Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
RUSSIE : LE VERROUILLAGE
Article de Laure Mandeville
Grand reporter au Figaro
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Aurions-nous une diplomatie à courte vue ? Alors que l'Occident s'est associé sans la moindre réserve au " sacre " international de Vladimir Poutine lors du fastueux tricentenaire de Saint-Pétersbourg, contribuant à lui prêter la formidable stature de continuateur de l'œuvre de Pierre le Grand, la question est loin d'être seulement rhétorique. Car la célébration unanime d'un " monde russe stabilisé " et carrément placé par le président Jacques Chirac " au premier rang des démocraties occidentales " (1) coïncide - tout le prouve - avec un tour de vis interne à la Russie d'une ampleur spectaculaire.
L'annonce fracassante, à six mois des législatives, de la fermeture de la seule chaîne de télévision d'opposition privée de dimension nationale, TVS, a mis en évidence, quelques jours à peine après la grand-messe diplomatique saint-pétersbourgeoise, le contraste de plus en plus choquant entre le pro-occidentalisme affiché de la politique étrangère russe et l'effondrement des libertés à l'intérieur du pays.
Dans la foulée de ce scandale, une grande offensive politico-judiciaire a été lancée, début juillet, contre Mikhaïl Khodorkovski, dirigeant du principal groupe pétrolier et financier de Russie. Voilà qui confirmait les inquiétudes de ceux qui dénoncent l'entreprise de destruction de toute forme de contre-pouvoir conduite par le Kremlin depuis l'arrivée de Poutine. La communauté des affaires s'est remise à s'interroger sur l'opportunité d'investir dans ce pays capable de mettre en péril, du jour au lendemain, l'activité de son empire industriel le plus puissant dans le seul but de punir son patron d'avoir financé des partis d'opposition d'orientation libérale.
La mouvance démocrate russe se trouve également sous le choc des meurtres aussi mystérieux que spectaculaires de deux députés démocrates de premier plan, Sergueï Iouchenkov et Iouri Chekotchikhine. Leur disparition subite, cet été, a fait crouler les fragiles espoirs que nourrissait l'intelligentsia moscovite. Celle-ci s'apprêtait à présenter, lors de la présidentielle de 2004, un candidat alternatif à Vladimir Poutine, pour protester contre le verrouillage politique en cours. Mais depuis la mort particulièrement atroce de Iouri Chekotchikhine, apparemment empoisonné selon des méthodes rappelant celles du KGB soviétique, les démocrates ne cachent plus leur effroi et sombrent dans l'apathie (2). " La peur est redevenue le principal élément de la politique russe ", note la journaliste Anna Politkovskaia, très pessimiste (3).
Et puis, il y a la Tchétchénie, cette prison à ciel ouvert où, depuis quatre longues années, les civils sont livrés à l'arbitraire d'une armée russe en voie de décomposition. Comment ne pas voir que la militarisation des esprits et le nationalisme que génère cette guerre gagnent du terrain en Russie ? Comment s'enthousiasmer pour les palais somptueusement rénovés de Saint-Pétersbourg et croire à la " politique européenne " de Moscou lorsque l'on superpose sur ces images scintillantes celles des ruines de Grozny ?
Signe des temps, un débat très critique sur l'évolution de la Russie s'est amorcé cet automne aux États-Unis alors que, jusque-là, ce sujet avait été largement occulté par les conséquences du 11 septembre, par la lutte contre le terrorisme et par l'intervention en Irak.
La discussion occupe à présent les colonnes des publications consacrées à la politique internationale. Par exemple, la Johnson's List - une tribune Internet très appréciée des russologues anglo-saxons - donne la parole à nombre d'analystes qui s'inquiètent ouvertement de " l'érosion massive de la démocratie en Russie " et appellent l'administration Bush à ne pas ignorer cette dégradation sous peine d'en subir, plus tard, les conséquences. Dans un livre récent, les universitaires James Goldgeier et Michael McFaul soulignent les dangers d'une politique étrangère américaine qui continuerait de fermer les yeux sur les problèmes internes de la Russie en échange d'un appui de Moscou à sa lutte contre le terrorisme (4). Ce serait aller " contre l'intérêt national des États-Unis ", avertissent-ils. L'ancien directeur de la CIA James Woolsey s'inquiète, lui aussi, de l'autoritarisme vers lequel semble glisser la Russie et exhorte George Bush à dire clairement que " le déficit grandissant de démocratie en Russie est contraire à l'intérêt des Russes " (5).
Dans la même veine, le Wall Street Journal (6) a publié il y a peu une tribune du champion d'échecs russe Garry Kasparov qui mettait en garde " contre la fausse idée selon laquelle, pendant que l'Amérique conduit sa guerre contre le terrorisme, la stabilité et la démocratie relatives d'une Russie gérée par un président coopératif ne doivent inspirer aucune inquiétude ". " La Russie est entrée dans une phase extrêmement dangereuse de redistribution de la propriété ", avertit-il, estimant que les attaques déclenchées contre Khodorkovski illustrent les appétits économiques des élites montantes de l'ex-KGB. Avec " la disparition de fait de la presse libre en Russie et la montée en puissance de l'ancien KGB, la presse russe est de plus en plus imprégnée d'hystérie anti-américaine, ce qui favorise la montée de la xénophobie et du fascisme et représente donc un danger pour les intérêts vitaux de l'Amérique ", écrit le champion du monde d'échecs.
Curieusement, aucune de ces inquiétudes ne transparaît vraiment dans le débat français sur la Russie. Il semble même qu'il n'y ait, ici, aucune discussion publique consacrée à ce thème. Comme si l'intérêt conjoncturel des Français et des Allemands pour le nouvel axe Paris-Berlin-Moscou était un choix stratégique, évident et irrévocable. Comme si nos diplomates avaient oublié qu'en Russie c'est toujours l'orientation de la politique intérieure qui finit par décider de la tendance de la politique étrangère, et non l'inverse.
Ceux, minoritaires, qui expriment leur scepticisme et appellent à la prudence, affirment en privé être débordés par le discours volontariste de Dominique de Villepin. Le ministre des Affaires étrangères feint, en effet, de croire que la Russie est en voie d'occidentalisation accélérée. Le tropisme anti-américain qui perce sous le choix de l'alliance russe contribue sans doute à la cécité de nos décideurs...
Pourtant, il y a fort à dire sur les récentes évolutions internes de la Russie. À l'approche des législatives de décembre et de la présidentielle de mars 2004, jamais l'entreprise de concentration et de verrouillage du pouvoir qui s'opère depuis le début de l'ère Poutine n'est apparue avec autant de netteté.
Ce " verrouillage " a différentes composantes. Verrouillage médiatique, verrouillage des partis, verrouillage de la Tchétchénie et verrouillage de l'oligarchie. Rien ne semble laissé au hasard. L'enjeu est évident : assurer une victoire sans partage des hommes de Poutine.
Vu le degré de contrôle des processus politiques auquel sont déjà parvenues les équipes du président russe en trois ans, tous leurs efforts actuels ont quelque chose de surprenant. A priori, la bataille paraît presque gagnée d'avance ! On est, en ce sens, bien loin de la stupéfiante empoignade de l'été 1999 pour la succession du vieux tsar Boris Eltsine. À l'époque, le Kremlin était aux abois, menacé par une force politique imposante, regroupée autour du maire de Moscou Iouri Loujkov et de l'ex-premier ministre Evgueni Primakov.
Aujourd'hui, rien de tel. Personne ne semble menacer sérieusement la réélection de Vladimir Poutine et le contrôle qu'il entend exercer sur la future Douma.
La mainmise du pouvoir sur les chaînes de télévision nationales est telle qu'aucune force politique d'opposition n'a la moindre chance de bénéficier d'un soutien médiatique large. Le ralliement au Kremlin d'un nombre croissant de gouverneurs - qui espèrent monnayer leur soutien aux partis favorables à Poutine en échange d'une plus grande liberté de manœuvre sur le terrain - accentue l'avantage des formations acquises au président. Seul le parti communiste fait figure de concurrent sérieux... mais une opération destinée à le neutraliser en le divisant est en cours. La " danse au-dessus du volcan " de l'année 1999-2000 s'est transformée en " danse sur un boulevard politique ".
" De toute façon, si les résultats étaient négatifs pour le Kremlin, personne n'aurait la moindre chance de le prouver ", va même jusqu'à affirmer l'éditorialiste Viktor Chenderovitch, qui suggère que le pouvoir a les moyens de manipuler les chiffres de l'élection. Le chef de la Commission électorale, Alexandre Vechniakov, a beau avoir annoncé une campagne " pas du tout ennuyeuse " au moment du lancement de la course aux mandats, le 5 septembre, personne ne croit à une quelconque surprise. Même l'oligarque en exil Boris Berezovski, qui rêve toujours de régler ses comptes avec le président depuis que celui-ci l'a chassé de l'Olympe russe, paraît aujourd'hui incapable de mettre en œuvre une stratégie susceptible de déstabiliser le Kremlin, malgré toutes ses promesses et déclarations à l'emporte-pièce. La seule surprise qu'il semble pour l'instant être en mesure de créer concerne, en fait, sa propre candidature à la Douma. Ce qui n'est pas de nature à changer substantiellement la donne politique.
" L'acharnement de Poutine et de ses hommes à tout contrôler, à tout prévoir et à ne pas tolérer le moindre germe d'opposition sérieuse, est incompréhensible si l'on ne prend pas en compte la psychologie profonde de notre président ", avance l'ancien rédacteur en chef du journal Ejenedelnik, Sergueï Parkhomenko, qui a longtemps travaillé dans la presse d'opposition avant de se retrouver au " chômage technique " (7). " Poutine sait parfaitement qu'il est arrivé au pouvoir par le fruit d'un incroyable hasard historique ; il est pleinement conscient qu'étant donné ses états de service, il n'aurait jamais dû se retrouver si haut. Je le crois persuadé du fait qu'il pourrait perdre le pouvoir par un aléa tout aussi inattendu et trivial que celui qui l'a couronné. C'est cette conviction et, aussi, la propension naturelle qu'ont les hommes du KGB à vouloir tout contrôler, qui le poussent à ne rien laisser au hasard. "
Quoi qu'il en soit, la mobilisation " des ressources administratives " - terme utilisé dans le jargon politique russe pour désigner les immenses leviers économiques, politiques et sécuritaires qui permettent au pouvoir de peser sur l'opinion et le cours des choses - bat son plein. Toute la machine de l'État s'est mise en branle-bas de combat à l'approche des législatives. Pour verrouiller, contrôler, influencer, informer, désinformer. Et, finalement, gagner.
Le verrouillage des médias
Le verrouillage des médias n'est pas un thème nouveau dans la Russie des années 2000. La remise au pas du journalisme russe, entreprise dès l'accession de Vladimir Poutine à la présidence, a même été l'un des aspects les plus frappants de son mandat. L'approche des législatives de décembre n'a fait qu'accentuer cette tendance.
Premiers tours de vis...
Pour comprendre ce qui s'est vraiment passé, il faut revenir au premier mandat de Boris Eltsine, souvent présenté aujourd'hui comme un " âge d'or " par la majorité des journalistes russes. À l'époque, aucun sujet n'est tabou et la presse centrale travaille dans une ambiance de liberté quasi totale. Véritable recours contre les maux de la transition post-communiste, les journalistes se posent en chevaliers de la vérité et en défenseurs des petits et des opprimés. Ce ne sont pas les films ni les séries américaines qui soulèvent les passions des foules, mais les journaux télévisés et les émissions politiques de la chaîne de télévision NTV - première vraie chaîne privée réellement moderne et professionnelle à voir le jour. Les médias, NTV en tête, ont une influence absolument décisive dans la révélation des horreurs et de l'absurdité de la première guerre tchétchène, faisant souffler un formidable vent de colère sur toute la société russe. Il est d'ailleurs incontestable que l'arrêt provisoire du conflit, en 1996, doit beaucoup au rôle leader d'alerte et d'information joué par les journalistes de NTV. " C'était une période extraordinaire pour les journalistes ; nous avions vraiment l'impression de vivre à l'unisson des changements tectoniques que connaissait le pays ", se souvient avec nostalgie Sergueï Parkhomenko qui a été, au cours des douze dernières années, l'une des personnalités phares de la presse écrite russe (il dirigea notamment l'hebdomadaire Itogi au sein du groupe Mediamost de Vladimir Goussinski).
Bien sûr, des contraintes apparaissent. Avec l'arrivée des barons de la nouvelle économie sur le terrain miné du " business " médiatique, une guerre des clans oligarchiques émergents s'engage peu à peu par presse interposée, créant un climat " souvent insupportable " estime, avec le recul du temps, le rédacteur en chef du quotidien Vremia Novosteï, Vladimir Gourevitch. Des articles connus sous le nom de " kompromats " ou de " relations publiques noires " colportent des informations calomnieuses impossibles à vérifier sur le compte de telle ou telle personnalité représentant tel ou tel clan. Le journalisme devient une arme lourde aux mains des grands magnats. " Mais le pluralisme des propriétaires permettait de préserver le pluralisme de l'information ", tempère Sergueï Parkhomenko.
C'est en fait l'implication directe des principaux tycoons des affaires dans la réélection de Eltsine, en 1996, qui a contribué à ouvrir la boîte de Pandore. Le magnat Vladimir Goussinski, patron de NTV, s'est plié comme les autres à une véritable opération de relations publiques télévisée en faveur du président sortant, fragilisant l'indépendance de ses journalistes. " Le balancier nous est revenu en pleine figure lors de l'élection suivante ", affirme aujourd'hui Viktor Chenderovitch, qui fut longtemps la star incontestée d'une émission satirique de la chaîne NTV (8).
À l'arrivée de Poutine, c'est en effet au nom de la " lutte contre la guerre des médias " que le monde de l'information va progressivement être remis au pas.
Quand vient l'heure de la succession de Eltsine, Goussinski et NTV se retrouvent pris au piège de leurs liens incestueux avec la politique. Pour avoir soutenu le maire de Moscou Iouri Loujkov et l'ancien premier ministre Evgueni Primakov, tandem concurrent de Vladimir Poutine, ils vont être punis, et sans pitié. Dès le lendemain de la victoire de l'ancien agent du KGB, le magnat est jeté en prison, sous prétexte de mauvaise gestion, avant d'être contraint à l'exil. Il sera peu à peu dépouillé de son empire médiatique Mediamost par l'intermédiaire de son plus gros créancier, le complexe gazier Gazprom, qui prend les commandes du groupe.
Officiellement, les raisons de ce changement de propriétaire sont strictement économiques. Mais tout le petit monde moscovite sait parfaitement que la manœuvre a été orchestrée, depuis le Kremlin, par le chef de l'administration présidentielle, Alexandre Volochine. C'est NTV et sa liberté de ton qui sont visées. Au bout de quelques mois d'affrontements entre les anciens et les nouveaux de la rédaction, les derniers arrivés prennent le dessus et un spectaculaire changement éditorial s'opère, poussant toute l'équipe historique de la chaîne à partir. Désormais, NTV fonctionne en totale harmonie avec la ligne de Poutine. Sans faire de vagues.
Vie et mort de TVS
À l'automne 2001, persuadée que son professionnalisme lui permettra de survivre, l'équipe éditoriale de NTV, conduite par l'ancien directeur de l'information de la chaîne, Evgueni Kisselev, fait affaire avec l'oligarque en exil Boris Berezovski, qui vient de racheter la chaîne de télévision TV6. S'ensuivra une période euphorique pendant laquelle TV6 va s'efforcer de regagner son public et de s'imposer en tant que nouveau pôle télévisuel indépendant. Pourtant, l'histoire de NTV se répète. Au terme d'un imbroglio juridico-économique toujours orchestré par le Kremlin via un Parquet général très obéissant, Boris Berezovski se voit privé de sa fréquence. Il a beau crier à la confiscation et à l'illégalité, face à l'État poutinien, ses milliards semblent brusquement ne plus peser lourd. Exit TV6. L'équipe journalistique de NTV se retrouve à nouveau sans antenne.
Pour calmer la vague d'indignation qui parcourt l'Occident, germe alors au Kremlin l'idée de créer une nouvelle chaîne semi-indépendante qui serait, en fait, sous contrôle, mais dont l'existence diminuerait la pression de l'opinion publique internationale sur la question de la liberté de la presse. " À l'époque, cette question embarrasse encore Poutine, note Viktor Chenderovitch. Il estime qu'elle freine sa percée diplomatique en direction des États-Unis et de l'Europe. " C'est ainsi que naît TVS, une chaîne dont le noyau dur éditorial rassemble l'équipe historique des journalistes de NTV.
Problème : cette équipe se retrouve chapeautée par une dizaine d'actionnaires qu'ont soigneusement choisis les hommes du président. " On a créé un cheval, mais avec un attelage tel que l'animal ne puisse ni sauter, ni gambader... et puis, un an plus tard, on a supprimé ce cheval parce qu'il n'avançait pas ! ", tempête le journaliste Sergueï Parkhomenko. Une manœuvre typique de la nouvelle approche du Kremlin qui consiste à donner l'apparence de la liberté, tout en gardant le contrôle en coulisse...
Dans l'étrange attelage de TVS, on remarque Anatoli Tchoubais, patron de la puissante compagnie d'électricité russe et chef de file des libéraux. Selon plusieurs sources bien informées, il espère encore, à l'époque, créer une force politique capable, à l'horizon 2008, de triompher des hommes du FSB (Service fédéral de sécurité, ex-KGB) qui entourent Poutine... Certains de ses proches affirment qu'il voyait en TVS la dernière chance des libéraux, le dernier levier qui pourrait encore leur permettre d'exercer une certaine influence sur les médias nationaux, eu égard au verrouillage spectaculaire des autres chaînes.
Mais la présence parmi les actionnaires de TVS d'oligarques téléguidés par le Kremlin - comme le magnat de l'aluminium Oleg Deripaska - va, dès le départ, limiter son influence. " Nous savions que Deripaska était aux ordres du pouvoir et que sa mission était de surveiller Tchoubais, mais nous n'avions pas le choix. Notre espoir était que ce dernier finirait tout de même par l'emporter ", explique aujourd'hui le journaliste vedette Viktor Chenderovitch.
Le groupe de Tchoubais a pour atout d'avoir délégué son homme à la tête de la structure qui chapeaute la chaîne. En effet, Oleg Kisselev (simple homonyme du directeur de la rédaction), un homme d'affaires libéral qui a fait fortune dans le commerce des métaux et la banque, a obtenu la présidence de TVS au terme de négociations ardues.
Sa marge de manœuvre apparaît très étroite. La surveillance des oligarques du Kremlin se double de celle exercée par l'ancien premier ministre Evgueni Primakov et par le patron de l'Union des entrepreneurs Arkadi Volski, deux anciens des services secrets bombardés vice-présidents de la chaîne... sur ordre du Kremlin. " J'ai accepté ce poste parce qu'il m'est apparu indispensable que nous autres, hommes d'affaires, nous engagions pour permettre le maintien d'un pluralisme de l'information ; c'est un enjeu capital ", expliquait Kisselev en juin 2002 (9). Le banquier ne cachait toutefois pas la fragilité de sa position. " Primakov et Volski sont comme une épée de Damoclès suspendue en permanence au-dessus de ma tête. Tout peut arriver ", ajoutait-il.
Malgré ces handicaps de départ, TVS va s'efforcer de jouer, pendant près d'un an, le rôle de télévision d'opposition qu'elle s'est arrogé. Elle se permettra même de très vives critiques envers le pouvoir, là où les autres chaînes dérivent progressivement vers une forme d'hagiographie des faits et gestes du président Poutine. Ce créneau lui permet de se doter d'un noyau dur de quelque huit millions de téléspectateurs fidèles.
Pourtant, la qualité des programmes n'est pas suffisante pour assurer un décollage rapide. Affaiblie par des actionnaires incapables de s'entendre et par la gourmandise de ses journalistes vedettes, la situation financière de la chaîne s'étiole rapidement. Et quand Anatoli Tchoubais propose de racheter les parts de ses partenaires-adversaires au printemps 2003, il se heurte à une fin de non-recevoir du Kremlin. " Sans l'accord du président, il ne pouvait rien. Il est donc allé voir Poutine à Saint-Pétersbourg, en pleine célébration du tricentenaire de la ville. Mais il est rentré bredouille ", raconte Viktor Chenderovitch, qui voit dans cette affaire un cinglant échec des libéraux. " Poutine voulait bien d'une chaîne d'opposition... à condition qu'elle ne puisse pas échapper à son contrôle, ce qui était une contradiction dans les termes ", juge-t-il.
À six mois des législatives et à moins d'un an de la présidentielle, le Kremlin ne voulait pas d'une chaîne susceptible de demander des comptes au chef de l'État. " Si on déshabille quelqu'un et qu'on le place tout nu dans le froid, pieds et poings liés, il est vrai que l'on pourra dire qu'il est mort d'une infection pulmonaire ; il n'en aura pas moins été victime d'un assassinat ", explicite Chenderovitch. La chaîne a subi le même sort : si elle a effectivement déclaré faillite pour cause de rentrées d'argent insuffisantes, il ne fait nul doute que les autorités portent une large part de responsabilité dans sa fermeture. Le journaliste met les points sur les i : " TVS a été liquidée non pas pour raisons financières, comme l'affirme le pouvoir, mais pour avoir revendiqué le statut de télévision d'opposition dans un pays où ce n'est plus acceptable. "
Viktor Chenderovitch estime que la fin de TVS marque une date grave pour la société russe, car plus personne ne pourra la prévenir des formidables manipulations que lui impose le pouvoir. " Toutes les chaînes nationales sont aux mains de l'État, comme à l'époque soviétique du Comité d'État à la télévision, dit-il. Après avoir vécu dix ans de liberté, nous retournons à notre état normal d'asservissement. Et nous ignorons pour combien de temps. "
Le journalisme politique en berne
Tous les médias subissent cette entreprise de remise au pas qui a frappé de manière particulièrement brutale et spectaculaire le petit écran. À l'exception de l'îlot de liberté représenté par la station de radio Écho de Moscou qui a miraculeusement - et provisoirement - tiré son épingle du jeu grâce à l'entregent de son rédacteur en chef Alexeï Venediktov, la plupart des titres politiques de la presse écrite d'opposition ont, tour à tour, connu le destin de NTV. L'hebdomadaire Itogi, ancien fleuron du groupe de Goussinski, est devenu un " news magazine " aseptisé et lisse qui n'a plus rien à voir avec sa version initiale. D'ailleurs, la quasi-totalité de l'équipe a quitté le titre pour fonder un autre journal, aujourd'hui lui aussi en péril (10). Les quotidiens Segodnia et Obchaia Gazeta ont disparu. Chaque fois, ce sont en apparence des critères économiques qui imposent le changement ; mais le résultat est très clairement politique.
Les derniers grands titres - Izvestia, Vremia Novosteï...- ont dû faire de larges concessions à l'obséquiosité ambiante. Loin de l'impertinence des premières années, les journalistes se transforment peu à peu en greffiers de l'information.
Ainsi ne trouve-t-on plus guère de reportages détaillés sur l'infernale roue broyeuse de la guerre de Tchétchénie, qui fauche pourtant chaque mois, selon des évaluations indépendantes, près de cent soldats russes et des centaines de civils tchétchènes. La presse ne publie pas, non plus, d'informations approfondies sur l'état des grands groupes oligarchiques qui continuent de contrôler plus de 70 % de l'économie du pays. Ni d'enquêtes sur ces anciens du KGB devenus magnats des affaires et sur les luttes souterraines qu'ils livrent aux oligarques de la première génération.
Jadis saignants, les médias de Russie se sont transformés en véritables ectoplasmes, échos assoupis des communiqués du pouvoir et des groupes oligarchiques qui continuent de se battre dans son ombre. " Je ne suis plus journaliste " reconnaît carrément une éditorialiste renommée, accréditée auprès du gouvernement par un quotidien politique.
La nouvelle de la mise en cause judiciaire du magnat le plus riche du pays Mikhaïl Khodorkovski, qui avait annoncé son intention de soutenir le réformateur d'opposition Grigori Iavlinski lors des législatives de décembre, est tombée dans une relative indifférence, comme si la presse s'était faite à l'idée du formidable verrouillage politique orchestré par le Kremlin. Et, en dehors de l'hebdomadaire Novaia Gazeta, dont le rédacteur en chef, le député Iouri Chekotchikhine vient de mourir, nous l'avons dit, d'une très suspecte " crise d'allergie ", aucun journal russe ne se préoccupe des motivations de ces femmes kamikazes tchétchènes qui ont participé à la terrible prise d'otages de " Nord-Ost ", en octobre, et qui ont tué cet été près de vingt personnes lors d'un concert à Touchino près de Moscou, auquel assistaient 20 000 spectateurs...
Autre signe de la " resoviétisation rampante ", dénoncée par Viktor Chenderovitch : les conférences de presse se bornent de plus en plus à communiquer la bonne parole du pouvoir à des parterres de journalistes résignés aux nouvelles règles du jeu. Ainsi, au Kremlin, fin juin, lors d'une rencontre de Poutine avec les médias russes et étrangers, le feu des questions a été ouvert par le rédacteur en chef du Messager de Tomsk, un journaliste de Sibérie qui, dans les meilleures traditions brejnéviennes, a transmis au président les amitiés d'un " couple qui, suivant son conseil, a... mis en route un bébé ". Un autre journaliste demandera au chef de l'État des nouvelles... des résultats scolaires de ses filles. Et quand un troisième soulignera que les journalistes " perdent leurs droits ", Poutine se contentera de réaffirmer son attachement " au principe de la liberté de l'information ". Fin des questions critiques.
L'ancien rédacteur en chef d'Itogi, Sergueï Parkhomenko, voit dans cette déplaisante réalité " la mort du journalisme politique russe ". Pour lui, c'est à la nouvelle conception des médias qui s'est installée au Kremlin depuis l'entrée en fonctions de Poutine que l'on doit attribuer ce phénomène. Car cette conception interdit tout ce qui est contraire à " l'intérêt de l'État " tel qu'il a été défini par les nouveaux arrivants. " Derrière un discours libéral, est apparue une vraie stratégie de pression ", note Parkhomenko.
Ainsi, " alors que, sous Eltsine, les gens du pouvoir considéraient comme un devoir civique d'informer la presse, il s'agit à présent de verrouiller, de filtrer et de bloquer ", explique le journaliste. " Les hommes issus des services secrets qui peuplent les administrations nous considèrent comme des ennemis ", confirme le patron de presse Vladimir Gourevitch, dont la ligne éditoriale est pourtant pro-présidentielle.
Résultat : les reporters ne disposent plus de sources d'information, " seulement de déclarations officielles, sujettes à d'innombrables interprétations, poursuit Sergueï Parkhomenko. Ils ne savent presque plus rien, ce qui arrange le pouvoir. Car un homme ignorant est faible. "
Seule issue possible : l'allégeance. Pour survivre, les journalistes en viennent à passer accord avec les autorités. Sur le mode : " Racontez-moi ce qui se passe et j'écrirai ce que vous voulez. " " Il faut bien vivre, se justifie une journaliste accréditée auprès du gouvernement. Nous avons des charges à payer, des enfants à élever. Alors, nous composons. " Au prix de l'autocensure. Au risque de ne plus tendre au pouvoir qu'un miroir déformant. Et pas question de créer un journal " hors système " : l'imbrication des intérêts économiques et politiques interdit une telle échappée.
Sergueï Parkhomenko a pourtant essayé. Il y a six mois, il a lancé un nouvel hebdomadaire d'opposition, Ejenedelnik. Mais il a abandonné. Il ne se sentait plus de taille à lutter contre ce pouvoir carnivore qui piège la presse en contrôlant la publicité, la diffusion et les oligarques. " J'allais voir des annonceurs, raconte-t-il, et je leur disais : si vous êtes attachés à la liberté de la presse, passez de la publicité dans mes pages. Ils me répondaient : ton journal est bon, on veut bien te donner un peu d'argent en secret, mais surtout pas de pub ! On nous a prévenus que cela nous nuirait... Pourquoi prendrait-on ce risque ? "
Nouvelles lois, nouvelles pressions
Dans la perspective des échéances électorales à venir, de nouvelles lois, destinées à codifier l'activité des journalistes en période de campagne électorale, ont été votées ce printemps à la Douma. Elles ont aussitôt entraîné une polémique en Russie, où la liberté de la presse connaissait déjà - on vient de le voir - de spectaculaires revers. Les journalistes ont brusquement découvert qu'il leur faudrait, au cours de la campagne, faire une distinction bien aléatoire entre reportage et commentaire. À moins de vouloir provoquer l'ire de la Commission électorale centrale, susceptible de déboucher sur une mise en cause devant les tribunaux.
C'est au nom de la lutte contre les fameuses " relations publiques noires " et la corruption du monde journalistique que ces nouvelles lois ont vu le jour. Il s'agissait d'empêcher l'explosion du nombre d'articles payés par tel ou tel candidat à la députation en quête de popularité. L'intention annoncée était louable. Ces lois allaient signifier " la fin de la liberté de mentir " nota, non sans emphase, le président de la Commission électorale, Alexandre Vechniakov.
Un entrain loin d'être partagé par tous : nombre d'observateurs et de journalistes estiment que cette loi portera, en réalité, une atteinte sévère à la liberté des journalistes, sans pour autant atteindre son but. Il est vrai que la manière dont le membre de la Commission électorale Sergueï Bolchakov a expliqué aux journalistes le sens de la loi n'a rien de rassurant : par exemple, si un candidat promet à ses électeurs potentiels de leur obtenir des appartements gratuits en cas de victoire, le journaliste peut évidemment en faire état. Mais il ne devra pas commenter ce fait, ni rappeler que la promesse avait déjà été faite sans être tenue, même s'il s'agit de la vérité !
Aux termes de cette étrange loi, qui enserre le travail journalistique dans un carcan de prescriptions impossibles à respecter sans violer les règles les plus élémentaires du journalisme, il est indispensable de donner la même couverture aux quarante-quatre formations en lice pour les législatives, même si seulement cinq à six d'entre elles sont, en réalité, susceptibles d'entrer au futur Parlement... Tout média encourt, en effet, le risque de voir son titre suspendu dans le cas où un tribunal reconnaîtrait une violation suffisamment probante de la loi sur la presse. Vu l'importance de la menace, les journalistes russes soulignent que la loi devrait contribuer à inhiber une presse qui se laisse déjà volontiers aller à l'autocensure.
Signe des temps, l'éditorialiste politique des Izvestia, Andreï Kolesnikov, connu pour son franc-parler, a eu la surprise de constater que l'émission télévisée " Liberté de parole ", dans laquelle il devait intervenir, avait abandonné le direct pour ne pas risquer un dérapage susceptible d'indisposer la Commission électorale. Ce refus du direct est devenu systématique. " Ils ont peur ", constate Andreï Kolesnikov.
Certaines publications tentent de contourner la difficulté : citons le cas d'un journal de Saint-Pétersbourg qui a narré toute l'histoire de la campagne électorale pour le poste de gouverneur de la Venise du nord comme s'il s'agissait d'un feuilleton littéraire en remplaçant le nom de Saint-Pétersbourg par le mot " Perse ", ressuscitant ainsi les méthodes de faux-semblants en vigueur à l'époque de l'URSS, voire de Montesquieu !
La conclusion s'impose : en voulant diminuer le degré de corruption de la presse, on va surtout " jeter le bébé démocratique avec l'eau du bain " se plaignent les journalistes russes. Les contempteurs de cette loi soulignent également qu'elle laisse une grande marge de manœuvre à la Commission électorale et donne, par effet de ricochet, toute liberté au Kremlin pour influencer le cours de la campagne. Si la pression de l'argent est appelée à se réduire, l'influence du pouvoir sur les élections, elle, paraît assurée. " Cette loi est rédigée de telle manière qu'on peut l'interpréter dans n'importe quel sens, soupire la journaliste d'opposition Anna Politkovskaia. Elle permettra au gouvernement de réduire au silence les gêneurs. Nous attendons tous de voir qui sera puni le premier. "
Verrouiller les partis pour verrouiller la Douma
Priorité à Russie unie, le parti du président
L'absence de véritables partis constitue l'une des caractéristiques essentielles du système politique russe actuel. À l'exception du parti communiste, héritier du parti unique qui domina pendant soixante-dix ans la scène soviétique et qui apparaît aujourd'hui comme le seul parti véritablement structuré du pays, il n'existe que des embryons fragiles de formations politiques. Le parti d'opposition social-démocrate Iabloko se confond quasiment avec la personnalité charismatique de son chef, Grigori Iavlinski. L'Union des forces de droite, elle aussi, existe surtout par ses dirigeants historiques, Anatoli Tchoubais et Boris Nemtsov, même si elle a fait un certain effort pour se structurer dans les grandes villes.
Quant à Russie unie, un parti-croupion constitué à l'automne 1999 pour assurer la victoire de Vladimir Poutine, ce n'est qu'une coquille vide, créée à la hâte à la veille des dernières élections législatives par l'éminence grise de l'époque, Boris Berezovski, avec l'appui de quelques gouverneurs régionaux...
Le seul lien entre les candidats de cette formation hétéroclite consiste en leur allégeance de circonstance au chef de l'État, allégeance bien souvent fondée sur l'intérêt ou sur la crainte d'être marginalisé. Pas de programme concret, pas d'idéologie clairement affirmée. Le " service du tsar " tient lieu de porte-drapeau et de légitimité. La stratégie de campagne de Russie unie se contente d'ailleurs, pour l'essentiel, d'afficher haut et fort sa proximité avec le président.
Dans un pays démocratique, un tel parti aurait bien peu de chances d'entrer au Parlement. Mais, pour l'administration présidentielle - ce saint des saints de la prise de décision russe où se concocte, depuis des mois, la stratégie de campagne du pouvoir -, il était tout à fait réaliste de parier sur la victoire massive des hommes de Russie unie. Ce scénario ne s'était-il pas déjà produit en 1999, alors qu'à l'époque la scène politique et médiatique russe était beaucoup moins monolithique ?
Fort de ses immenses leviers médiatiques, financiers et institutionnels - la fameuse " ressource administrative " que nous évoquions précédemment -, le pouvoir russe espère se substituer sans difficulté au système des partis en imposant au Parlement un contingent de députés dociles et parfaitement prévisibles, afin de pouvoir régner sans partage sur une Douma totalement verrouillée qui poursuivrait son rôle de chambre d'enregistrement des décisions du Kremlin.
Visiblement, malgré tous les efforts entrepris, ce souhait n'est pas aussi évident à réaliser qu'il y paraît au premier abord. Malgré le ralliement de nombreux gouverneurs, plusieurs sondages publiés cet été (11) ont révélé que la population russe était moins sensible au matraquage télévisé en faveur de Russie unie que le Kremlin l'aurait souhaité. La formation politique adoubée par Poutine semble même avoir quelque mal à décoller de son rôle de terne second, derrière les communistes. Il n'y a pas de quoi s'étonner outre mesure : près de 80 % des habitants continuent de vivre dans des conditions extrêmement précaires et 25 % des Russes subsistent carrément au-dessous du seuil de pauvreté. Bref, les déçus du poutinisme sont plus nombreux que la propagande officielle ne veut bien l'admettre.
Cet état de fait a d'ailleurs incité une partie de l'administration présidentielle à plaider en faveur d'une stratégie électorale plus large qui viserait à ratisser le maximum de voix en favorisant des petits partis centristes tout aussi invertébrés que Russie unie, essentiellement le Parti du peuple de Guennadi Raikov et le Parti de la vie de Sergueï Mironov. À en croire l'analyste russe Alexandre Budberg, cette stratégie de diversification serait essentiellement soutenue par la faction dite des " tchékistes saint-pétersbourgeois " alors que le chef de l'administration présidentielle Alexandre Volochine et son adjoint Vladislav Sourkov préconiseraient, eux, de se concentrer sur Russie unie. " Les anciens du KGB souhaitent, à travers ces partis, prendre pied en politique afin de survivre à un éventuel retrait de Poutine de la course après 2008 ", affirme Budberg.
Haro sur les communistes
Parallèlement à ces efforts de diversification, la stratégie électorale du Kremlin consiste essentiellement à affaiblir les communistes par tous les moyens, pour récupérer le vote de l'immense masse des laissés-pour-compte.
En réalité, le pouvoir russe s'y emploie depuis un moment. L'effort de destruction de la nébuleuse communiste a commencé par la défection de l'ex-speaker de la Douma, Guennadi Seleznev, qui accepta de rompre avec le dirigeant historique du PC, Guennadi Ziouganov, pour rejoindre les rangs de la mouvance présidentielle en créant sa propre formation, le Parti de la renaissance.
Mais, ces derniers mois, c'est Sergueï Glaziev une autre personnalité de la nébuleuse proche des communistes qui a repris le flambeau de la " dissidence ". Glaziev a longtemps incarné le camp des économistes " étatistes " qui n'hésitaient pas à flirter avec une forme de nationalisme plus ou moins xénophobe. Il se présente aujourd'hui comme l'étoile montante d'une gauche qui veut récupérer le vote rouge dans le but de créer un grand parti socialiste aux orientations social-démocrates. Au vu de ses médiocres performances passées, nombre d'analystes estiment pourtant que l'homme ne devrait pas réussir à convaincre grand monde de faire sécession. L'image de " sous-marin du pouvoir " qu'il traîne à juste titre derrière lui ne contribue pas à en faire une personnalité crédible. Et certains vont jusqu'à estimer que la défection spectaculaire de plusieurs gouverneurs jusqu'ici affiliés au PC, comme le charismatique patron de la région de Kemerovo, Aman Touleev, aura des répercussions autrement plus importantes pour l'équilibre des forces à la Douma.
Une rumeur insistante affirme même que des négociations auraient été menées avec le leader communiste Guennadi Ziouganov pour le persuader de ne pas se présenter à la présidentielle de 2004 contre Vladimir Poutine - et cela, afin que la réélection de ce dernier soit une réussite sans partage et que la question d'un deuxième tour ne se pose pas...
La division des libéraux
Face au rouleau compresseur d'un pouvoir qui s'applique à tout écraser et à tout niveler sur son passage, les partis libéraux ne résistent pas avec autant de succès que les communistes. Depuis qu'ils ont échoué dans leur tentative d'union, le parti Iabloko de Grigori Iavlinski et l'Union des forces de droite paraissent même en assez mauvaise posture, à tel point que beaucoup d'experts se demandent si ces partis parviendront à passer le seuil fatidique des 5 % nécessaires pour entrer à la Douma.
Pour corser l'affaire, après une mystérieuse rencontre au Kremlin, le dirigeant de la compagnie d'électricité Anatoli Tchoubais a brusquement annoncé qu'il serait l'une des têtes de liste de l'Union des forces de droite (SPS), aux côtés de Boris Nemtsov et d'Irina Khakamada. Alors que Nemtsov paraissait plutôt partisan d'affirmer l'opposition du SPS à la ligne dure du Kremlin, l'apparition aux avant-postes du poids lourd Tchoubais, connu pour sa proximité avec Vladimir Poutine, semble indiquer que la petite formation libérale va se ranger du côté du pouvoir.
Quant à Iabloko, il a, selon de bonnes sources, dû promettre de grosses concessions au Kremlin pour espérer pouvoir entrer à la Douma, notamment de ne pas faire de la Tchétchénie un thème de campagne électorale... C'est cette attitude conciliante qui lui aurait valu d'être épargné par la fameuse " ressource administrative de l'État ".
Tout le camp démocratique et libéral, qui s'était mobilisé pour l'arrêt de la guerre en Tchétchénie et pour la défense des libertés en Russie, paraît en état de choc. Il ne s'est pas remis du meurtre de deux de ses plus ardents représentants, les députés Sergueï Iouchenkov et Iouri Chekotchikhine qui se trouvaient tous deux en première ligne pour tenter de renouer des pourparlers avec la résistance indépendantiste tchétchène. Depuis, c'est l'apathie, note Anna Politkovskaia : " Personne ne parle plus de candidature démocratique alternative à celle de Poutine, personne ne parle plus de rien. Mais tout le monde comprend que nous retournons vers le passé et que le KGB est en train de reprendre le contrôle de la scène politique. "
Le verrouillage des régions
Quand Vladimir Poutine arrive aux affaires au printemps 2000, l'une de ses premières initiatives consiste à faire passer à la Douma un projet de loi destiné à permettre une refonte fondamentale des relations centre/régions. L'idée du nouveau président est simple. Les gouverneurs se sont transformés en potentats locaux incontrôlables et spoliateurs. Il faut réaffirmer le contrôle de Moscou sur tout le territoire en recentralisant partiellement la prise de décision. C'est ainsi que vont apparaître les 7 " super-régions " chargées de superviser les 89 sujets de la Fédération russe. À leur tête, des préfets nommés par le président, qui vont faire office de véritables " yeux de l'État ".
Les résultats de ce large remaniement vont pourtant s'avérer très décevants. Loin de contribuer à éclaircir la répartition des compétences et des budgets, les super-régions créent, en réalité, un échelon de décision intermédiaire qui va compliquer les processus politiques et se traduire par un niveau de corruption supplémentaire... En même temps, les régions restant au cœur du processus économique et politique du pays, le Kremlin s'aperçoit qu'il ne peut faire l'économie d'une négociation avec les gouverneurs.
Quand il n'y a pas d'autre choix, c'est le recours au clientélisme, massivement appliqué à l'époque de Boris Eltsine, qui ressurgit : les gouverneurs doivent accepter de payer leur écot pour assurer l'élection des candidats de Russie unie, en échange de quoi ils se voient assurer l'impunité et la possibilité de conduire leurs affaires comme ils l'entendent.
Mais, au fil des ans, la cible du Kremlin a changé. Après avoir tenté de contrôler les régions par le haut, il tente de les investir par les urnes. En poussant " ses " candidats en avant. Leur proximité avec le président russe est alors présentée comme la meilleure garantie de leur qualité. Et tant pis si les méthodes de campagne ne sont pas très orthodoxes ! Dans la Russie de Poutine, la fin justifie presque toujours les moyens.
Difficile de trouver meilleur exemple que Saint-Pétersbourg pour illustrer cette tendance. C'est grâce à l'appui du Kremlin que la candidate Valentina Matvienko a été élue gouverneur de la Venise du nord. Toutes les chaînes de télévision locales ont généreusement ouvert leurs antennes à cette ancienne chef komsomole au style soviétique, parachutée à Saint-Pétersbourg sur ordre de Poutine. Et le président en personne n'a pas manqué de lui apporter un soutien appuyé, en direct à la télévision...
" Ensemble, nous pouvons tout ", expliquait la campagne d'affiches représentant le chef de l'État russe et la candidate côte à côte (12). Un slogan qu'il est permis d'interpréter à double sens...
Le pseudo-verrouillage de la Tchétchénie
Quand, en 1999, Vladimir Poutine se présente devant les électeurs, paré de l'habit de lumière de " sauveur " des Russes face aux bandits tchétchènes, l'argument séduit au-delà de toute espérance. Et l'inconnu du KGB aux yeux de glace est élu haut la main sur sa seule promesse de " buter les terroristes jusque dans les chiottes ".
Nous voilà presque parvenus au terme du mandat du président Poutine ; et la question tchétchène est loin d'être réglée. Quelque 100 000 militaires sont toujours déployés sur le terrain de la petite république, pour une opération de pacification qui a tourné au massacre général. Loin de casser la résistance tchétchène, les militaires russes semblent avoir créé, à cause de leurs exactions, un réservoir de haine et de désespoir qui s'est traduit par une multiplication des attentats-suicides jusqu'au cœur de la Russie. Loin de s'arrêter, la guerre n'en finit pas de déborder.
Comment empêcher la Tchétchénie de gâcher la grande fête de la réélection annoncée de Vladimir Poutine ? Les hommes du Kremlin ont choisi de jouer les illusionnistes et d'annoncer la fin des combats, alors même que les attentats anti-russes, signe d'une résistance active, se poursuivent à un rythme soutenu. De décréter une " normalisation politique " dans une société où survivre est un exploit quotidien. D'organiser, au mois de mars 2003, un référendum sur la future Constitution tchétchène que tous les observateurs indépendants ont perçu comme une mystification. Et de convoquer, le 5 octobre dernier, une élection présidentielle censée permettre le transfert du pouvoir des Russes au nouveau gouvernement tchétchène.
" Une farce ! affirme la journaliste Anna Politkovskaia, résumant l'avis de tous les experts indépendants. Comment prendre au sérieux une élection tenue sous la menace des mitraillettes russes, dans un climat de peur et d'insécurité généralisée ? "
Si l'on s'en tient aux récits officiels russes, l'élection s'est tenue dans les règles de l'art démocratique, avec des candidatures multiples, des affiches électorales et des discours de campagne. Quant au FSB (ex-KGB), il n'hésite pas à proclamer, dans des comptes rendus officiels surréalistes distribués à la presse occidentale, que " le grand nombre de candidats à la présidence, la transparence du processus électoral, l'objectivité de l'information sur la campagne dans les médias et l'application des strictes normes internationales sont le signe du devenir de la démocratie en République de Tchétchénie " (13)...
Il n'en demeure pas moins que la réalité grimaçante du terrain apporte un formidable démenti à l'opération de propagande orchestrée par le pouvoir. Tous les candidats autres que celui du Kremlin ont été écartés de gré ou de force. La manière dont l'homme d'affaires Malik Saïdoulaïev a été contraint de se retirer de la course fait dresser les cheveux sur la tête : plusieurs de ses partisans ont été torturés à petit feu puis renvoyés chez lui, pour avertissement. Le député tchétchène Aslakhanov, qui se vantait de vouloir faire concurrence au candidat du Kremlin Akhmed Kadyrov, a, pour sa part, été généreusement récompensé de son désistement : il a immédiatement été nommé conseiller spécial de ce même Kadyrov. " Cantonnés dans d'immenses baraquements construits à grands frais en Tchétchénie, les milliers de soldats fédéraux appuyés par les experts du GRU (services du renseignement militaire) et du FSB ne devraient plus, dès lors, qu'être les témoins passifs mais intéressés de la guerre civile qui ne devrait pas manquer d'éclater sitôt Akhmed Kadyrov "élu" à la présidence tchétchène ", constatait tristement le correspondant du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, dans un reportage réalisé sur le terrain à la veille du scrutin. " En plus rude, en plus violent, plus russe et caucasien, ce sera une variation du scénario afghan ", poursuit le journaliste, qui a vécu toute la guerre soviétique en Afghanistan côté moudjahidine. Une manière pessimiste de dire que le " verrouillage " de la Tchétchénie sera de courte durée. Le sujet devrait revenir en boomerang sur une scène politique russe que l'on croyait " stabilisée ".
Le dressage des oligarques
Au tour de Khodorkovski
Quand Vladimir Poutine est élu président, en mars 2000, les oligarques paraissent au faîte de leur gloire et de leur puissance. Ces quelques hommes d'affaires, qui ont profité du passage au marché pour privatiser les plus beaux fleurons de l'économie russe, étendent leurs tentacules jusque dans les tribunaux et les officines des services secrets. Arrogants, avides et encouragés dans leurs appétits par un pouvoir aussi corrompu que corrupteur, ils ont commencé par avaler les compagnies pétrolières, l'aluminium, le gaz, les métaux précieux et les médias, à des prix défiant toute concurrence. Puis, après la réélection de Boris Eltsine en 1996, les plus puissants d'entre eux sont allés jusqu'à s'inviter sur la scène politique. Épaulés par des services de renseignement privés et par des milices musclées, grisés par leur argent et leurs immenses moyens de pression médiatiques, ces faiseurs de tsars se prenaient presque pour le tsar lui-même.
Cas le plus emblématique : celui du financier et pétrolier Boris Berezovski, milliardaire haut en couleur qui joue, à l'époque, le rôle d'éminence grise du Kremlin en profitant de la vacance du pouvoir créée par la maladie du vieux président. Quand il s'exprime sur l'avenir du pays, quand il parle des élections à venir depuis son avion privé, toujours en mouvement, toujours entre deux capitales ou deux complots, on a l'impression que c'est lui qui dirige la Russie, pas Eltsine. Pris par le vertige du succès, ce Raspoutine moderne a oublié qu'en terre russe, ce n'est pas l'argent, mais le pouvoir, qui a toujours le dernier mot.
L'avènement de Vladimir Poutine, auquel il a tant contribué, va très vite le contraindre à se dégriser. En trois mois à peine, Vladimir Goussinski et Boris Berezovski - les deux oligarques les plus puissants et les plus en vue de Russie, à l'époque - sont chassés du pays et sommés de s'exiler pour échapper aux ardeurs d'un Parquet général qui n'attend qu'un signe du Kremlin pour les incarcérer. Face à la machine du pouvoir russe, ils ne sont plus de taille à se battre. Goussinski est puni d'être le patron de la chaîne la plus professionnelle et la plus influente de Russie et d'avoir soutenu un autre candidat que Poutine dans la course à la présidence de l'an 2000. Berezovski, d'avoir trop ostensiblement contribué à la victoire du nouveau maître du Kremlin...
Mais loin de susciter une fronde des magnats contre le nouveau pouvoir, comme l'imaginaient certains analystes persuadés de la force formidable de l'oligarchie, les coups de gourdin assénés par Poutine transforment instantanément le petit monde des affaires russe en une portée de " lapins apeurés " (14). Dans leurs rangs, c'est la panique. Chacun comprend fort bien que l'épée de Damoclès peut s'abattre sur n'importe lequel d'entre eux, en fonction des intérêts du moment. Cette peur va les pousser à s'unir pour exiger de Poutine un engagement à ne pas remettre en cause les résultats de la privatisation des années 1990 en échange de leur retrait total de la politique. Ils vont aussi constituer une Union des entrepreneurs censée coordonner leurs actions et leurs relations avec le pouvoir.
Cette unité de façade ne va nullement empêcher chaque oligarque de négocier directement des compromis avec le Kremlin, afin de sécuriser ses affaires. " Les luttes pour la faveur du prince continuent de faire rage, mais cachées sous le tapis ", note l'analyste politique Viatcheslav Fiodorov.
Une fronde des hommes d'affaires est, en réalité, impensable dans le contexte russe. " Vous nous voyez, nous les hommes d'affaires, organiser une rébellion ? Jamais ! " notait, à l'été 2000, un banquier de premier plan. Et d'ajouter : " On dit que les hommes d'affaires sont tout-puissants ; or ils ne l'ont été que parce que Boris Eltsine était un tsar mourant et consentant. Face au nouvel hôte du Kremlin, chacun négociera un compromis pour sauver sa peau : en Russie, l'économie reste dans la main du pouvoir et la propriété privée une notion réversible. "
Trois ans après l'affaire Goussinski-Berezovski, l'attaque frontale lancée par le Kremlin contre le pétrolier Mikhaïl Khodorkovski est venue confirmer avec éclat le bien-fondé de cette analyse. Pourtant, rien dans le caractère ou les attitudes du patron de Youkos n'évoque l'arrogance voyante de Berezovski et de Goussinski. Homme d'une prudence extrême, il s'était tenu à l'écart des luttes d'influence entre clans oligarchiques. Mais la croissance exponentielle de son empire menaçait de facto de déstabiliser l'édifice. Il était trop riche, trop proche des Américains. Surtout, le pétrolier était en passe de réaliser une fusion historique avec la compagnie Sibneft du Moscovite Roman Abramovitch, fusion qui aurait fait de son groupe la quatrième " major " au monde. Il avait affiché ses penchants politiques pour le parti du démocrate Grigori Iavlinski et pour les libéraux du SPS. Franche erreur : il leur avait même donné de l'argent, ainsi qu'aux communi

Notes :

(1) L'expression a été employée par le président Jacques Chirac lors d'un discours prononcé à Saint-Pétersbourg, pendant les festivités du Tricentenaire.
(2) Selon la journaliste de l'hebdomadaire Novaia Gazeta, Anna Politkovskaia, la rédaction a décidé de mener sa propre enquête sur les circonstances de la mort de Iouri Chekotchikhine, vu l'étonnante promptitude avec laquelle l'enquête du Parquet général a été close, " faute d'éléments ". Les collègues de Chekotchikhine sont persuadés que ce démocrate de premier plan qui travaillait sur deux thèmes sensibles - la Tchétchénie et la corruption dans les hautes sphères du pouvoir - a été empoisonné. Leurs soupçons ont augmenté quand ils ont constaté la présence, lors de ses funérailles, du médecin légiste en chef de Moscou, à côté du corps exposé du député journaliste. L'homme aurait, selon eux, été posté là pour empêcher que des prélèvements puissent être faits sur le cadavre. La rédaction a cependant réussi à effectuer de tels prélèvements dans le but de faire analyser, dans un laboratoire spécialisé de Londres, le poison très rare qui aurait terrassé le journaliste. Ce poison pourrait provenir d'un laboratoire secret de l'ex-KGB, connu sous le nom de laboratoire numéro 13, officiellement fermé à l'époque de Mikhaïl Gorbatchev et qui pourrait avoir été réactivé. La rédaction de Novaia Gazeta compte publier les résultats de son enquête indépendante afin d'exiger la réouverture d'une enquête du Parquet.
(3) Conférence de presse donnée le 26 septembre 2003 à Paris.
(4) Power and Purpose : U.S. Policy Toward Russia After the Cold War, à paraître prochainement, Brookings Institution Press.
(5) James Woolsey, " Russia must not slip into autocracy ", Financial Times, 25 septembre 2003.
(6) Garry Kasparov, " KGB State ", Wall Street Journal, 18 septembre 2003.
(7) Toutes les citations de Sergueï Parkhomenko sont tirées d'une interview réalisée pour Le Figaro par Laure Mandeville en juin 2003.
(8) Toutes les citations de Viktor Chenderovitch sont tirées d'une interview réalisée par Laure Mandeville le 10 juin 2003.
(9) Interview réalisée par Laure Mandeville pour Le Figaro, juin 2002.
(10) Il s'agit de l'hebdomadaire Ejenedelnik, qui survit tant bien que mal. Parmi les îlots de liberté ou d'opposition, il faut aussi noter le quotidien Kommersant, qui représente les intérêts de l'oligarque en exil Boris Berezovski, la remarquable radio Écho de Moscou et l'hebdomadaire Les Nouvelles de Moscou, où se sont réfugiés la plupart des journalistes indépendants chassés des médias repris en main par le pouvoir.
(11) La publication de ces sondages au mois d'août 2003 a valu au célèbre sociologue Iouri Levada d'être mis à la porte de l'Institut de l'Opinion publique (" Vtsiom "), structure d'État qu'il dirigeait depuis de nombreuses années. Levada a créé un nouvel institut, qu'il a nommé " Vtsiom A ".
(12) Voir à ce sujet les excellents articles de Patrick de Saint-Exupéry parus dans Le Figaro en septembre 2003.
(13) Voir les articles de Patrick de Saint-Exupéry évoqués dans la note précédente ainsi que le dossier consacré à la Tchétchénie par Courrier International, septembre 2003.
(14) L'expression est de Boris Berezovski.