Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
LE CHEMIN DE DAMAS
Entretien avec Patrick Seale
Écrivain et journaliste
conduit par
Brigitte Adès
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Brigitte Adès - Depuis trente ans, vous consacrez vos recherches au Levant. Vous avez écrit notamment deux ouvrages sur la Syrie, dont une biographie de l'ancien président syrien Hafez el-Assad. Comment l'avez-vous connu ?
Patrick Seale - Hafez el-Assad avait lu un de mes livres, qui retraçait l'histoire de la Syrie après la Seconde Guerre mondiale. Il a su que j'étais en Syrie en 1977 et m'a demandé pourquoi je n'écrirais pas un second volume. En 1984, je suis revenu le voir avec un projet de biographie. Je l'ai rencontré à de nombreuses reprises. Il m'a dit d'écrire ce que je voulais et n'a jamais souhaité censurer le manuscrit. Le livre a été interdit en Syrie et le propre frère d'Assad m'a poursuivi en justice devant un tribunal britannique. Ce fut une longue bataille juridique qui dura plusieurs années. En Syrie - où, bien qu'officiellement introuvable, le livre fut très lu - on m'a reproché d'avoir été trop sévère. À l'inverse, en Occident, on m'a accusé de complaisance envers le régime. L'essentiel de l'ouvrage portait sur la politique extérieure et non pas sur la politique intérieure, plus contestable. En tout cas, j'ai appris que, lorsque Jimmy Carter s'est rendu à Damas en visite privée, Assad lui a offert mon livre.
B. A. - Henry Kissinger a dit de Hafez el-Assad qu'il était le " Bismarck du Moyen-Orient ". Qu'avait-il de si particulier ?
P. S. - Hafez el-Assad était un homme politique remarquable qui voyait loin. C'était l'un des dirigeants les plus rusés et calculateurs de son époque. Il était surtout extrêmement prudent. Il savait quand avancer et quand reculer. La manière dont il désamorça la crise avec la Turquie à propos d'Abdullah Ocalan (le chef du parti indépendantiste kurde PKK) en 1998 en est la parfaite illustration. Un leader plus impulsif aurait engagé un bras de fer avec Ankara, qui réclamait la tête d'Ocalan et qui était sur le point d'envahir la Syrie. Mais Assad savait que le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou avait noué une alliance avec la Turquie, et il avait vite compris que cette crise, en réalité, était piégée : s'il bougeait ses troupes, c'était la guerre sur deux fronts ! Il avança donc pas à pas, très calmement et très froidement, de manière à se débarrasser d'Ocalan et à désamorcer la crise. Aujourd'hui, les relations avec la Turquie sont bonnes, particulièrement avec le gouvernement actuel de Recep Tayyip Erdogan.
B. A. - Approuviez-vous également sa politique intérieure ?
P. S. - Bien sûr que non, et il le savait. C'était évidemment son point faible, surtout dans les dix dernières années. Il disait que, comme la Syrie était menacée de partout, il ne pouvait pas relâcher les rênes. À sa décharge, il faut reconnaître qu'il avait tellement de problèmes sur les bras qu'il a été contraint de délaisser, plus ou moins, la scène intérieure.
B. A. - Ce n'est pas une raison pour bafouer les libertés individuelles et bâtir une dictature !
P. S. - Hafez el-Assad avait incontestablement une personnalité autoritaire. Il ne pardonnait pas à ses ennemis, surtout s'ils prenaient les armes contre lui. Quand les Frères musulmans ont lancé une campagne de violence contre le régime de 1977 à 1982, une guérilla qui s'est transformée en véritable insurrection dans plusieurs villes syriennes, il les a réprimés très brutalement surtout à Hama où, en 1982, plusieurs milliers de personnes furent tuées. Mais ce n'était pas un sanguinaire comme Saddam Hussein, par exemple. Ses dernières années furent difficiles à cause de la mort de Basil, son héritier et fils aîné, de la crise turque, de l'arrêt brutal du processus de paix avec Israël et de sa propre santé défaillante. Bachar a hérité d'un pays qui a besoin de réformes fondamentales - des réformes qu'il n'a pas encore réussi à mettre en œuvre, en dépit de tous ses efforts.
B. A. - Bachar a-t-il réellement les mains libres ? N'est-il pas obligé de donner des gages à la vieille garde du régime, opposée à tout changement ?
P. S. - Je pense qu'il souhaite sincèrement faire des réformes, mais plus le climat international lui est hostile, moins il a de marge de manœuvre. Les forces de sécurité lui conseillent de ne rien changer sous peine de déstabiliser son pouvoir. Mais, d'un autre côté, s'il ne réforme pas radicalement et rapidement, il sera encore plus fragile. L'une des conséquences de la guerre en Irak est, en effet, d'avoir fait ressurgir une contestation issue de la société civile, comme lors du printemps de Damas en 2001, qui avait été sévèrement réprimé. À l'époque, des dizaines de militants des droits de l'homme se sont mobilisés pour réclamer la fin du monopole du parti Baas et l'instauration d'un système pluraliste. Le parti et les membres de la fameuse " vieille garde " ont vivement réagi. Dix activistes ont été arrêtés et condamnés à cinq ans de prison. Parmi eux, il y avait deux députés indépendants : Riad Seif et Mamun al Humsi. Le régime a commis là une erreur regrettable et ces hommes devraient sans doute être relâchés, ainsi que d'autres prisonniers politiques.
B. A. - Quelles sont les principales revendications des militants des droits de l'homme ?
P. S. - Ils demandent l'abolition de l'état d'urgence, une amnistie pour les exilés, la suppression du monopole du parti Baas, une plus large liberté d'expression, notamment de la presse, et des élections libres. Ils veulent que toutes ces questions soient débattues au grand jour. Ils expriment leurs doléances plus ou moins ouvertement, ce qui suggère qu'il existe aujourd'hui en Syrie une certaine ouverture. Cela dit, neuf des dix militants les plus importants sont toujours en prison et les gens sont de plus en plus nombreux à réclamer des réformes immédiates. Néanmoins, il semble qu'il existe une certaine volonté de construire des ponts avec les opposants en exil. Tout récemment, le 19 août dernier, le secrétaire général de la Ligue syrienne des droits de l'homme, Haitham Mana, a ainsi été autorisé à rentrer en Syrie (1). Il reste à voir si ce geste sera suivi par d'autres.
B. A. - Y a-t-il des signes concrets qui permettent de penser qu'il va dans la bonne direction ?
P. S. - Il commence enfin à bouger sur le plan économique. Pour la première fois depuis quarante ans, l'ouverture de banques privées a été autorisée. Un Conseil monétaire et du crédit a été mis en place pour gérer les affaires bancaires et financières du pays. Ce Conseil fonctionne un peu comme le directoire d'une banque centrale, en faisant appel à des consultants extérieurs. Le gouvernement français a d'ailleurs fourni quelques experts chargés de conseiller la Syrie sur la réforme de l'administration gouvernementale, y compris une ancienne directrice de l'ENA. Un des points clefs de la pensée du président Bachar, c'est qu'il est inutile de signer des décrets de réforme - et Dieu sait s'il en a signé - si l'administration n'est pas capable de les mettre en œuvre. Il cherche à encourager les industries high tech : trois pôles de développement des hautes technologies sont actuellement à l'étude près de Homs, d'Alep et de Damas. Autre mesure visant à doper le secteur privé : la loi no 24 de 1986 qui punissait sévèrement tous ceux qui trafiquaient avec les devises étrangères a été abolie, au grand soulagement des commerçants et des industriels. La Syrie a besoin de personnel qualifié. Pour ce faire, Bachar a décidé de mettre l'accent sur l'enseignement supérieur : l'Université actuelle sera réformée tandis que plusieurs collèges et universités privés verront le jour. Mais l'économie syrienne reste, pour l'essentiel, une économie fossilisée : les entreprises d'État sont mal gérées et les directeurs peu payés. Elles fabriquent des produits qui ne sont pas faciles à vendre en raison de leur mauvaise qualité. En fait, les espoirs de l'économie syrienne reposent principalement sur le secteur privé, qui s'est toujours montré efficace et actif quand l'occasion de se développer lui a été donnée.
B. A. - Quels sont les freins à l'essor du secteur privé ?
P. S. - Certains groupes d'intérêt détiennent un véritable monopole sur des secteurs d'activité entiers et ne se plient pas de bonne grâce aux lois. De plus, les employés de l'État n'ont pas les moyens matériels et politiques de les mettre au pas. De nombreux Syriens pensent que des réformes de structure auraient pu être entreprises au cours des trois dernières années quand l'Irak était devenu le premier partenaire commercial du pays. Non seulement le marché irakien permettait alors aux usines syriennes d'écouler leurs produits, mais Bagdad livrait à la Syrie entre 150 000 et 200 000 barils de pétrole par jour à un prix d'ami. Damas pouvait ainsi exporter une plus grande proportion de sa propre production de pétrole. Il est clair que la Syrie n'a pas su exploiter cette situation favorable. Il faudra attendre que l'Irak se stabilise - ce qui prendra du temps - pour que le commerce syro-irakien puisse repartir.
B. A. - Au-delà de l'économie, dans quels autres domaines le président Bachar veut-il faire souffler le vent du changement ?
P. S. - Il y a quelques mois, Bachar a assisté à une réunion du Conseil supérieur de la justice. C'était la première fois qu'un haut dirigeant était présent. Il a déclaré, à cette occasion, que le pouvoir judiciaire devait être totalement indépendant de l'exécutif. En matière judiciaire comme dans d'autres domaines, Bachar a édicté de nombreux décrets. Mais leur application n'est pas facile en raison de la corruption des milieux judiciaires et d'un environnement international hostile. La crise irakienne a confronté le président Bachar au premier véritable test de sa présidence. La crise israélienne en est un autre. La manière dont il gérera ces deux crises pourrait être déterminante pour le reste de sa carrière. En tout cas, il a fait de bons débuts, dans des conditions très difficiles.
B. A. - Comment la Syrie a-t-elle réagi à la guerre en Irak ?
P. S. - Damas était résolument opposé à l'invasion américano-britannique de l'Irak. L'occupation d'un pays arabe par des forces occidentales est en contradiction flagrante non seulement avec le droit international, mais aussi avec les principes du nationalisme arabe que la Syrie défend depuis l'effondrement de l'Empire ottoman. Se retrouver sous domination étrangère était totalement inacceptable, car le monde arabe n'était pas prêt à revivre l'expérience coloniale. Les Syriens et les Iraniens s'attendaient sûrement à ce que les Irakiens résistent plus vaillamment à l'invasion. La rapidité avec laquelle le régime de Saddam s'est effondré - pour des raisons qui restent, à ce jour, encore assez mystérieuses - a été un coup dur pour Damas et l'ensemble de l'opinion arabe. Il est vrai que l'apparition d'une résistance irakienne a été accueillie avec un certain soulagement à Damas et à Téhéran. Dès le début de l'invasion, le président Bachar avait prédit que les Américains et les Britanniques ne pourraient pas contrôler l'Irak. Il se réfère souvent à la résistance libanaise à l'occupation israélienne qu'il considère comme un tournant décisif dans l'histoire moderne des Arabes, et il est persuadé que le scénario se répétera en Irak jusqu'au départ des troupes étrangères.
B. A. - Les États-Unis vont-ils chercher à déstabiliser Bachar ?
P. S. - Immédiatement après l'invasion de l'Irak, les Américains ont commencé à menacer la Syrie. À tel point que des observateurs se sont demandé si elle ne serait pas la prochaine cible des faucons de Washington. Craignant d'être entraînés dans une guérilla à la libanaise, les Américains ont voulu couper l'Irak de tout soutien extérieur, qu'il provienne de Syrie ou d'Iran. Car toute force de résistance a besoin d'être ravitaillée en hommes et en argent. Il lui faut aussi une base arrière, un endroit où ses chefs politiques peuvent se retirer. Les Américains veulent à tout prix éviter cela. Ils peuvent mettre la Syrie en difficulté au Liban ; ils peuvent encourager Israël à faire pression sur la Syrie et même fomenter des troubles à l'intérieur du pays. Étant donné la composition de l'équipe gouvernementale à Washington, Damas a raison de se méfier.
B. A. - La Syrie va-t-elle jusqu'à aider la résistance irakienne ?
P. S. - Les Syriens s'en gardent bien ! Ce serait une politique à hauts risques. Ils se contentent de surveiller la situation de près dans une position d'attente prudente. Mais, comme tous les voisins de l'Irak, la Syrie voudrait voir émerger à Bagdad un gouvernement ami.
B. A. - Quelles preuves a-t-on que les Syriens ne soutiennent pas les résistants en Irak ?
P. S. - Ils ont refusé d'accorder l'asile politique à d'anciens dignitaires du régime de Saddam Hussein. Beaucoup ont été refoulés à la frontière et ont dû rebrousser chemin.
B. A. - On sait que Damas offre l'hospitalité à des groupes terroristes. La Syrie se pliera-t-elle aux volontés des Américains en matière de lutte antiterroriste ?
P. S. - La Syrie ne considère pas le Hezbollah, le Hamas ou le Djihad islamique comme des groupes terroristes. Ce sont, à ses yeux, des mouvements de résistance à l'occupation israélienne. Colin Powell a demandé au gouvernement syrien d'expulser certains leaders de ces mouvements, ce qu'il a refusé. Il a néanmoins fermé certains bureaux de ces organisations et a jeté du lest pour rassurer les Américains, tout comme l'ont fait les Iraniens. Les Syriens ont déclaré, par exemple, qu'ils ne s'opposeraient pas à l'application de la feuille de route - qui est maintenant lettre morte - et qu'ils donneraient leur aval à tout ce que les Palestiniens seraient prêts à accepter. Le ministre syrien des Affaires étrangères, Farrouk al Shara, a même assisté à Amman et en Crète à des réunions où des Israéliens étaient présents. En donnant leur aval à un éventuel accord entre les dirigeants palestiniens et israéliens, les Syriens coupent l'herbe sous le pied aux groupes opposés à tout règlement, ce qui n'empêche pas les Israéliens de vouloir attaquer la Syrie ! Washington a reconnu que Damas l'a aidé dans la lutte contre Al-Qaida et que cette collaboration a même permis de sauver des vies américaines.
B. A. - Dans la nuit du 4 au 5 octobre dernier, en représailles à un attentat qui avait fait vingt morts à Haïfa, l'aviation israélienne a pilonné un camp palestinien situé au cœur de la Syrie. Selon les autorités israéliennes, il s'agissait d'un camp d'entraînement du Djihad islamique. Comment interpréter cette escalade ?
P. S. - C'est effectivement une escalade dont les conséquences pourraient être très graves. Le président syrien a réagi de façon prudente en faisant appel au Conseil de sécurité. Il faut savoir que la Syrie ne permet pas aux groupements militants palestiniens, tels que le Hamas ou le Djihad islamique, de monter des opérations contre Israël à partir de son territoire. Damas ne leur apporte qu'un soutien moral et politique - un soutien tout à fait nécessaire dans la mesure où 400 000 réfugiés palestiniens vivent sur son sol. En s'attaquant à la Syrie, Ariel Sharon a fait la preuve, une nouvelle fois, de son tempérament impulsif et belliqueux. La faillite de sa politique annexionniste depuis deux ans saute aux yeux.
B. A. - Par le passé, les relations entre la Syrie et l'Irak n'ont pas toujours été bonnes. Les deux pays se sont même parfois heurtés de plein fouet...
P. S. - C'est exact. Il ne faut pas oublier qu'entre 1978 et 1996 les deux régimes étaient pratiquement en guerre. Un long contentieux a opposé l'Irak à la Syrie à la suite d'une scission au sein du parti Baas en 1966. Assad a violemment critiqué Saddam Hussein quand il a déclaré la guerre à l'Iran. À l'époque, il a été le seul dirigeant de la région à soutenir l'Iran contre l'Irak. Ce n'est qu'en 1996-97 qu'un début de rapprochement s'est esquissé après de longues années d'antagonisme ; et ce rapprochement a été essentiellement motivé par des raisons économiques et commerciales.
B. A. - L'autre requête des Américains concerne le Hezbollah au Liban...
P. S. - Je pense que, là aussi, les Syriens sont en train de conseiller la prudence à leurs alliés libanais. Le Hezbollah est une organisation qui a à sa tête des dirigeants très intelligents. Je pense notamment au secrétaire général Hussein Nasrallah. Ces dirigeants ont déclaré que tant que les Israéliens continueront d'occuper les fermes de Chebaah, petite zone frontalière qu'ils n'ont pas évacuée lors de leur retrait en 2000, et de violer l'espace aérien libanais presque quotidiennement, ils auront besoin de rester armés. Il est certain que le Hezbollah a réussi à imposer sur la frontière sud du Liban une forme de dissuasion mutuelle que les stratèges israéliens ont du mal à avaler. Le Hezbollah est donc plus qu'une épine dans le pied d'Israël et certains, comme Ariel Sharon, rêvent de le mettre au pas. De leur côté, les Syriens et les Iraniens - c'était d'ailleurs le sens de la visite de Khatami au Liban il y a quelques mois - demandent au Hezbollah de calmer le jeu. Je vous rappelle que le Hezbollah est un mouvement de résistance né au Sud-Liban après l'invasion israélienne de 1982. Son premier objectif était de protéger la communauté chiite de cette région. Il n'a aucun intérêt à faire de la surenchère permanente vis-à-vis d'Israël. Il a joué un rôle déterminant en poussant les Israéliens à se retirer après vingt-deux ans d'occupation. Certes, la question des fermes de Chebaah n'est pas encore réglée. Elle est sans doute liée à la question de l'occupation du Golan. Tant que le plateau syrien du Golan reste occupé par les Israéliens, les Syriens ont en effet un intérêt évident à ce que la résistance continue au Sud-Liban, car elle maintient une pression militaire sur Israël.
B. A. - Quelle est la nature des relations syro-américaines ? Les États-Unis n'ont-ils pas, paradoxalement, besoin de la Syrie ?
P. S. - C'est exact, les Américains, et surtout le département d'État, sont conscients du fait que la Syrie peut jouer un rôle stabilisateur au Liban. De son côté, Assad père n'a jamais coupé les ponts avec les Américains même s'il contestait vigoureusement leur politique dans la région (sans doute considérait-il comme l'un de ses plus grands succès le fait d'avoir sauvé le Liban de l'emprise israélienne après l'invasion de 1982, qui avait été tolérée voire encouragée par Washington). À un autre niveau, les néo-conservateurs, qui dominent l'administration Bush, veulent affaiblir la Syrie, briser ses liens avec le Hezbollah et avec l'Iran, et faire pression sur Damas avant l'ouverture d'éventuelles négociations bilatérales avec Israël. La Syrie pense, au contraire, que les États-Unis auront besoin d'elle pour stabiliser l'Irak, pour faire avancer le processus de paix au Moyen-Orient et même pour lutter contre le terrorisme.
B. A. - Pourquoi, selon vous, les Américains sont-ils intervenus en Irak ? Partagez-vous le point de vue de ceux qui prétendent que les États-Unis ont attaqué l'Irak pour protéger les intérêts israéliens ?
P. S. - Il est clair qu'en intervenant en Irak les Américains ont supprimé une menace potentielle qui pesait sur la sécurité d'Israël. Même affaibli par plusieurs guerres et treize ans de sanctions, l'Irak de Saddam apparaissait, aux yeux de certains Israéliens et de leurs amis à Washington, comme une menace stratégique. Mais ce n'était pas la seule raison de l'invasion. Les Américains ont aussi des intérêts à protéger, notamment leur domination politique et stratégique de la région du Golfe, avec ses immenses ressources pétrolières. Les États-Unis voulaient instaurer à Bagdad un régime pro-américain grâce auquel ils pourraient projeter leur puissance de l'Asie centrale jusqu'à l'Afrique de l'Est. Tout comme les Israéliens, les Américains souhaitent affaiblir l'Irak de manière permanente en créant un État fédéral, décentralisé et faible. Le but étant que cet État ne puisse menacer ni les intérêts américains dans le Golfe ni ceux d'Israël. Or ce projet ne coïncide pas avec les vœux de la plupart des Irakiens qui restent très nationalistes et préféreront certainement un Irak unifié et fort... Les néo-conservateurs avaient imaginé que l'invasion de l'Irak entraînerait une modification radicale des rapports de force au Moyen-Orient en faveur des États-Unis et d'Israël, et que cette modification provoquerait la défaite du nationalisme arabe, de l'islamisme militant et de la résistance palestinienne. C'était une vue de l'esprit, un fantasme qui n'a aucun rapport avec la réalité politique, historique et géographique...
B. A. - Le futur gouvernement irakien sera-t-il dominé par les chiites ?
P. S. - Les chiites sont majoritaires et ils ont longtemps été sous-représentés. Quand les Britanniques ont créé l'État irakien après la Première Guerre mondiale, ils ont installé la minorité sunnite au pouvoir. Les chiites ont souffert d'être écartés de la gestion du pays. Aujourd'hui, ils exigent de jouer un rôle à la mesure de leur poids démographique. Ils comprennent qu'ils ne peuvent pas monopoliser tous les leviers de commande, mais ils voudraient au moins peser de toutes leurs forces sur le gouvernement. Je pense que les Américains auront fort à faire en Irak. On se souvient que leur intervention a détruit les musées, les universités, les hôpitaux, les ministères, les archives, la bibliothèque nationale et une grande partie de l'infrastructure du pays. Ils vont maintenant devoir reconstruire, ce qui veut dire qu'ils devront dépenser beaucoup d'argent. À moins qu'ils ne soient prêts à engloutir en Irak des dizaines de milliards de dollars, ils risquent de laisser derrière eux un pays dévasté, comme en Afghanistan, où ils n'ont fait que de faibles investissements. De ce point de vue, l'avenir me semble bien instable. L'opinion américaine commence à s'impatienter face au coût de la guerre et au nombre de victimes, chaque jour plus important, dans les rangs de leur armée. Combien de temps sont-ils prêts à rester en Irak dans ces conditions ?
B. A. - Les Américains sont-ils, selon vous, déterminés à prendre à bras-le-corps les problèmes de la région ?
P. S. - George W. Bush dit, assez faiblement, qu'il souhaite voir un État palestinien indépendant vivre en paix aux côtés d'Israël. Mais plusieurs facteurs risquent de brouiller cette " vision ". Premièrement, la campagne présidentielle américaine débute cet automne. La fenêtre de tir est désormais très étroite : une fois la campagne véritablement lancée, le président Bush et ses conseillers seront peu enclins à mettre la pression sur Israël, de peur de s'aliéner les électeurs juifs et, peut-être plus encore, les chrétiens fondamentalistes, très nombreux aux États-Unis et qui soutiennent Israël. Ariel Sharon est un homme sanguinaire qui a consacré sa vie entière au " grand Israël ", et qui s'est fait le champion du processus de colonisation. Il n'acceptera pas, de son plein gré, de geler les colonies, de se retirer des territoires occupés et de se soumettre à une surveillance internationale comme l'exige la feuille de route. Je remarque que, chaque fois qu'il rend visite au président américain à la Maison-Blanche, la détermination de ce dernier faiblit d'un cran.
B. A. - Pourtant, Washington semble bien décidé à régler les conflits par la voie diplomatique...
P. S. - Permettez-moi, hélas, d'en douter. Le problème de fond vient de l'influence des néo-conservateurs amis d'Israël sur cette administration. Et cette influence n'a cessé de grandir depuis le 11 septembre. Paul Wolfowitz et Douglas Feith, les numéros deux et trois du Pentagone, ainsi qu'Elliott Abrams du National Security Council et Richard Perle du Defense Policy Board, détestent les Arabes et les musulmans et ne croient qu'en l'usage de la force. Ils pensent qu'ils pourront faire tomber tous les régimes hostiles de la région et rendre l'ensemble du Moyen-Orient pro-israélien et pro-américain. Comme je viens de le faire remarquer, c'est une illusion, à la fois coûteuse et dangereuse. Reste que l'influence d'Israël et de ses amis sur la politique américaine est considérable. Le Congrès est très largement acquis aux intérêts israéliens. De nombreux parlementaires sont vénaux et ont été achetés, parfois pour des sommes modiques. Nombreux sont ceux également qui ne connaissent pas la région. Plusieurs d'entre eux n'ont même pas de passeport et n'ont jamais voyagé à l'extérieur des États-Unis. Pourtant, ils sont prêts à signer des lettres adressées au président lui demandant de ne pas faire pression sur Israël ! À cela s'ajoutent tous les instituts de recherche soutenus par les néo-conservateurs. Jamais les amis d'Israël n'ont occupé des positions aussi puissantes qu'en ce moment au sein du gouvernement américain et dans les " think tanks " qui influencent l'opinion publique.
B. A. - Comment expliquez-vous ce phénomène ? On disait le président Bush plutôt pro-arabe en raison de ses liens avec l'industrie pétrolière...
P. S. - Il a constaté que son père n'a pas été réélu quand il a fait pression sur Israël, après la première guerre du Golfe. Il n'est pas prêt à courir le même risque. Le 11 septembre a tout déclenché, car il a permis aux néo-conservateurs de mettre en œuvre leur programme. Ils ont prétendu que, derrière cet attentat, il y avait des " États voyous " qui produisaient des armes de destruction massive et qui s'apprêtaient à livrer ces armes à des organisations terroristes. Il fallait donc les mettre hors d'état de nuire à tout prix. D'où cette abominable doctrine de guerre préventive. Tout cela était, bien sûr, absolument faux.
B. A. - À supposer que le président Bush soit effectivement sous la coupe des Israéliens, en est-il de même pour Tony Blair ?
P. S. - La politique britannique est prise dans une contradiction fondamentale : Tony Blair s'est allié aux faucons américains pour faire la guerre en Irak alors que ces mêmes faucons sont totalement opposés à la solution qu'il préconise pour le règlement du conflit israélo-palestinien. Il s'est engagé à 100 % en faveur de la création de deux États indépendants sur les frontières de 1967, avec Jérusalem comme capitale d'un État palestinien. Mais quelle est la véritable influence de Tony Blair à Washington ? Elle est proche de zéro ! Ce qui place le premier ministre anglais dans une position impossible qu'il va peut-être payer de sa carrière. En fait, il a beaucoup trop donné et très peu reçu en échange. Il a mis son parti, son peuple et son pays en danger pour rien. Il a aussi divisé l'Europe.
B. A. - À plus long terme, quel est le prochain pays qui risque, selon vous, de subir les foudres de Washington ? Est-ce la Syrie ?
P. S. - La Syrie figure moins haut sur la liste des " États voyous " dressée par la Maison-Blanche que l'Iran, mais cette situation pourrait changer à tout moment. Si vous lisez le Weekly Standard, dirigé par William Kristol, qui est actuellement l'un des organes influents des néo-conservateurs, vous verrez que l'Iran des mollahs est présenté comme l'ennemi à abattre et la dernière menace stratégique potentielle pour Israël. En fait, ils veulent déposséder Téhéran de ses armes de destruction massive, sans doute pour protéger le monopole nucléaire israélien. Ils disent même qu'à moins d'intervenir contre l'Iran, toute l'action américaine en Irak aura été inutile. C'est de la folie furieuse ! Il ne faut pas minimiser l'état de choc dans lequel se trouvent la Syrie et une grande partie du monde arabe, et même de l'opinion publique internationale, face à l'utilisation brute de la puissance américaine, apparemment indifférente au droit international. La Syrie est en train de s'adapter à la nouvelle réalité et elle fera sans doute quelques concessions, mais elle s'attend à une réciprocité de la part de l'Amérique. Elle voudrait que les Américains tiennent compte des craintes et des intérêts syriens, et qu'ils prennent éventuellement l'initiative d'une " feuille de route " syro-israélienne.
B. A. - Attend-elle une aide économique ?
P. S. - Non, l'attente des Syriens ne se situe pas sur ce plan-là. Ils veulent surtout entamer des négociations au plus vite pour récupérer le Golan. C'est plutôt de l'Europe qu'ils attendent une aide économique dans le cadre du Partenariat qu'ils envisagent avec l'Union européenne et sur lequel le président Assad mise beaucoup.
B. A. - Jusqu'où la Syrie est-elle prête à aller dans les négociations avec Israël ?
P. S. - La priorité de la Syrie est, depuis de nombreuses années, de récupérer le plateau du Golan occupé par Israël en 1967. Pour bien cerner son attitude, rappelons-nous certains faits marquants des dernières années. En 1991, après la conférence de Madrid, les Syriens ont refusé d'entamer des pourparlers avec les Israéliens tant qu'ils ne recevraient pas l'assurance que, à la fin du processus, la totalité de leur territoire leur serait restituée. En juillet 1994, Ytzhak Rabin, le premier ministre israélien, a finalement accepté de prendre un tel engagement. C'est Warren Christopher, le secrétaire d'État américain de l'époque, qui en a informé officiellement Assad lors d'une de ses innombrables visites à Damas. Cet accord verbal est connu sous le nom assez comique de " deposit " israélien dans la " poche " des Américains. C'est alors seulement que les vraies négociations ont pu commencer. Elles ont avancé très rapidement jusqu'à l'assassinat de Rabin en novembre 1995. Shimon Pérès, qui lui succéda, déclara alors qu'il accepterait tout ce que Rabin avait accepté, y compris le fameux " deposit ", mais il a fait une grave erreur en s'attaquant au Liban, ce qui précipita sa perte. Il y a eu ensuite la longue période Nétanyahou (1996-1999) de blocage du processus de paix. Lorsque Ehoud Barak est arrivé au pouvoir, en 1999, il a estimé que révéler le contenu du " deposit " à ce stade relevait du suicide politique. Il pensait qu'une telle clause secrète ne devait pas être dévoilée au public avant que les négociations n'aboutissent.
B. A. - Pourquoi les Syriens ont-ils exigé que cet accord soit rendu public ?
P. S. - Parce que Barak a, en fait, refusé de respecter les promesses de Pérès et Rabin. Il a refusé de se retirer sur les frontières exactes de 1967, en particulier sur la rive nord-est du lac de Tibériade. Il a même remis en cause la frontière internationale de 1923, négociée à l'époque par les Anglais et les Français. Il voulait repousser cette ligne de plusieurs centaines de mètres vers l'est car il souhaitait que la route qui borde le lac fasse, elle aussi, partie du territoire d'Israël. Ce qui était totalement inacceptable pour Hafez el-Assad.
B. A. - Selon ses proches, le grand regret de Hafez el-Assad aurait été de ne pas avoir légué à son fils une Syrie en paix avec Israël pour lui permettre de se lancer dans la voie de la modernisation. Pourquoi cela n'a-t-il pas été possible ?
P. S. - Ses interlocuteurs américains et israéliens ont mal évalué sa personnalité et son degré de flexibilité. Barak pensait que le président syrien, quoique âgé et malade, pourrait être poussé à faire encore des concessions. Du côté américain, le pro-israélien Dennis Ross, qui était le coordinateur du processus de paix, a convaincu le président Bill Clinton qu'Assad serait prêt à lâcher du lest, ce qui était un mensonge. Les négociations de Genève en mars 2000 ont donc achoppé sur quelques centaines de mètres... On a beaucoup dit qu'un autre qu'Assad n'aurait pas exigé la totalité du Golan. J'en doute. Il est clair que Bachar ne peut pas en demander moins.
B. A. - Peut-on néanmoins être optimiste quant à l'issue de futures négociations syro-israéliennes ?
P. S. - Certains observateurs ont estimé que Sharon pourrait, comme Menahem Begin avec le Sinaï égyptien, rendre le Golan aux Syriens afin d'avoir les mains plus libres pour " gérer " le dossier palestinien. À un certain moment, il a semblé que ce n'était pas impossible. Le Golan, après tout, ne fait pas partie de l'Israël " biblique " des colons extrémistes. Sharon lui-même a décidé de donner l'impression que Barak aurait dû satisfaire la Syrie pour la mettre hors jeu. Mais les Syriens restaient méfiants car, par le passé, les Israéliens ont toujours joué sur les deux tableaux, s'employant à dresser les uns contre les autres : ils négociaient avec la Syrie tout en durcissant le ton vis-à-vis des Palestiniens ou inversement. Par exemple, ils ont laissé courir le bruit que le jeune frère de Bachar, Maher, aurait rencontré un représentant israélien à Amman afin d'entamer des négociations secrètes. Les Israéliens adorent faire allusion à de telles " négociations secrètes ". Tandis que les Syriens, eux, ont toujours dit qu'ils étaient foncièrement opposés à ces " back channels ".
B. A. - Les relations palestino-syriennes ont souvent été tendues. Pensez-vous que les Syriens lient la réussite de leurs négociations à celles des Palestiniens ?
P. S. - Ils l'ont fait pendant des dizaines d'années. Entre 1967 et les accords d'Oslo de 1993, les délégations syriennes plaçaient toujours la question palestinienne au premier rang de leurs priorités. Lorsque les Palestiniens ont négocié secrètement un accord séparé, Assad père, choqué, a pensé qu'il était temps que les Syriens prennent en main leurs propres intérêts. Je le répète : depuis 1993, les Syriens n'ont qu'un seul objectif : récupérer le Golan. Ils accepteront, comme ils l'ont déclaré, tout ce que les Palestiniens obtiendront pour eux-mêmes. Ils n'intercéderont pas, mais ils ne feront rien non plus pour saborder les négociations israélo-palestiniennes.
B. A. - Le président Hafez el-Assad détestait Yasser Arafat. Est-ce la raison de la présence sur le sol syrien de groupes radicaux opposés à Arafat ?
P. S. - Aux yeux d'Assad père, Arafat avait fait trop de concessions sans consulter personne, y compris ses propres collègues, au sein de l'exécutif palestinien. Assad estimait, en particulier, que les accords d'Oslo sapaient la position diplomatique de la Syrie et ne mèneraient les Palestiniens nulle part. L'histoire malheureusement, comme on le voit aujourd'hui, lui a donné raison.
B. A. - Et qu'obtiendront les Israéliens s'ils se retirent sur leurs frontières de 1967 ?
P. S. - La paix, bien sûr. C'est, en tout cas, ce qui leur a été promis en mars 2002 au sommet de Beyrouth par l'ensemble des pays arabes, y compris l'Irak. Ils se sont engagés à normaliser leurs relations avec l'État d'Israël le jour où celui-ci se retirera sur les frontières de 1967. À Beyrouth, tous les Arabes, sans exception, voulaient faire la paix avec l'État hébreu.
B. A. - Est-ce encore le cas aujourd'hui ?
P. S. - Ariel Sharon a non seulement refusé cette main tendue, mais il essaie toujours de l'amputer ! L'offre reste néanmoins sur la table. Encore faudrait-il que les Israéliens prennent conscience du fait que les Arabes sont prêts à les accepter parmi eux, mais ne sont pas prêts à accepter leurs conquêtes militaires et leur arrogance raciale.
B. A. - Les Israéliens se sont retirés du Liban en 2000. Pourquoi les Syriens n'en ont-ils pas fait autant ?
P. S. - Le retrait des forces israéliennes du Liban a été un véritable triomphe politique pour Hafez el-Assad. En 1983, il avait déjà obtenu une victoire en faisant annuler l'accord du 17 juin de cette même année. Cet accord, parrainé par le secrétaire d'État américain George Schultz, visait à placer le Liban sous tutelle israélienne. Aidé par ses alliés locaux, Assad est parvenu à forcer les Libanais chrétiens à le désavouer, sauvant ainsi le Liban de l'étreinte d'Israël. Ne nous leurrons pas : le but de l'invasion israélienne de 1982 était de détruire l'OLP, de pousser les Syriens à plier bagage et d'entraîner le Liban dans l'orbite israélienne. En un sens, le grand perdant de 1983 a été Ariel Sharon, à l'époque ministre de la Défense et architecte de cette invasion brutale qui a fait quelque 7 000 morts dans les toutes premières semaines. Il ne fait aucun doute que les ambitions de Sharon n'ont pas varié et qu'il espère toujours neutraliser la Syrie et faire basculer le Liban dans la sphère d'influence israélienne. Mais il aura du mal.
B. A. - À vous entendre, le Liban serait voué à passer d'une zone d'influence à une autre...
P. S. - Si la paix finit par s'imposer, et si la Syrie n'est pas menacée militairement, on voit mal pourquoi le Liban ne serait pas vraiment indépendant. Damas a déjà réduit ses effectifs : il n'y a plus, sur le terrain, que 16 000 soldats syriens. Tous les observateurs, y compris ceux qui s'opposent à la présence syrienne, reconnaissent que les relations entre les deux pays sont extrêmement étroites. Hafez el-Assad avait l'habitude de dire : " Deux pays, un seul peuple. " Il faut ajouter que plus la Syrie s'ouvrira sur les plans politique et économique, plus les liens seront étroits, notamment dans les secteurs du tourisme et des services où les Libanais excellent.
B. A. - Comment expliquez-vous la passivité des autorités libanaises ?
P. S. - N'oubliez pas que le Liban a subi quinze ans de guerre civile et que, quoi que les opposants maronites puissent penser, la Syrie a grandement contribué à stabiliser la situation, même si elle l'a fait par la force. Beaucoup de Libanais comprennent la nécessité de pouvoir compter sur un " grand frère ", en particulier lorsque Israël se fait trop pressant. Il reste que la plupart des Libanais souhaiteraient que les Syriens aient moins de poids sur les affaires internes de leur pays. Le président, le premier ministre, le président de l'Assemblée : tous sont pro-syriens. Mais la société civile, toutes communautés confondues, serait favorable à une relation plus équilibrée.
B. A. - Comment expliquer qu'il n'y ait pas d'ambassade syrienne à Beyrouth ?
P. S. - Les Syriens disent que, bien qu'ils reconnaissent évidemment l'indépendance du Liban, le trafic est tellement dense entre les deux pays qu'ils n'en ont pas besoin. C'est à vous de juger !
B. A. - Quel est l'intérêt, pour la Syrie, de rester au Liban ?
P. S. - La Syrie est liée au Liban historiquement, économiquement, voir affectivement. Certaines personnalités syriennes ont également des intérêts financiers au Liban. La corruption entre sans doute dans l'équation. Mais, dans la situation actuelle, Damas a aussi besoin de contrôler le Liban pour des raisons stratégiques : la seule route qui pourrait permettre à Israël d'envahir la Syrie passe par la vallée de la Bekaa. Regardez la carte : laisser Israël contrôler le Liban reviendrait à mettre un pistolet sur la tempe de la Syrie.
B. A. - Quelles sont les relations de Bachar avec les gouvernements des États voisins ?
P. S. - La Syrie entretient des liens privilégiés avec l'Iran, et cela depuis la révolution de 1979. Elle est également en termes cordiaux avec l'Égypte et l'Arabie saoudite, bien que certains leaders arabes n'aient pas apprécié les sermons nationalistes de Bachar. Le président syrien s'en est pris, en effet, à la politique des États-Unis, mettant en cause nombre de pays arabes comme le Koweït, le Qatar, Bahreïn et même l'Égypte, qui ont accueilli sur leur sol des troupes américaines. Reste que son discours nationaliste est en phase avec l'opinion publique arabe, que cela plaise ou non aux dirigeants. Malgré tout, la Syrie demeure vulnérable, car les troupes américaines campent à sa frontière et les Israéliens rêvent de la mettre au pas.
B. A. - Quelles sont les grandes priorités de Bachar ?
P. S. - En politique extérieure, la principale préoccupation de Bachar consiste à protéger son pays des dangers extérieurs et des retombées de l'intervention en Irak. Il veut à tout prix empêcher un rétablissement de l'influence israélienne au Liban dans laquelle il voit une menace fondamentale. Il souhaite aussi maintenir le partenariat stratégique avec l'Iran. Il veut conserver de bonnes relations avec l'Égypte et l'Arabie saoudite, qui constituent le fondement de sa politique arabe. Sur le plan intérieur, il cherche à réformer plusieurs secteurs clefs de la société : l'enseignement, l'administration centrale, le système judiciaire et, bien entendu, l'économie. Comme disait le général de Gaulle dans un autre contexte, c'est un " vaste programme " ! À l'évidence, les effets des réformes se font attendre et une déception est perceptible au sein de la population syrienne. Mais le président Bachar n'est en place que depuis trois ans. Il faut lui donner du temps. La Syrie a conclu de nombreux accords commerciaux avec des pays arabes dans l'espoir de trouver des débouchés pour ses produits. Elle tente également d'attirer les investisseurs étrangers. Pour ce faire, il faudrait assainir le climat économique, promulguer des lois qui soient valables pour tous et, surtout, combattre la corruption, ce qui n'est pas une mince affaire. Depuis deux ans, la Syrie a fait de gros efforts pour se rapprocher de l'Europe. Alors que son père détestait voyager, sauf en Union soviétique et dans les pays de l'Est où il était sûr d'être accueilli en ami, Bachar el-Assad, lui, multiplie les déplacements : il a déjà visité la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et le Royaume-Uni et il se rendra en Belgique en décembre. Il est intimement persuadé que l'Europe peut servir de contrepoids aux États-Unis. Et il pense que ce rééquilibrage contribuera à faire avancer la cause de la paix au Moyen-Orient. La Syrie est d'ailleurs tout près d'aboutir à un accord d'association avec l'Union européenne.
B. A. - Comment voyez-vous la Syrie dans vingt ans ?
P. S. - La Syrie s'est engagée sur la voie des réformes, même si elles sont lentes et difficiles. Le processus avait commencé dès avant la guerre d'Irak mais, depuis, il s'est accéléré. Cette guerre fut l'occasion, pour les régimes arabes, de réfléchir à leur comportement. Il suffit de lire la presse. De nombreux intellectuels se mobilisent pour demander aux dirigeants d'ouvrir un débat sur la démocratie, l'éducation, la séparation de la religion et de l'État. L'idée selon laquelle le monde arabe doit évoluer de lui-même avant que des forces extérieures ne l'y obligent commence à faire son chemin. De fait, des avancées considérables ont été enregistrées : la plupart des monarchies du Golfe, par exemple, se sont dotées d'Assemblées consultatives aux pouvoirs étendus. Une nouvelle génération veut prendre la relève, et elle n'est pas prête à endurer ce que ses parents ont subi.
B. A. - La Syrie serait donc mûre pour le changement...
P. S. - Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que la société syrienne dans son ensemble est impatiente de voir ces changements s'accomplir. Il ne faut jamais oublier que les dirigeants actuels ont pris le pouvoir il y a quarante ans, et qu'ils n'ont certainement aucune envie de le céder à leurs " ennemis de classe " ou à des " sectes rivales ". C'est un problème commun à tous les régimes de la région, qui n'ont pas de bases démocratiques.
B. A. - Comment venir à bout de ces résistances ?
P. S. - Même si vous ne vous attaquez pas de front au cœur du système politique, vous pouvez au moins lutter contre la corruption, accroître l'indépendance de la justice, établir des règles du jeu économique équitables. Les dirigeants modernes peuvent agir sur une multitude de leviers : ils peuvent améliorer les conditions de détention, libérer les prisonniers politiques, encourager les exilés à revenir... Mises bout à bout, ces mesures ponctuelles finissent par améliorer le système central : la presse devient plus libre, le gouvernement se sent obligé de répondre de ses actes et de rendre des comptes. Par petites touches, progressivement, le pluralisme gagne du terrain. C'est là, à mon avis, que réside l'espoir pour la Syrie. Mais l'essentiel est ailleurs : tant que les pays de cette région ne voudront pas comprendre que la démocratie et les droits de l'homme sont devenus la nouvelle religion de l'Occident, ils resteront vulnérables. À l'appui de leur intervention, les Américains ont invoqué toute une série de raisons, certaines totalement fallacieuses, comme la présence d'armes de destruction massive ou le soutien à Al-Qaida. La plus indiscutable était sans aucun doute l'impératif humanitaire : Saddam Hussein était un homme malfaisant qui infligeait les pires sévices à son peuple. C'est un argument qu'ils mettront en avant pour justifier à l'avenir d'autres opérations du même genre.
B. A. - Comment voyez-vous se dessiner le contexte régional ?
P. S. - Si l'on veut réellement garantir la paix, il faudra établir un équilibre des forces entre Israël, d'une part, et la Syrie, le Liban, la Jordanie, voire la Palestine, d'autre part. Pour le moment, il existe un énorme fossé technologique, économique et militaire entre Damas et Jérusalem. La Syrie ne possède pas d'armes de destruction massive. Elle n'a pas de réelle capacité dissuasive.
B. A. - N'a-t-elle pas d'armes chimiques ?
P. S. - Je n'en sais rien mais, de toute évidence, pas suffisamment pour exercer un pouvoir de dissuasion face à Israël. Le problème de la région tient essentiellement à la disproportion des forces entre Israël - qui détient des armes de destruction massive et qui, grâce l'aide économique américaine, possède une avance technologique et militaire considérable - et les autres pays. Or ce sont les déséquilibres qui créent les guerres, parce que le plus fort cherche toujours à imposer son point de vue au plus faible. À cet égard, il serait salutaire que l'État juif accepte de repenser sa doctrine sécuritaire. En voulant dominer la région par la force, il ne suscite que la haine des Arabes. Des relations de bon voisinage - et un petit État palestinien à ses côtés - constitueraient les meilleures garanties pour la sécurité, et même la survie, d'Israël.

Notes :

(1) Pour l'accueillir le jour de son retour, le 18 août 2003, le président a envoyé sa voiture le chercher à l'aéroport. Il serait également question que Madame Irène Khan, la secrétaire générale d'Amnesty International, fasse une visite en Syrie.