Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
LE FAUX PÉRIL ISLAMISTE
Entretien avec Tayyip Erdogan
Premier ministre de Turquie depuis mars 2003
conduit par
Amir Taheri
Écrivain et éditorialiste
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Amir Taheri - Lorsque votre parti remporta les élections de novembre 2002, de nombreux observateurs ont craint que l'AKP ne fasse pression sur le gouvernement pour saper les fondements de la démocratie laïque turque. Ce ne fut pas le cas. Faut-il en conclure que l'AKP n'est plus un parti islamiste ?
Recep Tayyip Erdogan - L'AKP n'a jamais été un parti islamiste. Nous rejetons catégoriquement cette étiquette. Un parti politique - et c'est ce qu'une partie des médias refuse de comprendre - ne peut pas être " islamiste ". Pour une raison simple : l'islam est une religion, pas une idéologie.
A. T. - S'il n'est pas islamiste, comment qualifier l'AKP ?
R. T. E. - C'est un parti conservateur moderne, comme on en rencontre dans d'autres démocraties européennes. Son objectif consiste à protéger et à préserver ce qui mérite d'être protégé et préservé dans notre société, notre culture et nos traditions mais tout en changeant et en réformant ce qui a besoin d'être changé et réformé en matière aussi bien économique que politique ou sociale. Nous voulons doter la Turquie d'une nouvelle vision, éradiquer la corruption qui gangrène notre vie publique depuis des décennies et moderniser notre économie. L'AKP n'est ni islamiste ni même islamique. Il se réclame d'un programme politique précis qui n'a rien à voir avec la religion.
A. T. - Vous-même, vous définiriez-vous comme un islamiste ?
R. T. E. - Non. Je suis musulman et fier de l'être. Mais il s'agit d'une affaire personnelle, entre soi et soi. Je ne demande pas aux électeurs de me juger en fonction de mes croyances religieuses mais sur la base du programme que je défends et de mes résultats à la tête du gouvernement.
A. T. - Peut-on dire que l'AKP est une version islamique des partis démocrates-chrétiens de type européen ?
R. T. E. - Nous sommes ce que nous sommes, pas une version de quelque chose d'autre. Les partis dont vous parlez mettent en avant le contenu chrétien de leurs options politiques. L'AKP, je le répète, n'a aucune prétention religieuse.
A. T. - La laïcité turque n'est donc pas menacée ?
R. T. E. - Pas du tout. Nous considérons la laïcité comme l'un des piliers de notre démocratie. La laïcité est le garant de la liberté religieuse et culturelle. C'est un garde-fou qui empêche l'État d'intervenir dans ces domaines. L'islam est une religion ; la laïcité est un mode de gestion.
A. T. - Prenons un cas concret. Pourquoi votre gouvernement n'a-t-il pas levé l'interdiction du port du voile pour les femmes dans les lieux publics, en particulier les universités ?
R. T. E. - Parce que cette question ne figurait pas dans notre programme. Mais pour tout ce qui touche aux convictions religieuses des citoyens, le principe qui doit nous guider est celui de la neutralité de l'État. Mes filles, par exemple, qui portent le voile, ne peuvent pas aller à l'école dans leur pays et doivent poursuivre leurs études aux États-Unis. Je pense qu'il y a là une anomalie. Nous devons résoudre ces problèmes en nous fondant sur ce pivot de la laïcité qu'est la liberté religieuse (3).
A. T. - Certains pensent que votre gouvernement dissimule ses véritables intentions. On dit qu'il pourrait ainsi privatiser les riches et puissantes fondations religieuses (awqaf) actuellement contrôlées par l'État. Une telle mesure permettrait aux militants islamistes de disposer d'une solide base économique...
R. T. E. - Ce n'est absolument pas à l'ordre du jour. Nous n'avons pas de programme occulte. Notre gouvernement attache la plus haute importance à la transparence et à la nécessité du dialogue social et du consensus. Comme je l'ai dit, nous n'avons nullement l'intention de saper l'autorité de l'État. Nous voulons, au contraire, faire en sorte que l'administration réponde plus efficacement aux besoins des citoyens. Vous pouvez vous en rendre compte : les gens ont confiance en moi et en mon parti. Ils me connaissent depuis des années. Ils m'ont vu à l'œuvre à la mairie d'Istanbul et savent de quelle manière j'ai assaini cette ville. Aujourd'hui, ils comptent sur moi pour assainir le gouvernement central. S'ils avaient le moindre doute à mon égard, ils n'auraient pas voté pour moi. C'est parce que les Turcs savaient à qui ils avaient affaire qu'ils ont donné à Recep Tayyip Erdogan une chance de montrer ce qu'il est capable d'accomplir.
A. T. - Vous-même et la plupart de vos ministres avez étudié sur les bancs des écoles coraniques. Votre gouvernement va-t-il favoriser le développement de ce genre d'établissements et leur accorder des aides publiques ?
R. T. E. - Je tiens à vous préciser que mes collègues et moi-même avons également fréquenté les établissements secondaires publics et, plus tard, les universités d'État ! Nous n'avons aucune intention d'accroître le nombre des écoles islamiques ni d'agrandir celles qui existent déjà. Ce que nous avons annoncé, en revanche, c'est que l'interdiction qui pèse sur ces écoles (4) et sur l'enseignement de la religion dans les institutions privées sera levée. En d'autres termes, l'État observera en matière de religion une stricte neutralité : ni subventions ni sanctions.
A. T. - La construction d'un " système islamique idéal " a donné lieu à un grand nombre d'expériences, notamment au Pakistan, en Afghanistan du temps des Talibans, en Iran, en Arabie saoudite et au Soudan. Certains de ces modèles pourraient-ils être des sources d'inspiration pour votre gouvernement ?
R. T. E. - Nous ne croyons pas aux modèles. La Turquie a sa propre histoire, sa propre culture, sa propre personnalité. Pourquoi des pays de cultures différentes devraient-ils nécessairement adopter le même système politique sous prétexte qu'ils ont la même religion ? Je le répète : nous n'avons pas l'intention de modifier les fondements de l'État turc. Nous sommes arrivés au pouvoir dans le cadre d'une Constitution que nous respectons et d'institutions républicaines vieilles de quatre-vingts ans. Nous avons introduit des changements constitutionnels majeurs. Mais ces changements visent tous à renforcer la démocratie et la laïcité turques, non à les affaiblir.
A. T. - Où en sont vos relations avec l'armée ?
R. T. E. - Notre armée est une armée nationale dont la place est clairement définie par la Constitution. Nous sommes fiers de notre armée et sommes conscients de l'importance qu'elle occupe au sein de l'État. Je suis sûr que nous pouvons travailler ensemble à appliquer le programme sur lequel mon parti a été élu. Il n'y a aucune raison pour que l'armée contrecarre les vœux exprimés par le peuple turc.
A. T. - Le Conseil européen de Copenhague, en 2002, a posé des conditions très strictes à l'éventuelle entrée de la Turquie dans l'UE, sans fixer de date pour le début des négociations d'adhésion. À Ankara, la déception fut grande, y compris dans les rangs de votre parti. Pensez-vous que les chances de la Turquie de rejoindre l'Union européenne soient aujourd'hui plus fortes qu'elles ne l'étaient à l'époque ?
R. T. E. - Le sommet de Copenhague nous a effectivement fait l'effet d'une douche froide. Mais c'est du passé. Depuis, nous avons répondu à toutes les exigences de l'UE avec une rapidité exceptionnelle. Nous avons procédé à des réformes constitutionnelles sans précédent (5). Le rôle des organes représentatifs de l'État a été renforcé et des mesures ont été prises afin que les droits de l'homme soient mieux protégés. Nous avons également restructuré le système judiciaire afin de le hisser au niveau des pays européens les plus performants. En matière d'acquis communautaire, la Turquie est aujourd'hui plus avancée que certains membres de l'Union.
A. T. - Certains de ces changements se sont heurtés à l'hostilité de l'armée et du président Ahmet Necdet Sezer qui a retardé la signature de certaines lois votées par le Parlement...
R. T. E. - Les divergences d'opinion des uns et des autres se régleront conformément à la Constitution. L'adhésion à l'Union européenne est une ambition nationale, soutenue par l'immense majorité de la population.
A. T. - En quoi ce choix européen a-t-il un impact sur votre alliance avec les États-Unis ?
R. T. E. - Pourquoi devrait-il en avoir ? Il n'y a pas de contradiction entre ces deux ancrages. Le destin européen de la Turquie est inscrit dans sa géographie et son histoire. Quant à notre relation avec les États-Unis, elle a surmonté l'épreuve du temps et survécu à bien des vicissitudes. La Turquie entend demeurer un membre actif de l'Otan, une alliance qui fut et qui reste au cœur de notre doctrine de défense. J'ai rencontré le président George W. Bush et je crois pouvoir dire qu'entre nous le courant est passé.
A. T. - Pourtant, en mars dernier, votre gouvernement a empêché les Américains de traverser le territoire turc pour ouvrir un front nord contre l'Irak...
R. T. E. - Le gouvernement ne disposait pas, au Parlement, de la majorité requise pour entériner cette décision. Nos alliés américains ont parfaitement compris les raisons de notre refus et ont respecté le verdict des députés. Depuis lors, la situation a évolué et nous espérons œuvrer ensemble au rétablissement de la paix et de la stabilité en Irak.
A. T. - L'Irak traverse une difficile période de transition. La Turquie redoute-t-elle l'émergence d'un État kurde indépendant dans le nord du pays ?
R. T. E. - Nous n'avons jamais caché notre préoccupation. L'attitude de certaines formations politiques (6) pourrait conduire à de graves erreurs. La Turquie est prête à s'impliquer sur le terrain pour dissiper le climat d'incertitude qui règne actuellement dans cette zone. Nos alliés américains savent parfaitement ce qui nous inquiète.
A. T. - Certains Irakiens craignent les visées irrédentistes d'Ankara, en particulier dans la région de Mossoul et Kirkouk...
R. T. E. - Nous n'avons aucune visée de cette sorte contre tel ou tel de nos voisins. Notre intérêt est, au contraire, de garantir la sécurité et la stabilité de la région.
A. T. - Le monde arabe espérait qu'avec l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement AKP la Turquie prendrait ses distances vis-à-vis de l'État hébreu auquel l'unit depuis des années une relation privilégiée...
R. T. E. - Notre politique est déterminée par nos intérêts nationaux. Primo, la relation avec Israël date de plusieurs décennies et elle continuera. Secundo, l'expression de notre sympathie à l'égard des souffrances du peuple palestinien ne doit pas être interprétée comme un signe d'hostilité envers Israël. Nous ne sommes absolument pas antisémites. Mais il y a eu trop de sang, de larmes et de guerre. Ce que nous cherchons, c'est une solution permanente au problème israélo-arabe à travers la création d'un État palestinien aux côtés d'Israël. Deux États qui se reconnaissent mutuellement le droit à exister : tel est notre souhait.
A. T. - La Turquie entend-elle jouer un rôle plus actif dans la lutte mondiale contre le terrorisme ?
R. T. E. - Nous avons payé au terrorisme un lourd tribut en vies humaines et en bouleversements économiques. C'est pourquoi nous voulons nous tenir à l'avant-garde de la guerre lancée par les États-Unis. Il faut combattre toutes les formes de terrorisme, qu'il soit parrainé par des États ou perpétré par des kamikazes isolés. La mort de civils palestiniens sous les bombes israéliennes nous choque autant que les attentats-suicides contre les foules juives. De ce point de vue, le 11 septembre a sonné l'heure du réveil pour le monde entier.
A. T. - Un mot encore sur le problème kurde. Les Kurdes turcs actuellement en exil pourront-ils un jour retourner chez eux et y vivre en paix ?
R. T. E. - Les conditions posées par le Conseil européen de Copenhague comprennent la garantie, pour tous les citoyens turcs, de la liberté d'expression, de la liberté de croyance et du droit à utiliser leur langue maternelle dans l'enseignement et les activités culturelles. Cela s'applique non seulement aux Kurdes, mais à toutes les minorités de la République turque. Il ne saurait y avoir de patrie séparée : il n'y a qu'une seule patrie turque, dans laquelle chacun doit voir ses droits et ses libertés respectés. Suis-je clair ?
A. T. - La Turquie a longtemps souffert d'une crise d'identité, ballottée entre les pan-turanistes qui lorgnaient vers l'Asie centrale et les pan-islamistes qui rêvaient d'un Commonwealth musulman, voire d'un véritable califat. Depuis quelques années, pourtant, les pro-européens semblent avoir pris le dessus. S'agit-il, selon vous, d'une tendance passagère ou d'un phénomène durable ?
R. T. E. - Je pense que c'est un phénomène durable. Les principaux partis politiques et les intellectuels sont tous convaincus que notre destin se trouve en Europe. Ceux qui s'opposent à l'adhésion sous prétexte que la Turquie est un pays musulman n'ont rien compris aux valeurs européennes. L'UE n'est pas un club religieux. D'ailleurs, l'Europe compte d'ores et déjà des dizaines de millions de musulmans, sans que cela pose le moindre problème. Mais notre engagement pro-européen n'est pas exclusif. Il ne doit pas nous empêcher de nous rapprocher des peuples d'Asie centrale et du Caucase qui partagent notre langue et notre culture. Il est également normal que la Turquie maintienne des relations étroites avec les nations musulmanes. Loin de traverser une crise, l'identité turque est au contraire très riche, faite de multiples éléments.
A. T. - La question de Chypre se dresse comme un obstacle sur la route européenne d'Ankara. Que reprochez-vous au plan de l'ONU (7) ?
R. T. E. - Nous avons accepté le plan des Nations unies ; je l'ai dit au secrétaire général Kofi Annan. Le problème, c'est que l'ONU ne semble pas avoir une vue très claire du découpage territorial qu'elle souhaite imposer. On nous en a montré au moins six versions différentes. Ce que nous avons dit, c'est qu'on ne peut pas régler un problème qui existe depuis trente ou quarante ans en fixant arbitrairement des dates butoir. Cela ne signifie pas que les choses ne doivent pas changer. La question chypriote doit trouver une solution, et nous sommes déterminés à y contribuer. Nous ferons tout ce qui nous est demandé pour parvenir à un règlement durable. Encore faut-il que les solutions proposées soient réalistes, faciles à mettre en œuvre et pérennes...
A. T. - Mais jusqu'à présent Rauf Denktash, qui dirige la partie nord de l'île et qui est soutenu par les militaires turcs, refuse tout compromis...
R. T. E. - Chypre n'est pas le domaine réservé de M. Denktash. Notre gouvernement s'est engagé dans une politique claire qui vise à mettre un terme à la crise chypriote et à faire en sorte que les deux communautés puissent vivre en paix et en harmonie. Nous ne devons pas dévier du but que nous nous sommes fixé : une Union européenne élargie et plus forte dans laquelle la Turquie jouerait un rôle plein et entier. Il serait dommage que de vieilles querelles compromettent les intérêts essentiels du continent. Le peuple turc le comprend. J'espère que d'autres le comprendront aussi.

Notes :

(1) Ce poème patriotique est de Ziya Gökalp : " Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les coupoles nos casques et les croyants nos soldats "....
(2) Le 9 mars 2002, Erdogan était élu député de la région de Hakkari, au sud-est de la Turquie, loin de sa région natale et de sa principale base de soutien qui est la ville d'Istanbul.
(3) Erdogan n'a pas pris de position claire sur le sujet. Mais sa femme, ainsi que ses filles portent le hidjab. Ce qui n'est pas le cas des femmes de plusieurs membres du cabinet Erdogan.
4) Le nombre des écoles coraniques est sévèrement limité par l'État. Parallèlement à l'enseignement religieux, ces écoles sont tenues de suivre le programme d'éducation laïque approuvé par l'État.
(5) Ces réformes portent sur l'abolition de la peine de mort, l'interdiction de la torture et la diminution du rôle de l'armée au sein du Conseil national de sécurité.
(6) C'est une référence aux dirigeants kurdes irakiens Massoud Barzani et Jalal Talabani, qui se sont opposés à la participation des troupes turques à la coalition menée par les États-Unis.
(7) Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, avait fixé à la fin février 2003 la date limite pour la ratification, par toutes les parties concernées y compris la Turquie, de son plan de règlement de la question chypriote. Ce plan prévoyait une confédération bi-nationale.