Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
CASPIENNE : LE RETOUR DU " GRAND JEU "
Article de Marie Jégo
Correspondante du Monde en Turquie.
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Tout à leur lune de miel de l'après-11 septembre 2001, la Russie et les États-Unis semblent, depuis deux ans, avoir mis en veilleuse le " grand jeu " (1) qui les voyait s'affronter autour des richesses de la Caspienne, cette mer regorgeant d'hydrocarbures et située à la croisée des mondes russe, turc et iranien. Impératifs de sécurité obligent, les deux anciens ennemis de la guerre froide ont revu leurs priorités : la lutte conjointe contre les nouvelles menaces l'emporte sur la poursuite d'intérêts énergétiques divergents.
Alliance durable ou coalition de circonstance ? Il aura suffi de la guerre en Irak, deuxième acte de la croisade antiterroriste menée par les États-Unis, pour constater que des frictions demeurent entre Moscou et Washington. La plus palpable de ces querelles a trait à l'assistance apportée par la Russie au programme nucléaire iranien, dont le Pentagone craint qu'il ne soit pas uniquement destiné à des fins civiles. De façon plus voilée, on assiste au retour de la rivalité qui oppose les deux partenaires stratégiques sur le terrain du Caucase et de l'Asie centrale, une zone volatile située au nord de l'Iran et de l'Afghanistan.
Au-delà de l'objectif immédiat représenté par la lutte contre le terrorisme et la prolifération des armes de destruction massive, chacun paraît, en réalité, occupé à imposer sa tutelle, tant économique que militaire, sur le " ventre mou " de l'espace post-soviétique. Les États-Unis ont à cœur de consolider leur présence le long d'un arc d'instabilité allant de la Turquie aux Philippines. La Russie, pour sa part, cherche à affirmer ses ambitions eurasiennes. La création d'un axe Moscou-Téhéran-Delhi-Pékin qui garantirait à la Fédération, pays continental, " un accès aux mers chaudes " - tout en lui donnant la stature d'une " troisième Rome " (2) - constitue l'une des priorités de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Depuis son avènement à la tête du pays en 2000, le locataire du Kremlin est, en effet, parti à la reconquête de l'influence russe sur les terres perdues lors de l'effondrement de l'URSS.
L'enjeu des oléoducs
En 1991, avec l'accession à l'indépendance des anciennes républiques soviétiques, la mer Caspienne, connue depuis l'Antiquité pour ses torchères et pour l'" huile " suintant de ses roches, offrit une perspective de conquête aux compagnies pétrolières et gazières occidentales, perpétuellement à la recherche de nouveaux gisements géants. Riche en hydrocarbures et en caviar, la plus grande mer fermée au monde (un espace de 400 000 kilomètres carrés, situé entre la Turquie à l'ouest, l'Iran au sud
et la Russie au nord) faisait alors figure de " Far East " tout juste débarrassé de la chape de plomb soviétique. Ses réserves off-shore, intactes faute d'infrastructures pour les mettre en valeur, restaient à explorer. Les " majors ", pour la plupart anglo-américaines, se ruèrent alors vers les jeunes États émergents de son pourtour (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turkménistan).
Bercé par des rêves d'opulence, l'Azerbaïdjan, république turcophone de la rive occidentale de la Caspienne, renoua rapidement avec l'atmosphère cosmopolite et prospère qui régnait en sa capitale, Bakou, avant l'arrivée de l'Armée rouge en 1922. Dès 1904, des hommes d'affaires avides de fortunes rapidement bâties sur l'or noir avaient convergé vers la " ville des vents ", édifiant au passage théâtres, opéras et hôtels particuliers. Un siècle après l'arrivée des frères Nobel, promoteurs du premier oléoduc est-ouest, le vieux port de la Caspienne, avec ses derricks de bois grinçants et ses vestiges du culte zoroastrien (3), fourmille à nouveau de pétroliers, d'aventuriers et d'espions. Le boom pétrolier se fait également ressentir à Almaty (l'ancienne capitale du Kazakhstan, située à la frontière chinoise) où les multinationales sont représentées et surtout à Astana, la nouvelle capitale, surgie du désert au milieu des années 1990 grâce aux pétrodollars.
Rapidement surnommés " les nouveaux émirats ", l'Azerbaïdjan (sur la rive occidentale) et le Kazakhstan (qui lui fait face sur la rive orientale) se sont donc retrouvés, dès le début des années 1990, au cœur d'un vaste projet d'évacuation de leurs hydrocarbures, sur fond de rivalité entre les deux anciens ennemis de la guerre froide, la Russie et les États-Unis. Ce retour du " grand jeu " a donné à la région l'allure d'un échiquier sur lequel Moscou, Washington, Téhéran et Ankara poussent leurs pions et s'affrontent à coups de tracés concurrents d'oléoducs et de gazoducs.
Le BTC : un projet cher à Washington
La Caspienne se situe à l'intersection de deux axes antagonistes : le trio Russie-Arménie-Iran y rencontre l'alliance Turquie-Géorgie-Azerbaïdjan (4) favorisée par Washington. C'est pour consolider ce triangle régional que les administrations américaines successives, républicaines comme démocrates, ont fait du projet de construction du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) la pièce maîtresse de leur politique dans la zone (5). Ce tube, long de 1 760 kilomètres, est supposé relier, via la Géorgie, les gisements off-shore de l'Azerbaïdjan au port turc de Ceyhan, sur la Méditerranée, ce qui mettrait le brut de la Caspienne à la portée des marchés mondiaux. Il s'agit aussi du " plus politique des tracés ", affirment les pétroliers, prompts à blâmer son coût - 3 milliards de dollars - et la complexité de sa construction le long d'une zone géographiquement accidentée et politiquement instable.
Avec l'inauguration du départ du tube, à Bakou, à l'automne 2002, l'administration américaine a marqué un point. À son achèvement, en 2005, le BTC sera le principal pipeline d'exportation (6) du brut de la Caspienne. Sa construction, gage du désenclavement de la région, est, en outre, ressentie par la population locale comme une garantie de sécurité : l'oléoduc est supposé libérer les pays situés sur son parcours - l'Azerbaïdjan et la Géorgie - de l'étreinte de l'encombrant voisin russe. Vu de Washington, le tube présente un intérêt d'autant plus grand qu'il contre les projets iraniens dans le Caucase et en Asie centrale et conforte l'influence de la Turquie, traditionnelle alliée des États-Unis dans la zone. Dès lors, à quoi bon rappeler que le tracé le plus court (donc le moins cher) pour l'évacuation de l'or noir azerbaïdjanais aurait dû, logiquement, traverser l'Iran ? On sait bien que la République islamique, soumise à un embargo commercial (7) et récemment associée par George W. Bush à " l'axe du Mal ", est soigneusement tenue à l'écart des projets de développement pétroliers régionaux...
Alternatives et contestations
Mais voici que les nuages s'amoncellent sur le " corridor énergétique " cher à l'administration américaine. Sa construction à peine entamée, le principal oléoduc d'exportation voit les obstacles se dresser sur sa route.
Premièrement, des incertitudes demeurent quant à sa rentabilité. Celle-ci ne pourra être atteinte que si le pétrole du Kazakhstan y transite, la seule production de brut azerbaïdjanais ne suffisant pas à le faire fonctionner à plein régime (8). Or le Kazakhstan - pays cinq fois plus vaste que la France, peuplé de 15 millions d'habitants, principale puissance pétrolière de la zone depuis la découverte, il y a trois ans, du champ géant de Kashagan (9) - a d'autres projets dans sa manche. Il réfléchit à la construction d'un oléoduc " nord-sud " vers l'Iran, avec lequel les échanges de brut se sont accrus en 2003 : les importations de brut kazakhstanais par la République islamique - dont les foyers de consommation se trouvent au nord et les principaux gisements énergétiques au sud - sont passées de 50 000 tonnes par mois en 2002 à 180 000 par mois au premier trimestre de 2003 (10).
Autre piste imaginée : l'édification d'un oléoduc vers la Chine (11). Ce pays, en passe aujourd'hui de devenir le troisième importateur de pétrole au monde derrière les États-Unis et le Japon, fait face à une forte demande interne. Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que, depuis deux ou trois ans, la Chine et le Kazakhstan aient multiplié les contacts. En juin 2003, le président chinois Hu Jintao, en visite à Astana, a signé avec son homologue Nursultan Nazarbaev plusieurs accords portant sur la participation chinoise dans le secteur de l'énergie du Kazakhstan. Le projet de construction d'un oléoduc de 3 000 kilomètres entre les régions pétrolières situées à l'ouest du Kazakhstan et les foyers chinois de consommation est revenu à l'ordre du jour. Très intéressées, les autorités kazakhstanaises ne manquent jamais une occasion de rappeler qu'elles cherchent à " se tourner vers l'Est " pour exporter leur brut (12). Reste que, pour l'heure, c'est vers la Russie - plus précisément vers le terminal de Novorossisk sur la mer Noire - qu'est acheminé l'essentiel du pétrole kazakhstanais. Et, indiquent les pétroliers du cru, c'est ce même chemin qu'empruntera, du moins au début, le brut qui jaillira de Kashagan.
Pour ne rien arranger, le financement (13) du BTC a été retardé par l'énergique campagne qu'ont conduite ces derniers mois diverses associations écologistes et citoyennes contre BP-Azerbaïdjan, l'opérateur du projet. Tant et si bien que la Société financière internationale, l'un des " bras " de la Banque mondiale, retient actuellement un crédit de 150 millions de dollars dans l'attente d'une conciliation qui reste à trouver. Soixante-quatre ONG (14) s'opposent à la construction du pipeline. Certaines s'inquiètent du tracé retenu, le long de zones écologiquement sensibles (15) ; d'autres déplorent le peu de bénéfice qu'en tireront les habitants des pays concernés.
Quant à l'Open Society Institute de George Soros, il n'a pas hésité à appeler les sociétés pétrolières impliquées au Kazakhstan et en Azerbaïdjan à se soucier davantage de bonne gouvernance et de démocratie, critères plus que relatifs dans ces deux pays. Le rapport émis par cet organisme (16) met les " majors " en garde : si leur gestion du budget affecté à la construction du BTC s'avérait opaque, elles seraient, à coup sûr, accusées d'avoir sous-payé l'État. Il faut savoir que les plus grosses transactions portent sur les dessous-de-table. Pour ce qui est des transactions officielles, le gouvernement local, pour attirer les compagnies dans des régions reculées et difficiles d'exploitation, leur a accordé des privilèges importants (notamment en matière d'exemption de taxes et d'impôts). Résultat : la richesse pétrolière ne bénéficie guère aux populations engluées dans la pauvreté puisque tout se passe à un niveau confidentiel entre les majors et les dirigeants. Et si, un jour, ces majors étaient incriminées pour la pauvreté qui perdure dans les " nouveaux émirats " ?
Autocraties sous influence
Des États qui peinent à sortir du soviétisme
Douze ans après la vague des indépendances, force est de constater que la plupart des États issus de l'ex-URSS, républiques baltes exceptées, n'ont guère progressé sur la voie de la démocratisation et ne se sont délivrés du totalitarisme soviétique que pour mieux sombrer dans l'autocratie. À l'est de la Caspienne, les cinq " stan " (17) ont à leur tête des présidents soit élus à vie, soit régulièrement reconduits dans leurs fonctions par référendum - " la plus démocratique des consultations ", avait-on coutume de dire à l'époque soviétique. Trois des républiques turcophones sur quatre sont dirigées par les anciens premiers secrétaires des sections régionales du PCUS, mués en véritables potentats locaux.
La figure la plus caricaturale du lot est, sans conteste, celle de Saparmourad Niazov, le président à vie du Turkménistan (quatrième producteur mondial de gaz) qui vient de rebaptiser les mois de l'année à son nom et à ceux des membres de sa famille et dont les " œuvres " sont enseignées dans toutes les écoles turkmènes. Ses homologues kazakh et kirghiz, Nursultan Nazarbaev et Askar Akaev, qui, à une époque, avaient été présentés comme les plus démocrates des dirigeants de la zone, ont opéré, ces derniers temps, une nette reprise en main politique.
Opposants réduits au silence ; absence de justice digne de ce nom ; censure des médias... La situation est la même dans les cinq républiques d'Asie centrale. Alors que les structures traditionnelles claniques (Ouzbékistan, Turkménistan), territoriales (Kirghizstan) ou familiales (Kazakhstan) qui s'exprimaient déjà à l'époque soviétique n'ont cessé de se renforcer, la société civile, elle, est toujours embryonnaire. En l'absence de toute opposition, une organisation islamique clandestine, le " Hizb ut Tahrir " (18), indifférente à la répression féroce qui s'abat sur ses militants, essaime, non sans succès, dans toute la région.
Du point de vue économique, les populations de l'aire Caspienne n'ont jamais retrouvé leur niveau de vie d'avant 1991. Même au Kazakhstan, " petit Koweït " en puissance, les indices macro-économiques ont beau être mirifiques (19), les maux du post-soviétisme perdurent : délitement du tissu social et économique ; dé-monétarisation des échanges ; pratique des impayés de salaires... Sans oublier l'omniprésence de la corruption (20) et la profondeur du fossé qui sépare l'élite de la majorité de la population, la première étant occupée à capter les richesses du pays tandis que la seconde doit faire feu de tout bois pour, simplement, survivre.
Sur la rive opposée, l'Azerbaïdjan, l'autre puissance pétrolière et gazière, n'a, elle non plus, rien d'une démocratie, même si elle a régulièrement recours aux élections. Celles-ci ont porté au pouvoir l'ancien général du KGB, Gueïdar Aliev (21), revenu au pays en 1993 et reçu en sauveur par ses concitoyens, las de trois ans de chaos et traumatisés par la guerre contre l'Arménie voisine (22). Aujourd'hui âgé de 80 ans, l'ancien compagnon de Brejnev vient d'ouvrir la voie à la première succession dynastique de l'ère post-soviétique en nommant, le 4 août, depuis son lit d'hôpital, son fils à la fonction de premier ministre (23). Le 15 octobre, Ilham Aliev, 41 ans, a officiellement succédé à son père, dans l'incapacité de gouverner depuis des mois (24).
Alors que des voix, à Bakou, s'interrogeaient sur le bien-fondé de cette passation de pouvoir familiale - le jeune Aliev ayant, jusque-là, révélé ses talents au casino (25) plus que sur la scène politique -, le quotidien de la présidence (26) rassura les sceptiques : " Ilham possède le même code génétique que Gueïdar Aliev. Non pas celui d'une personne ordinaire mais celui du patriarche national, du chef de l'État. "
C'est quasiment avec le même enthousiasme que les sociétés pétrolières occidentales présentes sur place ont accueilli l'intronisation du nouveau " patron " de l'Azerbaïdjan. Habituées à voir le président octogénaire décider de tout, ces dernières craignaient que l'absence du " khan " (prince) ne débouche au mieux sur une paralysie du pouvoir, au pire sur une nouvelle période de chaos semblable à celle que ce pays tourmenté avait subie dans les années qui suivirent son indépendance. Obéissant à la même logique, la Maison-Blanche (27) salua à son tour le processus de succession comme " conforme à la Constitution ".
Alliances politiques et militaires
" L'Azerbaïdjan est un tapis de jeu sur lequel la Turquie, la Russie et l'Iran jettent leurs cartes ", dit-on, sous forme de boutade, à Bakou. Le pays, lié par une triple filiation à ses puissants voisins, est soumis à une dynamique de " tectonique des plaques " lourde d'incertitudes pour l'avenir. Chacun des trois parrains y a ses marrons au feu. La Russie, partenaire obligé pendant soixante-neuf ans, y maintient quelques soldats et une station-radar ; surtout, elle conserve sous le coude, à Moscou, l'ancien premier secrétaire du parti communiste local, Ayaz Moutalibov, et ne verrait pas d'un mauvais œil son éventuel retour à la tête du pays. La Turquie, avec laquelle l'Azerbaïdjan entretient de forts liens culturels et linguistiques, se targue d'une amitié sans faille envers sa " république sœur " ; mais les Azerbaïdjanais n'ont pas oublié le coup d'État fomenté en 1995 par des cercles ultra-nationalistes turcs depuis leur ambassade à Bakou (28). Enfin, c'est en Iran, où vivent quatorze millions d'Azéris, soit le double de la population de l'Azerbaïdjan (29), que s'est réfugié le revanchard Mahir Djavadov, co-auteur - avec son frère - d'un autre coup d'État, également en 1995 (30).
Les États-Unis viennent de s'inviter à la table de jeu en envoyant, le 13 août, des officiers manœuvrer en mer Caspienne avec la marine azerbaïdjanaise, officiellement " pour améliorer la protection des installations pétrolières " (31). Ces exercices eurent lieu autour du gisement off-shore azerbaïdjanais d'Alov-Sharg-Araz. Or l'Iran conteste la délimitation de sa frontière sur la Caspienne avec l'Azerbaïdjan et revendique la propriété de ce gisement. Il faut savoir que, depuis 1991 et l'émergence de trois nouveaux États côtiers (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Turkménistan), le statut de cette mer fermée n'a toujours pas été défini (32). Cette incertitude et les frictions qu'elle engendre freinent de nombreux projets de prospection et d'évacuation des hydrocarbures, augurant mal du futur désenclavement des pays du pourtour caspien.
À l'été 2001, c'est précisément autour de ce site contesté d'Alov-Sharg-Araz qu'un bateau de prospection affrété par BP fut bloqué par un navire iranien qui menaçait d'ouvrir le feu. Les choses en restèrent là mais cet épisode incita Washington à promettre à Bakou une aide militaire de plus de 4 milliards de dollars. Depuis, l'idée d'une présence stratégique américaine dans la région au nom de la nécessaire sécurité des gisements et des pipelines a fait son chemin (33). Au printemps 2002, un contingent de deux cents " conseillers instructeurs " américains, chargés de former des unités de l'armée géorgienne à la " lutte antiterroriste ", a été déployé en Géorgie. Au printemps 2003, le Parlement de la Géorgie, qui entretient des relations tumultueuses avec le voisin russe, ratifiait un partenariat militaire sans précédent avec les États-Unis. D'après cet accord, tout militaire américain est désormais dispensé de formalités consulaires pour entrer ou sortir de Géorgie ; est autorisé à transporter des armes, même lourdes, sur le territoire de la petite république ; est exempt de poursuites pénales dans ce pays. Il n'en fallait pas plus pour relancer les inquiétudes à Moscou où la presse et l'opinion publique spéculent à l'envi sur l'occupation à venir de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan dans le cadre d'un plan américain d'encerclement de l'Iran.
Pour la plupart des commentateurs russes, l'implantation prochaine d'une base de GI's en Azerbaïdjan est déjà un fait acquis. Chauffée à blanc par l'offensive américaine sur Bagdad au printemps, la presse russe a colporté, ces derniers mois, les spéculations les plus folles. Elle est allée jusqu'à imaginer " une offensive iranienne déferlant en trois jours sur Bakou " ainsi que " le lancement sur la capitale azerbaïdjanaise de missiles tactiques de type Scud et Shahab " depuis Téhéran (34), en réaction à la mainmise de Washington sur la région.
On le voit : le " Far East " fait l'objet de tiraillements entre le Kremlin et la Maison-Blanche. Et le rôle croissant joué par les États-Unis dans cette région traditionnellement soumise à l'influence russe irrite Moscou. Certes, la plupart des commentateurs russes considèrent que la présence américaine en Transcaucasie et en Asie centrale " n'est pas dirigée contre la Russie " mais qu'elle est bel et bien due à la guerre déclarée par Washington au terrorisme. Ce qui n'empêche pas plusieurs d'entre eux de douter de la capacité - voire de la détermination - des États-Unis à répondre à tous les dangers représentés par le terrorisme et, en particulier, par l'un de ses corollaires : le trafic de drogue. " Le problème de la production de drogue en Afghanistan ne semble pas alarmer Washington outre mesure. Les États-Unis craignent que l'interdiction de ces cultures ne renforce les tensions sociales dans ce pays. En fait, s'ils s'en inquiètent si peu, c'est, tout simplement, parce que cette drogue n'est pas destinée au marché américain ", ironisait récemment l'économiste russe Alexandre Livchits (35).
Traditionnellement moins portée à l'ironie, l'élite politique et militaire russe regarde d'un mauvais œil l'installation des " majors " du pétrole autour de la Caspienne. Taraudée par la perte des marches sud de l'empire, elle n'a jamais pu se faire à la présence des " boys " dans les bases militaires d'Asie centrale (36), même après que le maître du Kremlin l'eut avalisée. " La présence américaine n'est pas une tragédie ", avait réagi Vladimir Poutine au moment de l'installation d'une centaine de " bérets verts " en Géorgie en mars 2002. En bon tacticien, le président laisse faire, sans pour autant renoncer au projet de restituer à la Russie son rayonnement eurasien.
C'est dans ce but que Moscou a récemment étoffé son alliance militaire avec certaines de ses anciennes possessions. L'" Organisation du traité de sécurité collective ", alliance militaire qui consacre l'hégémonie russe (et qui regroupe la Russie, le Kazakhstan, l'Arménie, la Biélorussie, le Kirghizstan et le Tadjikistan), vient d'être consolidée avec la création, en avril 2003, d'un commandement unifié (37) ; par surcroît, l'état-major russe réclame la création d'une force de réaction rapide susceptible d'être déployée sur la base d'un consensus minimal des pays membres. C'est précisément dans le cadre de cette " Organisation du traité de sécurité collective " que Moscou renforce, à l'heure actuelle, sa présence militaire au Kirghizstan et au Tadjikistan - aux confins de la Chine - en y établissant de nouveaux cantonnements. Ces derniers mois, le contingent russe dans ces deux pays s'est accru de 19 000 hommes (38).
Pauvre et enclavé, le Kirghizstan, malgré une forte opposition interne, a autorisé la Russie à ouvrir une base aérienne à Kant, c'est-à-dire à moins de trente kilomètres de celle de Ganci, où des soldats américains sont positionnés depuis la guerre en Afghanistan. Au Tadjikistan - la plus démunie des cinq républiques d'Asie centrale -, où la Russie maintient 20 000 hommes en poste depuis la chute de l'URSS, le projet de construction d'une base près de Douchanbe est en bonne voie. Or le gouvernement tadjik, qui a ouvert son espace aérien aux chasseurs américains et à ceux de l'Otan contre espèces sonnantes et trébuchantes, se fait prier et cherche à monnayer l'ouverture de la base russe contre l'annulation d'une partie de sa dette envers Moscou (39). Un troisième joueur est, depuis peu, de la partie : la Chine, qui fournit désormais une assistance militaire au Kirghizstan, à l'Ouzbékistan et au Kazakhstan (40) afin de contrer les séparatistes ouïgours du Xingjiang présents dans ces pays.
Entreprise au nom de la lutte contre le terrorisme global, la militarisation à outrance de l'" aire Caspienne " a un coût. Les jeunes États caspiens, soucieux de mettre sur pied des armées nationales efficaces, consacrent une grande partie de leurs budgets aux dépenses de défense, au détriment des secteurs de l'éducation et de la santé. Ce suréquipement militaire est porteur de graves dangers. Non content de conforter les tendances autoritaires des régimes en place - prompts à résoudre les problèmes par la force plutôt que par la négociation -, il renforce également la " culture de la Kalachnikov ", très présente dans ces pays. Quand on sait que de nombreux membres des forces armées, de la police et du gouvernement sont fortement soupçonnés d'être impliqués dans divers trafics juteux, y compris celui de la drogue, cette tendance ne peut qu'inquiéter. Que dire, enfin, des risques de conflits - ethniques, frontaliers, économiques et sociaux - qui minent la région ? Depuis les indépendances survenues en 1991, les cinq républiques d'Asie centrale se sont révélées incapables de poser les jalons d'une quelconque coopération régionale. Ce n'est pas bon signe !
Le retour du " grand frère " russe ?
Des ressources énergétiques moins importantes que prévu
Il y a une douzaine d'années, on ne parlait que des hydrocarbures de la Caspienne ; ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les enjeux économiques semblent être passés au second plan, éclipsés par le retour des préoccupations géopolitiques et de sécurité. Les estimations sur les réserves de cette mer fermée - présentées au cours des années 1990 comme équivalant à celles d'un " nouveau golfe Persique " - sont, de l'avis général, à revoir à la baisse (41). " En ce qui concerne le pétrole et le gaz contenus sur le territoire de l'ex-Union soviétique, il est particulièrement navrant de constater la quantité de désinformations et d'exagérations qui ont émané non seulement des gouvernements et des industriels locaux (...) mais aussi, occasionnellement, de notre propre gouvernement ", déplorait récemment Edward C. Chow, un spécialiste des hydrocarbures invité en avril à donner son avis devant la Commission des affaires étrangères du Sénat américain. " Rien ne peut remettre en cause le fait que les deux tiers des réserves connues de brut se trouvent dans le golfe Persique ", a-t-il rappelé. Et de mettre en garde les sénateurs : " À trop nous focaliser sur les relations énergétiques, nous donnons à ces pays l'impression que c'est tout ce qui nous importe ", a-t-il martelé (42).
De plus, la perspective de l'arrivée du pétrole irakien sur le marché - même si elle apparaît un peu plus lointaine chaque jour - pourrait suffire à dégriser les investisseurs. Contrairement à l'or noir de la Caspienne, d'exploitation difficile car situé principalement en eaux profondes, parfois chargé en soufre (43) et dont l'évacuation constitue un surcoût, le pétrole irakien, lui, est d'extraction aisée, de bonne qualité et facile à transporter.
Dans ces conditions, les pétroliers pourraient se tourner vers l'Irak, où tout reste à faire pour redonner vie à une extraction facile, plutôt que de continuer à se débattre dans un environnement hostile, tel celui qui prévaut au Kazakhstan, où le climat des investissements s'est, depuis peu, dégradé. Bien que ce pays concentre toujours, à lui seul, 80 % des investissements étrangers directs de toute la région, les relations entre les autorités et les sociétés pétrolières se sont envenimées, le gouvernement kazakhstanais ayant durci les règles du jeu (44).
L'" étranger proche " : une priorité stratégique pour Moscou
La coopération russo-américaine a également souffert de l'intervention alliée en Irak. L'offensive alliée sur Bagdad a ravivé les anciennes craintes de Moscou, dont celle de la perte de la " sphère d'influence russe " au sud. Mécontenté par sa mise à l'écart de l'exploitation des puits irakiens, dépossédé de la manne lucrative que permettait la résolution onusienne dite " pétrole contre nourriture " (45), le lobby russe des hydrocarbures, soutenu par le Kremlin, s'est rabattu sur les ressources énergétiques de son " étranger proche ".
C'est ainsi que Gazprom, le géant russe du gaz - détenu à 38 % par l'État et dirigé par un proche de Vladimir Poutine - caresse l'idée de créer une " Opep " gazière au sein de laquelle Moscou, premier producteur mondial et détenteur de 25 % des réserves, conforterait son hégémonie. Pour ce faire, Gazprom vient, en six mois, de capter, pour les vingt-cinq ans à venir, 90 % du gaz turkmène et une bonne partie du gaz ouzbek, à des conditions peu avantageuses pour ces deux pays. Mais qu'est-ce qui a bien pu pousser Saparmourad Niazov, le président turkmène, qui résistait depuis des années aux assauts répétés de la Russie et de Gazprom, à soudain baisser les bras ?
Un attentat manqué aura suffi pour consacrer le rapprochement d'Achkhabad avec le puissant voisin du nord. Rappelons les faits : le 25 novembre 2002, la voiture blindée du " Turkmenbashi " (littéralement " la tête des Turkmènes ", le surnom de Saparmourad Niazov) est mitraillée. La paternité de cette tentative d'assassinat sera attribuée à Boris Chikhmouradov, ancien ministre des Affaires étrangères, qui venait de rentrer à Achkhabad après un long séjour à Moscou, d'où il n'avait pas ménagé ses critiques à l'égard du chef de l'État turkmène (il avait, en particulier, dénoncé l'implication de son ancien patron dans le trafic de l'opium en provenance d'Afghanistan, pays avec lequel le Turkménistan partage une frontière). Un mois après l'attentat, Chikhmouradov est arrêté et condamné à la prison à vie au terme d'un procès stalinien au cours duquel l'accusé, dans un état second, le visage bouffi, les yeux baissés, lit avec peine un texte préparé à l'avance. Quelques mois plus tard, Gazprom remporte le marché du gaz alors que le Turkmenbashi essayait depuis des années de nouer des contacts en Iran et en Turquie et repoussait une à une les offres de Moscou d'acheter le gaz turkmène à moindre prix. Pour plusieurs observateurs, la cause est entendue : l'attentat de novembre 2002 aurait servi les desseins du Kremlin...
Selon les termes du contrat signé avec le Turkménistan, le gaz de ce pays est acheté par les Russes au prix de 44 dollars les mille mètres cubes. Mais il est payé pour moitié en devises, pour moitié en marchandises " made in Russia ". À l'autre bout du gazoduc, Gazprom revend le gaz turkmène à la Turquie pour 150 dollars les mille mètres cubes, ou à l'Europe pour 120. Par ailleurs, l'évacuation du gaz turkmène vers la Russie met à mal le projet de gazoduc " trans-afghan ", allant du Turkménistan jusqu'au Pakistan via l'Afghanistan, un dessein que le président Karzaï et son homologue turkmène appelaient de leurs vœux au nom de la coopération régionale et du désenclavement de leurs pays.
En s'engageant à fournir à la Géorgie, petite république de Transcaucasie dépourvue d'énergie, d'importantes quantités de gaz russe, Gazprom vient de porter un coup à un autre projet régional cher à l'administration américaine : celui de la construction d'un gazoduc reliant Bakou à Erzurum en Turquie, via Tbilissi. La manœuvre n'a pas échappé à Steve Mann, le responsable de la région Caspienne au département d'État. Dénonçant " le monopole croissant " de la compagnie russe dans la région, le diplomate s'est néanmoins voulu rassurant : " La région caspienne relève d'une logique à long terme, tant économique que stratégique de la politique américaine. Cette logique ne changera pas, pas plus que cette politique ", a-t-il assuré (46).
Reste que, désormais, il faudra compter avec le regain d'appétit manifesté par Moscou pour les ressources énergétiques de ses anciennes républiques. Pour la Russie, dont l'économie dépend entièrement du gaz et du pétrole, il est hors de question de laisser se développer à sa porte un secteur énergétique compétitif autour de la Caspienne. Fidèles à leurs rêves de reconquête et de restauration, les cercles moscovites du pouvoir, ministères des Affaires étrangères et de la Défense en tête, font des gazoducs et des oléoducs les nouveaux instruments de la diplomatie russe. Reste à savoir si la Fédération, dont le poids est négligeable au regard de l'économie mondiale, a les moyens de sa politique. En tout cas, de Pierre le Grand à Vladimir Poutine, cette diplomatie n'a guère varié, qui consiste à imposer, par tous les moyens, la tutelle du centre sur les marches de l'empire. Voilà qui risque d'hypothéquer pour quelque temps encore le désenclavement de la région Caspienne et l'indépendance des jeunes États de son pourtour !

Notes :

(1) C'est ainsi que l'on appelle la rivalité qui opposait, au XIXe siècle, la Russie tsariste à l'Empire britannique sur le terrain de l'Afghanistan.
(2) Selon le manifeste de l'eurasisme rédigé par Alexandre Douguine, un des idéologues en vogue en Russie.
(3) Cette religion de la Perse ancienne reposait sur l'adoration du feu.
(4) Respectivement membre et candidats à l'Otan.
(5) Le 18 novembre 1999, des accords sont signés en marge du sommet de l'OSCE à Istanbul entre la Turquie, l'Azerbaïdjan, la Géorgie et le Kazakhstan en vue de la construction du BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan). En fait, le projet avait vu le jour en 1994, peu après la signature par le président azerbaïdjanais Gueïdar Aliev, en visite aux États-Unis, d'un contrat pétrolier (pour 7,5 milliards de dollars) entre la SOCAR (compagnie d'État d'Azerbaïdjan), Amoco (États-Unis) et BP (Royaume-Uni), entre autres sociétés, pour l'exploitation d'un gisement off-shore en mer Caspienne.
(6) Main export pipeline selon la terminologie des pétroliers.
(7) En 1996, le Congrès américain adoptait une loi visant à interdire aux compagnies pétrolières du monde entier d'investir en Iran sous peine de sanctions (loi D'Amato).
(8) Sa capacité de production n'étant que de un million de barils par jour, le brut azerbaïdjanais pourrait, à long terme, s'avérer insuffisant pour remplir le tube, surtout à partir de 2015, quand le pic de production du gisement off-shore d'Azeri-Chirag-Günesli sera passé.
(9) Le champ géant de Kashagan contient 10 milliards de barils de réserve.
(10) Voir l'article d'Ariel Cohen dans Eurasianet du 9 juin 2003. Voir le site www.eurasianet.org.
(11) Précisons que la construction de cet oléoduc ne se ferait pas au détriment de la construction de l'oléoduc vers l'Iran. Le Kazakhstan étant appelé à devenir le plus gros producteur de la zone, il ne faudra pas moins de trois tubes pour évacuer son brut. Le Bakou-Tbilissi-Ceyhan sera peut-être une des solutions retenues ; mais il faudrait alors construire un tube sous la mer pour relier les gisements kazakhs à Bakou, qui constitue actuellement le point de départ du BTC. Or les Russes sont fermement opposés au projet d'un oléoduc sous la mer (officiellement au nom de l'écologie !) et il sera difficile de les contourner. Sans tube sous la mer, le transit pourrait se faire par barges... mais les quantités acheminées seraient moins grandes et, dans ce cas précis, il s'agirait d'un vrai péril pour l'écologie. Or celle-ci représente un vrai sujet de préoccupation pour les Kazakhs qui restent marqués par deux catastrophes écologiques de l'époque soviétique : la disparition de la mer d'Aral et les essais nucléaires effectués sur le polygone de Semipalatinsk, qui ont provoqué une terrible augmentation des cancers dans la population locale.
(12) D'après Uzakbaï Karabaline, le président de la compagnie publique kazakhe KazMunaïgaz, qui s'exprimait dans le cadre d'une conférence régionale sur l'énergie organisée en juin à Istanbul.
(13) Selon les engagements pris lors de la signature de l'accord pour la construction du BTC en août 2002 à Londres, le financement du pipe (3 milliards de dollars) sera assuré à 30 % par BP-Azerbaïdjan, l'opérateur du projet (avec Unocal, Statoil, TPAO, Itochu, INPEX et Amerada Hess). Les 70 % restants seront prêtés en partie par la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) et par la Banque mondiale, en partie par des banques privées.
(14) 64 ONG issues de 37 pays différents mènent campagne contre le projet (voir le site www.bankwatch.org). En Géorgie, pays par lequel le tube transitera, l'association " Alternative verte " a déposé une plainte contre le gouvernement de Tbilissi pour avoir approuvé le projet. La plainte a été jugée recevable par la Cour de justice d'un canton géorgien (Asian Times du 1er juillet 2003). Elle va donc être instruite, sauf si le jugement est contredit en appel. Une autre plainte a, par ailleurs, été déposée par diverses associations contre BP, bénéficiaire de clauses d'immunité lui permettant de se soustraire à un certain nombre de lois sociales et environnementales. Le 12 octobre 2003, la BERD et la Société financière internationale ont procédé à des auditions publiques des ONG.
(15) Le long de la rivière Koura et du désert de Gobustan en Azerbaïdjan ; au cœur de la vallée de Borjomi en Géorgie.
(16) Caspian oil windfalls : Who will benefit ? Rapport émis en mai 2003. Consultable sur le site www.eurasianet.org.
(17) Il s'agit des cinq républiques d'Asie centrale : Kazakhstan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizstan et Tadjikistan. Les quatre premières sont turcophones, seul le Tadjikistan étant persanophone.
(18) Hizb ut Tahrir ou Hizbi Tahrir (le " Parti de la libération ") est une formation radicale et anti-occidentale qui compte quelques milliers de membres. Il s'agit de l'un des mouvements islamistes les plus actifs en Asie centrale. Le parti souhaite la restauration d'un califat sur le territoire des cinq ex-républiques soviétiques d'Asie centrale. Il est actif en Ouzbékistan, au Kirghizstan et au Tadjikistan.
(19) Le gouvernement kazakhstanais table sur 10 % de croissance du PNB pour l'année 2003.
(20) La mesure en a été révélée par l'arrestation, le 30 mars 2003 à New York, de James Giffen, un banquier américain conseiller du président Nazarbaev, accusé aujourd'hui d'avoir versé 78 millions de dollars de pots-de-vin au président et à sa " cour ". Par ailleurs, J. Bryan Williams, un ancien responsable de Mobil Oil Corporation (ExxonMobil), a reconnu, lors de son procès à New York le 12 juin, avoir versé un bakchich de deux millions de dollars à Nursultan Nazarbaev et au ministre de l'Énergie, Nurlan Balgymbaev, pour une prise de participation de 25 % dans l'exploitation du gisement de Tenguiz.
(21) Premier secrétaire du parti de la république soviétique d'Azerbaïdjan de 1969 à 1982, puis vice-premier ministre de l'URSS et membre du Politburo jusqu'en 1987. Peu en phase avec la politique de restructuration (" perestroïka ") engagée par Mikhaïl Gorbatchev, il est écarté de la scène politique soviétique et rentre dans sa province natale du Nakhitchevan (frontalière avec la Turquie) où il séjournera jusqu'en 1993.
(22) De 1988 à 1994, une guerre qui fit 35 000 morts opposa l'Azerbaïdjan à l'Arménie pour la possession du Haut-Karabakh, un territoire majoritairement peuplé d'Arméniens mais dépendant administrativement de l'Azerbaïdjan. En mai 1994, le conflit fut gelé à la faveur d'un cessez-le-feu. Depuis, les Arméniens contrôlent l'enclave. Mieux : ils occupent encore, à ce jour, 20 % du territoire de l'Azerbaïdjan autour du Karabakh. Plus d'un million d'Azerbaïdjanais ont dû fuir ces territoires pour se réfugier dans des camps de toile déployés autour de Bakou et au sud du pays.
(23) Dépêche Reuters du 4 août 2003, 17h51.
(24) Victime d'un double malaise cardiaque le 21 avril 2003, le président Gueïdar Aliev a été hospitalisé à Ankara, une première fois à la fin du mois d'avril, une seconde fois le 8 juillet. Au début du mois d'août, il a été transporté vers une clinique de Cleveland (Ohio).
(25) Voir Marie Jégo, " Les beaux jours de la mafia turque ", Le Monde, 1er octobre 1998.
(26) Yeni Azerbaïdjan du 4 août 2003.
(27) Peu après sa promotion, le jeune Aliev a reçu une lettre de félicitations du président George W. Bush. Il faut savoir que les deux hommes se connaissaient déjà. En 1996, George W. Bush - à l'époque gouverneur du Texas - reçut Ilham Aliev, alors n°2 de la Société des pétroles (SOCAR) d'Azerbaïdjan, et le fit citoyen d'honneur du Texas pour ses efforts en faveur de la coopération énergétique avec les États-Unis (voir à ce sujet l'interview accordée par Ilham Aliev à l'agence AP, dépêche du 15 août 2003, 7h49). Le jour où Ilham Aliev devint premier ministre, le porte-parole du département d'État, Philip Reeker, déclara que cette nomination était " en phase avec la Constitution de l'Azerbaïdjan " (Newsline RFE/RL du 5 août 2003).
(28) En mars 1995, une tentative de coup d'État (la deuxième du genre depuis l'indépendance) a lieu à Bakou : les unités spéciales de la police se mutinent ; les forces anti-émeutes, fidèles au président Aliev, interviennent ; les combats feront cinquante morts dont le chef des mutins, Rovshan Djavadov. Cinq mois plus tard, un groupe de comploteurs qui aurait apporté son soutien à la mutinerie de mars et envisageait d'autres actions est démasqué. Parmi les personnes arrêtées figurent quatre ressortissants turcs (dont un certain Feram Demirkol). On découvre rapidement que les réunions des conjurés se tenaient à l'ambassade de Turquie à Bakou. Bientôt, les quatre ressortissants turcs et l'ambassadeur sont expulsés d'Azerbaïdjan et rentrent en Turquie à bord de l'avion personnel de Süleyman Demirel, spécialement affrété pour les récupérer. En fait, ni le président turc et ni les militaires n'étaient, initialement, au courant de ce " montage ", organisé par le premier ministre de l'époque, Tansu Ciller, alors très liée aux cercles ultra-nationalistes. L'instigateur de cette politique de " coups " était Ayvaz Gökdemir, député du parti de Tansu Ciller et placé par elle à la tête d'une section des intérêts turcs dans les pays du Caucase et d'Asie centrale.
(29) La population de l'Azerbaïdjan est de 7,5 millions d'habitants.
(30) Cette tentative de coup d'État fut perpétrée le 17 mars 1995.
(31) Dépêche AFP, 13 août 2003, 19h26.
(32) Le partage des eaux et des ressources du sous-sol a été réglé par des traités bilatéraux signés entre la Russie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan, tous ces États s'étant déclarés favorables à un partage proportionnel à la longueur de leurs côtes. L'Iran, lui, campe sur une position différente : celle d'un partage en parts égales, ce qui lui donnerait 20 % des eaux de la Caspienne, au lieu des 13 % que lui octroie la répartition actuelle.
(33) Selon le Wall Street Journal du 10 juin 2003, le Pentagone cherche à renforcer l'implantation militaire américaine en Géorgie et en Azerbaïdjan.
(34) Nezavisimaïa gazeta, 30 mai 2003.
(35) Rossiiskaïa gazeta, 20 mai 2003.
(36) En Ouzbékistan et au Kirghizstan.
(37) L'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), composée, à l'heure actuelle, de la Russie, du Kazakhstan, de l'Arménie, de la Biélorussie, du Kirghizstan et du Tadjikistan, a été créée en 1992. Il s'agit d'une alliance militaire qui s'inspire fortement de l'Otan : sa charte contient, en particulier, un article similaire à l'article V de celle de l'Otan, qui suppose " un recours automatique à la force " en cas de menace extérieure contre l'un des signataires du traité. L'OTSC se double d'une autre union, économique celle-là, la Communauté économique eurasiatique (CEEA) qui rassemble les mêmes États, à l'exception de l'Arménie. Enfin, le groupe de Shanghai, créé en 2001, est plus spécialement axé sur la lutte contre le terrorisme. Il réunit la Russie, la Chine et quatre républiques d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Ouzbékistan).
(38) Selon Steve Kwast de l'Institute for the study of conflict, ideology and policy. Voir le site : www.bu.edu/iscip.
(39) Selon Nezavisimaïa gazeta du 12 août 2000, le Pentagone et l'Otan paieraient entre 3 000 et 5 000 dollars pour chaque décollage ou atterrissage depuis l'aéroport de Douchanbe, que les États-Unis ont récemment rénové pour 2,4 millions de dollars. Toujours selon ce quotidien, le Tadjikistan aurait demandé à Moscou, en échange de l'autorisation d'ouvrir une base russe sur son territoire, l'effacement d'une dette de 300 millions de dollars.
(40) Dans le cadre d'un accord d'assistance signé en mars 2002 entre la Chine et le Kazakhstan, Pékin a fourni pour 3 millions de dollars de matériel de communication et d'équipements aux forces spéciales kazakhes.
(41) D'après l'Agence internationale de l'énergie, la mer Caspienne contient entre 30 et 50 milliards de barils de réserves prouvées, soit un potentiel comparable à celui de la mer du Nord. Pour comparaison, rappelons que l'Arabie saoudite posséderait entre 150 et 250 milliards de barils de réserves prouvées ; l'Irak, quant à lui, recèlerait 112 milliards de barils et un potentiel énorme de gisements inexploités.
(42) À lire sur le site du Carnegie endowment for international peace : www.ceip.org.
(43) C'est le cas du pétrole de Tenguiz, un champ géant on-shore situé au Kazakhstan.
(44) Le consortium chargé d'exploiter le champ de Kashagan (l'entreprise américaine ExxonMobil, l'anglo-néerlandaise Royal Dutch/Shell, l'italienne Agip et la française Total) est menacé par les autorités kazakhes de devoir rembourser une exemption de TVA accordée cinq ans plus tôt (entre 300 et 500 millions de dollars). Des tractations sont en cours. En outre, le président kazakhstanais vient de menacer de lui infliger une " pénalité de retard " au cas où la première production de Kashagan arriverait moins rapidement que prévu. Aux prises avec des difficultés de forage, les pétroliers ont laissé entendre qu'il faudrait peut-être patienter jusqu'à 2007 alors que, initialement, ils avaient escompté que le brut jaillirait dès 2005.
(45) La Russie était l'un des principaux bénéficiaires du programme onusien dit " pétrole contre nourriture " : elle était, en effet, en 2002, le récipiendaire de 35 % des exportations irakiennes de pétrole.
(46) Dépêche AFP du 10 juin 2003, 20h44.