Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
QUAND L'IRAN S'ÉVEILLERA...
Article de Bernard Hourcade
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L'Iran a mauvaise presse. Non seulement cet " État voyou " a inventé l'islam politique moderne, renversé le Chah, imposé le tchador aux femmes et soutenu le terrorisme, mais son hostilité déclarée envers de très nombreux pays - des États-Unis à Israël en passant par la France et l'ex-URSS - lui a valu d'être marginalisé par une bonne partie de la communauté internationale.
L'Iran pose aussi des questions. Contrairement à ses voisins, écrasés par la guerre, le despotisme ou l'islamisme, il confirme l'originalité de sa dynamique interne et sa volonté de normaliser ses relations avec le reste du monde. Depuis quelques années, les réformes politiques, la montée en puissance des nouvelles générations, la révolte des femmes ont profondément modifié l'image de la République islamique.
Ce positionnement ambigu et paradoxal, cette évolution lente mais régulière ne sont pourtant plus à l'ordre du jour. Depuis que le président George W. Bush, dans son discours sur l'État de l'Union de janvier 2002, l'a rejeté dans les ténèbres de " l'axe du Mal ", l'Iran fait de nouveau figure d'accusé. Pis encore : si l'on en croit la déclaration de septembre 2003 du Conseil des gouverneurs de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique), il disposerait de la capacité scientifique et technologique nécessaire pour fabriquer, à moyen terme, une bombe atomique. Si après vingt-cinq ans d'islamisme et d'isolement international l'Iran redevient une telle menace, au point d'inquiéter la première puissance de la planète, qu'en sera-t-il lorsqu'il sera vraiment réveillé ?
Face à l'échec de la politique d'embargo, une nouvelle approche du dossier iranien s'impose. La méthode américaine, qui consiste à renforcer les contraintes, a trouvé ses premières applications en Afghanistan et en Irak. Quant à l'Europe, elle tâtonne, cherchant à concilier ses propres intérêts, la nécessaire solidarité avec Washington et la prise en compte de la réalité iranienne d'aujourd'hui, fort éloignée des clichés de la Révolution de 1979. Elle devrait pourtant se hâter, car l'Iran est en train de revenir au tout premier plan de l'actualité. Plusieurs facteurs convergent en ce sens :
- l'Iran fait désormais partie des priorités américaines. De ce point de vue, les équipées en Afghanistan et en Irak apparaissent comme le prélude à une politique active, voire agressive, envers la République islamique. Il est peu probable que cette ligne interventionniste soit abandonnée, même en cas de changement de majorité à Washington ;
- les grandes firmes américaines n'acceptent plus de se voir écartées du marché iranien, alors que les entreprises européennes bénéficient des contrats les plus intéressants ;
- il n'y aura pas de stabilisation durable de la région dans le cadre de la guerre contre le terrorisme sans l'appui efficace de Téhéran. C'est la seule puissance qui soit suffisamment moderne, peuplée et vaste pour participer à une stratégie de sécurité régionale ; aider à la reconstruction de l'Irak et de l'Afghanistan ; et contrôler les effets d'un effondrement possible de l'Arabie saoudite, du Pakistan ou de l'Asie centrale ;
- les prochaines échéances électorales (législatives en 2004, présidentielle en 2005) auront valeur de test pour l'islam politique et verront émerger de nouvelles élites nées après 1979 ;
- enfin, la crise du nucléaire, par sa gravité, souligne l'urgence du problème iranien dans son ensemble.
L'Iran se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Le meilleur - sa transformation en une puissance régionale moderne, démocratique et stable - est encore possible. Mais le pire ne peut être exclu : soumise aux rigueurs d'un gouvernement incapable d'évoluer et de reconnaître ses errements passés, la République islamique pourrait sombrer dans le chaos. Surtout si les Américains ou les Européens décidaient de s'en mêler. Ce sont eux qui détiennent la plupart des clés, même s'ils ne comprennent pas toujours très bien comment fonctionne ce pays paradoxal.
L'adieu à la Révolution
Vingt-cinq années de coercition internationale et de conflits auraient dû conduire la République islamique à la marginalité, à la misère et au déclin. Or, il faut se rendre à l'évidence : ces politiques ont échoué. L'arrivée au pouvoir de Mohammad Khatami, en 1997, a provoqué un changement incontestable dans le langage, la dynamique sociale et les relations diplomatiques. Abbas Kiarostami a remporté la Palme d'or à Cannes ; malgré le voile imposé, les femmes d'Iran sont les plus socialisées du monde musulman ; les jeunes participent à la culture internationale ; la production de gaz et de pétrole continue de faire vivre le pays ; le fait républicain est solidement ancré et assure une stabilité politique rythmée par les élections. Last but not least : l'Iran, bien qu'il soit signataire du Traité de non-prolifération, s'apprêterait à entrer dans le club très fermé des puissances nucléaires. Malgré son régime (ou grâce à lui ?), la société iranienne a donc poursuivi sa mue, reprenant à son compte les ambitions sociales, techniques et culturelles définies dans les années 1970 par le Chah.
Mais la rupture est loin d'être complète avec un passé révolutionnaire aussi difficile à nettoyer que les écuries d'Augias. Le gouvernement réformateur est confronté à une histoire enfouie qui ne cesse de remonter à la surface, le dernier exemple étant l'arrestation à Londres, en août 2003, d'un ancien ambassadeur iranien accusé de complicité dans l'attentat meurtrier de 1994 à Buenos Aires contre le Centre communautaire juif (1). Cet aspect de la politique iranienne ne doit cependant pas occulter la volonté de l'immense majorité des Iraniens et des nouvelles élites de tourner la page.
L'Iran présente aujourd'hui de nouvelles identités aussi éloignées de l'islam impérial des années 1970 que de l'islamisme révolutionnaire des années 1980. Ce passé n'a pas été aboli mais recomposé. C'est là une constante du génie de la nation iranienne qui a toujours su tirer profit de ses expériences, y compris les plus dramatiques.
Les femmes, nouveaux acteurs politiques
Le phénomène le plus durable, et dont l'impact est le plus immédiat, est sans doute l'irruption des femmes sur la scène publique (2). Cette nouvelle place, elles l'ont conquise de haute lutte, instaurant un vrai rapport de forces et arrachant au gouvernement les concessions une à une. Encadrées par les mollahs de leur quartier, les femmes ont participé en masse à la Révolution islamique. Ce fut une " erreur " fatale, car elles refusèrent ensuite de revenir au statu quo ante et rejoignirent leurs sœurs des classes moyennes qui avaient bénéficié des réformes promulguées par le régime impérial. Un quart de siècle plus tard, la société iranienne n'est plus la même : 63 % des étudiants de première année sont des filles ; 62 % des femmes vivant en zone rurale sont alphabétisées ; depuis 1986, la fécondité moyenne s'est effondrée, passant de 6,8 enfants par femme à moins de 2 en 2002.
La société féminine est structurée autour d'une myriade d'associations, islamiques ou laïques, qui sont autant de cercles de réflexion, de contestation et d'action. Zahrah Mostafavi, la fille de l'imam Khomeyni, a longtemps présidé la puissante Association des femmes de la République islamique ; Faezeh Rafsandjani, fille de l'ancien président, est à la tête du Comité national olympique ; la juriste Chirine Ebadi plaide pour que les religieux chiites fassent évoluer le droit des femmes. La presse féminine (féministe) tient le haut du pavé, et un journal comme Zanân (Les femmes) donne à sa directrice, Chahla Cherkat, un pouvoir envié.
La lutte contre le port obligatoire du voile islamique n'a jamais été la priorité des femmes iraniennes : celles-ci ont plutôt mis l'accent sur la socialisation, l'accès à l'éducation, à la santé et au travail. Aujourd'hui, ce vêtement est devenu l'ultime symbole de la force du système islamo-viril traditionnel ; son élimination sera donc difficile, mais l'idée fait son chemin. Un religieux de Qom comme l'hojjatoleslam Amoli, certes minoritaire, ose affirmer que l'usage du voile est une pratique liée à la culture d'une époque et non à la religion. Il suffirait que l'on autorise les femmes étrangères et les non-musulmanes à ne plus sortir voilées (3) pour que tout le monde s'engouffre dans la brèche. Même si - islam oblige - le port d'une " tenue décente " demeurera la règle longtemps encore.
Le réformisme du gouvernement a incontestablement joué un rôle décisif dans le processus de socialisation des femmes des milieux populaires et ruraux, mais l'immense majorité d'entre elles pensent qu'aucune innovation ne peut plus venir de la sphère islamique et que les changements restent très insuffisants. La loi sur la famille de 1967, abrogée par la Révolution islamique pour imposer à nouveau aux femmes un statut juridique inférieur conforme à la sharia, reste en vigueur. Et surtout, les hommes s'accrochent à leurs privilèges. Le Conseil des Gardiens de la Constitution a ainsi refusé, le 13 août 2003, l'adhésion de l'Iran à la Convention internationale contre la discrimination envers les femmes, pourtant approuvée par le Parlement. Ce combat d'arrière-garde est perdu d'avance, mais il n'en est que plus rude. L'assassinat en prison de la journaliste Chahlah Kazemi en est un exemple hautement symbolique : en Iran, on arrête de très nombreux journalistes, mais on ne tue que les femmes (4).
Les hommes politiques savent bien qu'elles font les victoires ou les défaites électorales. Bien qu'elles comptent très peu d'élues (13 députés sur 325), leur percée dans les nouveaux conseils municipaux montre à quel point elles occupent le terrain (11 % des élus au niveau national et 19 % dans les zones rurales). Peut-être feront-elles un jour de l'Iran le premier pays musulman où la situation de la femme se sera durablement transformée dans un sens plus égalitaire. En tout cas, une chose est sûre : en cas de crise, il faudra compter avec la résistance des Iraniennes.
Les jeunes et les étudiants : une dynamique encore
inconnue
Les jeunes ne sont pas plus nombreux en Iran que dans les pays voisins (60 % de la population a moins de vingt-cinq ans), mais ils ont la particularité d'être nés après la fondation de la République islamique. Ils se distinguent nettement de leurs parents auxquels ils reprochent souvent d'avoir été incapables de contrôler une Révolution dont ils perçoivent surtout les aspects négatifs. Cette génération commence à s'exprimer sur le plan politique et attend avec impatience d'avoir l'âge de prendre le pouvoir.
C'est la guerre qui les a propulsés sur le devant de la scène. Ils formaient le gros des bataillons de volontaires (Bassidjis) et de Gardiens de la Révolution (Pasdaran) qui moururent en nombre sur le front irakien, " en martyrs de l'islam " (5). Ces hommes, aujourd'hui âgés de quarante à cinquante ans, incarnent la nouvelle élite islamique ; mais ils ont parfois le sentiment de ne jamais avoir eu de jeunesse.
Les progrès spectaculaires de l'éducation ont donné une place jusqu'alors inconnue aux étudiants : ils sont actuellement 1,5 million contre 140 000 en 1978. Cette véritable révolution culturelle a été rendue possible par la multiplication, dans les petites villes et les banlieues, des centres de l'Université libre islamique (Danechgah Azad) créés en 1982. Ces futurs cadres, issus des classes moyennes et populaires, sont conscients des potentialités de leur pays mais subissent la dureté du chômage et l'absurdité intolérable des blocages de la société. La contestation étudiante touche l'ensemble de l'Iran. Elle reste cependant contenue, faute d'avoir trouvé des relais politiques. Les " émeutes " de juin-juillet 2003 ont réuni environ 3 000 jeunes à Téhéran. On est loin des 2 à 3 millions de manifestants pacifiques de 1978 qui ont fait tomber le régime impérial. Les associations héritières des mouvements islamistes étudiants des années 1980 (comme le " Bureau de renforcement de l'unité de l'islam ", dirigé par Hechmatollah Tabarzadi) affichent un discours radical tout en se montrant réalistes dans leur action. Elles savent que la révolte est encore prématurée et qu'elle ne mènerait nulle part sinon à la prison.
L'arrivée du " réformiste " Mohammad Khatami à la présidence n'a pas suffi à sortir l'Iran de la Révolution islamique (6). Au moins a-t-elle permis de prendre conscience du poids des élites et de la complexité des rapports de forces indispensables pour changer une société en profondeur. Le gouvernement Khatami a également accompagné, sans trop de violence, la formation politique de ces nouvelles générations qui n'ont pas connu l'Iran du Chah et qui, dans un pays où la majorité électorale est fixée à quinze ans, constituent désormais la majorité des votants.
Ces " fils et filles de Khomeyni " ont grandi dans l'espoir du " Dialogue entre les civilisations " (7) prôné par Mohammad Khatami. La plupart ont renié leur " père " historique et reconnu leur père adoptif. À travers des journaux, des revues, des sites Internet, des meetings, des conférences et même une agence de presse (ISNA, Agence nationale étudiante d'Iran), toute une classe d'âge a fait l'expérience de la citoyenneté.
Les leaders étudiants sont nombreux, parfois éphémères, souvent emprisonnés. Qu'ils soient musulmans réformateurs ou qu'ils aient rompu avec l'islam, ils partagent les mêmes aspirations : tous veulent en finir avec le pouvoir clérical et s'insérer pleinement dans le monde du XXIe siècle. Leurs principaux ennemis sont la dépolitisation, l'idéalisation naïve du rêve américain, la drogue, l'ennui et l'exil. Mostapha Mo'in, ministre de l'Enseignement supérieur jusqu'en août 2003, estimait que 220 000 jeunes quittaient le pays chaque année (8). Pour exagéré qu'il soit, ce chiffre est en tout cas révélateur : l'Iran risque de se réveiller trop tard, vieilli.
Le forum politique iranien : quelle place pour l'islam ?
Les Iraniens ont pris la parole en 1979, et n'ont jamais cessé de la garder, parfois au prix de leur liberté. Depuis 1997, le gouvernement réformateur a favorisé l'éclosion des journaux et des revues, mais M. Shahroudi, président du Haut conseil de la justice, bras armé des conservateurs, interdit les publications au moindre écart de langage. En septembre 2003, vingt-cinq journalistes étaient derrière les barreaux.
Les courants d'opinion non islamiques ayant été éliminés ou réduits au silence, ils s'expriment pour le moment dans le cadre très hétéroclite des mouvements issus de la Révolution islamique. Tout, ou presque, peut être dit à condition de respecter quelques règles ou de ne pas avoir trop de succès. La plupart des journalistes et des tribuns influents se réclamant du mouvement réformateur sont d'anciens militants islamistes qui ne désespèrent pas de construire un islam moderne. C'est le cas de Machallah Chamsolvaezi, président de l'Association des journalistes ; de l'hojjatoleslam Abdollah Nuri, ancien ministre de l'Intérieur, directeur du journal Salam, dont la fermeture provoqua les émeutes de 1999 ; du pamphlétaire et ancien Pasdar Akbar Gandji ; d'Abbas Abdi, l'un des preneurs d'otages de l'ambassade américaine, qui a osé écrire que les Iraniens étaient massivement favorables à la normalisation des relations avec les États-Unis ; ou encore de l'essayiste Abdolkarim Sorush, théoricien du mouvement réformateur, qui fut autrefois le Savoranole de l'épuration des universités. Le premier champion de cette libre parole fut l'ancien maire de Téhéran, et ancien clerc, Gholam-Hosseyn Karbastchi, qui a fondé Hamchahri (Le Citoyen), le premier grand quotidien moderne et populaire d'Iran.
Relancé par Ali Chariati (9) dans les années 1970 et mûri par vingt-cinq années d'expérience, ce mouvement islamique, quoique anticlérical, s'est enraciné dans le paysage politique. Une revue comme Goft o Gou (Dialogue), dirigée par Morad Saghafi, éduqué en Europe et proche de la famille de l'ayatollah Khomeyni, est très représentative de cette combinaison d'audace et de prudence qui transcende les luttes politiciennes à court terme.
L'origine islamique des contestataires ne diminue en rien la véhémence et la profondeur du débat : malgré la répression, le pouvoir suprême du Guide (velayat-e faghi) est de plus en plus ouvertement mis en cause. Les leaders du mouvement savent aussi que le soutien massif dont ils bénéficient ne durera pas : les nouvelles générations, sans rejeter la culture musulmane, n'inscrivent plus leur projet dans un cadre islamique. En politisant l'islam au lieu d'islamiser la politique, l'expérience iranienne a fait reculer l'espoir d'une Réforme de l'islam. Conscient de ce risque, Mohammad Khatami avait d'ailleurs pour objectif de rendre à l'islam chiite sa liberté critique traditionnelle. Cet échec de l'islam politique, décrit il y a plus de dix ans par Olivier Roy (10), explique pourquoi la société iranienne a pu continuer à fonctionner de façon presque autonome, bien que la mainmise du clergé sur les structures politiques reste entière.
Les élites entre quiétisme et changement
La paralysie de la République islamique depuis 1997 tient évidemment aux conservateurs, mais aussi aux élites qui vivent dans la hantise d'une nouvelle révolution et craignent, par-dessus tout, de perdre leurs situations acquises. Le maintien du statu quo a néanmoins permis de protéger le fonctionnement de l'État et des services publics et d'empêcher l'effondrement complet de l'économie (11). Cette prudence, liée à la pratique de la dissimulation mentale (ketman) caractéristique du chiisme, n'exclut pas le mécontentement. Mais la révolte ne s'exprimera que si un consensus national se dégage. Dans ce contexte quiétiste, trois types d'élites politiques accaparent les leviers de commande.
- Au plus haut niveau des administrations et au gouvernement trônent les anciens militants révolutionnaires de 1979 et d'ex-Gardiens de la Révolution venant souvent de province et d'origine modeste. Ils sont âgés de plus de cinquante ans et comptent souvent des membres du clergé dans leur famille (12). Sur le plan politique, ils ont évolué de façon très diverse, mais ils restent solidaires en souvenir des heures sombres vécues ensemble. Beaucoup ont été admis sans concours à l'université où ils ont obtenu un titre de docteur ou d'ingénieur indispensable à leur nouveau statut social - et où, surtout, ils ont eu tout loisir de mesurer la distance entre leurs discours et la réalité du monde contemporain. Ce n'est pas le cas des cadres moyens et subalternes, recrutés en masse après l'épuration des administrations, qui sont restés fidèles à l'islam révolutionnaire et bloquent l'évolution du système. Un diplomate iranien expliquait qu'il fallait attendre le départ en retraite des apparatchiks de son ministère pour que les choses puissent vraiment changer.
- Les jeunes cadres islamistes, qui avaient à peine dix ou quinze ans lors de la Révolution, doivent leur promotion à leurs relations familiales ou personnelles avec le groupe précédent. Ce sont des pragmatiques qui ont soutenu les réformes d'Ali-Akbar Rafsandjani en 1990 et qui constituent désormais les principaux soutiens du mouvement réformateur. Leur discours est généralement audacieux, leurs ambitions personnelles clairement modernistes - voire " américaines " - mais ils savent de qui ils tiennent leur pouvoir et ne feront rien qui pourrait leur coûter leur place.
- Les autres - les plus nombreux - ont été nommés grâce à leurs compétences, mais également avec l'aval - obligatoire - du pouvoir clérical. Leurs conditions de vie ne sont pas mauvaises et, s'ils souhaitent être débarrassés au plus vite du régime actuel, ils ne veulent pas pour autant d'une révolution qui entraînerait le retour de leurs parents et amis partis à l'étranger - des concurrents prêts à s'emparer de leurs postes.
Quant aux nouvelles générations, elles commencent à peine à entrer dans la vie active. Dans moins de cinq ans, elles seront peut-être assez influentes pour rendre possible le basculement " naturel " de l'Iran dans un autre système, mais les obstacles restent immenses.
Il est de bon ton, aujourd'hui, de parler du déclin des réformateurs, d'envisager la démission du président Khatami et de voir un raz-de-marée de contestation dans la moindre manifestation étudiante. Quant aux monarchistes iraniens et aux néo-conservateurs américains, ils considèrent les réformateurs, qui contribuent à stabiliser les acquis de la Révolution islamique, comme leurs pires adversaires (13). Le souhait des Iraniens de partager l'opulence et la culture américaines est interprété comme une volonté de changement radical et immédiat, comme ce fut le cas dans l'ancien bloc soviétique à la fin des années 1980.
Analyse politique ou wishful thinking ? En assimilant la dynamique culturelle et sociale à une construction politique, on minimise la portée du nationalisme iranien qui explique en partie la cohésion des élites en place. On néglige aussi le rôle de laboratoire de l'islam politique que joue ce pays depuis vingt-cinq ans.
L'Iran, enfin, ne se limite pas à Téhéran. En boycottant les élections municipales de février 2003, la population moderniste des grandes villes, déçue par les réformateurs, a laissé le pouvoir aux mains d'une minorité conservatrice et commence à s'en mordre les doigts. En province, en revanche, les électeurs, plus traditionnels, ont reconduit les responsables locaux proches des réformateurs. Alexis de Tocqueville avait observé que, paradoxalement, la Révolution française avait éclaté dans les régions où les institutions féodales étaient les moins pesantes : elles étaient " le plus insupportables là où elles étaient, en réalité, les moins lourdes " (14). Dans un Iran où le pouvoir clérical a perdu sa légitimité populaire, l'hypothèse révolutionnaire ne saurait donc être exclue. Mais les changements peuvent aussi passer par les urnes.
Les élections entre le clergé et les citoyens
Depuis 1997, le système politique iranien est caractérisé par une cohabitation difficile entre le gouvernement réformateur de Mohammad Khatami et le pouvoir régalien dévolu au Guide Ali Khamene'i. Le système est verrouillé par deux institutions : le Conseil des Gardiens, présidé par l'ayatollah Jannati (15), qui bloque systématiquement les lois votées par le Parlement ; et le Conseil supérieur de la justice qui fait arrêter les opposants ou interdire les journaux à la première incartade. Les luttes internes sont implacables, mais elles sont atténuées par la volonté commune des membres du clergé de préserver leurs intérêts financiers et la stabilité de la République islamique. Selon un dicton populaire, les religieux " se déchirent les chairs mais ne se rompent pas les os ".
Ce consensus semble, cependant, avoir atteint ses limites. La pression populaire est de plus en plus forte et il n'est plus possible de différer les indispensables réformes en matière d'infrastructures, d'emploi, de santé, d'éducation et, bien sûr, de défense nationale. Il est vrai que le danger se rapproche : l'armée américaine est aux frontières et Téhéran risque d'être sanctionné par le Conseil de sécurité de l'ONU pour violation du TNP (Traité de non-prolifération nucléaire).
Malgré le rejet par le Conseil des Gardiens de la Constitution des " lois jumelles " (Twin bills) qui devaient renforcer les prérogatives du président et abolir la sélection préalable des candidats aux élections, il semble que les choses bougent. 135 députés ont adressé au Guide une " remontrance " pour lui demander de reconnaître les erreurs de la République islamique et d'accélérer les réformes afin de ne pas fournir aux États-Unis de prétexte à une éventuelle intervention militaire. La démarche est demeurée sans réponse ; en d'autres temps, elle aurait été punie de mort. Pour la première fois, les conservateurs n'ont plus les mains libres. Cette évolution des rapports de forces affectera directement les élections législatives de février 2004 et la présidentielle de mai 2005.
Les élections restent un temps fort de la vie politique iranienne, du moins si l'on en juge par les innombrables scissions et alliances qui ponctuent habituellement les périodes pré-électorales. Ainsi, le Front du 2 Khordâd (date de l'élection de Mohammad Khatami), majoritaire au Parlement, serait sur le point de se fissurer. L'enjeu de ces grandes manœuvres est la participation aux prochains scrutins des partis et des courants de pensée interdits, à commencer par le Mouvement pour la liberté en Iran (Nehzat e Azadi) fondé par feu Mehdi Bazargan et animé par Ebhrahim Yazdi et Ezatollah Sahabi (16).
Le Parti de la reconstruction (Kargozarân-e sazandegi), qui a dominé le pays sous la présidence d'Ali Akbar Rafsandjani (1989-1997), compte de très nombreux soutiens parmi les technocrates islamistes. Pragmatistes, libéraux en économie mais conservateurs en politique, ses membres ont la réputation d'être des affairistes et d'avoir profité de la privatisation des entreprises publiques. Leur poids électoral est très faible, mais leur influence demeure considérable dans l'appareil d'État, l'économie et les services de renseignement. Ils cherchent à revenir au premier plan en s'associant à des notables locaux et à des technocrates conservateurs.
Le Front de la participation islamique d'Iran (Mocharekat-e eslâmi Iran) présidé par Réza Khatami, le frère du président, occupe depuis 1997 le centre de la vie politique du pays. Dans les provinces, et notamment dans les régions non persanophones et/ou sunnites (Baloutchistan, Kurdistan), ce parti a soutenu l'émergence de nouvelles élites locales.
À la gauche du Front, les Moudjahédine de la Révolution islamique sont partisans d'une intervention active de l'État dans l'économie et la société. Handicap : leur leader, Behzad Nabavi, ancien négociateur de la libération des otages américains en 1981, reste marqué par un passé révolutionnaire très éloigné des préoccupations actuelles de la jeunesse iranienne.
Le camp conservateur ne possède pas de grand parti organisé. Ce sont les groupes du Ansar-e Hezbollah et l'organisation des Bassijis (Volontaires), contrôlée par les Gardiens de la Révolution, qui font régner l'ordre dans la rue, s'en prenant aussi bien aux réformateurs qu'aux citoyens peu respectueux des coutumes islamiques. Quant à l'armée, y compris celle des Pasdarans, elle conserve une position de neutralité, de même que les écoles religieuses de Qom qui gardent leurs distances vis-à-vis d'un islam politique établi à Téhéran et dont les leaders ne sont pas des théologiens réputés.
La sacro-sainte unité du clergé a depuis longtemps volé en éclats. Deux influentes associations se partagent le terrain : la Société du clergé combattant (Jame'e-ye rouhâniyat-e mobârez, en abrégé " Rouhaniyat ", le clergé), longtemps présidée par l'ayatollah Mahdavi Kani, principal soutien des conservateurs ; et l'Association des religieux combattants (Majma'-e rouhâniyoun-e mobârez, les " Rouhâniyoun "), favorable au président Khatami et animée par le président du Parlement, l'ayatollah Mehdi Karroubi. Reste à savoir si les jeunes, pour la plupart réfractaires au système chiite traditionnel qui impose à chaque fidèle un guide spirituel (marjâ), suivront les consignes de vote des religieux ou s'ils joueront leur propre jeu. Si les formations laïques ne sont pas autorisées à prendre part au scrutin, l'abstention risque d'être la seule réponse des électeurs. Les notables conservateurs seraient alors réélus avec seulement 10 à 15 % des suffrages. Un tel résultat renforcerait, à Washington, le camp des " interventionnistes ". L'hypothèse est cependant peu probable car le courant favorable aux réformes a suffisamment évolué pour être capable d'imposer un nouveau consensus majoritaire, avec un minimum d'ouverture.
De l'issue des législatives de février 2004 dépendra, dans une large mesure, la présidentielle de 2005. À ce stade, les chances d'un candidat porteur d'un véritable changement de régime paraissent très minces. Il n'est pas impossible, en revanche, qu'un bon musulman sans turban, non-membre du clergé, réussisse à rallier - faute de mieux - la majorité des Iraniens tout en restant fidèle au clergé, ce qui poserait de façon encore plus aiguë et conflictuelle la question de la suprématie du Guide. Les noms les plus souvent cités sont ceux d'Ataollah Mohajerani, l'ex-ministre de la Culture et d'Ali Akbar Velayati, ancien ministre des Affaires étrangères. Le très populaire ancien maire de Téhéran Gholam-Hosseyn Karbastchi aurait pu être un candidat idéal, mais il a été condamné et reste inéligible.
Ces élections marqueront, à n'en pas douter, une étape dans l'évolution du pays, mais elles ne devraient pas bouleverser les fondamentaux de la politique iranienne. Pour capital qu'il soit au niveau de la vie quotidienne, le débat sur la place du clergé n'a que peu d'incidence sur les choix économiques ou les orientations diplomatiques de l'Iran. À quelques nuances près, toutes les forces en présence partagent le même credo : la défense de l'indépendance nationale, l'empreinte islamique de l'identité iranienne, et la nécessité d'intégrer l'Iran dans le monde moderne sur les plans scientifique, économique et politique. Nationalisme, islam et science : tels sont les trois piliers sur lesquels repose - et reposera - l'Iran, quel que soit son régime. Le principal risque de déstabilisation provient plutôt de l'extérieur.
L'Iran, puissance régionale ou pays de l'axe du Mal ?
" Premier ennemi du monde occidental ", " État voyou " (rogue state) : Washington n'a jamais ménagé ses critiques envers la République islamique - laquelle le lui rend bien et ne perd pas une occasion de fustiger le " grand Satan ". Ce face-à-face psychologique et politique, attisé de part et d'autre par des comportements souvent irrationnels, a eu des conséquences dramatiques.
Malgré une brève tentative de rapprochement après la guerre du Koweït (les États-Unis deviennent les deuxièmes partenaires commerciaux de l'Iran en 1992), aucune solution n'est trouvée. L'administration républicaine met alors en place une politique de " double endiguement " (dual containment) contre Téhéran et Bagdad, puis d'embargo économique en 1995. Ces sanctions sont renforcées l'année suivante par la loi " D'Amato " (Iran Libya Sanction Act) qui, en violation du droit international, interdit à toute entreprise, même étrangère, de participer à l'exploitation des hydrocarbures iraniens et libyens.
Les Européens, eux, préfèrent encourager l'Iran dans la voie de la normalisation. Ils s'engagent en 1992 dans une politique de " dialogue critique ", plus particulièrement axée sur les droits de l'homme. Pendant des années, l'affaire Rushdie monopolise l'attention des diplomates. Les discussions produisent peu de résultats concrets, mais elles permettent de garder le contact et d'établir - parfois - des relations de confiance. Après l'élection de Mohammad Khatami, ce dialogue devient " global " avant d'aboutir à la négociation, en cours depuis 2002, d'un Accord de coopération commerciale qui permettrait à l'Iran de bénéficier de conditions plus favorables dans ses transactions avec les pays de l'Union européenne. Cet Accord a surtout une signification politique et sa signature reste soumise à un certain nombre de conditions relatives aux droits de l'homme, au nucléaire, au terrorisme et au conflit israélo-palestinien.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la question iranienne se présente sous un jour entièrement nouveau. Devant le risque d'une déstabilisation générale du Moyen-Orient, de l'Irak à l'Afghanistan et du Pakistan à l'Arabie saoudite, les États-Unis cherchent à éradiquer le terrorisme et à reconstruire un système de sécurité régionale. Paradoxalement, l'Iran est le seul pays sur lequel ils pourraient prendre appui. À condition, bien sûr, qu'il devienne une puissance régionale stable et démocratique. Les Européens partagent cet objectif mais, là encore, les deux alliés divergent sur les méthodes. L'administration Bush veut, en priorité, renverser le régime théocratique qui serait, selon elle, à l'origine idéologique du " Mal ". L'Europe, au contraire, estime que l'Iran a réellement changé, qu'il n'est lié en rien au nouveau terrorisme islamique sunnite et qu'il évoluera d'autant plus vite que ses liens avec le monde occidental se resserreront. Seul point faible de l'argumentation européenne : il est clair que cette stratégie ne peut réussir que si les États-Unis y consentent.
On sait dans quelles circonstances Washington a décidé de passer à l'action. L'intervention en Afghanistan, la guerre en Irak puis la publication de la " feuille de route " s'inscrivent dans un plan global qui s'achèvera le jour où l'Iran, le pays le plus " dangereux " et surtout le plus puissant de la région, sera redevenu un allié fiable de l'Amérique. L'option militaire étant a priori exclue, la déstabilisation du régime islamique, déjà en œuvre depuis de nombreuses années (17), passerait par une série d'opérations conduites avec le concours de l'opposition en exil, notamment des monarchistes. Pour les concepteurs de cette politique, le mécontentement populaire qui gronde depuis quelques mois relève d'un véritable climat pré-révolutionnaire. Ils sont persuadés, à l'instar du sénateur républicain Sam Brownback (Kansas), qu'en soutenant la lutte des Iraniens contre le régime clérical et pour la liberté l'Amérique s'attirera leur reconnaissance éternelle. Il est pourtant permis d'en douter : lors des défilés de juin 2003, les manifestants eux-mêmes ont demandé à ne plus être soutenus par les télévisions en langue persane de Los Angeles. Ils craignaient que leur mouvement n'apparaisse comme étant " à la solde d'une puissance étrangère " ! L'initiative était d'autant plus malheureuse qu'elle coïncidait avec le 50e anniversaire du coup d'État contre Mossadegh fomenté par les monarchistes et les Américains...
Bien gérer la crise du nucléaire
Sur le dossier nucléaire, les Européens, et en particulier la France, entendent démontrer aux Iraniens qu'ils n'ont aucun intérêt à défier la communauté internationale au moment où la politique de normalisation entreprise depuis plusieurs années par Téhéran est en passe d'aboutir. Cette fermeté a permis un rapprochement entre l'Europe et les États-Unis qui, eux, voient dans cette crise un véritable casus belli, en tout cas une occasion rêvée pour sanctionner l'Iran et faire tomber le régime islamique.
Dans cette affaire, c'est plus le nationalisme iranien qui est en cause que le cléricalisme du régime. La classe politique, toutes tendances confondues, fait bloc derrière le gouvernement. Les débuts du programme nucléaire iranien remontent, en effet, à l'époque du Chah. La France avait alors joué un rôle très actif à travers la construction d'une centrale, restée inachevée, et la participation de Téhéran au capital d'Eurodif. En 1984, le programme fut réactivé. Il s'agissait, à l'époque, de contenir l'Irak dont le programme d'armes de destruction massive était très avancé. En 1993, un accord fut signé avec Moscou pour terminer la construction de la centrale de Bouchir dont la première pierre avait été posée par les Allemands. Depuis longtemps, on soupçonnait l'Iran de mener un programme militaire clandestin. Les inspections officielles de l'AIEA en juin 2003 semblent confirmer ces craintes.
Malgré les dénégations officielles de Téhéran, les faits sont là : un centre d'enrichissement de l'uranium par centrifugation a été construit à Natanz et une usine d'eau lourde à Arak. Les experts considèrent que l'Iran dispose désormais de la capacité scientifique et technique nécessaire pour réaliser une bombe atomique dans un délai de quelques années. La menace est d'autant plus sérieuse que l'armée iranienne vient de se doter de missiles Shahab 3 d'une portée de 1 300 km.
Si l'Iran était reconnu coupable de violation du TNP, il s'exposerait de la part de l'ONU à de graves sanctions, avec pour conséquence probable de ressouder l'unité nationale autour du gouvernement et de bloquer l'émergence de mouvements politiques favorables aux réformes. Sur le fond, rien ne serait résolu, au contraire. Sous la pression des Européens, Téhéran a accepté, le 26 août 2003, d'étudier la possibilité de signer le protocole additionnel au TNP (dit 93+2) qui permettrait un contrôle plus efficace des inspecteurs internationaux. Cette crise, qui trouvera probablement une issue pacifique, devrait être l'occasion de poser - enfin - les questions de fond et de réfléchir à la place que peut occuper l'Iran sur la scène régionale.
Les républicains américains les plus radicaux ne sont pas nécessairement hostiles à ce que l'Iran, qui vit entouré de plusieurs puissances nucléaires, dispose un jour d'une arme atomique. Pour eux, la vraie question reste celle du système politique. De leur côté, les nationalistes iraniens, y compris les députés les plus ouverts aux relations avec les États-Unis, jugent inacceptable que l'on refuse à l'Iran le droit d'assurer sa défense et que des pays étrangers l'obligent à signer un accord international - en l'occurrence le protocole additionnel au TNP - sans qu'aucune garantie de sécurité ne lui soit donnée.
Quant aux Européens, ils n'ont pas arrêté de position commune. Leur expérience du dialogue et le constat de l'échec, au moins partiel, des mesures de contrainte les incitent à chercher des solutions négociées afin d'éviter un scénario à l'irakienne et d'obliger l'Iran à une totale transparence, préalable aux relations de confiance indispensables à un futur partenariat. Cette perspective est nouvelle et pourra se heurter à l'approche américaine qui en reste aux sanctions et au changement de régime. Certains pays européens souhaitent également profiter de cette crise pour mettre tous les problèmes sur la table, des droits de l'homme aux questions de défense. Le résultat est loin d'être acquis, tant les contentieux entre l'Iran et la communauté internationale restent nombreux et les rancunes tenaces.


L'ambition de Mohammad-Reza Pahlavi de faire de l'Iran une puissance régionale forte pourrait devenir réalité dans le cadre de la République. Quel progrès depuis le début du XXe siècle, quand ce pays n'était qu'un territoire abandonné entre les Empires britannique, russe et ottoman ! Pourtant, les risques d'échec ne sont pas nuls, car les Iraniens sont passés maîtres dans l'art de se " tirer une balle dans le pied ". Les puissances impérialistes ont eu leur part dans les malheurs de l'Iran ; mais, aujourd'hui, c'est plutôt l'attentisme, la recherche du consensus à tout prix et la crainte du changement qui pourraient hypothéquer le réveil de la société iranienne en prolongeant le marasme et le désespoir. Pour sortir de cette crise, il faudrait à l'Iran une bonne dose de sagesse, à l'Europe une volonté politique commune, et aux États-Unis un peu de réalisme. On peut toujours rêver...

Notes :

(1) L'arrestation à Londres de l'ancien ambassadeur iranien en Argentine, dans le cadre de l'enquête sur l'attentat meurtrier contre le centre culturel juif de Buenos Aires en 1994, a été dénoncée par le gouvernement iranien qui soutient son diplomate. Cette crise, liée à des faits anciens, risque de dégrader les relations avec le Royaume-Uni et, donc, avec l'Union européenne à un moment où celle-ci joue un rôle déterminant entre l'Iran et les États-Unis. Téhéran paie très cher ses errements passés.
(2) Les publications sur les femmes en Iran sont très nombreuses et parfois simplistes, notamment sur l'imposition du voile. La meilleure synthèse actuelle, fondée sur une longue pratique du terrain, est celle d'Azadeh Kian-Thiébaut : Les Femmes iraniennes entre islam, État et famille, Maisonneuve et Larose, 2002.
(3) En fait, aucune " loi " n'impose le port du voile islamique. Il s'agit simplement d'une règle de fait, d'une coutume, qui s'est généralisée à partir de 1982.
(4) Cette journaliste photographe irano-canadienne, interpellée de façon banale alors qu'elle prenait des photos d'une manifestation devant la prison d'Evin à Téhéran, a subi de mauvais traitements qui ont entraîné sa mort le 10 juillet 2003. À la demande du président Khatami, le drame a fait l'objet d'une enquête indépendante qui a conclu à un " assassinat ".
(5) Le martyrisme et son rôle dans la Révolution ont été analysés de façon magistrale dans plusieurs livres et articles de Farhad Khosrokhavar : L'Islamisme et la mort, le martyre révolutionnaire en Iran, L'Harmattan, 1995 ; L'Utopie sacrifiée ; sociologie de la révolution iranienne, Presses de Sciences Po, 1993.
(6) L'ouvrage de Farhad Khosrokhavar et Olivier Roy, Comment sortir d'une révolution religieuse ? (Seuil, 1999), montre clairement les voies et les impasses de cette tentative.
(7) Le projet de " Dialogue entre les civilisations " a été proposé par Mohammad Khatami pour prendre le contre-pied à la fois du " choc des civilisations " de Samuel Huntington et de la " lutte contre l'agression culturelle occidentale " menée par le Guide Ali Khamene'i. Le concept n'était pas très élaboré, mais le but était avant tout politique. Il s'agissait de rompre avec la culture de guerre et de mort.
(8) Le brain drain n'est pas nouveau, mais il peut hypothéquer l'avenir de l'Iran s'il se prolonge. Une analyse critique du réformisme de Mohammad Khatami a été publiée par Mohammad-Reza Djalili : Iran, l'illusion réformiste, Presses de Sciences Po, 2001.
(9) Les écrits et les conférences de ce philosophe mort en 1977 ont exercé une influence majeure sur les jeunes, qui ont trouvé dans cet islam modernisé, intégré au monde contemporain, une nouvelle raison d'espérer. Les idées de Chariati, combattues par le courant clérical, restent un symbole, mais la jeunesse des années 2000 les considère désormais comme dépassées.
(10) Olivier Roy, L'Échec de l'islam politique, Seuil, 1992. Dans cet ouvrage, l'auteur explique comment la dérive terroriste et intégriste actuelle du mouvement islamiste l'empêche de concevoir un système politique complexe à même de gérer une société ou un État.
(11) La thèse de Thierry Coville, L'Économie de l'Iran islamique entre ordre et désordre (L'Harmattan, 2002), montre clairement, à travers l'analyse de la politique monétaire de la Banque centrale d'Iran, comment un consensus général implicite a permis d'éviter l'hyper-inflation et de préserver les équilibres fondamentaux.
(12) La plupart des anciens hauts responsables politiques siègent au Conseil de discernement (Chourâ-e masle'at e nezam / Expediency council), présidé par l'ancien président Rafsandjani. Chargée d'arbitrer les conflits entre le Parlement et le Conseil des Gardiens de la Constitution, cette assemblée de has been se veut un recours en cas de crise. Elle ne jouit d'aucun soutien populaire, mais son réseau d'influence est redouté.
(13) De très nombreux écrits ont été publiés sur ce thème dans les médias internationaux ou la presse spécialisée par les experts de divers think tanks, qu'ils soient proches de l'administration républicaine (l'American Enterprise Institute ou le Hudson Institute) ou du gouvernement israélien (comme le Washington Institute for Near East Policy) : Reuel Gerecht, " On to Iran ! " The Weekly Standard, 18 février 2002 ; " Iran : Fundamentalism and Reform ", in Present Dangers, Crisis and Opportunity in American Foreign and Defense Policy, R. Kagan and W. Kristol eds., San Francisco, 2002, pp.  111-144 ; Michael Ledeen, The War Against Terror Masters, Washington, St Martin's Press, 2002 ; Patrick Clawson, Iran's Challenge to the West : How, When and Why, Washington Institute for Near East Policy, 1993.
(14) Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution.
(15) Établi sur le modèle du Conseil constitutionnel français, le Conseil des Gardiens (Chourâ-e neghabân) est chargé de veiller au caractère islamique des lois. En cas de blocage durable, le conflit entre le Conseil et le Parlement est réglé par le Conseil de discernement.
(16) Ce mouvement islamique et libéral issu de l'ancien Front national de Mohammad Mossadegh conserve une aura incontestable chez les " anciens ", mais moins parmi les jeunes générations.
(17) Un crédit avait été voté par le Congrès en 1992 pour favoriser la chute du régime islamique. Des stations de radio en persan, émettant depuis Prague, ont été créées dans le cadre de Radio Free Europe.