Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
PROCHE-ORIENT : UN CONFLIT SANS FIN ?
Entretien avec Shlomo Avineri
Professeur de sciences politiques à l'Université hébraïque de Jérusalem, directeur de l'Institut d'
conduit par
Emmanuel Halperin
Israël
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Emmanuel Halperin - Il y a quelques mois, l'État d'Israël a fêté son cinquante-cinquième anniversaire. Diriez-vous qu'au cours des dernières années l'enracinement d'Israël au Proche-Orient s'est renforcé ou que, au contraire, l'Intifada a contribué à l'affaiblir ?
Shlomo Avineri - Israël est la puissance dominante de la région. Aux yeux des Arabes, c'est la Prusse du Proche-Orient. C'est un fait que, dans une guerre conventionnelle, nous sommes capables de vaincre n'importe quelle armée arabe. Mais, paradoxalement, c'est aussi un pays très vulnérable. Les Israéliens se sentent suffisamment forts pour imposer un règlement du conflit et, dans le même temps, les jours d'attentat, ils se demandent réellement si leur existence collective n'est pas menacée.
E. H. - Cette interrogation sur l'avenir d'Israël en tant que nation est-elle aussi pressante qu'autrefois, alors que l'alliance avec les États-Unis apparaît comme remarquablement stable ?
S. A. - L'avenir me semble mieux assuré car je ne vois pas d'option militaire qui, aujourd'hui ou demain, puisse mettre mon pays en péril. De mon point de vue - que tout le monde, ici, ne partage pas -, la situation était infiniment plus dangereuse dans les années 1970. Nous étions alors dans une position extrêmement délicate du fait de la conjonction de deux facteurs hostiles : d'une part, l'arme du pétrole et les revenus astronomiques que certains États arabes en tiraient et, d'autre part, le soutien apporté par l'Union soviétique à ses alliés régionaux. Aujourd'hui, l'Union soviétique n'est plus, et la puissance économique du monde arabe s'est considérablement effritée. En revanche, le refus persistant des Palestiniens d'admettre la légitimité d'Israël donne à beaucoup d'entre nous le sentiment angoissant que les espoirs suscités par les accords d'Oslo n'étaient qu'un mirage. N'oublions pas que ces accords, malgré les réserves exprimées par une partie de l'opinion, ont été approuvés par près de 70 % des Israéliens. Même ceux qui, parmi nous, estimaient que les concessions consenties étaient exagérées, notamment sur le plan territorial, pensaient que nous touchions au but, que la paix était à notre portée, que nous étions enfin acceptés. Or ce qui se passe depuis trois ans, depuis l'échec des négociations de Camp David, montre que ces attentes n'étaient pas fondées : Israël est moins menacé que par le passé, mais sa non-acceptation par les Arabes reporte à très loin le jour où nous pourrons vivre sans faire face à la haine de nos voisins.
E. H. - Les Israéliens croyaient que la reconnaissance par les Palestiniens - dans le cadre des accords d'Oslo - du droit d'Israël à l'existence impliquait une reconnaissance de la nature même de cet État, c'est-à-dire de son caractère juif. Vous estimez donc qu'ils se sont trompés ?
S. A. - Ou qu'ils ont été trompés ! L'insistance des Palestiniens à vouloir faire reconnaître le " droit au retour " des réfugiés de 1948 montre bien que l'État juif reste contesté dans son essence même. L'idée sous-jacente est que, s'il est impossible de liquider Israël par la force - les leaders palestiniens sont suffisamment réalistes pour le comprendre -, il est néanmoins possible de trouver une autre voie, moins directe : celle de la dissolution progressive de la majorité juive par l'injection d'une population arabe qui bouleverserait les données démographiques. Si l'Allemagne exigeait le retour en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Hongrie ou en Yougoslavie des douze millions d'Allemands qui y vivaient avant 1945, ne pensez-vous pas qu'il s'agirait d'une remise en question fondamentale des accords d'après-guerre ?
E. H. - Sans doute, mais l'existence même des États que vous venez de nommer n'en serait pas remise en cause. Ce qui ne serait pas le cas pour Israël...
S. A. - Exactement. Comment voulez-vous qu'Israël accepte une revendication qui implique sa disparition en tant qu'État juif ? Je ne dis pas que les Palestiniens n'ont pas fait un bout de chemin en se déclarant prêts à reconnaître Israël. Mais n'est-ce pas une simple avancée tactique ? Pour l'idéologie arabe dominante - qui trouve son expression dans les textes fondateurs du mouvement palestinien -, il n'y a tout simplement pas de " peuple juif ". C'est une religion, sans plus. Autrement dit, aux yeux des Arabes, un État juif est de même nature qu'un État quaker ou un État baptiste.
E. H. - Selon vous, rien n'aurait donc changé depuis la déclaration Balfour de 1917 ou le mandat britannique sur la Palestine de 1922...
S. A. - Tout à fait. Prenez le plan de partage de l'ONU de 1947 qui reconnaissait la légitimité de deux États dont " un État juif en Palestine ", et qui a entraîné la première guerre israélo-arabe. Je le dis avec tristesse, mais c'est un fait : je n'ai encore rencontré aucun Palestinien - pas un seul - qui soit prêt à reconnaître le droit à l'existence de cet État en tant qu'État juif.
E. H. - Et si les Palestiniens renonçaient au droit au retour sans déclarer qu'ils reconnaissent Israël en tant qu'État juif ?
S. A. - J'y verrais un signe important pouvant conduire à un compromis. Après tout, nous ne dépendons pas de la reconnaissance par les Palestiniens de ce qui, pour nous, va de soi. Mais si les Palestiniens renoncent au principe du droit au retour, de même que l'Allemagne a renoncé à revendiquer le retour en Pologne et dans d'autres pays de ses nationaux expulsés au lendemain de la guerre, ce serait à mes yeux un signe très fort. Malheureusement, je le répète, je ne vois rien qui aille dans ce sens. Même au sein de l'opinion arabe israélienne, la revendication d'un État " pour tous ses citoyens " (c'est la formule consacrée) se renforce. Les Arabes israéliens signifient par là qu'ils voudraient voir notre État perdre tous ses attributs juifs et sionistes. Il faudrait changer d'hymne national, de drapeau, de fête d'Indépendance ; il faudrait renoncer à donner à nos rues des noms de victoires militaires ; bref, il faudrait supprimer tout symbole national. L'objectif d'une telle " réforme " est facile à comprendre : priver la majorité de ses droits au nom des droits de la minorité. En signant les accords d'Oslo, l'État d'Israël a reconnu le droit à l'existence d'une entité politique et nationale palestinienne distincte. Nous ne remettons pas ce principe en cause alors que les Palestiniens, eux, ne cessent de remettre en cause la judaïté de telle ou telle composante de notre société, par exemple les Juifs d'Éthiopie. Pour les Israéliens - à l'exception de l'extrême droite -, le conflit oppose deux mouvements nationaux : le mouvement national juif et le mouvement national palestinien. Dans cette perspective, seule une solution de compromis peut être envisagée. En revanche, dans l'esprit des Palestiniens, il s'agit d'un conflit entre un mouvement national, le leur, et une puissance colonialiste qui lui a volé sa terre, à l'exemple de la France en Algérie. Et c'est, par conséquent, la solution algérienne qui s'imposerait. Pour eux, le terme " sionisme " est synonyme d'impérialisme, de colonialisme et de racisme. Tant qu'il en sera ainsi, je resterai très pessimiste quant à la possibilité d'aboutir à ce qui nous semblait à portée de main à Oslo, et que la feuille de route voudrait ressusciter.
E. H. - Vous rejoignez là le discours de la droite sioniste...
S. A. - Je ne le crois pas. La droite sioniste fondait son discours sur la force et niait l'existence d'un peuple palestinien. Je ne la nie pas, dans la mesure où je pense, comme Renan, qu'un peuple se définit comme tel par sa volonté propre. Tout ce que je réclame, c'est la réciprocité : si les Juifs qui vivent ici se définissent comme un peuple, il n'y a pas lieu de le contester.
E. H. - Il n'en demeure pas moins que l'approche existentialiste ne suffit pas. Si vous êtes face à une revendication de droit, pouvez-vous user d'un autre discours que celui de votre adversaire ?
S. A. - Si le sionisme n'a pas martelé le thème du droit, c'est tout simplement parce qu'à ses yeux il s'agissait d'une évidence. Et, dans le même temps, il a minimisé la force du rejet arabe. Nous comprenions bien que les Arabes pouvaient être hostiles à notre présence, mais nous pensions qu'avec le temps ils l'accepteraient. D'autant que la gauche israélienne pouvait s'appuyer sur la légitimité internationale. Si la SDN, l'ONU, la plupart des États, y compris les États-Unis et l'URSS, reconnaissaient nos droits, il nous semblait raisonnable de penser que le monde arabe finirait par faire de même. On oublie aujourd'hui que, lorsque les États arabes et les Palestiniens ont attaqué Israël en 1948, ils n'ont pas seulement agi contre l'État juif établi sur une partie de la Palestine, mais aussi contre la légitimité internationale. Il n'y a pas d'autre exemple d'une guerre menée par des États membres de l'ONU en violation d'une résolution de cette même ONU ! Lorsque la guerre a pris fin, par les accords d'armistice de 1949, tout le monde pensait que s'ouvriraient sans tarder des négociations en vue d'un règlement définitif. Nous avons dû déchanter car le refus arabe était beaucoup plus profond que nous l'estimions. Et il l'est toujours. Il ne s'exerce pas seulement à l'égard d'Israël, mais à l'égard de tous ceux que l'ethnocentrisme arabe considère comme étrangers à une région perçue comme exclusivement arabe. Les Kurdes, par exemple, ne sont pas reconnus par les Arabes en tant que nation. Curieusement, je n'ai pas entendu les tenants de l'autodétermination palestinienne exiger aussi celle des Kurdes. Je me souviens de m'être entretenu avec Fayçal Husseini (1), peu de temps avant sa mort. Il a essayé de m'expliquer en quoi les Kurdes n'étaient pas un peuple. Cette approche hégémonique est fortement ancrée dans la vision politique des Arabes et constitue l'obstacle majeur à une acceptation d'Israël.
E. H. - Depuis quelques années, le monde arabe s'est peut-être affaibli en raison de la chute de l'URSS et de la baisse des revenus pétroliers mais, sur le plan idéologique, les slogans que vous rappeliez il y a un instant - Israël État impérialiste, colonialiste, raciste, etc. - ont un impact grandissant dans les pays occidentaux, en particulier en France...
S. A. - La guerre de 1967 a été un tournant. Jusqu'alors, dans l'esprit de la majorité des Occidentaux, le conflit israélo-arabe mettait aux prises un petit État fragile - Israël - et un monde arabe puissant qui n'acceptait pas son existence. Depuis 1967, l'occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza, et le contrôle par Israël, de ce fait, de quatre millions de Palestiniens ont modifié la représentation du conflit. On peut, bien sûr, invoquer les circonstances particulières qui ont conduit à cette situation, expliquer pourquoi il n'y a pas eu de négociations. C'est pourtant un fait : Israël n'est plus considéré comme un petit État entouré d'ennemis mais comme une nation occupante. Les images qui se succèdent quotidiennement à la télévision - chars israéliens au centre de Naplouse, maisons détruites, peut-être à juste titre si elles abritaient des terroristes - ne font que renforcer cette perception. Si les Israéliens veulent que l'on comprenne à nouveau leur point de vue, et si les négociations restent dans l'impasse, ils n'auront pas le choix : ils devront se retirer unilatéralement de l'essentiel des territoires, démanteler une partie des implantations et mettre fin à l'occupation.
E. H. - Cette occupation n'est-elle pas légitime dans la mesure où elle résulte d'une guerre défensive et où la solution négociée se heurte à des obstacles idéologiques ?
S. A. - Une occupation de longue durée ne peut pas être légitime. Or celle-ci dure depuis trente-six ans. De part et d'autre, des revendications justes se font entendre - en tout cas, la partie israélienne le reconnaît. Mais lorsqu'on occupe un autre peuple pendant aussi longtemps, il ne faut pas s'attendre à ce que l'opinion internationale vous soutienne.
E. H. - Reste à savoir si la cessation du conflit fera disparaître cette image d'un État d'Israël créé à la suite d'une erreur historique...
S. A. - Ce qui alimente cette perception, c'est le recours systématique à la force face à ce qui apparaît comme la faiblesse et l'impuissance palestiniennes. Je suis convaincu que, dès lors que ces scènes de violence disparaîtront des journaux télévisés, l'engagement et l'intérêt de l'opinion internationale s'effaceront progressivement. Les gens se soucient peu de savoir qui a raison et qui a tort dans le conflit israélo-arabe, comme ils se soucient peu de savoir qui a raison et qui a tort dans le conflit chypriote. Mais lorsqu'ils assistent à des affrontements avec des chars d'un côté et des enfants de l'autre, ils prennent position et s'impliquent, que ce soit ici, en Bosnie ou en Tchétchénie.
E. H. - L'État palestinien envisagé hier par les accords d'Oslo et aujourd'hui par la feuille de route doit, selon les déclarations de MM. Bush et Blair notamment, être un État viable. S'il apparaît qu'il ne l'est pas, ne craignez-vous pas qu'on reproche à Israël d'être responsable de cet échec et de ne pas avoir fait suffisamment de concessions ?
S. A. - Quelles que soient ses frontières, un État palestinien sera petit, faible, confronté à d'innombrables difficultés et à de multiples tâches : reconstruction, accueil de réfugiés, etc. Si un tel État voit le jour - personnellement, je ne pense pas que la feuille de route puisse se concrétiser, pas plus que tous les autres plans concoctés depuis cinquante-cinq ans -, il aura besoin d'une aide massive. Cette aide, il ne doit pas la recevoir de l'Europe, des États-Unis ou du Fonds monétaire international, parce qu'une telle ingérence serait à coup sûr interprétée comme néo-impérialiste - voyez ce qui se passe en Irak. Elle doit lui être prodiguée par les États qui, pendant toutes ces années, ont financé le mouvement palestinien, y compris dans sa dimension terroriste, c'est-à-dire les États arabes. Pour qu'un État palestinien soit viable, il ne suffit pas que l'Arabie saoudite, par exemple, lui donne sa bénédiction verbale ; il faut qu'il soit pris en charge sur les plans économique et financier. Si ce soutien fait défaut, l'État palestinien ne sera pas viable. Et l'État d'Israël n'y sera pour rien.
E. H. - Faudrait-il transformer la bande de Gaza en un nouveau Singapour ?
S. A. - Surtout pas. Si Gaza devient Singapour, elle sera dépendante d'Israël. La paix doit permettre le développement économique des Palestiniens indépendamment de nous. Ils doivent s'insérer dans le marché global par l'intermédiaire de l'Égypte, de l'Arabie saoudite, du monde arabe. Pas en fournissant une main-d'œuvre bon marché à des entreprises israéliennes. Ce serait alors un Singapour-bantoustan, et nous serions encore accusés de néo-colonialisme !
E. H. - Comment voyez-vous l'avenir des Arabes palestiniens citoyens de l'État d'Israël ? Doivent-ils être rattachés à l'État palestinien lorsque celui-ci verra le jour ?
S. A. - Une partie des Arabes israéliens qui vivent à proximité de la frontière pourraient, en effet, passer avec leurs terres sous la souveraineté d'un futur État palestinien. Il ne s'agit pas d'expulser qui que ce soit ; mais si telle est leur volonté, et si cette volonté s'exprime par voie de référendum, pourquoi pas ? Je sais bien que de nombreux Israéliens s'opposent à cette idée par crainte de voir le pays amputé d'une partie de son territoire. Mais, en contrepartie, Israël pourrait annexer les zones limitrophes situées du côté palestinien, où ont été installées des implantations juives. Pour une raison simple : il n'est pas imaginable que des Israéliens, même dans un contexte de paix, puissent continuer à vivre dans un État palestinien. Ce n'est le désir de personne.
E. H. - Et si le monde arabe, même s'il l'approuve officiellement, rejetait en dernière analyse la solution préconisée par la feuille de route ?
S. A. - Dans ce cas, le conflit continuera, avec toutes ses conséquences néfastes sur notre société. Mais, à l'évidence, Israël ne sera pas vaincu. Si le monde arabe pense pouvoir l'emporter, il se trompe tragiquement. Les Palestiniens ont commis une grave erreur historique en 1947-1948. Arafat a lui aussi raté le coche en l'an 2000, à Camp David, alors qu'il était sur le point d'obtenir satisfaction. Parfois, les erreurs ne sont pas rattrapables.
E. H. - Ne faites-vous pas trop peu de cas de la feuille de route ? Après tout, ce projet est dans le prolongement direct des accords d'Oslo que vous avez soutenus et il recueille l'adhésion de l'ensemble de la communauté internationale. Pourquoi pensez-vous qu'il a si peu de chances d'aboutir ?
S. A. - J'ai, en effet, soutenu les accords d'Oslo. Il faut bien voir que, s'ils ont échoué, c'est en raison du refus arabe de nous accepter pour ce que nous sommes. Je vous l'ai dit : je ne vois pas de changement dans la position arabe. Allons plus loin : il y a dans le monde un certain nombre de conflits ethniques qui, sans être identiques au nôtre, lui ressemblent - des conflits territoriaux, liés à des problèmes de souveraineté, de légitimité, au caractère sacré de certains sites, etc. Au Kosovo et en Bosnie, par exemple, à la suite de l'intervention des Occidentaux, en particulier des Américains, la situation a été stabilisée, mais on est encore loin d'un règlement. Même constat à Chypre : l'initiative de Kofi Annan, soutenue par l'ensemble de la communauté internationale, a été rejetée. Quant au Cachemire, on sait comment empêcher une guerre nucléaire entre l'Inde et le Pakistan, mais aucune issue au conflit n'est pour l'instant en vue.
E. H. - Il s'agit donc d'instaurer, ou de maintenir, une stabilité précaire...
S. A. - Pas nécessairement. La stabilité peut être de longue durée. L'Empire byzantin a connu mille ans de déclin après Justinien, mais, mille ans, ce n'est pas si mal. Personne, aujourd'hui, n'a le front de proposer une solution pour la Bosnie. Personne ne sait à quoi ressemblera ce pays dans dix ans. Est-ce que l'État unitaire fédéral, prévu par les accords de Dayton, verra véritablement le jour ? Est-ce que les réfugiés reviendront dans leurs foyers ? Ce qui est sûr, c'est qu'à ce jour les réfugiés ne sont pas rentrés chez eux et que l'État unitaire ne fonctionne pas. Quant au Kosovo, il est toujours formellement sous souveraineté serbe. Lorsque Djindjic a demandé au Conseil de sécurité de débattre du statut définitif du Kosovo, sa proposition a été repoussée à l'unanimité. Tout le monde comprend que l'on peut stabiliser les choses mais qu'aborder la question du statut définitif, c'est relancer la guerre. La remarque vaut pour le Proche-Orient. C'est pourquoi la tentative de Clinton et de Barak - sincère quoique arrogante - visant à résoudre le problème une fois pour toutes au sommet de Camp David ne pouvait qu'aboutir à un échec.
E. H. - Tout ce qu'Israël et les Palestiniens peuvent espérer à ce stade serait donc un armistice du type de ceux conclus avec les États arabes en 1949 ?
S. A. - Je ne veux pas être à ce point pessimiste. Il n'est pas exclu que les choses évoluent dans un sens positif, que l'intervention en Irak débouche sur une redistribution des cartes et, surtout, sur une perception différente des réalités. Il n'est pas impossible qu'en raison de la présence américaine dans la région certains régimes arabes fassent preuve d'une ouverture accrue ; que le libéralisme et le pluralisme gagnent du terrain ; que les Kurdes d'Irak, par exemple, obtiennent plus de droits. En pareil cas, les choses pourraient changer ici aussi. Il faut néanmoins rester très prudent.
E. H. - Une confédération israélo-palestinienne est-elle envisageable ?
S. A. - Il n'existe pas au monde une seule véritable confédération. C'est une idée dont les professeurs de sciences politiques et de droit international aiment débattre dans les colloques. Mais partout où l'on a essayé de créer des confédérations - en Union soviétique ou en Yougoslavie après leur dissolution, ou bien en Bosnie -, cela n'a jamais fonctionné. S'imaginer que l'on pourrait régler le conflit israélo-palestinien à travers une solution de ce genre n'a aucun sens. Comment concevoir une confédération entre Israël et un État palestinien qui, en toute hypothèse, sera très loin de nos normes démocratiques, même si celles-ci sont moins exemplaires qu'en Norvège ? Comment s'accommoder d'un Parlement dont une partie des membres serait élue et une partie nommée par les services de sécurité palestiniens ? En revanche, un armistice assorti d'arrangements concrets sur le terrain, dans le domaine économique ou dans celui de la coopération entre les services de sécurité, me semble plus réaliste. Ce type de coexistence peut se révéler très efficace, comme on a pu le voir dans les relations entre Israël et la Jordanie bien avant que ne soit conclu un traité de paix.
E. H. - Existe-t-il un peuple jordanien ?
S. A. - Si les Jordaniens se définissent comme tels, bien sûr ! L'un des grands problèmes du monde arabe, l'une des raisons essentielles de sa rencontre difficile avec la modernité, c'est qu'il n'est pas parvenu à réaliser ce que les Italiens ou les Allemands ont réussi au XIXe siècle : créer un État unitaire pour la nation arabe. La langue arabe utilise deux mots distincts pour définir, d'une part, le peuple arabe dans son ensemble et, d'autre part, les peuples syrien, irakien, jordanien ou palestinien... Il y a donc un peuple jordanien dans le cadre de la nation arabe.
E. H. - Pouvez-vous envisager un règlement durable sans prendre en considération la dimension jordanienne du problème palestinien ? N'oublions pas, en effet, que les deux tiers des Jordaniens sont palestiniens...
S. A. - Cette dimension est une réalité objective. Cela fait des décennies qu'on enterre le régime jordanien, qu'on affirme que ce n'est qu'un phénomène passager ; or ce régime est toujours en place. Dans les années 1970, le ministre israélien des Affaires étrangères, Abba Eban, avait répondu à un homme politique qui parlait de la fragilité du roi Hussein que ce roi, quelque transitoire qu'il fût, avait assisté aux funérailles de tous les leaders du monde arabe considérés comme inamovibles. Les dirigeants jordaniens ont su manœuvrer habilement et affermir leur pouvoir. Ils utilisent l'expression " famille jordanienne " pour y inclure toutes les composantes de la population, y compris la majorité palestinienne. Tant que cette " famille " reste cohérente et que le pouvoir se maintient, il ne nous appartient pas de remettre les choses en question.
E. H. - Quel type de relations verriez-vous s'instaurer entre Israël et un futur État palestinien ?
S. A. - Nous devons limiter autant que faire se peut les zones de friction afin que coexistent deux États cohérents en matière territoriale et démographique. Dans un premier temps, les relations devront être réduites au strict minimum. Il faut que chacun se sente maître chez soi. Plus tard, quand la confiance sera restaurée, quand l'économie palestinienne aura retrouvé ses marques, nous pourrons établir une coopération entre voisins. Le " nouveau Proche-Orient " pourrait être une sorte de marché commun.
E. H. - Cet horizon de coopération semble aujourd'hui hors d'atteinte...
S. A. - Il l'est. La paix n'est pas au coin de la rue. Contrairement à ce que nous pensions après Oslo, nous ne sommes pas à la veille d'un compromis historique. C'est pourquoi il nous faut sortir de la crise qui nous touche de plein fouet les uns et les autres, calmer le jeu, stabiliser la situation, même au prix d'initiatives israéliennes unilatérales, y compris l'évacuation d'une partie des implantations dans les territoires. Nous avons besoin de nous replier sur nous-mêmes, le temps de panser nos plaies.
E. H. - Protégés par une muraille de Chine ?
S. A. - Pas par une muraille de Chine, mais par une frontière. Nous sommes en paix avec l'Égypte et avec la Jordanie, et nos frontières avec ces deux pays sont sécurisées par un dispositif militaire. Nous sommes séparés de la Syrie par une frontière fortifiée qui assure notre sécurité. Il est de notre intérêt d'avoir une vraie frontière entre nous et les Palestiniens, quitte à ce qu'elle soit, elle aussi, fortifiée.

Notes :

(1) Membre du comité exécutif de l'OLP, chargé du dossier de Jérusalem, Fayçal Husseini a dirigé la Maison de l'Orient qui était devenue, au fil du temps, le quartier général officieux de l'OLP à Jérusalem. Il symbolisait les aspirations du peuple palestinien visant à faire de Jérusalem-Est la capitale de leur futur État. Il est décédé d'une crise cardiaque le 31 mai 2001.