Politique Internationale - La Revue n°159 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 159
Grèce-Macédoine :un conflit pour un nom ?
Entretien avec Zoran Zaev
Premier ministre de la République de Macédoine depuis mai 2017
conduit par
Simon RICO et Jean-Arnault Dérens
Rédacteur en chef du Courrier des Balkans.
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Jean-Arnault Dérens et Simon Rico - Monsieur le Premier ministre, les négociations avec la Grèce, au point mort depuis de nombreuses années, ont repris avec vigueur depuis votre arrivée au pouvoir. Comment êtes-vous parvenu à débloquer la situation ?



Zoran Zaev - Pour parvenir à un accord, il faut deux choses : une volonté politique forte, et des dirigeants politiques qui soient capables de s'élever au-dessus des intérêts de leurs pays respectifs pour prendre en compte ceux des Balkans dans leur ensemble. C'est le choix courageux que j'ai fait avec mon homologue grec, Alexis Tsipras. Nous avons pris nos responsabilités. Si l'on veut donner à la Macédoine une chance de rejoindre un jour l'Otan et l'Union européenne, il est, en effet, indispensable de régler le différend qui oppose depuis si longtemps Athènes et Skopje. Ces négociations s'inscrivent dans le cadre d'un processus qui privilégie la stabilité et, par ricochet, la prospérité des Balkans tout entiers.



J.-A. D. et S. R. - Quel a été le rôle de M. Tsipras dans la relance de ces négociations bilatérales ?



Z. Z. - Avec le premier ministre grec, nous avons essayé de mettre en place les conditions nécessaires à la reprise du dialogue. Il fallait commencer par bâtir une confiance mutuelle entre nos deux pays. Ensuite, nous avons montré, par des gestes concrets, que nos intentions étaient claires : parvenir à une solution pour mettre enfin un terme à notre différend et non plus, comme cela a trop souvent été le cas, trouver divers prétextes pour ne rien résoudre.



J.-A. D. et S. R. - Cet hiver, vous avez multiplié les rencontres avec votre homologue grec. Des discussions ont également eu lieu entre les deux ministres des Affaires étrangères. Quelles sont les prochaines étapes ?



Z. Z. - Ce conflit dure depuis maintenant 27 ans, très exactement depuis que nous avons proclamé notre indépendance le 8 septembre 1991. L'important n'est pas de déterminer un calendrier précis ou de savoir si un compromis sera trouvé ce printemps ou cet automne. L'important, c'est que les pourparlers avec Athènes aient repris. Nous avons rouvert la porte à la résolution finale de cette querelle, c'est là l'essentiel.



J.-A. D. et S. R. - Quels points de blocage faut-il surmonter pour parvenir à un accord satisfaisant tant pour Athènes que pour Skopje ?



Z. Z. - Je préfère ne pas parler de blocage. Dès lors que, de part et d'autre, il existe une volonté de parvenir à un règlement, on peut raisonnablement affirmer qu'une solution est envisageable. L'accord historique que la République de Macédoine a conclu au début du mois d'août 2017 avec la Bulgarie (10) l'a prouvé. Nous devons travailler avec la Grèce pour obtenir le même type de résultat.



J.-A. D. et S. R. - La Grèce voudrait trouver un nom qui apporterait une précision géographique à la désignation de la Macédoine, mais qui s'exprimerait sous la même forme dans toutes les langues. Qu'en dites-vous ?



Z. Z. - Je n'y suis pas hostile, et je l'ai dit publiquement. C'est d'ailleurs la première fois qu'un dirigeant politique macédonien déclare qu'ajouter une désignation géographique au nom officiel de la République de Macédoine est une option que Skopje considère comme acceptable.



J.-A. D. et S. R. - L'accord pourra-t-il ne concerner que le nom du pays ou devra-t-il aussi porter sur le nom de ses habitants, voire celui de la langue ?



Z. Z. - Pour nous, les négociations qui sont aujourd'hui en cours avec la Grèce portent uniquement sur le nom de la République de Macédoine. Nous avons toujours été transparents sur ce point-là. Les sentiments d'appartenance et d'identité nationale ne sont pas des sujets qui peuvent faire l'objet de négociations, et même qui ne doivent pas être abordés dans le cadre de discussions diplomatiques bilatérales. Quant à la langue macédonienne, comme vous le savez sans doute, elle est officiellement reconnue par l'Organisation des Nations unies et existe en tant que telle dans les documents officiels internationaux.



J.-A. D. et S. R. - Si vous parvenez à un accord avec votre homologue grec, quelles seront les procédures de validation ?



Z. Z. - Nous informons le plus régulièrement possible les partis de l'opposition, notamment le VMRO-DPMNE, de la teneur de nos échanges. En tant que premier ministre - et c'est aussi l'opinion de l'ensemble de mon gouvernement -, je considère que ce processus de négociations ne peut aboutir que s'il est mené dans la transparence la plus totale. Il en va de nos intérêts nationaux respectifs, tant grecs que macédoniens. Je m'exprime bien sûr ici uniquement au nom de la Macédoine. Je laisse le soin au premier ministre grec Alexis Tsipras de vous répondre sur la manière dont il gère, de son côté, ce processus. À mes yeux, il est capital d'obtenir des garanties internationales solides. Je crois pouvoir affirmer que nous sommes tous les deux, Alexis Tsipras et moi-même, parfaitement d'accord sur ce point.



J.-A. D. et S. R. - Quelles garanties demande Athènes ?



Z. Z. - La Grèce et la Macédoine sont sur la même ligne : nos deux pays entendent préserver leurs intérêts nationaux. Nous n'avons néanmoins jamais cessé de démontrer, des deux côtés, notre ferme opposition à toute forme d'irrédentisme ou à toute prétention vis-à-vis de notre partenaire. Le périmètre des négociations est parfaitement défini et doit nous permettre de mener des discussions franches en vue d'un accord.



J.-A. D. et S. R. - Cet accord, à supposer que vous parveniez à le concrétiser, devra ensuite être validé par le Parlement. Or votre coalition ne dispose pas de la majorité qualifiée requise, puisqu'un changement de nom du pays doit être inscrit dans la Constitution. Quelle est votre marge de manoeuvre en la matière ?



Z. Z. - En effet, mon gouvernement, qui est soutenu par l'Alliance sociale-démocrate de Macédoine (SDSM) et l'ensemble des formations albanaises, ne dispose que d'une courte majorité au Sobranie (11) qui ne permet pas de graver le nouveau nom du pays dans le marbre de la Constitution. Et même si nous parvenions à rassembler les deux tiers des députés, nécessaires pour soutenir le compromis conclu avec la Grèce et approuver une modification constitutionnelle, nous ne serions pas à l'abri de nouveaux rebondissements. Rien n'empêcherait un autre gouvernement de modifier la Constitution et de changer une fois de plus le nom, au risque de rouvrir les hostilités avec Athènes. C'est pourquoi il faut tout faire pour aboutir à une solution qui soit la plus juste possible et pour que le conflit du nom soit définitivement clos par un bon accord que personne ne voudra contester et qui devra être approuvé par le peuple.



J.-A. D. et S. R.- Faute de disposer d'une majorité parlementaire suffisante pour inscrire le nouveau nom dans la Constitution, vous envisagez donc de recourir au référendum ?



Z. Z. - Pour moi comme pour l'ensemble du gouvernement, il est fondamental que les citoyens macédoniens puissent s'exprimer. Je crois savoir que l'opposition a la même approche que nous sur la question.



J.-A. D. et S. R. - Quelle est la position de vos partenaires albanais ?



Z. Z. - Toutes les formations rassemblées au sein de la coalition que j'ai l'honneur de diriger, y compris les partis albanais, partagent le même objectif : travailler dans un esprit constructif et soutenir toutes les décisions prises par le gouvernement macédonien en vue de parvenir à une issue positive.



J.-A. D. et S. R. - En cas de référendum, pensez-vous que la communauté albanaise, qui soutient majoritairement votre gouvernement, se mobiliserait pour prendre part au vote ? Sa participation peut décider de l'issue de la consultation...



Z. Z. - Personne ne devrait se soustraire à ce référendum. C'est, en effet, aux citoyens que doit revenir le dernier mot : ce sont les électeurs qui choisiront de valider, ou non, la solution que nous aurons négociée avec la Grèce. Il s'agit d'un droit démocratique élémentaire et, en tant que représentants politiques élus par le peuple, nous devrons respecter scrupuleusement la décision qui s'exprimera dans les urnes.



J.-A. D. et S. R. - Au mois de février, votre gouvernement a décidé de faire un geste vis-à-vis d'Athènes en décidant de débaptiser l'aéroport de Skopje et l'autoroute du Corridor X, qui ne portent plus, désormais, le nom d'Alexandre le Grand que leur avait donné l'ancienne majorité. Quel sort entendez-vous réserver aux immenses statues « néo-antiques » représentant le « guerrier à cheval » et le « guerrier », c'est-à-dire Alexandre le Grand et son père Philippe II de Macédoine, dont l'héritage est revendiqué par Athènes et Skopje, et qui trônent au centre de votre capitale ?



Z. Z. - Toutes les initiatives en faveur d'un rapprochement sont bonnes à prendre. Sans entrer dans les détails, je peux vous dire que nous allons accomplir tous les gestes possibles de bonne volonté pour manifester à Athènes notre amitié. Nous avons bien sûr une histoire commune, mais - plus important encore - nous avons besoin d'un avenir commun. C'est pour atteindre cet objectif que nous oeuvrons d'arrache-pied avec Alexis Tsipras depuis plusieurs mois.



J.-A. D. et S. R. - D'une manière générale, que comptez-vous faire de tous les monuments du vaste projet néo-antique Skopje 2014 (12) qui ont fleuri dans la capitale pendant les dix années de pouvoir du VMRO-DPMNE ?



Z. Z. - Tous les monuments de Skopje 2014, quels qu'ils soient, font désormais partie de la mémoire collective macédonienne. Ces bâtiments et ces statues constitueront certainement une bonne leçon d'histoire pour les générations futures. Cela pourra notamment leur permettre de comprendre ce qui est bon pour l'intérêt national et ce qui ne l'est pas.



J.-A. D. et S. R. - Autre sujet qui fait débat en Macédoine : la loi sur l'« égalité des langues ». Malgré le vote, à deux reprises, du Parlement, ce texte n'est toujours pas promulgué. Les partis albanais en font-ils une condition pour vous accorder leur soutien sur le dossier du nom ?



Z. Z. - Les citoyens macédoniens ont donné massivement leur appui à ce projet politique. Nous voulons bâtir une société qui soit capable d'inclure tous les citoyens. De fait, la loi sur les usages des langues ne nuit ni aux Macédoniens « ethniques » ni à la langue macédonienne. Au contraire : elle facilitera la vie de tous les habitants de la République de Macédoine, notamment ceux qui appartiennent aux autres communautés ethniques. J'ose espérer que les représentants de l'État - sans exception - le comprendront (13)...



J.-A. D. et S. R. - Beaucoup pensent que cette loi sera inapplicable. Que leur répondez-vous ?



Z. Z. - La loi sur les usages des langues est conforme à la Constitution et elle représente une réelle avancée démocratique qui bénéficiera à l'ensemble des citoyens de la République de Macédoine. Voilà ce que je leur réponds !



J.-A. D. et S. R. - L'objectif du processus de négociations demeure l'adhésion de votre pays à l'Otan et à l'Union européenne (UE). Pourquoi y attachez-vous tant d'importance ?



Z. Z. - Il s'agit d'objectifs stratégiques pour la République de Macédoine. La preuve : 75 % de nos concitoyens soutiennent ce projet d'intégration euro-atlantique. Les effets de la reprise du dialogue avec Athènes se font d'ailleurs déjà sentir sur notre économie : depuis que nous sommes arrivés au pouvoir, les investissements étrangers affluent. Nous sommes en négociation avec plus de 200 entreprises et nous prévoyons la signature de nombreux autres contrats. Pour la République de Macédoine, l'entrée dans l'UE et dans l'Otan signifie plus d'emplois, des salaires plus élevés, plus de croissance et donc, à terme, de meilleures conditions de vie. Sur le plan géostratégique, nous en attendons évidemment des retombées en termes de stabilité et de sécurité. C'est aussi, pour nous, une manière de réaffirmer notre attachement aux valeurs européennes et de nous ancrer dans le monde libre et démocratique auquel nous appartenons pleinement d'ores et déjà. Dernier point que je tiens à souligner : la relance de ce double processus constituerait un message fort envoyé aux autres pays des Balkans qui se verraient confortés dans leur volonté de rejoindre l'Union européenne.



J.-A. D. et S. R. - Début février, la Commission européenne a dévoilé sa nouvelle « stratégie pour l'élargissement » aux Balkans occidentaux. D'après ce document, seuls le Monténégro et la Serbie pourraient être qualifiés dès 2025. Certains États membres sont, en effet, très réticents à la perspective de nouvelles intégrations. Comment contourner ces obstacles ?



Z. Z. - Je préfère continuer à penser que l'Union européenne reconnaîtra les progrès réalisés par chacun des États des Balkans occidentaux et qu'elle en tirera les conséquences. Nous avons d'ailleurs commencé à mettre en oeuvre des réformes d'envergure afin de respecter la feuille de route de l'acquis communautaire. Ces avancées ont été saluées tant par les États membres que par la communauté internationale. J'espère que, dès cet été, la République de Macédoine obtiendra de la part de la Commission européenne une date d'ouverture pour ses négociations d'adhésion. Un tel geste signifierait que nous avons une chance d'intégrer l'Union, sous réserve de mener à bien l'ensemble du processus de rapprochement. Le chemin sera long, mais je suis confiant : Bruxelles sait que les Balkans occidentaux doivent faire partie de l'Europe pour le bien de tout le continent.





 


Notes :


(1) La Macédoine grecque est partagée en trois régions administratives : la Macédoine occidentale, la Macédoine centrale ainsi que la « périphérie » de la Macédoine orientale et de la Thrace.

(2) Lire Slagjana Dimitrovska, « La Macédoine et ses voisins : cinq pays frontaliers, cinq conflits non résolus », Le Courrier des Balkans, 20 août 2010.

(3) Lire Christophe Chiclet, « L'UCK cherche une revanche en Macédoine », Le Monde diplomatique, avril 2001.

(4) Depuis l'indépendance, les deux partis macédoniens rivaux, la SDSM et le VMRO-DPMNE, ont toujours gouverné avec un partenaire junior représentant la communauté albanaise, souvent en mesure de faire ou de défaire la majorité parlementaire.

(5) Fondé en 1990, le VMRO-DPMNE se présente comme l'héritier de l'historique Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine (Vnatresna Makedonska Revolucionerna Organizacija, VMRO), créée en 1893 et qui lutta contre l'Empire ottoman pour obtenir, sans succès, l'indépendance des régions allant de la Macédoine actuelle jusqu'à Andrinople, aujourd'hui Edirne (Turquie).

(6) Lire Hysni Bajraktari, « Macédoine : les partis albanais posent leurs conditions pour entrer au gouvernement », Le Courrier des Balkans, 9 janvier 2017.

(7) Lire Christophe Chiclet, « L'ambiguïté des accords d'Ohrid », Confluences Méditerranée, 2007/3, no 62.

(8) Lire Jean-Arnault Dérens, « Tuerie en Macédoine : enquête sur une manipulation d'État », Mediapart, 5 juin 2015.

(9) Lire Vlatko Chalovski et Nidzara Ahmetasevic, « Bilinguisme en Macédoine : la nouvelle loi qui rouvre de vieilles blessures », Le Courrier des Balkans, 22 mars 2018.

(10) La Macédoine et la Bulgarie ont signé un traité de bon voisinage le 1er août 2017. Lire « La Bulgarie et la Macédoine signent un traité d'amitié "historique", sans parler des sujets qui fâchent », Le Courrier des Balkans, 2 août 2017.

(11) Le Sobranie, le Parlement macédonien, compte 120 membres. Le gouvernement de Zoran Zaev est officiellement soutenu par 64 députés issus de la SDSM (49) et de plusieurs formations albanaises : l'Union démocratique pour l'intégration (10), l'Alliance pour les Albanais (3) et le Parti démocratique des Albanais (2). Les 5 députés de la formation albanaise Besa ont un positionnement aléatoire, votant au cas par cas les textes présentés par la majorité.

(12) Lire, à ce propos, le dossier du Courrier des Balkans : « Skopje 2014, kitsch nationaliste et foire aux antiquités ».

(13) Le président de la République, Gjorge Ivanov, issu des rangs du VMRO-DPMNE, a refusé à deux reprises de ratifier la loi, pourtant approuvée par le Parlement le 11 janvier puis le 14 mars 2018.