurité privées et de gardes privés en Russie), Izvestia, 16 mars 2015.



(10) « Rossiia - samoe politseïskoe gosoudarstvo » (La Russie est l'État le plus policier qui soit), newrezume.org, 14 juillet 2017.



(11) « Koudrin : Troudovye resoursy v Rossii sokratiatsia na 10 mln tchelovek » (Koudrine : « La main-d'oeuvre en Russie va baisser de 10 millions de personnes »), Rosbalt.ru, 23 novembre 2017.



(12) Tatiana Lomskaia, Alekseï Nikol'skiï, Elena Moukhametchina, « Tretiï srok Poutina : tchto bylo obechtchano i tchto sdelano » (Le troisième mandat de Poutine : ce qui a été promis et ce qui a été accompli »), Vedomosti, 8 décembre 2017.



(13) « V Rossii massovo zakryvaioutsia bol'nitsy i polikliniki » (Fermetures massives d'hôpitaux et de cliniques en Russie), med.vesti.ru, 7 avril 2017.



(14) Lioudmila Kravtchenko, « Demografitcheskie otkaty 2017 goda » (Les reculs démographiques de l'année 2017), rusrand.ru, 13 novembre 2017.



(15) « V Samarskoï oblasti smertnost' pobedila rojdaemost' » (Dans la région de Samara, le taux de mortalité dépasse le taux de natalité), kasparov.ru, 23 novembre 2017.



(16) « Kak menialas' tchislennost' chkol, poliklinik, bol'nits pri El'tsine i Poutine » (Évolution du nombre d'écoles, de cliniques et d'hôpitaux sous Eltsine et sous Poutine), online812.ru, 15 juin 2015.



(17) Leonid Ivachov, « Putin i novaïa geopolititcheskaïa missia Rossii » (Poutine et la nouvelle mission géopolitique de la Russie), 14 avril 2014, http://www.putin-today.ru/archives/2676



(18) Surnom donné aux nationalistes ukrainiens nostalgiques du leader indépendantiste Stepan Bandera (1909-1959) ; Desiatnitchenko est d'origine ukrainienne.



(19) « Russian Orthodox Church Divided Over Priest's Ill-Fated Satellite Blessing », The Moscow Times, 29 novembre 2017.



(20) « V RPTs nazvali ouslovie ouspechnogo pouska raket » (L'Église orthodoxe révèle ce qu'il faut faire pour que les lancements de fusées réussissent), lenta.ru, 29 novembre 2017.



(21) Sergueï Aksionov, « Poutin prizval rossiian gotovit'sia k voïne » (Poutine appelle les Russes à se préparer à la guerre »), svpressa.ru, 23 novembre 2017.



(22) « Sovechtchanie s roukovodstvom Minoborony, oboronno-promychlennogo kompleksa, glavami ministerstv i regionov » (Réunion avec les dirigeants du ministère de la Défense, les dirigeants du complexe militaro-industriel, les ministres et les chefs des régions), Kremlin.ru, 22 novembre 2017.



(23) Alekseï Tarasov, Ivan Jilin, Nadejda Andreeva, « Voïna i syr » (Guerre et fromage), Novaïa Gazeta, 29 novembre 2017.



(24) Il enseigne au St Antony's College, Oxford. C'est l'un des observateurs les plus originaux de la Russie post-communiste et du système poutinien.



(25) Vladimir Pastoukhov, « Manifest federalizma » (Le manifeste du fédéralisme), republic.ru, 27 avril 2017.



(26) Sergueï Prostakov, « Grajdanskaia natsiia dlia Rossii : kniga o sokhranenii demokratii v sovremennom mire » (Une nation civile pour la Russie : un livre sur la préservation de la démocratie dans le monde contemporain), openrussia.org, 26 novembre 2017.



(27) « Svobodnaia Rossiia rodom iz Vil'niousa » (Une Russie libre née à Vilnius), Rosbalt.ru, 7 décembre 2017.



(28) Andreï Zoubov, « Chestoï zakon Gobbsa » (La sixième loi de Hobbes), Novaïa Gazeta, 22 novembre 2017.



(29) Dmitri Choucharine, « Rousskiï totalitarizm » (Le totalitarisme russe), http://avidreaders.ru/read-book/russkiy-totalitarizm-svoboda-zdes-i-seychas.html



(30) Lilia Chevtsova, « Nagadit' amerikanke », (Emmerder l'Américaine), Radio Svoboda, 16 novembre 2017.



(31) Peter Stone, « Trump's new right-hand man has history of controversial clients and deals », The Guardian, 27 avril 2016.



(32) Heidi Blake et al., « From Russia with Blood », Buzzfeed, 15 juin 2017.



(33) Myriam Chauvot, « L'affaire Kerimov, un séisme dans l'immobilier », Les Échos, 10 décembre 2017.



(34) « Svobodnaia Rossiia rodom iz Vil'niousa » (Une Russie libre née à Vilnius), Rosbalt.ru, 7 décembre 2017.