Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
L'ARMÉE TURQUE AU CŒUR DU POUVOIR
Article de Erol Özkoray
Journaliste et éditeur de la revue Idea Politika (1998-2002) (1)
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Éternelle candidate à l'Union européenne (UE), la Turquie éveille les passions, mais pose, aussi, de sérieux problèmes d'ordre institutionnel et politique. Aucun autre pays ne présente à ce point un double visage. D'un côté, une société civile développée et dynamique ; d'un autre côté, un Léviathan géant arc-bouté sur le statu quo qui tire tout un peuple vers le bas. D'un côté, une laïcité militante ancrée au cœur d'un républicanisme à la française ; de l'autre, un gouvernement islamique qui rêve d'anéantir l'espace public. D'un côté, une société qui, dans son écrasante majorité, aspire à la modernité occidentale (80 % des Turcs souhaitent adhérer à l'UE) ; de l'autre, une structure étatique paranoïaque qui exploite les vieux démons (l'impérialisme européen, le Traité de Sèvres, l'encerclement par la Grèce) pour mieux asseoir son pouvoir. Le cas turc a, décidément, tout d'un casse-tête chinois.
La plupart des observateurs occidentaux estiment que les problèmes majeurs de la Turquie - les questions chypriote, kurde et arménienne, le conflit avec la Grèce, la crise économique, le chômage, les droits de l'homme, la liberté d'expression et la montée de l'islam - se régleront avec le temps grâce aux réformes demandées par l'UE. Il ne reste finalement qu'un seul obstacle sur la route de l'Europe : l'armée qui, vingt-trois ans après le putsch de 1980, continue de détenir tous les leviers de commande.

De l'armée du peuple à l'esprit de caste
Créée par Mustafa Kemal Atatürk, cette armée est l'armée du peuple. En remportant la première guerre d'indépendance nationale contre les puissances impérialistes (1919-1923), elle a jeté les bases de la Turquie moderne. La république laïque, à laquelle 90 % de la population turque se déclarent attachés, est une valeur constitutive de la nation. Mais au lieu de se muer comme en France en une démocratie, cette république laïque a emprunté un tout autre chemin : trois coups d'État militaires (1960, 1971 et 1980) l'ont transformée en régime autoritaire (2). Au fil des années, l'armée s'est de plus en plus coupée du peuple. Elle est devenue un groupe social à part entière doté de privilèges particuliers, replié sur lui-même. Bref, une caste vivant en autarcie, séparée du reste de la population.
Aujourd'hui, l'armée turque se livre à un travail de sape systématique visant à ruiner les efforts des pro-européens tout en évitant de prendre ouvertement position contre l'UE afin de ne pas se dévaloriser aux yeux de l'opinion publique. Bien décidée à préserver le statu quo, elle s'oppose aux réformes démocratiques qui remettraient en cause ses prérogatives si le pays accédait à l'UE. Comble du paradoxe : l'armée turque, qui fut le fer de lance de la modernité occidentale, se réfugie dans un conservatisme anachronique.
Le vrai problème de la Turquie n'est ni religieux, ni économique, ni même géographique : il est politique. Avec les élections législatives du 3 novembre 2002 qui ont porté les islamistes à la tête du gouvernement, le système a clairement montré ses limites. Cette fois, le peuple turc s'est trompé. Ce n'est pas la première fois qu'un peuple bascule dans l'extrémisme par désespoir. Comment peut-il en être autrement quand l'injustice et les inégalités atteignent de tels sommets, quand la classe moyenne frôle le seuil de pauvreté, quand la corruption gangrène le pays et réduit à néant tout espoir de sortie de crise ? Mais ce désespoir a aussi des causes structurelles : un système des partis qui rappelle étrangement la IVe République française et, surtout, l'entêtement de l'armée à vouloir maîtriser ce système par le biais de la Constitution de 1982 dont l'objectif est de dépolitiser le pays. Ceux qui avaient semé le vent avec le putsch de 1980 ont récolté la tempête le 4 novembre 2002 au matin. Ce coup de théâtre était l'aboutissement inévitable d'une dérive autoritaire et oligarchique qui a, peu à peu, permis à l'armée d'exercer la réalité du pouvoir.

Le guet-apens du centre
La dépolitisation constitue la base même du système des partis. Il n'existe en Turquie aucun repère politique au sens occidental du terme. La distinction entre la droite et la gauche, sans laquelle il ne saurait y avoir de véritable démocratie, n'a plus cours. Or le positionnement au centre conduit à l'autodestruction des partis ou, dans le meilleur des cas, à leur émiettement et à leur déclin.
Si les généraux ont fait l'apologie du centre, c'est qu'ils se méfiaient autant de la droite que de la gauche, qu'ils assimilaient aux mouvements terroristes des années 1976-1980. Analyse erronée qui osait faire l'amalgame entre des forces démocratiques et des groupes terroristes ! Après vingt ans d'application (1983-2003), ce système est aujourd'hui en faillite. Totalement déboussolés, les Turcs ne font plus aucune différence entre l'ultra-nationalisme, l'islamisme, le libéralisme, la social-démocratie et le conservatisme.
De fait, dans un corps électoral majoritairement conservateur (3), le transfert des voix de gauche (par exemple, les partisans de l'ancien premier ministre Bülent Ecevit et de son Parti de la gauche démocratique (DSP)) vers les islamistes ou vers les nationalistes s'opère avec facilité. De scrutin en scrutin, les électeurs oscillent désespérément d'un parti à l'autre selon le principe des vases communicants, y compris lorsque ces partis sont idéologiquement très éloignés. Tout est bon pour sortir de l'impasse. Après les islamistes en 1995, ce sont les nationalistes qui l'ont emporté en 1999. Des libéraux conservateurs en 1987 (le Parti de la mère patrie (ANAP) de Turgut Özal) à la gauche en 1991 (le Parti populaire social-démocrate (SHP) d'Erdal Inönü), l'électeur turc a donné sa chance à tout le monde. Toutes sortes de coalitions ont été expérimentées : entre la gauche et la droite (1991), entre la droite et les islamistes (1995) ou encore entre la gauche, les libéraux et les ultra-nationalistes (1999).
Si l'on ajoute à cela une inflation galopante (+ 70 % par an en moyenne depuis vingt ans), une corruption qui a coûté au pays 100 milliards de dollars en quinze ans et deux dévaluations, le tout ayant débouché sur une banqueroute économique (4) qui dure depuis avril 2001, le citoyen turc a de quoi se sentir désorienté. Les Turcs sont un peuple très patient. Plutôt que de se révolter contre leur État, ils ont essayé depuis quinze ans toutes les combinaisons politiques possibles et imaginables pour réaliser finalement l'exploit, en novembre dernier, de déloger du Parlement l'ensemble des partis politiques qui s'y trouvaient. Aucun n'a, en effet, franchi la barre des 10 % requise pour être représenté à la Grande assemblé nationale.
C'est une première dans l'histoire du parlementarisme européen : la totalité de la classe politique a été éliminée. Le vainqueur des élections de 1999, le DSP de Bülent Ecevit, est ainsi passé de 24 % à 1 % des voix en l'espace de trois ans, du jamais vu dans une démocratie occidentale. Les électeurs ont utilisé la seule arme dont ils disposent - le bulletin de vote - pour prendre leur revanche sur le " système corrompu ". Il ne reste plus au Parlement que deux formations : un nouveau parti qui participait aux élections pour la première fois, l'AKP (parti islamiste dirigé par Recep Tayyip Erdogan), et le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) de Deniz Baykal qui, en 1999, avait été victime de la règle des 10 %.
Sur les 34 % de voix obtenues par l'AKP, 25 % au moins sont des votes de protestation, l'étiage de ce parti se situant aux alentours de 8-9 %. 66 % des votants ne se sont donc pas prononcés pour ce parti sans compter que, dans un pays où le vote est pourtant obligatoire, 12 millions d'électeurs (sur 41 millions) ont boudé le chemin des urnes. Si l'on tient compte de l'abstention, le score de l'AKP tombe à 24 %.
La victoire des islamistes est, aussi, le résultat de la stratégie du Parti républicain du peuple (CHP) de Deniz Baykal - un parti " social-démocrate " qui, depuis le coup d'État de 1980, n'a jamais remis en cause le poids de l'armée sur la vie politique turque. Baykal a commis deux erreurs majeures lors de la campagne : 1°) il s'est opposé à ce que le seuil des 10 % soit abaissé à 5 % ; 2°) il a provoqué une bipolarisation avec l'AKP, ce qui a eu pour effet de propulser les islamistes vers la majorité absolue. Conséquence : un raz-de-marée islamiste (363 sièges sur 550), et un CHP à 18 %, score catastrophique par rapport aux capacités de la gauche turque.
" Démocrates islamistes " et république laïque : le mariage impossible
Les Turcs n'aiment pas les mises en scène politiques, surtout lorsqu'elles sont orchestrées par l'État. Ils n'aiment pas non plus qu'on s'en prenne à leur liberté de vote. Ainsi, en 1983, lors des premières élections générales organisées après le coup d'État de 1980 sous l'œil vigilant de la junte militaire, ils ont voté en masse pour le Parti de la mère patrie (ANAP, libéral) de Turgut Özal. Celui-ci a remporté la majorité absolue, malgré la présence d'un parti créé par l'armée sur lequel les généraux fondaient de grands espoirs. C'est une réaction du même ordre qui s'est produite lors du dernier scrutin. L'interdiction des deux partis islamistes Refah et Fazilet, puis la condamnation de Recep Tayyip Erdogan à dix mois de prison et cinq ans d'inéligibilité pour anti-laïcité ont été ressenties par les Turcs comme autant d'injustices qu'ils ont voulu réparer en votant AKP.
Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan a bâti toute sa carrière politique sur l'islam. Le fait qu'il se positionne aujourd'hui comme un " conservateur moderne " et qu'il se désolidarise de l'islam en tant qu'idéologie prouve quatre choses : qu'il veut éviter un coup d'État ; que la démocratie et l'islam politique sont deux notions incompatibles ; que l'AKP est devenu - au moins en apparence - un parti comme les autres ; et qu'il aspire à rester au pouvoir le plus longtemps possible.
On a beaucoup dit en Turquie, mais aussi en Europe, que ce gouvernement était composé d'" islamistes modérés ", voire de " démocrates islamistes ". Or, dans une république laïque, il ne saurait y avoir de place pour un islam politisé qui, tôt ou tard, est appelé à entrer en conflit avec les institutions de l'État. L'islam est une religion communautaire et un projet politique global dont l'aboutissement naturel ne peut être que le totalitarisme. Des talibans afghans aux mollahs de Téhéran, les exemples ne manquent pas. Tirant les leçons de cette antinomie entre islam politique et république laïque, Erdogan a transformé son parti en parti attrape-tout afin d'éviter une réaction immédiate de l'armée.
Le sentiment d'appartenance à l'État-nation est un élément essentiel de l'identité turque. Selon un sondage d'opinion, 90 % des Turcs se définissent d'abord comme turcs, la religion musulmane ne venant qu'en deuxième position. Dans tous les pays où l'islam est fortement implanté, on obtient généralement le résultat inverse. C'est le miracle de la laïcité turque. Dans ce contexte, dire que la Turquie est un pays musulman n'a aucun sens. Cela revient à définir la France comme un pays catholique ! Face à la laïcité turque, les islamistes étaient contraints de changer et de se normaliser. Apparemment, c'est ce qu'ils commencent à faire. Comme quoi la république laïque a dompté ses islamistes !
Ce gouvernement continue néanmoins d'inspirer à l'armée un grand scepticisme. Celle-ci rêve d'un nouveau " coup d'État postmoderne " (5), comme en 1997, lorsque le parti islamiste Refah de Necmettin Erbakan - figure historique de l'islam politique en Turquie - fut évincé de la coalition sous la pression des militaires qui surent habilement mettre la société civile de leur côté.
Dans les années 1970, cette armée ne s'était pourtant pas privée d'utiliser les islamistes pour diviser la droite, alors représentée par l'inamovible premier ministre Süleyman Demirel. N'était-elle pas allée chercher Erbakan, qui était à l'époque réfugié en Suisse pour lui demander de fonder son propre parti afin de faire pièce à Demirel ? Aujourd'hui, la stratégie de l'armée consiste de nouveau à diviser pour régner. Mais, cette fois, à diviser le parti d'Erdogan. Ce faisant, les militaires ne se rendent pas compte qu'ils renforcent l'AKP au lieu de l'affaiblir...

Le " coup d'État permanent "
La Turquie est un pays en pleine décomposition. Comme il y a un siècle, elle est redevenue l'homme malade de l'Europe. Le cas turc dépasse largement le cadre réducteur d'une crise économique liée à la mauvaise gestion du pays. Il s'agit d'une faillite structurelle d'ordre politique, dans laquelle l'armée joue le rôle principal. Depuis vingt-trois ans, le pays est gouverné de la même façon : les problèmes sont soit ignorés (la politique de l'autruche parfaite), soit réglés (s'il le faut vraiment et toujours au dernier moment) par des méthodes brutales. C'est un système où la concertation et le dialogue n'ont pas droit de cité. Le mot " concession " a disparu du vocabulaire de l'État. L'État turc existe pour lui-même et par lui-même et il se confond avec l'armée. Quant au citoyen, il n'existe qu'à travers l'État et doit s'effacer quand les intérêts de celui-ci sont en jeu.
La Turquie se présente donc comme une pseudo-démocratie post-totalitaire. Kenan Evren, l'instigateur du coup d'État de 1980, n'avait-il pas l'habitude de dire qu'une " démocratie ne peut être basée que sur l'unité et l'union nationale " ? Les Turcs vivent dans un univers orwellien, conditionnés et surveillés en permanence par leurs maîtres en uniforme.
Cette forme d'organisation de l'État est poussée à son paroxysme dans le sud-est et l'est du pays, peuplés majoritairement de Kurdes, où l'exécutif et la justice sont placés sous le contrôle direct de l'armée. Au niveau national, la réalité est plus subtile : les Turcs sont confrontés à un " coup d'État permanent ". La base juridique de l'État est la Constitution de 1982 et son instrument politique le Conseil national de sécurité (CNS). Le CNS, qui se réunit une fois par mois sous la présidence du président de la République, est composé du premier ministre, du ministre des Affaires étrangères, du ministre de la Défense, du chef d'état-major, ainsi que des chefs des armées (Terre, Air, Marine et Gendarmerie). L'armée se comporte comme un parti politique classique et remplit parfaitement son rôle. Sous la direction du chef d'état-major, les militaires qui siègent au CNS définissent les grands axes de la politique turque. La moindre initiative du gouvernement islamiste est examinée lors des réunions mensuelles du CNS. L'accès du gouvernement aux services de renseignement est limité. Quant au fonctionnement de l'" État profond " (l'organisation interne du secrétariat du CNS en fait partie), il lui échappe totalement.
Cette oligarchie militaire a mis en place un système complexe, géré par le secrétaire général du CNS. Mieux encore : ce même secrétaire général préside au sein du CNS une " cellule de crise " - un organe d'exception qui, au fil du temps, est devenu le véritable centre du pouvoir exécutif. Le CNS mène depuis vingt ans une " guerre psychologique " contre la population turque, qui subit les conséquences dramatiques de cette politique autoritaire, sans que le gouvernement ne puisse exercer le moindre contrôle.
De la défense nationale à la sécurité nationale
À la question " Quels sont vos buts ? ", les cadets des écoles militaires turques ne répondent jamais, comme leurs homologues occidentaux : " Défendre la patrie ! " Très fiers, ils s'exclament en chœur : " Diriger la Turquie ! " L'exercice du pouvoir fait clairement partie des objectifs affichés par les généraux.
Cet état d'esprit a modifié les priorités de l'armée turque qui, en vingt ans, est passée du concept de défense nationale à celui de sécurité nationale. Elle est devenue une armée idéologique dont la finalité est de faire entrer dans le rang tous ceux qui s'écartent des normes politiques déterminées par elle. D'où l'omniprésence du thème des " ennemis intérieurs " (les Kurdes, les islamistes, l'extrême gauche, les nationalistes et, aujourd'hui, les partisans de l'UE), incontournables auxiliaires des armées putschistes.
Cette paranoïa d'État fondée sur l'obsession de la " sécurité nationale " fournit une justification au surarmement de l'armée. Celle-ci est remontée, en quinze ans, du 17e au 9e rang mondial. Selon le SIPRI, les dépenses militaires de la Turquie ont augmenté de 53 % au cours des quatre dernières années (et de 71,3 % depuis dix ans). De 1996 à aujourd'hui, elles sont passées de 6,6 milliards à 10,5 milliards de dollars. Ces dépenses représentaient 5,4 % du PIB en 1999 contre environ 3,5 % en 1990, soit une augmentation de 1,9 % en dix ans. À titre de comparaison, sur la même période, la Grèce a enregistré une hausse de 0,1 % et les États-Unis une baisse de 2,1 %.
Outre son poids politique, l'armée turque présente cinq autres caractéristiques : elle est politiquement irresponsable (le ministre de la Défense est soumis aux ordres non pas du premier ministre mais de l'état-major) ; la justice civile n'a pas compétence pour juger des crimes commis par des militaires (ils sont couverts par l'" immunité " et seuls les tribunaux militaires peuvent en connaître) ; elle est la seule institution qui échappe au contrôle de la Cour des comptes ; son budget ne peut pas être censuré par le gouvernement ; elle contrôle une bonne partie de l'économie turque par l'intermédiaire de sa holding Oyak.
Les militaires fixent eux-mêmes le niveau de leur rémunération, sans que le gouvernement n'ait la moindre idée de la ponction opérée sur le budget national, car ces chiffres ne sont pas publiés au journal officiel. Selon une enquête récente, 32 % des Turcs estiment qu'il faudrait soumettre l'armée à un contrôle public. Cela fait partie des problèmes sur lesquels l'Union européenne devrait se pencher.
Officiellement, le budget de l'armée ne représente que 11 % du budget de l'État. Mais selon le SIPRI et l'IISS de Londres, cette part est en réalité plus près des 30 %. Pour dissimuler l'ampleur de ses dépenses, l'armée puise dans des fonds publics, par exemple le Fonds pour l'industrie de défense, qui ne sont pas directement intégrés dans son budget. Il lui arrive également d'utiliser les subsides du ministère des Transports et du ministère des Travaux publics.

La normalisation du CNS
Les 800 000 hommes de l'armée turque cotisent chaque mois auprès de leur holding Oyak, l'un des trois plus puissants groupes du pays. Ce géant financier et industriel est présent dans le secteur automobile avec Renault ; dans la finance avec AXA et la banque Oyak ; dans l'industrie avec une dizaine de cimenteries ; dans la distribution, dans l'alimentation et même dans la défense (c'est Oyak qui fabrique les F16). Il est, par surcroît, en train d'acquérir, par le biais des privatisations, une position dominante sur le marché des télécommunications et de l'industrie pétrolière. Tant que ce système politico-militaire restera en place, la Turquie n'a aucune chance de devenir une vraie démocratie. Car, comme on le sait, le multipartisme et l'organisation régulière d'élections ne suffisent pas à garantir le respect des droits de l'homme et des libertés essentielles.
Le Partenariat d'adhésion à l'UE, signé en 2000, prévoit la " normalisation " du CNS, c'est-à-dire sa mise en conformité par rapport aux normes européennes. En d'autres termes, il s'agit de le rendre caduc. C'est une condition sine qua non pour que la Turquie obtienne enfin, comme promis en décembre 2004, la date de l'ouverture des négociations d'adhésion.
Le gouvernement islamiste a essayé de se plier aux recommandations européennes en faisant voter, en août dernier, un certain nombre de lois sur le CNS. Des lois qui sont, hélas, restées lettre morte : alors que, désormais, le CNS doit être présidé par un civil, c'est encore un militaire qui vient d'être nommé à sa tête. La loi lui impose de se réunir une fois tous les deux mois, mais il continue comme auparavant à fonctionner à un rythme mensuel. Bref, l'armée ignore ouvertement le gouvernement qui se sent de plus en plus marginalisé.
Selon des sources bien informées, l'armée aurait trouvé une parade à l'offensive menée, depuis Bruxelles, contre le CNS. Depuis trois ans, le pouvoir politico-militaire se déplace du secrétariat du CNS vers le cœur même de l'état-major. Cette organisation politique totalement indépendante du gouvernement et qui fonctionne de manière autonome repose sur plusieurs institutions incontrôlables, dont même le nom est inconnu. Le gouvernement civil n'a aucun accès à ces institutions et peut-être en ignore-t-il les attributions précises. Un nouvel État dans l'État est en train de se constituer.
Pour l'heure, en Turquie, la vraie question n'est pas : " Les islamistes ou l'armée ? " Le véritable choix de société se situe entre la démocratie, c'est-à-dire l'Union européenne, et l'autoritarisme oligarchique.
La politique de défense, ainsi que la politique étrangère de la Turquie relèvent du domaine exclusif de l'armée. Qu'il s'agisse de la participation d'Ankara aux forces multinationales de l'ONU en Irak ou du règlement du problème chypriote, rien ne se décide sans l'accord de l'état-major.
La crise irakienne, qui s'est finalement soldée par un échec cuisant pour les militaires turcs, a mis en lumière leur méconnaissance du monde et des relations internationales. Ils ont voulu faire croire aux États-Unis que les islamistes, et eux seuls, s'étaient opposés au passage des troupes américaines sur le sol turc, leur but étant évidemment de discréditer le gouvernement aux yeux de Washington. Paul Wolfowitz, secrétaire adjoint à la Défense, qui sait pertinemment où se trouve le vrai centre du pouvoir en Turquie, ne s'y est pas trompé : il a montré du doigt l'armée turque, lui faisant porter l'entière responsabilité de cette décision. À la suite de ce coup de poignard dans le dos, d'autant plus douloureux qu'il était asséné par un allié fidèle, l'équipe Cheney-Rumsfeld-Wolfowitz a écarté la Turquie de son projet de reconstruction du Moyen-Orient. À moyen terme, les bases militaires de Bulgarie et de Roumanie sont, en effet, appelées à remplacer les bases turques.
En réalité, l'armée turque se méfie des États-Unis depuis l'intervention chypriote de 1974, qui avait valu à Ankara des mesures de représailles. Elle craint que la Maison-Blanche ne donne son accord à la constitution d'un État kurde au nord de l'Irak et est sincèrement persuadée que l'UE pousse dans le même sens. Certains militaires vont jusqu'à poser l'équation : " Union européenne = PKK ", ces deux organisations ayant en commun, à leurs yeux, de vouloir diviser la Turquie !
Face à cette armée qui se déclare " propriétaire du pays ", les démocrates turcs n'ont pas la tâche facile. D'autant que la presse ne leur est guère favorable : 70 % du tirage national et la totalité des circuits de distribution sont entre les mains d'une seule personne, Aydin Dogan, qui épaule l'armée dans son entreprise de défense du statu quo et empêche toute évolution intellectuelle du pays (6). Mais cette débauche de désinformation n'est pas parvenue à endormir l'esprit critique des citoyens : selon deux sondages récents, 55 % des Turcs pensent que l'armée bloque le processus d'adhésion à l'UE et ils sont 90 % à juger que le système politique turc n'est pas une démocratie (7).
Dans ces conditions, deux voies s'offrent à l'UE : soit maintenir la Turquie à sa périphérie tant qu'elle ne sera pas normalisée, c'est-à-dire tant que les militaires n'auront pas été exclus définitivement de la vie politique civile - ce qui demandera du temps ; soit accepter ce pays tel qu'il est et parier sur la dynamique européenne pour le faire évoluer comme ce fut le cas pour la Grèce, l'Espagne et le Portugal. Il ne faut pas oublier, en tout cas, qu'une Turquie frappée d'ostracisme et qui continuerait de se complaire dans un système politique anachronique totalitaire serait plus dangereuse pour la sécurité de l'Europe qu'une Turquie à laquelle on offrirait une chance d'évoluer vers plus de démocratie. Bref, si Ankara finit par emprunter la voie de l'Union, comme le désire son peuple, de " grands boulevards " (8) s'ouvriront alors devant elle - des boulevards sur lesquels les Turcs chemineront pour construire une société meilleure, plus libre et plus juste.

Notes :

(1) Cette revue a été contrainte de suspendre sa parution après avoir fait l'objet de plusieurs saisies et mesures d'interdiction de la part des autorités turques. L'état-major des armées a engagé contre Erol Özkoray pas moins de huit procédures judiciaires. Il a déjà remporté deux procès. Dans les six procès en cours, le procureur requiert au total près de trente ans d'emprisonnement sur la base de l'article 159 du Code pénal qui réprime les critiques contre l'armée.
(2) Depuis la naissance de la République, l'armée turque a mené une trentaine de tentatives, réussies ou non, de coups d'État, toujours officiellement pour " sauver la démocratie ". Quand elle fait la guerre, par exemple à Chypre en 1974, il s'agit d'une " opération de paix ". L'idéologie dominante cultive le paradoxe, brouille les pistes et joue sur la désinformation avec la collaboration de la presse.
En 1960, l'armée met fin au pouvoir du Parti démocrate qui gouvernait la Turquie depuis 1950. Les responsables de ce parti sont emprisonnés et le premier ministre Adnan Menderes est condamné à la pendaison, ainsi que deux de ses ministres (le ministre des Affaires étrangères Fatin Rüstü Zorlu et le ministre des Finances Hasan Polatkan) au terme d'un procès qui dure un an.
Le coup d'État de 1971 renverse le premier ministre Süleyman Demirel et la Constitution de 1962 est amendée dans un sens autoritaire.
Les terrorismes de gauche et de droite qui ravagent le pays entre 1976 et 1980, causant la mort de 6 000 personnes, finissent par provoquer la réaction de l'armée qui intervient le 12 septembre 1980. Le Parlement est fermé, les partis politiques supprimés, leurs leaders jetés en prison. L'armée fait voter sa propre Constitution en 1982.
(3) En trente ans, et à la suite de deux coups d'État (1971 et 1980), le peuple turc est devenu conservateur. Le vote de gauche, qui était de l'ordre de 45 % en 1973, a chuté aujourd'hui à 30 %, y compris les voix du parti kurde DEHAP. Dans le même temps, le vote de droite est passé de 55 à 70 %, en incluant les voix islamistes et nationalistes. Mais, dans son immense majorité, l'électorat turc est ouvert à la nouveauté et est attiré par toutes les innovations contemporaines. Ce qui explique son adhésion au projet européen.
(4) Le total de la dette turque (intérieure et extérieure) s'élève à 260 milliards de dollars, tandis que son PIB est d'environ 150 milliards de dollars. Selon les critères de Maastricht, le rapport dette/revenus ne doit pas dépasser 60 %. Dans le cas turc, ce rapport est de 173 %. L'économie turque est sous le contrôle du Fonds monétaire international (FMI) qui a préféré sauver la Turquie après le 11 septembre, en raison de son importance géostratégique, en y injectant 31 milliards de dollars en quinze mois. En août dernier, le FMI a de nouveau rééchelonné la dette jusqu'en 2006. Initialement, le paiement de cette dette, qui atteint 11,5 milliards de dollars, était prévu pour l'automne 2003. La Turquie est toujours en état de faillite officieuse. Tôt ou tard, elle devra demander un moratoire sur le paiement de sa dette extérieure et annoncer une consolidation de sa dette intérieure.
(5) Le " coup d'État postmoderne " est une innovation politique des dirigeants militaires de l'époque, qui ont forcé le premier ministre Necmettin Erbakan à démissionner. À sa place fut nommé Bülent Ecevit, le doyen de la gauche turque.
(6) Le groupe Dogan contrôle également deux chaînes de télévision parmi les plus importantes : CNN Turquie et Canal D.
(7) Le premier sondage a été réalisé pendant l'été 2003 par l'AKP ; le second, en 2002, par l'association économique Tesev.
(8) Le dernier discours du président Salvador Allende, appelé " discours des grands boulevards " fut adressé au peuple chilien par la radio le 11 septembre 1973, juste avant l'assaut de la Moneda par les putschistes de Pinochet.