Politique Internationale - La Revue n°159 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 159
Pour un ministère des Finances européen ?
Entretien avec Mario CENTENO
Ministre portugais des Finances depuis 2015. Président de l'Eurogroupe depuis 2018.
conduit par
Mathieu DE TAILLAC
Correspondant du Figaro en Espagne
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Mathieu de Taillac - Les observateurs étrangers vous connaissent encore peu, car vous n'êtes entré en politique qu'à l'occasion des dernières élections générales portugaises en 2015. Propulsé à la tête du ministère des Finances, vous avez dû négocier un budget avec des partenaires turbulents, le Parti communiste (PCP) et le Bloc de gauche (BE, gauche radicale). Comment avez-vous vécu cette épreuve du feu aussi soudaine qu'inattendue ?



Mario Centeno - Je considère que je ne suis pas devenu un homme politique ; je suis simplement « en politique » en ce moment. J'ai été invité par le secrétaire général du Parti socialiste à coordonner le programme économique du PS pour les élections et j'ai accepté. J'ai travaillé dur avec un groupe d'économistes très compétents. Les résultats que nous constatons aujourd'hui - et qui sont très positifs - ne sont pas le fruit du hasard. Pendant des mois, nous avons planché avec Antonio Costa sur le détail des politiques que nous voulions mettre en oeuvre si nous étions élus. Il se trouve que les prévisions économiques pour 2018 correspondent au chiffre que nous avions annoncé dans notre programme électoral d'avril 2015 ! C'est peut-être une coïncidence, mais je crois que c'est surtout le résultat du travail d'évaluation et de gestion macro-économique réalisé avant les élections.

Ce travail préparatoire a été fondamental. Aujourd'hui, lorsque nous discutons au Parlement de la conduite de la politique économique, nous connaissons exactement l'impact de nos propositions. Dès le départ, il existait un large consensus sur les grandes lignes du programme. Tout n'était pas gravé dans le marbre, mais ce qui restait à discuter s'inscrivait dans un plan qui nous semblait cohérent et qui permettait à la fois de respecter les objectifs de déficit et d'améliorer les conditions de financement du Portugal. Nous avons pu avoir des différences d'appréciation sur le rythme des réformes ou sur tel ou tel point de méthode, mais personne n'a jamais mis en doute la finalité du projet d'ensemble. Nous avons connu des moments très difficiles, en particulier en 2016 lorsque la croissance a ralenti ; mais, au bout du compte, notre crédibilité en est sortie renforcée.



M. de T. - Comment vous définissez-vous sur le plan idéologique ? Beaucoup vous considèrent comme un libéral, notamment parce que vous avez étudié à Harvard. Acceptez-vous cette étiquette ?



M. C. - Je n'aime pas les étiquettes. Ce qui me définit le mieux, au fond, c'est ma trajectoire. Culturellement, je suis de gauche. Je ne sais pas exactement où situer le début de cet engagement. En tout cas, la dernière étape est ma participation à ce gouvernement. Contrairement à ce que certains prétendent, mon passage par Harvard ne m'a pas rendu libéral. Harvard a changé mon point de vue sur l'économie, en ce sens que j'ai beaucoup plus réfléchi à l'impact de la politique sur la vie des gens.



M. de T. - Le gouvernement portugais s'appuie sur une majorité de gauche très plurielle telle qu'il n'en existe nulle part ailleurs en Europe. Et au Portugal même, c'est la première fois que le PCP soutient un gouvernement PS. Quelle est la recette de cette coalition atypique ?



M. C. - La recette ? Des accords de gouvernement qui reposent sur un consensus solide. L'objectif commun est clair : il s'agit d'assurer une croissance économique inclusive et durable. Pour y parvenir, nous devons mettre l'accent sur l'amélioration des conditions de vie des citoyens ; soutenir la création d'opportunités économiques créatrices d'emplois ; et assurer la gestion durable des comptes publics afin de proposer aux citoyens des services publics de qualité.



M. de T. - Vous avez tout de même dû renoncer à quelques-unes de vos mesures phares, notamment en matière de réforme du droit du travail (1)...



M. C. - La question n'était pas de renoncer à telle ou telle mesure, mais de définir des priorités d'action. Il fallait déterminer, concrètement, l'endroit où nous allions placer nos pions et la manière dont l'économie portugaise allait amorcer son virage. Par exemple, nous avons compris que le secteur financier avait besoin d'une attention particulière et de réformes importantes. Nous avons compris, aussi, que le secteur public méritait une vision d'ensemble et une approche de qualité. Nous l'avons fait avec un grand sens des responsabilités.



M. de T. - Le gouvernement de Passos Coelho n'a pas eu la tâche facile : il a dû absorber le choc de la crise et gérer le plan de sauvetage (2). Sans ôter aucun mérite au gouvernement auquel vous appartenez, diriez-vous que vos prédécesseurs vous ont légué un pays en bon état de marche ?



M. C. - Je laisse aux historiens le soin de tirer le bilan du gouvernement précédent. Ce qu'il faut souligner, c'est que le Portugal a fait preuve d'une grande capacité de résilience face à la crise. Le mérite en revient avant tout aux Portugais qui, au cours des dix dernières années, ont consenti d'énormes sacrifices.

Ce n'est un secret pour personne que le Programme d'assistance économique et financière comportait un certain nombre de failles. Par exemple, comme l'ont reconnu les institutions internationales elles-mêmes, il laissait de côté le secteur financier portugais, qui n'a pas été consolidé.

Heureusement, depuis notre arrivée aux affaires, nous avons pu corriger ce déséquilibre. De même, le gouvernement actuel a été en mesure d'atteindre les objectifs budgétaires qu'il s'était fixés. C'est grâce à des changements structurels que le Portugal a pu sortir de la procédure de déficit excessif en juin 2017 et voir sa note changer de catégorie, en septembre 2017, passant de la qualification de « spéculative » à celle d'« investissement » (3). Nous devons continuer sur cette voie.



M. de T. - Tous les indicateurs macro-économiques sont au vert. Avec 2,7 % de croissance en 2017, le Portugal a enregistré sa meilleure performance depuis 2000...



M. C. - Nous connaissons non seulement la plus forte croissance depuis 2000, mais aussi le plus grand nombre de créations d'emplois depuis la fin des années 1990...



M. de T. - La dette - qui s'établit à 125,6 % du PIB - reste toutefois un facteur de risque. Les salaires sont également parmi les plus bas de la zone euro. Le Portugal est-il réellement hors de danger ?



M. C. - Je le crois. Le pays s'est doté d'un modèle de développement soutenable qui permettra de converger avec l'Union européenne. Cela ne se fera pas en un jour. Mais je suis convaincu qu'en mettant en place, comme nous l'avons fait, un cadre stable qui offre des opportunités à tous les acteurs économiques, on contribue à stimuler la croissance. Les entreprises ont besoin d'un environnement prévisible, notamment sur le plan fiscal, afin de pouvoir se projeter vers l'avenir et investir. C'est l'une des clés de la compétitivité. Si l'une des mesures que nous prenons comporte des risques, il faut surveiller son application de très près. Prenez l'exemple de l'augmentation graduelle du salaire minimum (4). Selon certains, l'introduction de cette disposition aurait pu casser le marché du travail et aggraver le chômage. Eh bien, en regardant les chiffres mois après mois, nous nous sommes aperçus que, loin de plonger, les créations d'emplois se sont au contraire accélérées. En 2017, elles ont augmenté de près de 5 %. C'est énorme, et c'est révélateur du succès portugais.



M. de T. - Ce succès portugais est en bonne partie à l'origine de votre élection à la tête de l'Eurogroupe. Ce forum informel est aujourd'hui au coeur d'un débat, certains plaidant pour une évolution de son format et de ses fonctions. Serez-vous le dernier à présider l'Eurogroupe sous cette forme-là ?



M. C. - Je crois en effet que mon élection est, dans une certaine mesure, une reconnaissance de la bonne gestion économique du Portugal dans cette période de sortie de crise. L'Eurogroupe réunit les ministres des Finances des États de la zone euro qui débattent chaque mois des sujets liés à la monnaie unique : les questions financières et économiques et les politiques budgétaires. L'Eurogroupe a joué un rôle capital au moment de la mise en place de l'Union bancaire, par exemple. Mais aujourd'hui, son caractère informel n'est plus adapté à la nature de sa fonction. Il faut sans doute le faire évoluer. Les discussions actuellement en cours sur l'approfondissement de l'Union économique et monétaire pourraient déboucher sur la création d'un ministre des Finances européen. Jusqu'à présent, cette question n'a guère été évoquée au sein de l'Eurogroupe. Il faudra que nous nous penchions plus spécifiquement sur les missions de ce futur ministère.



M. de T. - Quelles missions souhaiteriez-vous lui assigner ?



M. C. - Avant d'aborder la question d'un ministère, nous avons une liste de sujets dont nous devons discuter, et qui est claire pour tout le monde : l'Union bancaire ; le marché des capitaux et toutes les questions liées aux politiques monétaires nationales et européenne ; les règles fiscales ; les instruments de politique fiscale et budgétaire de l'UEM. Si les avancées que l'on obtient sur ces thèmes fournissaient une matière suffisante pour justifier la création d'un ministre européen des Finances, ce serait un signal très positif.



M. de T. - Chaque mois, le président de l'Eurogroupe tient une conférence de presse. On se souvient des déclarations maladroites de votre prédécesseur, Jeroen Dijsselbloem, sur les pays du Sud qui dépenseraient leur argent « en alcool et en femmes » (5)... Quel style comptez-vous imposer ?



M. C. - Il faut bien comprendre le rôle du président de l'Eurogroupe. La stratégie politique de ce groupe de 19 ministres n'est pas déterminée par son président. Les pays membres sont souverains. Nous pouvons avoir des appréciations différentes sur certaines choses, mais un point commun nous rassemble : nous défendons tous l'euro. Il ne s'agit donc pas du Nord contre le Sud, de l'Est contre l'Ouest ou de la gauche contre la droite. Nous voulons tous contrôler nos finances publiques et favoriser la croissance économique. Les décisions au sein de l'Eurogroupe étant prises à l'unanimité, je suis là pour forger des consensus. Ma fonction, en tant que président de l'Eurogroupe, est celle d'un médiateur. Si je devais résumer mon rôle en une phrase, je dirais : il faut parvenir à des compromis, et l'on trouve des compromis quand l'ambition rejoint le pragmatisme.



M. de T. - Diriez-vous que l'Eurogroupe souffre d'un déficit démocratique ? Jeroen Dijsselbloem a fixé les lignes des programmes d'austérité grecs sans même prendre la peine de s'adresser au Parlement d'Athènes, ce qui lui a été vertement reproché...



M. C. - L'Eurogroupe est né en tant que groupe informel, et il en a les caractéristiques. Ce qui ne l'a pas empêché de contribuer de manière décisive au règlement de la crise financière. Les institutions doivent être soumises au contrôle des citoyens, s'interroger sur le sens de leur existence, expliquer et justifier leurs décisions et leurs actions. Bien sûr, une plus grande transparence est toujours souhaitable, mais je ne crois pas qu'on puisse parler de « déficit démocratique ». L'Eurogroupe est formé des représentants de gouvernements nationaux qui, en tant que tels, ont une légitimité démocratique. Le mieux serait sans doute de rendre son fonctionnement plus transparent et de renforcer sa présence auprès des institutions qui représentent les citoyens européens, à commencer par le Parlement européen.



M. de T. - Êtes-vous favorable à la création d'un Fonds monétaire européen ?



M. C. - Cette idée de Fonds monétaire européen, si c'est le nom qui est finalement retenu, repose sur une réalité qui a fait ses preuves : le Mécanisme européen de stabilité (MES) (6). Ce qui est aujourd'hui en discussion, c'est la manière de renforcer ses moyens d'action et d'étendre ses prérogatives afin de lui permettre d'intervenir encore plus rapidement et plus efficacement en cas de crise.



M. de T. - Cela veut dire plus de budget ?



M. C. - Cela veut dire plus d'instruments d'intervention. Le débat porte aujourd'hui sur la possibilité de confier au MES le backstop (7) du Mécanisme de résolution unique (MRU) (8). Ce rapprochement, qui semble logique dans la mesure où ces deux dispositifs se financent sur le marché, donnerait aux mécanismes de résolution bancaire et financière plus de flexibilité. Il faut d'abord doter le MES de nouvelles fonctions. Et ensuite on pourra réfléchir à sa transformation éventuelle en un FME. L'important, c'est d'accroître son rôle dans la gestion des crises et dans l'évaluation des risques.



M. de T. - La question n'est-elle pas de savoir où l'on place le curseur entre la réduction des risques (contenir les déficits, la dette publique et les créances douteuses des banques) et les mécanismes de solidarité (dans quelles conditions interviendrait un FME, et pour quel montant) ?



M. C. - Il faut effectivement trouver un équilibre entre la réduction du risque et le partage du risque. Lors de la création de l'Union bancaire, un grand effort de réduction du risque a été accompli. On en voit le résultat dans les chiffres : baisse des créances douteuses, augmentation du capital des banques... La création d'institutions de supervision unique et de résolution unique ainsi que les directives sur les fonds propres des banques sont des instruments juridiques très puissants de réduction des risques. C'est aussi le cas en matière de budget : les indicateurs montrent que la coordination des politiques budgétaires est à un niveau sans précédent depuis la création de l'euro. Nous sommes donc sur la voie d'un renforcement de l'Union. Après la réduction des risques, nous allons nous attaquer prochainement au dossier du partage des risques, qui passe notamment par la garantie européenne des dépôts. C'est un sujet difficile, mais indispensable, car c'est l'un des piliers de l'Union bancaire.



M. de T. - Un calendrier a-t-il été fixé ?



M. C. - L'idée est de partir de la feuille de route de 2016 et d'essayer de travailler par étapes afin d'éviter une disruption économique et financière. L'objectif est d'avancer en juin prochain.



M. de T. - L'état de santé des banques des différents États membres est-il suffisamment homogène pour concevoir ce type de convergence ?



M. C. - L'important, pour faire grandir la confiance, est de persévérer dans la réduction des risques. Le Mécanisme unique de supervision répond à cet objectif. C'est parce que nous avons une convergence et une coordination de plus en plus grandes au sein de la zone euro que nous pouvons envisager sérieusement une garantie européenne des dépôts (EDI). Nous savons que la première phase de l'EDI ne suppose pas de mutualisation ; elle porte seulement sur les liquidités dans les systèmes nationaux, ce qui devrait nous donner des garanties pour avancer. Il s'agit d'un paquet de propositions visant à renforcer la confiance dans le système financier européen et à achever l'Union bancaire. C'est important pour soutenir la croissance de la zone euro. Pourquoi ? Parce qu'il existe, au sein de cette zone, des excédents financiers très significatifs qui ne demandent qu'à s'investir au bénéfice des citoyens européens.



M. de T. - L'harmonisation des finances des États membres entraînera-t-elle la fin des politiques fiscales avantageuses pratiquées par certains pays ?



M. C. - En matière fiscale et budgétaire, la convergence n'a jamais été aussi forte. Cela veut dire que le Pacte de stabilité et de croissance fonctionne dans sa dimension de coordination et de réduction des risques budgétaires. Il y a encore cinq ou six ans, plus de vingt pays étaient en dehors des clous ; aujourd'hui, ils ne sont plus que deux, qui devraient sortir des procédures de déficit excessif très prochainement. Le contexte est donc propice à la mise en oeuvre d'une harmonisation des bases fiscales plus poussée. En termes économiques, la concurrence fiscale, quand elle n'est pas coordonnée, débouche toujours sur un nivellement par le bas. D'où la nécessité de se coordonner. Nous sommes déjà parvenus à un accord sur la base de l'impôt sur les sociétés, qui a été accepté par de nombreux pays. C'est un chemin que nous devons parcourir ensemble.



M. de T. - Avec le Brexit, c'est un contributeur net de l'UE qui s'en va. Dans cette nouvelle configuration, comment répartir les recettes et les dépenses ? Faudra-t-il rogner sur les programmes existants ?



M. C. - Il faut viser une plus grande efficacité dans la répartition de l'argent disponible et trouver de nouvelles formes de financement en Europe. Des propositions sont à l'étude. Les plus intéressantes sont celles qui sont associées à des politiques européennes, car il est toujours plus facile de justifier un impôt s'il doit servir à financer une action concrète. Mais les priorités politiques évoluent avec le temps. Aujourd'hui, par exemple, nous mettons l'accent sur les questions de politique extérieure et de défense ; cette préoccupation devrait se traduire dans les prochaines perspectives financières. Après, chaque État devrait aussi déterminer quel pourcentage de son PIB il entend consacrer aux politiques européennes. Certains sont favorables à une légère augmentation. En tant que ministre des Finances portugais, et non pas en tant que président de l'Eurogroupe - cette discussion aura lieu à l'Ecofin -, je suis d'avis de chercher des solutions alternatives pour compenser la perte de la contribution britannique.



M. de T. - La Grèce doit conclure, en août 2018, son troisième plan de sauvetage. Le pays est-il en état de retourner sur les marchés pour se financer sans béquille ?



M. C. - Après l'effort considérable qu'elle a consenti pour corriger ses déséquilibres, la Grèce doit être capable, d'ici au mois d'août, de se financer de manière autonome et de présenter un modèle de croissance économique durable. Cette économie qui, au début de la crise, était une économie fermée, avec de graves problèmes de gouvernance, a su se réformer. Le test sera celui de la résilience : il reste à savoir si la Grèce est prête à affronter avec succès les cycles politiques et économiques qui l'attendent à très court terme.



M. de T. - Comment peut-on accompagner la Grèce dans cette transition ?



M. C. - Il y a diverses possibilités. La Grèce a constitué une réserve de liquidités qui garantit sa capacité d'accès autonome aux marchés. Même si un problème surgissait, elle pourrait compter sur un buffer (amortisseur) financier qui, dans les projections actuelles, pourrait garantir jusqu'à environ 18 mois de financement. Le Portugal a utilisé le même dispositif, avec succès. En tout cas, si la Grèce reste fidèle au plan de réformes, elle pourra toujours compter sur l'Eurogroupe.



M. de T. - Faut-il se résoudre à une renégociation partielle de la dette grecque, qui atteint 180 % de son PIB ?



M. C. - Il faut d'abord faire en sorte que la Grèce soit en mesure de supporter les fluctuations des marchés. Ensuite, il faut un programme de croissance crédible sur lequel puissent reposer ses objectifs de déficit. Si tout se passe bien, si les déficits primaires et la croissance grecque sont soutenables, la dette le sera aussi. C'est une analyse basée sur des calculs à long terme en fonction des conditions actuelles de financement.



M. de T. - Si tout se passe bien, dites-vous... Et si ce n'est pas le cas ?



M. C. - Vous avez raison. C'est pourquoi il faut être prêt à adapter ce futur mécanisme aux conditions de croissance. À l'Eurogroupe, nous travaillons à un mécanisme qui nous permettra d'ajuster le profil du paiement de la dette aux fluctuations de la croissance ; c'est ce qu'on appelle la proposition française. Si la croissance chutait en deçà d'une valeur déterminée, on enclencherait une réduction du rythme du remboursement de la dette. Même chose dans l'autre sens : si la croissance était plus forte, le pays serait en condition de rembourser plus vite plus de dette.



M. de T. - Toute l'Europe a frôlé la catastrophe par la faute d'un pays dont l'économie ne représente que 1,3 % du PIB de l'UE. Comment est-ce possible ?



M. C. - La Grèce est le premier pays de la zone euro qui a eu besoin d'une assistance financière. Il est vrai qu'aucun autre État membre n'avait accumulé autant de déséquilibres. Le pays présentait des fragilités structurelles que l'illusion de prospérité de la première décennie de l'euro avait contribué à masquer. Mais la Grèce n'explique pas tout. La crise est devenue systémique parce que la zone euro disposait, à l'époque, d'une architecture institutionnelle incomplète qui ne permettait pas d'exclure le risque de faillite d'un État membre. Ces problèmes d'architecture institutionnelle ont été corrigés, en partie, pendant la crise. Nous sommes à présent en train de rendre la zone euro plus résiliente face aux futures crises.



M. de T. - La Grèce a supporté des sacrifices plus lourds qu'aucun autre État membre. Les retraites ont été divisées par deux en dix ans. Le déficit a été ramené à 1,1 % du PIB. Et pourtant, le pays ne semble pas tiré d'affaire. Comment expliquez-vous la persistance de ces difficultés ?



M. C. - La situation de la Grèce au début de la crise était très différente de celle des autres États membres, y compris de ceux qui ont fait appel aux plans de sauvetage. L'économie grecque, je l'ai dit, était alors une petite économie fermée qui souffrait de fragilités institutionnelles évidentes au niveau de l'État. À cette époque, qui est heureusement révolue, l'administration publique était trop faible, la sécurité sociale et le système de santé inefficaces, les intérêts corporatistes surpuissants, le tout plaqué sur une économie informelle dont certains indices laissaient deviner l'ampleur... Avec l'adhésion à l'euro, la Grèce a connu une période de croissance qui n'a pas duré. La chute fut d'autant plus rude qu'aucun autre pays européen n'avait laissé ses finances publiques atteindre des niveaux de déséquilibre aussi importants. Pour toutes ces raisons, qui en font un cas unique, la Grèce a été contrainte de faire appel à trois plans de sauvetage successifs et d'accomplir un énorme effort de transformation économique. Aujourd'hui, elle a renoué avec une croissance plus stable et plus soutenue. Mais ne me faites pas dire que le processus d'ajustement était exempt d'erreurs ou que le modèle institutionnel de l'euro n'a pas contribué à faire de la crise grecque une crise systémique...



M. de T. - Qu'a su faire le Portugal que n'a pas su faire la Grèce ?



M. C. - Au départ, les situations étaient différentes. Avant la crise, l'économie portugaise n'était pas extrêmement ouverte - les exportations représentaient 32 % du PIB, contre 42 % aujourd'hui -, mais elle était beaucoup plus ouverte que l'économie grecque. Quand la vague de la crise nous a atteints et que le marché intérieur s'est rétracté, nous avons pu réorienter notre production vers d'autres marchés. La Grèce, elle, s'est effondrée sur elle-même. La dette publique grecque était très majoritairement détenue par les banques nationales, ce qui n'était pas le cas de la dette publique portugaise. L'effet de contagion a donc été plus faible au Portugal qu'en Grèce.

Au Portugal, le programme a été géré avec la Troïka dans l'objectif de permettre au pays de revenir sur les marchés financiers. Au moment où le gouvernement a changé, des doutes ont surgi sur la capacité du pays à respecter les objectifs du Pacte de stabilité et de croissance et à conduire des réformes politiques. Ils ont vite été balayés. C'est le genre de crédibilité vers laquelle, selon moi, la Grèce doit désormais tendre. Ce qui s'est passé au Portugal, c'est que, au vu des résultats, les forces économiques et sociales du pays ainsi que la communauté internationale ont peu à peu repris confiance en l'action du gouvernement, surtout depuis que nous sommes sortis de la procédure de déficit excessif. La dette n'est plus considérée comme un junk bond ; c'est un changement majeur pour l'économie portugaise.



M. de T. - En 2017, le déficit public français va enfin tomber sous la barre des 3 % (2,9 % selon Eurostat). Emmanuel Macron s'est engagé à respecter les objectifs européens de réduction des déficits, mais il promet aussi des baisses d'impôts sans tailler significativement dans les dépenses. Êtes-vous inquiet ?



M. C. - J'étais à Paris en janvier dernier. J'ai parlé au président Macron, au premier ministre, au ministre de l'Économie et des Finances Bruno Le Maire. J'observe que tous sont concentrés sur la volonté de respecter leurs engagements et de sortir de la procédure pour déficit excessif. C'est une excellente nouvelle pour la France et pour l'Europe. Je n'ai aucun doute sur la détermination des autorités françaises à ce sujet. La crédibilité politique se gagne quand on se fixe des objectifs et qu'on les atteint. Un cercle vertueux s'enclenche alors : la confiance attire de nouveaux agents économiques qui vont investir et créer des emplois. La population peut mieux comprendre et accepter les sacrifices qu'on lui demande parce qu'ils s'inscrivent dans un dessein.



M. de T. - Quel jugement portez-vous sur la conduite des affaires économiques sous la présidence Macron ? La France est-elle davantage écoutée ?



M. C. - J'en suis convaincu. J'ai une très bonne relation avec Bruno Le Maire, nous discutons très souvent. Ce que je vois en France, c'est un engagement fort en faveur de la réduction du déficit et du respect des règles du Pacte de stabilité, une énergie réformiste qui renforce la crédibilité du pays. Crédibilité vis-à-vis des marchés, des partenaires européens et, surtout, des gens. Car c'est pour eux que tout homme politique se doit d'agir.



M. de T. - La décision de Donald Trump d'augmenter les droits de douane sur certains produits et les représailles brandies par l'UE vous font-elles redouter une guerre commerciale, voire un retour du protectionnisme ? Comment enrayer le mécanisme ?



M. C. - Par le dialogue. En parlant avec le gouvernement des États-Unis. Il faut faire comprendre aux Américains que les guerres commerciales peuvent avoir un impact à court terme mais que, au fil des mois et des années, elles n'ont que des effets négatifs pour ceux qui y prennent part. Tout le monde y perdrait.



M. de T. - Y a-t-il un risque de fermeture protectionniste au niveau mondial ?



M. C. - Si l'on ne fait rien, c'est possible. C'est pourquoi il faut dialoguer.



M. de T. - Quelles sont les personnalités éminentes, d'hier et d'aujourd'hui, qui peuvent inspirer l'action des hommes d'État ?



M. C. - S'il fallait citer deux sources d'inspiration pour l'action politique, je choisirais Nelson Mandela et Barack Obama. Mandela, pour la justesse de sa cause, son abnégation et la forme altruiste avec laquelle il a embrassé une idée juste. Obama est un exemple plus récent d'un homme qui, dans un contexte politique complexe comme celui des États-Unis, et face à la plus grande crise financière des 80 dernières années, a réussi à bâtir un système de santé publique et à réduire la fracture entre les riches et les pauvres tout en diminuant les déséquilibres budgétaires.





 


Notes :


(1) Mario Centeno comptait faire adopter une réforme ambitieuse qui prévoyait notamment un projet de rupture conventionnelle, un contrat de travail unique, ou encore une baisse des cotisations sociales. Il dut y renoncer devant la ferme opposition de ses alliés parlementaires.

(2) À la fin du mandat du socialiste José Socrates (2005-2011), le Portugal se résout à faire appel à un Programme d'assistance économique et financière qui, pour éviter la faillite du pays, injectera 78 milliards d'euros. Le programme est chapeauté par trois institutions financières (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI) qui, en échange, exigent des réformes structurelles et une cure d'austérité et en contrôlent l'application. Le Portugal est sorti du plan en mai 2014.

(3) Deux des trois grandes agences de notation ont sorti la dette publique du Portugal de la catégorie « spéculative ». En septembre 2017, Standard and Poor's augmente sa note d'un cran, de BB+ (sa meilleure note de la catégorie spéculative) à BBB- (sa moins bonne note de la catégorie « investissement »). En décembre 2017, Fitch remonte sa note de deux crans, de BB+ à BBB. Seule Moody's a maintenu en septembre sa note à Ba1 (sa meilleure note de la catégorie spéculative), assortie d'une perspective positive.

(4) Le salaire minimum est passé de 500 à 580 euros depuis l'arrivée des socialistes aux affaires. Il devrait atteindre 600 euros l'an prochain.

(5) Dans une interview au quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung le 19 mars 2017, Jeroen Dijsselbloem déclare : « Durant la crise de l'euro, les pays du Nord ont montré de la solidarité avec les pays touchés par la crise. En tant que social-démocrate, j'accorde beaucoup d'importance à la solidarité. Mais vous avez aussi des obligations. Vous ne pouvez pas dépenser tout l'argent dans l'alcool et les femmes et ensuite demander de l'aide. »

(6) Dispositif de gestion des crises financières de la zone euro institué en 2012, le MES permet de mobiliser des fonds sur les marchés financiers afin d'aider les États membres en difficulté et de participer au sauvetage de banques privées. Le MES évite ainsi aux États aidés de payer des taux d'intérêt trop élevés.

(7) Le backstop est un « filet de sécurité » qui permet de recapitaliser directement les banques sans que les capitaux transitent par les États des banques concernées. Si cette prérogative passait du MRU au MES, ce dernier pourrait fournir un financement de manière plus rapide et plus massive qu'avec le système actuel.

(8) Mis en place en 2014, le MRU est un système de surveillance bancaire doublé d'un fonds financé par les banques privées de la zone euro. Ce fonds finance les besoins des banques en cas de résolution bancaire (mesures prises pour éviter la faillite d'un établissement financier). Le MRU doit éviter une crise bancaire systémique telle que la crise des subprimes.