Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
POUR EN FINIR AVEC LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE
Entretien avec Hussein Khomeiny
conduit par
Nasser Etemadi
Journaliste à Radio France Internationale
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Après la chute de Saddam Hussein, Hussein Khomeiny a quitté la ville de Qom, en Iran, pour s'installer en Irak (1). Âgé de quarante-six ans, ce petit-fils du fondateur de la République islamique d'Iran, l'ayatollah Ruhollah Khomeiny, ne doit pas seulement sa notoriété au nom de son grand-père ; il s'est rendu célèbre par des prises de position qui surprennent même des observateurs avertis. Religieux chiite, il n'en exige pas moins pour l'Iran la fin de la théocratie et l'établissement d'un État de droit laïque. Loin de lui l'idée de considérer les États-Unis comme le " grand Satan ". Bien au contraire : il voit en l'Amérique une véritable démocratie libérale, un exemple à suivre, et n'hésite pas à affirmer que son intervention contre le régime de Saddam Hussein doit être considérée comme une authentique libération.
En 1977, la mort de son père - le fils aîné de l'ayatollah Khomeiny - le rapproche, pendant un certain temps, de son grand-père (celui-ci lui conserva, dit-on, une affection particulière jusqu'aux derniers instants de sa vie). Mais dès la prise du pouvoir par les mollahs, des divergences de vues ne tardent pas à se faire jour entre les deux hommes. La position de Hussein Khomeiny - ou plutôt son opposition à la ligne officielle du régime - sur des questions aussi importantes que le rôle politique du clergé, le traitement des prisonniers d'opinion ou encore la guerre contre l'Irak lui vaut plusieurs rappels à l'ordre de la part du Guide suprême de la révolution. Finalement, le patriarche impose le silence à son turbulent petit-fils en l'envoyant dans la ville sainte de Qom, où il passera près de deux décennies.
C'est avec une grande discrétion qu'il est revenu en Irak (où il avait vécu jusqu'à la chute du Shah en Iran), quelques semaines seulement après le renversement de Saddam. Si la raison officielle de ce retour est le pèlerinage aux lieux saints chiites, il se murmure aussi qu'il souhaite se rapprocher des Américains pour, éventuellement, jouer un rôle politique dans l'Iran de demain... Dans cet entretien exceptionnel, Hussein Khomeiny brosse un tableau sans concessions du régime de Téhéran et s'interroge sur l'évolution de l'islam chiite - en Iran aussi bien qu'en Irak. À leur manière, ses réflexions sonnent le glas de la théocratie iranienne fondée par son grand-père. Quant au chiisme, ce dignitaire religieux le dit clairement : s'il souhaite sortir du discrédit qui pèse sur lui depuis l'avènement du régime islamique en Iran, il doit impérativement accepter la sécularisation du pouvoir.


Nasser Etemadi - Que ressentez-vous en retrouvant un Irak débarrassé de Saddam Hussein ?
Hussein Khomeiny - Je suis effectivement rentré en Irak cet été, principalement pour y accomplir les pèlerinages des saints mausolées de Nadjaf et de Kerbala. Comment pourrais-je oublier que j'ai grandi dans ce pays et que j'ai été témoin des exactions du régime baasiste ? Je connaissais son caractère violemment répressif. Malheureusement, le monde entier - y compris le régime islamique iranien - a gardé le silence sur l'ampleur de la terreur. Pis encore : on a souvent nié l'existence même des atrocités commises par Saddam et ses sbires ! Il faut le dire clairement même si ce n'est pas à la mode : pour le peuple irakien, la chute de ce régime représente une sorte de don divin. Car personne ici n'imaginait que Saddam Hussein pût partir ! La peur et le désespoir avaient envahi les esprits, à un point tel qu'il était fréquent d'entendre, en Irak, qu'" après Saddam, on verrait l'arrivée au pouvoir de ses fils puis de ses petits-fils "...
N. E. - Pensez-vous sincèrement que les Irakiens considèrent l'intervention qui a renversé Saddam comme un " don des cieux " ?
H. K. - Absolument ! Au plus profond de leur âme, ils sont heureux d'être enfin débarrassés de l'ancien régime, ils apprécient la nouvelle donne et chérissent la liberté qui leur a été offerte. Naturellement, il faut aussi qu'ils aient accès aux services les plus élémentaires : les gens souffrent beaucoup de la pénurie d'eau et d'électricité ainsi que de la désorganisation de divers secteurs - avant tout de celui de la santé. Mais ne vous méprenez pas : les Irakiens, je le répète, éprouvent infiniment de gratitude envers ceux qui les ont libérés de la tyrannie.
N. E. - Selon vous, la coalition anglo-américaine a-t-elle de bonnes chances de mettre en place, à terme, une réelle démocratie en Irak ?
H. K. - En dépit des apparences et des grandes difficultés rencontrées au jour le jour, il règne à ce sujet, dans tout le pays, un réel optimisme. Ce qui est sûr, c'est que personne, en Irak, ne souhaite un retour en arrière !
N. E. - J'avoue que j'ai du mal à comprendre ce qui motive un tel optimisme alors que, plusieurs mois après la chute de Saddam Hussein, la situation ne cesse de se dégrader...
H. K. - Si vous dites à des Irakiens que leur pays subit une " dégradation de la situation ", on vous rétorquera immédiatement : " Une dégradation par rapport à quelle époque ? Celle des charniers de Saddam ? De ses génocides ? De ses guerres abominables, de toutes ses folies qui avaient condamné un peuple entier à la misère et à l'esclavage ? " En vérité, aussi critique que soit la conjoncture actuelle, elle n'est jamais que la conséquence prévisible d'un bouleversement politique majeur. Certes, l'instabilité politique est telle que l'Irak semble vivre une transition particulièrement difficile. Mais " crise " ne signifie pas " impasse " ! Au contraire : c'est généralement dans les crises que s'ébauchent les issues à des situations complexes. C'est pour cette raison que les habitants sont optimistes : à présent qu'il est débarrassé de Saddam, l'Irak ne peut qu'aller mieux !
N. E. - C'est possible. Reste que l'intervention de la coalition pose une grave question : en vertu de quelle vérité supérieure un ou plusieurs pays devraient-ils se permettre, au mépris de la légalité internationale, de renverser par la force le régime d'un État tiers, avec toutes les conséquences douloureuses qu'une telle opération implique pour la population locale ?
H. K. - Permettez-moi de répondre à votre question par une autre question : est-il encore possible - et en vertu de quoi ? - de vivre dans un monde où le droit ne peut rien face aux crimes politiques et aux désastres humanitaires ? Vous semblez plaider en faveur du " droit international ". Mais ne pensez-vous pas que ce droit a été détourné de sa mission originelle ? Aujourd'hui, la " légalité internationale " ne représente rien d'autre que le cri de ralliement de tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, s'opposent à ce qu'on appelle l'unilatéralisme américain. En réalité, si le droit international a été privé de son sens véritable, c'est surtout à cause des changements survenus à l'échelle planétaire - avec l'avènement, le 11 septembre 2001, du phénomène du terrorisme international et l'impunité constante des États qualifiés de " voyous " - et non en raison du " militarisme américain ". Il est indéniable que celui-ci connaît un nouvel élan ; mais c'est là une conséquence directe - et non une cause ! - de l'inefficacité du droit international et du discrédit de l'ONU, qui est pourtant censée l'incarner... À mon sens, cette évolution remonte à bien avant le 11 septembre 2001. Mais ce sont les guerres conduites sous l'égide des États-Unis après cette date qui ont révélé aux yeux du monde l'inefficacité de ce fameux droit international. Du reste, il me semble difficile d'en parler sans évoquer ce qui le sous-tend par définition, à savoir les différentes chartes et déclarations universelles des droits de l'homme. Or, ces textes sont, eux aussi, restés lettre morte pour nombre d'États qui en sont les signataires. Peut-être n'est-il pas inutile de rappeler que ces chartes et déclarations reposent sur l'affirmation d'un droit inaliénable : celui de la résistance à l'oppression. Aujourd'hui, alors que les institutions internationales sont paralysées, comment est-il possible de faire appliquer ce droit fondamental ? Comment combattre l'oppression dans des pays soumis à la brutalité de régimes répressifs ? Comment permettre à leurs citoyens de parvenir à la démocratie et à une vie décente ?
N. E. - J'insiste : l'emploi de la force militaire peut-il suffire, à lui seul, pour restaurer le droit bafoué par des dictatures ?
H. K. - Il est bien évident que, sans loi pour l'encadrer, la force est dangereuse : elle porte en germe le règne de l'arbitraire. Mais sans force pour l'imposer, la loi est impuissante : elle ne peut s'opposer au chaos. Quant à savoir si l'action de la coalition était justifiée ou non, la réponse varie selon la perspective que l'on adopte. Personnellement, je considère que, même sans tenir compte des arguments officiellement invoqués pour déclencher la guerre, le renversement d'un dictateur comme Saddam représentait, en soi, une raison largement suffisante pour justifier l'intervention anglo-américaine en Irak. Curieusement, cet aspect des choses n'a été que très peu évoqué à l'heure d'expliquer aux opinions publiques du monde entier pourquoi il était nécessaire d'abattre le régime de Bagdad. Toujours est-il qu'en matière de droit, c'est une nouvelle époque qui a commencé avec la chute de Saddam Hussein...
N. E. - Mais l'Irak connaît le chaos !
H. K. - Je ne parlerais pas de " chaos ". Il s'agit plutôt d'attentats et d'actes terroristes qui peuvent se produire à Nadjaf comme ils pourraient se produire - et se sont produits - à New York.
N. E. - Il reste que les attaques contre les forces de la coalition et les opérations de sabotage contre les infrastructures du pays sont devenues quasi quotidiennes...
H. K. - C'est vrai. Leurs instigateurs souhaitent, pour des raisons politiques, donner à ces actions le plus grand retentissement possible, ce qui explique le côté très spectaculaire de certaines d'entre elles. Tous ces attentats sont commis dans un seul but : torpiller la stabilisation de l'Irak et faire revenir le pays en arrière. Autant de coups d'épée dans l'eau, donc, car la population irakienne est prête à tout sauf, précisément, à opérer un retour en arrière !
N. E. - D'après vous, qui sont les commanditaires de ces attaques ?
H. K. - Le spectre de ceux qui souhaitent ébranler la reconstruction du pays est large : il va de Saddam (s'il est encore vivant) et de ses mercenaires (baasistes ou non) jusqu'à certains États dictatoriaux de la région qui voient en l'émergence d'un Irak stable, prospère et démocratique une menace pour leurs régimes déjà chancelants.
N. E. - Précisément : dès la chute de Saddam Hussein, vous vous êtes empressé d'appeler de vos vœux le renversement du régime islamique iranien au nom de la liberté et de la séparation de l'État et de la religion. Pourquoi tant de hâte ?
H. K. - Je ne vous surprendrai pas en répondant que le fondement de ma démarche est d'ordre religieux. Je m'appuie sur des textes islamiques selon lesquels nul musulman, excepté les saints innocents (2), ne doit se mêler du gouvernement des choses. Or le temps des saints innocents est révolu ; dès lors, parler de gouvernement islamique est impossible et vouloir en créer un est, tout simplement, une imposture ! En outre, pour nous, les chiites, la fin du temps des saints innocents revêt une dimension particulière : vous n'êtes pas sans savoir que le chiisme comporte un aspect messianique. Selon notre foi, le religieux doit rester à l'écart du politique jusqu'à la venue du douzième Imam - l'Imam caché (hazrat-é hojjat) (3). Par conséquent, j'insiste sur ce point : toute tentative du clergé visant à former un gouvernement est inacceptable.
N. E. - En adoptant cette position, vous contestez un modèle politique qui a été théorisé et fondé par votre propre grand-père, l'ayatollah Khomeiny !
H. K. - Rares sont ceux, parmi les dignitaires chiites, qui défendent l'idée de gouvernement islamique. À mon avis, l'ayatollah Khomeiny n'aurait pas pu imposer sa doctrine politique à la société iranienne, il y a vingt-cinq ans, s'il n'avait pas été à la tête d'un grand mouvement de masse. Tout n'est pas négatif dans ce bouleversement. Au terme du processus, on s'apercevra, en effet, que l'expérience de la théocratie iranienne aura imperceptiblement poussé le clergé à mieux réfléchir à son rôle dans la cité. Il est même possible que ce soient justement les réflexions des religieux chiites iraniens des années 1980-1990 qui, au final, auront abouti à saper définitivement toute théorie de gouvernement islamique ! Plongés dans l'étude et dans l'exégèse, certains clercs en sont venus à cette conclusion : un gouvernement islamique devant être, par définition, un gouvernement divin, seul un homme divin serait à même d'exercer le pouvoir. Et comme il ne peut y avoir d'homme divin sur Terre, l'idée de gouvernement islamique est irrecevable.
N. E. - Les dirigeants iraniens ne justifient-ils pas leur présence au sommet de l'État en se déclarant gardiens de la loi divine en ce monde et en identifiant leur sainteté à celle de Moïse et de Jésus ?
H. K. - Cette justification est contraire à l'enseignement de l'islam en général et du chiisme en particulier. Même une centaine d'ayatollahs Khomeiny ne sauraient être placés sur un pied d'égalité avec un seul saint innocent ! C'est un blasphème que de vouloir se comparer à Abraham, à Jésus et à Moïse. Encore une fois, de telles affirmations n'auraient pas été émises si l'ayatollah Khomeiny n'avait pas imposé son autorité dans une effervescence révolutionnaire qui l'a quelque peu grisé, lui et son entourage.
N. E. - Les clercs qui partagent cette opinion sont-ils nombreux ?
H. K. - Évidemment, on ne peut rien espérer de ceux d'entre eux qui sont au pouvoir. Mais la majorité des clercs des écoles religieuses (hozeh) sont du même avis que moi, même si, aujourd'hui, ils préfèrent garder le silence - soit par dépendance vis-à-vis des autorités, soit par crainte de persécutions. Vous verrez : le jour où cette dépendance et cette crainte disparaîtront, nombreuses seront les voix qui s'élèveront pour dénoncer l'illégitimité du gouvernement islamique.
N. E. - Outre la séparation de l'État et de la religion, ainsi que le respect des droits de l'homme, vous réclamez, depuis que vous êtes revenu en Irak, l'organisation d'un référendum visant à faire passer l'Iran de la République islamique à un autre type de régime. Ne trouvez-vous pas qu'il existe une certaine concordance entre vos propositions et celles du fils de l'ancien Shah, Reza Pahlavi (4) ?
H. K. - La réalité est que l'Iran se trouve dans une impasse totale. Pour la population, l'avenir est, plus que jamais, incertain. Personne n'est en mesure de prévoir de quoi demain sera fait. Pour de très nombreuses personnes, la seule issue envisageable - et encore ! - consiste à fuir le pays. Doit-on laisser les Iraniens dans le désespoir ? Doit-on admettre qu'ils soient privés d'avenir ? Il est bien évident que non. Dans ce contexte, la position du régime semble très fragile. Il est en permanence confronté à la résistance et à l'hostilité de la société civile ainsi qu'à diverses pressions internationales. Le pouvoir, pas plus que la population, n'est en mesure de prévoir quoi que ce soit. Encore récemment, il parvenait tant bien que mal à conduire une politique au jour le jour, dépourvue, bien entendu, de toute perspective ou stratégie définie. Aujourd'hui, c'est chaque heure que l'État change d'orientation ! Pour sortir de cette impasse, il ne reste qu'une solution : l'organisation d'un référendum par lequel le peuple se prononcera sur le maintien ou le rejet de la République islamique en Iran. Si son résultat se révélait favorable au régime, la République islamique, dotée du soutien de son peuple, ne souffrirait plus de sa crise d'illégitimité actuelle. Mais dans le cas inverse, on assisterait à un changement majeur. Je ne doute pas que ce changement serait pacifique et que les dirigeants actuels pourraient continuer à vivre honorablement en Iran sans avoir à craindre de subir le triste sort de la plupart des dictateurs déchus.
N. E. - Vous n'avez toujours pas déclaré si vous jugiez opportun, dans la perspective d'un tel référendum, de mettre en place une large alliance des forces politiques iraniennes...
H. K. - Chaque chose en son temps. La formation d'une telle alliance serait, en soi, un acte positif. Reste que, d'un point de vue légal, l'organisation de cet éventuel référendum est du ressort du Guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei. C'est pourquoi je lui ai adressé une lettre dans laquelle je lui ai demandé de donner son accord pour l'organisation de cette consultation.
N. E. - Et si sa réponse se révélait négative, comme l'a été celle du président iranien, Mohammad Khatami, lequel a accusé de trahison ceux qui, dans son propre camp, avaient souhaité la tenue d'un référendum sur la réforme de la Constitution (5) ?
H. K. - Eh bien, dans ce cas, les dirigeants iraniens devront assumer la responsabilité de leur refus.
N. E. - Qu'entendez-vous par là ?
H. K. - Qu'ils n'auront d'autre choix que d'affronter - avec toutes les conséquences que cela suppose - l'hostilité de toute une société qui, ne voyant pas d'issue pacifique à la crise d'illégitimité du régime iranien, se lancera très vraisemblablement dans une révolution pour le destituer. D'ailleurs, les pressions internationales - et, avant tout, celles des États-Unis - à l'endroit du régime islamique semblent de plus en plus aller dans ce sens.
N. E. - Vous proposez d'organiser ce référendum afin de décider de l'avenir de la République islamique. Mais pourquoi ne dites-vous rien sur la nature du régime politique qui devra, le cas échéant, prendre la place du régime actuel ?
H. K. - Tout simplement parce qu'il faut, d'abord, savoir si le peuple souhaite ou non vivre sous la République islamique ! Dans le cas où, à l'issue d'une consultation démocratique, la réponse à cette question serait négative, je serais, vous vous en doutez, favorable à l'instauration d'un État laïque, pluraliste et respectueux de l'individu.
N. E. - Il est difficile de parler de l'impasse politique en Iran sans évoquer le " mouvement réformateur " qui s'est manifesté sous la présidence de Mohammad Khatami. Quel bilan dressez-vous de son action ?
H. K. - Jusqu'à l'élection de Mohammad Khatami, la majorité de la population ne participait plus depuis longtemps aux différents scrutins organisés par le pouvoir. Les élections étant taillées sur mesure pour conforter le régime, un discrédit total frappait l'ensemble du système politique. La victoire de Khatami en mai 1997 a signé le début d'une véritable implication du peuple dans la vie politique (6). Les Iraniens acceptèrent d'oublier toutes les amertumes du passé, de mettre de côté l'hostilité qu'ils éprouvaient envers les autorités et de leur tendre une main fraternelle. Malheureusement, toutes leurs initiatives et toutes leurs manifestations de bonne volonté ont été, une nouvelle fois, foulées aux pieds par une minorité de dirigeants. Ces conservateurs ont réussi à vider de tout contenu le mouvement réformateur et à faire de Khatami un " homme sans qualités ". Les forces réactionnaires ont eu gain de cause et le bilan de la rénovation tient en un seul mot : échec.
N. E. - Cet échec signifie-t-il que le régime islamique est irréformable ?
H. K. - Ce qui est sûr, c'est qu'il ne lui reste qu'un seul moyen de prouver qu'il est réformable : accepter d'organiser ce fameux référendum sur le maintien ou le rejet de la Révolution islamique ! En clair : le pouvoir doit se soumettre au jugement de ses citoyens par le biais d'une consultation libre et démocratique. Aujourd'hui plus que jamais, la société iranienne aspire à donner vie au projet d'une véritable démocratie. La tâche du monde libre consiste à aider les Iraniens à réaliser ce rêve.
N. E. - Mais le " monde libre " - ou, du moins, la France et une bonne partie de l'Europe - a conduit, depuis la Révolution islamique, une politique ambiguë à l'égard du régime iranien. Plusieurs pays ont ménagé Téhéran d'abord au nom du " dialogue constructif " (7), puis sous prétexte de soutenir les réformateurs contre les conservateurs. Cette politique a-t-elle contribué à la réforme et à la démocratisation de la société iranienne ?
H. K. - Il fut un temps où, dans l'imaginaire de l'Iran et d'autres pays de la région, la France et l'Europe étaient associées à la démocratie. À présent, une perception beaucoup moins idéaliste s'est substituée à cette représentation positive. Nombreux sont ceux qui considèrent que la France et l'Europe déterminent leur politique étrangère en fonction de calculs d'épicier. Une attitude qui, vous vous en doutez, nuit aussi bien aux intérêts de l'Europe au Moyen-Orient qu'aux efforts déployés par les Iraniens pour parvenir à la démocratie. Dernier exemple en date de ce type d'approche : la position française à l'égard de la guerre en Irak. Peu importe ce qu'en disent les hommes politiques de Paris. Leur enthousiasme pour la " légalité internationale " n'a pas trompé les Irakiens. Ils y ont vu une manière pour la France de soutenir une nouvelle fois Saddam Hussein, comme elle l'avait déjà fait à maintes reprises par le passé. L'indulgence de nombreuses chancelleries occidentales envers le tyran de Bagdad aura été une terrible erreur : il faudra encore des années pour que la communauté internationale prenne pleinement conscience de l'ampleur des crimes commis par Saddam contre sa population.
N. E. - Comment l'opinion publique iranienne réagirait-elle si, d'aventure, la France maintenait sa très indulgente ligne de conduite actuelle envers le régime de Téhéran ?
H. K. - Je le répète : il faudra des années pour que la France parvienne à effacer de la conscience collective des Irakiens l'effet très négatif de son comportement lors de la libération de leur pays. Inutile de dire que si la France s'avisait de commettre la même erreur à l'égard du régime islamique iranien, son image dans la région ne ferait que se détériorer encore davantage : tout comme les Irakiens, les Iraniens ne seraient pas facilement disposés à l'exonérer de cette complaisance coupable.
N. E. - Vous avez qualifié de " libération " l'intervention anglo-américaine en Irak. Vous êtes même allé jusqu'à ajouter que vous accueilleriez avec joie une intervention similaire en Iran si elle aboutissait à la libération de ce pays. Pourquoi ?
H. K. - Parce que l'Iran souhaite être libéré et que c'est seulement dans la liberté qu'il sera à même de résoudre toutes les difficultés auxquelles il est confronté. La liberté importe aux Iraniens encore plus que leur pain quotidien ! Ils la souhaitent à un tel point qu'il est devenu accessoire, aujourd'hui, de se demander comment elle sera obtenue dans les faits.
N. E. - Dans cette perspective, quel rôle envisagez-vous pour vous-même ?
H. K. - Je souhaite contribuer à rassembler les forces et les initiatives allant dans le sens de la création d'un État laïque et démocratique. Il est impératif de faire en sorte que l'ensemble de la société iranienne puisse opérer un véritable choix politique. Je le répète avec force une dernière fois : il est urgent d'organiser un référendum pour dire oui ou non à la République islamique d'Iran.

Notes :

(1) Pour des raisons de sécurité (il est menacé par des agents iraniens), Hussein Khomeiny a changé de domicile à plusieurs reprises, vivant d'abord à Nadjaf, puis à Kerbala et, enfin, à Bagdad. Fin septembre, il se trouvait à Washington où il a rencontré des responsables américains et participé, à l'initiative de l'American Enterprise Institute, un influent centre de recherches stratégiques proche du Pentagone, à plusieurs débats publics portant sur la sécularisation de l'islam et sur la situation du régime islamique en Iran.
(2) Dans l'interprétation chiite de l'islam, les saints innocents sont au nombre de douze (ou quatorze si l'on y compte le prophète Mahomet et sa fille Fatima). Ils sont innocents, car immuns de tout péché. En tant que descendants du prophète, leur tâche consiste à interpréter et à diffuser le message du Coran. Leur innocence est aussi révélatrice de leur divinité, car ils se rapportent, précise le discours chiite, " à la source originelle de la révélation ".
(3) Littéralement " Seigneur de la preuve ". Hazrat-é hojjat est employé ici pour qualifier le douzième Imam chiite, Mahdî, parfois aussi appelé " Imam caché " ou " Maître du temps ". Pour le chiisme duodécimain, le fait que le douzième Imam est caché et non pas mort est la " preuve " de la permanence de la prophétie de l'islam, entendue dans le sens du gouvernement (vélâyat) des Imams.
(4) La " désobéissance civile " ainsi que l'" organisation d'un référendum " par lequel le peuple iranien se prononcerait sur le maintien ou non de la République islamique sont les deux principaux mots d'ordre de Reza Pahlavi, le fils du Shah déchu en 1979, dans sa stratégie visant à renverser le régime islamique en Iran. C'est autour de ces deux exigences qu'il appelle à l'unité de toutes les forces de l'opposition iranienne.
(5) Après la fortune connue par l'expression de " société civile ", le " référendum " est devenu le second mot d'ordre à se répandre dans les discours politiques de l'Iran. Son succès auprès d'une partie du " camp réformateur " au pouvoir résulte de l'incapacité de celui-ci, face à la structure rigide de la théocratie iranienne, à réaliser les réformes qu'il avait promises.
Rien d'étonnant, dès lors, à ce que certains partisans de Mohammad Khatami aient demandé la tenue d'un référendum destiné à obtenir la modification - sinon la suppression - de certains articles de la Constitution qui confèrent un pouvoir absolu au Guide suprême, Ali Khamenei, et à son camp ultra-conservateur.
Reste que toute forme de référendum mettrait inévitablement en danger un régime aussi fragilisé que la théocratie iranienne. Résultat : quand des députés réformateurs ont demandé, il y a plus d'un an, la tenue d'un référendum limité pour réformer la Constitution, celui-ci fut qualifié de " trahison " envers la République islamique par celui qu'on avait appelé le " président de la réforme ". Cette position - parmi plusieurs autres ! - n'a fait que confirmer le ralliement de Khatami à la position des conservateurs.
(6) En 2000, soit trois ans après la première élection de Mohammad Khatami, furent organisées des élections législatives au cours desquelles, en dépit des innombrables contraintes imposées par les conservateurs, les proches du président, portés par une puissante mobilisation populaire, ont obtenu la majorité écrasante des sièges de la sixième Assemblée islamique. L'enthousiasme général se confirmera encore en 2001, lors de la réélection de Khatami pour un second mandat. Ce scrutin marqua cependant le début d'une désillusion générale sur la possibilité de réformer et de démocratiser le régime islamique. Désillusion qui éclatera au grand jour lors des récentes élections municipales : dans les grandes villes, entre 75 % et 90 % d'électeurs se sont abstenus ! Privés de leur base, les " réformateurs " ont perdu la totalité de leurs sièges à Téhéran et dans d'autres villes au profit des conservateurs.
(7) L'expression de " dialogue constructif " fut utilisée par Roland Dumas pour désigner la politique conduite par la France envers le régime de Téhéran. Elle a été reprise par son successeur, Alain Juppé, avant de dépasser les frontières françaises et de devenir, en quelque sorte, la marque du rapport de l'Union européenne au pouvoir iranien. L'idée était de développer les relations (notamment économiques) avec l'Iran en échange d'un dialogue dit " constructif " portant sur les questions sensibles telles que le terrorisme et les droits de l'homme.
Cette politique fut poursuivie malgré la multiplication des assassinats d'opposants iraniens réfugiés en Europe par les services secrets du régime de Téhéran, dans l'indifférence totale des pays occidentaux. En 1991, Chapour Bakhtiar, dernier premier ministre du Shah, fut égorgé à son domicile de Paris par des agents iraniens, alors qu'il était censé être protégé nuit et jour par la police française. En 1993, les assassins de Kazem Rajavi, opposant et ancien diplomate, furent renvoyés à Téhéran sur ordre d'Édouard Balladur, alors premier ministre, qui invoqua la " raison d'État " pour justifier sa décision...
Le " dialogue constructif " aura été un échec et a fortement porté atteinte à l'image de la France comme à celle de l'Europe aux yeux de l'opinion publique iranienne. Ce n'est pas un hasard si on l'a parfois remplacé (sans davantage de succès) par un " dialogue critique ". Le " dialogue critique " a pris le pas sur le " dialogue constructif " dans les moments de crise (comme, par exemple, en 1992, lorsque les États membres de l'Union européenne ont rappelé leurs ambassadeurs à Téhéran après qu'un tribunal allemand eut déclaré que " les plus hautes sphères de l'État iranien " avaient commandité l'assassinat de quatre opposants iraniens dans un restaurant à Berlin).