Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
ÉTATS-UNIS/ARABIE SAOUDITE : UNE ALLIANCE INOXYDABLE ?
Article de Stéphane Marchand
Rédacteur en chef adjoint au Figaro
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Après les attentats du 11 septembre 2001 et la disparition du régime de Saddam Hussein en Irak, où en est le lien entre les États-Unis et l'Arabie saoudite ? De la réponse dépend largement l'avenir d'une région du monde structurée, depuis un demi-siècle, autour des alliances que Washington a conclues avec Tel-Aviv et Riyad. En dépit des apparences qui tendraient à faire croire que la " relation spéciale " entre les États-Unis et le Royaume s'est profondément et irréversiblement détériorée, la question est loin d'être tranchée.
Un lien mis à mal
Deux constats, a priori incompatibles, s'imposent. D'une part, les citoyens américains n'oublieront jamais que, parmi les dix-neuf kamikazes qui ont participé aux attentats du " 911 ", quinze étaient de nationalité saoudienne. D'autre part, le rôle que joue le Royaume dans les approvisionnements pétroliers des pays industrialisés et son statut au sein de l'islam en font un partenaire irremplaçable pour les États-Unis. Il y a fort à parier que la nation américaine devra vivre longtemps avec cette schizophrénie, qui renvoie d'ailleurs à celle qui caractérise l'Arabie saoudite : un pays où cohabitent les élites les plus américanisées du Moyen-Orient et le " peuple " le plus anti-américain de la région.
Washington ménage Riyad...
Pour répondre à la question posée, il convient de séparer avec soin, sans jamais se laisser influencer par les invectives et les gesticulations, deux phénomènes très différents : d'un côté, les vœux pieux d'un certain nombre de cercles idéologiques qui entourent le président Bush et réclament de mettre fin à la relation privilégiée que Washington entretient avec Riyad ; de l'autre, la politique réelle des États-Unis. Pour illustrer la difficulté de la tâche, prenons l'exemple du procès intenté en août 2002 par les familles des victimes du 11 septembre à plusieurs personnalités saoudiennes, dont au moins deux princes de très haut rang de la famille royale. L'acte d'accusation élaboré par l'avocat Ron Motley, coutumier des procès à très grand spectacle, stipule que le prince Sultan Ben Abdelaziz, frère du roi et ministre de la Défense, est complice des terroristes. Sollicité à l'époque par les médias, le département d'État, lui, n'hésite pas une seconde avant de réitérer la ligne officielle : l'Arabie saoudite est un allié indéfectible des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme. Mieux : le fameux rapport du Congrès sur les circonstances du 11 septembre a été rendu public le 24 juillet dernier... à l'exception d'une vingtaine de pages consacrées au rôle joué par des personnalités saoudiennes dans la tragédie. On le voit : le discours américain n'a pas changé ; pourtant, les attitudes sont en train d'évoluer, imperceptiblement, et le partenaire saoudien semble moins " intouchable " qu'auparavant.
Les attentats meurtriers perpétrés à Riyad le 12 mai 2003 (1) ont fourni un point de repère précieux pour juger de la vigueur du lien entre les deux pays. Ces attaques simultanées contre trois symboles de la présence étrangère en Arabie saoudite ont, en quelque sorte, rétabli une certaine solidarité entre le Royaume et la superpuissance qui le protège depuis maintenant sept décennies. Attribués à la nébuleuse d'Oussama Ben Laden, ils furent présentés comme la preuve que l'Arabie saoudite, comme tous les alliés déclarés des États-Unis au Moyen-Orient, restait une cible pour les terroristes. Les victimes étaient principalement des expatriés américains, en particulier les employés de la compagnie Vinell. Or cette société sise en Virginie forme depuis quarante ans la garde nationale saoudienne, une force militaire qui recrute essentiellement parmi les tribus bédouines du Nejd, rattachée directement au prince héritier Abdallah Ben Abdelaziz. Il s'agissait donc de frapper le pouvoir saoudien à travers son allié américain.
...Riyad affiche son indépendance
Des attaques-suicides étaient, certes, prévisibles puisque Al Qaida avait promis de punir les États-Unis et leurs alliés après la guerre d'Irak qui venait juste de s'achever. En revanche, que l'Arabie saoudite soit choisie comme cible pouvait surprendre. Les Saoud avaient répété à l'envi, depuis la mi-2002, qu'ils n'autoriseraient pas l'aviation américaine à décoller de leur territoire pour aller bombarder l'Irak - posture qu'ils avaient déjà adoptée en 2001 lors de l'opération américaine en Afghanistan. De toute évidence, cette politique de communication (en réalité, des décollages ont quand même eu lieu) n'a pas eu les effets escomptés. Riyad espérait capitaliser sur la victoire rapide et totale de la coalition occidentale contre le régime de Saddam Hussein pour expliquer que ce dénouement allait, à son tour, permettre le départ des 5 000 hommes du contingent américain. Après tout, s'ils étaient stationnés en Arabie saoudite depuis 1990, c'était pour protéger le pays, la famille royale et les champs de pétrole contre une possible agression irakienne, désormais improbable. Décidé conjointement par les deux alliés, le départ des troupes américaines devait renforcer la stabilité de la famille Saoud en privant l'" opposition " - et notamment Al Qaida - de l'un de ses arguments les plus porteurs : la dénonciation du " sacrilège " commis par le roi Fahd quand il avait accueilli des troupes étrangères et non musulmanes sur le territoire national, sacré car hôte des deux mosquées les plus saintes de l'islam. Al Qaida, qui exige la chute de la maison Saoud, a tué cette stratégie dans l'œuf. Pour ne pas laisser la famille royale se prévaloir du départ des GI's auprès de la " rue ", l'organisation s'est efforcée de démontrer que c'était elle, et elle seule, qui était en train de chasser les soldats américains.
Quoi qu'il en soit, la tragédie de Riyad (qui renvoie, toutes proportions gardées, à celle de New York et de Washington) a eu pour effet de rapprocher les deux pays. Une aubaine - si l'on ose dire - diplomatique qui permet aux deux capitales de mieux gérer l'inéluctable glissement du centre de gravité de leur équilibre bilatéral. Ce glissement résulte d'une double prise de conscience. Les États-Unis comprennent que, pour mieux la protéger, ils doivent s'éloigner physiquement de l'Arabie saoudite. Pour sa part, le Royaume réalise que le donnant-donnant traditionnel n'est plus ce qu'il était. Ce pays vaste, riche mais faible a toujours un besoin absolu de la protection militaire américaine. Du point de vue de Washington, en revanche, le pétrole saoudien est un peu moins indispensable puisque les énormes réserves d'Irak, d'Asie centrale et du golfe de Guinée seront disponibles à plus ou moins brève échéance. Le lien reste solide... mais il est moins étroit.
Si pragmatique que soit l'administration Bush - la famille du président américain est proche à la fois des milieux pétroliers texans et de la famille royale saoudienne (2) -, le traumatisme national engendré par le 11 septembre est et restera une donnée politique majeure. L'allié saoudien est toujours très utile, mais il est bien moins présentable, en dépit des dizaines de millions de dollars investis depuis deux ans dans des campagnes médiatiques de réhabilitation auprès du public américain.
Désengagement militaire américain
L'allié saoudien est aussi devenu moins fiable d'un point de vue militaire. À cet égard, le renforcement massif de la présence américaine au Qatar, pendant la guerre en Afghanistan à l'automne 2001, mais surtout à partir du printemps 2002 en prévision de l'intervention en Irak, est un signe indéniable du changement de paradigme au Moyen-Orient. Les États-Unis estiment que leurs deux alliés les plus solides dans la région sont désormais le Koweït et le Qatar avant que, espère Washington, l'Irak ne rejoigne ce club.
C'est à la fin du mois de mars 2002 que la mutation des alliances militaires américaines est apparue au grand jour : le Pentagone a commencé de déménager vers le Qatar une partie des équipements très sophistiqués de commandement et de contrôle - en particulier des systèmes informatiques - positionnés jusque-là sur la " Prince Sultan ", une immense base située dans les environs de Riyad. Les derniers soldats américains ont quitté l'Arabie saoudite le 26 août 2003.
Le Pentagone explique qu'il ne s'agit pas d'un transfert, mais d'une " duplication d'équipements ". Il affirme aussi que cette initiative est destinée à fournir aux États-Unis une " flexibilité de long terme " dans l'ensemble du Golfe, dans la mesure où la nouvelle disposition des matériels permettra à toutes les forces de la région de mieux se coordonner. Ces circonvolutions sémantiques visent à enrober une réalité toute simple : l'Arabie saoudite n'est plus un allié suffisamment sûr. Onze ans après la guerre du Golfe, le roi Fahd ne gouverne plus, le prince Abdallah est aux commandes et, sans rejeter abruptement toute idée de coopération militaire en cas de guerre contre un ennemi commun, il refuse que son pays puisse être considéré comme une base américaine. Au lieu de s'intéresser aux bénéfices que lui apporterait un appui inconditionnel à Washington, son tempérament pousse Abdallah à exploiter son modeste pouvoir potentiel de nuisance : il veut que les États-Unis y regardent à deux fois avant d'envisager de conduire dans la région une opération militaire à laquelle l'Arabie saoudite serait opposée. Au bout du compte, ce souhait ne fera certes pas beaucoup de différence ; mais la posture diplomatique de Riyad dans le monde arabe en sera rehaussée et les dividendes de politique intérieure seront substantiels. Car la donne est simple : face à tous ses sujets qui rejettent résolument les États-Unis, la maison des Saoud n'est plus assez forte pour imposer ses vues. Elle doit composer avec son " opposition " au sein de laquelle sont juxtaposés, sans bien sûr coopérer, les membres les plus radicaux du clergé, des éléments d'Al Qaida et même certains représentants de la bourgeoise pieuse. Si désorganisée qu'elle soit, cette nébuleuse fait peser une menace virtuelle sur le régime et freine, par exemple, ses très timides velléités de réformes.
L'importance croissante du Qatar
Même si l'allégement du dispositif américain en Arabie saoudite est souhaité par Abdallah, le prince héritier ne peut s'empêcher d'être irrité en voyant l'émir du Qatar se pousser du col. Celui-ci commence à s'exprimer avec un peu trop d'assurance dans les enceintes diplomatiques et, notamment, au sein du Conseil de coopération du Golfe, où les Saoudiens sont habitués à faire la loi (3). Chaque fois que l'Arabie saoudite faiblit, l'équilibre régional évolue et le Qatar est à l'affût.
Parmi les émirats, le Qatar est devenu l'ami le plus empressé des États-Unis. En 1999, l'émir, cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani, qui avait renversé son père sans violence en 1995, a proposé aux Américains de stationner en permanence 10 000 GI's sur la base d'Al Oudeïd. Il est indéniable que le Qatar intéresse le Pentagone. Cette petite péninsule de 11 000 kilomètres carrés qui jaillit comme une protubérance du nord-est du territoire saoudien est la plate-forme idéale pour surveiller la région. En outre, si on la compare aux autres pays de la zone, elle est particulièrement riche puisque sous les pieds de ses habitants dorment les premières réserves de gaz naturel du monde. Par surcroît, le pays donne une impression de stabilité et de modernité.
Devenir un " porte-avions " américain ne gêne pas le Qatar. De toute façon, il a besoin d'un protecteur. Il n'en reste pas moins que le flirt entre l'émirat et les États-Unis est relativement récent. Il remonte à 1991, quand des soldats qataris avaient combattu au sein de la coalition internationale pour libérer le Koweït. Les convaincre avait demandé de la persuasion. En effet, le Qatar se souvenait toujours avec aigreur d'avoir été snobé pendant les années 1970. À cette époque, dans les émirats du Golfe, le départ des forces britanniques avait créé un vide et une inquiétude. Les États-Unis n'avaient comblé le premier et apaisé la seconde que lentement. Ils avaient en particulier, après 1972, lorsque l'émirat obtint son indépendance, refusé de livrer une douzaine de mitrailleuses de calibre 50 au Qatar. Aujourd'hui, ce geste de dédain est oublié.
Le Qatar est une exception régionale. Dans ce pays
wahhabite, les femmes conduisent et travaillent sans restriction. L'émirat a autorisé une libéralisation de la société qui irrite ses voisins conservateurs, au premier chef le Royaume des Saoud. Le Qatar est donc tenu de chercher des protecteurs ailleurs que du côté de Riyad. Inversement, ce petit pays n'a pas les responsabilités religieuses de son grand voisin ; en cas de guerre, il pourrait donc offrir aux États-Unis un éventail d'options bien plus fourni que l'Arabie saoudite. À n'en pas douter, Doha n'imposera pas de limites aux missions qui seront effectuées à partir de son territoire. Son seul défaut réside en sa taille microscopique et en la composition de sa population. Le pays abrite à peine 600 000 habitants, dont 450 000 immigrés et seulement 150 000 Qataris. Ceux-ci sont, pour l'essentiel, concentrés dans la capitale et n'offriraient qu'un noyau politique négligeable en cas de crise majeure. Le bon côté des choses, c'est que les forces américaines y sont à l'abri de grandes manifestations d'hostilité.
Aujourd'hui, trente ans après le départ des Britanniques de la côte des Pirates, les Américains sont solidement implantés le long du littoral du Golfe. Au Koweït, environ 10 000 hommes de troupe effectuent des rotations régulières à Camp Doha, un complexe de plusieurs dizaines d'hectares où sont stationnés des chars, des transports de troupes et de l'artillerie. Bahreïn accueille environ 4 000 personnels en uniforme de la Cinquième flotte. Enfin, dans l'émirat d'Oman, la base de Massirah abrite des appareils de surveillance, des avions-cargos de ravitaillement et au moins 4 000 hommes des forces spéciales. On le voit : la péninsule Arabique change de physionomie. L'Arabie saoudite, vide de GI's, sera entourée d'une ceinture d'émirats farouchement pro-américains, d'où pourrait venir une aide militaire en cas de troubles dans le Royaume wahhabite. C'est peut-être cela, finalement, que recherchent à la fois les États-Unis et le prince Abdallah. Moins voyante, la relation sera plus solide.
Les hauts et les bas d'une " relation spéciale "
À ce stade, il peut être utile de rappeler que l'histoire des relations américano-saoudiennes n'a rien d'un long fleuve tranquille, loin s'en faut. L'affection y tient peu de place. Abdelaziz Ben Abdelrahman Al Saoud, le subtil guerrier qui fonda le Royaume saoudien moderne au début du siècle dernier, avait souhaité se rapprocher des États-Unis pour une raison simple : les autres puissances auxquelles il pouvait s'adresser - que ce soit l'Empire britannique, la France ou la Turquie - s'étaient toutes conduites en colonisateurs dans la région et les chefs bédouins, souvent trahis, s'en méfiaient profondément. Le territoire de l'Arabie, ou plutôt le Nejd originel des Saoud, n'avait, lui, jamais été colonisé, tout simplement parce que ses déserts brûlants n'intéressaient personne. Le jeune roi voulait d'abord préserver l'indépendance de cette région hostile à tous les points de vue. Avec l'Amérique, pays jeune qui s'était lui-même libéré du joug colonial, il pensait pouvoir bâtir une relation saine. Un vœu sans doute trop optimiste. À défaut, la relation sera robuste.
Tout commence au début des années 1930, quand le jeune régime, acculé par des finances publiques en piteux état, attribue une concession de forage à la Standard Oil Company of California, la future Aramco. Il faudra un certain temps avant que l'exploration ne soit fructueuse. Mais il n'y a aucun doute : dès que le brut commence à jaillir des puits saoudiens, la relation entre les deux pays devient aussitôt " spéciale ". Les États-Unis, dont l'économie se développe rapidement, ont un besoin vital de pétrole bon marché. À cette époque, l'Arabie, elle, n'a pas besoin de grand-chose, si ce n'est d'un peu d'argent pour faire tourner sa minuscule administration. Il n'empêche : Ibn Saoud devine l'immense bénéfice qu'il pourrait tirer d'une fusion énergétique avec cette future grande puissance dont l'avidité pétrolière est sans limite.
Le roi bédouin va rapidement se rendre compte que l'Amérique n'est pas un parrain facile. Les historiens placent en général la naissance du lien entre les deux pays le jour de la rencontre entre Franklin Roosevelt et Ibn Saoud au début de 1945. Le président américain, déjà très malade, reçoit Ibn Saoud à bord de son yacht le Quincy amarré dans le canal de Suez. Roosevelt veut obtenir l'appui du jeune roi à la création d'un foyer national juif en Palestine. Il est mal tombé. Le Bédouin n'accepte même pas de discuter la proposition. C'est au contraire Ibn Saoud qui arrache aux États-Unis la promesse qu'ils " ne feront rien pour aider les Juifs contre les Arabes " ! Mais en démocratie, les promesses de ce genre ne durent que le temps d'un mandat. Plus sioniste que son prédécesseur, Harry Truman jettera ce serment aux orties et commettra là l'une des pires " trahisons " répertoriées par l'histoire officielle saoudienne.
Tous les étudiants du Royaume connaissent par le menu le déroulement de ces événements " honteux ". En 1947, le prince Fayçal, ministre des Affaires étrangères, est nommé chef de la délégation arabe qui se rend à l'ONU. Fort de la promesse de Roosevelt, le prince assure à ses pairs que le président américain votera contre la création d'un État juif en Palestine. Or Truman vote pour ! Fayçal éructe de colère. Il s'en souviendra en 1973 en décidant l'embargo (4). La gifle de 1947 n'est que la première d'une longue série de couleuvres américaines que le Royaume devra avaler.
Mille fois, l'alliance aurait pu dérailler sur les très graves désaccords entre les deux pays à propos d'Israël. Il faut croire que ce fossé idéologique n'était pas assez profond pour masquer la nature littéralement vitale du lien entre Riyad et Washington. C'est l'évidence : la virulence des déclarations officielles saoudiennes à propos de l'occupation des territoires palestiniens est surtout destinée à l'auditoire arabe. Un effet de rhétorique. L'essentiel, c'est ce qui se mesure en barils et en dollars. Les avoirs saoudiens investis en actions ou en propriétés immobilières aux États-Unis s'élèvent à au moins 700 milliards de dollars. Même pour un pays aussi riche que l'Amérique, c'est une somme qui causerait bien des ravages si elle s'évanouissait brutalement.
Prééminence de l'aspect pétrolier
Pour les présidents américains - politique électorale oblige -, la relation avec Israël est primordiale mais l'axe Washington-Riyad est également essentiel. L'économie américaine a besoin du brut saoudien pour fonctionner. Pour encore longtemps, elle ne pourra pas se passer de l'Arabie saoudite dont le sous-sol recèle 260 milliards de barils, les premières réserves du monde. Le Royaume est toujours le premier fournisseur des États-Unis et il leur vend son brut à prix d'ami - sans faire payer le transport - de manière à conserver cette place de choix à laquelle il attache une importance vitale, au sens strict du terme. Pour maintenir ses parts de marché, Riyad a opté depuis longtemps pour une politique de prix modérés (entre 20 et 25 dollars le baril) qui arrange tout le monde. Les électeurs américains veulent une essence bon marché. Gageons qu'à un an d'une élection présidentielle qui s'annonce moins aisée que prévu, George W. Bush aura à cœur de ne pas menacer cette clé de voûte du rêve américain. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que l'Arabie saoudite reste un rouage essentiel de la sécurité énergétique des États-Unis.
Certains analystes catastrophistes, issus pour la plupart de la frange conservatrice de la droite républicaine américaine, ont voulu croire que le 11 septembre allait provoquer, à moyen terme, un rééquilibrage radical des alliances américaines au Moyen-Orient. Alliances qui s'articuleraient désormais autour d'un Irak devenu démocratique, pro-américain... et toujours gorgé de pétrole. Cependant, la plupart de leurs arguments apparaissent très friables. À commencer par la transposition dans cette région du concept euro-américain de démocratie. Il y a fort à parier, en effet, que dans des pays tels que l'Irak ou l'Arabie saoudite, son application déboucherait inéluctablement sur l'émergence de régimes violemment anti-occidentaux ! Quant au fantasme de l'appropriation du pétrole irakien par les Américains, il méconnaît les réalités politiques. Aucun régime irakien ne serait crédible s'il acceptait durablement, sur la principale ressource nationale, ne serait-ce que le soupçon d'un contrôle étranger. Enfin, s'il est vrai que l'irruption, dans l'avenir, des réserves irakiennes, ne peut que réduire l'importance relative de l'Arabie saoudite, n'oublions pas, pour autant, que la demande quotidienne mondiale de pétrole doit passer, d'ici à 2020, de 77 à 120 millions de barils, pour répondre aux besoins des États-Unis et des pays d'Asie de l'Est et du Sud. Tous les barils seront donc les bienvenus, y compris, naturellement, ceux du Royaume.
D'autres pays seront peut-être capables d'offrir un jour aux États-Unis des réserves d'hydrocarbures équivalentes à celle de l'Arabie saoudite ; mais aucun n'acceptera d'entretenir à grands frais une infrastructure de surcapacité comparable à celle qui permet au Royaume, chaque fois que le besoin s'en fait sentir, de faire passer sa production quotidienne de 7 à 10 millions de barils. Car c'est bien ainsi que Riyad offre aux pays industrialisés une assurance efficace contre les crises énergétiques. Cette assurance a remarquablement fonctionné en août 1990, quand le monde avait été soudain privé des livraisons de l'Irak et du Koweït (5). Répétons-le : à part l'Arabie saoudite, aucun pays n'est capable de fournir cette prestation, et surtout pas l'ambitieuse Russie dont les compagnies sont privées et recherchent donc une rentabilité immédiate. Quant à l'Irak, il faudra attendre au moins quinze ans avant qu'il puisse songer à jouer semblable rôle. La production croissante dans le golfe de Guinée ne changera pas cette réalité dans un avenir prévisible.
Ce service régulateur que le Royaume rend aux États-Unis et, par voie de conséquence, au monde entier, il se le rend aussi à lui-même. Quand on détient le quart des réserves mondiales, des débouchés sont indispensables. Riyad a impérativement besoin d'être branché sur les poids lourds de l'économie mondiale et, avant tout, sur les puissances occidentales. Certes, une autre puissance économique pourrait représenter un client insatiable pour l'Arabie saoudite : la Chine. Mais elle souffre d'un handicap majeur par rapport aux États-Unis : la République populaire sera incapable, encore pour longtemps, de garantir militairement la sécurité du Royaume.
Protection militaire et danger islamiste
Les États-Unis, de leur côté, n'ont jamais manqué à leur promesse de protection. L'opération Bouclier du Désert et son déploiement de 500 000 GI's en 1990 sont encore dans tous les esprits, bien que ce ne fût pas la première intervention américaine. En 1962, par exemple, quand quatre appareils de l'aviation saoudienne avaient fait défection vers l'Égypte nassérienne en emportant des armes pour les rebelles républicains du Yémen, les Saoud avaient consigné au sol toutes les forces aériennes du pays et c'est l'US Air Force - et non la Royal Air Force britannique pourtant toute proche puisque basée dans l'émirat d'Oman et à Aden - qui était venue patrouiller dans l'espace aérien national.
Le lien entre Riyad et Washington ne se limite pas à une connivence militaire et pétrolière. Ne serait-ce que parce que le Royaume fait objectivement le jeu de l'Occident en tirant le camp arabe dans le sens de la modération. Quant au facteur religieux, il tient, lui aussi, une place majeure dans l'attitude américaine envers Riyad. Les États-Unis entretiennent des rapports de plus en plus complexes avec le monde musulman. Rien ne serait plus dommageable pour eux qu'une prise de contrôle de La Mecque ou de Médine par des islamistes radicaux - ce qui ne manquerait pas de se produire si se matérialisait la partition appelée de leurs vœux par certains intellectuels américains tout aussi radicaux (6). Qu'un régime allié contrôle des Lieux saints n'est pas une option. C'est une nécessité ! Sinon, le monde musulman tout entier, déjà si instable, pourrait s'embraser.
Pour le reste, les États-Unis, cette grande démocratie, n'éprouvent aucune gêne à traiter avec un régime religieux conservateur, qu'il soit musulman ou juif. Longtemps, pour contrer les avancées soviétiques au Moyen-Orient, les États-Unis ont joué la carte fondamentaliste. Par exemple, en Égypte, pendant les années 1950-1960, ils ont aidé les Frères musulmans contre Nasser. Cette politique avait connu son apogée dans les années 1980 : lors de la guerre d'Afghanistan, les Américains ont appuyé militairement une résistance soutenue financièrement et idéologiquement par l'Arabie saoudite. Le doute n'est pas permis : la responsabilité américaine dans la montée de l'islamisme mondial est indéniable. Une attitude qui confine, parfois, à l'inconscience.
Jusqu'au 11 septembre, jamais Washington ne s'était inquiété, par exemple, de la croisade wahhabite très active que l'Arabie saoudite conduit à l'échelle mondiale et qui participe évidemment de la radicalisation - parfois jusqu'au terrorisme - de l'islam international. Le territoire américain n'est pas épargné, comme en témoignent les très nombreuses institutions politico-religieuses qu'y subventionne le régime de Riyad.
Tensions à Riyad
Dans le camp saoudien, la relation avec les États-Unis est vécue comme une question de vie et de mort... mais elle ne fait néanmoins que l'objet de débats feutrés. Le dosage des pouvoirs, sur lequel repose le système familial des Saoud, vaut également pour la politique étrangère. Du fait de ses fonctions, de ses origines tribales ou de ses intérêts financiers, chaque prince important a tendance à envisager d'une manière particulière les menaces et les opportunités qui se présentent pour le pays. Puisqu'il est à la tête des forces armées, Sultan est porté à surestimer la menace militaire extérieure et, donc, à cultiver des liens étroits avec les grandes puissances occidentales, seules capables, à ses yeux, de fournir l'équipement et l'entraînement nécessaires à l'édification d'une armée moderne. Abdallah, dont le pouvoir et l'influence reposent avant tout sur la garde nationale, met l'accent sur la menace intérieure. Pour la contenir, il compte sur son réseau tribal et accorde une importance primordiale aux bonnes relations entre son pays et ses voisins immédiats. Il n'est pas rare que les deux demi-frères croisent indirectement le fer par diplomatie interposée.
En 1997, Abdallah profite d'une absence prolongée de Sultan pour lancer un projet régional qui lui tient à cœur depuis longtemps : le rapprochement avec l'Iran. Au mois de décembre 1997, il y effectue une visite historique à l'occasion de la tenue à Téhéran d'un Sommet islamique. Presque vingt ans après la révolution des mollahs qui avait fait si peur à la famille Saoud, Abdallah amorce un rééquilibrage des forces dans la région du Golfe. L'initiative a l'avantage de ne pas avoir l'appui des États-Unis puisqu'elle sonne le glas de leur doctrine du " double endiguement " à l'égard de l'Irak et de l'Iran. Résultat : le déplacement lui confère instantanément, auprès des opinions arabes, une nouvelle dimension. Il est devenu une personnalité internationale.
Depuis que le Royaume existe, les princes saoudiens ont exploité la politique étrangère pour se démarquer les uns des autres et se positionner dans la perspective de la succession. Une profonde fracture diplomatique et familiale était ainsi apparue en 1979 au moment où la signature des accords de Camp David annonçait une paix séparée entre l'Égypte de Sadate et Israël. À l'époque, le roi Khaled est déjà trop malade pour gouverner et c'est le prince héritier qui est aux commandes. Fahd est favorable à ce que ne soient imposées à l'Égypte que des sanctions limitées, de manière à conserver un accès à ce pays qui joue un rôle essentiel de contrepoids face aux régimes arabes plus radicaux et à la très hostile République islamique d'Iran. Du point de vue de Fahd, cette approche présente également l'avantage de ménager les États-Unis. Abdallah, lui, est instinctivement hostile à ce calcul et le fait savoir. Il recommande au contraire d'adopter une attitude sévère vis-à-vis du Caire et de cultiver la Syrie et l'Irak. La raison de cette posture est simple : il ne veut pas risquer de voir l'Arabie saoudite prise en défaut sur le dossier palestinien. La consultation familiale tourne rapidement au vinaigre. Chacun choisit son camp. Le roi Khaled, que l'ambition peu discrète de Fahd agace, se range derrière Abdallah, de même que Saoud Al Fayçal, le ministre des Affaires étrangères. Mis en minorité, Fahd propose à Zbignew Brzezinski, le conseiller du président Jimmy Carter pour la sécurité nationale, d'envoyer à Washington une délégation de pays musulmans pour prêcher la cause palestinienne. Mais Washington rejette l'idée. Fahd en aurait conçu assez de dépit pour choisir de s'exiler volontairement pendant plusieurs mois dans ses palais européens.
De tous les hommes qui souhaitent jouer un rôle dans la politique étrangère du Royaume, Bandar Ben Sultan, l'inamovible ambassadeur saoudien à Washington et fils du ministre de la Défense, n'est pas le moins influent. Pendant tout le temps où Fahd a régné en pleine possession de ses moyens, le ministre officiel des Affaires étrangères, Saoud Al Fayçal, était totalement éclipsé par le représentant du Royaume dans la capitale américaine. À la fin des années 1980, la tension prend de telles proportions entre les deux cousins que Saoud juge nécessaire d'ordonner à toutes les représentations diplomatiques saoudiennes à l'étranger de lui envoyer en priorité les télégrammes au lieu de les adresser à Washington. Ce qui n'a pas empêché Bandar de jouer un rôle diplomatique après l'invasion du Koweït par l'Irak en 1990 et pendant la guerre qui a suivi.
Ce n'est qu'une fois Abdallah aux commandes du pays, en 1995, que Saoud Al Fayçal retrouvera les attributions correspondant à son titre. Aux yeux d'Abdallah, l'ambassadeur Bandar est trop proche des Américains : d'ailleurs, il avait ouvertement pris leur parti à l'occasion de la guerre du Golfe. La passe d'armes qui opposa alors les principaux dirigeants saoudiens est particulièrement révélatrice des tensions qui règnent au sommet du Royaume. Rappelons-en les circonstances. Après l'invasion du Koweït, comme souvent quand des choix importants se présentent au pays, les frères Saoud ne sont pas d'accord entre eux sur une question de taille : faut-il autoriser l'installation de troupes américaines sur le territoire saoudien ? De Washington, Bandar Ben Sultan anime bruyamment le camp du oui qui rassemble bon nombre de jeunes princes occidentalisés. À Riyad, en revanche, ni Abdallah, ni Sultan, ni Saoud Al Fayçal n'y sont favorables. Il est rare que les deux premiers soient sur la même ligne. En l'occurrence, pourtant, la réticence qu'Abdallah éprouve à l'idée de demander une aide militaire à des étrangers rejoint la crainte de Sultan, ministre de la Défense, de voir " son " armée entraînée dans un conflit dont elle - et lui avec - pourrait pâtir. C'est le roi qui tranche. Dans les tout premiers jours d'août 1990, au cours d'une entrevue décisive avec le secrétaire américain à la Défense - alors Richard Cheney -, Fahd fait taire le prince héritier et le ministre de la Défense, et donne son accord à Washington.
Le poids de la question israélo-palestinienne
Les réputations diplomatiques des trois ténors de la famille Saoud sont bien établies. Fahd et Sultan sont " pro-américains ". Abdallah est " pro-arabe ". Évidemment, ces étiquettes sont un peu schématiques. Elles décrivent mieux les sensibilités politiques et tribales que les stratégies d'État des trois hommes. Fahd et Sultan n'ont, naturellement, jamais été qualifiés d'anti-arabes et Abdallah n'aurait aucun intérêt à passer pour un anti-américain. Sans doute évolue-t-on ici dans l'univers de la nuance et du symbole ; reste qu'au Moyen-Orient, les symboles pèsent lourd. En son for intérieur, le prince héritier se rêve en nationaliste arabe et il a décidé de s'en donner les moyens. De la relation avec les États-Unis, Abdallah préfère retenir ceci : elle n'est pas aussi déséquilibrée que les ennemis de l'Arabie saoudite se plaisent à le répéter. Elle ne se limite pas à la colonisation d'une éponge à pétrole par le Pentagone. Pour le prouver, depuis 2000, il hausse légèrement le ton à l'égard de l'administration Bush à propos de la Palestine et multiplie les petits signes d'impatience.
À la fin du mois d'août 2001, quelques jours avant les attentats du 11 septembre, il écrit à George W. Bush une lettre qui peut sembler prémonitoire si on la lit à la lumière de ce qui s'annonçait. Il y avertit le président américain que le sort des Palestiniens et ses répercussions dans le monde arabo-musulman constituent un risque majeur pour la stabilité de la région et du monde. Il y glisse aussi que le temps est venu, pour les États-Unis et l'Arabie saoudite, d'" assumer leurs destins séparément ". Ensuite, il refuse une invitation du président Bush à se rendre aux États-Unis. À chaque coup de menton, sa cote monte dans le monde arabe. Alors il s'enhardit. Grâce à ses relations familiales et tribales très étroites avec les élites des pays voisins, il prend conscience d'un paradoxe essentiel : la brutalité de la politique régionale des États-Unis et leur aveuglement à l'égard d'Israël ont progressivement érigé Saddam Hussein en référence auprès des populations. Les régimes arabes haïssent le raïs irakien ; les émirats du Golfe rêvent même d'être débarrassés de ce barbare sanguinaire ; il n'en incarne pas moins tout ce que leurs opinions publiques leur reprochent de ne pas être.
Il serait exagéré de prétendre que Saddam Hussein a représenté pour Abdallah un modèle, mais le Saoudien lui a toujours reconnu une ténacité qui le séduisait. Car lui aussi aimerait faire un peu peur... En fait, le prince héritier a un programme limpide : se venger sur le dossier irakien de ce que les Américains lui font subir à propos de la Palestine. On en a eu une preuve supplémentaire lorsque, à la veille de l'intervention en Irak, Abdallah a choisi de gêner George W. Bush en le plaçant en porte-à-faux. Ainsi, une semaine après le sommet de Beyrouth de mars 2002 (7), l'Organisation de la conférence islamique - une structure dominée par le Royaume, qui représente cinquante-sept pays abritant le cinquième de l'humanité - votait à l'unanimité une résolution qui condamnait " toute action unilatérale engagée contre un pays musulman sous le prétexte de combattre le terrorisme ". La formulation, on s'en doute, désignait clairement les États-Unis !
La relation spéciale que Riyad entretient avec Washington n'est pas sans conséquence sur l'attitude que le régime adopte publiquement envers Israël. En dépit de la très profonde hostilité que le Saoudien de la rue éprouve à l'égard de l'État juif, les dirigeants saoudiens, eux, dosent soigneusement l'aide que les institutions publiques et privées du Royaume ont apportée à la résistance palestinienne, c'est-à-dire à ce qu'il est convenu d'appeler, depuis 2000, l'Intifada Al-Aqsa.
Le gouvernement saoudien ne fournit aucune aide financière officielle directe au Hamas. En revanche, les démonstrations de soutien politique sont aussi fréquentes qu'éclatantes. Les officiels du Hamas - surtout ceux basés à Damas - se rendent facilement en Arabie saoudite pour y lever des fonds. Parfois, naturellement, l'appui moral qu'il manifeste à l'égard de l'organisation du cheikh Yassine met le Royaume en difficulté sur le plan diplomatique. Un exemple : à la fin du mois de mars 2002, quand le prince Abdallah présente au sommet arabe de Beyrouth son " initiative " de paix avec l'État hébreu, il a pris soin à l'avance, en utilisant des canaux discrets, de recommander le calme au Hamas, à tout le moins pendant le sommet. Las ! L'attentat-suicide qui frappe un hôtel de Netanya le soir de la fête de Pessah tue une vingtaine d'Israéliens et vient rappeler que le Hamas est opposé à toute forme de processus de paix, sous quelque forme que ce soit, puisque son objectif est la destruction d'Israël en tant qu'État. Pour les États-Unis, c'est une preuve supplémentaire du fait que le pouvoir d'influence saoudien, s'il n'est pas nul, reste très limité. C'est une certitude : le Royaume ne fait peur à personne.
Loin d'être gouvernée par des foudres de guerre, l'Arabie saoudite aurait toutefois, en certaines occasions, franchi la ligne qui sépare un soutien passif d'une aide plus opérationnelle aux organisations palestiniennes. En janvier 2002, après l'arraisonnement en mer Rouge, par un commando israélien, du cargo Karina transportant des armes pour l'Autorité palestinienne, plusieurs services secrets, occidentaux et russes, ont tenté de tracer l'origine des fonds ayant permis de financer l'achat et le transport de ces armes. Ils sont arrivés à des conclusions voisines : l'argent - environ 10 millions de dollars - aurait été gracieusement offert par l'Arabie saoudite à l'Iran, ce pays assurant la logistique de l'opération. Sur cette somme, les frais de transport, les salaires de l'équipage, le kérosène, la maintenance du navire et les frais de port représentaient seulement 1 million de dollars : Riyad aurait donc pris sur soi 90 % du coût de l'opération.
Les services secrets russes affirment que l'argent a transité par les caisses d'une ONG saoudienne sise à Djeddah. Ces services se montrent extrêmement prolixes à propos du Karina. Moscou a tout intérêt à brouiller les États-Unis avec l'Arabie saoudite. D'abord, parce que la Russie et le Royaume sont des pays exportateurs de pétrole concurrents qui, tous deux, lorgnent le marché américain. Ensuite, parce que les autorités russes attribuent pour partie la violence séparatiste en Tchétchénie aux missionnaires wahhabites présents dans le Caucase. C'est pour tenter de contenir leurs tensions réciproques que les deux pays ont décidé d'organiser un sommet bilatéral le 2 septembre 2003 ; mais quelle que soit leur bonne volonté, Vladimir Poutine et le prince Abdallah Ben Abdelaziz ne peuvent effacer la réalité de la confrontation pétrolière.
N'en déplaise aux analystes russes, pour la cause palestinienne, l'État saoudien se contente de faire le strict minimum : il paie. Le maintien d'une relation correcte avec Washington exclut que Riyad se lance dans une virulente campagne anti-israélienne ou dans un soutien public sans réserve à la résistance palestinienne armée. Comme nous l'avons vu à l'occasion du sommet de Beyrouth de la Ligue arabe, il arrive souvent que les Saoudiens, pour accompagner une démarche diplomatique, demandent aux Palestiniens une réduction de la violence dans les territoires. En échange, ils s'efforcent de leur garantir un certain soutien américain.
En avril 2002, au cours de sa visite au ranch de Crawford, Abdallah obtient du président Bush la levée par l'armée israélienne du siège du quartier général de Yasser Arafat à Ramallah, sur la promesse du président de l'Autorité palestinienne de faire cesser les attaques-suicides. Il faudra trois appels successifs de George Bush à Ariel Sharon pour que le siège de la Mouqataa soit effectivement levé. Le " deal " va tenir quinze jours. Le 7 mai, un attentat-suicide fait quinze morts dans la ville israélienne de Rishon Letzion. Furieux, le prince héritier passe un coup de téléphone incendiaire à Yasser Arafat, qui se confond en excuses. Il le jure : ce n'est pas lui qui est responsable, mais le Hamas et le Djihad islamique. Quelques semaines plus tard, l'organisation Tanzim et les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, directement liées au Fatah de Yasser Arafat, revendiquent une autre attaque-suicide... Une conclusion s'impose : à supposer qu'ils le veuillent, les Saoudiens sont incapables d'imposer un cessez-le-feu en Palestine.
Le choix des Saoud
L'Arabie saoudite est le pays des ambiguïtés. Ce constat est aussi vrai dans l'arène diplomatique. Riyad n'a ni la force ni l'autonomie qui pourraient lui permettre de conduire une politique étrangère claire. Si les États-Unis s'y sont habitués, ils scrutent cependant l'avenir avec une certaine perplexité. Comment le Royaume des Saoud peut-il évoluer ? Il existe une façon optimiste de répondre. Le pays est riche de ses hydrocarbures et son sous-sol est presque infiniment généreux. Le pays est stable, puisqu'il repose sur une famille très nombreuse qui se partage le pouvoir de manière ordonnée. Le pays est conservateur, car l'autorité qu'il exerce sur les Lieux saints lui confère une responsabilité islamique mondiale qui exclut les aventures risquées. Le pays est uni, dans la mesure où l'alliance entre la famille Saoud et le clergé wahhabite fonctionne et permet de résorber les chocs que lui infligent régulièrement les poussées de fièvre islamiste. Le pays est sûr, les États-Unis ayant décidé une fois pour toutes qu'en dépit de ses défauts le Royaume est une source d'approvisionnement énergétique sans aucun équivalent et doit donc être protégé. Le pays est docile, car il ne possède ni l'emprise politique ni la force militaire suffisantes pour lui permettre de se défendre par lui-même sans aide occidentale. Le pays est généreux, parce qu'il n'a d'autre choix que de payer les allégeances au prix fort. Le pays est un client captif, obligé d'acheter ce que lui vendent les États qui le protègent. On pourrait continuer longtemps à énumérer les atouts de l'Arabie saoudite telle qu'elle est rêvée par les Occidentaux avides de son pétrole.
Or rien ne garantit que ces traits de caractère subiront avec succès l'épreuve du temps. Les scénarios qui mettent à mal une ou plusieurs de ces flatteuses capacités ne manquent pas. Le pays est conservateur ? C'est sans conteste le plus conservateur du monde musulman. Mais ce conservatisme n'est nullement une garantie de stabilité et de modération ! Les Talibans afghans ont montré les dangers que le conservatisme islamique peut receler lorsqu'il n'est pas tempéré par le sens des responsabilités internationales. Et n'oublions pas que les dissidents islamistes saoudiens se présentent comme encore beaucoup plus conservateurs que le clergé wahhabite officiel. Il est donc facile de se méprendre sur cet adjectif et d'en déduire que le Royaume est, par nature, un allié de l'Occident. Il abrite, en réalité, des forces hostiles puissantes : celles que nous avons déjà mentionnées comme composantes de l'opposition saoudienne, qui rejettent les pays de l'Ouest ; mais aussi le clergé officiel, aligné sur le régime mais professant un islam très anti-occidental. Voilà un des paradoxes structurels du pays. Les forces ultra-conservatrices sont à la fois dans l'opposition et au pouvoir.
Le pays sera-t-il toujours docile ? C'est l'un des traits les moins séduisants de l'Arabie saoudite pour qui veut la caricaturer : une famille repue, assise sur un tas d'or, entourée de voisins si pauvres et si envieux qu'elle doit se trouver de puissants et lointains protecteurs. Cette dépendance à l'égard des États-Unis ne sera pas éternelle. Les néo-conservateurs américains ont souvent émis l'idée qu'un Irak démocratique, débarrassé de Saddam Hussein, obligerait à son tour l'Arabie saoudite à changer radicalement de mode de gouvernement. Mais les stratèges se sont souvent trompés. Et si le nouvel Irak, moins aligné sur les Américains que prévu, décidait de s'allier aux Saoudiens pour régner sur le Moyen-Orient sans l'aide de Washington ? Et si Bagdad et Riyad comprenaient enfin que la désunion des pays arabes est la pire de leurs faiblesses collectives ? Unis, les deux États pourraient, en effet, négocier avec les administrations américaines en position de force et organiser à Washington un lobby digne de ce nom. Dans cette coalition, le Royaume des Saoud pèserait de tout le poids de son pétrole et de ses Lieux saints, au lieu d'apparaître comme une marionnette aux mains de la Maison-Blanche. Le prince Abdallah s'est engagé à tout petits pas dans cette direction, mais cet octogénaire n'aura sans doute pas le temps d'avancer significativement dans cette voie.
S'il accède un jour au trône - ce qui n'est pas certain - il ne règnera pas longtemps. Son successeur le plus probable, compte tenu des usages de la monarchie, est le prince Sultan Ben Abdelaziz, le ministre de la Défense, dont nous avons déjà parlé. Il est, lui aussi, très âgé. Autant dire que tout pronostic sur l'avenir du Royaume est très hasardeux.
Il est toutefois possible d'évoquer des scénarios. Dans l'option la plus favorable, le mode de succession est modifié et la primogéniture (8) est adoptée, ce qui met fin à un système sclérosé dans lequel les très nombreux frères se succèdent interminablement, trop âgés pour initier le changement. Par ailleurs, le pays procède à des réformes efficaces, attire des investisseurs nationaux et étrangers qui développent le secteur gazier et relancent les productions d'électricité et d'eau potable. Ces deux conditions sine qua non de la croissance étant remplies, l'Arabie peut développer une industrie et créer des emplois. La menace d'une explosion sociale téléguidée par les islamistes radicaux s'éloigne. La signature, en septembre 2003, d'un accord de coopération avec l'Union européenne qui préfigure l'adhésion du Royaume à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), est un pas dans la bonne direction.
Le scénario du pire consiste en un blocage institutionnel à la tête du pays. Ce blocage se traduirait, comme au début des années 1960, par une scission au sein de la pléthorique famille royale, une partie de celle-ci prenant, cette fois, le parti des extrémistes religieux. Si la croissance du secteur non pétrolier n'est pas au rendez-vous, cette société de plus en plus urbanisée pourrait devenir un foyer de troubles graves, malgré l'omniprésence des forces de sécurité. Car le wahhabisme, doctrine très rigoureuse et xénophobe née au fond du désert, peut devenir un catalyseur de terrorisme lorsqu'il se diffuse dans le contexte social d'une grande ville où survivent de nombreux déshérités. Les attentats commis à Casablanca, le 16 mai 2003, l'ont tragiquement démontré.

Notes :

(1) Le 12 mai 2003, dans la capitale saoudienne, un triple attentat-suicide a causé la mort de trente-quatre personnes : sept Américains, dix expatriés d'autres nationalités, huit Saoudiens et les neuf kamikazes.
(2) L'osmose entre l'Arabie saoudite et les administrations américaines (surtout républicaines) a été indéniable au cours de ces vingt dernières années. Le fonds d'investissement Carlyle, où se côtoient princes saoudiens, ténors républicains et membres de la famille Bush, en est le cénacle. Depuis des décennies, Carlyle forme la garde nationale saoudienne par l'intermédiaire de la société Vinell, une des cibles des attentats du 12 mai dernier à Riyad. À son conseil d'administration a longtemps figuré le prince Waleed Ben Talal, représentant la famille royale. Enfin, le 11 septembre 2001, au moment où tombait l'affreuse nouvelle, tous les administrateurs de Carlyle étaient réunis à l'hôtel Ritz Carlton de Washington. On pouvait voir James Baker, l'ancien secrétaire d'État de George Bush père, en grande conversation avec un collègue saoudien : un frère d'Oussama Ben Laden.
(3) Fondé en 1981 à l'initiative de Riyad, le CCG vise à unifier la politique étrangère de la zone et prévoit, à terme, une intégration économique et douanière. Ses cinq autres membres sont Bahreïn, le Koweït, le Qatar, Oman et les Émirats arabes unis.
(4) Le 17 octobre 1973, alors que Washington vient de fournir à Israël une aide militaire massive qui a permis à l'État hébreu de repousser l'offensive conjointe égypto-syrienne du 6 octobre, jour du Yom Kippour, l'OPEP, dominée par Riyad, impose un embargo pétrolier sur les États-Unis et augmente le prix du brut de 70 % pour les pays d'Europe occidentale. De 3 dollars le baril, le cours passe à 11,65 dollars en janvier 1974, plongeant l'Occident dans la crise. L'embargo fut levé le 18 mars 1974.
(5) Au printemps 2003, juste avant l'offensive américaine en Irak, l'OPEP avait à nouveau indiqué qu'elle adapterait sa production de manière à neutraliser les éventuels soubresauts des cours.
(6) Le 10 juillet 2002, lors d'une réunion à Washington du Defense Policy Board (un groupe chargé de conseiller le Pentagone), Laurent Murawiec, à l'époque chercheur à la Rand Corporation, avait évoqué une partition punitive du Royaume, les États-Unis se réservant la région pétrolière, le reste du pays conservant les deux mosquées. La divulgation de son intervention avait, malgré les assurances de la Maison-Blanche, provoqué une vive inquiétude à Riyad.
(7) À l'occasion du Sommet de Beyrouth de la Ligue arabe en mars 2002, le prince Abdallah a rendu public son plan de règlement du conflit israélo-palestinien. Ce projet, qui proposait d'offrir à Israël la normalisation de ses relations avec tous les pays arabes en échange du retour aux frontières de 1967 et du retrait des troupes israéliennes des territoires palestiniens, a été approuvé par la Ligue arabe et les chancelleries occidentales. Israël s'est néanmoins opposé à un volet portant sur le droit au retour des réfugiés palestiniens.
(8) La primogéniture est un système dans lequel le roi transmet le trône à son fils aîné. Adopter ce mode de succession en Arabie saoudite reviendrait pratiquement à créer une nouvelle dynastie.