Politique Internationale - La Revue n°159 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 159
États Baltes :des centenaires convalescents
Article de Antoine JACOB
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L'année 2018 aurait dû être marquée, dans les trois Républiques baltes, par la satisfaction et la simple joie de franchir le cap des cent ans. Avant tout symbolique, cette étape est en principe synonyme de permanence, de stabilité des institutions et, dans le cas de régimes démocratiques comme ceux de l'Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie, d'une certaine maturité politique. On pouvait s'attendre à des célébrations d'autant plus jubilatoires que le chemin emprunté fut chaotique, semé de drames et d'occupations. Or, si la joie est bien au rendez-vous des diverses manifestations officielles prévues cette année de Vilnius (au sud) à Tallinn (au nord), si elle est bien partagée dans une majorité des foyers baltes, elle n'est pas pour autant dénuée d'une inquiétude lancinante, de doutes quant à l'avenir et d'hésitations sur la meilleure façon de l'aborder.

Un État devient rarement centenaire dans l'insouciance. On l'a vu en 2017 avec la Finlande, juste au nord, qui fait face à des difficultés économiques et sociales (1). C'est plus vrai encore pour chacune des Républiques baltes parce que les tensions entre la Russie et l'Ouest, dont elles se revendiquent pleinement, ne cessent de monter. La moitié de leur existence s'est déroulée sous le joug soviétique. Le retour à la liberté, en 1991, s'est certes effectué pacifiquement, de manière quasi miraculeuse. Mais l'héritage de cette occupation est encore bien palpable à divers niveaux et le Kremlin se charge d'entretenir les braises en s'appuyant sur les médias et une partie des minorités russe (Lettonie, Estonie) et polonaise (Lituanie).

Cela dit, si l'insouciance est absente de ce rendez-vous balte de 2018, ce n'est pas uniquement la faute de la Russie, contrairement à ce que laissent entendre des responsables locaux. Il faut également mentionner le creusement des inégalités économiques et sociales, la déficience de certaines politiques publiques, le comportement des « élites », etc. Autant de paramètres qui ont contribué au dépeuplement progressif de terres déjà peu populeuses (6 millions de personnes y vivent : 2,81 millions en Lituanie, 1,95 en Lettonie et 1,32 en Estonie). À terme, cette érosion démographique pourrait fragiliser ces États par ailleurs rétifs à l'installation de nouveaux arrivants, surtout si ces derniers ne sont ni blancs de peau ni chrétiens. Cette réalité-là, aussi, est porteuse de dissensions que ne manquent pas d'exploiter les autorités russes et leurs relais locaux. Sans oublier les nationalistes baltes.

De l'indépendance à l'annexion

Profitant de l'écroulement de l'empire tsariste, les Républiques baltes déclarent leur indépendance en 1918 : le 16 février en Lituanie, le 24 février en Estonie et le 18 novembre en Lettonie. D'emblée, le nouveau pouvoir bolchevique et l'Allemagne de l'empereur Guillaume II, puis de la république de Weimar, tentent de s'opposer militairement à ces démarches émancipatrices pour le moins hardies. Les Estoniens et les Lettons n'ont-ils pas eu le bon goût, jusque-là, d'avoir toujours été dominés par tels ou tels grands voisins ? Les Lituaniens, dont l'alliance avec les Polonais, au XVIe siècle, avait peu à peu tourné en leur défaveur, ne sont-ils pas rentrés dans le rang (tsariste) après le démantèlement de la Pologne à la fin du XVIIIe ? Et pourtant voilà que, soudain, dans une Grande Guerre finissante, ces petits peuples se proclament indépendants. Ils ne se ressemblent pas en tout point. Mais, outre leur proximité géographique et leur récent passé sous domination russe, ils ont en commun un attachement viscéral à leurs langues respectives, dont l'usage était menacé par la politique de russification menée sous les tsars. En novembre 1918, les trois nouveaux États se dotent de gouvernements provisoires. Et la communauté internationale finit par les reconnaître en 1921 (Estonie, Lettonie) et 1922 (Lituanie). Ce geste cimente la création de pays qui ne demandent qu'à entrer dans le giron européen.

Enfin maîtres de leur sort, ces peuples peuvent pleinement exprimer leurs spécificités linguistiques et culturelles (2). Ils s'emploient également à forger un outil industriel moderne, au côté d'un secteur agricole qui a toujours été leur point fort. Parallèlement, des régimes autocratiques sont mis en place dans les années 1930 à Tallinn, Riga et Vilnius, comme un peu partout en Europe orientale. Cet édifice est fauché par la Seconde Guerre mondiale. Aux termes d'un protocole d'accord secret du pacte germano-soviétique Molotov-Ribbentrop (août 1939), l'URSS conquiert les pays baltes en juin 1940, sans rencontrer la moindre opposition armée. Plus de 160 000 personnes sont déportées vers la Sibérie, en particulier parmi l'intelligentsia locale et les propriétaires terriens. Pour Moscou, c'en est fini de l'indépendance des Républiques baltes, lesquelles deviennent soviétiques à la « demande » d'« assemblées populaires » constituées suite à des parodies d'élections. À l'été 1941, les forces armées allemandes chassent les Soviétiques. S'ensuivent l'extermination (avec l'aide de supplétifs locaux) de la quasi-totalité des communautés juives vivant là, l'enrôlement - volontaire ou forcé - de Baltes au sein d'unités de l'armée allemande, puis la reconquête par l'Armée rouge et la réintégration dans l'URSS (1945).

Si presque toute la communauté occidentale se refuse alors à reconnaître ces annexions de jure, celles-ci s'imposent comme un fait accompli que rien, dans le nouvel ordre mondial en cours de construction, ne vient contester. Les Baltes ont pourtant espéré que l'Occident viendrait à leur secours. Minés par des arrestations, les résistants aux communistes (les « frères de la forêt ») finissent par lâcher prise. De nouvelles déportations vers la Sibérie sont organisées par dizaines de milliers en 1949. La collectivisation de ces pays et leur mise au pas idéologique sont en route ; rien ne peut les arrêter. C'est du moins ce que l'on croit longtemps, à Moscou et dans les pays occidentaux. L'invisible effritement interne de l'URSS, accéléré par la part toujours croissante des ressources dédiées à la course aux armements contre l'Ouest, finit par jouer en faveur des Baltes.

Indépendance restaurée

Inquiets de l'arrivée en grand nombre (en Lettonie et en Estonie) de populations russophones en provenance d'autres républiques soviétiques, opposés à de grands projets industriels qui menacent leur chère nature, ils se mettent à revendiquer une autonomie accrue. Enhardis par le peu de réactions du pouvoir central, des patriotes locaux - communistes ou non - instaurent des « Fronts populaires » (Estonie, Lettonie) et un « Mouvement » (Lituanie) qui remportent la majorité des voix aux élections locales organisées par le système. Le 23 août 1989, plus d'un million et demi de personnes forment une chaîne humaine sur la route reliant Vilnius à Tallinn via Riga pour dénoncer le protocole secret du pacte Molotov-Ribbentrop signé cinquante ans plus tôt. Encore plus rapidement qu'espéré par les intéressés, et quasiment sans effusion de sang (3), les Républiques baltes proclament leur indépendance « restaurée ». Car, pour leurs nouveaux dirigeants, ces États n'ont jamais cessé d'exister. L'annexion n'était qu'une longue parenthèse illégale au regard du droit international.

Le chemin parcouru après 1991 est semé d'embûches. Même si la nouvelle Russie de Boris Eltsine accepte de reconnaître l'indépendance de ces trois anciennes républiques soviétiques, le 6 septembre 1991, les derniers soldats russes basés sur ces territoires ne partent qu'en 1995, faisant planer jusque-là le risque d'un éventuel « incident ». La vie quotidienne des populations estonienne, lettonne et lituanienne s'améliore lentement. L'écart avec les prospères pays nordiques, devenus si proches de l'autre côté de la Baltique, est d'autant plus frappant qu'il est désormais possible de s'y rendre. Les structures issues de l'économie de planification soviétique ne peuvent survivre à la concurrence occidentale. Tout est à reconstruire. Fidèles à leur réputation de travailleurs au sein de l'ex-espace soviétique, les Baltes se retroussent les manches. Et, grâce aux investissements et aux conseils en provenance des pays nordiques, d'Allemagne ou des États-Unis, ils réussissent à remonter progressivement la pente. Leur main-d'oeuvre, au niveau de formation relativement élevé, a l'avantage d'être très bon marché. Des entreprises occidentales délocalisent une partie de leur production sur place ou rachètent des compagnies locales.

Dans les capitales, des gouvernements se succèdent à un rythme rapide. Naguère monochrome (rouge), le paysage politique se complexifie. De nouveaux partis apparaissent, fondés par des personnalités désireuses de reproduire le modèle démocratique, sans nécessairement bien en maîtriser tous les codes. D'autres voient dans la politique un moyen comme un autre de promouvoir leurs entreprises ou leurs intérêts personnels. En Estonie et en Lettonie, le clivage politique est notamment défini par la division ethnico-linguistique. Les partis se positionnent par rapport au sort qu'il convient de réserver aux minorités russes (parfois appelées russophones, pour inclure les gens d'origine ukrainienne, biélorusse, etc.), qu'elles soient installées de longue date (avant l'indépendance de 1918) ou depuis l'occupation soviétique. Faut-il faire de ces « Russes » (30 % de la population en Estonie, 34 % en Lettonie) des citoyens comme les autres alors que leur loyauté vis-à-vis des nouveaux États peut être sujette à caution ? Faut-il leur accorder le droit de vote, au risque de permettre aux partis politiques qui les représentent de revendiquer tout ou partie du pouvoir (municipal ou national) que les Baltes viennent de récupérer ?

Concessions et pragmatisme

Majoritaires, les partis politiques qui attirent un électorat « de souche » n'y sont pas prêts. Ils craignent non seulement de perdre les élections, mais aussi d'avoir à partager les postes dans l'administration. Ils doivent pourtant s'y résoudre, pas à pas, pour espérer être intégrés au sein du camp occidental. L'Estonie puis la Lettonie - la plus réticente - acceptent que ces migrants soviétiques arrivés chez elles entre 1945 et 1991 puissent accéder à la citoyenneté, moyennant un test de langue et de connaissances basiques (hymne, histoire). Quant à ceux qui ne le souhaitent pas ou ne le peuvent pas pour diverses raisons, ils deviennent « non-citoyens » en Lettonie et personnes « de citoyenneté indéterminée » en Estonie. Approuvé dans le monde occidental en raison du contexte historique, ce statut particulier prive les individus concernés du droit d'exercer certaines professions, de voter aux élections nationales (et même aux scrutins locaux en Lettonie) et, a fortiori, de se présenter.

En Lituanie, le fait qu'en 1989 la minorité russe ne représente que 9 % de la population, composée de 80 % d'habitants ethniquement lituaniens, facilite l'attribution automatique de la citoyenneté à tout le monde. La classe politique qui émerge est alors plus proche du schéma connu en Europe de l'Ouest, avec son clivage droite-gauche classique. Le parti social-démocrate, formé notamment d'anciens communistes, se fait rapidement le porte-parole des laissés-pour-compte de la transition à marche forcée vers l'économie de marché. Une fois au pouvoir (1992-1996, 2001-2006), il ne cherche pas pour autant à entraver cette transition, pas plus qu'il ne renonce à ancrer le pays à l'Ouest. À Vilnius comme à Riga et à Tallinn, la peur de la Russie continue à déterminer la politique étrangère des gouvernements successifs. Et l'on ne comprend pas que Vladimir Poutine, élu président en 1999, puisse susciter un quelconque espoir dans les capitales occidentales.

Cette méfiance, compréhensible au regard de l'Histoire, s'accompagne néanmoins de pragmatisme. Compte tenu de la proximité de la Russie, dont la langue est parlée par tous ou presque, mieux vaut faire du commerce avec elle. Tant qu'elle aura besoin des ports baltes pour importer et exporter des produits et des matières premières, pourquoi se priver de ce transit dont les recettes font du bien à des pays sans grandes ressources naturelles ? Faut-il refuser de vendre aux Russes les produits agricoles ou mécaniques baltes qu'ils souhaitent acquérir ? Et puisque de riches Moscovites et Pétersbourgeois veulent investir dans l'immobilier et les entreprises baltes, ou placer de l'argent dans des banques sises à Riga, au nom de quoi devrait-on les en empêcher ? C'est ainsi que, parallèlement à un discours officiel de plus en plus méfiant à l'égard de Vladimir Poutine, les affaires avec la Russie prospèrent dans la plus grande discrétion. C'est bon pour la balance commerciale des pays baltes et pour le compte en banque de certains hommes d'affaires, y compris des proches de partis politiques appelant à plus de fermeté vis-à-vis du Kremlin.

Missions accomplies

Au printemps 2004, moins de quinze ans après le retour à l'indépendance, les Baltes peuvent souffler. Les portes de l'Otan s'ouvrent à eux le 29 mars, celles de l'UE le 1er mai (4). Les trois États sont les bienvenus, alors que l'Estonie a longtemps devancé ses deux cousines en raison d'une économie plus dynamique et d'un climat plus « nordique » en matière politique et sociétale. La performance, dont le mérite ne revient pas qu'aux Baltes, est considérable. En ce qui concerne l'adhésion à l'UE, ils ont dû se mettre au diapason de l'acquis communautaire, adopter moult lois, modifier les systèmes judiciaires, tailler dans les secteurs économiques jugés non rentables (notamment l'agriculture et la pêche), etc. Il a fallu aussi que certains États européens surmontent leurs réticences à l'idée d'accueillir des pays qui entretiennent des relations aussi complexes avec Moscou et dont le niveau de vie est aussi éloigné de celui de l'Ouest. La possibilité de reporter de quelques années la libre circulation des travailleurs originaires des nouveaux États membres constitue une consolation pour ceux qui, parmi les anciens, craignent que l'arrivée d'une main-d'oeuvre peu chère ne se traduise par du dumping social.

Quant à l'entrée dans l'Otan, elle est perçue comme problématique dans diverses capitales. À Moscou bien sûr, qui voit d'un mauvais oeil cette alliance militaire s'étendre jusqu'à ses portes. Moins de 170 kilomètres séparent Narva, ville frontalière du nord-est de l'Estonie, de Saint-Pétersbourg. Le Kremlin saura en user pour nourrir l'idée d'une nation russe encerclée par ses « ennemis ». Mais à Berlin, Paris et ailleurs, certains se demandent aussi si cet élargissement est judicieux. L'article 5 de la Charte de l'Otan garantit que tout État membre agressé militairement sera aussitôt défendu par les autres. Faudra-t-il donc vraiment se porter au secours des petits pays baltes et risquer une guerre avec Moscou, dans le cas - jugé alors pourtant hautement improbable - d'une attaque contre l'un d'entre eux ? Sous-entendu, le jeu en vaut-il la chandelle, étant donné l'emplacement géographique et la taille des pays baltes ? À cause de l'enclave russe de Kaliningrad - grande base militaire sur la Baltique aux frontières de la Lituanie et de la Pologne - et de la non-adhésion à l'Otan de la Suède et de la Finlande, la défense des États baltes s'avérerait, en effet, des plus complexes et incertaines. Ces derniers se félicitent en tout cas d'avoir rejoint l'Alliance atlantique après la brève guerre qui oppose la Russie à la Géorgie, une autre ancienne république soviétique, à l'été 2008. Présidente lituanienne en tête, ils demandent alors à l'Otan de préparer des plans concrets destinés à leur venir en aide en cas de besoin (5). Un voeu qui sera satisfait peu de temps après.

Les « tigres baltes » dans la tourmente

Mais l'attention générale se porte vite sur un autre fléau : la crise financière internationale à laquelle n'échappent pas les « tigres baltes ». Tel est le sobriquet dont on affuble alors ces pays. Leurs économies respectives affichent des taux de croissance spectaculaires (en 2006, 11,9 % en Lettonie, 11,2 % en Estonie et 7,5 % en Lituanie). Les salaires progressent jusqu'à plus de 20 % par an en raison d'une pénurie de main-d'oeuvre. L'inflation n'est pas en reste. De nombreux ménages s'endettent, sans cesse sollicités par les banques. Quelques économistes mettent en garde contre la surchauffe et la fragilité de ce modèle de développement. Ils ne sont pas entendus par les gouvernements ultralibéraux, grisés comme la population par cette rupture avec le régime pain sec des années 1990. De plus, l'adhésion à l'UE s'est traduite par une injection significative de fonds européens qui contribue à donner aux autorités en place l'impression que rien ne pourrait enrayer la croissance.

Échaudés par la soudaine raréfaction du crédit qui fait suite à la faillite de la banque américaine Lehman Brothers (septembre 2008), les investisseurs étrangers se détournent des pays baltes. Le secteur bancaire local, bien que garanti en majeure partie par des maisons mères nordiques, est soumis à de fortes pressions, notamment en Lettonie. Deuxième banque du pays, la Parex Banka voit sa clientèle, dont une partie non négligeable est domiciliée dans d'autres ex-républiques soviétiques, retirer ses avoirs en masse. C'est le déclencheur d'un début de panique qui oblige Riga, en novembre 2008, à nationaliser cette banque et à solliciter l'aide du Fonds monétaire international (FMI). Lequel accepte de monter un plan de sauvetage de 7,5 milliards d'euros, montant considérable pour un pays peuplé alors de 2,3 millions de personnes. Pour les créanciers, il faut absolument éviter un écroulement du secteur bancaire letton, de crainte qu'un tel scénario ne se reproduise en Lituanie ou en Estonie.

Si cette intervention a l'effet escompté, la crise en Lettonie fait toutefois tache d'huile. Bien que les économies estonienne et lituanienne soient un peu moins fragiles, elles n'échappent pas à la spirale négative. Le gouvernement lituanien est à deux doigts de solliciter à son tour une aide du FMI. Côté devises, le lats letton, la couronne estonienne et le litas lituanien sont soumis à rude épreuve sur les marchés. Une partie des réserves des Banques centrales des trois pays y passe, mais ces monnaies - arrimées à l'euro dans des fourchettes étroites - tiennent bon.

Déflation interne et départs vers l'étranger

Les gouvernements baltes préfèrent ne pas dévaluer, contrairement aux recommandations émises par certains dans l'espoir de doper les exportations. La politique choisie est celle d'une déflation interne, qui se traduit par une baisse des prix mais aussi des salaires (la plus forte au sein de l'UE en 2009) et, au bout du compte, du niveau de vie général. Bon nombre de familles et d'entreprises ayant contracté des emprunts se retrouvent dans l'incapacité de rembourser leurs mensualités. La consommation décroche, la décroissance s'installe. En 2009, le PIB recule de 18 % en Lettonie, de 15 % en Lituanie et de 14,5 % en Estonie, soit les plus fortes contractions dans l'UE cette année-là. Le chômage frappe jusqu'à 20 % de la population active (en Lettonie). Dans les trois pays, l'austérité est de rigueur. Les populations s'appauvrissent, en particulier dans les campagnes. Comment vivre lorsqu'on perd son emploi, lorsque son salaire est réduit de 20 % (dans la fonction publique) ou que les heures supplémentaires et les primes sont supprimées ? La réponse passe par un essor de l'économie au noir, un retour du troc et des départs à l'étranger par dizaines de milliers.

Alors que dans d'autres régions d'Europe, une telle dégradation du marché du travail et l'absence d'une protection sociale digne de ce nom auraient provoqué grèves et émeutes, elles sont accueillies ici avec une bonne dose de placidité, doublée d'une pointe de fatalisme. Mis à part une journée de manifestations ayant mal tourné en janvier 2009 à Riga et à Vilnius, et quelques sautes d'humeur contre la fermeture d'un hôpital ou d'une école, les pays baltes ne connaissent pas de troubles sociaux notables pendant la crise, ni de hausse particulière de la criminalité. Autre fait étonnant : à l'exception de la Lituanie, les gouvernements en place sont reconduits aux législatives (2011 en Estonie, 2010 et 2011 en Lettonie (le second scrutin a été convoqué après la dissolution du Parlement par le président Zatlers, alors parti en guerre contre les oligarques du pays)).

L'Estonie est la première à rebondir dès 2010. Du fait de la baisse des salaires, des entreprises étrangères recommencent peu à peu à délocaliser leur production dans le pays. Grâce à une politique budgétaire plus responsable que celles de ses cousines baltes (déficit budgétaire de 2,6 % en 2009), Tallinn parie désormais sur une adhésion à la zone euro, perçue comme impérative pour réellement stabiliser le pays et l'ancrer plus solidement à l'Ouest ; et cela, malgré la crise de confiance qui frappe alors la monnaie européenne. Pari réussi : en 2011, l'Estonie devient le 17e membre de la zone euro, celle-ci prouvant ainsi qu'elle n'a pas perdu tout potentiel attractif. La Lettonie, qui se remet de la crise plus vite que prévu (du moins au regard des statistiques), y entre à son tour en 2014 ; la Lituanie les rejoint l'année suivante.

Tensions avec Moscou

Les séquelles de la crise financière à peine surmontées, les Baltes sont saisis d'une nouvelle angoisse vécue de manière plus existentielle encore. Mars 2014 : la Russie de Vladimir Poutine annexe la Crimée, territoire ukrainien peuplé en grande majorité de populations d'origine et de langue russes. Une guerre plus ou moins larvée l'oppose à l'armée de Kiev. Estoniens, Lettons et Lituaniens ne peuvent s'empêcher de dresser un parallèle entre ce qui se déroule en Crimée et leur propre annexion passée, au début de l'occupation soviétique. De même sont-ils nombreux à croire que le Kremlin ne s'arrêtera pas là et qu'après la Crimée il voudra reconquérir d'autres confettis de l'ancien empire russe et de l'ex-URSS, par la force ou par des voies détournées (6). Puisque de fortes minorités d'origine et de langue russes vivent en Estonie et en Lettonie, notamment dans les régions orientales, et puisque Moscou a souvent dénoncé les discriminations dont elles feraient l'objet, il y a des raisons évidentes de s'alarmer, entend-on. Les débats télévisés vrombissent de scénarios catastrophe. Des familles baltes échafaudent des plans d'évacuation en cas d'agression, avec points de rendez-vous à Berlin ou ailleurs, transferts d'argent sur des comptes bancaires ouest-européens, etc. Les dirigeants politiques s'agitent à l'étranger pour sensibiliser au danger ceux qui, d'après eux, le sous-estiment. La présidente lituanienne Dalia Grybauskaite et son homologue estonien Toomas Hendrik Ilves sont les plus audibles.

Le refus de Vladimir Poutine de rendre la Crimée, l'enlisement du conflit avec l'Ukraine et le spectaculaire effort de réarmement des forces russes convainquent les dirigeants des États membres de l'UE, ainsi que l'administration Obama, de durcir le ton vis-à-vis de Moscou. Des sanctions économiques sont adoptées. Et c'est avec un certain soulagement que les Baltes - et les Polonais - voient débarquer sur leur sol des contingents venus d'autres pays membres de l'Otan. Depuis 2017, ces forces se relaient pour maintenir une présence certes réduite (environ 4 000 militaires au total) mais dissuasive. Les minuscules armées des pays baltes sont mieux équipées, leurs budgets musclés de manière à atteindre 2 % du PIB (7) - niveau exigé par les États-Unis depuis l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2017. En Lituanie, le service militaire est réintroduit au début de 2015, sans pour autant devenir obligatoire (3 800 jeunes hommes seront concernés en 2018). Dans les trois pays baltes, un élan patriotique incite les adultes à rejoindre l'armée de réserve ou à se former à l'auto-défense. Les couleurs des drapeaux nationaux, déjà très présentes depuis 1991, sont plus que jamais à la mode. De ce point de vue là, les célébrations du centenaire tombent à pic.

Des minorités mal à l'aise

Tout le monde ne fête pas ce centenaire avec la même intensité. Au sein des minorités russes, le patriotisme est plus diffus, voire inexistant parmi les personnes (minoritaires) les plus remontées contre les autorités du pays où elles résident. Près de trente ans après le retour des États baltes à l'indépendance, on y trouve, en effet, des nostalgiques de l'URSS ou du moins des positions qu'occupaient dans le système communiste les migrants arrivés là pour travailler à l'usine ou servir l'Armée rouge. Certains ont le sentiment d'avoir été trahis par ces Lettons et ces Estoniens qui, avant 1991, avaient promis que tous les habitants seraient égaux une fois la liberté retrouvée. Leur refus d'accorder automatiquement la citoyenneté à tous ceux arrivés après la guerre et à leurs descendants reste en travers de la gorge des plus rancuniers. D'autres, dans les trois pays, s'estiment méprisés par les gouvernements en place, ou suspectés en permanence en raison de leurs origines russes.

De fait, il n'est pas évident d'appartenir à ces minorités qualifiées ici et là de « cinquième colonne » de Moscou. Leurs membres sont plus ou moins implicitement sommés de donner des gages de loyauté envers des États qui ont parfois semblé tout juste les tolérer. Les autorités estoniennes et lettonnes s'accommodent encore de la présence de « non-citoyens » sur leurs territoires (8). La réduction progressive de la part des cours dispensés en langue russe dans les écoles réservées à ces minorités - vue comme un moyen de mieux les intégrer - est parfois interprétée comme une volonté de gommer leurs spécificités, d'autant que le russe n'a pas le statut de seconde langue officielle. Moscou dénonce une « atteinte aux droits humains ». Une accusation que les nationalistes baltes s'empressent d'exploiter pour exiger plus de fermeté envers ces minorités qui continuent à les « occuper »... En même temps, ils sont de plus en plus nombreux, dans ces mêmes minorités, à ne pas se reconnaître dans la Russie actuelle ni dans son régime politique. Lorsqu'ils s'y rendent, beaucoup s'y sentent presque comme des étrangers.

En Lituanie, le contexte est assez différent. Avec près de 7 % de la population, la minorité polonaise est devenue la plus importante minorité du pays (9) et la plus vindicative. Bizarrement, étant donné la méfiance traditionnelle de la Pologne à l'égard de Moscou, cette minorité est plutôt réceptive au discours officiel russe. Une telle particularité s'explique, entre autres raisons, par le souci tactique de peser davantage dans le débat avec les autorités lituaniennes, qu'il s'agisse de l'enseignement de la langue polonaise dans les écoles de la région frontalière ou de l'utilisation (interdite par Vilnius) des lettres de l'alphabet polonais dans les documents officiels lituaniens et les panneaux de signalisation. De plus, une partie de la minorité polonaise vit également dans l'espace culturel et médiatique russe.

C'est précisément pour tenter de réduire l'influence du Kremlin au sein des minorités vivant dans les pays baltes que les autorités locales durcissent leurs réglementations à l'encontre des chaînes de télévision russes émettant dans la région. Celles-ci sont très populaires : dotées de moyens incomparablement plus élevés que les chaînes nationales baltes, elles sont plus agréables à regarder. Le problème, c'est qu'elles véhiculent aussi le point de vue du Kremlin ou celui des ultranationalistes russes. Elles sont donc régulièrement interdites, pendant quelques mois, pour avoir relayé de la « désinformation » ou une version « révisionniste » de l'histoire des pays baltes, pour « diffamation » ou « incitation à la haine raciale ». Cette lutte d'influence est compliquée. De plus en plus d'informations passent par les réseaux sociaux, plus insaisissables. Des campagnes de « fake news » à la russe sont craintes, notamment en prévision des prochaines élections législatives lettonnes, prévues pour le 6 octobre 2018.

Le délicat partage du pouvoir

Dans ce pays, le principal parti politique représentant la minorité russe est bien placé pour arriver une nouvelle fois en tête, comme on l'observe à chaque scrutin parlementaire depuis 2011. La Concorde est dirigée par Nils Usakovs qui, depuis 2009, est le premier maire « russe » de Riga depuis l'indépendance. Si la capitale est peuplée en majorité de membres des minorités, ce n'est pas le cas de l'ensemble du pays. Cet élu y fait figure d'épouvantail auprès des Lettons de souche. Qui plus est, son parti est lié, depuis une dizaine d'années, par un accord de coopération avec Russie unie, formation russe très proche de Vladimir Poutine. Il se trouve donc une majorité de partis « lettons-lettons » pour faire bloc et maintenir la Concorde hors des coalitions gouvernementales. Combien de temps cette exclusion durera-t-elle ? Comment est-elle ressentie par ceux des membres de la minorité russe qui se sentent foncièrement lettons ? Cela ne risque-t-il pas, à terme, de faire le jeu de Moscou ? La situation pourrait toutefois évoluer : à l'automne 2017, Nils Usakovs a en effet dénoncé l'accord avec Russie unie - une décision qu'il justifie par le ralliement en cours de sa formation au Parti socialiste européen.

En Estonie, au contraire, le parti du Centre, qui draine le gros des suffrages de la minorité russe, siège au gouvernement depuis novembre 2016, à la suite d'un renversement d'alliances provoqué par deux partis « esto-estoniens ». C'est même le nouveau chef du Centre qui dirige la coalition au pouvoir. Certes, Jüri Ratas, contrairement au Letton Nils Usakovs, n'est pas d'origine russe. Mais son parti a également conclu un accord de coopération avec Russie unie. Jüri Ratas se refuse jusqu'à présent à le dénoncer, affirmant qu'il est « gelé depuis plusieurs années ». Ce qui ne l'a pas empêché d'accéder à la tête du gouvernement, sans pour autant que la position estonienne (pro-Otan, pro-UE) ne s'infléchisse dans le sens d'une plus grande compréhension envers la Russie. Tout au plus la nouvelle coalition gouvernementale affirme-t-elle vouloir assouplir le processus de naturalisation et mener une politique sociale plus favorable aux démunis, qui constituent une bonne partie de l'électorat « russe » local.

Si de nouveaux partis politiques volontiers populistes apparaissent à l'occasion dans le paysage balte, c'est surtout en Lituanie qu'ils rencontrent le plus de succès. Après celui fondé par un ancien pilote, Rolandas Paksas, devenu président de la République (puis destitué en raison de ses liens avec le crime organisé), après la formation créée par un Russe d'origine ayant fait fortune dans le business du gaz puis du cornichon, Viktoras Uspaskich, désigné ministre de l'Économie (qui a dû démissionner pour fraude fiscale), c'est au tour de celui lancé par un richissime agriculteur reconverti dans les affaires (y compris avec la Russie, où il vend des engrais) de siéger au gouvernement depuis les législatives d'octobre 2016. Le parti de Ramunas Karbauskis a prôné durant la campagne électorale un singulier mélange de centrisme à la mode agraire (fondé sur des valeurs campagnardes traditionnelles) et de dirigisme étatique (création d'un monopole public de la vente d'alcool et d'une banque de développement régional), mâtiné d'euro-scepticisme. Son leader avait pris position contre le passage à l'euro. Mais depuis que son lieutenant, l'ancien chef de la police Saulius Skvernelis, est devenu premier ministre, la ligne officielle lituanienne en matière de diplomatie et de politique de sécurité n'a pas bougé. Il est vrai que l'actuelle présidente de la République, la très énergique Dalia Grybauskaite, veille au grain. Qu'en sera-t-il une fois son mandat arrivé à terme, en mai 2019 ?

Terreau traditionaliste

Bien que les trois pays se déclarent favorables aux valeurs ouest-européennes - et qu'ils soient globalement bien disposés à l'égard de l'UE -, une lutte sourde oppose, à des degrés divers, les tenants de la tradition en matière de famille, de moeurs, de religion et d'immigration aux partisans d'une ligne plus progressiste. Ces derniers, s'ils marquent des points chez les jeunes, qui voyagent plus que leurs aînés, n'ont pas pour autant la vie facile. Car il existe un terreau propice au conservatisme, entretenu par les hiérarchies des trois Églises (catholique, luthérienne et orthodoxe), des artistes et des intellectuels et, bien sûr, par quelques partis politiques, dont l'Alliance nationale (ultranationaliste), membre incontournable des coalitions au pouvoir en Lettonie. Ironie de l'histoire : leurs valeurs sont également revendiquées et promues par cette Russie poutiniste que détestent tant certains de ces traditionalistes. Chez les progressistes, on se demande combien de temps il faudra pour que les ultranationalistes et les partis représentant les minorités russes collaborent sur des sujets comme la place des homosexuels dans la société ou l'accueil des réfugiés et des immigrés musulmans.

Sur ce dernier point, les États baltes sont gênés aux entournures. Longtemps occupés, et ayant dû composer avec les migrants soviétiques restés après 1991, ils estiment avoir eu plus que leur lot de difficultés. Aussi, lorsque après la crise migratoire de 2015 la Commission européenne dresse un plan de relocalisation de Syriens, d'Irakiens et autres Afghans arrivés en Grèce et en Italie, la pilule a du mal à passer. Les quotas fixés par Bruxelles pour chaque État membre vont même jusqu'à rappeler à certains les oukases de Moscou. Les gouvernements baltes font néanmoins le minimum demandé, tout en se félicitant à demi-mot de voir repartir vers d'autres pays de l'UE (plus accueillants ou plus généreux) environ la moitié des quelques centaines de réfugiés venus chez eux.

Il est vrai que les dirigeants de ces jeunes républiques n'ont guère eu le temps, ni la volonté politique, de bâtir un système de protection sociale efficace. Certes, des faveurs sont prodiguées ici ou là, qui aux parents avec enfants, qui aux retraités. Mais le niveau général reste très bas, alors que le coût de la vie ne cesse d'augmenter. Cette réalité explique pourquoi bon nombre de Baltes partent vivre à l'étranger et rechignent à rentrer chez eux. La Lettonie a perdu 20 % de sa population depuis 1991, la Lituanie légèrement plus. L'Estonie, elle, a réussi, depuis 2015, à inverser le flux migratoire mais le problème, s'il n'est pas aussi aigu, n'en existe pas moins. Le discrédit dont souffrent les gouvernements et les partis politiques, jugés corrompus et indifférents aux préoccupations des citoyens, ne fait qu'aggraver le phénomène (10). Idem avec le creusement des inégalités économiques entre une minorité de nantis et les autres. Longtemps, tout adulte a payé le même pourcentage d'impôts sur le revenu : par exemple, 23 % en Lettonie, que l'on soit millionnaire ou que l'on gagne le salaire minimum, actuellement de 430 euros par mois (400 euros en Lituanie, 500 en Estonie). Difficile, dans ces conditions, de continuer à croire aux promesses et aux appels des gouvernants à rester au pays. Même si, depuis 2017, une pincée de progressivité a été introduite dans l'impôt sur le revenu en Lettonie et en Estonie (et pourrait l'être en Lituanie).

En guise de conclusion...

S'ils ne sont pas toujours vécus avec la même acuité dans chacun des trois pays, ces défis extérieurs et internes n'en compliquent pas moins la (re)construction de leurs identités respectives. Les Baltes n'ont pas toutes les cartes en main, loin de là. Si la situation ne s'était pas dégradée entre Moscou et les pays occidentaux, les plaies de l'héritage soviétique auraient eu des chances de cicatriser un peu plus rapidement. Ces tensions ont incité la Russie à reporter la ratification de l'accord sur sa frontière avec l'Estonie, le dernier à avoir été signé (en 2014) avec ces anciennes républiques soviétiques. Potentiellement délétère, le chapitre de la collaboration de ressortissants baltes avec le KGB durant l'occupation n'est pas non plus complètement refermé. Cela dit, les dirigeants baltes portent, eux aussi, une part de responsabilité dans la persistance de ces pommes de discorde. Outre le cas complexe des minorités déjà évoqué, qui fait l'objet d'accusations réciproques, subsiste la question des dégâts causés par l'occupation soviétique, que les États baltes sont en train de chiffrer pour éventuellement demander à Moscou de les dédommager.

Indépendantes depuis cent ans sur le papier, ces trois Républiques n'ont en fait vécu que quarante-neuf ans de réelle indépendance (1918-1940, 1991-2018). C'est peu au regard de leur histoire. Cette brièveté ne rend leurs accomplissements que plus méritoires. De nos jours, l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie font partie intégrante d'organisations structurantes, de l'UE à l'Otan en passant par l'OCDE (sauf la Lituanie, candidate bien partie pour être acceptée). Elles appartiennent à la zone euro et à l'espace Schengen. Pour mieux asseoir encore leurs positions, elles s'emploient, avec l'aide de fonds européens, à réduire leur dépendance énergétique à l'égard de la Russie grâce à des connexions aux réseaux européens (via la Pologne, peu coopérative sur le sujet, la Suède et la Finlande). Idem dans le transport, avec la construction prévue d'une ligne de chemin de fer rapide (Rail Baltica) qui, pour une fois, irait du sud au nord et non d'est en ouest, qui plus est avec un écartement de rail ouest-européen et non plus russe. Mais des questions de suprématie ou de contrôle entre États baltes retardent la réalisation de ces projets. Ces pays, qui ne pèsent pas bien lourd sur les plans démographique et économique, auraient pourtant tout intérêt à faire taire leurs querelles de voisinage et à mettre leurs forces en commun.



 


Notes :


(1) La Finlande a été plus lente que ses voisines nordiques à se remettre de la crise financière de 2008. En récession de 2012 à 2014, elle est décrite un temps comme « le nouvel homme malade de l'Europe » (titre paru dans le Financial Times). Les déconvenues de Nokia symbolisent ce déclin. Depuis, le pays a peu à peu remonté la pente, au prix d'une politique d'austérité menée par un gouvernement allant du centre droit à la droite populiste xénophobe.

(2) L'estonien appartient au groupe des langues finno-ougriennes, tandis que le letton et le lituanien constituent la petite branche balte des langues indo-européennes.

(3) La « Révolution chantante », telle qu'on l'a baptisée sur place et à l'étranger, a fait 27 morts en 1991, lors d'opérations des forces de l'ordre soviétiques.

(4) Les pays baltes adhèrent à l'Otan en même temps que quatre pays d'Europe centrale, à l'UE en même temps que sept pays méditerranéens et d'Europe centrale.

(5) Lire « La Dame de fer de Vilnius », entretien avec la présidente Grybauskaite paru dans Politique Internationale, n°126, hiver 2010.

(6) L'ouverture, à l'été 2015, d'une enquête par la justice russe sur les fondements juridiques de l'indépendance des pays baltes (en 1991) a alors inquiété les autorités de ces trois États. Lancée à la demande de députés pro-Kremlin, elle semble être restée sans suite.

(7) L'Estonie a quasiment toujours respecté son engagement de consacrer 2 % de son PIB à la défense.

(8) En Lettonie, les « non-citoyens » étaient au nombre d'environ 240 000 en 2017, soit 12 % de la population. En Estonie, les personnes « de citoyenneté indéterminée » étaient environ 82 000, soit 6 % de la population.

(9) Dans la capitale de la Lituanie, Vilnius, qui fut occupée par la Pologne durant la première partie de l'indépendance lituanienne, dans l'entre-deux-guerres, la minorité polonaise représente environ 16 % de la population. Cette proportion grimpe jusqu'à plus de 80 % dans des villages tout proches de la frontière commune.

(10) Dans les trois pays, des affaires de corruption impliquent régulièrement des personnes travaillant dans les secteurs public et privé, ainsi que des personnalités politiques. L'Estonie est un peu moins touchée que ses voisines du Sud. Depuis février 2018, le gouverneur de la Banque centrale lettonne lui-même est officiellement soupçonné d'avoir obtenu des pots-de-vin de la part d'au moins une banque. Remis en liberté après interrogatoire, Ilmars Rimsevics refusait de démissionner au moment de boucler cet article. L'affaire a eu l'effet d'un petit séisme dans le pays où ce responsable, gouverneur depuis 2001, était l'une des rares personnalités du monde politico-économique dont le nom n'était pas associé à une affaire de corruption et qui, à ce titre, jouissait d'une certaine considération.