Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
IRAK : RÉPONSE AUX ANTI-GUERRE
Article de Amir Taheri
Écrivain et éditorialiste
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"Pourquoi sommes-nous entrés en guerre ?" Tel est le titre d'un pamphlet publié en mai dernier par l'écrivain américain Norman Mailer. Et nombreux sont ceux qui se posent cette même question, en particulier aux États-Unis et au Royaume-Uni, puissances qui se sont alliées pour libérer l'Irak de la tyrannie de Saddam Hussein.
Dans ces deux pays, la décision d'entrer en guerre avait fait l'objet d'un vaste débat. Y compris au Congrès américain et au Parlement britannique. Mais il n'en reste pas moins légitime de s'interroger sur la justesse de l'intervention. Ne serait-ce que parce qu'il est toujours utile de revenir sur les arguments qui ont présidé à une décision aussi cruciale que l'engagement d'un État dans une opération armée. Malheureusement, force est de constater que des objectifs politiques qui n'ont rien à voir avec l'Irak sont venus se mêler à cette discussion : certains en profitent pour tenter d'obtenir la démission de Tony Blair ; d'autres font feu de tout bois afin d'empêcher la réélection de George W. Bush.
Lorsque l'on étudie attentivement l'autoproclamé " camp de la paix ", on se rend compte que, en Occident et dans le monde musulman, une alliance très hétéroclite s'est réunie sous le flambeau de l'opposition à la guerre en Irak.
Saddam Hussein, c'est indéniable, avait peu d'amis dans l'arène internationale. Mais, à la veille de sa chute, de nombreux gouvernements étrangers s'accommodaient, tant bien que mal, de sa présence au pouvoir.
Les mollahs iraniens préféraient voir régner à Bagdad le Baas plutôt qu'un gouvernement pro-américain, même si celui-ci devait être dominé par les chiites. Un gouvernement chiite installé à Bagdad pourrait prétendre à exercer un rôle dominant auprès de tous les musulmans chiites du monde, une position que l'Iran revendique depuis la Révolution islamique, en 1979.
Pour les Syriens, il valait mieux que l'Irak fût dirigé par leur frère ennemi baasiste que par un régime pluraliste.
Quant aux despotes arabes, du golfe Persique à l'Afrique du Nord, ils considéraient, eux aussi, d'un bon œil ce dictateur sanguinaire : ses excès parvenaient presque à faire passer leurs régimes pour des modèles de vertu !
Saddam convenait également aux Français et aux Russes. Après l'avoir fréquenté et soutenu pendant des décennies, Paris et Moscou craignaient, en effet, que son successeur éventuel ne décide de se tourner vers " les Anglo-Saxons " et d'établir avec ceux-ci une " relation spéciale ", surtout dans le domaine délicat de l'exploitation des réserves pétrolières.
Enfin, les Turcs l'appréciaient car ils savaient parfaitement que, si un autre gouvernement était installé à Bagdad, jamais leurs troupes ne pourraient aller et venir à leur guise dans le nord de l'Irak afin d'y assassiner les Kurdes, ce malheureux peuple haï aussi bien par les dirigeants irakiens que par les autorités d'Ankara.
Quand les tambours de la guerre se mirent à résonner, nombre de libéraux (au sens américain du terme), des deux côtés de l'Atlantique, voulurent voir en Saddam Hussein l'incarnation de la figure héroïque du leader du tiers-monde dressé face au Premier monde et à son unique superpuissance. Tout en admettant que le raïs était un tyran et qu'il avait exterminé une bonne partie de son peuple, ils lui trouvaient des circonstances atténuantes : Saddam n'était-il pas issu d'une culture où la violence était un outil légitime de la politique ?
Ces beaux esprits rappelèrent les " péchés coloniaux " de l'Occident ; ils présentèrent le dictateur irakien comme une victime ; et ils s'opposèrent vigoureusement à l'emploi de la force contre son régime. Ce raisonnement participait de la même philosophie que celle qui absout les pires assassins sous le prétexte qu'ils ont eu une enfance malheureuse, qu'ils ont subi des discriminations du fait de la couleur de leur peau ou que la pauvreté dans laquelle ils ont grandi ne pouvait que les conduire au crime. Au final, le renversement de Saddam par la force fut perçu comme une opération hostile au tiers-monde, raciste envers les Arabes, islamophobe et, last but not least, impérialiste et colonialiste.
En fait, ceux qui rejettent l'idée consistant à abattre les dictateurs du tiers-monde par des moyens militaires ne sont pas moins impérialistes que ceux qu'ils dénoncent. Tandis que les " impérialistes " traditionnels considéraient qu'il relevait de leur mission d'" exporter " la civilisation occidentale, les néo-impérialistes, eux, souhaitent - au nom de " l'altérité culturelle " - laisser les " pays en développement " mijoter dans leur bouillon de tyrannie, de pauvreté et de terreur. Pour les " néo-impérialistes " l'essentiel est de commercer avec le tiers-monde, de profiter de ses ressources naturelles et de le visiter en touristes ; mais il ne faut surtout pas se mêler de ses affaires intérieures, jugées " trop compliquées ".
Selon ces bien-pensants, les missions humanitaires et les organisations non gouvernementales occidentales doivent continuer d'agir dans le tiers-monde, non pas pour sauver les populations du despotisme et du génocide, mais uniquement pour nourrir et vacciner les victimes avant qu'elles ne soient assassinées par les hommes de main des dictateurs...
Les néo-impérialistes nous disent que les Arabes ne souhaitent pas élire démocratiquement leurs dirigeants et vivre dans un État de droit ; que les Nord-Coréens, après tout, peuvent supporter de vivre dans cette immense prison qu'est leur pays ; et que les Africains ne méritent rien de mieux que d'être gouvernés par des Robert Mugabe ou des Charles Taylor.
Ces " néo-impérialistes ", qui sont-ils ?
On recense parmi eux tous ceux qui détestent l'Amérique, souvent sans même savoir pourquoi... L'anti-américanisme est le seul résidu de plusieurs idéologies en faillite : le communisme et ses différents avatars, le nazisme, le panarabisme, l'islamisme (1). Pour ces individus, la haine des États-Unis représente un véritable " filet de protection idéologique " sans lequel ils verraient leur existence politique réduite à néant.
Fait significatif : en France, l'opposition à la libération de l'Irak a balayé tout un étrange spectre politique qui allait des lepénistes aux trotskistes en passant par les socialistes, les communistes et les gaullistes.
D'autres contempteurs de la guerre en Irak l'ont contestée pour des raisons différentes et, parfois, tout à fait compréhensibles.
Les adversaires résolus de la peine capitale n'aiment pas George W. Bush car, du temps où il était gouverneur du Texas, des dizaines de condamnations à mort furent prononcées et exécutées avec son assentiment dans cet État. Les militants pour la liberté de l'avortement soupçonnent le locataire de la Maison-Blanche d'être tenté de remettre en question le droit à l'interruption volontaire de grossesse. Certains reprochent au président américain de refuser de signer les accords de Kyoto, supposés limiter le dommage infligé à l'environnement par les industries polluantes. D'autres lui en veulent de ne pas donner son aval à la Cour pénale internationale récemment créée. D'aucuns ont pris pour argent comptant l'allégation selon laquelle il n'aurait pas remporté l'État de Floride lors de l'élection présidentielle de novembre 2000. Enfin, n'oublions ni ceux des pacifistes qui sont parfaitement sincères et respectables, ni les chrétiens obnubilés par leur désir de " tendre l'autre joue " : ceux-là s'opposent systématiquement à toute guerre, quelle qu'elle soit.
Tous ces facteurs font qu'il est difficile, sinon impossible, de discuter du conflit irakien sans déborder de son cadre strict. Aussi juste que puisse être la cause sous-tendant l'intervention anglo-américaine, il se trouvera toujours des gens pour refuser la guerre et souhaiter, voire favoriser l'échec de la coalition sur le terrain. Tout simplement parce qu'ils haïssent les États-Unis et/ou George W. Bush, ainsi que toute politique qu'il viendrait à conduire.
Il n'est pas évident de démêler l'écheveau des arguments et pseudo-arguments avancés par les adversaires de la guerre avant et après la chute du régime de Saddam Hussein. Mais l'on peut essayer d'en établir une liste et tenter de les décrypter un par un.
1. Il s'agissait d'une guerre préemptive.
Cet argument consiste à affirmer que l'Irak de Saddam Hussein ne représentait de menace pour personne et qu'il a été attaqué sous le seul prétexte qu'il pourrait, dans l'avenir, mettre en péril la sécurité du reste du monde. Et l'on ajoute que si ce principe de guerre préventive entrait dans les mœurs, d'autres nations pourraient être tentées d'attaquer leurs ennemis, réels ou supposés...
L'un des exemples souvent mentionnés à l'appui de cette thèse est celui de l'Inde : ce pays aurait pu, selon eux, profiter du précédent irakien pour déclencher une guerre préemptive contre le Pakistan. Or, on le sait, en réalité, ce ne fut pas le cas. En fait, c'est l'inverse qui survint. Trois semaines après la chute de Saddam Hussein, le premier ministre indien Atal Bihari Vajpayee invita le Pakistan à reprendre le dialogue. Le président pakistanais Pervez Musharraf accueillit cette proposition très favorablement et, aujourd'hui, les deux voisins progressent à grands pas vers la restauration de la confiance réciproque.
De toute façon, l'opération qui a détrôné Saddam n'avait rien de " préemptif ". Légalement parlant, l'Irak se trouvait en guerre contre les Nations unies depuis le 2 août 1990, quand son armée envahit le Koweït. En mars 1991, une fois ses forces chassées de l'émirat, Saddam signa un cessez-le-feu avec l'ONU. Cet accord affirme clairement que l'état de guerre entre l'Irak et les Nations unies se prolongera jusqu'à ce que le Conseil de sécurité décide d'y mettre fin. Par conséquent, lorsque, en mars 2003, les forces américaines et britanniques traversèrent la frontière irakienne, elles ne déclenchaient pas une nouvelle guerre, a fortiori préemptive. Elles ne faisaient que continuer une guerre provoquée, treize ans auparavant, par Saddam Hussein.
2. Saddam n'avait pas violé le cessez-le-feu...
La vérité, c'est qu'il l'a violé, à maintes reprises par surcroît. Entre 1991 et 2003, le Koweït rapporta soixante et un incidents dans lesquels l'Irak avait violé les termes du cessez-le-feu. Autre infraction patente : en plus de cent occasions, les Irakiens ont essayé d'abattre des avions américains et britanniques - voire, au commencement, même français - qui patrouillaient dans les zones d'exclusion aérienne (2).
Les autorités iraniennes, pour leur part, ont porté à la connaissance des Nations unies deux cent dix-huit cas où l'Irak était passé outre le cessez-le-feu qu'il avait signé en 1989 avec Téhéran. Cessez-le-feu qui était venu clore, faut-il le rappeler, huit ans d'une guerre dont Saddam avait pris l'aventureuse initiative en septembre 1980. D'ailleurs, la propagande irakienne n'a-t-elle pas constamment prôné la " guerre continue " contre les pays de la coalition qui, en 1990-1991, avait libéré le Koweït ?
3. La guerre contre Saddam était illégale.
Il est vrai que l'action entreprise par la coalition en mars 2003 n'avait pas été spécifiquement ordonnée par le Conseil de sécurité. Mais il est tout aussi vrai que le Conseil ne l'avait pas interdite non plus. Sauf erreur, personne n'a cherché à obtenir une session d'urgence destinée à statuer sur l'illégalité de cette opération et à tenter de s'accorder sur un nouveau cessez-le-feu. Or, en tant que membres permanents du Conseil, la France, la Russie et la Chine auraient pu agir en ce sens. Mais elles ne le firent pas, reconnaissant ainsi - certes implicitement - la légitimité de l'intervention anglo-américaine. Soit dit en passant, il ne s'agit pas là d'une grande première. Chacun se souvient, à cet égard, d'autres situations où des membres des Nations unies ont entrepris une action militaire contre un pays sans détenir de mandat en bonne et due forme du Conseil de sécurité : nous pensons, bien sûr, à la Bosnie et au Kosovo.
4. La guerre fut déclenchée sans que les inspecteurs de l'ONU aient déclaré que l'Irak détenait effectivement des armes de destruction massive.
C'est vrai. Reste que les inspecteurs n'ont pas déclaré non plus que l'Irak avait démantelé l'arsenal de destruction massive dont il avait officiellement admis l'existence... Le dernier rapport de l'équipe de Hans Blix montre clairement que la preuve de la destruction d'importantes quantités d'armes chimiques et biologiques n'avait toujours pas été présentée. Hans Blix et Mohamed El Baradei, qui co-dirigeaient l'équipe des inspecteurs chargés de la recherche d'armes nucléaires, ont répété à plusieurs reprises qu'ils ne pouvaient ni affirmer que l'Irak disposait d'ADM, ni certifier le contraire. Tous les membres du Conseil de sécurité, au premier rang desquels la France et la Russie ont reconnu que Saddam avait probablement caché ses ADM. Nul n'a pris le risque de proclamer que Bagdad avait totalement renoncé aux armes interdites, conformément aux dix-huit résolutions adoptées par le Conseil de sécurité et aux termes du cessez-le-feu de 1991.
5. On aurait pu donner plus de temps aux inspecteurs.
C'est vrai aussi. La mission d'inspection de l'ONU aurait pu se poursuivre jusqu'à la fin des temps. Mais toute personne un tant soit peu au fait des questions de désarmement doit savoir qu'il n'existe que deux manières de désarmer un État.
La première requiert son consentement. L'État concerné invite l'ONU à l'aider à démanteler certains types d'armes - généralement nucléaires -, puis à certifier que cette mission a été accomplie. C'est ce qui s'est passé en Afrique du Sud (à la fin de l'apartheid) ainsi qu'en Ukraine, en Biélorussie et au Kazakhstan (après l'effondrement de l'empire soviétique).
La seconde consiste à vaincre l'État réfractaire par des moyens militaires, à occuper son territoire puis à rechercher et, finalement, à détruire ses ADM. Ce scénario a été appliqué à l'Allemagne et au Japon après la Seconde Guerre mondiale. Le cas de l'Irak de Saddam Hussein était unique : jusqu'à mars 2003, il s'agissait de désarmer un État contre sa volonté, mais sans l'envahir pour autant. Les missions de désarmement de l'Afrique du Sud, de l'Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan avaient pris entre douze et trente mois. L'Irak, lui, a eu presque treize ans pour se débarrasser de son arsenal. Or, malgré ce délai record, l'Irak admettait lui-même, au moment où débutait la guerre de libération, qu'il ne l'avait toujours pas fait... Six jours avant le déclenchement des opérations, Saddam ordonna la destruction de quelques-uns de ses missiles Al-Samoud : nouvelle mystification destinée à gagner un peu de temps. Après avoir expulsé les inspecteurs en 1998, le maître de Bagdad avait accepté de les laisser revenir en Irak en 2002 sous la pression américaine ; mais il était manifestement déterminé à saboter leur travail. Dans tous les cas de figure, une équipe de seulement quatre cents inspecteurs - dont le rayon d'action était limité à huit cents sites désignés par les autorités irakiennes - ne pouvait pas couvrir un territoire aussi vaste que la France. Étant donné que personne ne s'était montré suffisamment naïf pour croire Saddam lorsqu'il affirmait que son pays ne détenait plus d'ADM, il ne restait qu'une seule façon de refermer ce chapitre pour de bon : y aller et vérifier par soi-même.
6. Plusieurs mois après la fin de la guerre, aucune arme de destruction massive n'a été découverte...
C'est vrai, en grande partie. Jusqu'à présent, la coalition a saisi un stock de missiles Al-Samoud et des rampes de lancement pour missiles Al Hussein et Al Abbas. Les résolutions de l'ONU interdisaient à l'Irak de détenir trois types d'armes : nucléaires ; chimico-biologiques ; et les missiles d'une portée supérieure à 150 kilomètres.
En ce qui concerne les armes nucléaires, tout le monde s'accorde à dire que Saddam avait interrompu le programme qu'il avait lancé en 1975 avec l'aide de la France. On ne saurait, pour autant, en conclure que l'Irak ne disposait pas du savoir-faire et du personnel nécessaires pour relancer rapidement un programme d'armement nucléaire...
La question des armes chimiques et biologiques est plus complexe. Les usines d'engrais chimiques - et même, parfois, les usines pharmaceutiques - peuvent facilement être affectées à la production d'armes chimiques et/ou biologiques. Dès lors, il était indispensable de découvrir ce qu'il était exactement advenu d'une quantité importante de substances mortelles dont l'Irak, dans son rapport remis le 7 décembre 2002 au Conseil de sécurité, avait avoué qu'elle n'avait pas été recensée.
Enfin, pour ce qui est des missiles balistiques, il a été démontré que l'Irak n'avait pas respecté leur portée maximale autorisée en fabriquant des Al-Samoud. Par surcroît, le ministère de l'Industrie militaire de Saddam faisait tourner plus d'une douzaine d'usines (qui fabriquaient des appareils ménagers) susceptibles d'être réassignées à la fabrication de missiles longue portée semblables à ceux que l'Irak avait utilisés contre l'Iran, Israël et l'Arabie saoudite entre 1980 et 1991.
7. Après tout, peut-être Saddam disait-il la vérité lorsqu'il affirmait qu'il n'avait pas d'ADM...
Peut-être. Mais qu'entend-on par " programme d'armes de destruction massive " ? Certainement pas la " trace encore chaude " réclamée par certains pour admettre que l'Irak disposait d'ADM. En premier lieu, il faut comprendre que la décision d'un pays de se doter d'ADM relève d'une stratégie politique. Nous savons que Saddam avait opté pour cette stratégie à partir du milieu des années 1970. Il conduisait alors activement un programme d'armement nucléaire (les détails concernant ce programme peuvent être consultés à l'Agence internationale de l'énergie atomique à Vienne). Dans les années 1980, il a employé des armes chimiques aussi bien contre l'Iran que contre la population kurde de la ville irakienne de Halabja (une étude de l'université catholique de Louvain, en Belgique, conduite entre 1989 et 1992, décrit cette opération avec précision).
Une fois que cette stratégie a été adoptée, il faut mobiliser toutes les ressources financières et humaines nécessaires à sa mise en œuvre. Entre 1980 et 1990, le projet militaire, un temps dirigé par le beau-fils de Saddam, Hussein Kamel, se vit attribuer un budget annuel de 2,5 milliards de dollars.
Troisième élément indispensable à la réalisation d'un programme d'ADM : le personnel. En 1992, le gouvernement de Saddam a donné à l'équipe des inspecteurs des Nations unies dirigée par Rolf Ekeus les noms de 3 080 scientifiques et techniciens travaillant dans ce domaine interdit. En mars 2003, seuls quelques dizaines d'entre eux avaient été répertoriés par des inspecteurs. Et l'équipe Blix ne fut autorisée à en interroger que neuf, dont sept en présence d'agents des services secrets irakiens.
Soyons très clair : nous devrons laisser à la coalition tout le temps qu'il lui sera nécessaire pour découvrir les ADM de Saddam. Nous avons affaire à un puzzle gigantesque qui doit être reconstitué avec beaucoup de patience. N'oublions pas que les Alliés mirent seize ans à établir un bilan complet du programme d'armement nucléaire secret de Hitler. Et même lorsqu'un État procède à un désarmement volontaire, la durée minimale requise pour mettre à jour la totalité de son arsenal - nous l'avons vu plus haut - est d'au moins un an. Répétons-le : Saddam a eu treize ans pour désarmer, treize années au cours desquelles il a dissimulé tout ce qui avait rapport à ses ADM, y compris ses programmes de fabrication, son savoir-faire technique et, peut-être, des armes prêtes à être déployées. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que la découverte de ces armes réclame du temps. Or la recherche active des ADM cachées en Irak n'a commencé qu'en juin 2003 avec la création d'une nouvelle équipe d'inspecteurs dirigée par David Kaye, un expert américain très respecté. Jusque-là, la chasse aux ADM de Saddam avait été conduite par des troupes américaines et britanniques qui n'avaient pas reçu de formation adéquate, ou bien par des experts qui savaient comment neutraliser ces armes mais non comment les découvrir...
Si les ADM ne sont pas retrouvées dans un délai précis, il ne faudra surtout pas en conclure qu'elles n'ont jamais existé. Les gouvernements espagnol et britannique n'ont cessé, depuis trente-cinq ans, de chercher les caches d'armes des organisations terroristes basques et irlandaises : ils n'en ont découvert qu'une infime partie. Les Français, eux non plus, n'ont guère connu beaucoup de succès dans leur traque des armes dissimulées par les terroristes corses. Et les autorités philippines continuent de découvrir des arsenaux que les Japonais avaient mis à l'abri il y a plus d'un demi-siècle.
8. Admettons que Saddam disposait d'ADM. Était-ce une raison suffisante pour lui déclarer la guerre ?
C'est là l'un des procédés favoris des adversaires de la guerre : prétendre que l'intervention anglo-américaine ne reposait sur aucune autre justification que la recherche des ADM irakiennes. Argumentaire pratique, en effet : il permet d'accuser George W. Bush et Tony Blair d'avoir entraîné leurs pays dans la guerre pour de fausses raisons. Et aussi longtemps que les ADM n'auront pas été retrouvées, ces deux dirigeants seront considérés comme des vendeurs de voitures d'occasion, pour ne pas dire plus. Mais ceux qui épousent cette logique oublient délibérément que la question des ADM n'était que l'un des aspects d'un acte d'accusation long comme le bras. Entre août 1990, lorsque Saddam a envahi le Koweït, et mars 2003, quand la coalition conduite par les États-Unis attaqua l'Irak, le Conseil de sécurité avait adopté dix-huit résolutions portant sur la politique et le comportement du dictateur de Bagdad. La détention d'ADM n'était qu'un problème parmi d'autres.
Le Conseil avait expressément demandé à Saddam de cesser de menacer ses voisins et de déstabiliser la région. Le dictateur n'obtempéra pas. Entre 1990 et 2003, l'Irak, nous l'avons dit, a violé à soixante et une reprises le cessez-le-feu qu'il avait signé avec le Koweït. Sous le règne de Saddam, la propagande irakienne s'est déchaînée contre de nombreux gouvernements arabes, ébranlant la paix et la stabilité de la région. Et le territoire irakien a servi de base à pas moins de soixante-dix-huit attaques terroristes contre l'Iran.
Les diverses résolutions du Conseil de sécurité exigeaient également que l'Irak abandonnât une bonne fois pour toutes ses prétentions sur le Koweït. Là aussi, le raïs eut recours à ses ruses habituelles. Un texte qui énonçait clairement la fin des revendications de Bagdad sur l'émirat fut effectivement soumis à l'Assemblée nationale, ce Parlement-croupion ; mais il ne reçut jamais l'approbation finale du Conseil du commandement révolutionnaire, l'organe suprême du régime irakien. Et les hauts dignitaires irakiens ne manquèrent pas une occasion de promettre que, un jour, le Koweït, désigné comme " la dix-neuvième province d'Irak ", serait " réunifié " avec " la mère patrie ".
Ces résolutions sommaient aussi Saddam d'arrêter de violer les droits du peuple irakien et de mettre fin à trois décennies de répression violente. Nous savons aujourd'hui que ses hommes de main ont continué d'exécuter des adversaires réels ou supposés du régime jusqu'au 8 avril 2003, veille de l'entrée des troupes américaines à Bagdad. Selon Amnesty International et d'autres sources comme le Comité spécial pour l'Irak dirigé par la parlementaire britannique Anne Clwyd, entre 1991 et 2003, plus de 100 000 Irakiens ont été assassinés par la machine de mort de Saddam (ces chiffres tiennent compte des rebelles tués au printemps 1991 lorsque Saddam écrasa la révolte née au sud du pays). Et rappelons que, si l'on prend la totalité du règne de Saddam, le nombre des victimes qui lui sont imputables est, bien sûr, beaucoup plus élevé : plus d'un million d'Iraniens et d'Irakiens sont morts dans la guerre de 1980-1988 déclenchée par le tyran de Bagdad.
La découverte de fosses communes, les témoignages de milliers d'anciens détenus politiques et d'autres preuves aujourd'hui disponibles montrent que Saddam n'a pas respecté une seule des résolutions adoptées par l'ONU au sujet de son pays.
Plusieurs résolutions réclamaient de Saddam qu'il fasse toute la lumière sur les citoyens étrangers qui disparurent en Irak en 1990-1991, en particulier sur le sort de six cents Koweïtiens kidnappés par les Irakiens en août 1990. Pendant plus d'une décennie, Saddam a usé de tous les subterfuges et faux-fuyants imaginables pour ne pas donner cette information qu'il a toujours considérée comme étant " hors de propos ".
Le dictateur a également violé les résolutions et les accords ayant trait au programme " pétrole contre nourriture ". Dans certains cas, lui et son entourage n'hésitèrent pas à se compromettre dans des opérations criminelles telles que le recel et la contrebande de médicaments vers des pays étrangers, ainsi que dans la création d'un marché noir. De nombreux biens de consommation importés par l'Irak furent, plus tard, détournés et vendus en Jordanie ou en Iran.
Du point de vue du droit, la violation de chacune de ces dix-huit résolutions constituait une base juridique suffisante pour une intervention de la communauté internationale en Irak.
9. George W. Bush et Tony Blair ont affirmé que l'Irak était devenu un refuge pour de nombreux terroristes et, avant tout, pour Al-Qaïda. Où sont les preuves ?
D'abord, il ne faut pas perdre de vue que le président Bush n'a jamais prétendu que l'Irak était impliqué dans les attaques du 11 septembre 2001 contre les États-Unis.
Il n'en reste pas moins que près de sept cents " djihadistes " ont d'ores et déjà été capturés par les forces de la coalition sur le territoire irakien. Parmi eux, des membres d'Ansar-el-Islam, un groupe allié à Al-Qaïda. Rappelons que ce groupe disposait dans le nord-est de l'Irak d'une base, qui fut détruite par la coalition en mai dernier.
Deux groupes terroristes iraniens, les Moudjahidine Khalq et le Komalah, avaient, eux aussi, des bases en Irak. Environ 3 000 combattants moudjahidines sont d'ailleurs actuellement détenus dans l'une de leurs anciennes bases, située à Tawilah, à l'est du pays. Autres organisations terroristes qui avaient installé leurs repaires et/ou bureaux dans le havre de quiétude que leur offrait l'Irak de Saddam : des groupes palestiniens dirigés par feu Abou Nidal (Sabri al-Banna), Abou Abbas (le responsable, en 1985, de l'acte de piraterie commis contre le paquebot italien " Achille Lauro ") ou encore Ahmed Jibril (le fondateur du FPLP-CG). Des dizaines de leurs membres et de leurs leaders ont été capturés. Citons également, parmi les organisations abritées par Bagdad, le Front de libération du Golfe arabe occupé (FLOAG) ; le Front de libération Al-Ahwaz ; le Front de libération du Béloutchistan ; ou encore le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), récemment rebaptisé Kadek. La chute de Saddam a permis à la coalition de démanteler ce qui était, tout simplement, le second plus grand centre mondial du terrorisme international après la République islamique d'Iran.
10. Les Américains souhaitaient conquérir l'Irak pour ses ressources pétrolières.
C'est possible. Mais si c'est le cas, les Américains se rendront rapidement compte qu'il s'agit d'un bien mauvais calcul. Il est vrai qu'on estime généralement que l'Irak détient plus de 10 % des réserves prouvées de la planète. Reste qu'il ne s'agit que d'un fait géologique et non pas économique. À l'heure actuelle, d'après l'Opep, la capacité de production de l'Irak s'élève à 2,2 millions de barils par jour. Par ailleurs, bien qu'ils importent la moitié de leurs besoins en pétrole, les États-Unis sont toujours le plus grand producteur mondial. Mais le coût de production du pétrole américain est comparativement élevé. Confronté à du pétrole étranger bon marché, il ne serait donc plus rentable. Utiliser le pétrole irakien pour casser les prix porterait un mauvais coup à l'industrie pétrolière américaine. Pis encore : l'irruption sur le marché d'une importante quantité de brut irakien augmenterait la dépendance des États-Unis vis-à-vis de leurs importations d'or noir - ce que l'administration Bush souhaite éviter à tout prix : l'objectif premier de sa stratégie énergétique consiste précisément à réduire la part des importations dans la consommation de pétrole des États-Unis pour les quinze ans à venir.
Mais que se passerait-il si Washington tentait de vendre le pétrole irakien plus cher que le cours en vigueur ? Voilà qui ne serait pas plus sensé. Si les prix du brut étaient poussés vers le haut, le marché se mettrait à la recherche d'énergies alternatives. Celles-ci - qui, aujourd'hui, reviennent encore très cher à la production - deviendraient alors avantageuses (citons, parmi ces énergies alternatives, les réserves de schiste au Canada). Un pétrole trop cher peut déclencher les tendances inflationnistes que les États-Unis, aussi bien que l'Europe, n'ont réussi à endiguer que depuis dix ans. Même si l'on suppose que les États-Unis conserveront un contrôle total sur le pétrole irakien, quelles conclusions peut-on tirer de cette situation ? Si les Américains décidaient de vendre le pétrole irakien à des prix inférieurs à ceux - en partie déterminés par l'Opep - pratiqués sur le marché, non seulement ils affaibliraient leur propre industrie pétrolière, tout comme celles du Canada et du Mexique, mais, par surcroît, ils remettraient en question les perspectives de développement des sources alternatives d'énergie. S'ils décidaient, au contraire, d'augmenter les prix du brut, ils détruiraient tout simplement des pans entiers de leurs industries et services qui consomment énormément d'énergie. L'économie américaine se trouverait plongée dans la stagflation. On voit bien que même s'ils contrôlaient le pétrole irakien, les Américains n'auraient intérêt ni à pousser les prix vers le haut, ni à les baisser trop brutalement. Dès lors, la théorie selon laquelle c'est le pétrole qui a été le vrai motif de la guerre a du plomb dans l'aile...
Mais ce n'est pas tout : le pétrole irakien doit faire face à d'autres problèmes. Les principaux champs pétrolifères du nord de l'Irak sont considérés comme " relevant de la gériatrie ". Des investissements de plusieurs milliards de dollars seraient nécessaires pour les maintenir à leur niveau actuel de production - par le biais d'un processus connu sous le nom de " réhabilitation secondaire ". Des dizaines de puits sont " morts " au cours de ces dernières années à cause de l'incapacité des Irakiens à stabiliser leur production via des injections de gaz pour maintenir le niveau des réserves. Et la mise en exploita-
tion des nouveaux champs, comme ceux des îles Majnun et
de Rumaila, nécessite un investissement de départ estimé à 16 milliards de dollars...
Pourtant, imaginons que toutes ces difficultés soient levées et que l'Irak parvienne à remplir les quotas que l'Opep lui a attribués, soit 3,3 millions de barils par jour. Au prix actuel, il y gagnerait environ 20 milliards de dollars par an. Ce qui équivaut presque exactement au coût de l'occupation américaine.
De plus, les infrastructures nationales de l'Irak ont été sévèrement endommagées par trois guerres et par de longues années d'investissements insuffisants. Elles sont tout près de s'effondrer. La conclusion s'impose : l'Irak devrait dépenser tous ses revenus pétroliers pour financer sa reconstruction, sans parler des sommes importantes qu'il devrait emprunter pendant au moins les deux décennies à venir. Et nous avons volontairement omis dans ce calcul les éventuelles réparations de guerre que l'Irak pourrait être conduit à payer à l'Iran, au Koweït et à une dizaine d'autres pays, réparations dont le montant pourrait s'élever à 2 000 milliards de dollars. La poule aux œufs d'or, vous dites ?
Ce que les États-Unis veulent, en réalité, c'est avoir un accès garanti à un pétrole vendu à des prix raisonnables. Ils n'ont jamais aspiré à contrôler les réserves pétrolières de la planète. Une fois que l'Irak se sera remis à exporter, son pétrole entrera sur le marché global et sera vendu, au prix en vigueur, à quiconque souhaitera s'en procurer.
Supposons que les Américains quittent l'Irak dans trois ans. Toute cette opération leur aura alors coûté au moins 100 milliards de dollars. Une seule chose pourra, a posteriori, justifier une telle dépense : la stabilisation du Moyen-Orient et l'assèchement de ce " marais " propice au développement du terrorisme qu'était devenu l'Irak de Saddam Hussein.
11. En tout cas, les États-Unis n'ont agi qu'en fonction de leur seul intérêt...
Sans aucun doute. C'est ce que fait chaque État rationnel. Ce qui est important ici, c'est que - au moins dans ce cas précis - l'intérêt des États-Unis coïncide avec celui de la planète entière. Les dix-huit résolutions de l'ONU sont là pour l'attester. N'oublions pas qu'il s'agissait de résolutions contraignantes : ce qui veut dire que l'ONU devait les mettre à exécution par tous les moyens à sa disposition. Les États-Unis et leurs alliés, au premier rang desquels le Royaume-Uni, ont fait en sorte que les résolutions de l'ONU soient appliquées. Rappelons que lorsqu'ils vainquirent Hitler et le régime militariste japonais, les États-Unis agissaient aussi, d'une certaine façon, " dans leur propre intérêt "...
12. Il existe bien d'autres résolutions du Conseil de sécurité qui ne sont pas respectées. Pourquoi les États-Unis pratiquent-ils le " deux poids, deux mesures " ?
L'Irak était un cas unique dans la mesure où cet État était en guerre avec les Nations unies. Aujourd'hui, aucune situation ne peut être comparée au conflit qui mettait aux prises l'Irak et l'ONU. De nombreuses autres résolutions ont été votées, en particulier sur le Proche-Orient. Mais aucune d'entre elles n'exige de l'ONU qu'elle les fasse appliquer par la contrainte. Ces résolutions ne font que définir des " cadres " à l'intérieur desquels tels ou tels des États membres de l'ONU sont conviés à régler les conflits qui les opposent.
Certes, il existe, de par la planète, d'autres régimes brutaux, même si rares sont ceux qui pourraient rivaliser en sauvagerie avec l'Irak de Saddam Hussein. Reste qu'aucun de ces régimes n'a violé dix-huit résolutions contraignantes du Conseil de sécurité. L'Irak a été le premier et, espérons-le, le dernier à le faire.
13. Comment se fait-il que la coalition n'ait toujours pas trouvé Saddam Hussein ? N'est-ce pas là le signe que le tyran dispose de bien plus de partisans que ne le suggèrent les Américains ?
Il est incontestable que certains Irakiens sont restés fidèles à Saddam. Le parti Baas comptait plus d'un million de membres divisés en trois catégories : sympathisants, membres associés et membres à part entière. Il suffit que 1 % d'entre eux soient vraiment loyaux pour que Saddam puisse compter sur un noyau dur de 10 000 partisans, principalement recrutés parmi les sunnites et les chrétiens qui redoutent de perdre les privilèges qu'il leur avait octroyés.
Il n'empêche : la chasse aux dignitaires du régime baasiste n'est certainement pas un échec. Les troupes américaines ne sont entrées à Bagdad que le 9 avril 2003. C'est ce jour-là que le dictateur se volatilisa. Depuis, sur les cinquante-cinq " individus les plus recherchés " par la coalition, quarante-trois ont déjà été retrouvés morts ou vifs (parmi les morts : les deux fils de Saddam, Oudaï et Qoussaï). Il s'agit, en fait, d'un résultat impressionnant. N'oublions pas qu'Eichmann a été capturé seize ans après la prise de Berlin, et Barbie, quarante ans après. La République d'Irlande ne mit la main sur le chef du groupe " Continuity IRA " (CIRA) qu'après quinze ans de traque. Les Français eurent besoin, eux, de quatre ans pour arrêter l'assassin présumé du préfet de Corse, Claude Érignac (sur un territoire ne représentant que 2 % de celui de l'Irak ). Sans parler de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic, qui restent introuvables depuis sept ans, alors que l'on sait qu'ils se terrent dans le secteur de la Bosnie-Herzégovine contrôlé par les troupes françaises...
14. La coalition a plongé l'Irak dans la violence et le chaos. Il ne se passe pas un jour sans que des attaques ne prennent pour cible son personnel politique et diplomatique...
C'est indéniable. Il reste que, pour un pays qui sort à peine d'une guerre majeure et de trente-cinq années de tyrannie, l'Irak actuel est un endroit relativement calme ! Il n'y a pratiquement pas eu de lynchages des anciens sbires de Saddam (alors que dans la France libérée des nazis, des milliers de collaborateurs avaient été exécutés). Les Nations unies et les organisations humanitaires avaient prévu que des millions de personnes déplacées allaient inonder les pays limitrophes de l'Irak. Il n'en a rien été. Bien au contraire : ce sont les réfugiés irakiens qui rentrent chez eux depuis l'étranger.
Par ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que l'Irak est aujourd'hui un pays dénué d'armée nationale et de police (une nouvelle police est cependant en train d'être formée et prend progressivement place sur le terrain) : comment une telle situation ne faciliterait-elle pas provisoirement l'organisation d'attentats terroristes, ainsi que de crimes plus banals, tels que des pillages et des rapines ? Même des États parfaitement organisés se révèlent souvent incapables de prévenir des actes terroristes commis sur leur territoire (citons les difficultés que rencontre la France en Corse ; le Royaume-Uni en Irlande du Nord ; l'Espagne au Pays basque ; et, bien sûr, le raid du 11 septembre 2001 contre les États-Unis).
Il faut également juger la situation irakienne à l'aune de son contexte régional. Au début de la révolution khomeyniste, l'Iran connut une violence bien supérieure à celle que l'Irak subit aujourd'hui. Entre 1979 et 1983, plus de 100 000 personnes furent exécutées. Un nombre inconnu de civils périrent lors des révoltes ethniques des régions kurdes et turkmènes. Presque tous les dirigeants du Parti islamique républicain, qui était alors la première force politique du nouveau régime, trouvèrent la mort dans un attentat commis à Téhéran.
Une terrible guerre civile a ravagé le Liban dans les années 1980, faisant plus de 200 000 morts dans une population qui ne représentait qu'un dixième de celle de l'Irak.
En Algérie, des terroristes islamistes ont assassiné au moins 100 000 personnes depuis 1992.
Au Pakistan, 6 000 personnes ont été tuées lors d'attaques terroristes ou de heurts intercommunautaires au cours des dix-huit derniers mois. N'oublions pas, dans cette liste macabre, le conflit israélo-palestinien : plus de 4 000 morts depuis la fin de l'an 2000. Tel est le visage du monde musulman : sous la vie quotidienne, partout ou presque, la violence affleure. D'après les normes de l'aire islamique, l'Irak est un endroit plutôt paisible.
En ce qui concerne la coalition, rappelons que les forces américaines perdirent 14 000 combattants pour prendre Okinawa, une minuscule île japonaise, pendant la Seconde Guerre mondiale. Au Vietnam, en moyenne, seize soldats américains étaient tués par jour. Tandis qu'en Irak - un pays aussi grand que la France -, les États-Unis ont eu à déplorer, depuis mars dernier, le décès de " seulement " deux cents hommes dont quatre-vingts ont été victimes de " tirs amis " ou d'accidents techniques. La raison en est simple : la population irakienne, dans son écrasante majorité, n'est nullement hostile à la présence des troupes de la coalition. Dans le cas contraire, les Américains et leurs partenaires, avec les forces dont ils disposent sur le terrain, n'auraient pas pu rester en Irak plus de quelques semaines. Les Alliés mirent quatre ans à normaliser l'Allemagne de l'Ouest après la chute de Hitler. La normalisation du Japon leur prit cinq ans. Pendant des années, des nostalgiques des nazis et des militaristes japonais se sont signalés par des agressions sporadiques à l'encontre des forces d'occupation. Répétons-le : la normalisation de l'Irak se passe plutôt bien.
Dernière preuve du calme relatif qui règne en Irak : si l'on ne tient pas compte des faits divers n'ayant aucune motivation politique, plus de 90 % des actes de violence commis depuis la victoire de la coalition l'ont été dans neuf localités qui ne représentent que 1 % du territoire irakien. Il y a dans ce pays plus de cent grandes, moyennes et petites villes, auxquelles il faut ajouter environ 18 000 villages. L'immense majorité de ces agglomérations sont restées parfaitement tranquilles. Enfin, il n'y a pas lieu de s'étonner de l'instabilité actuelle de certaines portions étroites de l'Irak : personne ne pensait qu'on transformerait ce pays, d'un coup de baguette magique, en une sorte de Suisse arabe.
Dans ces conditions, il faut admettre que le démantèlement de l'armée et de la police a constitué une grosse erreur. La coalition y a été incitée par certains Irakiens exilés qui haïssaient tout ce qui était marqué au sceau du baasisme. Elle n'aurait pas dû les écouter. En fait, même la dissolution du parti Baas n'était pas justifiée. Tout simplement parce que l'armée, la police et le Baas ont, comme le reste de la société, souffert de la tyrannie de Saddam. Celle-ci reposait, en réalité, sur des réseaux omnipotents, invisibles et inconditionnellement dévoués à la personne de Saddam Hussein. Il aurait été plus sage de ne pas liquider l'armée, la police et le Parti, mais de les purger de tous les éléments qui avaient activement collaboré avec le tyran.
Mais tout cela est le passé. La coalition tente, aujourd'hui, de réparer cette erreur. Environ 60 000 policiers sont déjà entrés en fonctions. 30 000 autres seront, au cours des six mois à venir, envoyés en Hongrie et peut-être en Allemagne, pour de courtes périodes d'entraînement. Et le projet visant à créer une nouvelle armée irakienne, forte de 80 000 hommes, va incessamment être mis à exécution.
15. Les États-Unis n'ont même pas réussi à fournir aux Irakiens des services de base, en particulier l'électricité.
Il est vrai que, dans ce domaine également, des lacunes se font sentir, surtout à Bagdad et à Bassora. Mais elles s'expliquent avant tout par la consommation très élevée d'énergie cet été, lorsque le mercure a grimpé jusqu'à 55° et que, dans la plupart des immeubles, la climatisation tournait à plein régime vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même avant le début de la guerre, Bagdad, Bassora et d'autres grandes villes subissaient quotidiennement des black-out. La raison en est l'insuffisance des sommes investies dans l'industrie de l'électricité depuis trente ans. La majorité des usines datent des années 1950 : elles sont, aujourd'hui, en fin de cycle. Bien entendu, les actes de sabotage commis contre les générateurs et/ou les lignes de transmission ne contribuent pas à faciliter l'accès de la population à l'énergie, d'autant que de grandes quantités de pétrole sont détournées des centrales électriques de taille moyenne situées dans le sud du pays par des groupes de contrebandiers bien organisés.
16. Quoi qu'il en soit, dans l'arène internationale, les États-Unis et le Royaume-Uni restent isolés sur la question de l'Iran.
Ce n'est pas vrai. Il ne s'est pas trouvé un seul membre des Nations unies pour demander que la coalition quitte l'Irak ou que l'ancien régime soit restauré. L'Union européenne, dans sa majorité, a soutenu la libération de l'Irak. Il en va de même de l'Otan. À la fin du mois d'août, la coalition comportait vingt-trois États représentant tous les continents, soit deux fois plus de participants que n'en avaient compté les opérations de la communauté internationale en Bosnie ou au Kosovo. À l'heure actuelle, en dehors des États-Unis et du Royaume-Uni, quatorze pays ont déployé, au total, 25 000 hommes en Irak. Et des discussions sont en cours avec cent vingt États susceptibles de venir grossir les rangs de la coalition.
17. Sans le dire ouvertement, les États-Unis essaient de maintenir l'ONU à l'écart de l'Irak.
Nullement. L'ONU s'est exclue d'elle-même en mars dernier, lorsque le Conseil de sécurité ne parvint pas à s'accorder sur une position commune. Auparavant, Washington avait porté la question devant l'ONU et obtenu l'adoption de la résolution 1 484. Par ailleurs, en septembre 2003, les Américains ont proposé aux Nations unies de participer à la reconstruction de l'Irak. En revanche, la coalition n'a pas l'intention de permettre à une ONU qui serait conduite par une petite faction de pays de prendre totalement en charge une situation qui reste complexe et dangereuse. À la vérité, ceux dont le souhait est de garder l'ONU à l'écart de l'Irak ne sont pas les Américains mais les terroristes qui rêvent de remettre Saddam au pouvoir. N'ont-ils pas, le 19 août dernier, détruit le quartier général de l'ONU à Bagdad et tué le Représentant en chef du secrétaire général, Sergio Vieira de Mello ?
18. Il est illusoire d'espérer instaurer la démocratie dans un Irak en proie à de violentes luttes intestines.
Absolument pas. Ces fameuses " luttes entre factions ennemies " seraient considérées comme des affrontements politiques normaux au sein d'un système pluraliste occidental. L'Irak n'est plus une dictature. Conséquence : des partis, des groupes et des personnalités bataillent pour le pouvoir. Depuis la chute de Saddam, plus de cent cinquante nouveaux journaux ont vu le jour et d'innombrables organisations, clubs et associations ont été créés. Il y arrive aussi que l'on manifeste, parfois à coups de slogans anti-américains. Mais n'est-ce point là un phénomène normal et sain dans un pays qui tente de se démocratiser ?
Dans l'Irak actuel, il n'existe, en fait, que deux camps : l'un souhaite faire du pays une démocratie ; l'autre n'aspire qu'à le rejeter dans le chaos et la tragédie afin d'" atteindre Bush " ou d'" affaiblir l'Amérique ". Est-il utile de préciser que le monde entier a intérêt à ce que l'Irak soit stabilisé, normalisé et, en fin de compte, démocratisé ? Saddam Hussein ne reviendra pas. Et cela représente, en soi, une bénédiction. Pour le peuple irakien. Pour tous les musulmans. Et, répétons-le, pour l'ensemble de la planète.
19. Les États-Unis ont décidé de prendre le contrôle de l'Irak pour y replier leurs bases situées en Arabie saoudite, devenue un allié régional peu sûr...
La " relation spéciale " entre Washington et Riyad dure depuis presque soixante-quinze ans. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, elle ne se traduisait pas par la moindre présence militaire américaine dans le Royaume du désert. En 1943, les États-Unis établirent à Dahran, dans l'est de l'Arabie saoudite, à proximité de leur base navale de Bahreïn, une base aérienne destinée principalement à assurer le réapprovisionnement en carburant de leurs appareils. Mais à aucun moment le contingent américain dans le Royaume n'excéda deux cents hommes.
Il en alla ainsi jusqu'en 1990 quand, à la demande de l'ONU, les États-Unis prirent la tête d'une coalition internationale qui libéra le Koweït (occupé, comme on le sait, par l'Irak). L'Arabie saoudite ouvrit ses bases militaires aux troupes de l'alliance et accueillit quelque 400 000 soldats américains qui y demeurèrent jusqu'à la fin de la guerre, au printemps 1991. Les États-Unis retirèrent alors le plus gros de leurs forces, laissant seulement en poste environ 15 000 hommes - principalement des techniciens -, à la demande des Saoudiens eux-mêmes, qui souhaitaient que certaines de leurs bases restent opérationnelles. En 2002, il n'y avait plus dans le Royaume que 5 000 militaires américains, pour la plupart des techniciens et des officiers chargés de l'entraînement de l'armée saoudienne. En 2003, une fois la menace irakienne définitivement écartée, Washington annonça la fermeture de ses principales bases saoudiennes (celles de Kharj et de King Khaled).
Les Américains sont d'autant plus disposés à évacuer leurs bases saoudiennes que des pays de la région, au premier rang desquels le Qatar, accueillent volontiers leurs soldats.
Pour ce qui est de l'Irak, les États-Unis se sont publiquement engagés à ne pas y installer de bases militaires permanentes. En tout état de cause, rappelons que la doctrine militaire actuelle de Washington n'accorde qu'une très faible importance au maintien de bases à l'étranger.
La conclusion s'impose : la théorie selon laquelle l'Irak a été envahi pour servir de solution de remplacement aux bases sises en Arabie saoudite apparaît pour ce qu'elle est : une vue de l'esprit nullement étayée par les faits.
20. Le véritable but de la guerre d'Irak, déclenchée par les " néo-conservateurs " pro-sionistes de l'administration Bush, consistait à débarrasser Israël de son pire ennemi.
Cette argumentation comporte plusieurs failles. Avant tout, remarquons qu'elle repose sur le présupposé que l'Irak de Saddam était le pire ennemi d'Israël. Si cette affirmation est juste, elle signifie que l'Irak présentait un danger pour la paix de la région... ce que les contempteurs de l'intervention américano-britannique se gardent bien d'admettre ! De toute façon, l'histoire du Moyen-Orient révèle que les régimes irakiens successifs, des royalistes aux putschistes en passant par le baasisme, n'ont jamais montré beaucoup d'empressement à affronter l'État hébreu. La participation de l'Irak aux guerres arabo-israéliennes de 1948 et de 1967 a été purement symbolique. En 1973, pendant la guerre du Kippour, l'Irak - alors gouverné par la faction du Baas que dirigeait Saddam Hussein - est resté à la marge du conflit. En 1991, lors de la guerre du Koweït, Saddam lança, c'est vrai, quelques missiles sur Israël. Mais il ne s'agissait de rien d'autre que d'une tentative visant à obtenir le soutien de la rue arabe (remarquons au passage que rares furent les Arabes qui se laissèrent abuser par cette grossière manœuvre).
L'opinion selon laquelle les États-Unis ont renversé Saddam Hussein afin de protéger Israël suppose également que les Israéliens ne pourraient pas se défendre eux-mêmes. Voilà qui serait fort difficile à démontrer ! Chacun sait qu'Israël a connu cinq guerres majeures contre ses voisins arabes... et qu'il les a toutes remportées. Rappelons aussi que, en 1981, un raid aérien israélien détruisit la centrale nucléaire irakienne d'Osirak, de construction française. Après cette incursion, Saddam riposta-t-il contre l'État hébreu ? Que nenni ! Bien au contraire, il préféra mettre l'attaque sur le compte de l'Iran, avec lequel il était alors en guerre. Enfin, aussi bien en 1991 qu'en 2003, les États-Unis durent employer toute leur persuasion pour empêcher Israël de participer aux opérations de libération d'abord du Koweït, puis de l'Irak. On le voit : l'Irak craignait Israël plus que l'inverse.
Bien sûr, à long terme, le régime de Saddam aurait, sans doute, représenté un danger pour l'État hébreu. Reste qu'il faisait planer une menace bien plus immédiate sur l'Iran, la Jordanie, le Koweït et l'Arabie saoudite : n'oublions pas que sa rhétorique était focalisée sur la création d'une entité arabe unie placée sous le leadership du maître de Bagdad.
L'Irak aurait pu devenir un véritable péril pour Israël s'il avait fini par fabriquer et par déployer de grandes quantités d'armes de destruction massive. Mais, dans ce cas, il aurait tout autant menacé d'autres pays, dont plusieurs nations européennes et les États-Unis.
La vérité, c'est que le plus grand risque pour Israël provient de l'intérieur des territoires palestiniens qu'il contrôle depuis 1967. Certes, depuis 1999, Saddam Hussein a toujours soutenu - en paroles, mais aussi en espèces sonnantes et trébuchantes - des groupes palestiniens radicaux comme le Hamas et le Djihad islamique, dont le souhait le plus cher est la destruction pure et simple de l'État hébreu. Il n'empêche : la plus grande partie de l'aide étrangère à ces groupes provenait non pas d'Irak, mais d'Iran, d'Arabie saoudite et d'autres pays arabes du golfe Persique.
Si la protection d'Israël avait été la seule raison à l'origine de la décision américaine de s'en prendre à l'Irak, alors on peut se demander pourquoi la Syrie n'a pas été attaquée la première ! Avec ses 4 000 chars et ses 2 000 pièces d'artillerie déployées contre l'État hébreu, la Syrie représentait pour les Israéliens, en 2003, un danger bien plus évident et plus direct que l'Irak !
Dernière faiblesse de cette idée selon laquelle les États-Unis seraient entrés en guerre pour assurer la sécurité d'Israël : elle suppose qu'un petit nombre d'hommes et de femmes se seraient emparés des leviers du pouvoir dans la démocratie la plus puissante du monde, dans le seul but de l'engager dans un conflit ne répondant pas particulièrement à ses intérêts propres. Voilà qui ressemble plus à de la politique-fiction qu'à une hypothèse sensée !
Soulignons enfin que ceux qui prétendent que " les Américains ont attaqué l'Irak pour aider Israël " pourraient tout aussi bien remplacer, dans cette phrase, le mot " Israël " par le nom de n'importe quel autre pays de la région : l'Iran, la Jordanie, le Koweït, l'Arabie saoudite et même la Turquie. Le renversement de Saddam était souhaitable pour le monde entier... y compris pour Israël.

Notes :

(1) En août, Youssef Ben Saleh El-Ayyeri, l'un des principaux théoriciens d'Al-Qaïda, publia un livre blanc sur les conséquences de la chute du régime de Saddam Hussein. Il y fait, entre autres, cette réflexion : les musulmans ont moins à redouter " des armes américaines que du message de sécularisation et de démocratie des États-Unis ".
(2) Rappelons que, jusqu'en 1995, la France a participé aux patrouilles aériennes dans les zones d'exclusion aérienne au nord et au sud de l'Irak.