Politique Internationale - La Revue n°159 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 159
Estonie : les recettes d'un succès
Entretien avec Kersti Kaljulaid
Présidente de la République d'Estonie depuis octobre 2016.
conduit par
Antoine JACOB
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Antoine Jacob - Madame la Présidente, quelles sont les principales réalisations de la république d'Estonie que vous souhaiteriez mettre en avant en cette année de centenaire ?



Kersti Kaljulaid - Je voudrais retenir avant tout les progrès réalisés dès la restauration de l'indépendance de notre État, en 1991. L'Estonie a embrassé d'emblée les valeurs des démocraties libérales : État de droit, indépendance des médias, libertés individuelles, droits de l'homme, etc. Autant d'éléments qui devraient s'imposer tout naturellement dans n'importe quel pays où revient la liberté après des décennies d'occupation. Nous voulions simplement pouvoir faire tout ce que nous n'avions pas pu faire lorsque nous étions sous le joug soviétique : voyager librement, parler et écrire sans risquer d'être punis, faire du commerce avec qui bon nous semble. Qui plus est, de telles valeurs garantissent la prospérité économique et l'insertion d'un État dans la communauté internationale. Or nous en avions un immense besoin. Si bien que, lorsque l'Estonie a été invitée à entamer des négociations sur l'adhésion à l'Union européenne, à la fin des années 1990, les chapitres consacrés à ces valeurs fondamentales ont pu être très rapidement bouclés. Nous étions prêts.



A. J. - Rodéo, un documentaire sorti début 2018 dans les salles, montre à quel point les conditions de vie des Estoniens étaient difficiles au sortir de l'occupation soviétique, et la marge de manoeuvre des nouvelles autorités, limitée...



K. K. - C'est exact. La transition n'a pas été facile, loin de là. Pour la rendre moins pénible, il aurait été plus confortable d'emprunter à l'étranger, d'autant que le pays n'avait pas de dette extérieure. Mais le gouvernement dirigé par Mart Laar (1992-1994) a préféré lancer une réforme monétaire, avec la création de notre propre monnaie : la couronne estonienne. Pour lui donner la plus grande stabilité possible, nous avons opté pour un régime dans lequel la parité de notre devise était strictement fixe par rapport au deutschemark. Il était extrêmement important que les gens aient confiance en la couronne et que l'inflation chute. Nous nous y sommes tenus, malgré les épreuves et le coût social. Dès lors, le gouvernement a pu rapidement proposer un budget à l'équilibre, ce qui est devenu l'une des marques de fabrique de notre politique économique.

Outre la stabilité monétaire, les nouveaux dirigeants estoniens ont promis l'adhésion à l'UE et à l'Otan. Cela n'a pas été facile non plus. Nous avions un tel retard à combler après un demi-siècle de soviétisme ! Il y avait tant de points à respecter, il fallait ne rien oublier. Je me souviens, en tant que conseillère pour la politique économique de Mart Laar lors de son second passage à la tête du gouvernement (de 1999 à 2002), d'avoir négocié avec la Commission européenne. Nous avons travaillé dur... Rien n'aurait pu se faire sans le soutien de la population. Sa résistance relève du sisu, cette force de caractère chère à nos cousins finlandais.

Plus tard, en 2009, le premier ministre Andrus Ansip s'est montré à son tour plein de hardiesse, dans un contexte très compliqué. Rappelez-vous : c'était peu après la crise financière de 2008, nous étions en pleine récession. Le gouvernement a alors saisi l'« opportunité » que représentait cette récession pour remplir le critère de l'inflation en vue d'entrer dans la zone euro (1). Ce critère aurait été très difficile à atteindre avant la crise, à cause de la forte croissance économique et de la hausse des salaires. Mais c'était devenu possible en 2009. Sauf qu'il fallait, en même temps, afficher un budget maîtrisé... Le gouvernement Ansip a réussi ce tour de force. Et, là encore, les Estoniens ont fait preuve d'une endurance remarquable face à l'adversité.



A. J. - Comment expliquez-vous qu'en cette période de crise financière particulièrement sévère, avec une chute du PIB de 14,5 % entre 2008 et 2009, il n'y ait pas eu de mouvements de protestation notables dans le pays ?



K. K. - Expliquez-moi plutôt à quoi sert de brûler des voitures sur la voie publique, comme cela se pratique en France ! Nous ne voyons pas l'intérêt d'un tel comportement... Endommager les biens d'autrui n'est vraiment pas une coutume locale. Ici, les gens savent retrousser leurs manches et se mettre au travail. Ce qui ne les empêche pas de porter un regard critique sur leurs gouvernants. Croyez-moi, ce n'est pas facile de diriger ce pays. Les médias aussi nous surveillent de près et ne nous passent rien. S'il est dur, le débat n'en est pas moins honnête. C'est sans doute pour cette raison que les Estoniens n'ont pas besoin de descendre dans la rue pour manifester.

Pour être exacte, ils l'ont tout de même fait au début des années 1990, comme le montre d'ailleurs le documentaire Rodéo dont nous parlions. En effet, après la disparition de l'URSS, de nombreux retraités ont protesté contre la disparition de leurs économies. Ils avaient du mal à comprendre que le nouveau gouvernement estonien n'y était pour rien. Le maigre pécule qu'ils avaient amassé en roubles avait fondu sous l'effet de la forte inflation en Russie. Heureusement, les conditions économiques se sont nettement améliorées depuis en Estonie. Certes, les pensions restent peu élevées. Mais 450 à 500 euros par mois pour les plus âgés des retraités, ce n'est pas si mal pour des personnes qui n'ont pas du tout cotisé.



A. J. - Puisque nous évoquons le niveau de vie, l'OCDE a relevé, dans son rapport 2017, qu'« environ un quart de la population est toujours exposé au risque de pauvreté (...). Quant au filet de protection sociale, il ne fournit pas le soutien qu'il faudrait aux personnes qui en ont le plus besoin ». Est-ce normal pour un pays qui se veut plus « nordique » que balte ?



K. K. - Il s'agit de pauvreté relative qui doit être appréciée en fonction du niveau de vie global. Mais, effectivement, notre système fiscal, par ailleurs excellent, a plongé un certain nombre de personnes aux revenus faibles dans une situation difficile. En Estonie, tout le monde est traité sur un pied d'égalité, avec un impôt sur le revenu à taux unique, actuellement fixé à 20 %. Pour éviter que les plus démunis ne soient pénalisés, le gouvernement actuel a décidé de relever à 500 euros par mois le seuil à partir duquel un contribuable est imposable. Cette mesure va également dans le sens d'une plus grande efficacité : si les gens ont plus d'argent, l'État doit verser moins d'aides sociales.

Aujourd'hui, si l'on regarde le tableau d'ensemble, l'Estonie n'est plus un pays pauvre. Dans le classement de l'OCDE, qui repose sur le PIB, elle occupe la 37e place sur 172. Pourtant, les Estoniens se voient encore comme un pays à moyens revenus. Changer la perception qu'on a de soi-même prend du temps. C'est l'une des missions que je me suis fixées. J'aimerais faire comprendre aux Estoniens que nous sommes désormais assez riches pour aider les « faibles ». Cela dit, dans notre pays, l'enseignement et le système de santé sont accessibles à tous, quels que soient les revenus ou le lieu de résidence. Nous faisons en sorte que les écoles dans les zones les moins peuplées soient d'un bon niveau et que les jeunes issus des milieux les plus modestes puissent étudier dans les mêmes universités que les enfants de responsables politiques et économiques. Une société comme la nôtre, fondée sur le capitalisme et les valeurs libérales, ne peut fonctionner que s'il existe une forme de mobilité sociale.



A. J. - Depuis son retour à l'indépendance, votre pays s'est stabilisé ; mais qu'en est-il de sa sécurité sur la scène régionale ?



K. K. - Nous vivons dans un monde où un État - notre voisin oriental - s'est permis, selon toute probabilité, d'utiliser une arme chimique pour éliminer un ancien espion sur le territoire d'un pays membre de l'Otan... Nous sommes conscients des risques et nous suivons de près ce qui se passe de l'autre côté de la frontière orientale, comme nous l'avons fait pendant les grandes manoeuvres militaires Zapad qui ont eu lieu en Russie et en Biélorussie en septembre 2017. Mais la situation de l'Estonie n'est pas pire que celle de n'importe quel autre pays européen. Le fait que nous soyons plus proches d'un pays imprévisible ne nourrit pas en nous un sentiment d'insécurité particulier. La géographie n'y est pas pour grand-chose : la cyber-guerre et l'utilisation de la désinformation à des fins stratégiques ne connaissent pas de frontières. Nous devons donc rester unis, entre alliés. Je dois dire que nous y arrivons plutôt bien !



A. J. - Estimez-vous que l'Otan en fait assez pour garantir la sécurité de l'Estonie et des autres pays baltes ?



K. K. - Depuis des années, comme vous le savez, l'Estonie consacre 2 % de son PIB à la défense - un chiffre auquel les autres républiques baltes parviendront cette année. Nous considérons que tous les États membres de l'Otan devraient s'aligner sur cet objectif, conformément aux engagements pris. Les risques de sécurité étant les mêmes pour chacun, l'effort devrait aussi être le même, y compris en termes financiers. Il est temps de combler les manques (2) afin de maintenir la crédibilité de notre défense collective. Et, surtout, de faire passer le message à notre voisin oriental. Ce qui ne veut pas dire que l'Estonie considère la situation actuelle comme instable. La « Présence avancée renforcée » (EFP) de l'Otan dans les pays baltes est une grande réalisation (3).



A. J. - Souhaitez-vous que l'Otan installe des bases permanentes sur le sol estonien ?



K. K. - Nous avons conclu avec l'Otan un accord-cadre de cinq ans. À l'expiration de ce délai, l'Alliance procédera à une évaluation des risques et décidera pour l'avenir. Il est important d'analyser la situation avec calme et d'agir en conséquence. Mais, franchement, je ne vois pas comment la situation pourrait s'améliorer rapidement. Nous sommes en présence d'un voisin imprévisible qui ne respecte même pas sa propre signature apposée au bas d'accords internationaux. Les problèmes ont commencé en 2008 avec la crise géorgienne, qui est toujours en suspens. À l'Ouest, cette agression n'a pas été prise au sérieux. On est vite retourné au business as usual avec Moscou. Je me rappelle très bien qu'en 2011 l'UE discutait avec la Russie d'un problème aussi crucial que la suppression des visas. C'était ridicule ! Puis en 2014 il y a eu l'Ukraine. Cette fois, il y a eu un sursaut de la communauté internationale qui a permis de mettre un coup d'arrêt à ces agissements. Il faut néanmoins rester vigilant. Certains prétendent que les sanctions décrétées contre la Russie sont inefficaces. À ceux-là je réponds : « Qu'en savez-vous ? » Nous n'avons aucune idée de ce qui aurait pu se passer si nous avions baissé la garde, ni de ce qui se passerait dans les années à venir si nous levions les sanctions maintenant.



A. J. - En Estonie, quelque 86 500 habitants (6 % de la population) ont un passeport russe et à peu près autant sont détenteurs d'un passeport gris - un document attribué aux personnes originaires de Russie, d'Ukraine et de Biélorussie qui n'ont pas pris la citoyenneté estonienne et qui vivent avec le statut de « non-citoyen ». Êtes-vous sûre de la loyauté de ces minorités vis-à-vis de l'État estonien ? Je pense notamment aux citoyens russes d'Estonie qui, lors de la présidentielle du 18 mars dernier, ont voté à près de 94 % pour Vladimir Poutine...



K. K. - Vous oubliez de préciser que le taux de participation n'a été que de 34 %. Même le site russe Sputnik l'a admis... On ne peut pas dire que les Russes vivant en Estonie soutiennent Vladimir Poutine de manière unanime. Ce serait inexact.



A. J. - Bien entendu. Il n'en demeure pas moins que le vote en faveur de Vladimir Poutine, qui s'établissait en 2012 à 85 %, a progressé...



K. K. - Les ressortissants d'autres États qui s'installent en Estonie ont le droit de penser ce qu'ils veulent et nous respectons entièrement ce droit. Quant aux passeports gris, il faut remettre les choses en perspective. Au début des années 1990, on en comptait 240 000. Aujourd'hui, ils sont trois fois moins nombreux. C'est un petit miracle, dans la mesure où ce passeport est particulièrement avantageux : ceux qui en possèdent un peuvent se rendre dans l'UE et en Russie sans visa. En termes de liberté de mouvement, ce sont les plus chanceux d'Europe !

Peu avant le centenaire de la république d'Estonie, je suis allée à Narva, dans l'est du pays, où vivent une partie de ces détenteurs de passeport gris, et j'ai discuté avec plusieurs d'entre eux, des gens normaux. Une femme m'a interpellée pour me dire que son mari ne pouvait pas devenir citoyen estonien parce qu'il n'arrivait pas à passer l'examen obligatoire de langue. Je lui ai alors demandé : « Est-ce si terrible de vivre avec un passeport gris en Estonie ? » Elle m'a répondu : « Non »... De fait, si vous ne pouvez pas prétendre à la citoyenneté estonienne parce que vous ne pouvez pas ou ne voulez pas apprendre notre langue, vos droits sont garantis avec le passeport gris. Si tel n'était pas le cas, il est possible qu'ils se forceraient à apprendre la langue et que leur nombre diminuerait plus vite. Mais nous ne voulons pas changer les règles. L'Estonie est un pays libre et nous respectons tous les droits, y compris celui de ne pas devenir estonien. À ce propos, saviez-vous que parmi eux nombreux sont ceux qui n'ont pas eu d'autre choix que de migrer vers l'Estonie durant l'occupation soviétique ? Lorsque Staline a déporté des Estoniens vers la Sibérie, Moscou a déporté en retour des personnes originaires d'autres républiques soviétiques vers l'Estonie pour y travailler. Et ce chassé-croisé a continué jusqu'aux Jeux olympiques d'été de 1980, à Moscou. Ces gens-là, aussi, sont passés par la grande moulinette soviétique qui brassait les populations et mélangeait les nations au sein de l'URSS pour tenter de créer un Homo sovieticus homogène. C'est pourquoi, parmi ces personnes déplacées, certaines - notamment les plus âgées - n'ont pas pu apprendre la langue estonienne. Nous leur avons donné un passeport gris et elles vivent avec sans problème.



A. J. - Et pour les jeunes ?



K. K. - Pour eux, c'est différent. D'après la loi, un enfant dont le père et la mère disposent d'un passeport gris obtient automatiquement un passeport estonien, sauf si les parents s'y opposent. Ils ont un an pour le faire, mais le cas est extrêmement rare. Vous le voyez : le problème va se régler de lui-même et en douceur. Il y a encore quelques années, une partie de la population était favorable au développement d'une société russe parallèlement à la société estonienne. Lorsque je suis revenue en Estonie, en 2016, plus personne n'évoquait une telle idée. Aujourd'hui, les jeunes des minorités nous demandent de les aider à monter à bord du train estonien. Je constate aussi qu'une part croissante de la population russophone se dit prête à défendre la république d'Estonie. Les choses évoluent d'une manière positive dans ce domaine-là aussi. Il est évident que la Russie est parfois tentée d'exploiter certains événements, comme elle l'a fait lorsque la Lettonie a modifié son système scolaire (4) ou lorsque nous avons déplacé vers un cimetière un monument aux morts qui se trouvait à l'étroit dans le centre-ville (5). Mais peu de gens sont prêts à suivre Moscou sur cette voie et à affirmer que nous maltraitons nos minorités linguistiques. Celles-ci apprécient les libertés dont elles jouissent dans notre pays. Par exemple, il est tout à fait admis en Estonie de dire que la Crimée appartient à la Russie. A-t-on ce type de liberté en Russie ? Je n'en suis pas sûre...



A. J. - Pourquoi soutenez-vous la réforme du système scolaire qui vise à améliorer la maîtrise de la langue estonienne dans les écoles réservées aux minorités linguistiques (6) ?



K. K. - Premièrement, je ne pense pas que l'État estonien ait les moyens de financer éternellement un double système éducatif. Ce n'est pas économiquement viable. Deuxièmement, je constate que les parents russes vivant en Estonie font la queue pour inscrire leurs enfants dans les maternelles de langue estonienne. Ils veulent leur donner une chance, plus tard, d'étudier dans cette langue et d'accéder à une large palette d'emplois, y compris dans les mairies où les employés parlent uniquement l'estonien. Le problème, c'est qu'il n'y a pas assez de places dans ces écoles maternelles pour accueillir tous ceux qui souhaiteraient y entrer. Or l'État a l'obligation d'offrir à tous les enfants la possibilité de s'instruire et de travailler dans la langue nationale du pays. Cela vaut aussi bien pour les enfants nés de parents russes que pour ceux des quelque 10 000 citoyens d'autres pays de l'UE résidant actuellement en Estonie.



A. J. - Vous l'évoquiez à l'instant, à l'automne 2018, vous allez passer un mois entier à Narva, ville frontalière de la Russie, peuplée essentiellement de russophones. Pourquoi avez-vous pris cette initiative ?



K. K. - C'est exact, j'ai décidé de conduire les affaires du pays de Narva et d'y recevoir tous mes hôtes, y compris étrangers. Comme le rappelait récemment l'ambassadeur de Suède à Tallinn, Narva était et reste « l'avant-poste de l'Europe » dans cette région, même si après la Seconde Guerre mondiale les Soviétiques ont rasé la vieille ville pour y construire d'horribles immeubles. Il est important que les habitants de Narva soient fiers de résider dans un tel avant-poste et je veux que mes visiteurs européens le constatent de leurs propres yeux. Narva est également candidate au titre de capitale européenne de la culture pour l'année 2024. Une telle reconnaissance conforterait sa dimension européenne et aiderait ses habitants à prendre conscience que leur ville n'est pas un rebut du soviétisme. C'est simplement un site post-industriel en quête d'un nouvel avenir, comme il en existe partout ailleurs en Europe. La distance entre Tallinn et Narva s'exprime en kilomètres, rien d'autre. Il n'y a pas de fossé mental ou culturel entre les deux villes. Certes, beaucoup d'Estoniens ont plus de choses à faire à Tallinn ou à Pärnu qu'à Narva. Mais j'espère qu'en m'y installant temporairement ils réaliseront qu'elle vaut le déplacement, notamment pour ses excellents établissements de soins et de remise en forme !



A. J. - Depuis le recensement de 1989, votre pays a perdu 16 % de sa population en raison du grand nombre d'Estoniens partis travailler à l'étranger. Comment comptez-vous relever ce défi ?



K. K. - Depuis deux ans, la tendance s'est inversée : les Estoniens rentrés au pays ont été plus nombreux que ceux qui l'ont quitté. Ce retournement est étroitement lié à la hausse des salaires, qui progressent actuellement à un rythme de près de 7 % par an. À tel point que, dans certains secteurs, les technologies de l'information par exemple, l'écart avec les salaires finlandais se resserre. Si l'économie continue à bien se porter, les gens trouveront de plus en plus d'emplois ici. Certes, les travailleurs peu qualifiés ont encore intérêt à traverser la mer pour trouver un emploi en Finlande, pays dont la langue est relativement proche de la nôtre. Heureusement, ce voisin n'est distant que de 80 kilomètres, ce qui permet à de nombreux Estoniens de traverser le golfe de Finlande le vendredi soir pour passer le week-end en famille. Cela dit, on ne peut pas empêcher les gens d'aller chercher des emplois mieux rémunérés à l'extérieur. Ce phénomène existe un peu partout en Europe. Restreindre le libre accès aux marchés du travail nationaux ne serait pas la bonne réponse à apporter.



A. J. - Mais le fait que l'Estonie ne compte que 1,3 million d'habitants ne rend-il pas le problème démographique plus aigu qu'ailleurs ?



K. K. - Je suis d'accord. Actuellement, l'écart de revenu moyen entre l'Estonie et le reste de l'UE est de 25 %. Il est urgent de le réduire, car plus l'Estonie s'approchera de cette moyenne européenne, plus nous attirerons de talents en provenance d'autres pays. D'autant que les conditions de vie en Estonie sont nettement supérieures à ce que les statistiques laissent entendre. La nature intacte, les grands espaces et la faible bureaucratie sont autant d'arguments décisifs pour choisir de s'installer chez nous.



A. J. - Si l'Estonie est aussi parfaite, pourquoi près de la moitié des réfugiés qui arrivent de Syrie ou d'Irak, à travers le programme de relocalisation mis en place par la Commission européenne pour soulager l'Italie et la Grèce, s'empressent-ils d'en repartir ?



K. K. - Je crois effectivement que ces personnes ne se rendent pas bien compte du potentiel de l'Estonie. Mais mettons-nous à leur place : si nous avions tout perdu, où essaierions-nous de recommencer notre vie à zéro, sachant que nous pouvons aller n'importe où dans l'UE ? Ne serait-il pas naturel de sélectionner l'endroit où nous pourrions recevoir le plus d'aides ? La Suède ou l'Allemagne, par exemple ; a fortiori si des compatriotes y sont déjà installés. Il faut les comprendre. Mais ceux qui restent ont droit à toute notre sollicitude.



A. J. - La population estonienne se montre-t-elle assez accueillante à l'égard de ces réfugiés ? Le souvenir des migrants venus vivre en Estonie durant la période soviétique ne lui inspire-t-il pas une certaine méfiance ?



K. K. - La population estonienne était plutôt inquiète au départ. D'abord, parce que, en effet, nous avons depuis l'occupation soviétique une population relativement mixte. Ensuite, parce que l'Estonie n'a pas bénéficié de la première vague d'aides européennes aux réfugiés qui ont été distribuées entre 2004 et 2006 (7). Le pays n'a donc pas pu mettre en place un dispositif d'accueil comme la Suède et le Royaume-Uni, qui ont utilisé cet argent pour expérimenter de nouvelles approches. Il est vrai qu'à l'époque personne ne voulait venir en Estonie. Le pays était encore très pauvre. Depuis, notre gouvernement a créé son propre dispositif. Nous allons à la rencontre des réfugiés en Grèce ou en Italie pour nous assurer qu'ils comprennent ce qui les attend en Estonie, ce que nous avons à offrir en matière de logement, d'écoles, de soutien aux familles, mais aussi en termes de revenus, de législation, etc. On ne peut pas dire que ceux qui décident de venir chez nous ne savent pas où ils mettent les pieds.



A. J. - Voyez-vous émerger en Estonie une tendance à la xénophobie telle qu'on peut l'observer dans d'autres pays d'Europe ?



K. K. - Il y a certainement des gens, dans la classe politique locale et au-delà, qui tentent d'exploiter la peur de l'inconnu et l'instabilité environnante. Mais cette tentation du repli sur soi rencontre un écho très limité. Tout le monde voit que, parmi les pays issus de l'Union soviétique, seuls ceux qui ont pris le virage démocratique et libéral s'en sortent bien. Les autres ont mal tourné. En Estonie, les gens perçoivent l'UE, l'Otan et la coopération internationale en général comme autant de garanties de sécurité. Ils apprécient la liberté de circulation à sa juste valeur ; ils veulent pouvoir travailler hors de leurs frontières et acceptent que des étrangers viennent occuper des emplois dans leur pays. Nous sommes donc un peu mieux immunisés que d'autres, ce qui ne signifie pas que la peur soit absente. C'est aux responsables politiques d'expliquer en quoi la population, mais aussi l'économie estonienne bénéficient de l'ouverture vers l'extérieur.



A. J. - Pensez-vous que la gouvernance électronique, l'administration en ligne sur laquelle l'État estonien parie de longue date, avec les principes de transparence et d'efficacité qu'elle véhicule, sert à promouvoir une approche équilibrée de la démocratie et de la mondialisation ?



K. K. - J'en suis persuadée. La transparence à laquelle vous faites référence contribue à faire vivre la démocratie et à renforcer l'adhésion populaire. L'e-gouvernement a un avantage supplémentaire : il permet aux expatriés de « rester » dans leur pays sans y être présents physiquement. Par exemple, si vous travaillez au Luxembourg, vous ne cessez pas pour autant de participer à la vie politique estonienne grâce au vote en ligne. Autre exemple : les enfants estoniens vivant à l'étranger ont la possibilité de suivre un programme public d'enseignement numérique dans leur langue, ce qui facilite leur réadaptation en cas de retour au pays.



A. J. - Quelles sont les autres particularités de l'e-gouvernement à l'estonienne, ce domaine novateur dans lequel votre pays s'est lancé dès les années 2000 ?



K. K. - En Estonie, les citoyens utilisent les services en ligne non seulement pour gérer leur compte en banque ou créer une société commerciale, mais aussi pour enregistrer les prénoms de leurs enfants ou stocker des données médicales. Ils le font naturellement et en toute confiance. Tout le monde a accès à une seule et même plate-forme numérique, qui rassemble services publics et privés. Aucun autre État n'est allé aussi loin.



A. J. - Votre pays ne court-il pas un risque en se concentrant à ce point sur les nouvelles technologies numériques, dont certaines ne sont peut-être pas fiables à 100 %, comme l'a montré la découverte récente d'une faille dans des cartes d'identité estoniennes (8) ?



K. K. - La numérisation, si elle est la plus visible, n'est que l'une des facettes de la stratégie estonienne pour préparer l'avenir. Prenez l'ingénierie génétique : au début des années 2000, l'Estonie a adopté une loi sur le génome, calquée sur la loi islandaise, et a créé une Fondation du génome chargée de collecter des données génétiques. Un programme actuellement en cours de développement, et qui couvrira un dixième de la population estonienne, devrait permettre à terme de prévoir les risques de maladies comme le diabète. Si nous ne nous étions pas dotés d'un cadre juridique spécifique pour encourager l'investissement privé, l'Estonie n'aurait pas autant d'avance dans ce secteur. Nous envisageons également de légiférer sur l'intelligence artificielle, en particulier sur les questions de responsabilité.



A. J. - Ne craignez-vous pas qu'avec l'essor du numérique la langue estonienne, parlée par moins d'un million de personnes dans le monde, disparaisse au profit des termes anglo-saxons ?



K. K. - Détrompez-vous. La quantité de contenu en estonien sur Internet ne cesse de croître. Cela prouve que passer au numérique se traduit aussi par une numérisation du langage. Dans la mesure où tous les Estoniens utilisent un grand nombre de services en ligne, le marché est suffisamment important pour que les développeurs proposent des applications en estonien. Je ne pense pas que la diversité des langues soit menacée.



A. J. - Après les technologies, parlons un peu de spiritualité. Le Vatican a annoncé que le pape François allait effectuer une visite dans les pays baltes en septembre 2018, avec une étape finale en Estonie. Qu'est-ce que cela vous inspire, vous qui n'êtes pas spécialement croyante et qui évitez les églises ?



K. K. - Ce n'est pas tout à fait exact. Je ne crois pas en Dieu et la Constitution estonienne stipule que l'État n'a pas de religion. C'est pourquoi je ne fréquente pas les lieux de culte. Mais lorsqu'un événement est célébré dans une église, comme tous les 24 février, jour anniversaire de la proclamation de la république d'Estonie, je m'y rends. J'ai aussi introduit une nouvelle pratique, avec le chef d'état-major des armées, qui consiste à rendre hommage aux soldats morts pour l'Estonie lors d'une cérémonie qui a lieu le 24 décembre en la chapelle du cimetière des forces armées. J'espère que cela deviendra une tradition.



A. J. - Vous ne croyez en aucune religion, dites-vous. Mais croyez-vous en la nature, comme une partie de vos compatriotes ?



K. K. - Oui, on peut dire que je suis un peu viking dans ma manière de concevoir la nature ! Je ne crois pas aux trolls mais, si j'ai besoin de trouver du réconfort, je vais marcher le long de la mer. Vous savez, l'Estonie est un authentique État laïque. Tout le monde est libre de croire en ce qu'il veut mais les Estoniens parlent rarement de ces choses-là en public.



A. J. - Pour finir, quelles sont les personnalités qui vous ont inspirée dans votre vie personnelle et professionnelle ?



K. K. - Plus que des rencontres, ce sont des lectures qui ont contribué à ma formation intellectuelle. J'ai beaucoup lu sur l'histoire de l'Amérique, l'aventure des pères fondateurs, leurs aspirations démocratiques, leur lutte pour bâtir des institutions stables et durables. Thomas Jefferson, par exemple, m'a fortement influencée. Je me suis aussi intéressée à la pensée économique, en particulier à la naissance du libéralisme et à John Locke. Puis j'ai cherché comment expliquer la démocratie aux gens et je me suis tournée vers un autre philosophe : l'Américain John Rawls (9). Mais professionnellement parlant, c'est évidemment mon expérience au sein des institutions européennes qui m'a le plus apporté. Au contact de tous ces commissaires, entre 2004 et 2016, je me suis frottée à la politique. Je me souviens de toutes les fois où, en tant que membre de la Cour des comptes européenne, j'ai dû m'adresser au Parlement européen pour annoncer que le budget de l'UE avait été mal géré par la Commission de Bruxelles... C'était mon travail. J'ai appris à faire passer des messages, à tenir mes positions, à expliquer mon point de vue en allant droit au but. Autant de qualités qu'on attend d'une présidente...

 


Notes :




(1) Le taux d'inflation d'un pays candidat à la monnaie européenne ne doit pas dépasser de plus de 1,5 point celui des trois États membres de la zone euro présentant les meilleurs résultats en la matière.

(2) L'Estonie et les autres pays baltes souhaiteraient faire partie du bouclier antimissile de l'Otan en Europe. Ils aimeraient notamment accueillir sur leur sol des batteries de missiles américains Patriot.

(3) Au nom de cette Présence avancée renforcée (EFP) décidée lors du sommet de l'Otan à Varsovie, en 2016, des forces terrestres de pays membres se relaient dans les républiques baltes et en Pologne dans le but principal de rassurer les habitants de ces pays face à la Russie.

(4) Les autorités russes et leurs relais en Lettonie ont dénoncé l'augmentation, en 2004, de la part des cours donnés en letton (portés à 60 % du total) dans les écoles secondaires pour minorités linguistiques - dont la plus importante, la minorité russe, représente 27 % de la population. En mars 2018, le Parlement letton a voté un amendement législatif en vue d'une nouvelle augmentation progressive, ce qui a relancé les critiques russes.

(5) En 2007, une crise diplomatique a éclaté entre la Russie et l'Estonie après le déplacement d'une statue d'un soldat de l'Armée rouge du centre de Tallinn vers un cimetière militaire excentré. Des émeutes ont eu lieu dans la ville. Puis des institutions et des entreprises estoniennes ont été victimes d'une cyber-attaque de grande ampleur commanditée, selon Tallinn, par le Kremlin.

(6) En Estonie, ces écoles pour minorités dispensent 60 % de leurs cours en langue estonienne. Mais le gouvernement estonien a l'intention de tester des projets pilotes en vue d'améliorer le niveau des élèves en estonien durant le secondaire, première étape avant une possible généralisation.  

(7) À l'époque, aucun réfugié ne demandait à aller dans les pays baltes, alors les plus pauvres États de l'Union. Aucune aide n'avait donc été prévue pour eux.

(8) En 2017, une faille a été découverte dans quelque 750 000 cartes d'identité estoniennes, documents à puce qui constituent le pilier de tout le dispositif d'identification des citoyens pour agir en ligne. Bien que les risques d'atteinte à l'intégrité des démarches faites par leurs détenteurs aient été extrêmement minimes, les autorités ont procédé au remplacement de ces cartes.

(9) Considéré comme l'un des philosophes politiques les plus importants du XXe siècle, l'Américan John Rawls (1921-2002) a conçu une oeuvre fondée sur l'éthique et la justice. Son ouvrage le plus étudié est Théorie de la justice (1971), écrit dans une période marquée par la guerre du Vietnam et la lutte pour les droits civiques.