Politique Internationale - La Revue n°101 - AUTOMNE - 2003

sommaire du n° 101
SORTIE DE CRISE À KINSHASA
Article de Colette Braeckman
Journaliste
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C'est un pays où des élections générales auront lieu d'ici deux ans et où le président de l'Assemblée, Olivier Kamitatu, 40 ans, reconnaît qu'il ne s'est jamais servi d'un bulletin de vote. C'est l'un des pays les plus riches d'Afrique - potentiellement en tout cas -, mais l'usage des cartes de crédit y est inconnu et le ministre de l'Économie lui-même ne possède pas de compte en banque dans la capitale.
C'est un pays où, début juillet, Kisangani, la troisième ville la plus peuplée, a connu une fête incroyable : pour la première fois depuis cinq ans, un convoi de huit bateaux, venu de Kinshasa, a déversé une cargaison de biens de consommation courante d'une valeur de dix millions de dollars. Les marchandises les plus appréciées ont été le sel iodé, les vêtements et les chaussures, le ciment, le carburant, ainsi que 4 000 vélos aussitôt enfourchés pour répartir ces trésors à travers la brousse...
Après cinq ans de guerre, jamais remis de la dictature que Mobutu, ce bon allié des Occidentaux, lui imposa durant trente-deux ans avant d'être renversé en mai 1997 par Laurent-Désiré Kabila, le Congo-Kinshasa est dans un état de délabrement qui dépasse l'imagination. Chaque fois que de nouveaux ministres prennent leurs fonctions, ils doivent commencer par nettoyer leurs ministères, jeter les détritus, dégager les sanitaires et acheter des rames de papier. Tout est à l'avenant : s'ils veulent être admis dans les hôpitaux ou les dispensaires, les malades doivent tout apporter - les draps, mais aussi les pansements, les médicaments et les gants du chirurgien. Quant aux écoles, elles ne fonctionnent que parce que les parents rétribuent directement les enseignants - une contribution qui, dans les campagnes, se traduit le plus souvent par des cadeaux en nature, une poule, du maïs ou des légumes.
Cinq ans de guerre
Plus que tout autre pays d'Afrique, la RDC porte les stigmates de l'abandon : c'est en 1990 que, pour inciter Mobutu sinon à quitter le pouvoir du moins à le démocratiser, les pays occidentaux décidèrent de suspendre leur coopération économique. Durant les sept années de transition politique qui suivirent, la population fut victime d'un embargo de fait, la production s'effondra et l'économie bascula à 90 % dans le secteur informel, celui de la débrouillardise et de la survie. Miné par les luttes de clans, fragilisé par la poussée des courants pro-démocratiques, affaibli par l'afflux de réfugiés hutus (1), le régime de Mobutu n'opposa guère de résistance aux forces venues du Rwanda et de l'Ouganda en 1996-97. Ces forces voulaient à la fois régler les problèmes de sécurité à leur frontière et établir à Kinshasa un régime favorable à leurs intérêts politiques et économiques. Mais le " tombeur " de Mobutu, Laurent-Désiré Kabila, ne tarda pas à décevoir ses commanditaires extérieurs.
Un an plus tard, en août 1998, lorsque les armées du Rwanda et de l'Ouganda qui l'avaient installé au pouvoir entreprirent de détrôner l'ingrat qu'ils soupçonnaient d'armer des forces hostiles - notamment les ex-miliciens hutus rwandais - la tentative de putsch se transforma aussitôt en guerre régionale. Les " rebelles ", en fait des soldats congolais encadrés par des officiers rwandais et ougandais, manquèrent de peu de s'emparer de Kinshasa. Leur coup de main échoua grâce à l'intervention militaire de l'Angola et du Zimbabwe ; grâce aussi à la combativité de la population qui se mit à débusquer les " rebelles infiltrés ", s'en prenant au passage à tous ceux qui pouvaient ressembler à des Tutsis rwandais ou congolais...
Pendant cinq ans, pas moins de six armées étrangères et une vingtaine de mouvements armés évoluèrent dans l'espace congolais : les rebelles étaient soutenus par le Rwanda, l'Ouganda et, dans une moindre mesure, le Burundi, tandis que Kinshasa pouvait compter sur l'appui militaire de l'Angola, de la Namibie, du Zimbabwe et même, dans les premiers temps, d'un contingent envoyé par le Tchad.
Parmi les groupes armés, les plus souvent évoqués sont les miliciens Interhahamwe (2), auteurs du génocide au Rwanda en 1994. Toujours animés par la haine des Tutsis et par l'idéologie du " hutu power ", ils ont fourni au président rwandais Paul Kagame un prétexte pour engager ses troupes au Congo.
On trouve également, sur le terrain, des rebelles ougandais appartenant aux ADF (Forces alliées démocratiques), des Hutus du Burundi affiliés aux FDD (Forces pour la défense de la démocratie) et, jusqu'à l'assassinat de leur leader Jonas Savimbi, des groupes liés à l'UNITA angolaise.
Quant aux groupes armés congolais, leur apparition s'explique moins par leur opposition au pouvoir de Kinshasa ou leurs aspirations démocratiques (en dépit de leurs appellations) que par les ambitions personnelles de leurs dirigeants et leur degré d'allégeance à des capitales étrangères désireuses de les utiliser comme relais locaux. Ainsi, le principal mouvement rebelle, le RCD-Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie), dans lequel les postes de direction sont aux mains des Tutsis congolais, n'a jamais coupé le cordon ombilical qui le relie à Kigali. Durant les cinq années de guerre, les régions occupées par le RCD (près de 40 % du territoire) ont été soumises à une tutelle rwandaise déguisée. Celle-ci s'est traduite par d'importants flux commerciaux, par l'exploitation des ressources naturelles (le coltan, le diamant, l'or), par la perception de taxes dont le produit traversait la frontière et par la libre circulation de l'armée rwandaise dans tout l'Est congolais. Pendant tout ce temps, Kigali a traité l'est du Congo comme une colonie de fait, imposant au Kivu de nouvelles plaques minéralogiques et des téléphones cellulaires dont les antennes et les numéros de code étaient ceux du Rwanda.
Le Mouvement pour la libération du Congo, dirigé par un ancien homme d'affaires de Kinshasa, fils de l'une des plus grandes fortunes du pays, Jean-Pierre Bemba, fut porté sur les fonts baptismaux par l'armée ougandaise dont les généraux espéraient eux aussi exercer une tutelle politique et militaire sur le nord-est du pays. Mais, fort de l'appui des anciens notables du régime Mobutu et d'une partie de l'armée de ce dernier, le MLC, installé dans la province de l'Équateur, acquit bientôt une relative autonomie. Bemba, qui se faisait appeler " chairman " par ses partisans, rêvait de se retrouver seul aux commandes de l'État central. Au fil du temps, d'autres mouvements ont surgi, inspirés soit par des dissidences à l'égard du RCD et du MLC, soit par la volonté de certains individus de s'inviter par les armes à la table des négociations. Alors que le Rwanda se contentait de soutenir son " relais ", le RCD, l'Ouganda flattait l'arrivisme des politiciens congolais pour encourager la création de nouveaux mouvements rebelles, multipliant du même coup ses fers au feu. C'est ainsi que, naviguant entre le RCD et le MLC, on a vu apparaître le RCD national de Roger Lumbala (qui se développa grâce aux bénéfices des postes de douane dans le Nord-Est) et le RCD-ML (Mouvement de libération) de Mbusa Nyamwisi, initialement proche de Bemba et de l'Ouganda, puis rallié au gouvernement de Kinshasa.
Dans la région de l'Ituri, l'un des lieutenants de Mbusa Nyamwisi, son ministre de la Défense Thomas Lubanga, finit par rompre avec lui et par fonder, avec la bénédiction de Kampala puis de Kigali, l'Union des patriotes congolais.
Au Kivu, plusieurs groupes de combattants Mai Mai (" eau " en swahili) ou Forces d'autodéfense populaire ont incarné la résistance des populations face à ce qui était vécu comme une occupation étrangère, obtenant l'appui plus ou moins discret de Kinshasa.
Le conflit s'enlisa et se transforma progressivement en guerre de positions. Toutes les parties trouvaient avantage au statu quo : les chefs des divers mouvements rebelles régnaient en seigneurs et maîtres sur leurs fiefs, leurs troupes respectives ponctionnant les ressources des populations locales. Dans les régions de l'Est, les deux Kivus, le Maniéma et la Province orientale (avec Kisangani pour capitale), la situation était particulièrement dramatique, caractérisée par le pillage des minerais précieux - en particulier le colombo-tantalite - et par d'innombrables exactions à l'encontre des populations civiles : viols systématiques, massacres, saccages, destructions de villages, enrôlements d'enfants soldats.
Le bilan de cette guerre est tragique : d'après les évaluations de plusieurs organisations non gouvernementales, dont l'américaine International Rescue Committee, 3,5 millions de Congolais y ont perdu la vie. Il est à craindre que, lorsque les humanitaires et les agences de l'ONU redécouvriront les villages de brousse, ils ne soient effarés par l'ampleur des pertes en vies humaines, dues non seulement aux violences, mais aussi à la malnutrition, aux maladies comme la tuberculose, la dysenterie, les fièvres hémorragiques, sans oublier le sida propagé par les armées d'occupation. Quant aux alliés de Kinshasa, ils se sont " payés sur la bête " : pour financer son effort de guerre et le déploiement de son armée régulière, le Zimbabwe a conclu des contrats léonins avec le gouvernement portant, entre autres, sur l'exploitation des mines de diamant au Kasaï.
Jusqu'en 2001, malgré les innombrables conférences, sommets, médiations officielles et autres démarches officieuses, l'écheveau congolais est resté inextricable. Et pour cause : les accords de Lusaka, signés sous la pression militaire en août 1999, ont mis en place un dispositif compliqué. Le retrait des troupes étrangères a été subordonné à l'application d'un accord politique entre les parties congolaises, tandis qu'une force de l'ONU, composée de 5 500 hommes, était censée se déployer sur une ligne de cessez-le-feu tracée au milieu du pays. Leur mission était définie par le chapitre 6 de la charte des Nations unies : observer le repli des armées étrangères et le désarmement des groupes armés. Il n'était pas question d'intervenir pour protéger les populations civiles ou imposer la paix. Ces accords plaçaient tous les protagonistes sur un pied d'égalité comme si le Congo n'avait pas été envahi, contre le gré de ses habitants, par des forces venues d'ailleurs.
Malgré la référence, plutôt incantatoire, au principe de l'intangibilité des frontières, le texte menaçait de sceller la division du Congo en plusieurs zones d'influence. Par tous les moyens, le président Laurent-Désiré Kabila s'employa à retarder l'application de ces accords qui réduisaient fortement son pouvoir et, à terme, devaient aboutir à son éviction complète : il contesta la nomination de Sir Ketumile Masire comme " facilitateur ", arguant, non sans raisons, que l'ancien président du Bostwana ne parlait que l'anglais et ignorait tout de l'Afrique centrale ! Il s'opposa également au déploiement des observateurs de l'ONU et continua à soutenir les groupes armés hostiles au Rwanda dans le but, assurait-il, " de ramener la guerre d'où elle était venue ".
L'assassinat de Laurent-Désiré Kabila, le 16 janvier 2001, par un garde du corps, simple exécutant d'un complot longuement ourdi, marqua le point culminant de la crise. Lorsque les barons du régime désignèrent le fils du défunt, le général major Joseph Kabila, pour prendre sa succession, nul n'aurait osé parier que ce jeune inconnu de 30 ans allait réussir à desserrer l'étau qui étranglait son pays.
Une sortie de crise par étapes
Au lieu d'aborder les obstacles de front comme son père, Joseph Kabila préféra les contourner. Mieux au fait des rapports de forces mondiaux, il commença par normaliser les relations de son pays avec les Occidentaux, renouant avec Paris, Washington et Bruxelles. Il libéralisa la vie politique, autorisa les partis à fonctionner et se rapprocha des défenseurs des droits de l'homme. La presse, en particulier, retrouva la liberté conquise à la fin de l'ère Mobutu.
S'engageant dans une politique d'austérité, Joseph Kabila relança les contacts avec les organisations financières internationales. Il invita des missions de la Banque mondiale et du FMI à se rendre sur place et la RDC recommença à s'aquitter des arriérés de sa dette. Au terme d'un long parcours, cette stratégie économique a fini, en juin 2003, par porter ses fruits : la RDC a rejoint les rangs des pays dits les plus pauvres et les plus endettés qui peuvent, à ce titre, bénéficier d'allégements de dette exceptionnels et recevoir de nouveaux crédits.
Cette volonté d'ouverture eut pour effet de briser l'indifférence de la communauté internationale, qui avait assisté sans émotion aux déboires de Laurent-Désiré Kabila et à la dérive de son pays. L'ampleur de la catastrophe humanitaire et du pillage des ressources naturelles, dénoncé par trois rapports successifs des Nations unies, attira à nouveau l'attention sur la RDC. Il est vrai que la situation internationale avait évolué : après le 11 septembre, ces zones de non-droit, où se côtoient trafiquants en tous genres et blanchisseurs d'argent sale, apparaissent désormais comme autant de bases arrière potentielles pour les groupes terroristes. En outre, la résistance des populations de l'Est laissait prévoir que le démembrement du pays ou sa mise sous tutelle entraîneraient le prolongement du conflit et une instabilité susceptible d'hypothéquer le développement du continent tout entier.
Bref, à contre-courant des ambitions et des illusions hégémoniques du Rwanda et, dans une moindre mesure, de l'Ouganda, il redevenait urgent de stabiliser, voire de renforcer le pouvoir central congolais - c'est-à-dire en priorité de mettre fin à la guerre.
La sortie de crise s'effectua par étapes. L'Afrique du Sud hébergea à grands frais toutes les parties congolaises dans la ville de Sun City, naguère vouée aux jeux de hasard. Durant six semaines, au printemps 2002, des représentants des rebelles, des partis d'opposition et de la société civile se rencontrèrent à huis clos pour débattre d'un nouvel ordre institutionnel et préparer l'avenir. Mais l'essentiel se déroulait en marge des forums : dans les couloirs, les salles de restaurant, les bus, des Congolais accourus de toutes les régions du pays, géographiquement séparés depuis des années, se retrouvaient dans leur diversité et prenaient la mesure du sentiment national qui les unissait.
Une nouvelle génération politique émergea : celle des " quadras ", des jeunes diplômés souvent revenus de l'étranger et prêts à prendre le relais des mobutistes et de leurs opposants traditionnels, qui découvrirent combien leur appartenance à l'un ou l'autre camp n'était qu'un choix de pure opportunité. Sun City ne déboucha pas sur un accord définitif mais accoucha néanmoins d'une Constitution provisoire et d'un gouvernement de transition incluant toutes les parties en présence.
Une fois le cessez-le-feu décrété, la communauté internationale fit pression sur les belligérants extérieurs pour qu'ils se retirent de RDC. À Pretoria, en septembre 2002, le Rwanda dut s'engager à rappeler ses troupes. L'Ouganda fut contraint d'imiter son voisin (en signant les accords de Luanda il promit de se retirer), tandis que le Zimbabwe achevait son retrait quelques semaines plus tard. En marge de l'accord intercongolais de Sun City, des gages avaient été donnés à Kigali : Kinshasa avait promis de cesser tout soutien aux miliciens hutus, de favoriser leur désarmement et leur rapatriement au Rwanda. Quant à l'Afrique du Sud, prenant acte de la relative impuissance des Nations unies, elle s'était lancée dans une mission de neutralisation des " forces négatives ", envoyant dans l'est du pays des soldats et des agents de renseignement chargés de repérer et de rapatrier, de gré ou de force, les combattants Interhahamwe, éternels prétextes à la guerre brandis par le président Kagame.
Il fallut néanmoins attendre juin 2003 pour que le montage élaboré à Sun City se traduise dans les faits. C'est que l'attelage était coûteux, complexe, voire impossible à mettre en mouvement.
Le lourd attelage du gouvernement de transition
Le président Joseph Kabila a perdu une partie de son pouvoir, mais il est désormais reconnu par toutes les parties. Il est flanqué de quatre vice-présidents représentant les deux principaux mouvements rebelles (le RCD et le MLC), l'opposition politique non armée et le gouvernement. Chacun de ces vice-présidents supervise un secteur clé : le RCD a pris en charge la défense et la sécurité, le MLC l'économie.
Le gouvernement, composé de trente-six ministres et de vingt-cinq secrétaires d'État, intègre non seulement les quatre grands groupes précités, mais aussi les " entités ", c'est-à-dire les mouvements rebelles moins importants qui n'ont accepté de déposer les armes qu'en échange d'un siège ou d'un strapontin à Kinshasa. Un représentant des Mai Mai, par exemple, s'est vu attribuer le portefeuille du développement rural. Pour couronner le tout, une assemblée provisoire a été mise en place, composée de 600 membres désignés par les divers groupes et partis politiques. Ces institutions ont pour tâche de gérer le pays jusqu'aux élections, qui devraient avoir lieu dans un délai de deux ans.
À première vue, la formule est ingérable. Ayant pour finalité la cessation des hostilités, l'accord privilégie tous ceux qui ont pris les armes, au détriment de la société civile et de l'opposition politique.
De plus, dans ce pays soumis à l'austérité imposée par les institutions de Bretton Woods, où la santé et l'éducation ne représentent respectivement que 4 % et 4,4 % du budget national, le coût des institutions de la transition est scandaleux : pour les six derniers mois de 2003, les quatre vice-présidents se sont vu allouer un budget de 11 millions de dollars tandis que le budget de la présidence s'élève à plus de 18 millions !
Par ailleurs, la formule " inclusive " comporte toujours des lacunes. La désignation à la vice-présidence d'Arthur Zahidi N'Goma, un brillant intellectuel, ancien fonctionnaire à l'Unesco, a laissé de côté deux opposants " historiques " : Antoine Gizenga, chef du Palu (Parti lumumbiste unifié), très populaire dans le Bandundu et à Kinshasa ; et, surtout, Étienne Tshisekedi, l'" éternel opposant ". Il est vrai que Tshisekedi, qui compte encore de très nombreux partisans, surtout dans les deux Kasaï, a commis l'erreur de faire alliance avec le RCD-Goma et de rechercher le soutien de Kigali - une collaboration avec la puissance occupante qui l'a fortement discrédité. La personnalité des vice-présidents, en particulier d'Abdoulaye Yerodia N'Dombassi, montre que cet accord est avant tout le produit d'un rapport de forces. Ancien compagnon de Laurent-Désiré Kabila, " Crocodile " pour les intimes, ce dernier incarne la fidélité au président défunt. Mais il est aussi connu pour avoir, en août 1998, galvanisé la résistance populaire à Kinshasa par des discours hostiles aux Tutsis.
Quant au MLC, son président Jean-Pierre Bemba est arrivé à Kinshasa avec un passé chargé : la Cour pénale internationale, qui se saisira bientôt du cas congolais, risque de lui attribuer la responsabilité des actes de cannibalisme perpétrés par ses hommes en décembre 2002 dans l'Ituri. Elle lui demandera aussi des comptes pour les pillages et les viols commis par ses troupes à Bangui, alors qu'elles s'étaient portées au secours du président aujourd'hui déchu, Ange-Félix Patassé.
Du côté du RCD-Goma, qui a désigné l'avocat Azarias Ruberwa à la vice-présidence, les ambiguïtés ne manquent pas. Ruberwa, un Tutsi congolais considéré comme proche du Rwanda, a détrôné le président en titre du mouvement Adolphe Onusumba, confirmant le fait que ce dernier n'avait été qu'un prête-nom... Depuis Kinshasa, Ruberwa multiplie les gages de bonne volonté mais, au Kivu, les combats menacent de reprendre comme si les " parrains " rwandais, qui ne semblent pas avoir renoncé à déstabiliser l'est du Congo pour tenter d'y maintenir leur influence, avaient déjà misé sur d'autres forces militaires.
C'est ainsi qu'une " troisième rébellion " est annoncée, dirigée par des militaires hostiles à Joseph Kabila - ceux-là mêmes qui avaient été condamnés à mort par contumace par la Cour d'ordre militaire de Kinshasa pour leur implication dans l'assassinat de son père, Laurent-Désiré Kabila. Ces irréductibles peuvent compter sur certains milieux kasaïens, déçus de la mise à l'écart de Tshisekedi, mais deux hypothèques de taille pèsent sur leur action : les réticences des militaires du rang, officiers et soldats face à la perspective d'une nouvelle guerre ; et le refus de la communauté internationale de toute nouvelle déstabilisation du cœur de l'Afrique.
Un pays réunifié
Malgré les manœuvres dilatoires, les incidents de procédure et la grande méfiance qui continue à régner entre les ennemis d'hier, des étapes essentielles ont néanmoins été franchies. Les diverses rébellions étant associées au pouvoir, plus rien ne s'oppose à ce qui, aux yeux des Congolais, constitue le point central : la réunification d'un pays jusqu'à présent divisé en trois zones séparées.
Même si les politiciens renâclent encore, sur le terrain le mouvement paraît irréversible : des compagnies aériennes, au départ de Kinshasa, ont recommencé à desservir les principales villes du pays ; le fleuve Congo, véritable artère jugulaire de cet immense territoire privé de routes, a enfin été rouvert au commerce, ce qui rend à nouveau possibles les échanges entre les régions. Partout le drapeau de la République a été hissé et ovationné.
Les chefs rebelles qui ont gagné Kinshasa savent que tout retour en arrière est désormais impossible : Jean-Pierre Bemba a quitté son fief de Gbadolite accompagné des notables de son parti, dont bon nombre d'ex-mobutistes qui négocient pour retrouver leurs anciennes maisons. Il sait que seul son statut de vice-président lui assure une certaine impunité face à la justice internationale. Il en est de même de Ruberwa qui, en arrivant à Kinshasa, a automatiquement pris ses distances par rapport à son parrain rwandais. Mais la solidarité gouvernementale dont il doit faire preuve risque de l'amener à se couper des " commandants " sur le terrain et des autorités locales du Kivu, qui, de leur côté, subissent toujours l'influence rwandaise...
En réalité, plus que des Congolais eux-mêmes, contraints à s'entendre, le danger - s'il existe - vient d'ailleurs : en dépit des mises en garde et des pressions de la communauté internationale, plusieurs " mauvais joueurs ", encouragés par les pays voisins - en l'occurrence, le Rwanda et l'Ouganda - peuvent être tentés de faire dérailler le processus de paix. Car si la réunification de la RDC aboutit, si cet immense pays se stabilise enfin, les équilibres politiques de la région en seront modifiés et les petits pays voisins seront ramenés, comme du temps de Mobutu, à leur exacte dimension géopolitique.
Alors que les principaux dirigeants rebelles occupent désormais des fonctions officielles à Kinshasa - ce qui les neutralise - il ne serait pas très difficile, depuis Kigali ou Kampala, de jouer sur les ambitions de politiciens ou de chefs de guerre locaux pour les pousser à se lancer dans de nouvelles aventures militaires. Ce qui aurait pour effet de conforter la thèse selon laquelle ce pays, décidément ingouvernable, a besoin de la tutelle de ses deux voisins désormais concurrents, qui n'hésitent pas à se battre... sur le sol congolais.
Pourquoi l'Ituri ?
C'est pour consolider le processus de paix à Kinshasa que la France s'est subitement engagée en Ituri, convaincant l'Union européenne de parrainer l'opération baptisée Artemis. Il ne s'agissait pas seulement de mettre fin aux affrontements ethniques entre les Lendus et les Hemas, qui avaient déjà fait plus de 50 000 morts, mais aussi de conjurer le spectre du génocide et de démontrer, après l'Irak, que la France et les Européens étaient eux aussi capables de se déployer sur des fronts extérieurs.
En décidant d'intervenir, la France a fait capoter une manœuvre audacieuse qui aurait pu faire basculer les rapports de forces régionaux. En effet, en s'emparant de Bunia en mai, les miliciens de l'Union des patriotes congolais (UPC), un mouvement allié au RCD-Goma et encadré par des Rwandais, avaient pour objectif d'étendre la zone d'influence rwandaise depuis le Sud-Kivu jusqu'à la frontière du Soudan, tout le long de la frontière ougandaise. Ce que le président Museveni considérait comme un casus belli, qui l'aurait autorisé, lui aussi, à renvoyer des troupes au Congo.
Artemis n'a pas seulement bloqué cette dangereuse dérive militaire : elle a aussi rappelé l'intérêt des Européens, Français en tête, pour une zone riche de ses mines d'or et de ses terres fertiles, où la société canadienne Heritage Oil envisage d'exploiter des ressources pétrolières récemment découvertes sous les rivages du lac Albert.
Malgré son coût exorbitant et ses difficultés de mise en œuvre, l'accord politique conclu à Kinshasa paraît presque une formalité comparé à l'autre défi qui attend les Congolais : comment former une armée nationale et républicaine à partir des vestiges des anciennes Forces armées zaïroises, des divers mouvements rebelles et des milliers d'enfants soldats, sans oublier les combattants Mai Mai ?
Chacun sait que c'est l'armée qui installa Mobutu au pouvoir en 1965 et que c'est la déliquescence de cette même armée qui, en 1996-97, entraîna sa perte... Par crainte d'un éventuel coup d'État, le maréchal avait toujours pris soin de la diviser. Les troupes étaient mal payées, démoralisées, et la sécurité du chef de l'État était assurée par la Division spéciale présidentielle, sorte de garde prétorienne qui jouissait d'un statut privilégié. Lorsque la guerre éclata à l'est, en octobre 1996, les soldats de Mobutu refusèrent de combattre. Non seulement parce qu'ils n'étaient ni opérationnels ni motivés, mais aussi parce que les généraux avaient été achetés ! Si cet immense pays qui devrait, en théorie, être l'un des plus puissants d'Afrique a pu, par deux fois, être attaqué et envahi par ses voisins ougandais et rwandais, c'est que l'État congolais n'a jamais pu compter sur une armée digne de ce nom.
L'accord qui préside à la formation de la nouvelle armée consacre, plus encore que l'accord politique, le triomphe de l'impunité : sont devenus généraux, colonels, membres de l'état-major général des hommes qui, durant la guerre, se sont rendus coupables des pires atrocités, entre autres lors des nombreux massacres qui ont endeuillé la ville de Kisangani.
Sans surprise, ces hommes, pour prix de leur ralliement, ont exigé du président Joseph Kabila qu'il décrète l'amnistie des " faits de guerre ". Le seul espoir des victimes et des défenseurs des droits de l'homme réside désormais dans la justice internationale. La Cour pénale internationale, nouvellement créée, a promis de se saisir en priorité des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis en République démocratique du Congo.
Malgré les risques qui subsistent, la paix semble cependant en bonne voie : l'opinion publique congolaise se prépare à sanctionner les " mauvais joueurs " lors des prochaines élections qui devraient se tenir d'ici deux ans, tandis qu'un " groupe international de tutelle et d'accompagnement " veille au bon déroulement du processus sous l'œil vigilant du représentant spécial de l'ONU en République démocratique du Congo, l'Américain William Swing. Cet ancien ambassadeur à Kinshasa, qui a l'autorité d'un pro-consul, dispose de moyens considérables : le nombre de Casques bleus va passer de 5 500 à 10 500 et le budget, initialement fixé à 600 millions de dollars par an, devrait bientôt dépasser le milliard de dollars. Après les déboires de la crise irakienne, les Nations unies peuvent d'autant moins se permettre un échec au Congo que la crise actuelle résulte, dans une large mesure, de l'indifférence de la communauté internationale. Pendant des années, celle-ci a refusé de voir que le démembrement de l'un des plus vastes pays d'Afrique hypothéquait le développement et la stabilité du continent tout entier.

Notes :

(1) En juillet 1994, lorsque, mettant fin au génocide qui avait emporté un million de Tutsis et de Hutus modérés, le Front patriotique rwandais s'empara du pouvoir à Kigali, plus de deux millions de Hutus prirent la fuite en direction des pays voisins. Un million et demi s'installèrent dans la province congolaise du Kivu. Les civils étant encadrés, militairement et idéologiquement, par des militaires et des miliciens auteurs du génocide, ces concentrations de réfugiés furent considérées comme un péril pour la sécurité du Rwanda. Paul Kagame, alors ministre de la Défense, déclencha une guerre en octobre 1996. Plus d'un million de Hutus regagnèrent alors le Rwanda, tandis que des centaines de milliers d'autres tentèrent de fuir ou furent massacrés. Après avoir installé Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa, Kigali reprocha à son protégé de se montrer ingrat. Il fut soupçonné d'avoir changé d'alliance, et en particulier d'avoir accepté de collaborer avec des Hutus armés, auteurs du génocide.
(2) Interhahamwe, terme rwandais qui signifie littéralement " ceux qui combattent ensemble ". C'était le nom donné aux milices créées par les partis rwandais extrémistes et qui se rendirent coupables des pires atrocités.